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11 novembre 2017

Philippe Jaenada : interview pour La serpe

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Le prix Femina 2017 a été décerné le 8 novembre 2017 à Philippe Jaenada (déjà un peu mandorisé là) pour son roman La serpe (Julliard). Il a élu au 5e tour par 6 voix contre 4 à Véronique Olmi (Bakhita, Albin Michel). Après La petite femelle, son précédent roman où l'écrivain-justicier réhabilitait Pauline Dubuisson, condamnée lourdement en 1953 pour le meurtre de son petit ami sans bénéficier de circonstances atténuantes, Philippe Jaenada s'est cette fois penché sur un triple meurtre commis à coups de serpe dans un château de Dordogne en octobre 1941. L’accusé numéro 1 est Henri Girard, connu sous le nom de Georges Arnaud, l’auteur de Le salaire de la peur.

Deux mois auparavant, le 7 septembre 2017, pour Le magazine des loisirs des magasins Auchan (daté des mois de septembre/octobre 2017) et pour Les chroniques de Mandor, Philippe Jaenada m’a donné rendez-vous dans son fief, Le bistrot Lafayette.

Et pour la première fois, le petit-fils d’Henri Girard, Emmanuel Girard, a accepté de donner son point de vue sur le livre et sur son auteur. Il nous a donc rejoints, avec son propre fils, Simon

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philippe jaenada,la serpe,prix féminaBonus mandorien (avec, je vous préviens, un peu de spoil dedans)

Aurais-tu aimé être pote avec Henri Girard ?

Oui. Je pense que c’était un bon gars au départ. Il était plutôt timide et contrairement à ce qu’on a dit, il était très féministe. Dans la deuxième partie de sa vie, il était carrément altruiste. A partir des années 60, il arrête d’écrire des romans pour mettre toute son énergie à défendre des gens injustement attaqués. Il était très impressionnant, il faisait très peur, disons qu’il n’avait pas un visage avenant, mais il était d’une très grande gentillesse.

Revenons à toi, un instant. Ta vie professionnelle te convient-elle comme elle est ?

Oui, parfaitement, car elle est simple. Je bosse à Voici, je fais les cinq pages de potins de chaque numéro, et j’écris des livres sans aucune pression.

Pourquoi continues-tu à écrire pour Voici ?

Grâce à ce travail que j’ai depuis 20 ans, je garde un équilibre financier. Si j’étais sûr que tous mes prochains livres se vendent autant que « La petite femelle » (plus de 150.000 exemplaires), je pourrais arrêter, sauf qu’on n’est jamais sûr de rien. Là, si je vends cinq exemplaires de La Serpe, je peux continuer à vivre normalement.

(A ce moment, là, Emmanuel Girard, petit-fils du héros du livre de Philippe Jaenada, Henri Girard, nous rejoint. Le fils d'Emmanuel, Simon, aussi).

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Emmanuel Girard, Simon Girard et Philippe Jaeanada.

Philippe Jaenada : Manu, tu peux répondre à François, mais n’oublie pas que c’est moi la vedette.philippe jaenada,la serpe,prix fémina

Vous avez lu le livre, je suppose ?

Emmanuel Girard : Oui, j’ai même eu l’honneur de le lire en premier. J’ai évidemment adoré.

Vous l’avez « harcelé » 10 ans pour que Philippe accepte de parler de votre grand-père. Vous devez être content que ce soit fait.

Emmanuel Girard : J’étais effectivement un peu lourd pour qu’il accepte de se pencher sur le cas de mon grand-père. Je connais Philippe depuis longtemps, j’ai lu ses livres, je connais donc ses qualités d’écrivain.  C’est quelqu’un qui analyse beaucoup, qui cherche à comprendre. Je sentais que ce serait une bonne création au final.

Philippe m’a dit qu’il n’aurait jamais pu écrire ce livre s’il avait été convaincu que votre grand-père était coupable.

Emmanuel Girard : J’étais sûr de mon fait. Mon grand-père a passé la deuxième moitié de sa vie à aider les autres, à combattre les injustices, alors, je ne le croyais pas coupable. Je savais que Philippe, avec sa manière d’enquêter, allait finir par s’en rendre compte. Tout était à charge contre lui lors du procès, je savais que la première impression de Philippe allait rejoindre le sens de tout le monde, mais j’étais certain que derrière, il allait  prouver le contraire.

Dans la première partie du livre, il n’est pas tendre avec votre grand-père.

Emmanuel Girard : Philippe est dans le sens de l’instruction. Mais, je savais que ça allait être contrebalancé par son enquête à lui.

