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21 novembre 2018

Sacha Toorop : interview pour Les tourments du ciel

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(Photo : Lara Herbinia)

Le liégeois Sacha Toorop revient avec un nouvel album à mi-chemin entre jazz, chanson française et pop : "Les Tourments du Ciel". Onze titres qui abordent les thèmes universels des voyages, des clivages, des espoirs. Comme à son habitude, ses titres jazzy-pop au style très personnel sont surmontés de sa voix pleine de sensibilité.

Pour être franc, je ne savais de Sacha Toorop pas grand-chose, sauf qu’il était le batteur emblématique de Dominique A (mandorisé là maintes fois). Quand j’ai écouté son nouvel album, j’ai eu la curieuse sensation d’être passé à côté d’un grand artiste. Il fallait rattraper le temps perdu et rencontrer ce curieux et passionnant personnage  (qui sera demain, le 22 novembre 2018 au Studio de l’Ermitage, à Paris). Ainsi fut fait le 14 novembre dernier dans un bar de la Gare du Nord.

Mini biographie officielle:

Entre collaborations fructueuses – Dominique A, Yann Tiersen ou Axelle Red – et projets musicaux personnels, Sacha Toorop crée depuis quinze ans un univers unique, entre rock expérimental, chansons désabusées et jazz enfumés. Autodidacte passionné, multi-instrumentiste chevronné, Sacha Toorop, c’est cette voix insaisissable, cette plume d’orfèvre qui nous guide vers des contrées inexplorées aux frontières du rêve et de la réalité.

Après 5 albums à la tête du groupe Zop Hop Op et un premier opus en langue française, Sacha Toorop revient avec Les Tourments du Ciel, un nouvel album qui dévoile son plaisir à jouer de la langue française et à expérimenter les musiques qui le transportent.

sacha toorop,les tourments du ciel,interview,mandorLe disque (argumentaire de presse) :

Les Tourments du Ciel est un album à double teinte, clair et obscur, à l’image de son auteur, voguant entre les zones troubles d’ombre jazz et de lumière pop. De sa voix douce et écorchée, Sacha Toorop dépeint avec naïveté et passion onze tableaux des tourments de la vie d’un homme aux prises avec ses angoisses et joies personnelles qui sont aussi universelles. Onze titres, chacun possédant son essence si particulière. «La Route 69» nous emmène aux surprises d’un amour sur un bitume musical brûlant et entêtant. « Orient Occident » décline, au travers des voix de Françoiz Breut et de Sacha Toorop, les clivages entre les antinomies communes. «Je Te Reviendrai» nous rassure sur les intentions de cet homme croisé et aimé. «Aussi Belle Est Douce » nous enamoure pour cette « sirène qui soulève des montagnes » et nous rappelle aux contradictions des jeux de l’amour. La carrière d’ «Anne » nous heurte tendrement à l’envol de nos enfants, parfois loin de nos espérances.

Le tout est chargé d’épaisses volutes sublimées par le jazz et d’éclaircies soutenues par une musique pop assumée. Une invitation intemporelle à éprouver en solitaire ou rassemblés.

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(Photo : Lara Herbinia)

sacha toorop,les tourments du ciel,interview,mandorInterview :

Tu as commencé quand ta carrière de musicien ?

J’ai commencé en 1991. Mon arrivée en France, je le dois à Dominique A. J’avais fait une cassette avec 4 titres qu’il avait entendu à l’époque où il cherchait quelqu’un pour compléter un groupe qui existait déjà pour sa tournée « La mémoire neuve ». On s’est rencontrés lors d’un concert à Liège.

Tu t’es senti sur la même longueur d’ondes que cet artiste ?

Pas du tout. Quand j’ai rencontré Dominique, ce qui m’a fait rire, c’est qu’il m’avait parlé d’emblée comme si l’affaire était faite, comme si on allait partir en tournée… alors que je ne connaissais pas ce qu’il faisait. C’est moi qui lui ai dit que si ça se trouve, ça n’allait pas marcher entre nous deux. En fait, ça s’est très bien passé. La première année on avait 60 dates de prévue, on a terminé avec 140 dates au compteur. Ça m’a permis de connaître les salles françaises et le réseau musical de chez vous.

Tu t’es pas mal cherché avant de devenir musicien.

Oui, je faisais à la fois du dessin, de la peinture et un peu de musique. Je ne savais pas trop quoi faire.

Tu as commencé à chanter en anglais avec ton groupe Zop Hop Op.

