Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17 septembre 2019

Nicolas Jules : interview pour Les Falaises

nicolas jules, les falaises, interview, mandor

(Photo : Thibaud Derien)

nicolas jules, les falaises, interview, mandorNicolas Jules est l’un des chanteurs français les plus respectés dans le milieu de la chanson française depuis la fin des années 90. A juste titre. Cet auteur-compositeur-interprète trace son chemin sinueux et poétique d’album en album. Parfaitement autodidacte, il est dégagé de toute contrainte musicale, il ne se gêne donc pas pour explorer tous les terrains musicaux qui l’intéressent. Toujours là où on ne l’attend pas, il est devenu l’un des artistes français les plus singuliers et inventifs.

Nicolas Jules commence à écrire jeune. En 1991, il intègre son premier groupe de rock où il chante et compose les textes. En 1998, il sort son premier disque et continue les concerts que ce soit en solo ou à plusieurs. Il écume depuis les concerts de toutes sortes et les routes de festivals. Il a partagé notamment la scène avec Jacques Dutronc, Rachid Taha, nicolas jules, les falaises, interview, mandorSanseverino, Jacques Higelin, Claude Nougaro, Miossec, Brigitte Fontaine, Sarcloret, Maxime Le Forestier, Dominique A ou Jean-Louis Aubert.

Nicolas Jules sort son 7e album, Les Falaises. Il y chante ses états d’âmes de sa voix grave et un peu nonchalante. Son monde souffre et le chanter l’apaise.

Le dimanche 25 août, nous nous sommes donné rendez-vous dans un bar à proximité de la gare du nord. C’était ma deuxième rencontre avec lui en moins d’un an (lire la première mandorisation ici avec le groupe Bancal Chéri).

Ce qu'ils en pensent :

Chanter, c'est lancer des balles.

Le blog du doigt dans l'œil.

nicolas jules, les falaises, interview, mandor

(Photo : Thibaud Derien)

nicolas jules, les falaises, interview, mandorInterview :

Tu as découvert la chanson française par le biais d’un disque de Brigitte Fontaine, Brigitte Fontaine est folle.

Ce disque est arrangé par Jean-Claude Vannier. Plus tard, je me suis intéressé à ses propres chansons. Je trouve que c’est un des plus grands paroliers de France, mais personne n’en parle jamais en tant que chanteur.

Tes références ne sont pas des artistes très connus. Tu cites volontiers le québécois Urbain Desbois et un dénommé Frank Martel.

Ce dernier est encore moins connu car il ne donne pas de concerts. J’aime la musique, alors j’ai creusé dedans. J’ai découvert des artistes sublimes, mais pas connus. Je ne fais pas d’ostracisme. J’écoute aussi Georges Brassens et Elvis Presley.

Tu as une culture rock et blues afro-américain à la base.

C’est le blues des années 20 jusqu’à la fin des années 50. Je dis souvent que mon professeur de guitare, c’était John Lee Hooker. A 20 ans, j’ai appris à jouer de cet instrument en écoutant une cassette de lui.

Peu de chansons françaises donc.

Je n’aime qu’un ou deux pour cent de ce qui se fait en chanson. Moi, c’était beaucoup de rock, beaucoup de blues et beaucoup de musique du monde. J’ai écouté énormément de tango, de musiques congolaises, du jazz et de la musique expérimentale.

nicolas jules,les falaises,interview,mandor

(Photo : Thibaud Derien)

Par contre, la pop, ce n’est pas ta tasse de thé.

Beaucoup de mes amis sont très attirés par des arrangements pop et les belles mélodies. Les jolis arpèges, les harmonies de voix, ça me fatigue. Je n’aime pas quand le son est trop propre. Il faut qu’il y ait des aspérités, sinon j’ai l’impression que je glisse et que je tombe. Je préfère les escaliers aux toboggans. C’est comme en cuisine. J’adore manger, mais pas quand le plat est trop sophistiqué. Quand un produit est bon, je le préfère nature.

Tu n’aimes donc pas les « arrangements », ni en musique, ni en cuisine.

