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15 février 2017

Michèle Bernard : interview pour Tout'Manières...

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Michèle Bernard à la remise des Prix de l'Académie Charles Cros le 24 novembre 2016.

(Photo : Caroline Paux)

J’ai vu Michèle Bernard pour la première fois le 24 novembre dernier lors de la remise des Prix de l’Académie Charles Cros (Grand Prix du disque « chanson » pour son album Tout’Manières). C’est une honte pour un journaliste qui se prétend « spécialiste de la chanson française ». Comment être passé à côté de cette formidable chanteuse, aux textes lucides et puissants, drôles et émouvants et complètement dans l’air du temps ? Il n’en reste pas moins que Michèle Bernard n’est pas reconnue à sa juste valeur par l’ensemble de la profession… Heureusement, certains la réhabilitent comme il se doit (comme Télérama (Valérie Lehoux) et RFI (Patrice Demailly))

De mon côté, je suis allée la rejoindre dans un appartement parisien, le 25 novembre 2016 pour une première mandorisation (mon Dieu, j’ai honte).

michèle bernard, tout'manières, interview, EPM, mandoorArgumentaire de presse :

Michèle Bernard trace depuis longtemps son chemin d’humanité. Sur le fil d’une vive conscience du monde, de ses égarements et ses espérances, elle tricote des chansons lucides et tendres, des chansons d’alerte… Dans Tout’Manières, elle pose un regard vif et sans complaisance sur le monde et ses dérives, à travers ces petites choses de rien qui nous entourent : des brocs bleus, un savon d’Alep, une serpillère, des petites boites… Avec toujours cette force de vie qui fait qu’on continue à chanter, à lutter, à aimer en 14 chansons. 

Ce CD a obtenu 4 Clés Télérama.

Biographie :

Après le conservatoire d'Art dramatique de Lyon, suivi de quelques années de théâtre, Michèle Bernard choisit très vite LA CHANSON, d'abord comme interprète, puis comme auteur et compositeur. Elle est, depuis 1975, "sur ces routes grises", enchaînant tournées en France et dans le monde.
On lui demande parfois des musiques pour le cinéma, la télévision, le théâtre ou la danse.
Elle signe quelques mises en scène, écrit pour les enfants, et enchaîne les créations (Divas'Blues/ Voler/ Une fois qu'on s'est tout dit/ L'Oiseau Noir du Champ fauve, cantate pour Louise Michel/ le Nez en l'Air/ Dans le lit de l'eau/ Des Nuits Noires de monde/ Sens Dessus Dessous).
Interprète dans la comédie musicale d'Anne Sylvestre : Lala et le cirque du vent.

Elle intervient dans de nombreux stages et ateliers et organise, au sein de l'association « MUSIQUES A L'USINE » à Saint-Julien-Molin-Molette (42), toutes sortes de festivités autour de la chanson (Les Oiseaux Rares).

michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoorInterview :

Vous avez encore une fois été honorée par l’Académie Charles Cros.

Oui, et c’est la 5e fois. J’ai reçu ce  prix la première fois pour mon premier 33 tours, en 1978.  Symboliquement, le fait que je reçoive cette reconnaissance de la part de cette Académie m’incite à penser que je ne suis pas trop à côté de la plaque. Pour moi, c’est un prix particulier parce qu’il est délivré par des gens qui aiment la musique et qui savent de quoi ils parlent. C’est un prix loin du commercial.

Sans être très médiatisée, vous avez un large public qui se déplace dès que vous êtes sur scène.

C’est pour cela que je continue. Si je n’avais plus aucun écho dans ce que je fais, je m’arrêterais.

Votre public est très fidèle.

Il y a ceux qui m’ont découvert avec mon premier disque et qui continuent à me suivre. Et comme ces dernières années, j’ai  ouvert mes activités du côté des enfants, ça m’a fait accéder à un public plus jeune ainsi qu’à leurs parents. Désormais, je me demande ce que je peux écrire qui soit universel pour toucher à la fois les petits et les grands.

C’est plus difficile d’écrire pour les enfants ?michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoor

Je ne sais pas. Il faut retrouver le maximum de simplicité et d’authenticité. Cela dit, c’est la même démarche quand j’écris pour les adultes. L’exigence d’écriture est exactement la même. Il faut peut-être plus retrouver l’enfant qu’on a été pour regarder les choses avec une certaine fraicheur. La seule différence est au niveau des thèmes abordés.

Peut-on tout aborder avec les enfants ?

Je crois que oui. Les grands thèmes qui angoissent ou qui font plaisir sont les mêmes pour les adultes et les enfants.

Les artistes sont de grands enfants, j’ai l’impression.

Surement. Beaucoup d’artistes sont des gens qui essaient de régler des comptes positivement avec leur enfance. Personnellement, ce que j’ai pu ressentir pendant mon enfance et ma jeunesse est devenu mon moteur.

"Tout'Manières" extrait de l'album Tout'Manières.

michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoorVous étiez comédienne, et finalement, vous avez préféré embrasser la carrière de chanteuse. Pourquoi ?

Ça s’est fait petit à petit, mais tout naturellement. Quand j’étais ado, j’étais très attirée par le monde des artistes tout azimut. Je faisais de la peinture, je suis allée au conservatoire de théâtre à Lyon, je faisais du piano, puis je me suis mise à écrire des chansons. Je baignais dans une envie de choses artistiques. Pour être plus précise, j’ai commencé dans le théâtre pour enfants et comme il y a beaucoup de musique et de chants dans ce genre théâtral, je me suis achetée un petit accordéon et je me suis mise à chanter. Je me suis vite aperçue que la voix chantée me donnait beaucoup plus de plaisir, de liberté, d’aisance.

Vous chantiez quoi quand vous avez décidé de prendre cette voie ?

