Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24 avril 2015

Olivier Norek : interview pour Territoires

olivier norek,territoires,interview,mandor

(Photo: Les Pictographistes)

Être lieutenant de police ne veut pas dire savoir écrire des romans policiers (lapalissade). Olivier Norek  est lieutenant de police à la Section enquêtes et recherches du SDPJ 93 (actuellement en disponibilité pour se consacrer à sa carrière d’auteur) et, lui, excelle en la matière. Il y a deux ans, j’avais déjà été très impressionné par son premier roman, Code 93. Une mandorisation en avait découlée.

Pour moi, Olivier Norek n’est pas loin d’être  l'écrivain policier de l'année. Ce qui est certain, c’est que vous êtes face à un futur monstre sacré du polar, au talent aussi grand qu'un Thilliez, Grangé, Chattam, Mallock, Desjours ou Giebel. Avec son nouveau livre, Territoires, vous aller plonger dans une cité, véritable zone de non-droit. Et comme l’affirme le libraire Gérard Collard, « vous allez ressortir de ce livre laminé ». 

Olivier Norek est venu à l’agence pour une seconde mandorisation, le 26 février dernier.

olivier norek,territoires,interview,mandor4e de couverture :

Depuis la dernière enquête du capitaine Victor Coste et de son équipe, le calme semble être revenu au sein du SDPJ 93. Pas pour longtemps, hélas ! L’exécution sommaire de trois jeunes caïds va les entraîner sur des pistes inimaginables.

Des pains de cocaïne planqués chez des retraités, un chef de bande psychopathe d’à peine treize ans, des milices occultes recrutées dans des clubs de boxe financés par la municipalité, un adjoint au maire découvert mort chez lui, torturé… et Coste se retrouve face à une armée de voyous impitoyables, capables de provoquer une véritable révolution.

Mais qui sont les responsables de ce carnage qui, bientôt, mettra la ville à feu et à sang ?

Avec ce polar admirablement maîtrisé, Olivier Norek nous plonge dans une série de drames terriblement humains et de stratégies criminelles - loin d’être aussi fictives qu’on pourrait le croire - où les assassins eux-mêmes sont manipulés.

L’auteur :olivier norek,territoires,interview,mandor

Olivier Norek est lieutenant de Police Judiciaire depuis 15 ans. Né il y a 39 ans à Toulouse, il suit ses parents dans  leurs douze déménagements, avant de quitter, le cursus scolaire à 17 ans et demi. Il part en mission pour «Pharmaciens sans frontières », en Guyane puis en Croatie, en pleine guerre des Balkans. Après deux ans dans l’humanitaire, il devient gardien de la paix à Aubervilliers, puis rejoint la Police Judiciaire au service financier puis au groupe de nuit chargé des braquages, homicides et agressions.

olivier norek,territoires,interview,mandorAprès avoir réussi le concours de lieutenant, il choisit Bobigny au sein du SDPJ 93, à la section enquêtes et recherches (agressions sexuelles, enlèvement avec demande de rançon, cambriolage impliquant un coffre-fort…).

Il écrit quelques textes et participe en 2011 à un concours de nouvelles. Il décide de se mettre en disponibilité pour écrire son premier roman Code 93, un polar réaliste qui nous plonge dans le quotidien des policiers en Seine-Saint-Denis : des situations de violence, souvent gratuite, et de cruauté. Sans pour autant jamais se départir d’un regard humain qu’il promène sur ces quartiers difficiles. Le roman parait en avril 2013 et est chaleureusement accueilli par les critiques de la presse.

Il vient de sortir, Territoires (voir 4e de couverture, interview... et teaser ci-dessous).

Teaser du livre Territoires.

Olivier Norek a travaillé à l’écriture de la sixième saison d’Engrenages (Canal+ – Son et Lumière). Les droits de son premier roman ainsi que ceux du suivant sont déjà acquis en vue d’être portés à la télévision pour y être déclinés en série.

olivier norek,territoires,interview,mandor

olivier norek,territoires,interview,mandorInterview :

Ton premier roman, Code 93, a trouvé son public rapidement.

Oui, et là, il a retrouvé une seconde vie grâce aux poches. Ils l’ont imprimé une première fois à 10 000, puis une seconde fois à 3000, une troisième fois à 5000 et enfin une quatrième fois à 8000. Donc on en est à 26000 exemplaires vendus. Pour un poche d’un premier bouquin, je suis assez satisfait et la maison d’édition semble l’être également.

