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07 juin 2018

Richard Gaitet : interview pour Tête en l'air

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(Photo : René Ghilini)

richard gaitet,tête en l'air,paulsen,interview,mandorLes Editions Paulsen publient Tête en l'air, un récit rocambolesque d'initiation à l'alpinisme, du point de vue d'un novice. Le journaliste et facétieux écrivain, Richard Gaitet, est donc le héros de sa propre histoire.

D’une plume habile et maligne, pleine de poésie et d’humour, l’animateur de l’émission culte, la Nova Book Box, juke box littéraire de Radio Nova, raconte une aventure complètement dingue (gravir le mont Blanc, rien que ça), semée d’embuches et de rebondissements. On rit (de lui) autant qu’on frémit (pour lui). Un travail d’orfèvre.

Le 20 mai dernier, sous un soleil éclatant, Richard Gaitet est venu à ma rencontre dans un bar situé à deux pas de chez lui pour une troisième mandorisation (les deux autres, voir à : L’auteur)

4e de couverture :richard gaitet,tête en l'air,paulsen,interview,mandor

Il a survécu à l’aiguille du Midi par l’intervention d’une providentielle main au cul, hurlé de peur dans la vallée d’Aoste, gravi cinq fois de suite en courant les deux premiers étages de la tour Eiffel, descendu sans corde des échelles d’acier sur 250 mètres, découvert les joies de la tomme de Savoie au petit-déjeuner, relu Tolkien, Lionel Terray, Mary Shelley et les mangas d’Akira Toriyama, et surtout… appris le maniement du piolet afin d’aller danser sur des arêtes sommitales de 40 centimètres de large, avec 2 000 mètres de vide de chaque côté, par - 8 °C et le visage battu par des vents de 50 km/h…

Plutôt branché bouquins que bouquetins, Richard Gaitet n’avait, avant cette épopée, aucune expérience de la montagne. Novice attentif à la parole du guide le plus romanesque qui soit, René Ghilini – vainqueur de l’Annapurna et chasseur de cristaux –, il livre l’authentique et drôlissime récit d’une première ascension du mont Blanc par un blond à lunettes inexpérimenté qui, au cours de son voyage, réapprit à marcher.

L’auteur :

Né à Lyon en 1981 par une journée d’automne étincelante, Richard Gaitet est journaliste et écrivain. Depuis 2011, il anime et produit l’émission Nova Book Box de Radio Nova. Parallèlement, il est l’auteur de trois romans publiés aux éditions Intervalles : Les Heures pâles (2013), Découvrez Mykonos hors saison (2014) (mandorisé une première fois ici pour ces deux livres) et L’Aimant (2016, avec les dessins de Riff Reb’s) (mandorisé une seconde fois pour celui-ci).

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(Photo : Richard Gaitet)

richard gaitet,tête en l'air,paulsen,interview,mandorInterview :

Avant de partir conquérir le mont Blanc, il y a eu beaucoup d’entraînements ?

D’abord, à Paris : chaque week-end, de la course à pied, puis monter et descendre des escaliers, pendant environ une heure et demie – avec, une fois, lors d’un dimanche improbable, toutes les marches de la Tour Eiffel gravies cinq fois de suite en courant. Puis, à Chamonix : dix jours d’entraînement extrêmement scrupuleux sous la vigilance de René Ghilini, guide de haute montagne, avec des randonnées tous les jours en augmentant petit à petit le dénivelé, la durée, la difficulté, et de la via ferrata, de la marche sur glace, pratique du piolet et des crampons, nuit en altitude… En fait, j’ai l’impression d’avoir fait le minimum. Dans le chapitre où René m’explique ce que je dois faire, tu vois bien que je n’ai pas suivi strictement le programme. J’ai pleine conscience que ce que j’ai fait, à Paris, j’aurais dû le faire deux fois par semaine.

L’été dernier, quand tu t’es lancé pour de bon dans cette ascension, il y a eu cinq fois plus de morts sur  la voie dite royale ou normale d’accès au mont Blanc.

Depuis 1990, on déplore en moyenne trois morts et huit blessés sur cette voie parcourue chaque année par environ vingt mille personnes. Là, quinze personnes ont perdu la vie, pour des raisons très variées : manque d’équipement ou d’expérience, malchance, chute de pierres... J’insiste sur le fait que chacun est libre à 200% de vivre sa vie comme il l’entend et de prendre les risques qu’il souhaite, néanmoins, il est fortement conseillé d’y aller très entraîné ou encadré par quelqu’un qui sera en mesure de fournir les enseignements nécessaires pour parvenir à aller jusqu’au bout de l’expérience.

Interview très intéressante de l'extraordinaire guide de haute montagne, René Ghilini, au sujet de Richard Gaitet et de ce livre. 

Dans ton livre, tu ne prétends pas que tout le monde peut gravir le Mont Blanc.

Non, moi j’ai été encadré par le meilleur des meilleurs des guides, René Ghilini. Il a gravi les montagnes parmi les plus périlleuses du monde. A 60 ans, c’est encore un sacré athlète avec une philosophie et un caractère pédagogique très affirmé. Il a su transmettre son savoir à un branque comme moi. C’est parce que l’on s’est bien entendu, tous les deux, que j’ai eu confiance, que j’ai réussi à me dépasser. Il a su me motiver.

C’est un personnage de film, ce type-là !

Tout à fait. Il a 1000 vies. Très grand alpiniste, chasseur de pierres précieuses, un des concepteurs des parcs Accrobranches en France, photographe, qui a aussi été chargé de veiller sur Gérard Depardieu quand il avait 19 ans, lors d’un tournage... Contrairement à la majorité des guides de haute montagne qui sont plutôt des gens taiseux, René est un homme joueur, espiègle, bavard, charmeur… Quand on y  pense, la maison d’édition a envoyé un citadin comme moi dans les pattes de ce cow-boy. Sa nature a nourri le livre d’un sentiment de vitalité qui est extraordinaire.

