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30 juin 2015

Stéphanie Hochet : interview pour Un roman anglais

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(Photo : Simone Perolari pour Le Monde)

La romancière, essayiste et journaliste culturelle Stéphanie Hochet est l’une des auteures majeures françaises du XXIe siècle. De livre en livre, elle construit une œuvre impressionnante et singulière. Je l’ai déjà mandorisé trois fois, c’est dire l’intérêt soutenu que je lui porte. Dans son nouveau roman, Un roman anglais, elle nous livre un texte magnifique qui nous plonge au sein d'une famille de la bourgeoisie anglaise du début du XXe siècle. Entre son mari et son enfant, Anna semble être une femme comblée, pourtant ce beau vernis se craquèle le jour où George met les pieds dans sa belle demeure pour s'occuper de son fils Jack .C’est un très beau portrait de femme.

Je précise que lors de sa venue à l'agence, le 11 mai dernier, nous n’avons pas évoqué le livre d’Amélie Nothomb, Pétronille (sorti l’année dernière), dont elle est l’héroïne. Nous avons convenu qu’elle avait déjà tout dit sur la question (et bien dit) sur le site Salon Littéraire. Nous n’aimons pas les bis repetita.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandor4e de couverture :

1917, quelque part dans la campagne anglaise. Anna Whig, bourgeoise lettrée, mère d’un petit garçon de deux ans, Jack, persuade son mari Edward d’embaucher par courrier pour sa garde d’enfant une certaine George (comme George Eliot, pense-t-elle). Le jour où elle va chercher George à la gare, elle découvre qu’il s’agit d’un homme. Celui-ci va faire preuve d’un réel instinct maternel à l’égard de l’enfant, et finira pas susciter la jalousie d’Edward, qui pressent l’amour naissant entre George et Anna.
Dans ce roman à la fois pudique et tourmenté, Stéphanie Hochet traite avec beaucoup de finesse le thème de l’ambiguïté sexuelle, avec son lot de non-dits et de paradoxes, dans ce cadre post-victorien qui rappelle tant Virginia Woolf, tout en restituant le climat d’inquiets atermoiements qui régnait en Angleterre lors de cette période troublée.

L’auteure :

Écrivain. 10 romans, un essai (Éloge du chat). Prix Lilas 2009 pour Combat de l'amour et de la faim, Fayard. Prix Thyde Monnier de la SGDL 2010 pour La distribution des lumières, Flammarion. Dernier livre en date : Un roman anglais, Rivages 2015. Chroniqueuse au Jeudi du Luxembourg.

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En compagnie de la grande Virginia Woolf dans le magazine Elle du 6 juin 2015.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandorInterview :

J’ai lu que ce roman était inspiré de la vie de Virginia Woolf.

L'héroïne vient du même milieu, elle est née à la même époque que Virginia Woolf et mon "support littéraire" a été le premier tome du journal de Woolf, mais elle est un personnage à part entière. Elle se nomme Anne Whig, a un enfant de deux ans (ce qui n'était pas le cas de la romancière anglaise) et elle est traductrice, pas créatrice. La fiction nécessitait que je m'éloigne d'un traitement biographique. Ce livre est surtout un hommage à la littérature anglaise dans laquelle j’ai été baignée quand j’ai fait mes études et ensuite, quand je suis partie en Grande-Bretagne pour enseigner.

1917, l’ambiance à Londres, dans la campagne anglaise… La façon de vivre, ce qu’il s’est passé socialement, la vie des domestiques…  comment as-tu été informée de tout ceci ?

D'abord en relisant la littérature de l'époque (Joyce, Lawrence, etc.) et plus spécifiquement, comme je le disais, le premier tome du Journal de Virginia Woolf qui raconte la vie quotidienne de ce genre de familles. Ces familles bourgeoises qui avaient la possibilité de partir s’isoler loin des bombardements en 1917 ont vécu dans une sorte de huis-clos. J’ai reconstitué ça. Woolf est là par son ombre. Vivianne Forrester a écrit une biographie très intéressante. Sa grande théorie, c’est que Woolf rêvait d’avoir un enfant. Bon, on sait qu’elle n’en a pas eu, mais on ne sait pas quelle mère, elle aurait été. Mon héroïne Anna est différente, mais le point de départ, c’est que sa vie est avant tout son enfant. L’amour qu’elle a pour lui est violent au point de faire naître chez elle des élans destructeurs.

Elle aime son enfant, mais elle l’aime mal. On peut dire cela ?stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandor

C'est un amour absolu, mais il est traversé de pulsions destructrices. C’est comme quelque chose que l’on ne pourrait contenir. Sans doute ne sait-elle pas y faire, même si ce fils est tout pour elle. La source du livre c’est « qui va me mettre à l’abri de moi ».

George est l’élément perturbateur du couple.

Il est l’élément étranger qui vient fissurer un huis clos qui ne fonctionne peut-être pas très bien, mais qui fonctionne avec des codes. Ce sont les codes de la société victorienne qui sont encore présents.

Le père, Edouard, est horloger et pas très fantaisiste.

C’est le notable qui a fait ce qu’on attendait de lui. Il a une situation, il apporte l’argent au foyer, cela le rend orgueilleux. Il bénéficie du statut du pater familias. C’est l’homme du régime ancien.

Il ne veut pas évoluer, alors que nous sommes dans un moment où les femmes commencent à vouloir changer de statut.

Anna est d’abord observatrice de ce qu’il se passe à l’extérieur. La guerre n’est pas finie. On ne rencontre quasiment plus de jeunes hommes, par contre elle voit que des jeunes femmes travaillent. Elle lit dans les journaux des articles sur celles qu'on décrit comme des espèces de folles qu’on appelle « les suffragettes ». Les manifestations pour le droit de vote des femmes l'interrogent. Elle se pose des questions sur elle, ses choix motivés par son milieu, sur cette société et sur la gangue qui fige sa vie et l'étouffe.

Ton héroïne est-elle une femme frustrée.

Un peu.  Mais elle va quand même fissurer cette espèce de structure complètement figée autour d’elle. Ce qui est intéressant, c’est le moment où ça craque.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandorPeut-on dire qu’Anna et George ont une relation ambiguë ?