Le mot « arrangement » m’a toujours fait penser au mot « négociation ». On arrange pour que ça passe mieux, moi j’aime quand on touche au squelette. C’est pour ça que j’aime les premiers bluesmen.

C’est la première fois que j’entends un artiste me dire qu’il n’aime pas les mélodies.

Je peux aimer une mélodie, mais avec des accords très complexes. Je trouve que moins il y a d’accords, plus c’est intéressant. Lou Reed disait : « Un accord, c’est suffisant. Deux accords, c’est bien. Trois accords, c’est du jazz. »

nicolas jules,les falaises,interview,mandor

(Photo : Thibaud Derien)

Si on compare ta musique à de la peinture, on peut dire que tu fais de l’art abstrait ?

Au niveau des mots, j’essaie de décrire des choses abstraites. Par exemple, un sentiment amoureux, c’est quelque chose d’abstrait.

Tu parles beaucoup des sentiments amoureux, d’ailleurs.

J’ai la réputation tout à fait justifiée de faire essentiellement des chansons d’amour. C’est parce que je trouve que c’est ce qu’il y a de plus important. Ce sentiment est infini. Ça touche la métaphysique ou même le divin.

Quand on dit que tu fais de la poésie, tu réponds que tu fais de la chanson.

Il y a une influence poétique puisque je ne lis que de la poésie. On en retrouve donc dans mes chansons. Je ferais complétement de la poésie si mes textes pouvaient se passer de musique, or, pour le moment, ce n’est pas le cas. J’estime que toutes les chansons de Barbara sont réussies parce que si j’écoute la musique seule, ce n’est pas intéressant. Si j’écoute le texte seul, ce n’est parfois pas intéressant. Si j’écoute les deux ensembles, c’est magique. Je cherche cette même magie. Je cherche des étincelles.

nicolas jules,les falaises,interview,mandor

(Photo : Thibaud Derien).

Musicalement, Les falaises est ton album le plus rock. C’est l’influence du groupe auquel tu participes, Bancal Chéri?

Dans la vie, nous sommes influencés par toutes les rencontres, à commencer par ses amis, par ses amours, par ses lectures, par les films que l’on voit. Après, j’ai toujours eu quelque chose de rock chez moi. La question : « Est-ce que je fais du rock, ou pas ? » En fait, je m’en fous. Je fais des chansons qui me ressemblent dans lequel, il y a du rock… mais pas que. En y réfléchissant, en vieillissant, on a envie de retrouver la force de sa jeunesse et des choses qu’on n’a pas pu faire étant jeune. Et donc, moi, c'est le rock.

La musique, elle te vient comment ?

Trouver la mélodie, ça me vient naturellement et rapidement.

Pas comme les textes.

Non, mais j’ai plaisir à chercher et à y passer du temps. Ça ne me dérange pas de galérer pour trouver les bons mots ou la bonne formule. J’ai commencé à écrire à 18 ans et à en vivre à 32. J’en ai aujourd’hui 46. J’ai eu plein de moments où je n’avais pas d’argent pour m’acheter à bouffer, mais j’ai toujours refusé de faire autre chose. Il a toujours été hors de question que je m'adonne à un travail alimentaire, même dans la musique.

Qu’est-ce qu’on aurait pu te proposer musicalement que tu aurais pu refuser ?

Jouer dans des meetings politiques, par exemple. A un moment, j’ai fait des maquettes avec un réalisateur que je ne citerai pas, ça a commencé à intéresser des maisons de disque parce que ça devenait beaucoup plus vendeur et commercial que ce que je proposais avant. Ça ressemblait à de la grosse variété de merde, donc j’ai décliné les offres. Aux Chantiers de Francos, en 1997, mon ami Philippe Albaret, qui dirige aujourd’hui le Studio des Variétés, m’a dit : «Tu as un problème avec la notoriété. Tu as une volonté de ne pas réussir». J’avais 25 ans, je ne comprenais pas pourquoi il me disait cela. Mais il avait raison.

nicolas jules,les falaises,interview,mandor

(Photo : Thibaud Derien)

Tous les amateurs de « chansons » louent ton immense talent, mais le grand public n’est toujours pas au rendez-vous.

