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10 octobre 2019

Yoanna : interview pour 2e sexe

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© "by Lu"

yoanna,2e sexe,interview,mandor« Yoanna c’est du vrai, de l’authentique, de la sincérité de la sensibilité, et une grand gueule pour défendre ses idées. Elle prend la parole comme toujours, elle a des choses à dire, sur elle, sur nous, sur les politiques, sur la société, sur les sentiments, sur la solitude, sur la mort, sur la vie en somme. Elle a des yeux aiguisés comme des couteaux lorsqu’elle regarde ses contemporains. »

J’ai interviewé Yoanna une première fois en 2007 (putain, 12 ans déjà !), puis j’ai récidivé en 2015 et, le moins que l’on puisse dire/lire, c’est qu’elle ne m’a jamais laissé indifférent. Sa personnalité sans filtre, ses chansons coups de gueule, ses fêlures et ses engagements m’ont toujours fasciné. Yoanna se dit plus chanteuse «concernée» qu’«engagée», il n’en reste pas moins que cette artiste suisse reste une des artistes les plus importantes de la chanson francophone.

Le 28 septembre dernier, à l'occasion de la sortie de son troisième album, 2e sexe (que vous pouvez écouter là), nous nous sommes retrouvés dans une brasserie de la place de la Nation pour une troisième mandorisation. Peut-être la plus forte et sincère. Elle y dévoile des pans de sa vie dont elle n’avait jamais parlé officiellement… 

Biographie officielle (légèrement écourtée)  © "by Lu":yoanna,2e sexe,interview,mandor

Un uppercut. En 2009, avec son album Moi Bordel où elle abordait d’emblée des thèmes aussi casse-gueule que l’inceste ou l’avortement, Yoanna, 23 ans à l’époque, débarquait avec tumulte dans le paysage de la chanson francophone, l’accordéon en bandoulière. Son instrument fétiche qui l’accompagne sur les planches musicales depuis qu’elle a quitté sa Suisse natale à 16 ans, dans des bistrots d’abord, puis sur des scènes de moins en moins confidentielles, le succès de Moi Bordel aidant.

Déjà, lorsqu’elle écrit ses premiers textes à 18 ans, c’est avec son piano à bretelles que cette auteure-compositeure-interprète pose ses mélodies sur des mots où la colère affleure en permanence. La musique a eu un effet « libérateur » après une adolescence plus que chahutée. C’est toujours le cas aujourd’hui. Même si au fil des années et des albums (Un peu brisée en 2012, Princesse en 2015 et 2e sexe cet automne), son écriture, très « instinctive» au départ, «presqu’animale», a évolué. Idem dans la composition: après avoir débuté « un peu à l’ancienne », en écrivant ses textes avant de les mettre en musique, aujourd’hui elle trafique des sons à l’ordi, des boucles de percus, crée des ambiances et une atmosphère musicale. Côté textes, Yoanna continue à suivre le sillon qu’elle creuse depuis plus de 15 ans : un peu apaisée mais surtout pas assagie, elle est toujours prête à lever la plume et le poing face aux petites et grandes médiocrités de ce monde, qu’il s’agisse des femmes qu’on abaisse et qu’on harcèle, de l’environnement déglingué, du pouvoir de l’argent, de la course à la rentabilité... Et toujours, aussi, ce besoin viscéral de s’affranchir des conventions, d’affirmer sa liberté d’être et de faire, un moteur essentiel pour elle qui a toujours veillé sur son indépendance artistique en auto-produisant tous ses disques. Après l’album Princesse, en 2015, elle entre dans une phase de remise en question.

L’aventure Marre Mots, une escapade dans le monde de la chanson pour enfants, lui en donne l’occasion. Yoanna enchaîne quelque 200 concerts en deux ans. Une période durant laquelle elle laisse de côté l’écriture en solo. Manque de temps, d’énergie, d’inspiration. Le mouvement #metoo joue le rôle de l’étincelle qui rallume définitivement la mèche, toujours prête à s’enflammer chez Yoanna, qui n’a pas attendu la libération de la parole des femmes pour balancer la sienne sans détours. Un franc-chanter à retrouver et à écouter d’urgence sur son dernier album, 2e sexe.

yoanna,2e sexe,interview,mandorL’album :

On retrouve Yoanna en guerrière sur la pochette de son dernier opus, 2e sexe. Cette auteure-compositrice interprète n'a rien perdu de son franc-chanter : sur des arrangements à la tonalité très urbaine, Yoanna livre 12 titres comme autant de combats, évoquant tour à tour la place de la femme, la domination masculine, la décomposition de la planète, la course à la rentabilité…

Pour accompagner ces textes sur lesquels sa voix grave joue en permanence sur les alternances de rythmes et de mélodies, Yoanna s’est appuyée sur son instrument fétiche et compagnon de composition depuis toujours, l’accordéon. Dans ce nouvel opus il est à la fois omniprésent et méconnaissable tant ses sonorités ont été assaisonnées et modulées. Signalons la présence du batteur Mathieu Goust, co-compositeur de cet album réalisé, une nouvelle fois, sous la houlette de Fred «Brain» Monestier.

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© "by Lu"

yoanna,2e sexe,interview,mandorInterview :

Dans ce nouvel opus tu as une vraie chanson politique, « En marche ». C’est la première fois que tu te permets ce genre d’incursion…

Je l’avais déjà fait avec « Le roi » dans l’album Princesse en 2015. Le roi, c’était Sarkozy. Ce qui m’a étonné avec le président que l’on a aujourd’hui, c’est qu’il a été banquier. Moi qui ai grandi à Genève, j’ai approché le monde de la banque et je te prie de croire qu’il est particulier. Pas franchement pour le peuple quoi ! Avec « En Marche » j’ai souhaité écrire un pamphlet à l’ironie grinçante contre la notion de rentabilité et l’asservissement au travail.

Il parait que tu as été l’objet de beaucoup de critiques sur les réseaux sociaux, à cause de cette chanson.

Je me suis fait démonter tu veux dire ! Je n’ai jamais été insultée de la sorte. On m’a dit notamment que des gens comme moi, lors de la Deuxième Guerre Mondiale, on les aurait buttés. Je me suis pris des trucs bien violents. Je ne sais pas comment j’ai pu déclencher ce bashing. Je suis certain que si ça avait été un mec qui avait chanté « En marche », il n’aurait pas eu autant de messages virulents.