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Richard Gaitet (au premier plan) et René Ghilini (photo : Richard Gaitet)

Il t’a jugé/jaugé en quelques secondes.

Il a tout compris de moi en trois minutes. Je vais te faire une confidence. Lors de notre première rencontre, j’ai fait quelque chose que j’ai déjà observé chez un certain François Alquier : poser les bonnes questions. Faire de bonnes interviews, ça permet aux gens de se rencontrer. Le premier chapitre le concernant est le fruit d’une interview de trois heures  qu’il m’a accordé chez lui. J’avais cinq pages de questions. A la fin des trois heures d’entretien, il s’est dit : « je ne sais pas ce qu’il vaut sur une montagne, en tout cas, je vois qu’on peut se parler et qu’il est attentif ». Le lendemain, il m’a emmené faire un « kilomètre vertical » : mille mètres de dénivelé, bien raides, pour voir si je parvenais à trouver mon chemin sans indication particulière. Il a considéré que je me débrouillais pas mal sur une pente, que mon rythme n’était pas mauvais. Et s’est dit qu’il pouvait tenter de me faire vivre cette aventure.

As-tu souvent douté du bien-fondé de ce projet ?

J’ai douté à fond de mes capacités et de mes possibilités de réussir jusqu’à la veille de l’ascension. Mais, au fur et à mesure, après une première tentative qui a dû être annulée à cause d’une météo très capricieuse et d’un risque élevé de chutes de pierres sur la voie, mes compétences ont légèrement augmentées, sur la glace je me cassais moins la gueule, je pouvais enquiller le dénivelé sans être exténué… Dans le regard de René, j’ai vu qu’il y croyait de plus en plus. Je me dis que ce n’est pas sans risque, mais que je pouvais m’en sortir.

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René Ghilini (photo : Richard Gaitet)

Mais si ça ne l’avait pas fait, tu aurais réagi comment ?

J’aurais été très déçu parce que le livre n’aurait pas eu la même gueule. Le récit d’une aventure qui ne marche pas, c’est moins enthousiasmant… Mais pas forcément moins intéressant sur le plan littéraire et introspectif, ceci dit.

La maison d’édition avait envisagée cette possibilité ?

A demi-mot. En tout cas, il n’était pas question, je crois, que j’y retourne une troisième fois.

Le fait qu’il y ait un livre au bout de cette expérience, ça doit beaucoup aider à trouver la force de parvenir au but.

Ça change tout. Ça aide le mental, c’est sûr. Tu es en train de vivre quelque chose que tu vas devoir consigner et que tu sais que ça va sortir dans une maison d’édition sérieuse et réputée. Ce n’est pas juste toi qui tente de te dépasser, il y a un contrat qui est signé et il faut aller jusqu’au bout.

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(Photo : Richard Gaitet)

Quand il se passe des choses pas faciles, tu peux te consoler en te disant que ce seront de bonnes pages dans ton livre.

Toutes les emmerdes donnent du relief au livre, tu as raison. Il n’a jamais été question de ne pas parler de la première fois qui n’a pas marché parce que cela fait partie intégrante de l’aventure. Ça permet d’expliquer que, quoi qu’il arrive, c’est la montagne qui décide. C’est elle qui dit « Non, là, il fait trop chaud, il y a des pierres qui tombent, il y a des blessés, c’est une saison pourrie, si tu veux continuer à tenter ton aventure, tu reviens la saison prochaine. » Le livre a pris un an de retard, mais ce n’est pas grave.

Que représente René Ghilini pour toi ?

Nous avons eu un rapport de maître à disciple. J’ai suivi avec humilité son enseignement. Ma vie était entre ses mains.

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René Ghilini (photo : Richard Gaitet)

Tu as beaucoup souffert?

Oui, mais jamais de manière insurmontable.

Quel est le moment où tu as le plus peur ?

C’est la scène d’ouverture du livre. La perte d’équilibre sur l’arête de l’aiguille du Midi. René m’a imposé cela pour voir comment je réagis au vertige, au vide et à l’effort soutenu. 

Il y a dans ton livre beaucoup de références à des écrivains qui ont écrit sur l’alpinisme. Tu as lu ces livres avant de partir vivre cette aventure ?

J’ai beaucoup lu avant et pendant. Après aussi. J’ai écrit mon livre en neuf mois. J’ai continué à lire des ouvrages de montagne ou des récits d’alpinistes pour rester dans le bain. Je voulais que mon livre soit aussi agréable à lire pour des gens qui ne connaissent rien à la montagne que pour des gens qui sont professionnels ou familiers de cette activité.

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Richard Gaitet en plein effort dans un décor somptueux (Photo : René Ghilini)

Tu es revenu changé ?

J’ai découvert que je pouvais aussi envisager des aventures physiques. J’entreprends beaucoup de choses, j’ai toujours plusieurs projets sur le feu, je suis assez actif, mais ce sont des choses qui sont plutôt intellectuelles. Là, je sais que je peux mettre en jeu mon corps. Je sais que j’ai une certaine résistance physique. Je suis moins peureux que ce que j’imaginais, donc j’ai plutôt envie d’intégrer ça à d’autres livres. J’ai découvert une extension de mes possibilités. Tu peux être généreux, voire exigeant sur la langue, travailler le style, faire des recherches et s’appuyer sur une expérience du corps extrêmement intense. Utiliser la tête et les jambes, c’est un endroit de littérature qui est magnifique.

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Richard Gaitet (photo : René Ghilini)

Aujourd’hui, tu continues le sport ?

Je pensais que j’allais parvenir à maintenir une certaine hygiène de vie, mais en toute franchise, je n’y parviens pas. J’essaie de courir toutes les trois semaines, mais c’est un peu laborieux. J’ai la flemme de m’y remettre. Ma malédiction, c’est que j’aime beaucoup trop la bière et le jambon. Je suis un bon vivant.

René Ghilini a-t-il lu le livre ?