Vous avez lu ce livre comment ?

Emmanuel Girard : Lire un livre sur son grand-père n’est pas anodin. Philippe m’a appris des tas de choses que je ne savais pas sur ma famille, sur cette histoire dans laquelle je n’étais jamais vraiment rentré. Mon grand-père, que j’ai connu de son vivant, n’en avait jamais parlé. Il avait fait une croix sur ce passé. C’était très douloureux pour lui. Dans la famille, on ne savait rien sur son histoire à lui et ce qu’il s’était réellement passé ce fameux soir de tuerie. J’ai lu le livre de Philippe en me focalisant sur les faits. Je n’étais pas dans la lecture « détente ». Je suis ravi car ce livre est hyper fort. Il a raconté des choses sur la relation père-fils magnifiques.

L’acte d’écrire ce livre vous a touché ?

Emmanuel Girard : Très profondément. D’ailleurs, j’ai dit à Philippe que c’était un moment formidable de ma vie. J’ai l’impression que ce livre règle les choses, réhabilite mon grand-père. C’est le seul à avoir essayé. Notre famille a gagné un truc très fort dans cette histoire. Après avoir lu ce bouquin, je ne vois pas comment on peut encore avoir le moindre doute sur son innocence. 

La thèse finale émise par Philippe, qui n’est pas la version officielle, vous convient-elle ?

Il y a pas mal de points dont parle Philippe qui donnent à réfléchir. Je ne suis pas loin de penser que sa thèse est la bonne.

Vous avez connu votre grand-père jusqu’à l’âge de 19 ans.

Je n’ai jamais eu de grandes conversations avec lui, d’ailleurs, c’est quelqu’un qui ne parlait pas beaucoup. Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir eu certaines discussions.

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Emmanuel Girard, Simon Girard et Philippe Jaeanada.

philippe jaenada,la serpe,prix féminaIl était comment avec vous Henri Girard (photo à gauche)?

Ce n’était pas un grand-père classique, mais il était sympa. Je me souviens qu’à 10 ans, il était venu à Noël. Avec mes deux sœurs, il nous a emmenés dans un magasin et nous a dit de choisir tout ce que l’on voulait. Sans modération. Je l’ai connu généreux.

Philippe Jaenada : Tu me disais qu’il te faisait un peu peur.

Emmanuel Girard : Il était assez impressionnant physiquement, même s’il était tout fin. Il était assez marqué. Je ne le connaissais pas bien. C’était pour nous l’écrivain au passé mystérieux et il y avait tout de même une distance entre nous.

Philippe Jaenada : Il a quand même abandonné ton père…

Emmanuel Girard : Encore une fois, c’est la vie de chacun. Quand on a vécu ce qu’il a vécu, que vais-je juger ? Il abandonne mon père à six mois. Il était certainement dans un mal-être incommensurable.

Il n’a choisi que des femmes chiantes dans sa vie.

Emmanuel Girard : Il a eu des carences affectives, cela a forcément tronqué sa relation avec les femmes. Ce qui est certain, c’est qu’il ne savait pas les choisir. Elles étaient très belles, mais elles étaient des bourriques. D’ailleurs, mon père faisait des choix similaires.

Qu’est-ce qui plaisait aux femmes chez lui ?

Philippe Jaenada : Il avait l’air sérieux, inquiétant, sûr de lui. Les femmes adorent cela.

Emmanuel Girard : J’ajoute qu’il était intelligent et charismatique. Et puis, il a souvent eu  beaucoup d’argent, il ne faut pas mésestimer ce détail.

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Henri Girard (alias Georges Arnaud).

Moi, en lisant le livre, j’ai ressenti beaucoup d’affection pour cet homme-là. Il était ce qu’il était, mais il était libre. Il faisait ce qu’il voulait.

Emmanuel Girard : C’est vrai que quand tu vois les romans que Philippe a écrit sur Sulack, Pauline Dubuisson et sur mon père, à chaque fois, tu réalises qu’il arrive a créé de l’affection pour les personnages.

Philippe Jaenada : Avec ton grand-père, c’était plus dur. Ce n’était pas gagné.

Emmanuel Girard : Oui, mais tu y es parvenu avec brio.

Philippe, je suis sûr que tu t’es amusé à le rendre antipathique dans la première partie du livre.

Philippe Jaenada : Je voulais refléter ce que je ressentais de lui au début. C’est vrai que j’ai tout fait pour qu’on ne l’aime pas et qu’on pense qu’il était rréellement coupable.

