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25 octobre 2019

Robi : interview pour Traverse

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(c) Marikel Lahana

« Pour signer ce troisième album attendu, Robi a pris le temps. Celui de chercher sans se précipiter, de questionner pour mieux créer, d’attendre de se reconnecter à sa plus profonde nécessité. Traverse témoigne aujourd’hui d’un chemin » explique le dossier de presse. Le Mandor que je suis avait beaucoup apprécié ses précédents chemins, celui de son premier album L’hiver et la joie et celui de La cavale. Cette fois-ci, poursuit le dossier de presse, « Robi nous offre avec cet album accueillant et solaire une forme de memento mori qui semble nous dire : buvons, dansons à chaque seconde que la mort n’aura pas. Avec Traverse, sa musique reflète plus que jamais la femme, la mère, l’artiste qu’elle est aujourd’hui, engagée sur un chemin qui s’affirme, d’album en album, n’être résolument que le sien. L’élégance. »

Vous pouvez écouter l'album ici.

Le 30 septembre dernier, Robi m’a donné rendez-vous sur une terrasse d’un hôtel de Pigalle pour une troisième mandorisation.

robi,traverse,fraca,interview,mandorBiographie officielle (légèrement écourtée):

(c) Marian Adreani

Robi ressemble tout entière à sa musique, à moins que ce ne soit l’inverse. L’une et l’autre sont éprises de franchise et d’absolu, puisant leur force dans leurs contradictions intimes. Avec ce troisième album, Traverse, elle chante l’été en réponse à l’hiver d’autrefois, cherchant désormais moins le contraste et le tranchant que l’équilibre et l’harmonie.

Robi n’a jamais su faire semblant. Elle n’est pas de ces artistes qui se plient aux modes de l’instant mais de ceux qui suivent leur instinct profond, traquant sans relâche les vérités les plus nues. Habile à faire sonner les espaces entre les mots, elle scrute ses propres failles avec une lucidité implacable pour mieux parler aux nôtres. Préférant faire siens les moyens dont elle dispose plutôt que de se plier aux codes d’une industrie volontiers frileuse, elle s’inscrit dans une famille musicale où partage est le maître mot : qu’elle réalise des clips pour elle-même ou pour d’autres (Superbravo, Maud Lübeck, Maissiat), prête son tube « On ne meurt plus d’amour » à la revue du cabaret Madame Arthur ou fonde avec Emilie Marsh et Katel le label 100% féminin FRACA !!!.

La presse a cherché des filiations du côté de Joy Division, Portishead, Bashung, Barbara ou encore Dominique A – lequel lui apporte très tôt son soutien en l’invitant à assurer ses premières parties, puis en lui prêtant sa voix pour chanter « Ma route » en duo. L’hiver et la joie, son premier album, remporte en 2014 le prix Georges-Moustaki couronnant un premier album indépendant. L’année suivante, La Cavale surprend par son choix radical de tourner le dos à une formule familière (textes scandés, motifs répétés) pour s’aventurer sur d’autres terres musicales : impact mois frontal, écriture plus ample, constructions plus complexes mettant en relief un chant de plus en plus affirmé. Un album salué comme plus abouti et personnel encore que son prédécesseur.

L’album (argumentaire de presse) :robi,traverse,fraca,interview,mandor

Si l’on retrouve intactes les obsessions de toujours (le passage du temps, la mort inéluctable, la solitude inhérente à l’être humain) et la densité de l’écriture poétique de Robi, quelque chose a changé. La noirceur inquiète cède ici la place à une lumière nouvelle. Une forme d’acceptation : l’apaisement de ceux qui ont douté, tâtonné, scruté les gouffres et frôlé les abîmes pour commencer enfin à se trouver. Une manière de victoire sur les manques, les angoisses, la dureté de l’existence. La mort nous attend au bout du parcours, mais il y a tant de choses à goûter dans l’intervalle : l’éblouissement d’une vague et le plaisir des sens (« C’est dire le bonheur »), l’âge accueilli comme un cadeau précieux à l’approche de la quarantaine (« La bienvenue »). Et quand Robi s’adresse à ses deux enfants pour leur confier les âpres vérités de ce monde, c’est avec une infinie bienveillance (« Le soleil hélas »). Même quand les sujets sont graves, elle les regarde enfin sans peur.