Clip de "En marche".

On retrouve dans ce disque, tes thèmes chers, à commencer par la condition des femmes. Tu n’as pasyoanna,2e sexe,interview,mandor attendu #metoo pour affirmer ton féminisme. © "by Lu"

J’ai toujours parlé des femmes à travers le regard d’une femme. Avant, je ne me rendais pas compte à quel point c’était mon sujet principal, aujourd’hui si. Dans mon premier album, Moi bordel, j’avais écrit de manière instinctive, animale et impulsive. Je n’intellectualisais pas du tout ce que je faisais. Il n’y avait aucune réflexion. Grace à mon spectacle pour enfants, Marre mots, j’ai pris beaucoup de recul. Je n’avais plus d’urgence à être productive et enregistrer de nouvelles chansons. J’ai donc pu réfléchir à mon répertoire. J’en ai profité pour réécouter tout ce que j’avais fait avant. J’ai beaucoup lu également.

Tu ne lisais pas beaucoup avant ?

Si, mais je ne faisais pas le lien entre l’écriture et la lecture. Là, je me suis nourri de mes lectures en en ayant conscience.

Crois-tu que la réflexion sur son propre travail vient avec l’âge qui avance ?

Effectivement, je crois que prendre de l’âge rend un peu plus sage et serein. On prend conscience de la longueur et de la valeur de la vie. Mais, c’est surtout que je suis mieux dans ma peau. Je suis donc plus ouverte sur ce qui m’entoure, je suis moins centrée sur moi.

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© "by Lu"

Quand tu me parles, là, je te sens « adoucie », mais il n’en est rien dans tes textes. 2e sexe est un disque de combat où résonnent «des refrains sur fond de rébellion au creux de [tes] mains », comme tu le chantes sur « Ni Dieu ni maître », un autoportrait.

Une chanson n’est jamais violente, c’est la vie et les situations qui sont violentes. Tu me parles de combat. C’est quand les gens ne sont pas combatifs que ça m’étonne. Comment les artistes qui ne racontent pas de combats peuvent-ils considérer que leurs chansons ont de l’intérêt ? Je vais te dire la vérité. Il y a au moins 80% des chansons qui me font chier. Il faut avoir sacrément confiance en soi pour se dire que ses petits déboires amoureux intéressent le reste du monde (rires). On s’en tape en fait !

Quand je dis que je te trouve adoucie, ça t’énerve ?

Ce truc de la douceur, j’en ai de plus en plus en moi. Avant, je considérais que la douceur était un signe de faiblesse. Je ne voulais pas que ça se voit. Là-dessus, j’ai avancé.

Tu étais dans l’attaque pour ne pas que l’on t’attaque ?

Oui. C’est un peu ça. Aujourd’hui, j’attaque si vraiment j’entends de la merde. Mais là aussi, il faut que j’arrête, parce que souvent ça ne sert à rien.

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© "by Lu"

Tu es maman de trois enfants. Il parait que tu as essayé d’écrire sur la grossesse, mais que tu n’y es pas parvenue.

Ce n’est pas que je n’y suis pas parvenue, mais c’est que j’ai gardé le texte pour moi. Ce beau, magique et positif moment est intime, je ne vois pas ce que ça peut apporter aux gens.

Du coup, dans « Fondement », tu as écrit sur l’instinct maternel. Mais à ta façon, en pulvérisant façon puzzle la théorie que l’on inculque aux femmes sur ce sujet.

C’est une grosse saloperie de construction sociale de merde. Il faut que les femmes se déculpabilisent de tout ça. Il faut qu’on arrête de nous aliéner à ce point-là ! Ce que je raconte est positif. Ce qui est violent ce sont les tabous, les non-dits, ce qui est violent, c’est de se sentir sale, de se sentir coupable, de se sentir merdique. Combien de fois je me suis embrouillée avec des gens sur ce sujet. Tout le monde pense que la femme a un truc en plus avec les bébés. Une femme ne sait pas mieux changer les couches d’un enfant qu’un homme, une femme n’entend pas plus un enfant quand il pleure la nuit qu’un homme, une femme ne fait pas de meilleures purées qu’un homme. C’est vraiment de la connerie.

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© "by Lu"

J’ai remarqué que dans certaines chansons, au début, tu dis le contraire de ce que tu penses, ensuite, tu reviens sur les bons rails.

Oui, j’adore faire ça.

Tu procèdes ainsi également dans « Pour une femme ». Je trouve que c’est une chanson anti homme. L’homme n’est qu’un prédateur pour la femme ?

Je chante les injonctions faites aux femmes de rentrer dans un cadre bien genré et bien rangé. Dans cette chanson, on est sur les féminicides. On est sur le fait de se faire massacrer physiquement par quelqu’un qui est plus fort qu’une femme.

Tu as déjà été victime de ça ?

Je me suis déjà battue avec des mecs. A un moment, je cherchais ce truc-là. J’étais parfois une vraie teigne. J’ai fait payer à mes amoureux ce que d’autres mecs m’avaient fait vivre avant. Du coup, je cherchais le conflit constamment. A chaque fois que nous en sommes arrivés aux mains, j’ai perdu. Depuis le début, tout le rapport hommes/femmes s’est construit comme ça. Le rapport dominant/dominé est parfaitement injuste.

Quid de d’éducation là-dedans ?

Tu as raison. On sait tout ça depuis longtemps, mais on continue à inscrire nos gamines à la danse classique plutôt qu’à des cours de boxe. Pourquoi ? Peut-être parce qu’on a envie de continuer ce schéma-là ?

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© "by Lu"

Aujourd’hui, les hommes ont changé. Ils sont devenus plus respectueux et sensibilisés à la cause féminine, non ?

Que tu es naïf François ! Il y a des choses qui évoluent, mais pas beaucoup. Tu as rencontré des femmes, elles t’ont raconté leur vie… tu vois bien qu’elles ont toutes eu des parcours pas faciles à cause de certains hommes…

Dans tes concerts, les hommes doivent se sentir un peu bousculés.