Emmanuel, avez-vous quelque chose d’Henri Girard dans votre personnalité?

Je ne sais pas. Philippe, en creusant tout ça, m’en a appris beaucoup sur lui et ma famille, ça m’a ramené à une compréhension et une explication de ce que je suis. Quand tu n’as pas tes racines, quand on ne t’explique pas d’où tu viens, tu as une façon de réagir par rapport aux choses que tu ne sais pas toujours bien comprendre.

Philippe Jaenada : Lors de diners chez toi, quand d’une manière ou d’une autre on attaque ton grand-père, tu peux devenir mauvais.

Emmanuel Girard : Comme mon grand-père, l’injustice me fait réagir au quart de tour. Mes sœurs aussi sont comme ça.

Toute votre famille a lu le livre ?

Quasiment. Ils ont tous apprécié et ils remercient Philippe pour les mêmes raisons que les miennes. Seule la fille d’Henri, Catherine, n’a pas réussi à le commencer. Elle a du mal…

Vous avez aidé Philippe ?

Emmanuel Girard : Mais c’était impossible de l’aider. Il en savait bien plus que moi.

Philippe Jaenada : Bien sûr que tu m’as aidé.

Emmanuel Girard : Je lui ai raconté ce que je savais, pas grand-chose, et ce qui se disait dans la famille. Non, franchement, Philippe, ton travail a été phénoménal. Merci encore !

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A l'issue de l'interview, avec Emmanuel Girard, Simon Girard et Philippe Jaeanada, le 7 septembre 2017.

28 décembre 2013

François Perrin (et Philippe Jaenada): interview pour Bois sans soif

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François Perrin n’est pas mon meilleur ami. Je n’ai d’ailleurs pas de meilleur ami. Mais François Perrin est une personne que je prends beaucoup de plaisir à voir. Un type rare que je vois rarement.

Nous nous connaissons depuis 2006 ou 2007, je ne sais plus bien, mais ce dont je suis certain, c’est que j’ai toujours été impressionné par sa personnalité brillante et par sa façon d’écrire les choses, qui ne l’est pas moins.

Je fais partie d’une petite communauté de personnes qui incite François Perrin à publier un livre depuis longtemps. C’est fait aujourd’hui. Il était temps. Il se pourrait bien que nous l’ayons eu à l’usure…

Si j’affirme que Bois sans soif est un livre sur les barmans, les bars et les personnes qui s’yfrançois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor rendent, c’est que je n’ai rien compris à ce livre.

C’est bien plus que cela. Il s’agit d’un ouvrage poético-philosophique sur l’espèce humaine.

Carrément.

Pour parler de ce livre, le 16 décembre dernier, j’ai demandé à François Perrin de me rejoindre dans un bar (ça tombe bien !) du 10e arrondissement. C’est déjà compliqué d’interviewer un ami, mais quand cet ami fait le même métier que toi, journaliste culturel, ça ne facilite pas la tâche. Disons que la pression était là. (Dans la tête et sur la table).

Cerise sur le gâteau, j’ai demandé à l’un de mes écrivains préférés, Philippe Jaenada, de nous rejoindre une demi-heure après le début de l’entretien (pression supplémentaire).

Hips!

Philippe Jaenada est le préfacier du livre de François Perrin. Mais pas que.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor4e de couverture de Bois sans soif :

« Il m’en avait fallu du temps, avant de comprendre de quel bois j’étais fait, et quel serait son usage le plus approprié. »

Au moment de se choisir un avenir, le narrateur de Bois Sans Soif pousse la porte d’un bar. Et se découvre plus qu’un métier, une vocation. Tout l’attire derrière le zinc : le mystérieux bouton qui ouvre la trappe menant aux boissons, les recettes des cocktails, les manettes délivrant la bière pression…

Ce cockpit le laisse rêveur. Il devient donc barman pour dix ans et réalise bien vite que cette profession est le meilleur poste avancé pour comprendre ses contemporains, pour vivre parmi eux et les écouter en passant inaperçu.

Ce qu’il appelle les superpouvoirs de Barman, des qualités que l’homme derrière le bar développe plus vite que celui accoudé face à lui. Bois Sans Soif fait le récit de ces années de bar, dans un style précis, humain, parfois lyrique.