Épaulée par Auden qui l’aide à donner corps à ces dix morceaux, elle poursuit sa quête de l’émotion la plus vraie, du mot le plus juste et de la mélodie la plus immédiate, parant sa musique d’une gamme de couleurs nouvelles, de la légèreté sautillante d’une comptine macabre (« La belle ronde ») à l’émotion d’une poignante confession (« Ma déconvenue »). La mer, le soleil, le voyage s’invitent et imprègnent les textures électros, puisant dans la terre et l’eau d’une enfance et d’une adolescence vécues entre Afrique, Calédonie et Réunion : sonorités fluides et aquatiques, rythmiques évoquant le battement étouffé d’un cœur plus serein ou de sa petite musique première. Ce périple comme chemin vers soi et vers l’autre. D’autres collaborateurs viennent d’ailleurs lui donner la main : Katel qui réalise « Impatience et paresse », Valentin Durup et Hervé qui arrangent respectivement « Chambre d’embarquement » et « Traverse », lui même co-écrit avec Mélanie Isaac.

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(c) Marikel Lahana

robi,traverse,fraca,interview,mandorInterview :

Ce troisième album me semble te retrouver plus apaisée…

Dans les deux premiers disques, j’étais dans quelque chose de l’ordre de la colère et de la rage. J’ai l’impression que je cherchais à en découdre. Ce troisième est peut-être celui de la maturité.

Je n’aurais jamais osé prononcer cette phrase.

C’est pourtant vrai. Je cherche moins à me battre. Aujourd’hui, je cherche plus à englober, à comprendre, à réfléchir et aussi plus à me donner. Dans un premier album, il y a toujours quelque chose de très cathartique, quelque chose que l’on porte en soi, souvent depuis l’adolescence. Je crois que j’ai dégueulé des choses très enfouies et de très intimes. Ensuite, on devient ce que l’on fait. Je suis enfin devenue chanteuse quand j’ai retrouvé le désir et une forme d’innocence.

Il s’est passé quatre ans entre ton album La cavale et celui-ci. C’est long, non ?

J’ai écrit un troisième album assez rapidement, puis je l’ai jeté à la poubelle en totalité. J’avais l’impression d’être dans la démarche de faire un troisième album. C’est la plus mauvaise raison pour faire un album. Je n’avais pas de raison concrète de m’exprimer. Pour avoir quelque chose à dire à dire d’essentiel, il faut vivre.

Aujourd’hui, j’imagine que tu n’as plus le même regard sur le monde et sur toi.

C’est tout à fait cela. J’avais aussi besoin de déconstruire quelque chose pour ne pas éternellement écrire le même album et creuser les mêmes sillons. Je refuse de me laisser enfermer dans une ornière. Je suis de nouveau dans l’envie.

Clip de "Le soleil hélas".

"Tourné chez elle à La Réunion, "Le soleil Hélas" , une ballade, à la manière d'un « dark zouk » , entre joie et nostalgie, entre électro et béguine, fait le lien entre hier, aujourd’hui et demain. Une adresse en filigrane à ses enfants, une réflexion en demi teinte sur la vie, sa puissance et son intrinsèque solitude. Un voyage mental et sensuel dans l’espace et le temps, de l’évocation de ses lointains ailleurs à celui de maintenant : son adolescence réunionnaise après une enfance en Afrique ( Nigéria, Sénégal, Madagascar),  partie le jour de ses 18 ans en direction de ses rêves, Paris. Il s'y dit l'horizon fini et infini de l'Homme."

Quand as-tu senti que le moment était arrivé de revenir ? robi,traverse,fraca,interview,mandor

Quand la musique est revenue en moi. Et elle est revenue quand j'ai  renoncé. A un moment, dans mon corps, je me suis dit que je pouvais vivre sans la musique. Donc, ce qui est venu derrière, c’était du désir, pas du volontarisme.

Il est écrit dans la bio que tu « scrutes tes propres failles pour parler de celles des autres ».