Tant mieux. Après, chacun se démerde avec sa conscience. Un jour, ma copine chanteuse Flow interprétait lors d’un concert, une chanson sur le viol. Elle sortait les statistiques. Elle estimait que dans une salle de 350 spectateurs, tant de femmes s’étaient fait violer. Ca m’avait hyper choqué. Comme c’était mon cas, j’ai eu l’impression qu’une grosse poursuite m’avait visé et que tout le monde me voyait. Après réflexion, je me suis dit que s’il y avait des femmes violées dans la salle, il devait y avoir aussi des violeurs. C’est pareil lors de mes concerts, désormais, j’y pense.

Dans la chanson « 2e sexe », tu convoques une grande figure du féminisme, Simone Beauvoir.

Pour raconter la violence physique et morale dans le couple.

Clip de "Balance".

Quand tu écris « Pour une femme » ou « Balance », tu penses plus aux femmes qu’aux hommes ?

Ce qui m’a le plus choquée c’est à quel point on ne croit pas la parole des femmes, à quel point elle est remise en question, tout de suite, tout le temps, partout, y compris par nous, entre meufs. Sinon, pour répondre à ta question, je parle aux hommes. Non, en fait, je parle à tout le monde. Mais ne te trompe pas. J’adore les mecs. Je ne dis pas « tous les mecs sont des salauds ! » C’est la société qui ne va pas sur le rapport hommes/femmes dont nous parlions tout à l’heure. On est tous plus ou moins victimes. Personnellement, je me suis fait violer par quelqu’un de proche à l’âge de 6 ans. Je pense que celui qui a fait ça doit être autant malheureux que moi, j’imagine. Je n’ai plus de rapport avec lui, c’était un pauvre gars finalement.

Ta famille est au courant ?

Oui, mais ça a pris du temps et tout le monde ne le sait pas.

A 6 ans ! C’est immonde !

Oui, et ça m’est arrivée une deuxième fois à 13 ans avec un prof. Après, quand on me dit que mes chansons sont violentes, je réponds ce que je t’ai déjà dit… non, c’est la vie qui l’est.

En écoutant ton premier album, on avait compris que tu avais vécu des trucs durs, mais tu n’avais jamais dit exactement quoi.

Je parlais de ce qui me sensibilisait et me touchait. Comme une Keny Arkana écrit des textes sur l’injustice sociale, une Casey sur le racisme… parce qu’on chante ce qu’on a vécu et ce qui nous a blessé. Moi, je suis parti au combat avec mes chansons (rires).

Tu vas parler du viol sur tous tes disques ?

Je ne sais pas. Et pourquoi pas ? C’est important. Déjà, sur ce disque, je parle de plein d’autres choses.

C’est vrai. Tu parles « écologie » dans deux chansons.yoanna,2e sexe,interview,mandor

Je raconte mon effroi et ma rage face à une planète qui se décompose sous nos yeux. Dans « Plastique », imaginé après la lecture d’un article sur le 6e continent, j’évoque cette mer de déchets égarée dans le Pacifique. Dans « La nuit s’est échappée », premier titre que j’ai écrit, je dénonce autant la loi du pognon que le flingage en règle des forêts et des espèces animales. Vraiment, j’accuse le pognon d’être à l’origine du massacre de la planète. Les gens qui massacrent la Terre le savent et s’en foutent tant que ça ramène du fric.

Dans « Laissez-moi », tu réaffirmes ton indépendance et ta liberté. Ta liberté d’être et de faire.

Je dis en substance « foutez-nous la paix ! » Si on a envie de rouler dans notre bagnole sans ceinture, on roule dans notre bagnole sans ceinture. Si on a envie de puer sous les bras, d’être mal habillé et d’avoir une sale gueule, on a le droit. Lâchez-nous ! Aujourd’hui, on ne peut plus rien faire, c’est insupportable !

yoanna,2e sexe,interview,mandor« Sorcière » est la seule chanson non contemporaine.

Je défends la singularité des femmes, surtout quand elle dérange l’omnipotence masculine et les normes établies. « Sorcière » est un morceau qui fait référence au livre Sorcières de l’essayiste suisse Mona Chollet. Pour l’auteure, la sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. Elle répond à des questions du type : Mais qui étaient au juste celles qui, dans l’Europe de la Renaissance, ont été accusées de sorcellerie ? Quels types de femme ces siècles de terreur ont-ils censurés, éliminés, réprimés ? Ce livre en explore trois et examine ce qu’il en reste aujourd’hui, dans nos préjugés et nos représentations : la femme indépendante (puisque les veuves et les célibataires furent particulièrement visées), la femme sans enfant (puisque l’époque des chasses a marqué la fin de la tolérance pour celles qui prétendaient contrôler leur fécondité) et la femme âgée (devenue, et restée depuis, un objet d’horreur). Par contre, quand tu dis que ce n’est pas une chanson contemporaine, je ne suis pas d’accord.

On ne brûle plus les femmes prétendues sorcières sur un bûcher.

Non, dans certains pays on les massacre à coups de couteau devant leur gosse sur un bout de trottoir ou on les lapide. Tout ça parce que ce sont des femmes.

Musicalement, ton disque sonne plus moderne. yoanna,2e sexe,interview,mandor

Parce que je ne travaille plus avec les mêmes personnes. De disque en disque, je mets de plus en plus de moi. Aujourd’hui, ce que je fais est plus proche de mes goûts personnels. J’écoute beaucoup de hip hop par exemple.

Tu as raison, ça s’entend.

J’ai essayé de réduire le décalage entre ce que je faisais et ce que j’aimais. J’avais l’impression d’aimer une sorte de musique et de faire des choses aux antipodes, du coup, je n’aimais pas ce que je faisais. Là, j’ai fait les textes, les musiques, toutes les préproductions, ensuite j’ai travaillé avec mon binôme, Mathieu Goust… ça change tout. C’est un musicien hyper talentueux et hyper humble. Je le découvre de date en date.

Je te sens bien moralement.

Je me sens hyper bien entouré, ce qui n’a pas toujours été le cas. Pour ce disque, tout a été cool. Nous nous sommes fendus la gueule du début à la fin et n’avions aucune pression. Ça change tout.

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Mathieu Goust et Yoanna au théâtre Thénardier de Montreuil © "by Lu"

05 mai 2015

Yoanna : interview pour Princesse

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(Photo:Jessica Calvo)

yoanna,princesse,interview,mandorYoanna est l’une des plus brillantes chanteuses francophones de ses dernières années. Je la suis depuis son premier album et je garde une admiration sans faille pour son œuvre  (trois disques, Moi Bordel ! (2008), qui m’a permis de la mandoriser une première fois, Un peu brisée (2012) et enfin Princesse (2015). Yoanna est une très grande, mais nous ne sommes pas si nombreux à le savoir.