Comme le souligne Philippe Jaenada dans sa préface, « on s’enivre d’une écriture magnifique, à la fois fluide et forte, toujours en équilibre. On y apprend surtout, avec l’impression distrayante d’observer simplement une maquette, vue d’en haut, un petit bistrot avec des petites personnes dedans, on y apprend surtout ce qu’est la vie sur terre. »

L’auteur :

Riche d'une solide expérience dans la limonade, François Perrin est aujourd'hui journaliste (Ce soir (ou jamais !), Standard, Le nouvel observateur, TGV Magazine...). Bois Sans Soif, paru aux éditions Rue Fromentin, est son premier roman.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorInterview :

Nous étions quelques-uns à te supplier de publier un livre un jour, tant nous aimions ta plume. Pourquoi t’es-tu lancé dans cette aventure juste aujourd’hui ?

Je ne voulais pas forcer les choses. Je fonctionne énormément sous contrainte, que ce soit pour l’écriture ou pour la plupart de mes autres projets. Là, j’attendais simplement qu’un éditeur me demande de le faire concrètement. De manière très présomptueuse, je ne voulais pas partir moi même en quête d’un éditeur. Je me disais aussi que si ça ne sortait pas, ça ne sortait pas… et que ce n’était pas grave.

Ce texte est-il complètement inédit où tu t’es servi dans des textes antérieurs ?

Il y a des textes que j’ai écrits sur des sujets environnants dans différents blogs. C’était des réflexions générales sur les bars, sur des différents types d’alcool. J’avais donc des textes épars. Je n’avais pas de liants et je ne savais pas si j’avais envie d’en avoir. Au détour d’une discussion en marge d’un salon du livre, le Festival Etonnants Voyageurs, j’ai discuté avec les éditeurs de mon camarade Bertrand Guillot, Jean-Pierre Montal et Marie Barbier. Au fur et à mesure de la conversation, très alcoolisée d’ailleurs, j’ai développé des théories que je n’avais pas développées dans mes différents textes sur le rôle social du barman et son rôle fantasmé, voire sublimé. Pendant cette conversation éthylique généralisée, ils ont trouvé mon discours super.  Un peu plus tard, les effets de l’alcool envolés, ils se sont demandé ce qu’ils pourraient faire d’un livre avec un thème pareil. Ils ont fini par me tester en me demandant de travailler deux chapitres sur une communauté d’origine étrangère parisienne. Moi, j’ai bloqué sur mon idée originale et je leur envoyé un texte sur un bar tenu par un membre de la communauté en question. Ils ont compris et ont laissé tomber leur enquête initiale. Ils m’ont demandé de leur proposer un texte à moi sans garantie d’être publié. J’ai envoyé ce texte et l’éditeur à trouvé ça suffisamment honorable pour être publié. Il y a eu des corrections massives complètement justifiées. J’ai retravaillé l’ensemble.

Cela fait quelques années que je sais que tu écris sur les barmans et sur les bars, mais je françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorn’avais  aucune idée précise de la façon dont tu allais traiter le sujet. Je ne pensais pas que ça allait être des « Brèves de comptoirs » bis, mais pas un texte si pointu et philosophique sur l’étude de tes contemporains.

Mon livre, si je dois  le synthétiser, est un roman théorique. Il y a une volonté d’écriture réellement littéraire et de l’autre côté, une vraie théorie avec des typologies de bars que l’on découvre grâce au parcours original d’un homme qui est passionné par ce genre d’établissements, leurs fonctionnements et les gens qui s’y réfugient.

Pour toi, un barman est un super héros. Il a plein de pouvoirs que n’a pas le quidam moyen.

J’ai bossé près de 10 ans dans des bars assez différents et je me suis rendu compte d’une chose : parmi tous les métiers que j’ai exercés, je ne me suis jamais senti aussi investi, au sens physique et sensoriel du terme, que derrière un bar. J’avais l’impression d’avoir des pouvoirs hyper sensoriels. La vision périphérique, par exemple, qui permet d’avoir des yeux dans le dos et de tout voir partout en même temps. Il y a aussi l’oreille à pallier qui permet de suivre trois conversations en même temps, tout en prenant une commande sur le côté et en ayant une partie du cerveau concentré sur tout ce qu’il se passe dans la salle. Ces super pouvoirs-là sont des exagérations de choses réelles existantes en termes de sens et de rapport à l’espace et à la physique.

Ton écriture est exigeante, sans concession à la facilité. N’as-tu pas peur de te priver d’une partie d’un éventuel lectorat ?