On ne parle jamais que de soi et de son rapport au monde. Quand on parle de l’intime, on va vers l’universel. Il n’y a rien de plus relié à l’universel que l’extrême intimité.

« Bienvenue » et « Le soleil est là » sont des chansons dans lesquelles tu t’adresses à tes enfant.

Je m’adresse à mes enfants, mais aussi à celle que j’étais et à celle qui est en devenir Ce n’est pas que ma jeunesse est finie, mais je suis à un moment de passage. Il y a quelque chose qui ne m’appartient plus. Je passe le relais. Je le ressens très fort. Dans la vitalité de mes enfants, je sens que c’est leur monde à présent. C’est beau. Grandir, vieillir, c’est apprendre à mourir. C’est un renoncement à son propre ego. Aujourd’hui, j’accompagne la colère de mes enfants, plus du tout la mienne.

Dans ce disque, il y a de l’espoir.

Dans mes morceaux que l’on m’a dits « sombre », j’y voyais une rage de vivre, quelque chose d’extrêmement vivant dans ce rapport contrasté à la mort. Je trouve qu’on oublie trop souvent que l’on va mourir. Pour moi, c’est une source d’énergie et de joie.

Clip de "C'est dire le bonheur", un titre entre lumière et nostalgie qui énonce la foi de ROBI en la parole comme sixième sens. Une parole de chaire et de vibration, qui contient en elle même tous les autres,  les continue. Une parole qui nous projette en nous même et vers l’autre. Une parole comme un geste, quand énoncer les choses, passé, présent, futur,  donne corps et sens à la vie. Sens, comme synonyme de  signification en philosophie et en linguistique. Sens comme métaphysique : raison, fondement, justification, destination, intention, ou valeur : « La vie a-t-elle un sens ? » Sens, en physiologie, comme dispositifs de perception d'informations chez les animaux, dont l’homme.

Certains trouvent-ils ce nouvel album lumineux ?

Oui et heureusement. La musique l’est davantage, mais il y a quelque chose de nostalgique dans cet album, quelque chose de plus subtil et de plus complexe quant au rapport à la vie et au monde.

Chez toi, il y a toujours une double lecture.

J’avoue que je ne me sens pas toujours très comprise. Mon écriture n’arrête pas de dire « soyons heureux parce qu’on est malheureux » ou « c’est terriblement malheureux de savoir qu’on est heureux parce que ça va s’arrêter ». Elle dit toujours le contrepoint de ce qu’elle a l’air de dire. C’est mon rapport à la vie qui est comme ça.

Malgré le fait que cet album soit plus lumineux, il y a toujours les mêmes obsessions que dans tes précédents disques, le rapport au temps et à la mort principalement.

Notre finitude est quelque chose qui m’obsède, mais pas du tout d’une façon négative. Cela me rend très joyeuse de me lever le matin, de voir le soleil et de rire beaucoup. J’ai un rapport à la fête et à la joie quasiment militant. Je me le dois à moi-même et aux autres.

Parfois, on se montre différent que ce que nous sommes, mais j’ai toujours tendance à penser que l’on est ce que l’on écrit.

On est ce qu’on écrit, on est aussi ce qu’on est dans la vie sociale. Mon écriture explique ce contraste, il me semble.

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Pendant l'interview...

Tu fais des clips pour d’autres artistes. Qu’est-ce que cela t’apporte ?

C’est une autre écriture. Je filme et je monte moi-même. Je m’accapare l’image comme la continuité du geste musical. Aujourd’hui, je ne peux pas me passer du bonheur de travailler et de réfléchir l’image. Mais je ne veux pas me professionnaliser dans ce domaine, sinon, je risquerais de ne plus avoir de parti pris personnel.

Parle-moi du label FRACA!!! que tu as monté avec Katel et Emilie Marsh.

C’est un label qui a renoncé au cynisme et à l’amertume. On est à un endroit militant où tout est collectif. Nous travaillons ensemble, les unes pour les autres, avec de la joie et de la bienveillance. On croit en la musique et aux humains… et nous pensons que la vie vaut le coup d'être vécue le plus intensément et avec le maximum de fraternité.