Tu reviens avec Territoires.

C’est un livre auquel je tiens beaucoup. Il y a six mois d’enquête sur le terrain, ce qui équivaut à une longue enquête de procédure judiciaire. Après, il y a six mois d’écriture. C’est un livre qui ne ment pas et qui ne triche pas.

Tu étais en disponibilité de la police pour écrire Code 93 et Territoires. Tu récidives, mais cette fois-ci pour trois ans. Tu ne te consacres vraiment plus qu’à l’écriture.

Je n’aurais pas pu faire autrement que prendre une disponibilité parce que je bosse vraiment au moins dix heures par jour.

Ta vie de flic ne te manque pas ?

Si, elle me manque. Qu’est-ce qui me manque exactement ? Pas les salauds, pas les victimes, parce que moins j’en vois, mieux je me porte, même si ça a été mon unique moteur dans ma carrière de policier. Ce qui me manque, c’est l’équipe. C’est appartenir à un groupe. Ces relations humaines étaient parfois compliquées, mais sans ambiguïté. Je retiens de l’équipe des relations très simples et fraternelles. Chez les flics, on a ce lien qui va au-delà de l’amitié. Les mêmes relations que celles qu’entretiennent les soldats qui sont allés au front. On a eu tellement peur ensemble que c’est comme si nous nous étions mis à poil ensemble. On a l’impression que l’on ne peut plus rien se cacher.

olivier norek,territoires,interview,mandor

Le photographe Bruno Chabert et sa mise en abyme : l'auteur plongé dans la ville de son propre livre.

olivier norek,territoires,interview,mandorPour ce livre, tu as questionné une vingtaine d’élus du 93.

Oui, c’est vraiment une peinture du 93, mais c’est valable pour toute ville qui comporte elle aussi une importante  population pauvre, des difficultés d’emploi, de chômage, de sécurité, de salubrité. Je parle du 93 parce que c’est un département que je connais. Je suis du 93, j’ai travaillé dans le 93, c’est quand même un sacré garde-fou que de rester dans ce département.

Tu as posé une question aux élus interrogés : comment tenez-vous votre ville ?

J’ai posé cette question à des administrés, des adjoints, des ex-adjoints, des attachés de mission et des ex-maires. Je n’ai pas pu et voulu interroger des maires en activité. Ils auraient eu une langue de bois que j’aurais repéré dans la seconde. J’écris un polar, donc je ne voulais pas écouter les versions officielles. Quand je parle des racailles et des délinquants de ces populations je parle uniquement de 2% qui paralysent la ville entière. Quand je parle de ces politiques un peu dévoyés, un peu perdus parfois, je parle vraiment d’une partie du monde politique. Cette fois-ci, je pense que le pourcentage est plus élevé que 2%.

Que se disent ces politiques que tu vises ?

Ils se disent : « J’ai une population délinquante, qu’est-ce que j’en fais ? J’essaie d’arranger la situation, de lui trouver du boulot et de les intégrer ou j’essaie de les utiliser en tant que ce qu’ils sont, un pouvoir ? Un pouvoir de nuisance. Mais un pouvoir de nuisance reste un pouvoir. C’est le concept de l’achat de la paix sociale. Voilà ce que je fais pour toi. Toi tu vas faire ça pour moi et en échange, moi, je ne viendrai pas t’ennuyer. Je n’irai pas te coller la police municipale ni la police judiciaire. Mais si, à un moment donné, j’ai besoin que la ville prenne feu, tu mets le feu. Si j’ai besoin que la ville soit calme, tu la calmes et on va s’arranger sur plein de choses. Je vais t’assurer une place HLM, je vais t’assurer une aide-soignante pour ta grand-mère, une aide-ménagère pour tes parents, je vais t’acheter des billets d’avion pour partir tous en Thaïlande, des voitures, des cartes d’essence pour toute la cité…

olivier norek,territoires,interview,mandor

Mains, visage, stylo... Le légendaire triptyque de chez "Alibi Magazine" by Paolo Bevilacqua.

Dans ton roman, madame Vespérini, maire de Malceny, n’a pas de cœur et elle est sans foi ni loi.

