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24 septembre 2014

Bertrand Guillot : interview pour Sous les couvertures

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bertrand guillot,sous les couvertures,interview,rue fromentin,mandor,openmagBertrand Guillot est une des plus intéressantes fines plumes des Lettres françaises actuelles. Outre le fait que je connais le jeune homme depuis quelques années, j’ai toujours été admiratif de son style. Écriture élégante, subtile, souvent drôle, Bertrand à l’art de faire mouche à chaque phrase... tout en délicatesse. Je suis heureux de l’avoir interviewé (le 20 août dernier) à l'occasion de ma première collaboration avec le journal OPENMAG. Je l’ai déjà mandorisé trois fois et c’est toujours un réel plaisir de passer du temps avec lui pour évoquer son amour de la littérature et son œuvre.

Bertrand Guillot écrit dans son nouveau livre Sous les couvertures : « Et si le grand livre, c’était celui devant lequel le lecteur se sent tout petit ? »

Et si le grand auteur actuel, c’était lui ?

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Un samedi soir, une librairie de quartier. Comme toutes les nuits, sitôt le rideau tombé, les livres s’éveillent et se racontent leurs histoires… Mais ce soir, l’heure est grave : les nouveautés viennent d’arriver, et les romans du fond de la librairie n’ont plus que quelques jours pour trouver un lecteur! 

Pour sortir par la grande porte, il leur faudra s’unir et prendre la place des best-sellers solidement empilés près de la caisse. Autant dire qu’ils n’ont pratiquement aucune chance…

L'auteur :

Bertrand Guillot est l'auteur de quatre ouvrages : le roman Hors-jeu (Le dilettante, J'ai Lu),  B.a, ba (Editions rue fromentin), son livre-reportage sur l’illettrisme et Le métro est un sport collectif (Editions rue fromentin), recueil de chroniques consacrées au métro parisien. Avec Sous les couvertures, il s'attaque au conte pour en faire roman d'une rare originalité.

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(Photo : Marie Planeille)

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Pendant l'interview.

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Après l'interview, le 20 août 2014.

01 février 2011

Mes livres de l'hiver 2011 (3) : Bertrand Guillot pour "b.a-ba"

Après Mes livres de l’été 2010, Mes livres de l’automne 2010, voici le troisième numéro de Mes livres de l’hiver 2010/2011. Après les frères Fouassier, Eric et Luc Michel pour leurs ouvrages respectifs, Le Traducteur et Les hommes à lunettes n’aiment pas se battre, Frédéric Mars pour Lennon Paradise, le roman posthume de John Lennon, penchons-nous sur l’ouvrage de Bertrand Guillot, b.a.-ba. (aux éditions rue fromentin).

Note de l’éditeur :

9782953353822.jpgEn 2008, Bertrand Guillot pousse la porte d’un cours d’alphabétisation pour adultes, dans le 20e arrondissement de Paris. Il s’apprête à donner son premier cours. Sa motivation est la même que celle de milliers de bénévoles en France : se rendre utile et abandonner les œillères du quotidien. Écrit à la première personne, rythmé par des chapitres courts, B.a.-ba a tout d’un récit d’aventures. Celle d’un « professeur » débutant, tout d’abord. L’auteur est poussé dans le grand bain sans méthode, ni conseils. Après tout, il sait lire, non ? B + A = ba ? Pas si simple. Le costume de « professeur » taille soudain grand face à des « élèves » qui ont bien souvent vécu mille vies et Guillot prend soudain conscience de l’ampleur de la tâche. Le plus sage serait sans doute d’abandonner sur le champ. Il y pense. Pourtant… Sans vraiment se l’expliquer, il va poursuivre ses cours (il en donne toujours aujourd’hui) et vivre un an avec ses élèves, au rythme des joies et des désillusions. Une année dont il a tiré un livre : B.a. -ba.

L’auteur : Bertrand Guillot est écrivain. Depuis 3 ans, il donne des cours d’alphabétisation à des adultes dans le XIXe arrondissement de Paris. B.a-ba est le roman de cette expérience.

Certains d’entre vous le savent, je suis très amateur de la prose de Bertrand Guillot. J’avais lu avec beaucoup d’intérêt son premier roman, Hors Jeu (comme cette première mandorisation du monsieur en témoigne). Et pour tout vous dire, je suis fan de Bertrand Guillot, l’homme. Humble, intelligent, fin, drôle et pétri d’humanité non feinte. Quelqu’un de bien, en somme. (Ne m’engueule pas Bertrand, je l’écris, parce que je le pense.)

Le 14 janvier 2011, je lui ai donné rendez-vous dans un café proche de l’agence pour laquelle je travaille.