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Après l'interview, le 30 septembre 2019.

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06 janvier 2015

Robi : interview pour La cavale

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Toutes les photos sont de Franck Loriou (sauf celles à l'agence et en concert au Limonaire).

robi,la cavale,interview,mandor,radio elvisIl y a à peine un an, je mandorisais Robi pour la première fois. J’étais un peu en retard, car son premier album, L'hiver et la joie, était sorti quelques mois auparavant. Un disque sombre et lancinant qui a donné lieu à des concerts intenses. Aujourd'hui, la chanteuse continue de creuser son sillon aux lisières de la cold wave, comme un croisement audacieux de Barbara et de Joy Division.

Son nouvel album, La cavale sort le 26 janvier prochain et c’est, sans nul doute, l’un des disques les plus importants de ce début d’année. Boucles de synthés hypnotiques, voix envoûtante, structure minimaliste, refrain au phrasé singulier... la chanteuse impressionne et confirme son talent insaisissable. Cette créative touche à tout nous chante l’émotion avec cette exigence qui passe par l’intime et par la vérité de parole.

Le 27 novembre dernier,  j’ai accueilli Robi pour la seconde fois à l’agence...

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robi,la cavale,interview,mandor,radio elvisInterview :

Ton premier album a été plébiscité par les médias. Cela doit être encourageant pour amorcer le second, non ?

Oui. J’ai été effectivement très encouragée, mais l’écriture, c’est aussi une fuite et des retrouvailles. J’avais besoin d’écrire pour échapper à tout ce qu’il se passait. C’était un merveilleux moment, mais aussi un peu effrayant. C’était la première fois que je vivais ça.

Ce deuxième album est vraiment « le changement dans la continuité ». Les textes et les musiques ont été écrits par toi seule.

Le premier, nous l’avions co-composé, Jeff Hallam et moi. Cette fois-ci, je me suis fais le frisson d’une première fois. Je suis très contente d’avancer par étape et d’aller vers toujours plus d’autonomie et de confiance en moi. A aucun moment,  je ne me suis offert l’alternative d’aller voir ailleurs. Je suis allée jusqu’au bout en m’obligeant à être seule avec moi-même.

Pourquoi as-tu choisi Katel pour réaliser cet album ?robi,la cavale,interview,mandor,radio elvis

Parce que j’admire son intelligence et sa finesse. C’est quelqu’un de brillant humainement et artistiquement. De plus, elle a une absence totale d’ego mal placée… le regard qu’elle a porté sur mes chansons a été plus qu’à la hauteur de mes espérances.

Vous vous êtes connues comment ?

Nous nous sommes rencontrées par le biais de Maissiat. Nous nous sommes beaucoup croisées parce que nous avons sorti nos premiers albums respectifs pratiquement en même temps. Rares sont les gens avec lesquels on peut partager ce que l’on est en train de vivre quand on sort un premier album.

Dans une carrière, le deuxième album est toujours le plus délicat. Comment l’as-tu abordé ?

Je l’ai abordé assez calmement parce qu’il était en prise direct avec ce que j’avais besoin et envie de faire. La vraie peur apparait plutôt quand les morceaux sont faits. D’un seul coup, il y a une mise à distance ainsi qu’une mise en abyme. Sur le premier album, je n’attendais rien. Tout a été une surprise et un cadeau. Ayant goûté à un beau succès d’estime et étant productrice de ce deuxième album, j’ai très envie que cela continue. J’essaie de m’extraire de cette pression qui est là, malgré tout. Ce n’est pas évident.

Il s’est passé deux ans entre tes deux albums. As-tu la sensation d’avoir évolué ?

Je ne suis peut-être pas la mieux placée pour en parler. Mon écriture est peut-être différente. A la fois plus lumineuse et à la fois plus sombre. Il y a quelque chose de plus avoué, de plus ouvert… et aussi de moins brusque et de moins rageur que dans le précédent.