Après mes éditrices, il a été mon premier lecteur. Son avis était le plus important pour moi. Il l’a lu hyper attentivement. Il m’a appelé un soir et il m’a dit : « Ça roule ma poule ». Il était très content. Il m’a juste fait quelques remarques hyper précises. J’ai parlé de calcaire à propos d’une paroi, il m’a dit que c’était du granit, des trucs dans ce genre… il m’a précisé qu’il y a des choses qu’il n’aurait pas racontées comme moi, mais il n’y a aucune erreur technique, ni erreur factuelle.

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Richard Gaitet au sommet du Mont Blanc. Mission accomplie! (Photo : René Ghilini)

richard gaitet,tête en l'air,paulsen,interview,mandorQuel est ton prochain projet ?

Début juillet, avec quelques amis écrivains (dont la plupart sont certainement dans cette mandorisation), nous allons refaire intégralement, à pied, la seconde fugue d’Arthur Rimbaud.

Rappelons qu’au début d’octobre 1870, alors qu’il va sur ses 16 ans, Rimbaud fuit sa ville de Charleville et une mère étouffante et prend la direction de Charleroi, en Belgique, à travers la forêt des Ardennes. Seul !

Voilà. Nous, on part de la maison de Rimbaud le 2 juillet et on a pour objectif de marcher 111 kilomètres pour aboutir à Charleroi en longeant la Meuse et en suivant au plus près le trajet de cette fugue. Ce serait beau d’écrire un livre collectif sur cette promenade. Il y aura aussi avec nous cinq personnes de Radio Nova pour prendre un maximum de son. L’idée est d’en faire un feuilleton radiophonique qui sera diffusé pour la reprise de la Book Box en septembre. L’aventure est ouverte aux auditeurs. Si vous n’avez rien de mieux à faire du 2 au 7 juillet, venez marcher avec nous !

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Le 20 mai 2018, après l'interview. #soleildanslesyeux #mercifrançois

18 juillet 2016

Richard Gaitet : interview pour L'aimant, roman magnétique d'aventures maritimes

richard gaitet,l'aimant,interview,mandorJe lis Richard Gaitet (photo à gauche, Elsa Delula) depuis son premier roman, très introspectif et pas vraiment joyeux, Les heures pâles. Puis, il y a eu un livre, trop court mais complètement  loufoque. Dans Découvrez Mykonos hors-saison, l’auteur racontait les aventures aussi tumultueuses qu’improbables de deux fêtards en goguette à Mykonos.

Je l’avais mandorisé une première fois pour ces deux romans.

Je nourrissais donc beaucoup d’espoir sur le livre qui allait venir. Et bon sang de bois, je ne suis pas déçu. Même complètement fasciné par L'aimant, roman magnétique d'aventures maritimes, ce roman d’aventure maritime délirant, fantastique, absurde, poétique…

On est dans Poe, dans Verne, dans Gaitet, c’est pareil. C’est vif, moderne, efficace, il faut juste se laisser porter par la vague, sans réfléchir. Lire à l’instinct. Une expérience littéraire unique, je vous assure.

Le 27 mai dernier, Richard Gaitet est venu à Webedia pour évoquer ce roman hors norme et essentiel.


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Gabriel est un jeune marin belge, facétieux, fort en gueule mais maladroit. Il veut apprendre à naviguer mais aussi à boire, à se battre et à aimer. Pour sa première traversée transatlantique, le voilà radio sur un cargo, d’Anvers à Buenos Aires. Hélas ! Une escale aux Açores lui révèle qu’une organisation secrète internationale vient de s’accaparer les ressources inespérées d’un recoin du pôle Sud, menaçant l’équilibre géomagnétique mondial…

Saura-t-il conjurer la catastrophe ?

Roman contemporain d’aventures maritimes, récit d’initiation tragi-comique aux accents surnaturels, L’Aimant poursuit l’histoire d’un titre méconnu de Jules Verne, Le Sphinx des glaces, qui reprenait déjà l’intrigue irrésolue de l’unique roman d’Edgar Allan Poe, Aventures d’Arthur Gordon Pym. La conclusion rocambolesque d’un mystère littéraire au long cours.

L’auteur :

Richard Gaitet est né en 1981. Admiré dans toute l’Europe pour sa pratique très personnelle du sirtaki, il anime depuis 2011 l’émission « Nova Book Box » sur Radio Nova. Son premier roman, Les Heures pâles, écrit sous le pseudonyme de Gabriel Robinson, est paru en 2013 aux éditions Intervalles.

L’illustrateur :

Riff Reb’s est né en 1960. Qualifié de « Baron du dessin » par Moebius, il est l’auteur d’une vingtaine d’albums de bande dessinée, dont une remarquée « trilogie maritime » : À bord de l’Étoile Matutine (2009), Le Loup des mers (2012, prix Fnac), Hommes à la mer (2014).

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richard gaitet,l'aimant,interview,mandorInterview :
(vignette de gauche, François Perrin)

Lors de ta première mandorisation, il y a deux ans, tu m’as parlé de ce livre. Tu en étais à la moitié de l’écriture…

Les premiers chapitres remontent à cinq ans, à peu près. J’ai mis au bon coup de collier lors d’une résidence au Diable Vauvert, il y a trois ans. Ça m’a permis de savoir que j’étais prêt à bosser au moins encore deux ans dessus. Il m’a fallu un moment pour boucler l’intrigue. J’avais lancé des pistes dans la narration, elles devaient retomber sur leurs pattes.

C’est quoi ton livre ?

Un roman d’aventures maritimes, même s’il y a de nombreux passages qui se déroulent sur la terre. Ce qui arrive lors des escales est très important. C’est aussi un roman de formation et d’initiation. Le héros à 20 ans et il arrive comme une page blanche. Il a envie d’apprendre à se battre, à tisser de fortes amitiés… il va beaucoup boire, baiser. Je raconte l’histoire d’un garçon ouvert sur le monde qui veut absorber le plus d’aventures possibles.