Peut-être… et sans doute, d’ailleurs. Pour être tout à fait honnête, il y a des gens, au bout de trois pages, ils vont comprendre que ce n’est pas pour eux. Mais depuis toujours j’écris comme ça. Quand j’écrivais sur les blogs on me reprochait d’écrire trop long, mais c’est comme ça que j’écris et c’est comme ça que je suis content de mes textes. Certains étaient énervés par mes digressions, car ils se demandaient si j’allais arriver quelque part. Je ne sais pas écrire autrement. Pour ce livre, en tout cas, j’avais envie d’écrire un texte littéraire. L’enquête journalistique, le « grand roman » avec une écriture exigeante et le livre drôle et pétillant ne se rencontrent jamais habituellement. C’est ce que j’ai tenté de réunir.

Tu es journaliste et critique littéraire… y avait-il de ta part une crainte de ne pas être à la hauteur ?

 Quoi que l’on fasse comme métier, il faut toujours se poser la question de la légitimité. Je maintiens aujourd’hui qu’en tant que critique littéraire, si je ne  me pose pas tout le temps cette question de légitimité, je n’ai pas à faire ce travail. Je ne connais pas tous les livres de la planète, même pas tous ceux de la rentrée littéraire, je sais qu’il y a des gens qui sont plus cultivés que moi, qui sont meilleurs lecteurs que moi, cela dit, j’essaie de faire au mieux et d’être intègre. À partir de là, c’est vrai que si je me lance dans un travail d’écriture, le but du jeu n’est pas de torcher un petit livre et d’attendre d’éventuels retours d’ascenseur.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorÀ qui s’adresse ce livre ?

La population que j’ai fréquentée dans les bars et à laquelle je rends hommage dans le texte et en remerciement à la fin du livre ne sera pas spécialement les lecteurs les plus intéressés par ce livre et les plus visés. S’ils le lisaient, ils pourraient même trouver inconséquente ma démarche de m’autoriser à raconter ça tranquillement, alors que c’est leur métier et leur vie. Je n’ai pas la même trajectoire qu’eux, donc je suis un coucou dans un nid. J’ai piqué leur place, je raconte tout et après, je me barre. Sinon, je ne sais pas à qui s’adresse ce livre. Je n’ai pas de réponse exacte.

Tu as été barman pendant une période de 10 ans… tu dis que c’est le poste idéal pour observer ses contemporains. Le barman, selon toi, doit être caméléon. Il doit devenir ce que les consommateurs voudraient qu’il soit.

Je ne sais pas si c’est le cas de tous les barmans. Pour moi, et j’ai pratiqué ce métier ainsi, un barman doit être un exécutant idéal. Il est fondamental de pouvoir servir au mieux. Il doit être le majordome idéal. Pour ça, il faut être ce que les gens veulent que l’on soit et presque, au bout d’un moment, réussir à précéder, à deviner ce qu’ils veulent que l’on soit pour l’être. Du coup, c’est une dilution d’identité totale. Par exemple, si quelqu’un veut un abruti derrière le bar pour briller auprès de sa petite amie qui l’accompagne, moi, je veux bien jouer le jeu. Ça ne me dérange pas. Et au contraire, s’il veut un type un peu cultivé, je peux aussi tenir ce rôle. Je ne suis pas du genre à vouloir briller… je préfère lustrer les autres.

Aujourd’hui, quand tu es dans un bar, observes-tu toujours les barmans?

Pendant très longtemps, j’ai regardé les barmans ou les employés de bar de manière très envieuse, ce qui m’a poussé à le devenir moi-même. Il y a des moments, j’avais très envie, métaphoriquement bien sûr, de les assommer et de prendre leur place. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, car j’ai eu mon expérience personnelle dans ce milieu, mais mon œil d’expert sait apprécier ceux qui font bien leur boulot. Être bon ne veut pas dire être servile. Il y a des gens qui sont faits pour ça ou pas. Je le sens immédiatement.

Comment peut-on dire qu’un bar est le meilleur endroit pour étudier ses contemporains, alors que ceux qui s’y trouvent sont souvent dans un état d’ébriété avancée?

D’abord, ils ne boivent pas tous de l’alcool. Et ceux qui en boivent sont-ils tous moins naturels que les personnes sobres. Juste, ils ont un autre masque. J’ai toujours pensé que le bar est le seul endroit dans lequel on peut croiser tout le monde. Je persiste à dire qu’en terme qualitatif et quantitatif, un bar est le meilleur poste du monde pour observer l’être humain.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorFaut-il être un peu schizophrène pour faire ce métier ?

Non, je ne crois pas. Dans mon cas, je suis bien dans mes baskets, et je ne suis pas dans le questionnement permanent sur moi-même. Je n’ai pas une identité puissante, j’ai juste une identité fluctuante, mais par jeu. Tu vois, toi qui me connais depuis longtemps, tu sais bien que j’adore changé de coiffure de manière parfois radicale, de porter la barbe, de l’enlever… ça fait partie de ce jeu. J’ai toujours un côté monsieur Patate.