Ce que je trouve intéressant, c’est cet amour qui n’est même pas dit.La finalité de l’amour n’est pas forcément de se retrouver dans un lit. En littérature, ça a été tellement fait que ça devient une convention et les conventions m’énervent.

Tu racontes la guerre vu par quelqu’un qui ne la fait pas. A un moment, elle écrit une lettre à un ministre pour qu’il lui donne des nouvelles de son cousin parti sur le front. C’est un passage très drôle, je trouve.

Anna n’hésite pas à s’adresser à lui comme si il était en face d’elle. Elle exige même qu’il retrouve au moins le corps s’il est mort. Pour les gens qui étaient loin du front, le fait de ne pas avoir de nouvelles et de ne pas retrouver le corps de quelqu’un, c’était quelque chose d’atroce. Il était impossible de faire son deuil. La guerre a été perçue et décrite sur le front depuis la première Guerre Mondiale par les écrivains de l’époque, mais aussi aujourd’hui, comme le Goncourt d’il y a deux ans, Pierre Lemaitre pour « Au revoir là-haut ». Par contre on a très peu évoqué la guerre loin du front. La guerre loin du front, c’est aussi la guerre. Ce sont les privations de charbon, de nourriture. Ce sont les liens avec les domestiques qui changent forcément. Il faut s’organiser autrement. Ce sont aussi les familles qui ont chacune un parent envoyé sur le front avec cette tension extrême, cette angoisse et l’imagination qui prend le dessus. La guerre loin du front, c’est vivre la guerre par transfert. Ils imaginaient ce que l’autre vivait dans les tranchées. 

Tu as enquêté sur cette période ?

Je connais tout ceci par immersion familiale. J’ai un père totalement obsédé par la Première Guerre Mondiale. Je suis allée avec lui à Verdun. Il y a des endroits ou plus rien ne repoussent, c’est la désolation totale, on se croirait sur une autre planète. On a du mal à imaginer qu’à ce moment-là de l’histoire, on a inventé toutes les formes de destructions que l’on retrouve aujourd’hui, toutes les formes d’armes  qui pouvaient détruire un être humain.

Tu as fait des études de littérature anglaise, il y a beaucoup de référence à elle dans ton roman.

J’ai toujours pensé sans oser vraiment le dire, qu’être une romancière anglaise, il n’y a pas plus classe (rires). Par exemple, j’évoque Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. Ce livre est celui que j’aurais aimé écrire. Contrairement à ce que pensent la plupart des gens qui l’ont lu (ou pas), Les Hauts du Hurlevent n’est pas du tout une histoire d’amour. C’est une histoire de vengeance et une histoire d’enfer. A partir du moment où l'auteur décrit le fonctionnement d'un monde diabolique et complexe, ça m’intéresse. Je pense que ça parle de certaines familles infernales.

Mais, je trouve que ton écriture est stylistiquement britannique. stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandor

J’ai surtout l’impression de jouer avec les codes du roman anglais. D’où le titre d’ailleurs, Un roman anglais.

A la force de jouer avec, ils y sont.

Il ne faut pas que ce soit juste des codes pour des codes, il faut que, profondément, ce soit incarné.

As-tu eu du mal à écrire ce livre ?

Ça a été extrêmement difficile.  J’ai mis deux ans. Il y avait une première mouture qui a été terminée au bout de dix mois. Je l’ai entièrement reprise parce que je me suis aperçue qu’elle avait des faiblesses et qu’elle n’était pas telle que j’aurais voulu la construire.

Il y a eu beaucoup de remises en question ?

Oui, beaucoup. Notamment sur la manière d’agencer le livre. Il a été compliqué de mettre à l’écrit ce chassé-croisé entre la petite et la grande histoire.

Tu portais ce roman en toi depuis longtemps ?

Rien n’arrive vraiment par hasard. Ce livre a mis longtemps à mûrir. A partir du moment où j’ai pris la décision d’écrire sur cette géographie et cette temporalité, l’immersion est devenue délicieuse… mais difficile. Pour écrire un roman qui se passe dans un autre pays et dans une autre époque, il faut tout de même tenter de se sentir chez soi. Il faut se sentir en terrain familier. Il faut avoir bien digérer les références, la littérature de cette époque pour que ça ne sente pas l’huile de coude.

Comment as-tu trouvé le ton d’Anna ?

Je l’ai trouvé quand j’ai eu une idée de quel personnage elle était, de son environnement et de ses proches.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandorL’histoire est très forte et universelle.

L’histoire que je raconte, on peut l’imaginer à notre époque. Le rôle maternel et paternel, il est toujours d’actualité. Le père nul et incapable, le jeune homme qui a une capacité particulière pour s’occuper des enfants et la mère partagée entre deux pulsions, c’est éternel et actuel.

Quelle est la plus grande différence entre Virginia Woolf et Anna ?

C’est que Virginia était soutenu par son mari Leonard, avec qui ils ont formé le noyau du cercle d'intellectuels connu sous le nom de Bloomsbury Group. Il l’a toujours encouragé à écrire dès le début. Il ne voyait même quasiment qu’un écrivain en elle. Il voyait à peine en elle une femme.

Je sais que c’est un livre qui te tient particulièrement à cœur.

Oui, d’autant que je me rends compte qu’aucun des personnages ne me ressemble. En tout cas, ça me fait plaisir d’avoir écrit un livre qui est un beau portrait de femme. C’est le genre de femme que je pourrais observer en l’admirant. Elle n’a rien en commun avec moi, et en même temps, j’admire ce qu’elle est capable de faire. Je n’ai aucun point commun avec elle, et je l’admire encore plus pour ça.

Est-ce un livre féministe ?

Je me méfie des messages. J’ai du mal à accoler le terme «féministe » au livre. Ce qui est important, c’est que ce soit l’histoire d’une femme qui, soudain, prend conscience de ce qu’il se passe autour d’elle et décide de s’émanciper. Elle ne s’accroche pas à des théories, par contre, je pense qu’elle a beaucoup de respect pour les femmes et qu’elle écoute ce qu’elles ont à dire. C’est donc le début d’une prise de conscience féministe.

Tu as terminé ce livre il y a presque un an, donc je suppose que tu es déjà en train d’écrire un autre livre. 

Oui, j’ai commencé quelque chose qui, comme d’habitude, n’a rien à voir avec le précédent livre. Mais je ne t’en dirais pas plus. Tu me connais, je te fais le coup à chaque fois que tu me reçois…

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Après l'interview le 11 mai 2015.