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Mandor : Ton livre, tu l’appelles un « non fiction novel ».

Bertrand Guillot : C’est comme un roman, sauf que la matière dont on se sert est vraie. Il est important de prendre conscience qu’il y a des gens qui vivent à côté de nous et qui ne savent pas  lire.

Tu racontes donc ta première année de vie de « formateur » à des élèves appelés « apprenants ».

Ca fait trois ans que je donne des cours du soir (les ateliers sociaux linguistiques) à des adultes qui ont en moyenne une quarantaine d’années, dans une association du 19e arrondissement. Ils viennent tous du Maghreb ou d’Afrique et sont arrivés en France il y a 5, 10, 15 ans parfois. Tous travaillent, maîtrisent le Français, mais ne savent pas lire.

Quel sacerdoce !

C’est une activité qui me prend 4 heures par semaine (transport compris), alors quand j’entends dire à mon sujet que je suis une sorte de saint, ça me fait doucement rigoler.

Connaissais-tu avant de commencer le nombre d’illettrés qu’il y avait en France ?

Tout le monde sait qu’il y en a 3 millions. Après, il y a des choses comme ça, que l’on sait, mais dont on ne se rend pas compte de la portée dans la vie réelle. Tant que l’on ne s’est pas soi-même projeté dans ce que ça peut signifier que de ne pas savoir lire dans un monde où il n’y pas de sous titre, on ne sait rien.

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Concrètement, c’est quoi les problèmes rencontrés les plus couramment ?

Le truc le plus classique, c’est le type qui vous arrête dans le métro pour savoir si le train va bien Gare de l’Est, alors que l’on est Gare de l’Est ou le type dans la rue avec un papier qui vous demande où est la poste, alors que c’est à côté et que vous le voyez redemander quelques mètres après à quelqu’un d’autre. C’est aussi les gens qui sont obligés de demander à quelqu’un de remplir leur chèque… bref, les exemples sont légions.

Tu ne vois plus du tout la vie de la même façon depuis que tu es formateur.

Oui et non. Quand je suis dans la préparation du cours ou juste après un cours, je vois plus facilement le monde avec leurs yeux. Même si la signalétique à Paris est assez bonne, je me rends compte à quel point il y a des trucs incompréhensibles pour eux. Je ne parle pas des discours, même simplificateurs, des hommes politiques… c’est déjà largement au dessus de leur capacité de conceptualisation, par exemple. 

Tu t’es attaché à tes « apprenants ». Arrives-tu à t’en détacher quand tu rentres chez toi ? Et n’y a-t-il pas un risque de trop s’impliquer dans leur vie privée ?

Je me posais cette question avant de donner ces cours. Pour moi, il y a avait un côté « engagement humanitaire », alors qu’il n’y a rien d’humanitaire dans cette activité. Ce sont juste des personnes qui ont besoin de quelque chose de bien définie, on fait ce que l’on peut pour leur apporter. Eux, ils se définissent comme élèves et vont à l’école et nous, pour eux, nous sommes les professeurs. Ce sont eux qui ont établi ce rôle, peut-être plus que nous. Et pour répondre précisément à ta question, il faut essayer de ne pas trop s’impliquer dans les vies personnelles des uns et des autres… c’est parfois difficile.

Bertrand Guillot 14.01.11 2.JPGTu évoques les différentes méthodes utilisées pour apprendre à lire. Constatation évidente : il n’y a pas de méthode unique.

Tu as sans doute déjà entendu parler des grands débats entre méthode syllabique ou méthode globale dans l’enseignement de la lecture. Avec ta fille Stella, tu verras ça l’année prochaine quand elle passera en CP. Depuis 10 ans, en France pour les gamins, on a arrêté totalement la méthode globale. Pour les adultes, il n’y a qu’une seule méthode qui est prônée par les quelques pédagogues qui s’y intéressent, c’est la méthode globale. Sauf que, à moins d’avoir été spécifiquement formé à ça pendant longtemps, c’est juste impossible d’appliquer une méthode globale de façon suivie. Du coup, pour les formateurs comme nous, il n’y a pas vraiment de méthode officielle. Ceci étant, tous les ateliers d’alphabétisation ont un référent. À l’association, on a une coordinatrice des ateliers qui s’y connait en pédagogie, qui a étudié ce qu’on appelle le FLE (Français Langue Etrangère) et qui nous a donné quelques directions et quelques pistes. On apprend beaucoup sur le tas.

Un livre sur l’alphabétisation, ça peut paraître rébarbatif, mais il n’en est rien. Au contraire, c’est passionnant, ludique et il y a pas mal de moments souriants dans ton livre.