Philippe Jaenada arrive à ce moment-là. François est à moitié étonné.

Quelle surprise, Philippe Jaenada, ici ! Bon, tu t’en doutais François ?

François Perrin : la semaine dernière, quand tu m’as imposé le jour, le lieu et l’heure pour ce rendez-vous, pas très loin de chez Philippe, j’y ai pensé. Mais hier, je l’ai vu quand je lui ai dit que je te voyais, il a parfaitement bien joué le rôle du type pas au courant. Et j’ai fini par douter. On parlait du jeu et de la dissimulation, bien joué Philippe !

Pourquoi as-tu choisi Philippe comme préfacier ?

François : C’était une évidence totale. J’ai rencontré Philippe quand j’ai commencé à être critique littéraire et tout de suite, il s’est passé quelque chose entre nous. C’était l’évidence. On est devenu des amis immédiatement. Quand j’ai fait lire mon texte à Philippe, il m’en a fait un retour plutôt enthousiaste. Ce n’était pas du tout dans le but de lui demander de faire une préface, car nous ne savions pas que nous allions en faire une.

Philippe, tu l’as écrit, tu n’aimes pas les préfaces et tu ne vois pas à quoi ça sert.

Philippe Jaenada : Je ne sais effectivement pas à quoi ça sert et je ne suis pas un très bon préfacier. Mais un livre sur les bars écrit par François Perrin, alors que je suis le plus grand spécialiste mondial de ce domaine et que François est mon pote, si ce n’est pas moi qui écris la préface, je meurs…

Tu dis à un moment que tu aimes les bars, les livres et François Perrin, enfin, la notion de François Perrin.

Philippe : En fait, François, c’est vraiment mon super pote, mais je ne voulais pas l’indiquer dans la préface… j’ai minimisé notre amitié. Je suis incapable de dire non à ce type-là, de toute façon. Mais, j’insiste sur le fait que j’ai lu ce livre en baignant dans un sentiment d’aise et de béatitude.

François, tu as profité de votre amitié pour qu’il te préface ton livre ? Ce n’est pas joli, joli…

François : Mais, je suis une énorme crevure, je me sers des gens.

Philippe : Ha ha ! Mais, il ne savait pas que je n’aimais pas les préfaces et que je n’en écrivais jamais.

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Pendant l'entretien, le 16 décembre 2013.

Tu expliques dans la préface que c’est une sacrée responsabilité d’écrire une préface.

Philippe : Dans le cas présent, j’ai eu peur d’écrire une mauvaise préface. Peut-être est-ce renforcé parce ce que nous sommes amis. Je n’aime pas la notion de préface parce que soit c’est pour conseiller les gens de lire le livre qu’ils ont déjà entre les mains, soit les préfaciers dévoilent le contenu du livre et je ne vois pas l’intérêt. J’ai toujours estimé qu’écrire une préface est inutile, sauf pour se mettre en valeur. Moi, j’ai essayé de ne pas tomber dans ses écueils.  Mais je voudrais insister sur le fait que je suis très fier d’être dans ce livre. Mais vraiment ! Je ne savais pas que mon nom allait être sur la couverture, mais j’en suis très honoré.

Je me suis régalé à lire ta préface Philippe, je t’assure. J’ai souvent ri… l’humour étant l'une de tes marques de fabrique, ça ne m’a pas étonné.

Philippe : Il n’y a aucune prétention dans ce que j’ai écrit, je sais bien que ce n’est pas ma préface qui va faire que les gens vont continuer à tourner les pages. Comme tu l’as remarqué en la lisant, ce n’est pas une synthèse du livre, je dis juste que c’est un super livre et que je l’adore.

Oui, mais à ta manière. Qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans le livre ?

Philippe : En dehors du fait que je retrouve un univers que j’aime, c’est le côté symbolique. Quand il décrit les bars et les bistrots, c’est comme s’il décrivait toute une ville ou toute une planète.

Quand François t’a fait lire son manuscrit, n’as-tu pas eu peur d’être déçu ?

Philippe : On a toujours peur de ça quand on a un ami ou quelqu’un qu’on aime bien qui nous fait lire un texte. D’ailleurs, il y a plein de gens que j’aime bien et dont je n’aime pas les livres. Si ma mère écrivait un livre, ce serait nul, ce n’est pas pour autant que je n’aimerais plus pas ma mère. Je dissocie les deux. Mais, là, je t’avoue que j’avais très envie que ce soit bien. J’aurais été emmerdé d’être déçu. Quand tu as été sincère dans un livre, si on te dit « je n’ai pas trop apprécié », c’est comme si on te disait, « je ne t’aime pas trop ». Ça m’aurait embêté d’être obligé de dire ça à François.