(Merci à Stanislas Kalimerov pour les deux portraits de Stéphanie Hochet inclus dans l'interview et à Stéphanie Joly pour la photo prise lors de la présentation d'Un roman anglais à la Terrasse de Gutenberg le 21 mai 2015).

08 juin 2014

Stéphanie Hochet : interview pour Eloge du chat

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Toulouse, le chat de l'auteure Carole Zalberg. Le livre est dédié à ce regretté matou.

J’ai déjà dit par deux fois, ici, tout le bien que je pensais de l’œuvre de Stéphanie Hochet. Jestéphanie hochet,éloge du chat,interview,mandor l’ai reçu pour Les éphémérides et pour Sang d’encre. Je ne vais donc pas répéter qu’elle est l’une des plus brillantes, insolentes et incisives plume de la littérature française.

Stéphanie Hochet revient avec un essai, un éloge sans concession sur les chats. J’ai commencé ce livre avec appréhension tant l’intérêt du sujet ne me sautait pas aux yeux. Et puis, je me suis fait piéger. Une nouvelle fois. Happé par le style, le ton et le propos. Elle a réussi à me fasciner sur ce petit animal que j’ai toujours su éviter tant je suis allergique à lui. Un exploit !

Le 24 avril dernier Stéphanie Hochet est venue une nouvelle fois à l’agence pour évoquer cet essai superbement écrit et passionnant.

stéphanie hochet,éloge du chat,interview,mandorMot de l’éditeur :

Stéphanie Hochet quitte exceptionnellement le genre du roman pour nous raconter, dans un essai tout littéraire, comment le chat, animal jugé cruel, sournois et hautain est devenu l’un de nos préférés. Véritable dieu pour les Égyptiens, qui lui donnèrent les traits de la déesse de la virginité, Bastet, aussi dangereuse que protectrice, le chat a vu son image évoluer au fil des siècles. En particulier en Occident, où il est passé du statut d’ami des sorcières, banni de la société, à l’utile chasseur de souris, pour finir en potentat domestique, adulé et sublimé dans de nombreuses œuvres d’art. Animal flexible, qui a compris que la souplesse et la ruse étaient plus efficaces que la force, le chat a une position unique : mi-sauvage, mi-domestique, il profite autant de sa liberté naturelle que du confort de nos habitations modernes… À la fois indépendantet séducteur, sauvage et affectueux, le chat est paradoxal,tout comme le rapport que nous entretenonsavec lui. Ne symbolise-t-il pas autant la sensualitéque la mort – Éros et Thanatos –, suscitant ainsiun comportement toujours excessif, que ce soitl’opprobre ou l’idolâtrie ?

Mot de l’auteure : stéphanie hochet,éloge du chat,interview,mandor

« Je voudrais vous parler d’un personnage omniprésent dans la littérature. Un personnage discret et remarquable, connu de tous et mystérieux; arriviste peut-être, il sait aussi séduire et fasciner. Le chat est ce personnage aux formes multiples, infiniment flexible.

Comment se douter qu’un être si petit, si familier, avait investi les listes des dramatis personae?

Son animalité, les masques variés avec lesquels il se déplace dans les œuvres ne le rendent pas moins prépondérant dans les romans que dans la poésie ou le cinéma.

Prépondérant, mais si délicat à cerner qu’il me fallait en faire un livre. Je n’étais pas au bout de mes découvertes. Se pouvait-il, pour paraphraser Rilke, que je prétendisse connaître les chats avant d’avoir écrit sur eux ?  »

L’auteure :

Stéphanie Hochet est née en 1975. Elle est l’auteure de neuf romans, dont Combat de l’amour et de la faim (Fayard, Prix Lilas 2009), La Distribution des lumières (Flammarion, Prix Thyde Monnier de la SGDL 2010) et Sang d’encre (Editions des Busclats, 2013). Éloge du chat est son premier essai.

stéphanie hochet,éloge du chat,interview,mandorInterview :

L’éloge du chat est ton premier essai. Pourquoi t’es-tu lancée dans cette aventure littéraire ?

Je suis une exploratrice. J’aime découvrir des domaines variés en littérature et "prendre des risques". Prendre des risques littéraires, c’est envisager différentes formes de romans, mais également partir vers des genres qui ne sont plus le roman. Par ailleurs, l’éloge est un genre littéraire qui remonte à l’antiquité, avec ses codes et ses exemples prestigieux (je pense à Lucien de Samosate ou Erasme) c'est un exercice d'admiration exigeant, particulier. On essaie d'être à la hauteur...

Il ne faut pas confondre éloge et hagiographie, si j’en juge ton essai.

Tu as raison. D’entrée de jeu, dans l’avant-propos, j’ai récapitulé un ensemble d’à priori plutôt négatif, en tout cas, une somme de clichés sur le chat, de manière à développer peu à peu les qualités de cet animal. Je ne voulais pas aboutir à une hagiographie, mais je souhaitais que l’on parte de tous ces lieux communs pour arriver vers une démonstration de sa divinité, ce qui n’est déjà pas mal (rires).

On n’écrit pas de la même façon un roman et un essai. Est-ce que ça a été compliqué pour toi de trouver le bon ton ?

En amont, il faut beaucoup travailler quand on commence un essai littéraire. J’ai lu et relu une somme considérable d’ouvrages, notamment des romans où il était question des chats. Le ton est venu naturellement parce que c’est le mien et c’est aussi ce que le chat m’inspire. J’ai bien cerné que le chat était l’animal que l’on avait mille fois décrit et je ne voulais pas du tout en faire quelque chose de mièvre. Je voulais lui rendre sa magnificence. Je souhaitais aussi que mon écriture soit joueuse, comme peut l’être un chat. Je n’ai pas eu à me forcer parce que mon style est déjà comme ça, un peu ironique…

Le chat te ressemble ?

De plus en plus de gens me disent que je ressemble aux chats.

A la fois indépendant et séducteur, sauvage et affectueux, le chat est paradoxal… tu es stéphanie hochet,éloge du chat,interview,mandorcomme ça ?