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Tu aimes être sur le fil… robi,la cavale,interview,mandor,radio elvis

C’est une de mes grandes obsessions. J’ai cette nécessité de me tenir sur la ligne, sur la crête, à la fois dans l’écriture, dans la composition et dans les arrangements. Ce que je fais n’est ni de la chanson française, ni du rock, ni de l’electro, ni de la cold wave, ni, ni, ni… et à force de cumuler ce que je ne suis pas, peut-être que je deviens quelque chose.

Il y a une dualité forte en toi.

Je suis habitée par deux pôles, deux forces très antagonistes qui se battent en moi. Ils ne peuvent exister que dans cette ligne d’horizon extrêmement ténue.

Il me semble que tu te caches moins dans ce second album.

J’ai effectivement l’impression que je suis moins pudique dans ce disque. Ne serait-ce que par la place de ma voix. Elle est beaucoup plus assumée, beaucoup plus présente. Mon timbre laisse plus de place à l’émotion, mais aussi aux mots. Je me cache moins derrière la musique. J’assume d’être ce que je suis, avec mes manques et mes doutes.. C’est un album un peu plus organique, moins dans l’intériorité.

Chanter, c’est une fuite pour toi ?

Comme je te le disais tout à l’heure, c’est une fuite et des retrouvailles. Ecrire et chanter, c’est se retrouver et fuir à la fois. C’est un chemin très agréable, mais ce n’est qu’un chemin… et un chemin sans destination. C’est la fuite en avant permanente dans laquelle nous nous débattons tous. De toute manière, la vie n’est qu’une succession de fuite… pour aller où ? Au même endroit.

Clip de "L'éternité", premier extrait du nouvel album La cavale.

robi,la cavale,interview,mandor,radio elvisTon premier single, « L’éternité » a tout pour devenir un tube. Dans l’ensemble, je trouve que tes nouvelles chansons sont un peu plus accessibles que celles du précédent.

Pour certains, cet album est perçu comme plus abordable et pour d’autres, plus difficile d’accès, plus pointu, plus mystérieux, plus opaque. Moi qui aime les paradoxes et qui nage dedans souvent, je ne peux pas me plaindre de ce phénomène. Je vérifie une fois de plus les contrastes que j’impose involontairement.

Comment vient une chanson en toi ?

C’est le mystère de la création. Il n’y a pas une chanson que je termine où je ne me dis pas que je serais incapable d’en faire une autre. Comme dans la vie, on avance pas après pas. A force de faire des petits pas, on s’aperçoit qu’on a parcouru un chemin.

Pourquoi fais-tu de la musique ?

Je ne sais pas très bien, en fait.

Pour aller mieux ?

On va mieux l’espace d’un instant, l’espace d’un bon concert, l’espace d’un moment d’écriture réussi… mais dans l’absolu, est-ce qu’on va mieux ?

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Le 27 novembre 2014, après l'interview.

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Bonus :

Le soir même de cette mandorisation, Robi s’est produite au Limonaire avec aussi Radio Elvis. Je suis allé les voir parce que j’apprécie autant ce groupe (mandorisé là) que la chanteuse. Et j’ai trouvé amusant de retrouver la lauréate du Prix Georges Moustaki 2014 (Robi) et le lauréat du Pic d’Or 2014 (Radio Elvis), deux tremplins dont je suis membre du jury, sur une même scène.

Voici quelques photos et une vidéo de la soirée…

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Robi et Radio Elvis dans une reprise de la chanson de Brigitte Fontaine & Areski, "Nous avons tant parlé", le 27 novembre 2014 au Limonaire.

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Avec les trois membres de Radio Elvis et Robi, le 27 novembre 2014, devant le Limonaire.

09 février 2014

Robi : interview pour L'hiver et la joie

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(Photo : Franck Loriou)

Robi aime le minimalisme. Quelques notes de synthé, une rythmique asséchée, lancinante. L’hiver et la joie est un disque réellement envoutant. On l’écoute, une fois, deux fois… on ne peut plus s’en passer. Un effet addictif.

C’est de la chanson française, mais une fois que j’ai dit ça, je n’ai rien dit… vous comprendrez en lisant la suite.

Avant son passage à la Gaieté Lyrique, le 12 février prochain, la jeune femme est passée à l’agence pour une longue interview aussi chaleureuse que passionnante.