T’attendais-tu à un livre comme ça ?

Philippe : Je ne savais pas à quoi m’attendre. Soit à ça, soit à un livre plus léger et rigolard. Tu n’es pas sans savoir que l’écriture de François a deux côtés. Un côté très désinvolte, très léger, quand on s’écrit des mails par exemple et un côté plus travaillé, plus sensible, plus recherché dans ce qu’il écrit de manière plus officielle dans les blogs ou dans les différents magazines auxquels il collabore. Ce que j’admire dans ce livre, en dehors de ce que cela dit, c’est l’absence complète de compromission. Ce n’est pas un livre hyper grand public. La manière dont c’est écrit est très intègre. Je lui ai même dit qu’il y a des moments un peu risqués. Parfois, c’est même ardu, hermétique, alors qu’il aurait pu s’assouplir ou adoucir son texte pour que ça touche plus de gens. Je l’admire aussi pour ça.

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Tu vas beaucoup dans les bars toi aussi. Fais-tu comme François, observes-tu la « population » qui y règne ?

Philippe : D’abord, je veux souligner que je suis d’accord avec tout ce qu’il a écrit sur les bars et ceux qui s’y trouvent. Tout est vrai. Concernant toute la partie « barman », je suis d’accord avec lui par procuration, parce que je ne l’ai jamais été moi-même. Cela étant, j’ai rencontré ma femme alors qu’elle était serveuse de bar. Mais, je ne sais pas quel regard ceux qui sont derrière le bar portent sur la clientèle. J’en parle souvent avec le patron du bistrot en bas de chez moi. Il me dit que l’énorme différence, c’est que lui ne peut pas partir. Tu dois te taper tout le monde, ceux que tu aimes et ceux que tu n’aimes pas. Par contre, en tant que consommateur, tu te diriges vers ceux que tu souhaites… s’il n’y a personne qui te plait, tu te casses. Je sais que François a un regard juste, sensible et lucide sur ce sujet et j’aurais pu écrire la même chose, mais avec moins de talent bien sûr. Une des choses qui fait que j’ai aimé, ce n’est pas seulement, le style, l’humour ou l’âme de François, c’est aussi que je reconnais tout ce qu’il raconte.

Toi aussi tu dis qu’il n’y a pas meilleur endroit pour connaître l’être humain, « la vie sur Terre » comme tu l’écris dans la préface. Je répète ce que j’ai dit à François, il y a quand même pas mal de personnes alcoolisées.

Philippe : Le type qui est bourré tout le temps n’est sûrement pas représentatif des autres, je te l’accorde. Mais des gens comme toi, moi ou François, qui de temps en temps picolent, ce n’est pas parce que notre état est un peu modifié par l’ivresse qu’on ne peut pas tirer de nos propos des enseignements sur l’espèce humaine. C’est la même chose pour la plupart des gens qui sont dans les bars. Être alcoolisé modifie peut-être les comportements, mais pas forcément les jugements.

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Extrait de la préface de Philippe Jaenada : "Attention, on n’a pas là le petit livre sur les bistrots, le journal impressionniste du promeneur de comptoir, le vague traité de picologie à l’usage des buveurs de tilleul. Bien loin de là. On a dans les mains, tombé du ciel, le plus complet, le plus précis des manuels de vie en milieu baristique (...) On y apprend surtout, avec l’impression distrayante d’observer simplement une maquette, vue d’en haut, un petit bistrot avec des petites personnes dedans, on y apprend surtout ce qu’est la vie sur terre. Qu’on m’ôte les coudes si j’exagère."
Essayez donc d'ôter ses coudes à l'animal, tiens.

Pourquoi tu te sens bien dans les bars Philippe ?