Quand tu me dis tout ça, je me reconnais pas mal. L’indépendance, par exemple, ça me concerne totalement. Je ne supporte pas d’être agrippée à quelque chose ou à quelqu’un ou que l’on m’enferme, même de façon métaphorique. La meilleure façon de me faire fuir, c’est de vouloir m’enfermer. Après, je ne me crois pas cruelle, sauf peut-être dans mon écriture.

Le chat aime le confort que lui offre sa vie près de l’humain, mais reste jaloux de sa liberté. Ça peut expliquer que cet animal nous fascine ?

Le chat est une projection de notre idéal. Les auteurs ont beaucoup parlé du chat, car il est une métaphore de l’artiste : indépendant, mystérieux, énigmatique. On ne refrène pas la liberté d’un chat et, en même temps, il reste un animal lié à nous. Il a besoin d’amour, d’affection et de choses matérielles, comme la nourriture et un certain confort.

Le poète TS Eliot, Maupassant, l’écrivain japonais Natsume Sôseki (et son livre Je suis un chat), Le Chat botté de Charles Perrault, Balzac dans les Peines de cœur d’une chatte anglaise, Baudelaire, Colette, Marcel Aymé et Les Contes du chat perché, Pascal Quignard, Amélie Nothomb dans Le Fait du prince et bien d’autres auteurs font la part belle aux chats. Sais-tu pourquoi ?

Parce qu’ils se reconnaissent en lui, j’imagine. L’image du chat a beaucoup hanté la littérature et cela depuis longtemps. Ce qui est intéressant à savoir, c’est que le chat est arrivé dans le pays qui a inventé l’écriture, l’Égypte. Au moment où on invente l’écriture, le chat apparait. Ce n’est pas un hasard, je pense. C’est mystérieux, en tout cas. Le chat a traversé la littérature comme aucun autre animal.

stéphanie hochet,éloge du chat,interview,mandorIl y a eu beaucoup de livres sur les chats. En quoi ton essai apporte-t-il quelque chose de nouveau sur la question ?

Il y a eu beaucoup de livres sur les chats, certes, mais ce sont des livres sur « Comment nourrir son chaton », sur une expérience personnelle avec son chat, mais je n’ai jamais lu d’essai sur ce sujet. Mon livre, j’ai voulu que ce soit un exercice de plaisir littéraire, que ce soit même une jubilation littéraire pour les lecteurs, ainsi qu’une rencontre avec la littérature et les grands écrivains. (Amusée). Il n’en reste pas moins que la démonstration que le chat est Dieu, il n’y a que moi qui l’aie faite.

Est-ce qu’en écrivant cet essai tu as plus souffert que quand tu écris tes romans ?

Ce n’est pas une question de souffrance. Ce n’est juste pas le même exercice. C’est comme comparer la course de fond et le sprint. C’est simplement beaucoup de travail. D’ailleurs, le terme de travail, je l’utilise beaucoup moins quand j’écris un roman. Moi qui milite pour la professionnalisation du métier d’écrivain, pour autant, il y a une étrangeté à appeler ça « travail ». Il y a une telle liberté, de telles possibilités, un tel rapport à soi et une telle immersion en soi-même que ce terme me parait bien étrange… ça vaut pour tous les métiers artistiques, je crois. Je trouve que le terme travail est beaucoup plus justifié pour l’essai. Je m’appuie sur des textes, c’est une autre forme de rigueur. Pour répondre à ta question précisément, je n’ai pas souffert, car  le sujet est jubilatoire et me convenait parfaitement.

Avais-tu une fascination toi-même pour cet animal ?

J’ai toujours vécu avec des chats. Il y a sept ans, mon chat absolu est mort. Je n’ai pas pu le remplacer, donc aujourd’hui, je n’en ai plus. J’ai de l’admiration pour les chats. Ce que j’aime chez eux, c’est qu’ils nous mettent face à nos frustrations, un peu comme les autres êtres humains. J’ai toujours été une pessimiste, j’ai l’impression que l’autre être humain nous met face à nos frustrations. Chez moi, les moments de complétude avec l’autre sont rares. Le chat n’accepte pas tout de suite la caresse, c’est lui qui décide. Il y a un moment de séduction entre lui et toi. C’est comme une espèce de dialogue amoureux. Parfois, il refuse. Il te dit non. Il s’agace. Il te donne un coup de griffe. Je ne suis pas gâteuse du chat, je le respecte vraiment. C’est un animal exceptionnel.

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Après l'interview, le 24 avril 2014.

06 juin 2013

Stéphanie Hochet : interview pour Sang d'encre

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(photo : Maurice Rougemont)

Je ne vais pas tergiverser longtemps, Stéphanie Hochet est l’une des plumes féminines françaises qui m’intéressent le plus ces dernières années. Il y a un an tout juste, je la recevais ici à l’occasion de la sortie de son précédent roman, Les éphémérides, qui m’avait déjà fortement impressionné. En lisant l’incisif et puissant Sang d’encre, on pénètre autant dans la chair de l’Homme que dans son âme. En peu de mots, juste l’essentiel et l’efficace. Encore une fois, Stéphanie Hochet, laissera en moi des traces indélébiles de son œuvre. Je me souviendrai « à vie » de cette fiction. Le 23 avril dernier, l'auteure est revenue à l'agence, pour une interview (évidemment) marquante...

stéphanie hochet,sang d'encre,interview,mandorNote de l’éditeur :

La fascination qu’exercent tatouages et tatoueurs sur le narrateur l’a conduit à dessiner pour l’un d’eux, son ami Dimitri. Mais il a longtemps résisté à offrir sa peau aux poinçons et à l’encre. C’est une phrase latine  sur les heures qui passent Vulnerant omnes, ultima necat, (toutes blessent, la dernière tue), qui le fera changer d’avis et bouleversera son existence. Dès que Dimitri la lui tatoue sur la poitrine, il devient un autre homme dans ses rapports aux femmes, au temps, à l’existence. Mais très vite l’encre des premiers mots pâlit et, étrangement, son sang en fait autant…

Dans une langue dense et puissante, Stéphanie Hochet écrit une fiction aux marges du fantastique, une méditation sensuelle sur le sang et l’écriture, la peau et la mémoire, les traces et l’oubli.