Elle a un cœur, mais elle ne le fait pas travailler. Elle est très dure. Ses actes ont pour conséquence beaucoup de dommages collatéraux, dont des morts. Pour elle et sa morale, le réveil sera difficile. Mais je ne trouve pas qu’elle soit si éloignée d’un couple Tibéri ou d’un couple Balkany qui ont été mis en examen un nombre incalculable de fois et qui sont toujours dans les ors de la République. Avec le personnage de madame Vespérini, je voulais soulever le problème de l’exemplarité. Je souhaitais qu’elle soit aussi compliquée et retors que les délinquants avec qui elle travaille officieusement et pour qui elle travaille officiellement pour les réintégrer, les aider…etc. Je voulais que le tableau soit aussi sombre d’un côté comme de l’autre quitte à pousser le curseur un peu loin sur cette maire. Mais, je suis sûr que ce curseur n’est pas poussé si loin que cela.

Tu les détestes, ces gens-là ?

Avec des personnalités politiques comme Vespérini, j’ai un vrai problème. Ce sont nos employés. C’est nous qui les payons, ils sont à notre service, et pourtant, à chaque fois qu’ils vont quelque part, tout le monde à le torticolis de la déférence. J’ai l’impression que les rôles ont été complètement inversés. Ce sont eux qui devraient être honorés qu’on les reçoive dans un commissariat, par exemple. J’utilise la notion de pouvoir dévoyé. Il ne faut pas oublier que c’est nous qui leur avons donné le pouvoir et il devrait être à notre service.

Ce livre raconte finalement le casse du siècle.

Cette maire braque l’état, mais de manière complètement administrative et légale. Je ne dis pas comment, il faut lire le livre.

Il y a un petit garçon de 13 ans, Bibs, qui est la pire des ordures.

Il a une violence froide. Il ne la conçoit pas. C’est le même concept que les enfants soldats. Ce sont des gamins qui sont nés dans la violence et qui ont été éduqués dans cette violence. Leur curseur de violence est complètement déphasé. Bibs sait utiliser la violence, il sait menacer, mettre à exécution, il sait se battre contre des plus grands que lui. Il n’a peur d’absolument rien. Bibs, je ne sais pas s’il est sauvable, mais ce n’est pas un monstre, il a juste grandi avec la violence entre les doigts. 

olivier norek,territoires,interview,mandorTu as parlé précédemment d’exemplarité. J’aimerais que l’on y revienne.

Avec des politiques comme ça, quel est le message que l’on donne aux gamins ? Allez à l’école, faites des études, travaillez, vous aurez un salaire et vous vivrez dans la légalité ? Ils n’y croient pas. Pour certains, ils se mettent à vendre une barrette de shit ou deux. Alors ils se font arrêter et ils font 48 heures de garde à vue. Quand ils se font arrêter une deuxième fois, ils font un mois de prison. Mais ils ne comprennent pas parce qu’en face, il y a des gens qui, comme eux, sont allés en garde à vue, ont été mis en examen… par contre, eux, au lieu d’aller en prison, ils retournent dans les ors de la République.

Je crois que tu as une anecdote à nous raconter à ce propos.

Il y a des années de cela, je vais en perquisition pour du stup. Dans la chambre d’un gosse, il y avait des affiches du Parrain, celle de Scarface, la photo de Jacques Mesrine et… une photo du couple Balkany. J’ai demandé à l’enfant s’il n’y avait pas un intrus, il m’a répondu que non. C’est le mur où il ne mettait que les meilleurs. Elle est là l’exemplarité. Les jeunes comprennent que si quelqu’un atteint le pouvoir, il peut commettre des infractions et n’ira jamais en prison.

Il y a des maires honnêtes, quand même. Tu ne lances pas un « tous pourris » franc et massif.

Non, évidemment. J’en ai rencontré des maires, des attachés et des adjoints irréprochables, mais pour ce livre, ils ne m’intéressaient pas. Les honnêtes et les normaux, il y en a quelques-uns, mais j’écrivais un roman noir, alors je ne perdais pas de temps avec eux. Par contre, quand je vois des journalistes pour me parler de tout ça,  je leur dis de contacter ces gens-là. Je parle de personne comme Alda Pereira-Lemaitre qui a été la maire de Noisy-le-Sec de 2008 à 2010. Elle a essayé de faire tout ce qu’elle pouvait pour nettoyer sa ville… et elle a perdu sa majorité. Une femme comme elle est intéressante et peut parler de la belle banlieue.