Je n’étais qu’interprète. Je chantais évidemment Anne Sylvestre, des chanteurs de la rive gauche, du Francis Blanche, du Jacques Debronckart, du Georges Brassens.

Que des auteurs exceptionnels !michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoor

J’ai chanté ces auteurs-là, je me suis imprégnée de leur manière d’écrire, mais sans me le formaliser. A un moment donné,  j’ai voulu raconter mes propres histoires. C’était un besoin d’expression qui s’imposait à moi. Mes premiers textes sont venus spontanément, parce que c’était des choses qui me brûlaient à l’intérieur. J’ai regardé comment les textes de ces auteurs fonctionnaient et, au début, je les imitais.

Dans votre chanson en duo avec Anne Sylvestre, vous dites beaucoup sur ce métier.

C’est un métier cruel. C’est la loi du marché, de la mode. Des gens comme moi font partie du petit peuple de la chanson. On parvient à vivre de la chanson, on se produit dans toute la France et parfois plus loin, mais on a une absence de notoriété médiatique abyssale.

Pour moi, Anne Sylvestre et vous êtes victimes de cette énorme injustice… mais les gens qui aiment la chanson vous célèbrent. Eux, ils savent ce que vous êtes.

C’est peut-être une médaille à la ténacité (rires). Mais vous savez, le milieu des amateurs de chansons françaises est finalement un petit milieu. Ce que je trouve difficile c’est l’idée que plein d’autres personnes, plus jeunes, pourraient apprécier, mais ne peuvent pas accéder à nous. Il me semble qu’Anne Sylvestre et moi sommes ringardisées par un certain langage médiatique. Ça fout les boules…

Clip de "Je clique", extrait de l'album Tout'Manières.

michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoorDans votre nouvel album, il y a des chansons très modernes et d’actualité. « Je clique », « Savons d’Alep »…

Ce ne sont pas des sujets de grand-mères (rires). J’évoque des sujets d’aujourd’hui.

S’il n’y a pas d’espace médiatique en France pour cette chanson-là, elle parvient tout de même à se faire écouter.

Il y a en France un réseau de salles, d’associations, d’individus qui se fédèrent pour inviter des spectacles. La chanson se diffuse, quoiqu’il arrive.  

C’est un combat ce métier ?

Là où j’en suis rendue, je ne suis plus dans le combat. Je continue tout en mesurant mon impuissance devant comment les choses fonctionnent dans la société. Le combat, c’est de continuer à proposer ce genre de chansons. Et en continuant, je me fais du bien aussi à moi-même. J’ai consacré ma vie à la chanson, donc je m’arrêterai quand je n’aurai plus la force de continuer.

Parfois, vous abordez des sujets graves, mais il y a toujours de l’espoir dans vos chansons…

Je ne peux pas faire des chansons plombantes complètement. Il me faut une petite lueur dans un coin, un pôle positif quelque part.

Allez-vous voir des jeunes sur scène ?

Etant en région lyonnaise, ce sont beaucoup des artistes de coin-là. Il y en a des très talentueux. Il y a une fille qui s’appelle Lily Lucas qui écrit des choses très finement, aussi drôles que pointues et sensibles. J’aime aussi beaucoup Fréderic Bobin. Il écrit avec son frère de magnifiques chansons. Enfin, j’ai envie de vous citer Jeanne Garraud et Claudine Lebègue, parmi les gens que je suis de près.

Vous avez toujours de l’inspiration où vous en trouvez quand il s’agit de faire un nouvel album ?

C’est un mélange des deux.  Tous les jours, je pense chanson. Dans ce que j’ai pu vivre, voir, entendre, je me demande toujours ce qui ferait une bonne chanson. Ce n’est pas pour autant que j’écris. Pour écrire vraiment, je m’enferme et je me consacre à cette activité. Il faut se concentrer pour bien prendre le temps de laisser remonter les choses.

Vous êtes exigeante avec vous-même ?michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoor

Je boucle rarement une chanson en une nuit. Il faut y revenir. C’est un peu comme une sculpture. On a une masse, on la sculpte, on l’affine, on remplace un mot par un autre. Ça peut prendre du temps…

C’est jubilatoire d’écrire ?

C’est jubilatoire d’avoir trouvé un super couplet. Souvent, je me dis que ce que j’écris est d’une platitude… c’est un passage douloureux. Alors quand j’arrive à trouver l’image, la manière d’exprimer une idée, à se faire rencontrer les mots de manière riche, j’en éprouve une grande satisfaction. Qu’est-ce qui va faire qu’une expression que l’on a trouvée va toucher ? Il y a quand même une part de mystère…

Un auteur n’est pas maître de tout ?

C’est bien de ne pas tout contrôler.

Y a –t-il des sujets que vous ne parvenez pas à aborder ?

J’ai un peu de mal à écrire des chansons d’amour. Il n’y en a pas dans ce dernier album. Il est plus dans le monde social et beaucoup dans l’amitié.

C’est parce que vous êtes pudique ?

Oui, un peu. C’est tout le paradoxe quand on fait un métier où on se met en avant.

Est-ce que vous ne craigniez pas d’avoir tout dit dans vos chansons ?

Ça ne veut pas dire grand-chose, « avoir tout dit ». Les thèmes des chansons se réduisent à quelques-uns. On parle tous de la même chose : l’amour, la mort, l’amitié… mais jamais de la même façon. C’est une question d’angle.

C’est quoi la fonction d’un ou une chanteuse ?

Brel disait : « imaginez les peuples sans musique ». La chanson, c’est frontal. On s’adresse directement au cœur des gens. C’est un impact qui trouve sa place dans le sensible et l’émotionnel. Il me semble que dans ce monde, c’est important que les artistes existent. On a besoin d’émotion, de divertissement…

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