L’auteure (selon le site Evene) :

Auteure à la plume acérée, Stéphanie Hochet se distingue parmi les figures montantes de sa génération. Titulaire d’une maîtrise d’anglais, spécialiste du théâtre élisabéthain, la jeune femme débute sa carrière en tant qu’enseignante en Grande-Bretagne. Son premier roman, Moutarde douce, paraît en 2001. Mais ce sont les romans Les Infernales et Je ne connais pas ma force qui la révèlent au grand public. En 2009, l’écrivain publie un très remarqué et très sombre Combat de l’amour et de la faim. Portés par un style nerveux, les textes de Stéphanie Hochet abordent les questions de la survie, du pouvoir ou de la lutte, autant de thèmes puisés dans ses lectures de Nietzsche, de Dostoïevski ou de Marguerite Yourcenar.

stéphanie hochet,sang d'encre,interview,mandorInterview :

Sang d’encre est publié aux éditions des Busclats, créées et dirigées par Marie-Claude Char et Michèle Gazier.

Michèle Gazier me connaissait, mais pas Marie-Claude Char (la veuve de René Char). Je n’ai pas eu une pression particulière parce que je savais que Michèle Gazier avait apprécié mes deux précédents romans et qu’elle me faisait confiance. J’ai saisi l’opportunité d’écrire chez elles pour me lancer dans quelque chose d’un peu particulier. Ce sont de petits livres qu'elles appellent les "pas de côté". Des écrivains confirmés sont invités à écrire dans cette collection des textes qu'ils n'auraient pas publié ailleurs.

Toi, tu es partie de quel point de départ ?

Je me suis d’abord penchée sur l’histoire du tatouage. Que nous apprend l’étude du tatouage et que nous apprennent les tatouages des différentes civilisations ? J’ai découvert par exemple que le tatouage était déjà pratiqué chez les hommes préhistoriques, chez les Grecs et les Romains, mais dans ce cas précis, pour désigner les esclaves… il y a toujours un rapport entre les tatouages et l’appartenance. Aujourd’hui, on se tatoue quelque chose parce qu’on a envie d’en posséder les caractéristiques. Si tu te tatoues un serpent ou un tigre, c’est que quelque part la force du serpent ou du tigre te fascine et que tu veux en posséder l’esprit. On se tatoue rarement un gentil panda (rires). Il y a toujours appropriation. En tout cas, c’est devenu une fiction qui a touché un thème devenu un peu obsédant pour moi.

Pourquoi le thème du tatouage est-il devenu obsédant ?stéphanie hochet,sang d'encre,interview,mandor

Je pense que ça faisait longtemps que je l’avais en moi, mais j’ai senti depuis le début qu’il fallait que ce soit un texte à part. C’est en  explorant ce thème que j’ai découvert ce qu’il y avait derrière. Chez moi, c’était quelque chose qui éveillait une curiosité, une sorte de fascination, une très grande envie, un très grand désir et en même temps, une très grande frustration parce que je ne suis jamais passée à l’acte. Ca peut paraître troublant parce que je raconte dans le livre les sensations lors d’une séance de tatouage et les impressions que ressentent les tatoués. Mais, j’ai interviewé de véritables tatoueurs pour retranscrire aux mieux cet état. C’était donc un thème à la fois obsédant et transgressif parce que je ne suis pas personnellement passée à l'acte.

Tu as une appréhension ?

Compte tenu de ce que je ressens quand je tombe malade, et dans quel état mental je suis alors, je me suis dit que si j’appliquais quelque chose sur mon corps, j’allais sans doute me retrouver dans un état mental différent, également. Je pense qu’il n’y a pas de séparation entre le corps et le mental. La séparation chair et esprit pour moi n’existe pas.

Moi, je juge quelqu’un en regardant son tatouage comme je juge quelqu’un en regardant sa bibliothèque… ce n’est pas bien, mais je ne peux pas m’en empêcher.

Sauf que la bibliothèque est amovible. Elle peut varier avec le temps. Le tatouage est là à vie. Mon angoisse est née de cet « à vie ».  Qu’est-ce que ça signifie aujourd’hui de poser sur son corps quelque chose qui va rester à vie ? La seule façon de faire disparaître un tatouage pourrait être le laser, mais en réalité, ce n’est pas une véritable façon de l’enlever puisqu’il reste toujours une trace. La peau n’est plus vierge. Je suis peut-être un peu tordue, mais pour moi, s’il reste une trace, il reste quelque chose. Comment accepter l’idée que l’on se marque à vie ? Si on n’est pas éternel, si on n’a pas d’œuvre derrière soi (et encore, est-ce qu’un œuvre résiste au temps ?), est-ce qu’il faut prendre le risque de se marquer pour toujours ? Il fallait que je tourne autour de l’idée d’une certaine forme d’éternité. L’éternité n’existe pas, donc, pour le corps humain, l’éternité c’est toute la vie.

stéphanie hochet,sang d'encre,interview,mandorIl y a beaucoup d’idées dans ce livre. Un peu de philosophie aussi.

Quand j’en parle là, avec toi, j’ai l’impression que les idées sont un peu complexes et intellectualisées. Quand j’écris une fiction ou un roman, je suis une romancière, c'est-à-dire que j’incarne mes idées. Je ne me lance pas de grandes digressions intellectuelles. Le roman, c’est une histoire de vécu, c’est une histoire d’incarnation.

Ton narrateur est hypocondriaque. Tu l’es toi aussi ?

J’ai du mal à trouver quel terme s’applique le mieux à mon cas. Je ne sais pas si je suis hypocondriaque ou nosophobe (la peur d'attraper des maladies). La maladie est quelque chose qui me hante suffisamment pour qu’elle s’introduise dans mes romans comme véritable thématique. La phrase d'exergue de mon précédent livre, Les éphémérides était puisée dans La maladie comme métaphore de Susan Sontag. Ce n'est pas un hasard.

Dans Sang d’encre particulièrement.

Oui, tu as raison. Le but n’était pas d’être obscur ou compliqué, d’ailleurs, je pense que le livre est accessible à tout le monde.

Tu aimes savoir ce que pensent les gens qui ont lu ta fiction ?