Tu es flic, tu ne vois pas les gens « beaux » de toute façon.olivier norek,territoires,interview,mandor

Mes curseurs sont un peu bas sur l’être humain, je te le concède. Je n’ai confiance en personne et je ne suis jamais surpris de ce que peut faire un homme ou une femme. Je connais toutes les options et toutes les capacités que l’être humain est capable de déployer. Quand j’écris un bouquin socio-politique, il va forcément être sombre.

Pourquoi as-tu écrit ce livre ?

Parce qu’il y a encore beaucoup de gens qui ne connaissent pas le concept de l’achat de la paix social et qui ne savent pas comment des maires tiennent des villes. Cette vérité-là, j’ai besoin de la dire. Pas parce que j’apporte des solutions, mais parce que j’ai besoin de secouer les gens. Quand on apprend ce genre de choses, on essaie de ne plus être des moutons.

Mais apprendre quelle genre de chose concrète par exemple ?

Apprendre que faire venir un camp de Roms, c’est une super idée. Déjà parce que des subventions tombent, secondement parce qu’il n’y a aucun bobo ou aucun petit parisien qui va s’installer autour d’un camp de Roms… et les bobos et les parisiens, ça vote ! Il va y avoir qui autour ? Des immigrés, qui n’ont pas le droit de vote, des chômeurs, fatigués, désespérés, qui votent beaucoup moins que les autres. J’ai rencontré un maire qui m’a dit que son intérêt à lui était de dégoutter le plus de gens possible de la politique. Son intérêt, c’est que sa ville soit insécure et insalubre. Pourquoi ? Parce que ses petites racailles et ses délinquants vont lui acheter des procurations et que s’il a 500 ou 1000 procurations et qu’il a 3000 votants, il a déjà quasiment l’élection dans les mains. C’est un peu dur à entendre.

Dans Territoires, tu évoques des émeutes créées volontairement par madame Vespérini. Fiction ou réalité ?

Fiction, mais peut-être pas tant que cela. Un maire à qui j’ai fait lire le manuscrit au fur et à mesure m’a dit qu’il ne pouvait pas affirmer que ça n’était pas encore arrivé, même s’il n’en avait aucune preuve. Par contre le fait que les émeutes soient étouffées le plus rapidement possible et que, quand il y a une émeute, il y a un budget spécial, c’est la pure réalité. Le but étant de ne plus avoir des Villiers-le-Bel qui ont coûté 150 millions d’euros. Le but est d’étouffer dans l’œuf les émeutes, parce que le 93 reste le paillasson de Paris. Quand ça brûle, ça pue jusque sous leurs fenêtres, mais la plupart du temps, on s’y essuie les pieds. Il y a quelque chose de sociologiquement impossible. Il y a une émeute, elle va rester dans sa commune et va durer à peu près quatre jours. On sort le chéquier à vacances, le chéquier à voitures, on réveille le trésorier et, l’argent dans les sacs, on va déposer ça dans les cités… le lendemain, il n’y a plus rien.

olivier norek,territoires,interview,mandorDans tes livres, les flics vont bien. Personne n’est anxiogène.

Ils ont tous leurs travers, ils sont compliqués, mais ils sont très humains.

Ils se vannent pas mal.

Mais c’est normal. C’est le mode de communication de la police. En PJ, ce n’est que ça. Il y a une phrase sérieuse pour trois vannes. N’arrive pas au boulot avec une chemise Hawaïenne, tu en as pour la journée. Vite fait, tu te retrouves avec des affiches Magnum sur la porte, il y a des gens qui te volent ton portable juste pour te mettre la sonnerie du générique de Magnum, tu te retrouves avec un palmier sur ton bureau… ça n’arrête pas. C’est une manière de décrocher de notre quotidien morbide.

Je sais que tu as écrit un film.

Il est en cours de traitement. C’est un thriller sur un enlèvement d’enfant. J’ai aussi écrit une série qui a été acheté par une maison de production. C’est l’histoire d’une personne qui doit enquêter sur quatre disparitions qui se sont déroulées quinze ans avant et pour lesquelles elle n’a strictement aucune preuve. Ce n’est que de l’enquête relationnelle. Sinon, pour Canal+, j'ai inventé l'histoire de la saison 6 d'Engrenages avec l'équipe. C'est aussi difficile que passionnant.

A mon avis, tu ne vas pas redevenir flic avant quelques années.

Pas avant trois ans en tout cas.

olivier norek,territoires,interview,mandor

Après l'interview, le 26 février 2015, à l'agence.