Cette chanteuse, certains de mes confrères ne l’aiment pas, ne la défendent pas/plus. Soit, ils considèrent que ses chansons sont trop noires et glauques (je l’ai entendu dire, alors que c’est juste puissant et intense, que ça fouille dans le tréfonds de l’être humain et que c’est pas toujours joli-joli…), soit ils n’aiment pas sa « grande gueule ». C’est sûr Yoanna est franche du collier, ça lui joue des tours. Comme dit mon copain David Desreumaux sur son site Hexagone (dont je loue le travail intelligent, précis, extrêmement bien documenté) : Ce que l’on aime chez Yoanna, c’est qu’elle n’a pas sa langue dans sa poche – ni son accordéon – et que cette langue est fleurie comme un parterre à l’anglaise. Elle caresse comme elle griffe et l’on kife cette sincérité brute et parfois brutale. »

Mais, moi je l’aime cette artiste suisse. Nous nous sommes loupées plusieurs fois, avant de parvenir à prendre un café ensemble pour parler de son nouveau disque, du métier et de toutes sortes de choses… c’était le 17 mars dernier… et c’était bien.

Avant l’interview, je vous propose de lire ce qu’en dit Isabelle Dhordain (Le Pont Suspendu, le 5 Février 2015), parce qu’il n’y a aucun mot à changer tant je pense pareil :

« Voici qu’un des plus intéressants albums de chansons françaises vient de sortir. Celui de Yoannayoanna,princesse,interview,mandor.  A peine trente ans et une plume d’une maturité saisissante, mise en valeur par des arrangements sobres, minimalistes et entêtants, parfois répétitifs pour appuyer les phrases clefs des chansons. Avec sa complice Marion Ferrieu au violoncelle et Frédéric Monestier à la réalisation. Yoanna à l’accordéon, voix en avant, livre enfin son troisième album aux musiques hybrides loin de la popinette à la mode !
Yoanna c’est l’anti produit marketing fabriqué par les télé-crochets. Elle est Anti système, anti média, anti cons ! Anti tout ! Bref une belle rebelle !

Yoanna c’est du vrai, de l’authentique, de la sincérité de la sensibilité, et une grand gueule pour défendre ses idées. La belle rebelle s’est changée en « Princesse » pour son troisième album. Yoanna prend la parole comme toujours, elle a des choses à dire, sur elle, sur nous, sur les politiques, sur la société, sur les sentiments, sur la solitude, sur la mort, sur la vie en somme. Elle a des yeux aiguisés comme des couteaux lorsqu’elle regarde ses contemporains.
Il y a plus d’un coup de gueule dans son sac à dos, mais sous la cuirasse il y a surtout beaucoup de coups d’amour, et des coups de blues. Une chanson française au féminin qui change des mièvreries habituelles de ses consœurs, petite sœur d’un Loïc Lantoine, petite fille d’une Brigitte Fontaine. L’un pour les aspérités, et les textes scandés, l’autre pour la tendresse. 
Elle est double cette jeune chanteuse, c’était d’ailleurs le titre d’une chanson de son deuxième album. Espérons que les programmateurs de festivals et de salles, qui se plaignent des français qui écrivent et chantent en anglais, vont se pencher sur cette princesse au plus vite, au lieu de pleurer sur le manque de nouveaux talents! 
Yoanna tire la chanson française vers le haut, c’est incontestable. »

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Interview :

yoanna,princesse,interview,mandorNous nous sommes vus pour la première fois en 2008. Depuis, tu as enregistré deux albums, tu as fait un nombre important de concert et tu as acquis une belle réputation des amateurs de belles chansons.

Tu veux vraiment mon impression ? En 2008, j’étais jeune, il y avait donc le côté petite fille, nouvelle découverte, toute fraiche, toute mimi. Après avoir été « découverte » sur les festivals, on finit par n’être plus une découverte. Je bénéficiais du renom de certains groupes qui gravitaient autour de nous. Sinsemilia, Tryo, Debout sur le zinc… Sur ma bio, il y avait plein de noms, donc les gens étaient curieux de découvrir qui j’étais. Bon, si j’avais eu une chanson co-écrite avec –M-, je n’aurais pas du tout eu les mêmes retombées médiatiques. Malgré cela, il s’est passé un truc avec Moi Bordel ! Après, ça s’est vite calmé. Peut-être n’ai-je pas fais les bon choix. Pour tout te dire, je n’arrive pas à analyser mon parcours.

Il y a eu Un Peu brisée en 2012.yoanna,princesse,interview,mandor

Certains ont été étonnés que je puisse sortir un deuxième album. Comme il y a eu quatre ans entre les deux albums, les gens me disaient « Oh ! Tu fais encore de la musique ? »

Et aujourd’hui, il y a Princesse.

Oui, mais tout le monde s’en fout. Il n'y a quasiment aucune presse  sur ce disque. Je ne comprends pas le silence autour ce disque, à ce point-là… je trouve ça curieux.

Je suis d’accord avec toi, j’adore ce disque. Je le trouve brillant, intense, profond…  Je ne comprends pas que, ni les journalistes musicaux, ni le public ne te suivent.

Je pense que je suis respectée, mais dans un milieu qui est quand même très petit. C’est assez fermé. Je suppose que Christophe Maé et Pascal Obispo n’ont jamais entendu parler de moi. Je pense aussi que je ne suis pas rentable. On ne me programme pas en festival ni ailleurs. On me répond que mon univers est trop glauque. Et puis les gens ne peuvent pas me coller d’étiquette, alors ça les emmerdent. Et le truc de bosser toute seule, ça les emmerdent aussi.

"Voici venu", extrait de l'album Princesse -(HibOO d'live - session acoustique au cimetière de Montmartre par Rod Maurice).

yoanna,princesse,interview,mandorMême si tu ne le comprend pas, comment expliques-tu le silence autour de toi et de ton œuvre ?

Je pense que mon travail est féministe. Je suis une personne féministe, mais  malgré moi… j’ai mis douze ans à m’en rendre compte. Ce que je dégage en tant que femme, ça renvoie à un truc. Ce que j’écris se reflète dans mon attitude sur scène. Je ne suis pas dans la séduction à tout prix. Il y a un jeu de la femme que je ne joue pas, je ne sais pas comment te l’expliquer.