Chaque lecture d’autrui t’apporte quelque chose, te fait découvrir ton texte, c’est ça qui est fou et passionnant. En tant que romancière je ne commence pas par les idées mais par l'incarnation, même si, sous-jacentes sont les idées. C’est aux lecteurs d’intellectualiser le texte. Sang d’encre a souvent été interprété de manière originale et pertinente. Ça se recoupe, mais il y a des lectures singulières. Les gens ont saisi ce que ce texte a d’universel. À partir d’un simple tatouage, je pense avoir touché un vrai questionnement humain autour de questions simples : qu’est-ce que je laisse derrière moi ? Qu’est-ce que je décide de faire de ma vie à 40 ans ? Quel bilan puis-je faire quand je regarde derrière moi ? Que signifie mon passé ? Le narrateur se pose ce genre de questions. C’est quelqu’un qui doit être terriblement inquiet et qui, quand même, a conscience de l’importance de l’enjeu. Il a conscience que le tatouage, c’est très significatif et c’est pour ça qu’il s’est fait tatouer une phrase qui doit avoir rapport avec la mort et avec la vie. Vulnerant omnes, ultima necat, (toutes blessent, la dernière tue) est une phrase que l’on trouve sur les cadrans solaires des Romains. Elle nous rappelle que nous sommes tous mortels. Un jour cette phrase s’efface partiellement et elle change de sens…

Ta fiction devient alors fantastique.

Il y a un pied dans le fantastique, mais l’air de rien.

Tu ne cites pas nommément la maladie qu’attrape le narrateur.stéphanie hochet,sang d'encre,interview,mandor

Je fais comprendre aux lecteurs de quoi il s’agit, puisque je précise qu’il s’agit d’une maladie du sang et que je donne la sonorité du mot. En fait, c’est une leucémie. Il y a un chassé-croisé entre l’encre et le sang. Un sang qui perdrait de sa couleur, des globules rouges qui disparaitraient et l’encre qui disparait aussi de sa peau.

Le narrateur nie sa maladie.

Il ne veut pas en entendre parler, il refuse de se soigner pendant tout un temps, il regarde ailleurs. Il est trop fasciné par son tatouage.

Il a peur aussi.

Oui, c’est un livre qui parle de notre fin, de notre finitude.

Le narrateur reste ou quitte une femme en fonction de leur réaction par rapport à son tatouage…

Un tatouage est destiné à être exhibé. Pourtant, certaines personnes le cachent, mais c’est hypocrite parce qu'ils le cachent pour le montrer. Le narrateur ne pense plus qu’à ça, une fois qu’il l’a sur le corps. Il cherche à exister par ce tatouage, il cherche à susciter le commentaire des jeunes femmes. Il est très déçu parce qu’aucune n’est vraiment fascinée par son tatouage. Elles ne lui parlent que des lettres qui s’effacent.

stéphanie hochet,sang d'encre,interview,mandorIl y a dans cette fiction un autre personnage important, Dimitri, le tatoueur.

C’est un personnage énigmatique et j’ai même fait en sorte qu’il reste une sorte d’inconnu. Il est volontairement dans l’ombre. C’est un personnage secret, qui a le pouvoir. Il a le pouvoir de marquer les gens à vie au premier sens du terme. Le narrateur se demande d’ailleurs si Dimitri ne marque pas un peu trop les gens, s’il ne rentre pas en peu trop dans leur vie. Jusqu’où il va ? Toute la question est là. Est-ce que ce n’est pas déjà une façon de rentrer dans la vie des gens que de rentrer dans leur peau ?

Je n’y avais jamais songé, mais tatouer, c’est l’acte le plus intime que l’on puisse faire aux gens.

C’est extrêmement fort. Quand vous écrivez un livre et que les gens vous lisent, s’ils retiennent ce qu’ils ont lu pendant quelques années, c’est que vous les avez un peu marqués, mais il y a l’oubli et le temps qui passent au bout d’un moment. Avec un tatouage, vous ne pouvez pas oublier le tatoueur. Personne ne mesure l’importance symbolique de l’inscription sur la peau.

Si tu prenais l’incroyable décision de te faire tatouer, sais-tu ce que tu demanderais ?

J’y ai souvent pensé. Mais la meilleure solution pour moi serait que je devienne moi-même tatoueuse parce que j’aurais sans arrêt envie d’inventer quelque chose.

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 Stéphanie Hochet adoubée par son amie de plume assassine, Amélie Nothomb.

Est-ce que l’on peut dire que c’est ton roman le plus personnel ? On a l’impression que tu nous livres toutes tes angoisses et obsessions…

Je ne sais pas si c’est le plus personnel. J’ai du mal à dire lequel de mes livres est le plus personnel. Ils sont tous tellement personnels par définition, mais c’est peut-être le plus abouti. Il fait 97 pages, mais c'est du concentré. Le sujet étant plus court, plus serré, plus physique et plus angoissé, peut-être que ça parle plus de moi. Pour certains autres projets littéraires, j’avais l’ambition de réunir des choses assez différentes de moi, mais là, effectivement, sans doute que ça touche quelque chose de très intime. Je pense énormément à ce que l’on laisse de soi. J’écris des livres qui m’engagent tout le temps, mais je ne suis pas sûre qu’ils vont rester. Vraiment, c’est un mystère ce qu’on laisse derrière soi.

Tes romans ont une acuité phénoménale, je trouve.

Je veux que mes romans soient extrêmement précis. Il faut écrire avec acuité comme il faut vivre avec acuité. Quand on est quelque part, il faut savoir regarder les choses. Il ne faut pas vivre en se disant qu’on a déjà tout vu. Dans mes romans, je fais en sorte d’attacher une grande importance à la perception. Sang d’encre est un livre qui s’attache particulièrement aux perceptions qui nous font entrer dans un vertige et qui font entrer le narrateur dans une sorte de délire logique. Je n’ai pas envie de céder à ça personnellement, mais mes personnages peuvent rentrer dans ce processus. La littérature sert aussi à explorer tous les chemins.

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(Stéphanie Hochet avec l'écrivain Lilian Auzas "Riefensthal")

Dans tes livres, il y a souvent un temps d’immersion.

On entre dans quelque chose lentement et ensuite, ça va prendre une direction que les lecteurs verront ou pas Il faut accepter de prendre son temps au début et de ne pas savoir les choses tout de suite.

Ton 10e livre est en route ?

J’en suis aux prémices. Je suis prudente là-dessus, car les débuts sont très fragiles. Je commence à tâtonner sur quelque chose.