C’était ma culture musicale à cette époque-là. J’étais jeune et j’écoutais beaucoup de musiques anglophones. Mon papa était musicien, j’ai donc écouté beaucoup de musique  quand j’étais petit, du rock’n’roll et de la country… c’était très américain.

Clip de "Je te reviendrai" extrait de l'album Les tourments du ciel.

Ton premier album en français, Au clair de la Terre, est sorti en 2006.

Au préalable, j’avais fait 6 albums en anglais avec Zop Hop Op. Ils ont été édité dans le Benelux et on a pas mal tourné avec, mais plutôt à l’Est comme en Hongrie et en Tchécoslovaquie… C’est resté un peu underground, mais nous avions un certain public qui nous suivait. Au clair de la Terre, je l’ai sorti sous mon vrai nom, Sacha Toorop. Puisque je chantais entièrement en Français, je trouvais que c’était bien de dissocier Zop Hop Op qui était une musique plus expérimentale, plus rock psychédélique, plus progressive, de cette nouvelle aventure qui était plus « classique ». Ce premier disque en Français m’a ouvert plein de portes et d’opportunités, du coup, j’ai mis Zop Hop Op de côté.

La langue française t’a rendu plus « sage » ?

Peut-être. Cet album a cette image-là en tout cas.

C’était un album de belles chansons, je trouve.

Je n’aime pas le terme « chanson ». Il fait très ancien, très daté, très établi et je n’ai pas le sentiment que ce que je crée est comme ça. Je n’ai pas la prétention de faire des chansons d’ailleurs, je fais plutôt des morceaux de musique, des expérimentations musicales et des expérimentations verbales. Je n’ai pas de structures d’écriture et je ne me sens pas auteur particulièrement. Ce que je couche sur papier, ce sont plutôt des flashs, des idées.

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(Photo : Lara Herbinia)

C’est un problème de légitimité ?

Peut-être. J’ai l’impression qu’il y a une structure dans une chanson que je ne respecte pas toujours.

Parfois, c’est bien de mettre un coup de pied dans la fourmilière.

Je suis le premier à le désirer, mais de là à dire que je le fais, je n’en sais rien.

Tu es modeste.

Non, je ne suis pas quelqu’un de très modeste. Je connais ma valeur plutôt. Je suis juste réaliste. Je suis un grand mélomane et j’écoute beaucoup de musique. Depuis une quinzaine d’année, j’ai comblé mes lacunes en chansons françaises anciennes. J’ai découvert Mouloudji, je me suis plongé dans toute la discographie de Brel, de Léo Ferré et bien d’autres. J’ai une image de la chanson française qui me semble pas tout à fait correspondre à ce que je propose, qui, encore une fois, est plus de l’ordre de l’expérimentation sonores. Ce que je crée n’est jamais très réfléchi. Je suis un spontané et autodidacte. Je découvre les choses en les faisant.

Clip de "Aussi belle est douce" extrait de l'album Les tourments du ciel.

Dans ton nouveau disque Les tourments du ciel, tes morceaux sont très variés et accessibles à toutes les oreilles en tout cas.

De disque en disque, c’est mon grand souhait : être de plus en plus clair, accessible et lisible.

Tu as travaillé avec des gens aussi différents que Dominique A, Axelle Red, Yann Tiersen, Adamo… tu puises quelque chose dans chacun des artistes que tu as accompagnés ?

Au départ, je ne suis fan d’aucun de ces artistes, mais je le suis devenu parce que j’ai rencontré les personnes. Adamo, il le dit lui-même, une grande période de sa vie, on l’a pris pour un ringard. Moi-même j’ai cru ça. Je pensais qu’il avait fait son temps. Avec le temps et la maturité, on redécouvre des choses impressionnantes dans son répertoire. Ce que j’aime bien aussi chez lui, c’est qu’il a gardé sa naïveté après un si long parcours. Ca inspire le respect.

Alors que tu joues aussi de la guitare, de la basse et du clavier, pourquoi es-tu pris uniquement comme batteur quand tu accompagnes d’autres artistes ?

C’est l’instrument derrière lequel je me suis placé spontanément quand j’ai commencé à jouer de la musique. On me demande plus d’être batteur parce que je pense avoir le feeling pour battre la mesure et amener le rythme quelque part. Au fil du temps, ça s’est presque dessiné tout seul et malgré moi. Au départ, quand je suis rentré dans l’équipe de Dominique A, lors de la première tournée que j’ai faite avec lui, j’étais bassiste, percussionniste et un peu claviériste. De répétition en répétition, de balance en balance, j’ai fini derrière la batterie et Dominique a apprécié mon groove. Pour la tournée de l’album Remué, il m’a demandé d’être son batteur. Au fond de moi, je ne me sens ni batteur, ni guitariste, je me sens simplement musicien.