Philippe : Je vous conseille la lecture de l’ouvrage Bois sans soif et vous comprendrez tout (rire). Sérieusement, j’aime le fait que tu rencontres des gens que tu n’aurais pas rencontrés dans d’autres circonstances. Pour ça, j’aime particulièrement les bars de quartiers. Les bars dans lesquels tu peux t’installer. Le bar en bas de chez moi, par exemple, est devenu mon quartier général depuis des années. Dans les bars que je ne connais pas, je suis uniquement spectateur. Il y a peu d’endroits où tu peux regarder les gens vivre, discuter, se confier et quand ils sont bourrés raconter des trucs très intimes à des inconnus. Dans le métro, tu n’entends personne te raconter « putain ma femme, quelle salope ! Elle m’a trompé ! ». François en parle très bien dans le livre, quand tu as ton bar habituel, celui dans lequel tu te rends tout le temps, non seulement tu es spectateur, mais tu peux aussi intervenir. Dans mon bar, je discute avec des avocats des Prudhommes, avec des plombiers, avec des toxicos, avec des flics, avec des voleurs. Le monde serait parfait si dans la rue on pouvait croiser quelqu’un et lui dire : « Viens ! On va discuter quelques minutes… ». Tu ne peux pas agir comme ça. Dans les bars, si. Avec le côté pratique de pouvoir te barrer quand tu veux et la possibilité de raconter ce que tu veux. Parfois, je m’amuse à faire des confidences super intimes sur ma vie de couple par exemple.

François : Ce que tu ne fais jamais dans les livres… tu es assez secret sur ta vie de couple (rires).

Philippe : (faussement vexé) Tu es drôle aujourd’hui, dis donc.

Écris-tu dans les bars Philippe ?

Philippe : Non, jamais. Je pense que tu écris comme tu as commencé à écrire. Mon père m’a offert un des premiers micro-ordinateurs et j’ai commencé à écrire là-dessus. Aujourd’hui, je ne peux qu’écrire sur ce micro-ordinateur.

Et as-tu déjà chopé des idées de personnages ?

Philippe : Oui, souvent. Les gens dans les bars me servent de personnages secondaires

Et toi François ?

François : Je n’écris jamais dans les bars. Pourtant, la moitié de ce livre, je l’ai écrit dans le bar d’en bas de chez moi. Pas physiquement. J’y ai passé du temps, j’ai médité, réfléchi, carburé au vin blanc notamment, et en rentrant chez moi, j’alignais les lignes tout seul sans difficulté.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorAs-tu écrit ce livre parfois un peu alcoolisé ?

François : Certains passages ont été écrits sous l’emprise de l’alcool, mais après, je les ai retravaillés. Il y avait des passages illisibles et d’autres que j’ai gardés tels quels. D’ailleurs si on s’arsouille au vin rouge, au vin blanc ou à la bière, on n’écrit pas la même chose et de la même façon.

Tu es d’accord avec ça Philippe ?

Philippe : Je ne suis pas sûr. Je ne sais pas en fait. Moi, il y a longtemps que je n’écris plus bourré. Bukowski, il écrivait toujours bourré, voire ivre mort, mais ça se sent dans certains de ses livres. Avec François, ça ne se voit pas. Peut-être es-tu aussi bizarre quand tu es sobre que quand tu as picolé?

Je voudrais revenir à votre amitié tous les deux. Comment vous êtes-vous connus ?

François : C’était en 2006, j’accompagnais un ami, Fabien Ory, dans un salon du livre. Fabien était un grand fanatique de Philippe Jaenada, que je ne connaissais pas et que n’avais jamais lu. Il me l’a présenté et assez rapidement on a commencé à discuter en picolant. Après nous sommes allés diner avec d’autres personnes et c’était très chaleureux entre nous. Très gentiment, à la fin du diner, Philippe m’a proposé de venir avec lui en taxi pour nous rendre dans son troquet historique, celui dont il parle dans ses livres. On a joué aux cartes toute la nuit.

Philippe : Ce soir là, ivre mort, je me suis effondré d’un tabouret. Il m’a rattrapé sept fois, mais pas la huitième.

Philippe, tu penses quoi de François ?

Philippe : Ces choses-là ne se disent pas… (Il fait le gêné) François est pile le genre de personnage que j’apprécie et que j’aime. J’aime les gens normaux qui ne sont pas trop prudents, trop raisonnables, ni trop rebelles ou trop fous. Tu sais, moi, je fréquente surtout des auteurs, parce que je vis enfermé dans ma grotte avec ma femme. Les seuls moments où je sors, c’est pour aller dans des salons du livre. En fait, je ne sors jamais. Mais j’aime me retrouver avec François. Avec ma femme et mon fils de 13 ans, François est l'une des personnes que je vois le plus au monde. Et en plus j’aime ce qu’il écrit. C’est mon pote quoi !

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Avec Philippe Jaenada et François Perrin, après l'interview, le 16 décembre 2013.

Et merci 1000 fois à Philippe Jaenada pour sa participation, lui qui n'aime pas du tout les interviews... Il ne m'a rien demandé, mais je lui fais une petite pub pour son dernier livre.

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