Je me souviens que tu m’avais dit que tu voulais faire du Jules Verne, mais avec des couilles.Félix_Nadar_1820-1910_portraits_Jules_Verne_(restoration).jpg

Les livres de Jules Verne sont sidérants sur le plan de l’imagination, des connaissances scientifiques, des informations sur les territoires, la topologie, la géologie, la zoologie… mais ses romans n’étaient pas du tout organiques. Ses personnages n’ont jamais faim et n’ont jamais de sens éveillés. C’était complètement asexué. La raison venait du fait qu’il publiait aussi dans des collections pour la jeunesse. Ce n’est pas comme ça que j’envisage les livres. Il faut que les personnages soient vivants, électriques, il faut que je sente ce qui les fait bander, ce qui leur donne de l’appétit... J’ai souhaité remettre au gout du jour tout l’élan vernien : les mystères, les voyages, les rencontres, avec des choses qui n’existent pas dans la réalité. Mais je me suis dit que tout cela devait passer par le corps. Je voulais que celui qui a lu tout Jules Verne soit désarçonné, voire en colère. Jules Verne, pour la France et pour le monde, c’est une statue du Commandeur, intouchable. Il a tellement donné à l’imagination, à l’aventure, aux romans, qu’il en est devenu magnifique. Quand je dis que ça manque d’humour, d’organique, on ne peut pas dire le contraire. On ne lui en veut pas, c’était une question de contexte et d’époque. Tout le reste est tellement foisonnant et brillant sur 50 ans de carrière et 80 romans qu’il force le respect. Aujourd’hui, on ne peut plus faire un Jules Verne au pied de la lettre, sans intégrer des éléments de modernité. J’ai utilisé différents niveaux de langage, de l’humour, de vrais personnages féminins, presque toujours absents de l'univers vernien, du sexe, des beuveries et évoqué beaucoup de thèmes contemporains.

Oui, comme l'amour, la mort, l’amitié, l'hérédité, la condition humaine, la société de consommation, l'anarchie, l'écologie, la politique, la cupidité, l'argent-roi, le besoin d'un retour aux valeurs humaines fondamentales… Ton livre oscille entre l’exactitude des positions géographiques, des faits, des situations et le fantastique, des trucs qui ne peuvent pas se réaliser.

Je considère que pour faire croire à l’invraisemblable il faut être le plus vraisemblable possible. Il faut que le cadre du délire soit rigoureusement exact et colle le plus possible à la réalité.

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richard gaitet,l'aimant,interview,mandorLa vie dans le cargo, c’est comme que tu le racontes ?

J’ai fait des demandes pour passer deux semaines dans un cargo, ça n’a pas abouti, du coup, j’ai lu énormément de récits de personnes qui ont fait des voyages en cargo, qui ont alimenté des blogs extrêmement précis sur leurs sensations…  je voulais que la tapisserie soit fiable. J’ai employé de vrais termes techniques pour que l’on puisse croire à ce que je décrivais et à la réalité de cette fiction. Je me suis beaucoup documenté aussi sur chaque escale que fait le cargo : Dakar, l’Islande, la Patagonie... Je suis parti sur le principe que si tout à l’air vrai, l’extraordinaire peut avoir lieu. Si ma réalité est fragile, on croira moins facilement à l’irréel.

Tu ne t’es jamais donné de limites pour garder une crédibilité maximale à ton histoire ?

Finalement, non. J’ai beaucoup hésité à garder la scène avec le monstre. Je me suis dit qu’à ce niveau-là de l’histoire, si les personnes sont toujours avec moi, ils peuvent accepter l’idée qu’il peut y avoir des créatures extraordinaires. J’ai voulu ouvrir mon imaginaire et accueillir tout ce qui me venait. Dès que j’allais un peu loin, je revenais vite à un cadre terrestre, terrien.

Ton livre est tellement barré que tu as dû te demander jusqu’où tu pouvais te permettre d’aller pour ne pas perdre tes lecteurs, non ?

Complètement. 100% délire, 100% fantaisie, ça n’intéresse qu’une frange microscopique de lecteurs. Personnellement, étant donné le temps que j’ai passé à écrire ce livre, j’ai souhaité qu’il y ait le maximum de lecteurs qui croient aux personnages, à l’intrigue, aux thèmes abordés, à ce que cela peut raconter du monde contemporain. Juste l’imagination, ça ne suffit pas. C’est un roman, genre noble qu’il faut servir comme un page. En travaillant sur la structure, le rythme, le montage, le récit.

Il est beaucoup question d’alcool dans ton livre, comme il en était aussi beaucoup question dans le précédent, Découvrez Mykonos hors-saison.

Je me suis demandé si ce n’était pas un marqueur de mon « œuvre ». En même temps, quel est l’autre moyen de se sociabiliser que les hommes et les femmes ont trouvé pour être ensemble ? Quand les gens sont heureux d'être ensemble, ils boivent. et ce qui leur arrive après un certain nombre de verre est souvent plus drôle, sur le plan romanesque que s’ils étaient restés à boire du thé.

Les illustrations sont signées Riff Reb’s. Comment as-tu eu cette légende du dessin ?Couv_242049.jpg

J’ai souhaité que ce livre soit dans la tradition des livres de Jules Verne, c'est-à-dire avec des illustrations en noir et blanc, légendées, qui accompagnent l'expérience de lecture. Mon éditeur a dit oui tout de suite, il a pris de sacrés risques. J’avais chez moi les deux derniers albums de la trilogie maritime absolument sublime de Riff. Étonnamment, dans ce qui était son dernier album à l’époque, Hommes à la mer, un recueil d’adaptations maritimes, il y avait une double page qui était un très beau dessin tiré du Sphinx des glaces. L’évidence s’est imposée. Je lui ai écrit un mail assez court en lui expliquant je voulais faire la suite du Sphinx, mais modernisée, contemporaine. Il m’a téléphoné deux heures plus tard. J’étais impressionné, il a quand même 25 albums dans les pattes. Il m’a dit que cela faisait des années qu’il attendait ce genre de proposition. Il m’a demandé de lui envoyer le livre. Je n’en avais écrit que 70%, mais ça lui a suffi. Il a accepté après lecture. Il a apprécié que ça parte dans tous les sens et que ce soit rock’n’roll. Je lui ai présenté mon éditeur. Nous avons convenu qu’il fasse 15 dessins pour une somme vraiment modique par rapport à son talent et sa notoriété.