 Pour terminer, voici la chronique de Gérard Collard sur Territoires.

16 mai 2013

Olivier Norek : interview pour Code 93

olivier norek,code 93,interview,mandor

Les policiers sont souvent de formidables auteurs de polars. Olivier Norek, capitaine de police dans la Seine-Saint-Denis, qui publie son premier roman, Code 93, en est un parfait exemple. Une vraie plongée dans les manipulations criminelles dans les milieux de la politique et de la finance. Rencontre à l’agence (le 23 avril dernier) avec un romancier-policier qui veut réconcilier les lecteurs avec les "vrais flics". Voici l’interview publiée dans Le magazine des espaces culturels Leclerc (daté du mois de mai 2013). Puis, vous lirez l’intretien complet. Je lui fais parler de sa vie de flic... et vous découvrirez un homme courageux qui n’a pas la langue dans sa poche.

img346.jpg

img347.jpg

img348.jpg

img349.jpg

olivier norek,code 93,interview,mandorBonus mandorien :

Tout est vrai dans ce livre?

85% de vrai et 15% de romance, je vous répète. Un type qui achète un polar que veut-il ? Que ça lui pète à la gueule, qu’il y ait des rebondissements, du « page turner » et du « cliffhanger ». J’ai réalisé que j’avais tout ça dans les doigts. Je ne sais pas d’où ça me vient, mais j’ai compris ce genre de mécanisme assez naturellement.

Victor Coste à parfois de l’empathie pour un homme qu’il arrête. Vous-même, vous en avez eu aussi?

L’empathie, c’est la compréhension du geste, pas l’excuse du geste. C’est le seul trajet qu’on n’a le droit de faire vers cette personne-là. Le comprendre, pas l’excuser. Après, si on est trop dans l’excuse, c’est qu’on est trop dans l’enquête et il faut laisser la place à quelqu’un d’autre.  Moi, je travaille à la victime. Uniquement. Arrêter un criminel, c’est une conséquence de ça.

Ce qui vous intéresse, ce n’est pas de réprimer, mais de protéger.

Protéger, c’est mon but, réprimer, c’est une conséquence de ce but. Je ne suis pas un fan des grands criminels. Je ne connais pas ces beaux mecs, ces beaux voyous dont on parle et que l’on magnifie à la télé. Ils ne m’intéressent pas. Je n’ai pas cette excitation de la petite bourgeoisie parisienne de fréquenter un voyou… ça ne me passionne pas du tout.

Michel Neyret, par exemple, a employé des méthodes peu orthodoxes, mais efficaces pour obtenir les résultats extraordinaires qu’il a eus à Lyon…olivier norek,code 93,interview,mandor

La seule chose que je dis par rapport à cette affaire, c’est que Michel Neyret est un fusible. J’adore voir un type qui bosse depuis 20 ans à l’antigang lyonnais, qui a des résultats que personne n’a eus auparavant, tomber tout seul avec sa Légion d’honneur sur le revers de la veste. C’est amusant parce que je sais que toute son équipe est au courant, que sa hiérarchie sait comment il travaillait depuis toujours, tout comme le préfet et le ministre au-dessus du préfet… on sait que parfois, ça peut déraper, ça peut déborder un peu trop loin, mais pourtant, le résultat est là. Dès que ça a commencé à sentir un peu le souffre, on l’a fait exploser, mais tout seul. C’est le concept du fusible qui marche très très bien dans la police et qui marche aussi très très bien en politique.

Vous, vous avez été à la limite ?

(Gros éclat de rire). Mais, bien sûr et je vais vous le dire. Il m’est arrivé d’avoir des montagnes d’herbes sur la table, des piles d’argent, mais je me mets vite des gardes fous. Je me souviens d’un pakistanais qui arrive un jour au boulot et qui me demande de l’aider. Il avait un sac Décathlon énorme. Il fuyait la mafia pakistanaise et son sac était rempli de billet. Comme il lui en manquait, il savait qu’il allait se faire buter par elle. J’ai demandé à 5 personnes de me rejoindre dans mon bureau pour que l’on compte l’argent tous ensemble. Il n’y a pas la tentation, mais il y a le risque. Quand on signe le contrat de ce métier, on sait qu’à un moment donné, on va se retrouver seul dans une pièce avec de l’argent. Si on n’est pas capable de ne pas céder à la tentation, il faut changer de métier tout de suite. Flic, c’est un sacerdoce.

olivier norek,code 93,interview,mandor

Être flic dans le 93, c’est différent qu’être flic tout court.