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Avec Stéphanie Hochet, le 23 avril 2013.

Edit : Souvenirs d'une soirée chez notre ami commun, Kevin Juliat, un soir d'été 2012...

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De gauche à droite : Stéphane Nolhart, Lilian Auzas, Stéphanie Hochet, Myriam Thibault, Kevin Juliat et moi.

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Les mêmes dans le désordre, mais Kevin a été remplacé par un voisin qui avait pris un peu d'avance sur nous, éthiliquement parlant.

10 avril 2012

Stéphanie Hochet : interview pour "Les éphémérides"

Stephanie-Hochet-Copyright-Cecile-Duclos.jpg

(Photo : Cécile Duclos)

Lire Stéphanie Hochet a été un choc.

Pas seulement littéraire. Le fond et la pensée aussi.

Il faut dire… c’était ma première fois. On m’avait pourtant prévenu, mais j’y suis allé sans me méfier. Que Stéphanie Hochet soit une auteure « dérangeante » ne m’impressionnait pas outre mesure. Des auteurs licencieux, j’en ai lu bons nombres…

Mais, effectivement, quand on se plonge dans Les éphémérides, difficile d’en ressortir indemne tant les méandres de l’âme humaine sont décortiqués presque à l’extrême (et dans son côté pas toujours reluisant), mais avec délicatesse (ce n'est pas le moindre de ses paradoxes).

Rien ne m’a choqué, tout m’a bouleversé.

La fragilité de l’amour et de la vie se confond avec la mort inéluctable. Je n’ai pas envie d’en dire plus. Ce roman ne se raconte pas, il se lit/vit.

J’ai souhaité rencontrer Stéphanie Hochet pour tenter de savoir ce qui se cachait derrière ce texte fort, noir et prenant.

Ephemerides---couverture.jpg4e de couverture :

Le gouvernement anglais vient d'annoncer qu'un événement exceptionnel aura lieu le 21 mars. Chacun est sur le qui-vive. Tara et Patty dans leur ferme d'Ecosse, le peintre Simon Black à Londres, son amante Ecuador, Alice qui retourne à son premier amour et n'est pas au bout de ses surprises. Pendant trois mois, avant la date fatidique, un climat d'insurrection s'installe, c'est l'heure du dévoilement.

Le passage de l'hiver au printemps n'a jamais été aussi prometteur.

L’auteur :

Titulaire d’une maîtrise sur le théâtre élizabéthain, Stéphanie Hochet a enseigné le français en Angleterre et l’anglais en France.

Stéphanie Hochet est romancière. Elle est l'auteur de Moutarde douce (Robert laffont, 2002), Le Néant de Léon (Stock, 2003), L'Apocalypse selon embrun (Stock, 2004), Les Infernales (Stock, 2005), Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007), Combat de l’amour et de la faim (Fayard, 2009, Prix Lilas) et La distribution des lumières (Flammarion, 2010, Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres).

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Interview :

Je me suis demandé ce qu’il y avait dans ta tête pour écrire un livre comme ça…

Il y a un critique que je trouve assez talentueux, Pierre Cormary, qui a écrit sur ce livre : « je serais à la place de Stéphanie Hochet, je me méfierais de mon inconscient »… il a ajouté, « mais pas de mon style ».

Je partage cette réflexion... Du coup, sais-tu pourquoi tu écris ce « genre » de livre?

Sans doute que j’explore des zones sombres de ma psyché. Il me semble que ce qu’il y a d’intéressant, c’est d’aller creuser, d’aller chercher les bizarreries en soi et celles des autres… je suis intéressée par les marges. Régulièrement dans mes livres, on trouve des thèmes forts et même si le terme est assez cliché, je dirais dérangeants. Je ne connais pas ma force, un livre que j’ai publié en 2007, c’était une histoire tirée d'un livre de pédopsychiatrie sur un jeune malade d’un cancer qui avait 15 ans. Il était en stade de rémission et était devenu complètement obsédé par l’idéologie de l’extrême force et en particulier l’idéologie fasciste. Je suis allée creuser ça et je l’ai fait parler à la première personne. Pas mal de gens ont été gênés par le livre. J’ai été intéressée par la tentation de l’extrême violence, la tentation du mal, mais en même temps, c’était quelqu’un qui était dans l’hésitation et dans le questionnement.Je recherchais l’humain derrière tout ça.

Cela rejoint les personnalités de certains de tes personnages dans Les éphémérides. Tara, par exemple, elle travaille dans un club sado maso…

Elle travaille dans une maison close plutôt classique, juste, elle s’est spécialisée dans un certain domaine. Dans le domaine, on va dire des femmes puissantes. Les hommes viennent la voir et la payent grassement pour retrouver une place de petit enfantdevant une mère surpuissante qui leur permet de livrer leur culpabilité. C’est presque une séance de psychanalyse, sauf que ça se fait avec un certain schéma que l’on trouve généralement dans le sado masochisme. Je précise qu’elle, elle a de la tendresse pour ses clients.

Stephanie-Hochet-2--Copyright-Cecile-Duclos.jpgEn règle générale, tu n’aimes pas les gens lisses ?

Je me méfie du lisse. Si on pense que quelqu’un est lisse, c’est qu’on a pas bien regardé. Même quand on regarde des familles classiques, dites « harmonieuses », il faut observer encore plus attentivement et on s’apercevra que ce n’est jamais réellement le cas.

Ce que j’aime dans ton livre, c’est que tout n’est pas expliqué, mais que l’on se fait sa propre opinion en étant sûr de comprendre les situations. C’est rare que je ressente cela à la lecture d’un livre.

J’aime que mon lecteur développe aussi une part d’imagination. Je considère que je ne suis pas là pour lui expliquer le monde. J’aime que lui-même soit presque dans une situation d’inventer des choses. Je ne veux pas lui donner toutes les clés, toutes les explications. Je pense que c’est une grande marque de respect, car je le prends pour un adulte. Par rapport à ce livre là, il est question de mystère, d’annonce, d’évènements étranges, du coup, j’ai créé ce climat. Une espèce de climat d’effroi à la Ann Racliffe.