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Comment avez-vous travaillé ensemble ?

De manière fantastique. Je lui envoyais les chapitres au fur et à mesure. Parfois il me faisait des retours en me disant, je suis sûr qu’il va se passer telle et telle chose dans le prochain chapitre. Une fois, ce n’était pas ça, mais son idée était si bonne que je me suis empressé de la noter pour aller dans sa direction et l’ajouter à mon roman (rires).

Ses dessins correspondaient-ils à ce que tu avais dans la tête quand tu as écrit telle ou telle scène ?

Oui, très souvent. En plus, il apporte un trait moderne et nerveux, contrairement aux gravures sérieuses et hyper minutieuses qu’il y avait dans les Jules Verne. Les illustrations vivantes de Riff sont en phase avec l’écriture. Il amène de la chair et c’est ce qu’il fallait. Ça donne de l’incarnation au projet. On était raccord sur la manière d’aborder le genre.

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Ton livre est la suite du Sphinx des glaces de Jules Verne, qui, lui-même, était la suite d’Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe.

J’ai fait une suite moins littérale. Je n’ai pas voulu raccrocher immédiatement les wagons aux deux précédents livres parce que je craignais de perdre tous mes lecteurs. Je ne voulais pas m’adresser uniquement aux fans de Verne et de Poe. Il fallait que ma propre mythologie soit mise en place, que j’ai donné de la chair à mes héros et que j’ai développé mes thématiques et ma dramaturgie. C’est la raison pour laquelle ma « suite » arrive à mi-parcours, quand tout est installé.

Tu pars du principe que tout ce qui est dans les deux livres de Poe et de Verne est vrai.

Oui, donc il existe réellement une créature minéralogique et géologique aux propriétés hallucinante, au pôle sud.

Tu ne connaîtrais pas Richard Gaitet, tu l’inviterais dans ton émission de radio ?

Si je n’étais pas moi, je m’inviterais volontiers, bien sûr (rires).

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Pendant l'interview...

Ce livre barré, il te ressemble ?

Il y a dix ans, Philippe Jaenada a dit au petit groupe d’écrivains que nous formons et que tu connais: « il faut écrire des livres qui vous ressemblent ». Il faut y jeter le plus possible de soi.

Tu l’as écouté pour tes deux premiers romans. Ils étaient des morceaux de ta vie. Là, il n’est pas question de toi.

Détrompe-toi. J’y suis tout entier.

Gabriel aurait pu être toi ?

C’est carrément un alter ego. Sans te dire lesquelles, il y a des choses dans le livre que j’ai vécues. Pour qu’un livre soit vivant, qu’il ait l’air fort et mémorable, pour faire vibrer son histoire, il faut puiser dans ses réserves personnelles, ses poches de vies, sa mémoire émotionnelle, même pour bâtir un territoire de fiction farfelu...

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Le 27 mai 2016 sur une terrasse de Webedia, après l'interview.

27 octobre 2014

Le club des cinq : Julien Blanc-Gras, Richard Gaitet, Bertrand Guillot, Guillaume Jan et François Perrin

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Openmag.jpgPour le journal Open Mag (le gratuit offert dans toutes les Fnac de France) daté du mois d’octobre 2014, j’ai voulu rendre hommage à cinq auteurs qui forment un club (sans en former vraiment). Ils s’en défendent, mais j’estime qu’ils pourraient allègrement être à l'origine d'une nouvelle école littéraire.

Julien Blanc-Gras, Richard Gaitet, Bertrand Guillot, Guillaume Jan et François Perrin sont des amis/écrivains aux tons, aux styles et aux sujets originaux et modernes. Je suis ces cinq bons vivants, pour la plupart, depuis le début de leur « carrière » littéraire.

(Et je les aime beaucoup humainement.)

Au passage, voici les dernières mandorisations de Julien, Richard, Bertrand, Guillaume et François (et la participation amicale de Philippe Jaenada.)

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18 septembre 2014

Richard Gaitet : interview pour Découvrez Mykonos hors saison

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(Photo : Blaise Arnold)

Crédit photo  Marie Planeille.jpgSon émission Nova book box est le juke-box littéraire de Radio Nova. « Une machine à lire qui balance des morceaux de littérature aussi variés, exigeants et inattendus que la playlist musicale de la station… » Du lundi au jeudi, de 22h à minuit, Richard Gaitet feuillète essais, romans, recueils de poèmes, BD et autres curiosités.

Il n’est pas qu’un excellent journaliste/animateur radio, il est également l’auteur de deux livres : Les heures pâles parues aux éditions Intervalles en septembre 2013 (sous le pseudonyme de Gabriel Robinson) et plus récemment, fidèle au même éditeur, Découvrez Mykonos hors saison.

Et c’est cette facette-là de sa vie professionnelle qui m’intéresse.

Richard Gaitet fait aussi parti d’un groupe de jeunes écrivains qui sont amis et qui se réunissent souvent. François Perrin, Bertrand Guillot, Guillaume Jan, Julien Blanc-Gras et Richard ne souhaitent pas former un groupe, ni une école, mais ils se trouvent des affinités littéraires et amicales. Et ils gèrent le Prix de la Page 111. Tous de bons vivants et de bons écrivains. Les noms importants de la littérature de demain. A mon avis.

Le 19 août dernier, Richard Gaitet est venu à l’agence pour une très longue interview.

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Mykonos, en Grèce.

Attirant chaque année près de 400 000 visiteurs, ce petit port paisible des Cyclades devient de mai à septembre un Eden touristique généreux en plaisirs universels (soleil, danse, fête, feta). Mais en mars ? Y-a-t-il seulement un club ouvert après minuit ?