Et le monde musical est un monde de mec… dommage.

Les musiciens, les tourneurs, les journalistes, pour la plupart, ce sont des mecs, tu as raison… il n’y a que chez les attachées de presse que l’on trouve des femmes en majorité. J’évolue dans un monde de bonhomme et je pense que ce que je dis dans mes chansons ne leur plait pas.

Quant à ton œuvre, on ne la classe pas dans la catégorie « divertissement ».

Moi, le divertissement dans la musique m’emmerde. Que ce soit le « terrorisme festif » ou les bonnasses qui gémissent à tout bout de champ, moi, ce n’est pas possible. Le divertissement ne m’intéresse pas.

Y a-t-il une différence entre ce que tu fais dans la musique et ce que tu es ?yoanna,princesse,interview,mandor

Oui, d’autant plus depuis que je suis maman de deux enfants. Je crois à la création à partir du moment où elle t’aide à savoir qui tu es, où elle te permet d’avancer et de rectifier ton comportement  Toutes les disciplines artistiques sont des cadeaux pour que chacun de nous apprenions à nous connaître. Je pense que les gens qui ont eu des traumatismes deviennent artistes… il y a beaucoup de chtarbés dans le milieu artistique. J’ai lu des bouquins très sérieux dans lesquels ils écrivaient qu’il y 90% de dégénérés mentaux dans le milieu artistique. Entre ceux qui ont des tocs, qui sont bipolaires, dépressifs, alcooliques, qui sont anorexiques, j’en passe et des meilleurs, je t’assure, il ne reste plus grand monde.

Tu fais partie de quelle catégorie?

De toutes à la fois (rires). Sérieusement, je ne suis plus dans la même catégorie qu’en 2008. J’étais bourrée tout le temps.

Quand nous nous sommes vus pour ta première mandorisation, tu étais bourrée ?

Disons que j’étais à la bière et à jeun. J’étais morte de trouille parce que le soir même je jouais eu Divan du Monde en première partie des Sea Girls. Ça me foutait un trac de fou. Avant de monter sur scène, je m’étais ingurgitée une demie bouteille de rhum, j’étais JoeyStarr. Je pars du principe que monter sur scène, ce n’est pas normal.

Ce que tu me dis là est paradoxal quand on fait ce métier.

Mais, moi j’ai fait ce métier parce que j’étais en échec. Nous sommes tous tombés par hasard dans la musique. Et je peux te dire que nombreux sont ceux qui utilisent la musique comme une thérapie comportementale. On arrive là parce que c’est tout ce que l’on peut faire. Nous ne sommes pas capables de faire des études parce que l’on refuse l’autorité, parce qu’on a un problème avec le collectif… non, je te dis, on se retrouve dans la musique par hasard.

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(Photo : Jessica Calvo)

Alors, aujourd’hui, tu es dans quelle catégorie, puisque tu n’es plus dans celle des artistes qui boivent ?

A partir du moment où il y a eu l’arrivée de mon premier enfant, je n’ai plus rien capté pendant un an et demi. J’ai pris beaucoup de recul sur la musique. Je ne me disais pas que je voulais être une bonne mère, mais je souhaitais simplement être la moins nocive possible. Je savais que j’allais faire des conneries et que ce serait dur, parce que j’ai eu mon premier fils très tôt, et donc j’ai décidé de prendre soin de moi. J’ai décidé alors de m’aimer plus et d’être plus gentille avec moi.

Dans « Nos corps », c’est ton fils qu’on entend ?

J’ai fait du chantage à la sucette pour qu’il chante sur cette chanson (rires). Dans cette chanson, j’explique que les complexes physiques, ce n’est pas que féminin, c’est aussi beaucoup masculin. Je connais plein de mecs qui sont ultra complexés, mais qui gardent tout en eux. On fait tous des complexes jusqu’à un certain âge et quand on arrête de s’en faire, c’est qu’on est en train de crever. Notre corps n’est que notre enveloppe, ça ne devrait pas poser autant de problème que ça. Le message que je veux faire transparaitre dans cette chanson est qu’il faut accepter son corps comme il est, on perdra moins de temps.

yoanna,princesse,interview,mandorDans tes chansons, j’ai toujours l’impression que tu parles de toi. Dans « J’ai peur » par exemple?

C’est un peu moi et les autres. J’ai peur de la mort. Surtout de la mort des autres. De mes enfants… rien que dans parler, j’ai les poils qui se dressent. La mort de mon conjoint aussi me stresse au plus haut point. Ma mort à moi, je m’en fous un peu, égoïstement. J’ai plus peur de la maladie et de la souffrance. En plus, je ne supporte pas le milieu médical.

Tu as l’image de quelqu’un qui chante des chansons dont les sujets sont toujours négatifs.

Il faut dire que j’ai commencé dès le premier album. J’ai évoqué l’inceste, c'était d’ailleurs mon grand sujet… et la musique m’a fait du bien. J’encourage les lecteurs qui nous lisent de sortir leur traumatisme par n’importe quel moyen, à les exprimer. Il faut absolument sortir la merde de soi. Mon premier disque Moi bordel !, j’ai sorti la merde.

Ça te faisait plaisir que les gens écoutent la merde que tu sortais ?

Non, pas tout le temps. Ce disque, je n’ai jamais pu l’écouter. Quand je chantais sur scène des chansons qui évoquaient l’inceste, j’étais très mal à l’aise quand les gens tapaient des mains.

Il ne manquerait plus qu’ils scandent « bis ».

(Eclat de rire). Non, je n’ai jamais compris pourquoi le public applaudit pendant une chanson, alors que tu racontes des trucs super gore.

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(Photo : Lu)

Au fond, tes trois albums n’ont rien à voir.

Oui, artistiquement, c’est incohérent. C’est quoi le point commun entre Princesse et Moi bordel ! ? Je trouve que mon nouvel album est moins glauque que le premier. Je ne sais pas où je vais et j'avoue que je me cherche continuellement.

Tu composes tout en mineur. Ca influence les textes de tes chansons ?