J’aime les artistes qui ont un discours sur leur œuvre.

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Argu de l’album :

L’hiver et la joie, le premier album de Robi, s’annonce comme une partie de cache cache entre ombre et lumière, où l’on croise l’électropunk cramé de Suicide (Où Suis-Je), la new-waverobi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandor spectrale de Young Marble Giants (Belle Et Bien), ou encore Dominique A, venu donner, en chair et en os, la réplique sur Ma Route, chemin de traverse aux arrangements obsédants. Entre l’immédiateté de On Ne Meurt Plus D’Amour, la chevauchée stroboscopique de Tout Ce Temps et la confession troublante de Cherche Avec Moi, Robi reprend le groupe Trisomie 21 (Il Se Noie), et donne le vertige, ambassadrice d’un minimalisme habité, qui fait du bien là où ça fait mal. Avec une assurance fragile, elle égrène ses chansons, comme destinées à la piste de danse d’un bar paumé, où il ferait bon noyer sa mélancolie à deux pas du dance floor.

Robi vu par les Inrocks :

La chanteuse oscille entre l’obscurité et la lumière, la force et la délicatesse. Sorte de Dominique A au féminin, Robi sort des sentiers battus avec des textes ciselés, précis et cascadeurs. Les chansons sont changeantes. Robi passe du rire aux larmes, de la chaleur à la tristesse de l’hiver sans jamais s’arrêter. Le résultat est noir, poétique, mais terriblement entêtant et efficace.

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(Photo : Franck Loriou).

robi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandorInterview :

Je t’ai vu pour la première fois en première partie d’Arman Mélies à La Maroquinerie. J’ai l’impression qu’il y a quelques artistes qui t’adoubent plus ou moins.

Arman Mélies, je ne le connaissais pas. C’est lui qui a tenu à ce que je participe à son clip « Le plus bel incendie », sur lequel il y a un certain nombre d’autres artistes. Je suis d’ailleurs l’outsider de ce clip, personne ne sait qui je suis. Ça m’a flatté d’autant que j’aime ce que fait Arman. Ensuite, il m’a proposé de faire la première partie de sa Maroquinerie. C’est étrange parce qu’on ne se connait pas plus que ça. Je ne sais absolument pas comment il est tombé sur mon travail. J’ai l’impression que je suis acceptée du milieu d’une certaine chanson un peu tendue, un peu rugueuse, un peu rock. Il n’y a pas tellement de monde sur ce terrain-là.

J’aime bien savoir comment un ou une artiste en arrive à décider de faire ce métier. La musique a commencé comment pour toi ?

Il y a toujours eu de la musique à la maison, mais comme il y en a dans toutes les maisons. Je n’ai pas l’impression que mes parents m’ont orientée vers la musique. J’ai toujours été une amatrice de chanson parce qu’effectivement, on écoutait beaucoup Brel, Brassens, Ferrat, Ferré, mais on écoutait aussi les Rolling Stones, beaucoup de jazz vocal, de blues. La véritable source, elle est plus à l’endroit de l’écriture. Depuis l’âge de 14, 15 ans, comme toute adolescente qui se respecte, je me suis mise à écrire et je n’ai pas su m’arrêter.

Tu écrivais quoi ?

Plutôt de la poésie. Et la poésie implique une musicalité. Suite à certaines rencontres, j’ai pu mettre mes écrits en musique. C’est ce que j’ai fait à 18 ans, arrivée à Paris, dans un cadre très intime au départ. Petits cafés concerts entre copains.

Au départ, tu étais venue pour la musique ?

Non, j’étais venue faire des études de Lettres et un peu de théâtre. Très vite, je me suis aperçue que la Fac n’était pas faite pour moi et que le métier de comédienne non plus. Cette nécessité d’écriture a pris de plus en plus de place dans ma vie et à l’intérieur de moi.

"Ma route" feat. Dominique A.