Au hasard d’errances alcoolisées dans des rues blanches et désertes, deux pieds nickelés vont provoquer les dieux sans le savoir...

Entre fantaisie et comédie, cette épopée éthylique endiablée convoque aussi bien l’humour grand-guignolesque d’Hunter S. Thompson que l’art du mystère de la série Lost.

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Critiques :

Frédéric Beigbeder, Le Figaro Magazine :

 « Un pamphlet hilarant contre l’illusion hédoniste (...) Le passé pèse lourd, la crise économique n’en finit pas, seule la poésie nous venge de nos malheurs... et c’est ainsi qu’un séjour raté en mer Egée peut donner un petit bijou d’humour et de concision. »

Grazia :

« Un récit drôlissime (...) L’important quand on rate quelque chose, c’est de le faire en beauté. »

Libération :

« Un premier roman haletant où le lecteur aura toutes les peines du monde à démêler le vrai du faux et les visions d’ivrogne des véritables phénomènes surnaturels. » Sara Guillaume,

Daniel Fattore :

« Un anti-guide touristique (...) Amusant et plein de faconde hyperbolique (...) Atypique et rafraîchissant. »

François Perrin, TGV Magazine :

« Entre farce et thriller ésotérique, une passerelle est lancée. »

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Interview :

Raconte-moi ton parcours professionnel depuis que tu es arrivé à Paris.

Je suis arrivé en janvier 2004 à Paris pour travailler à Technikart. Ça a commencé par un stage de six mois qui s’est transformé en job de pigiste pendant deux ans et demi. Parallèlement, j’ai rencontré la journaliste qui a monté Standard, Magali Aubert. J’ai écrit deux papiers, puis elle m’a proposé de codiriger la rédaction. On a repensé ce trimestriel de culture et mode ensemble. Je me suis arrêté l’année dernière, mais j’ai fait ça pendant huit ans et demi. C’est le magazine à travers lequel s'est consolidée mon amitié pour François Perrin, Julien Blanc-Gras, Bertrand Guillot et Guillaume Jan. A Standard, j’ai compris mon rapport à l’information. Ça m’a aidé à me cultiver et à continuer à me nourrir de livres, de disques et de films. Comment bien en parler, aller en profondeur dans des dossiers thématiques ou de longues interviews… c’était une belle et très agréable éducation à l’information.

Pendant ce temps-là, tu as été aussi veilleur de nuit dans un hôtel deux étoiles du côté de la Madeleine.

Très peu de temps après, j’ai bossé à TPS Star. J’étais la « speakerine » de cette chaîne. Je présentais le film du soir pendant une minute trente. J’avais 100 % carte blanche. Je pouvais expliquer que le film n’était pas bien, mais qu’à un moment, il y avait une scène qui valait le coup.

Ensuite, tu as écrit deux ans pour le journal des abonnés de Canal+.

C’était très confortable parce que cela me demandait une semaine de travail par mois pour dire que le casting des films programmés était en béton armé et que la réalisation était virtuose. Ensuite, j’avais trois semaines avec un salaire assez confortable pour faire Standard.

Puis il y a l’aventure Nova...

Au printemps 2011, je reçois un coup de fil de cette radio qui cherchait de nouvelles voix masculines. Plusieurs personnes chez eux lisaient Standard et, par ailleurs, ils avaient eu vent de mon côté « cabot ». On m'a proposé de chroniquer des films. J’en ai fait quatre qui sont bien passées à l’antenne. Je suis ensuite parti avec eux couvrir le Festival de Cannes. Au retour, le directeur des programmes m’a dit qu’il avait bien aimé ce que j’avais fait. Il m’a proposé de lui suggérer de nouvelles idées d'émissions. Je lui ai soumis une dizaine de concepts qui ont tous été refusés. Et puis, un week-end à l'antenne, j'ai commencé à faire des parallèles entre la littérature et la musique. Si je dois désannoncer une chanson qui parle de rupture, est-ce que, dans ma bibliothèque, il y a une scène de rupture d'un livre que j’aime et dont je pourrais lire un paragraphe ou deux ? Après réflexion, le directeur des programmes m’a proposé d’animer du lundi au jeudi, de 22 heures à minuit, une sorte de "juke-box littéraire", qui est devenu la "Nova Book Box".

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C’est une sacrée belle école !

Je n'ai aucune obligation de suivre et de commenter l’actualité littéraire. Il faut que ce soit « le grand mix de Nova » adapté à la littérature, c’est-à-dire à toutes les époques,à tous les pays et à tous les styles, à partir du moment où ce que je lis à l'antenne correspond à Nova. Cette émission m’apporte un enrichissement extraordinaire. C’est une éducation personnelle et une formation intellectuelle permanente. Je poursuis ce que l’école ne m’a pas apporté à travers les films, les disques et les rencontres.

Te moques-tu parfois de certains auteurs ?

Non. Nous sommes dans une période de surproduction culturelle, il y a trop d’œuvres qui sortent. Quand il y a un livre-phénomène dont tout le monde parle qui me tombe des mains, je peux éventuellement en parler en des termes peu flatteurs, mais très rapidement, j’incite les auditeurs à lire autre chose. Les critiques négatives restent anecdotiques dans mon travail à Nova.

Quand on parle de livres tousles jours, qu’on est critique littéraire, est-ce que l’on flippe d’écrire et de publier des livres soi-même ?

Je ne suis pas critique littéraire. J’ai trop d’admiration pour ce travail. L'un des journalistes historiques de Nova, Rémy Kolpa Kopoul, grand passeur de musiques du monde, se définit comme « connexionneur ». Il établit des connexions entre les styles et les époques, entre autres. J’aime bien cette manière d’envisager son travail. Moi, je fais aussi des passerelles ou des collisions entre la musique et la littérature. J’aime lire des textes issus de « L’Anthologie de la subversion carabinée » de l’entarteur Noël Godin sur un instrumental hip hop de Talib Kweli, par exemple, ou essayer de déclamer en musique l’éloge funèbre d’un morpion par Théophile Gautier. Quand il y a un texte difficile, je m’amuse à trouver un moyen de le faire entendre de manière plus accessible. Mon travail est très ludique.