Grave. Plein de potes m’incitent à composer en majeur. Dans la vie, j’adore me marrer, je suis assez solaire, mais ça ne se reflète pas dans mon travail. Certains proches le regrettent. Je vais essayer de rectifier le tir, mais j’ai peur de tomber dans la mièvrerie. J’ai peur de la légèreté, du divertissement, de la douceur, de la préciosité… du coup je vais à l’extrême. Peut-être trop.

Ce disque est très balzacien, période « comédie humaine ».

Oui, j’aborde les rapports de force, la lutte des classes, l’injustice sociale et l’abus de pouvoir. Il m’a fallu trois disques pour aborder des thèmes autres que moi.

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Tu ne fais pas beaucoup de concessions pour te mettre dans la poche les gens du métier.

Mais quelles concessions il aurait fallu que je fasse ? Isabelle Dhordain m’a dit la même chose.

Je ne sais pas. C’est l’image que j’ai de toi. Tu irais faire n’importe quelle télé, par exemple ?

Oui. Juste, on ne m’invite pas, c’est tout. Mon personnage d’indé, il vient aussi de « tu ne veux pas de moi, alors, moi non plus, je ne veux pas de toi !  Vous ne voulez pas de mon taf ? Alors je ne veux pas de vos médias à la con ! » C'est une réaction quoi! Et puis, économiquement, je suis contre le libéralisme. Archi contre. Je trouve que dans le monde de la musique, on est dans le libéralisme à l'extrême. On est dans un truc inadmissible éthiquement parlant. Si un jour j’arrête la musique, ce ne sera pas à cause de la musique, ce sera à cause de la mafia parisienne.

Mais si tu refuses de t’intégrer là-dedans, ne t’étonnes pas de ne pas avancer vite.

Je ne refuse pas, ils ne me le demanderont jamais.

Mais s’ils te le demandaient, tu accepterais ?

Mais oui. Si on ne me propose pas des crottes de nez, pourquoi pas ? A l’époque de Moi Bordel ! il y avait des gens qui étaient intéressés par moi. Je ne citerais pas les labels, mais il y a eu des beaux.

Pourquoi as-tu refusé alors ?

Parce que je ne me sentais pas prête. C’est allé super vite. Et ils ont voulu m’imposer des réalisateurs. Moi, je voulais bosser avec Fafa Daïan (mandorisé là). A 19 piges, je leur ai dit d’aller se faire voir, je voulais bosser avec qui je voulais. Aujourd’hui, j’agirais certainement différemment.

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L’argent, c’est le nerf de la guerre ?

Tu m’étonnes. Tu vois, là, on est à Paris pour jouer à RFI. Les seules personnes dans tout le bâtiment qui ne sont pas payés, ce sont les musiciens. Il faut le dire, les gens ne le savent pas. Ça me coute 450 euros d’aller jouer à RFI, entre les billets de train et l’hôtel…

Et je sais que ce n’est pas simple de jouer dans une salle parisienne.

A Paris, à part les bistrots et l’Espace Jemmapes, toutes les salles sont privatisées. Il n’y a plus une salle qui n’appartient pas à une société de production.

Tu sais que dire tout ça ne va pas arranger ta réputation ?

Je le sais parfaitement. Je n’ai pas envie d’enrichir un mec qui a déjà six salles dans Paris. Je l’emmerde. Je débecte le concept du « toujours plus ».

Tu ne pourras pas marcher avec le système. Jamais.

Mais, il ne marche pas le système, donc je m’en fous.

"Elle est double" extrait du précédent album Un peu brisée.

Te sens-tu un peu seule ?

Je me sens seule, même si, à Grenoble, je suis très entourée. Je ne me sens pas rentable, je ne suis pas du tout dans une course à l’argent, au succès, mais ça me fais juste chier de devoir batailler pour faire mon métier.

Tu es blessée ?

Non, mais j’ai l’impression parfois d’être aigrie, en colère contre les autres artistes, voire jalouse.

Tu aimerais que l’économie liée à la musique marche comment?

Moi, je suis plus proche du collectif, comme celui du monde du hip hop. On s’entraide à quatre cinq groupes, pour avoir un studio dans lequel on bosse ensemble. Je rêve que l’on remonte un réseau de distribution en France de disques indépendants. Mais, je rêve…

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Après l'interview, le 17 mars 2015, dans un café parisien.

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12 avril 2014

Léonid : interview pour son premier album Léonid

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Léonid m’a été fortement suggéré par la chanteuse Yoanna (mandorisée là en 2007). Quand j’aime bien l’œuvre de quelqu’un et que ce quelqu’un me propose de découvrir l’œuvre d’un autre artiste, j’y jette un coup d’oreille soutenu. Et là, j’avoue, j’ai été conquis immédiatement. Un chanteur à texte comme on en fait de moins en moins. Un type qui, mine de rien, dit beaucoup de choses importantes sur la société et sur les tourments intérieurs de chacun. On écoute sans se méfier, pourtant Léonid est bien un chanteur engagé. Il ne le revendique pas, mais c’est pourtant clair. De toute la nouvelle génération de chanteur français dit « à texte », il est l’un des plus subversifs.

Léonid a passé 20 ans à travailler avec et pour les autres. Il était temps qu’il sorte le fruit de son travail. Pas grand monde n’est encore au courant, mais il est artiste important que l’on serait bien inspiré d’écouter. Léonid est passé me voir à l’agence le 20 janvier dernier (une semaine avant la sortie de l'album) pour une interview sans concession.

léonid,fafa daïan,yoanna,interview,mandorBiographie officielle:

S'il vit dans la tête de Fafa Daïan depuis l'enfance, Léonid n'a vu le jour qu'en 2010. Une petite vingtaine d'années d'hésitation à venir au monde qui permettra à son géniteur de se forger une expérience.
Entre autres, 13 années de scène, de studio, de composition et d'écriture avec le groupe Sinsemilia, 4 années d'une collaboration passionnée avec la chanteuse suisse Yoanna (
co-écriture, réalisation scène et studio, arrangement), 3 autres années à travailler avec la chanteuse Djazia Satour au développement de son projet solo (réalisation scène et studio, arrangement).
Bien que comblé par des expériences aussi variées que passionnantes, Fafa Daïan reste fermement décidé́ à ne pas avorter le gamin qui lui répétait sans cesse : "quand j'sera grand, j'sera chanteur !"
Alors un beau matin, il se botte le cul, se chauffe la voix entre 2 clopes, enfile son costume de chanteur et dépoussière pour l'occasion son surnom de petit garçon : Léonid !
Au départ, sur scène ils entaient 4 et maintenant ils sont 2.
Multi-instrumentiste autodidacte, sur scène en famille depuis l'âge de 9 ans, Rémi d'Aversa joue l'homme-orchestre pour Léonid avec une humilité et une aisance déconcertantes.

léonid,fafa daïan,yoanna,interview,mandorInterview :

Tu as commencé avec Sinsemilia en tant que trompettiste. Un départ en fanfare, non ?