Pendant très longtemps, tu as travaillé avec des compositeurs.robi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandor

Oui, ils étaient dans des veines très « chansons » dans lesquelles je ne me reconnaissais pas forcément. Moi, j’avais très peu de connaissance musicale. Je n’arrivais pas à me faire comprendre, ni à donner l’impulsion de l’endroit où j’avais envie d’aller, c'est-à-dire vers quelque chose de beaucoup plus brut et tendu. Je me reconnaissais davantage dans des Dominique A, des Murat ou des Bertrand Belin. Des artistes pour qui l’exigence musicale et l’exigence textuelle sont aussi importantes. Ils ne sont pas dans une démarche de chansons forcément narratives avec un début, un milieu et une fin. Comme eux, je préfère quelque chose de plus opaque, mystérieux et étrange.

As-tu mis longtemps à composer toi-même ?

Oui, parce que pendant très longtemps, je ne me suis ni sentie légitime, ni à la hauteur. Je ne me sens pas bonne praticienne de la musique. Le processus a donc été relativement long. Une bonne dizaine d’années. 

À 30 ans, te sens-tu en phase avec toi-même ?

Oui, tout à fait. J’ai lâché un certain nombre d’idées préconçues, de tentatives de ressembler à quelqu’un d’autre.

Il faut se libérer de ses influences ?

Il faut accepter d’être ni Rimbaud, ni Barbara pour n’être que soi et le vivre bien. Il faut se dire que se trouver soi, c’est déjà pas mal. Ça m’a pris du temps pour accepter cette dualité en moi. J’étais très attirée par la musique anglo-saxonne tout en n’ayant absolument pas envie d’écrire en anglais, ne serait-ce que parce que j’en serais bien incapable et parce que ce qui m’intéresse, c’est la langue française. La langue pour moi, c’est vraiment la patrie. J’ai vécu en Afrique toute mon enfance. La seule chose qui me reliait à la culture française c’était la radio sur laquelle on écoutait France Inter, France Culture ou RFI en longues ondes.

"On ne meurt plus d'amour".

robi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandorTu parles de l’Afrique. J’ai l’impression que tes influences liées à ce pays ne viennent pas de la musique.

Ce que j’ai ingurgité bien inconsciemment, c’est le goût de la répétition, le goût de la scansion, le goût de décharner le mot. On approche la dimension organique de la dimension spirituelle. Il en découle une compréhension plus sensitive que cérébrale. C’est ma démarche en tout cas.

Le rythme aussi t’intéresse ?

Je construis tous mes morceaux sur une tournerie rythmique. Je fais pareil pour mes mélodies. Ça a clairement à voir avec mon enfance en Afrique.

Ton album est très épuré, il n’y a pas un mot de trop.

Je ne suis pas dans quelque chose de bavard. J’ai besoin que les choses viennent directement faire écho. Je ne suis pas là pour raconter une histoire. J’essaie d’être au plus près d’un ressenti et de l’épouiller le plus précisément possible. Je dénude l’émotion et les sentiments. La démarche de simplicité est primordiale. Je ne cherche pas à être forcément lisible. J’espère que ça touche et que ça parle quand même à certaines personnes.

Assez rapidement après la sortie de ton EP, tu as été finaliste du Lab 2011 des Inrocks. Ça fait du bien ce genre d’encouragement quand on débute?

Évidemment. C’était une première déclaration d’intention. Ça m’a libérée. Je n’attendais rien, mais quand on commence avoir des signes de gens qui ont l’air de comprendre l’endroit où on est et où on a envie d’aller, c’est une reconnaissance nécessaire. Même si on a besoin d’être au plus près de soi pour créer, sans la peur du regard des autres, on ne crée pas pour chanter dans sa salle de bain. Même si ça part d’une démarche intime, c’est un mouvement vers l’autre. C’est un appel au partage et à la résonance.

"Où suis-je?"

Je trouve que la contradiction est ce qui te caractérise le plus. Le titre de ton album :robi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandor L’hiver et la joie. Tristesse, rire, larmes, joie, bonheur… c’est tout ça ton album.