Je ne crache pas du tout sur les flics de province, mais en un an de 93, vous avez vu ce que vous verrez en 5 ans en province. C’est un apprentissage accéléré.

Le flic, c’est une équipe, en fait. D’ailleurs votre livre en témoigne.

Le flic solitaire, ça n’existe pas, qu’on se le dise une fois pour toutes. Il a besoin de son équipe et sans son équipe, il n’est rien du tout. Et je rappelle qu’une enquête, c’est H24. Quand certains vont dormir, l’équipe de nuit reprend l’enquête.

Un flic ne rentre pas à 18h chez lui…

Flic en PJ, c’est en moyenne, 10 à 14h par jour, payé 8 d’ailleurs. Il y a quelques années, on nous a expliqué qu’à cause de la crise, on n’allait plus nous payer nos heures supplémentaires. On a continué à travailler 10 à 14h par jour. Flic, ce n’est pas un job, c’est un métier. Comme grand reporter, médecin, chirurgien, infirmier, enseignant. Ce sont des métiers où, même si on en prend plein la gueule, même si on nous enlève de l’argent, même si on nous enlève une voiture ou deux équipiers dans notre groupe, on va continuer. On va continuer parce que ce n’est pas que pour nous. Sur notre bureau, il y a toujours cette satanée procédure de viol, cette satanée procédure d’homicide et il y a toujours un mec dangereux dehors. Quelque part, on a une mission.

Ça implique donc une vie famille chaotique ou inexistante.

Je suis un très mauvais interlocuteur sur ce sujet, parce que je suis un éternel célibataire. C’est un choix de vie. En vrai, si j’en juge la vie de mes collègues, beaucoup sont mariés. C’est donc jouable. Mais, il faut prendre en compte la difficulté du boulot et ne pas espérer que son compagnon ou sa compagne flic ait des horaires normaux et même raisonnables. Il faut comprendre les difficultés et les obligations d’un policier. C’est 10 à 14 heures de boulot par jour, on bosse un week-end par mois, on bosse à Noël, on bosse au Nouvel an, on bosse lors des anniversaires, on bosse de nuit, on bosse très tôt le matin (la loi fait qu’on peut interpeller à partir de 6 heures du matin)… Pour résumer, ce sont des vies de famille compliquées, mais des vies de famille possibles.

olivier norek,code 93,interview,mandor

Il y a un truc auquel je pense souvent. C’est comment un flic peut ou doit annoncer une mort à un proche? Je trouve ça horrible.

Ce n’est pas ma peine, ce n’est pas mes proches. La peine, elle est à eux. Si  je leur prends, je leur vole.

Il y a une technique d’annonce ?

Oui. Elle est simple. Aller au plus vite. Je sonne. Ce n’est pas ma peine, ce ne sont pas mes proches. La porte s’ouvre. Je dis : « Bonjour monsieur. Je vais vous demander de réunir tous les adultes au salon, j’ai une nouvelle à vous annoncer. Les enfants peuvent rester dans leur chambre ». Une fois qu’ils sont là, je dis : « J’ai une terrible nouvelle à vous annoncer. Votre fils est mort ». J’ajoute toujours une indication sur les circonstances pour que l’imaginaire des gens présents ne parte pas dans tous les sens.

Est-ce qu’insidieusement, vous n’êtes pas marqué par ce dont vous êtes le témoin ?

Bien sûr que si. Après, je m’en défends. Je suis construit de tout ce sordide que j’ai vu. Mon quotidien, c’est le pire de l’homme. Je passe mon temps à arrêter des violeurs, des kidnappeurs, des assassins.

L’autre, c’est qui pour vous ?

Quand l’autre c’est l’auteur, je vois le mal. Et quand l’autre c’est la victime, je vois l’effet du mal. Alors, évidemment, l’autre, il en prend un sacré coup dans la gueule avec moi. Au bout d’un moment, on a les épaules un peu plus lourdes et j’ai une vision des autres qui est un peu plus méfiante. Du coup, j’ai besoin d’une famille et des amis hyper stables.

Par exemple, quand vous êtes arrivé à l’agence, je vous ai vu observer les alentours et les gens qu’on a croisés dans le couloir.  