Ton style narratif consiste à passer d’un cerveau à l’autre de tes 3 personnages principaux…

J’ai commencé à écrire à la première personne à partir de Je ne connais pas ma force. Sans doute que dans mon histoire personnelle, ce n’est pas un hasard. Cela a correspondu au début de ma psychanalyse. A partir du moment où je me suis allongée sur un divan, j’ai dit « je » et étonnamment, depuis, j’écris « je ». Rentrer dans le cerveau de quelqu’un apporte le son de la voix. Tout d’un coup le personnage sonne. On l’entend. Dans ce livre, j’ai aimé développer la voix de Tara parce qu’elle est un personnage très ambigu. Elle a une voix à la fois populaire, mais avec de la finesse.

On passe facilement d’une voix à l’autre ?

C’est très difficile. De toute façon, pour moi, dans l’écriture, tout est difficile. Je dis souvent à mon éditeur : « Tu sais, ce n’est pas parce que j’ai déjà écrit des livres que je vais être capable d’en écrire d’autres. » J’ai toujours l’impression que je ne vais pas pouvoir. Je suis toujours face à cette impuissance jusqu’au moment où éventuellement ça fonctionne.

Et pourtant, tu te remets à l’ouvrage systématiquement…

Oui, je finis par m’y remettre. De toute façon, si je ne commence pas un nouveau livre, je deviens insupportable pour mon entourage, donc on me fait comprendre qu’il est temps que j’écrive. Je parviens à cohabiter avec moi-même que lorsque je suis assez contente de ce que j’ai écrit.

Il y a des moments où tu n’écris pas ?

Je peux être en jachère pendant des mois. Je ne retrouve pas l’inspiration comme ça.

Ton  livre n’est pas un roman sur l’apocalypse. C’est plus intense et profond que cela.Stephanie-Hochet-Copyright-Fred-Postel.jpg

Comment parler de la vie, sans parler de la mort ? Il y a une phrase de Lacan que j’aime beaucoup : « La mort est du domaine de la foi. Vous avez raison de croire que vous allez mourir. D’ailleurs, comment supporteriez-vous cette vie, si vous pensiez que vous n’alliez pas mourir ? » Fixer la date de sa mort, c’est savoir qu’on est vraiment en vie. Si je voulais développer totalement la vitalité des personnages, il fallait qu’il y ait une date et une mort certaine.

Les autorités annoncent le jour de l’apocalypse avec certitude, pourtant, il n’y a pas d’affolements, de débordements, contrairement à l’imagerie populaire habituelle. Au cinéma et dans les livres, les jours qui précèdent la fin du monde, c’est généralement le bordel. Pas dans ton livre.

Comme il y a beaucoup d’intox aux infos, il y a des gens qui n’y croient pas. Ce livre se situe aussi sur une base de théorie du complot. Il y a également ceux qui acceptent l’annonce, mais qui décident de transmettre la vie quand même. Mes personnages sont obsédés par la vie et par la transmission de la vie

Comment réagirais-tu si on t’annonçait la date de la fin du monde avec certitude ?

Je pense que c’est intéressant de fixer des dates dans sa vie. Choisir la date de sa mort, c’est le fantasme de l’écrivain. Le fantasme de maîtrise absolu sur la vie et la mort. Fixer la date de sa mort, c’est contrôler parfaitement son existence et se déclarer Dieu pour soi. Je respecte ça et je ne méprise aucunement les gens qui pratiquent le suicide, mais moi, je n’irai pas jusque-là.

Oui, mais toi, crains-tu la fin du monde ?

Symboliquement, la fin du monde, on va tous la vivre. C’est sa propre mort.

J’ai bien compris, mais celle que l’on annonce, celle que l’on fantasme ?

Je pense que l’on va être surpris par les dérèglements climatiques. Dans mon livre, j’ai essayé de travailler la temporalité. J’ai travaillé un jeu de mot entre « time » et « weather », en anglais. Le temps est détraqué dans le livre. Mais tout se passe sur des détails.

Sans faire de psychologie de comptoir, l’amour est associé à la mort dans ton roman. C’est très sensuel, voire même un peu sexuel.

Moi, j’aime désirer mes personnages. Je pense qu’il faut être dans l’amour, même quand on créé des monstres. C’est une attitude facile et assez minable de mépriser ses personnages, même s’ils sont potentiellement épouvantables. C’est comme mépriser ses enfants, je trouve.

Créer des monstres, ça empêche d’être monstre soi-même ?

Au moins, c’est s’interroger sur la monstruosité. Quand on s’interroge sur les marges et la monstruosité, c’est déjà qu’on a fait le distinguo entre l’humain et le monstrueux.

Quand tu es arrivée au bout de ce livre, tu étais dans quel état ?

J’étais contente parce que, je te le répète, jusqu’à la fin, je ne suis jamais sûre de parvenir à terminer mon histoire.

Qu’est-ce que ça te fait que l’on parle de ton œuvre une fois qu’elle est écrite ?

Quand ce sont des gens comme Amélie Nothomb, Carole Zalberg, Pierrette Fleutiaux, Annie Ernaux, Alain Mabanckou qui ont écrit des choses magnifiques sur certains de mes livres, je ne peux qu’être ravie. Des écrivains de talents qui lisent et qui apprécient mes livres est une immense satisfaction.  Mais chaque avis de lecteur m’intéresse et m’interpelle. On a terriblement besoin de ça.

Tu es réellement une nouvelle voix de la littérature française. Pour te découvrir plus amplement, quels livres de toi conseillerais-tu aux lecteurs ?

Les deux derniers : Combat de l’amour et de la faim  et La distribution des lumières. Ce sont mes deux livres les plus aboutis et certainement pas les moins dérangeants. Quand on aborde la perversité, ça peut un peu choquer les lecteurs. Sans ces deux livres-là, je n’aurais peut-être pas pu écrire Les éphémérides. Tous mes livres permettent au suivant d’exister. 

En termes d’écriture, il y a beaucoup d’exploration dans Les éphémérides.

Entrer dans la tête des personnages, tous les écrivains le font. Mais, là, je voulais jouer avec des choses un peu plus subtiles, créer une espèce de temporalité et en même temps créer une accélération du temps et une accélération des saisons. J’ai fait un choix très poétique.

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Stéphanie Hochet et Mandor, le 30 mars 2012...

(Merci à Cécile Duclos et Fred Postel pour les photos professionnelles).

(Merci à Nathalie Dias Fernandez pour les photos à l'agence).