Moi, je suis profondément comme ça. J’ai l’impression que chaque joie contient une détresse terrible. Chaque bonheur aussi, à l’idée même qu’il se termine, contient un désespoir terrible. A contrario, à l’intérieur de toutes nos grandes peines naissent de belles choses, même si elles sont infimes. Moi qui ai vécu en Afrique toute ma jeunesse, je n’ai connu que l’été éternel.  J’ai appelé mon album L’hiver et la joie parce que, 15 ans plus tard, l’hiver reste pour moi une douleur immense. Mais en même temps, c’est dans cette douleur, dans cette dureté de l’hiver que j’arrive à écrire. C’est dans cette difficulté de vivre que nait en moi la nécessité d’écrire. Tout contient son inverse et la vie même porte ça en elle. Pour être honnête, je n’arrive pas à me remettre de l’absurdité d’être sur Terre et de l’absurdité de devoir mourir un jour. La création m’aide à tenir, mais elle n’est que le reflet de mon rapport au monde.

Comment écris-tu ?

J’écris toujours en marchant. C’est le mouvement, le balancier qui m’aide à me concentrer, je crois. Sinon, je suis un peu trop digressive. J’écris dans ma tête.

Tu retiens comment ?

Je retiens et si je ne retiens pas, ça veut dire que ça ne valait pas le coup. Quand je suis relativement contente, j’enregistre.

"Cherche avec moi" (live à La Boule Noire - mars 2013).

robi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandorLa scène, ça représente quoi pour toi?

Un endroit magique. Je suis extrêmement traqueuse et donc encore un peu sauvage dans mon rapport avec le public. La scène, c’est à la fois un endroit de pudeur et d’impudeur. On livre une intimité très forte dans le cadre d’une scène avec des projecteurs sur soi. Là encore, c’est un énorme paradoxe.

As-tu pris des cours de chant ?

Oui, j’en prends pour la première fois de ma vie. Je me suis retrouvée en tournée et je n’avais jamais chanté à cette fréquence-là, j’avais donc besoin d’apprendre à gérer certaines choses, dont la fatigue.

Ça t’apporte beaucoup ?

Ça me sensibilise sur des choses dont je ne m’apercevais pas forcément. Ma prof de chant me disait récemment que toute la difficulté pour un auteur compositeur c’est de lâcher le texte et de se repenser interprète. Autre difficulté : se laisser traverser par ce qu’on est en train de raconter plutôt que de l’intellectualiser. Pourquoi essayer de surjouer ou de surligner un texte qui se suffit à lui-même ? Il faut arriver à redevenir un passeur.

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Pendant l'interview...

Tu fais de la chanson française, mais peu conventionnelle. Ta musique rock, trip hop, un peu electro, ça déstabilise un peu les journalistes qui parlent de toi, non ?

Cette très belle exigence autour du texte est typiquement française, on ne la trouve pas dans les autres pays. Quand on chante en français, on fait de la chanson française, qu’on le veuille ou pas. J’ai tourné autour de cette question, puis j’ai arrêté.

Disons qu’il y a plein de chansons françaises.

Oui, et surtout, il y a plein d’artistes différents. Que fait un Bertrand Belin ? Il fait du Bertrand Belin. Que fait un Dominique A ? Il fait du Dominique A. Si on accepte de renoncer à se battre contre un moulin qui n’arrêtera jamais de tourner, il faut parvenir à être soi-même et faire du soi-même. Ce qui m’intéresse, c’est d’être en tension sur un fil. Je veux faire ce que j’entends et ce que j’ai besoin de faire. Je veux rester centrée sur la pulsion première.

Es-tu souvent dans le doute ?

Tout le temps. En fait, je bascule de l’un à l’autre. Je suis à la fois très entière et à la fois complètement habitée de multiples doutes et de peurs. Je suis terrifiée en permanence. Mais c’est aussi un moteur, parce qu’il faut trouver des réponses à son état. Bizarrement, ça me donne de l’énergie. Ne serait-ce que pour l’espoir vain de me sortir de tous ces doutes.

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Après l'interview, le 20 janvier dernier.

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(Photo : Franck Loriou).

Merci à Franck Loriou pour sa sélection des photos de Robi. Et merci de m'avoir permis de les utiliser ici.

(Les deux seules qui ne sont pas de lui sont celles prises à l'agence, évidemment... mais parfois, il est bon que les choses soient dites).