Oui, un peu par défaut parce que c’est un instrument que j’ai commencé petit, mais qui ne m’a pas vraiment fasciné. J’ai fait dix ans de trompette avec Sinsemilia. Un jour, j’ai prévenu le groupe que soit il me changeait d’instrument, soit je quittais le groupe. Les six dernières années, j’ai été clavier et guitariste.

Tu es resté treize ans au sein de cette formation. C’est quand même énorme !

Oui. J’ai connu la grande époque de Sinsemilia. On a fait les plus grandes scènes de France et d’ailleurs. Cette aventure humaine a été riche et incroyable pour moi. On était une bande de copains qui prenait la route. Nous n’étions pas super bons musiciens au départ, mais il y avait une fureur incroyable quand on montait sur scène. On avait l’impression de jouer nos vies.  En plus, il n’y avait pas une personne mise plus en valeur qu’une autre. C’était très sain.

Et un jour, tu as quitté Sinsemilia. Pourquoi ?léonid,fafa daïan,yoanna,interview,mandor

Au bout de treize ans, je me suis un petit peu lassé. Je ne défendais plus souvent ce que l’on faisait. Je ne veux pas cracher dans la soupe parce que ce passé, pour moi, est extraordinaire. Juste, à un moment, je ne me suis plus reconnu. Je ne prenais plus vraiment de plaisir à monter sur scène. Je trouvais aberrant de jouer dans des salles complètement hystériques. J’avais l’impression qu’on pouvait faire tout et n’importe quoi, de toute façon, les gens allaient hurler. Je regardais ça du haut de la scène et je me faisais la réflexion que je ne comprenais pas et j’avais la sensation que tout ça me correspondait de moins en moins.

Certains auraient été grisés par cela. Toi, ça a été le contraire.

Tant qu’il y avait l’excitation de conquérir le public à la force de notre travail et de notre enthousiasme, c’était bien, mais une fois que c’était installé, que l’on était dans une certaine routine, ça ne m’a pas plu. J’ai commencé à monter des petits projets, à rejouer dans des bars ou des petites salles devant cinquante personnes, à présenter un travail dont j’étais extrêmement fier. J’ai retrouvé ma flamme de départ et ça m’a procuré des sensations incroyables.

Tu chantais déjà ?

Pas tout de suite. J’ai énormément travaillé pour les autres. J’ai envie de chanter depuis que j’ai l’âge de dix ans, mais j’avais une pudeur et un manque de confiance qui ont fait que j’ai mis du temps à me lancer. Là, ça fait quatre ans que j’ose avec Léonid. Petit à petit, j’ose de plus en plus, avec de moins en moins de pudeur. Je commence à trouver ma place.

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Tu as travaillé avec une chanteuse que j’apprécie beaucoup, Yoanna.

J’ai même beaucoup travaillé pour elle. Pendant cinq ans, ça a été toute ma vie. J’ai aidé au développement de ce projet, j’ai réalisé son premier album, j’ai monté son équipe autour d’elle. J’aimais me fondre dans quelqu’un d’autre. J’étais l’ombre de Yoanna.

Cette artiste a une sacrée personnalité.

Une sacrée personnalité et une bête de scène. Je l’ai rencontrée dans les rues à Aurillac, elle faisait des reprises avec son accordéon, je suis resté scotché. Elle avait beaucoup de charisme et dégageait quelque chose de fascinant. Je me suis démerdé pour avoir son numéro et au bout de quatre mois, on est rentré en contact. Et l’histoire musicale entre nous a commencé… et a continué longtemps.

Et puis ça s’est arrêté.

Oui, de manière assez nette. Ça devenait un peu trop passionnel. Ensuite, j’ai repris ma collaboration avec elle comme éclairagiste. Je suis revenu par la petite porte histoire de dire « je ne suis pas loin », mais on s’est quitté musicalement en très bon terme.

J’ai l’impression que quand tu collabores avec quelqu’un, Yoanna ou Djazia Satour, tu ne fais pas les choses à moitié. As-tu besoin de tout régir ?

Exactement, mais j’ai du mal à faire plusieurs choses. C’est pour ça que je suis monomaniaque. J’ai envie de ne pas regretter. Quitte à se lancer dans un projet, il faut donner les moyens pour que ça ait de la gueule. Pour moi, un projet musical qui ait de la gueule, ça ne se résume pas qu’à un bon disque et une série de bonnes chansons. C’est un tout. Il faut aussi un spectacle avec du fond et de la forme, une com’ qui soit cohérente avec l’idée qui est défendue dans les chansons. J’aime bien avoir une vision globale.

léonid,fafa daïan,yoanna,interview,mandorAujourd’hui, il y a Léonid. C’est qui Léonid ?

C’est moi. Il s’agit de mon surnom de petit garçon. Mon enfance est un moment de ma vie qui n’est pas encore digérée.

Au début de ce « projet », vous étiez quatre, je crois.

Oui. C’était une formation de quatre instrumentistes chanteurs énormément basée sur les harmonies vocales. Pour moi, les mélanges de voix, c’est ce qu’il y a de plus magique. Cette formule a duré trois ans. On a eu des retours dithyrambiques sur nos concerts, mais c’est une histoire qui ne s’est pas du tout développée parce que je suis l’anti commerce incarné. Je suis incapable de me vendre.

Tu te cachais encore beaucoup derrière les autres avec cette première formation.

C’était une machine de guerre quand on montait sur scène. Et effectivement, je me cachais toujours derrière, je n’arrive pas à expliquer pourquoi. C’est un travail que je revendique, mais je ne voulais pas me mettre en avant. J’y allais sans vraiment y aller.

C’est fou ce paradoxe. Tu veux réussir dans la chanson, tu fais tout pour et au final, tu détestes que l’on te voie.