969356_1386939588196567_1189811420_n.jpgMais ça ne répond pas à ma question. Écrire soi-même quand on parle des livres au quotidien, ça met de la pression ?

L’accouchement de mon premier livre, Les Heures pâles, a été long et un peu compliqué, alors, je n’ai pas eu le temps de penser à d’éventuelles comparaisons ou à des jugements. Ça m’est venu quinze jours avant et quinze jours après la sortie.

Tu as mis presque six ans à l’écrire parce que c’est une histoire à 90 % autobiographique.

C’est l’histoire de ma famille et, principalement, celle de mes parents. Il m’a donc fallu un temps fou pour m’autoriser à écrire dessus. J’ai senti qu’il y allait avoir une vertu cathartique, que ça allait me permettre d’aller mieux en creusant dans l’introspection et en acceptant cette histoire de double vie de mon père. Je me suis interrogé sur le fait qu’écrire sur ce sujet était une trahison envers mes parents. Et puis, j’ai compris que j’avais le droit de raconter notre histoire. Le livre est centré sur les personnages inspirés de mes parents, certes, mais il fallait que je trouve la bonne distance et le bon ton. Avec les années et les différentes versions, je crois y être parvenu. Ce livre a mis du temps à sortir pour de multiples  raisons que je n’ai pas envie de raconter, mais du coup, la trouille d’être jugé par mes confrères n’était que secondaire.

Je crois que tu as fait lire le manuscrit à tes parents avant qu’il ne soit publié.

Oui, je voulais en parler avec eux. Ils ne se sont pas opposés à sa publication et j’ai trouvé que c’était une merveilleuse preuve d’amour de leur part.

Tu n’épargnes pas ta maman dans ce livre.

Ni plus ni moins que les autres personnes qui ont inspiré les protagonistes de cette histoire...A aucun moment je n’ai souhaité que ce livre soit un règlement de comptes. Si la colère est présente, ce n’est pas ce qui anime mon écriture. J’ai surtout voulu comprendre comment une histoire d’amour pouvait s’organiser ainsi.

Revenons sur ce qu’a fait ton père.richard gaitet,gabriel robinson,découvrez myonos hors saison,les heures pâles,nova,nova book box,interview

Il a choisi pendant dix-huit ans de ne pas dire qu’il avait quelqu’un d’autre dans sa vie avec qui il a eu un enfant. De son côté, sa femme, ma mère, a fermé probablement les yeux là-dessus. Mais pourquoi ? Que préserve-t-on en ne disant rien comme ça ? J’ai considéré que l’œuvre en elle-même valait le coup uniquement si je restituais la vérité des sentiments qui m’animaient quand je les regardais tous les deux, y compris dans les sentiments qui étaient désagréables. J’ai l’impression que les œuvres d’art qui nous marquent, ce sont celles où l’auteur s’est vraiment mis en jeu. L’idéal artistique, c’est d’y aller à 100 %.

S’interroger sur ses parents, c’est tenter de se retrouver soi-même ?

J’ai exprimé exactement comment j’ai ressenti la situation. Comment je voyais mes parents avec le positif et le négatif.J’ai voulu aller au cœur même de la vérité des choses. Ça vaut le coup de prendre un stylo pour raconter les moments heureux et ceux qui le sont moins. On se déleste de poids que l’on traîne sur son dos. Ils m’ont élevé dans la tendresse et la confiance. Je le répète, c’était de bons parents et je ne les changerais pour rien au monde, mais ils ont fait des choix que je ne comprends pas et qui ont des conséquences sur la personne que je suis aujourd’hui. Au fond, je m’interroge sur qui sont ces parents qui m’ont élevé.

Ce livre a-t-il déclenché des choses dans ta famille ?

Ce serait prétentieux de ma part de supposer que ça a arrangé les choses, mais ça a fait circuler de la parole. Ça me paraît fondamental.

levin.jpgJ’ai trouvé une certaine forme de sagesse et de philosophie dans ce livre.

Si c’est vrai, c’est magnifique. J’ai trouvé le ton de mon livre en lisant John Fante, c’est d’ailleurs pour cela qu’il est encadré de deux de ses citations tirées du Vin de la jeunesse. Dans ce livre, il arrive à parler de son enfance misérable d’immigré italo-américain, fils de prolo. Cinq dans une petite maison, pas de chauffage, le père volage, la mère qui gueule. Il arrive à raconter ça avec un humour, un détachement, une vérité impressionnants. Ce n’est jamais pathos alors qu’il parle quand même de gens qui crèvent la dalle. J’ai voulu tout dire sur mon histoire familiale complexe, en gardant l’humour, en restant près des sensations, avec de la lumière.

Tout est une question de dosage dans l’écriture ?

Pour créer la vérité dans les sentiments, dans les situations et dans les dialogues, ce n’est que du dosage. Quel mot enlèves-tu ou ajoutes-tu ? Jusqu’où vas-tu avec les palettes d’émotions ? Est-ce que je dois être drôle, un peu, beaucoup, ou triste, un peu, beaucoup…

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Tu viens de sortir un livre complètement différent. Un livre de voyage-fantaisie surréaliste, Découvrez Mykonos hors saison.