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(Photo : Lara Herbinia)

Côtoyer Dominique A t’a apporté quoi ?

Ça m’a sans doute un peu décomplexé et peut-être aussi un peu rassuré, ce qui m’a permis d’accepter de chanter en français. Il y a 20 ans, pour moi, c’était impensable.

Dans l’argumentaire de presse, j’ai lu «…voguant entre les zones d’ombres du jazz et la lumière pop ».

Tu as raison, c’est peut-être un peu cliché. C’est une bonne remarque. Le jazz, on l’imagine toujours un peu enfumé, un peu sombre et la pop, on l’imagine un peu solaire. Dans le fond  ce sont des termes qui ne veulent pas dire grand-chose.

Ca correspond à ce que tu es : sombre et lumineux ?

Je crois que ça correspond à ce qu’est tout être humain en général. On est tous pareils. C’est dommage qu’on ne s’en rende pas plus compte que cela, ça éviterait les clivages qui existent aujourd’hui. On est tous des êtres sur une même planète et dans le fond, on a tous besoin des mêmes choses : manger, boire, dormir, avoir de l’amour et de l’attention.

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(Photo : Lara Herbinia)

L’être est paradoxal.

Paradoxal et un peu idiot même. Très idiot même. Je ne veux pas faire de philosophie à cinq francs, mais c’est dommage que l’on soit sur un si bel endroit, que nous soyons portés par une magie aussi gigantesque, qu’on soit si petit face à cette grandeur là… et qu’on soit dirigés par de si petits hommes.

A ta façon, tu as des textes engagés ?

Mes mots ne définissent pas un cycle d’histoire de A à Z. Il n’y a pas de fil précis à suivre, mais à travers mes mots qui émettent certaines images, on peut ressentir quelque chose de commun… Ecrire des textes engagés, c’est pourtant mon but, mais pas de façon frontal. Avec une certaine forme de poésie, de beauté et d’humour. Mon but est de fédérer des gens pour que l’on se retrouve en force.

Un artiste est là aussi pour changer le monde ?

Ce serait bien que la marche du monde prenne un autre pli. Si c’est par l’intermédiaire d’un écrivain, d’un chauffeur de taxi, d’un boulanger, d’un restaurateur, d’un camionneur ou d’un chanteur, je suis pour.

Et divertir les gens, c’est déjà pas mal, non ?

Ce serait génial que j’y parvienne. Je ne pense pas que mon style de musique peut divertir. J’ai l’impression que c’est trop sombre et trop compliqué.

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(Photo : Lara Herbinia)

Ce n’est pas du tout ce que j’ai ressenti en écoutant ce disque. Je le trouve presque solaire…

Ça vient de moi, je me demande toujours si ce que je fais n’est pas trop pesant, si des gens vont vouloir écouter ça… Mon disque s’intitule Les tourments du ciel. Cela me semble refléter un état d’esprit commun aux gens que je vois autour de moi. Tout le monde est trop tourmenté, alors que ça pourrait être si simple. Comment on se complique la vie, c’est dingue !

Un chanteur doit-il être politique ?

Nous sommes politiques sans être politicien. Mais, s’adresser à un public et chanter un texte, c’est un acte politique, en effet. Peut-être qu’un chanteur devrait être politicien, tu as raison. Ça pourrait éclaircir plein de choses ou que ça accélèrerait certains processus.

Tu aimes la promo ?

Je n’ai pas fait 1000 disques, donc sortir un album, ça reste un évènement. Je suis très touché par l’intérêt que portent les médias en Belgique et en France aux Tourments du ciel. On me reçoit, on me pose des questions, on me demande d’où je viens, d’expliquer ce que je fais. C’est agréable de voir qu’on s’intéresse à mon travail, qu’on le chronique. C’est autant enrichissant que réjouissant.

Ce n’est pas gênant de parler de son œuvre ?

Non. C’est gratifiant. On a tous besoin qu’on s’intéresse à nous. Moi, je me cherche toujours un peu, je suis pétris de doutes, ça me touche donc beaucoup que l’on me donne la parole et que l’on me demande des explications pour approfondir certaines choses. 

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Le 14 novembre 2018, après l'interview.