Ce n’est pas calculé pour attirer le chaland, je t’assure. Les ateliers en eux-mêmes comportent plein de moments drôles. Les apprenants sont drôles parce que finalement, quand il y a 10 adultes dans une même salle, on a tous envie de rire un peu. Ce n’est pas le « souk », ce n’est pas le concours de blague… on travaille, c’est d’ailleurs épuisant pour eux d’apprendre à lire. Évidemment, j’ai plus insisté sur les moments marrants que sur les moments tragiques. J'ai pris la réalité, sans la changer et j'ai construit le livre comme un roman, pour qu'on ait envie de lire la page suivante.

Que peut faire la société française pour améliorer les choses en matière d’alphabétisation ?

Il y a deux questions. Il y a d’abord l’illettrisme qui concerne les gens qui ont été scolarisés en France et qui ne savent pas lire et l’analphabétisme qui concerne plus les migrants. En France, on fait comme si c’était deux problèmes différents. Pour l’illettrisme, il y a plein d’associations et des fondations qui donnent des sous et qui financent des programmes pour la prévention de l’illettrisme. Pour les migrants, il y a des centres sociaux et quelques associations, qui ont besoin d’un peu d’argents supplémentaires. Pas grand-chose d’ailleurs, mais un peu quand même. Globalement, le plus important, ce serait que l’on fasse en sorte qu’à la sortie du CP, un maximum de gamins sache lire parce que ce n’était absolument pas le cas.

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La langue française évolue. Le langage SMS, tout ça… qu’en penses-tu dans le cadre de ton activité ?

L’évolution de la langue ne me pose aucun problème. Avec les apprenants, les gigantesques difficultés, c’est l’orthographe. Mais, à la limite, on s’en fout de l’orthographe. Au début de l’année, ils connaissaient l’alphabet jusqu’à N et ils ne savaient pas mettre deux lettres ensemble, alors, tu vois, l’orthographe…. Je leur disais bravo quand ils parvenaient à écrire un mot de plusieurs syllabes qui phonétiquement donnait le mot qu’ils cherchaient.

D’ailleurs, tu parles de la bascule. Tu dis que c’est le moment le plus émouvant de ton engagement.

C’est clairement le moment le plus fort de l’année. Après un mois où ils ne progressaient plus, je me suis rendu compte que sur une BD, ils avaient compris l’histoire sans lever les yeux à chaque syllabe pour vérifier si je validais leurs réponses. C’est vraiment un moment exceptionnel. Après, il y a de grandes questions qui restent : des questions de vocabulaire, de compréhension sur la durée parce qu’on ne s’en rend pas compte, mais c’est super physique de lire quand on ne sait pas lire. Ils lisaient beaucoup beaucoup mieux en début de cours, qu’à la fin.  Et parfois, il y en a qui s’endorment sur la table. C’est un gigantesque effort auquel ils n’ont jamais été habitués.

Tu n’as pas peur de devenir le porte-parole des gens qui luttent contre l’illettrisme ?

Je ne veux surtout pas apparaître avec une auréole et je suis un peu emmerdé quand on me dépeint comme un saint. Je le répète, je ne consacre à cette activité que quelques heures par semaines. Je n’ai pas beaucoup de parole à porter et il n’y a pas de revendications à faire. Si on peut donner à plus de gens l’envie d’être bénévole dans des associations de cette nature, ça ferait du bien. L’autre idée que j’aime bien, qui était l’autre pan involontaire du livre, c’est de donner vie à des gens dont on entend toujours parler sous un angle statistique ou sécuritaire.  Il y  a même des gens très bien que je connais, et qui ont lu le livre, qui sont toujours persuadés que les gens dont je parle sont sans papier. Parce que : adultes, africains, travaillants, on allume la case « travailleurs sans papiers ». Bon, ben, ces gens, ils ont des papiers. Ils travaillent, il y en a même un ou deux qui sont français. Je me rends compte qu’écrire sur les Abdoulaye, Amadou, Amah, Bah, Cheikhou, Hakim, Ibrahima, Khadija, Lyès, Mamadou, Mohammadou, Moumen, Nabil, Philomène, Sadio, Sambou et autres Tombon dont je parle dans le livre, sans que ce soit militant, ça à l’air assez exceptionnel. Ça sort des cadres et c’est très bien.

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A lire également : l'excellente chronique d'Audrey Pulvar sur b.a.-ba de Bertrand Guillot.

Sur le site de la librairie Buveurs d’encre, on parle aussi (et joliment) de son nouveau livre, à l’occasion de son passage dans la dite librairie le jeudi 10 février prochain.