Je précise que j’ai écrit Mykonos pendant que j’écrivais Les Heures pâles. Je me suis mis à raconter cette histoire en 2009, en revenant d’une semaine à  Mykonos, en mars, avec un pote. On a vécu grosso modo ce qui arrive aux deux protagonistes dans le livre. On pensait s’amuser beaucoup, rire, danser, s’éclater… mais tout était fermé à cette période-là. Il faisait mauvais en plus. Réflexe journalistique, j’ai décidé de poser des questions aux habitants, comme le patron de l’hôtel et celui du bar. Tous les lieux, les personnages évoqués, les propos tenus par les uns et par les autres sont vrais. J’étais tellement impatient de partager cette expérience et nos aventures rocambolesques que j’ai écrit ce petit livre en trois semaines. Je voulais juste le faire lire à mes potes pour les amuser. Puis, quand même, je me suis dit que cette histoire vécue était attrayante et assez drôle. J’avais envie d’un contraste. Le publier me permettrait de sortir de ce premier livre un peu lourd et élargir le spectre des possibles en racontant d’autres types d’histoires. De fil en aiguille, je corrige un peu le texte et je l’ai proposé à Armand de Saint Sauveur, mon éditeur. Il l’a accepté et l’a publié neuf mois après Les Heures pâles.Passer d’un drame familial à une comédie insulaire, je trouvais le contraste intéressant. Ces deux livres mélangés, c’est un peu ce que j’aimerais faire dans ma vie d’auteur.

Dans ce livre rythmé, il ne se passe pas grand-chose et pourtant, il se passe plein de trucs.

Je raconte comment on passe à côté de quelque chose et comment on espère que quelque chose va arriver.

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Tu as réellement pissé sur une église ?

Oui. Je n’en pouvais plus. J’avais trop bu.

Contrairement à ce qui arrive à tes héros, les dieux ne t’ont pas puni pour ce sacrilège.

 Pas encore, mais peut-être que la malédiction va s’abattre sur moi dans les jours prochains.

Tu crois en ces choses-là ?

Non, je suis agnostique.Je ne me reconnais dans aucune religion et dans aucun texte liturgique, mais je trouverais trop triste qu’il n’y ait que nous. J’aime bien supposer qu’il y a une couche supérieure qui nous échappe complètement. J’aime aussi l’idée que tout n’est pas qu’une succession de hasards et de coïncidences. C’est une hypothèse qui me plaît.

richard gaitet,gabriel robinson,découvrez myonos hors saison,les heures pâles,nova,nova book box,interviewTu te diriges vers où dans la littérature ?

Ça fait deux ans que je travaille sur un roman d’aventures maritimes, à la Jules Verne. Je raconte la première traversée transatlantique d’un jeune matelot belge, à notre époque, entre Anvers et Buenos Aires. Cette traversée va mal tourner. Il va être amené malgré lui à déjouer un complot international jusqu’en Antarctique. Je suis à peu près à la moitié du livre et je me demande si je vais arriver à mes fins (rires). Je sais où je vais. J’ai la structure en tête, je vois les enjeux, les motifs, le thème, mais comme c’est 100 % fictionnel, je peine un peu. Je n’ai jamais mis les pieds sur un cargo, je ne suis jamais allé en Antarctique, je ne connais rien à la mer. Je me documente donc beaucoup. Je restitue des sentiments que je connais au narrateur. Je mets un peu de moi chez lui pour alimenter le personnage. Il y a de la pantalonnade type Mykonos et progressivement, il y a un sous-texte entre le héros et sa famille qui noircit un peu l’ensemble. J’en suis à me demander si cela peut cohabiter. Je réfléchis là-dessus.Dans un livre, peut-il y avoir vraiment des scènes comiques et vraiment des scènes dramatiques ? Je me demande si je ne vais pas devoir faire des choix assez tranchés. En gros, j’aimerais écrire du Jules Verne en rigolo. Très légèrement scientifique et beaucoup humoristique et sexué.

Sexué ?

Ça m’étonne beaucoup, mais il n’y a pas de couilles dans Jules Verne. Cela dit, ça s’explique. Son éditeur lui demandait de fournir des romans très souvent et il souhaitait les vendre au plus grand nombre. Pour toucher toutes les tranches d’âge et en particulier les adolescents, au nom des bonnes mœurs, il n’y avait pas de scènes de sexe. Ce qui reste étonnant... dans un livre d'aventure.

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De gauche à droite : Richard Gaitet, Julien Blanc-Gras, Guillaume Jan, Bertrand Guillot et François Perrin. (Photographie : Marie Planeille)

Bon, on va parler de la bande que tu formes avec Bertrand Guillot, François Perrin, Guillaume Jan et Julien Blanc-Gras. Vous avez créé une école ?

Quand j’ai dit à Julien que je te voyais aujourd’hui, on a réfléchi. On s’est demandé quels étaient les points communs entre nous cinq. On a trouvé plusieurs choses. Déjà, il y a l’humour. Dans des livres aussi différents que Paradis avant liquidation de Julien et Bois sans soif de François, des livres qui n’ont rien à voir dans leur propos, il y a la couleur humoristique qui est intégrée. Il y a aussi toujours, en toile de fond, une vigilance à ne pas apparaître comme des donneur de leçons. On restitue un voyage au Congo, l’intérieur d’un bar, Mykonos vide, mais sans avoir l’air de dire que notre avis est plus important que les autres. Il y a également, il faut savoir le reconnaître, l’alcool comme moteur narratif éventuel, et une sérieuse parenté avec Philippe Jaenada qui est notre maître à tous. Notre grand samouraï. Nous tous, à des degrés divers, on se réclame de lui.

J’ajoute que je trouve cette bande d’une grande humanité.

C’est pour ça que je suis heureux de les avoir choisis comme copains et que ce soit réciproque. Depuis que je suis ami avec eux, je suis content de constater à quel point ils sont attentifs aux autres. Ils savent écouter et regarder. Il n’y a aucune compétition entre nous, juste une émulation. Moi je retiens des leçons des avancées des autres.

Pourquoi ne voulez-vous pas officialiser votre bande ?

Que des gens très renseignés comme toi se penchent dessus, essaient de trouver des points de convergence entre nous est déjà extraordinaire. Nous, on n’y a pas réfléchi. Je suis toujours un peu méfiant sur le côté : « Regardez comme notre mouvement qui n’en est pas un est original et brillant. » Mieux vaut continuer à écrire des livres et à être attentifs envers les uns et les autres, ainsi qu'au monde qui nous entoure.

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Après l'interview, le 19 août 2014.