C’est fou, je ne te le fais pas dire. Il y a un côté schizophrène. Mais, je vais te dire la vérité : j’ai des problèmes de crises d’angoisse par rapport à plein de choses, mais notamment, le fait d’avoir la responsabilité d’un spectacle, d’être celui qui est mis en avant. A chaque concert, je me dis que je devrais être partout sauf ici.

Mais sur scène, tu sembles très à l’aise. Tu communiques beaucoup avec ton public.

C’est incroyable. Quand je suis sur scène, il y a un truc en moi qui se réveille et qui sort de ne je ne sais où. Avant c’est l’horreur, pendant, c’est le bonheur.

Teaser 2014 Léonid (duo). Images tirées des concerts à la Bobine de Grenoble les 3 et 4 octobre 2013.

Aujourd’hui, pourquoi as-tu réduit la formation ?

Pour que ce soit plus fluide, au niveau des déplacements, de la logistique et aussi, parce qu’il y avait des soucis de disponibilités des uns et des autres. Mais, au final, le fait de se retrouver à deux avec Rémi, a été un révélateur incroyable.

Rémi, c’est ton cousin germain. Léonid devient une histoire de famille.

Oui, et on a monté un spectacle complètement hybride. Rémi est un musicien génial. Il joue de tout, on l’appelle « la pieuvre ». Il fait l’orchestre. Il a un clavier dans chaque main, une grosse caisse, un pad, il fait les chœurs en même temps. Le tout avec une humilité, une simplicité et une sensibilité qui sont rares et essentielles pour moi. Notre complicité est sans aucune faille.

J’adore tes textes… ils sont un peu cyniques et jamais méchants.

Comme j’ai beaucoup de pudeur, je ne veux surtout pas tomber dans le pathos et le larmoyant. J’ai au fond de moi des peurs et des préoccupations qui sont assez lourdes, j’ai donc trouvé le moyen de les exprimer à travers l’ironie, la légèreté et le cynisme. Je veux que les gens ne sachent pas s’ils doivent sourire ou partir en courant.

Léonid et ses invité(e)s dans "La révolution d'octobre". Images tirées des concerts d'octobre 2013 à la Bobine de Grenoble.

Tu joues beaucoup avec les mots.

Je suis un très grand amateur de textes et de chansons. Brassens par exemple, son travail est fascinant. Après, j’ai grandi avec Renaud. Ce qu’il faisait entre 1975 et 1985 était purement génial. Je suis fou aussi de Gainsbourg et d’Higelin. J’ai grandi avec tous ces gens-là. Du coup, quand je prends mon stylo pour écrire, je pense à eux et je ne veux pas rendre une copie médiocre. Je n’écris jamais à la légère. Je veux de la forme et du fond.

Ca représente quoi pour toi de sortir ton premier album ?

Un énorme bonheur. Ce que j’avais fait jusqu’à présent dans mon métier, je sentais que ça ne touchait pas mes proches. S’ils étaient contents de me voir à la télé avec Sinsemilia, je sentais qu’il n’y avait pas un réel intérêt pour le fond. Ils n’allaient pas me voir en concert, ni n’écoutaient mes disques. Je sentais qu’il y a avait un décalage entre le monde dans lequel j’évoluais dans ma vie personnelle et le monde dans lequel j’évoluais musicalement. Avec cet album, j’ai l’impression qu’il y a un truc qui en en train de se passer. Les deux se retrouvent enfin. Quand je vois ma grande sœur, qui est pour moi une référence, me faire des remarques sur mes chansons, ça me touche beaucoup. Quand j’apprends que ma meilleure amie, qui est une grande amatrice de chanson française, écoute mon disque régulièrement, pour moi, c’est énorme.

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Léonid: "Quand j'entends les questions de Mandor, je m'endors".

léonid,fafa daïan,yoanna,interview,mandorQuand elle a su que je te recevais, Yoanna m’a demandé de te poser deux questions. Voici la première : pourquoi as-tu si peur des silences ?

Long silence…

J’ai arrangé beaucoup de chansons pour elle. J’aime quand il y en a partout. Quand il y a une petite mélodie là, s’il y a un blanc, j’ajoute un truc rythmique qui relance… bref, je n’aime pas quand il n’y a rien. Yoanna m’a toujours dit qu’elle aimait mon travail, mais que ça manquait de silence.

J’ai cru qu’il y a avait une référence à ton attitude dans la vie.

Elle fait peut-être aussi référence à comment je suis dans la vie. J’ai tellement peur de tout dans la vraie vie qu’elle aurait pu simplement poser la question « pourquoi as-tu si peur ? ».

Tu aurais répondu quoi ?

Que je n’en sais rien.

Deuxième question de Yoanna : qu’est-ce que ça fait de commencer sa carrière à l’Olympia en étant disque d’or et aujourd’hui, de devoir jouer devant vingt vieilles, vendre trente albums, le tout produit par un label à chier ? 

(Rires) La réponse est simple. Je redécouvre le bonheur de pratiquer mon métier.

"Instant culture". Une fausse interview qui fait déclencher plus qu'un sourire et quelques extraits de l'album.

Pourquoi es-tu anti-sytème ?

J’ai de qui tenir. Je suis issu d’une famille extrêmement militante. Les membres de ma famille sont tous communistes. Moi, je ne suis pas du tout militant, mais j’ai hérité de toutes les valeurs de ce parti. Je ne suis pas militant, car je suis pessimiste. Dans l’espèce humaine, je ne pense pas que l’homme soit foncièrement bon. Je pense qu’il va droit dans un mur qu’il a construit lui-même. Je vois difficilement comment l’humanité pourrait s’en sortir autrement. En tout cas, je ne veux pas faire comme mon père, du porte-à-porte pour sensibiliser les gens.

Mais, c’est du militantisme de dire des choses importantes dans des chansons, non ?

En tout cas, je dis ce que j’ai dans le bide. Vu que dans mon bide il y a un héritage politique, des messages sortent certainement, mais forcément tournés en dérision.

Pourquoi chantes-tu, au fond ?

Je me pose la question tout le temps. Quand j’étais petit, on m’a offert un disque de Renaud. Je me suis juste dire que je voulais faire pareil. Je suis fasciné par ça depuis mon enfance. Être chanteur, aujourd’hui, pour moi, c’est aussi être aux commandes de ma propre vie. Je n’ai aucun intermédiaire. Je mène ma barque comme je l’entends.

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Après l'interview, le 20 janvier 2014.