Bon, je pars du principe qu’on est tout le temps en jugement. C’est vrai que j’ai moins confiance. Personne n’est tout blanc, ça n’existe pas. Je ne peux pas faire confiance à quelqu’un à 100%. J’ai 3 amis que je connais depuis 20 ans. C’est très bien. Pas besoin de plus.

Vous lâchez prise parfois ?

Ça devient un réflexe qui n’est pas vraiment contrôlable. Je suis incapable d’aller à un rendez-vous sans avoir 20 minutes d’avance. Je regarde le lieu, je regarde comment c’est…

Vous l’avez fait aujourd’hui ?

Ça fait 20 minutes que je suis dans votre courette.

Vous vous êtes mis dans un coin. Un endroit où il ne peut y avoir personne derrière vous.

Je suis toujours dos à un mur ou dans un coin. C’est comme ça. Ce sont des réflexes conditionnés que je ne peux plus enlever. Il faut que je voie ce qu’il se passe autour de moi.

Là, je vous fais parler. Vous aussi vous faites un travail de psy quand vous interrogez les gens ?

Oui. C’est obligatoire. Je suis spécialisé dans les agressions sexuelles et dans les enlèvements. Dans le groupe auquel j’appartiens, qu’on appelle la SER (Section Enquêtes et Recherches), il faut avoir une bonne de dose de psychologie parce qu’en face de vous, je le répète, personne n’est tout blanc ou tout noir. L’auteur a peut-être ses raisons et la victime a peut-être provoqué ce qui lui ait arrivé. Il faut faire attention à tout ça, sinon on va tête baissée dans un mur. On va prendre fait et partie pour la victime, alors qu’elle y est peut-être pour quelque chose.

Vous prenez des risques en vous mettant en avant, en répondant à des journalistes ?

Qui sait ? Il n'en reste pas moins que j’ai envoyé ce livre à ma hiérarchie et qu'elle m’a laissé tout à fait tranquille. J’ai été même surpris d’avoir autant les mains libres.

Vous vous êtes mis en disponibilité pendant un an.

Je vise à manier assez bien l’écriture pour qu’à un moment donné, je puisse réussir à faire les deux. Flic et écrivain. J’ai écrit ce premier, je me lance sur le deuxième et pour le troisième, je vais essayer de réintégrer la police. Je compte réintégrer la police parce que ça me bouffe à l’intérieur de moi. Je commence à devenir frustré. J’ai envie de remettre les mains dans la boue. Tout ce qui m’énervait il y a 6 mois, ces planques interminables et ces filatures qui ne mènent jamais à rien, elles me manquent maintenant franchement.

olivier norek,code 93,interview,mandorLes médias, qui font souvent des raccourcis faciles, disent de vous que vous êtes le nouveau Olivier Marchal. Que pensez-vous de lui ? Est-ce que vous avez l’impression de faire le même métier ?

Le raccourci vient du fait que nous sommes tous les deux flics. On écrit des bouquins et lui il fait des films. En utilisant la vie de la police, on a réussi à s’en sortir. Ce qui nous différencie, c’est l’époque. Lui, il a travaillé dans une police que je n’ai pas connue et il a travaillé sans carapace, sans protection, les nerfs à vif et il s’est tout pris tout en pleine gueule.

Vous êtes confiant sur la destinée de ce premier roman ?

C’est un énième polar. Dans le monde, il y en a 1800 qui sortent par an. Personne ne m’attend, personne ne sait qui je suis.  La seule chose qu’on sait, c’est que la couverture est belle et que j’ai une bonne petite gueule pour la vendre.  Ce livre peut marcher parce qu’il est honnête. J’ai décidé d’être honnête sur le métier, sur les flics, mais aussi à la fois sur les enquêtes et à la fois sur moi-même.

Il est vrai que vous n’avez pas la gueule de l’emploi. Vous avez une tête de comédien.

Ça m’a beaucoup aidé dans mes enquêtes sur le terrain. On ne se méfie pas de moi, en filature par exemple.

Pour finir sur une note musicale, parlez-moi de la « Franche Touche ».

J’ai toujours eu un côté artistique, un côté assez sensible qui m’a valu pas mal de bonnes vannes dans le milieu policier. Avec ce groupe, j’ai fait des concerts, des Technivals et des boites de nuit. Un jour, j’ai changé d’art et je me suis mis à l’écriture. J’ai trouvé mon autre voie.

olivier norek,code 93,interview,mandor

Le 23 avril 2013 à l'issue de l'entretien.