Il ne sera surement jamais là. Pour être mis très en avant dans les médias, il faut une part de hasard et une grande part de volonté. Le hasard, je ne sais pas trop, mais la volonté, je ne l’ai pas.

Pourquoi n’as-tu pas de label ?

Pour avoir un label, il faut en chercher un. Je suis beaucoup plus intéressé par l’idée de création, du début à la fin, qu’a tout ce qu’il se passe après, c’est-à-dire comment on vend, comment on montre, comment on affiche…. Je fais tout tout seul.

Tu n’as jamais eu de subventions ?

Non. Je n’en ai jamais demandé. J’ai un tempérament naturellement anarchiste. Je peux faire des disques sans subventions, alors je le fais. Je suis vraiment seul par choix.

nicolas jules,les falaises,interview,mandor

(Photo : Lara Herbinia)

La chanson engagée, ce n’est pas pour toi ?

Pour moi, ce n’est pas dans une chanson qu’il faut être engagé, c’est dans la vie.

C’est important de bâtir une œuvre ?

Oui, et je le dis sans prétention. J’en suis au septième album. Au dixième, peut-être que j’estimerai que ma « carrière » ressemble à quelque chose. Mon œuvre est bien entamée, mais elle n’est pas encore faite.

Il y a un plan de carrière chez Nicolas Jules ?

Mais pas du tout. Il y a juste une volonté, quand je fais un disque, de m’en servir consciemment ou inconsciemment pour bâtir le prochain en allant ailleurs. J’ai besoin de balayer plusieurs horizons. Là, j’ai déjà écrit le prochain album et ce sera carrément autre chose que celui-ci. Dans la vie et en tant qu’artiste, je réagis beaucoup en réaction… et beaucoup en réaction « contre ».

Par exemple Les Falaises n’a rien à voir avec le précédent, Crève-silence.

Crève-silence, effectivement, était plus léché, plus travaillé. Il était très monté, c’est-à-dire que les instruments sont découpés, replacés. Même quand je chante, il y a trois ou quatre prises de voix montées et mélangées, pareil pour les guitares, les batteries, les violoncelles… Falaises est plus brut, d’où son côté plus rock peut-être. J’ai joué presque tous les instruments et il n’y a aucun montage. C’est du live. J’ai laissé les imperfections vocales ou musicales, ça donne un côté plus rugueux, plus vivant. C’est mon disque le plus radical. Il y a de l’abandon de ce qui pourrait être de l’ordre de la séduction. Il n’y a aucune volonté de séduire en tout cas.

nicolas jules,les falaises,interview,mandor

(Photo : David Desreumaux/Hexagone)

Tu n’as plus besoin de séduire ?

Séduire, c’est avoir peur. Je reviens à ce que je disais précédemment. Séduire, c’est faire des arrangements, c’est aussi ne pas avoir confiance en l’auditeur. Je ne vais pas proposer des chansons en les habillant de ce qui a déjà été fait. J’ai le souhait de surprendre.

Ah ? Moi, je trouve que Les Falaises est un de tes disques les plus abordables.

C’est marrant, tu es un des premiers retours que j’ai, alors je suis surpris parce que c’est un des albums qui a eu le moins de chirurgie du détail. Il est construit de morceaux entiers de spontanéité. Je ne sais pas si  les autres penseront comme toi. 

nicolas jules,les falaises,interview,mandorJe voudrais que tu me parles de Roland Bourbon qui joue avec toi depuis 15 ans.

J’ai changé parfois de musiciens, mais Roland est resté. Nous avons un point commun. Nous faisons de la musique parce qu’on aime cela et surtout pour rigoler. Pour nous, c’est aussi une façon d’échapper au monde du travail. On joue ensemble et on prend le terme « jouer » au pied de la lettre… on s’amuse.

J’ai l’impression que tu n’aimes pas la réalité de la vie.

Si tu savais… Je vais te donner un exemple. Je paye toujours mes impôts en retard parce que je n’y pense jamais. Je règle la situation quand je reçois des lettres d’huissiers. J'ai un autre problème. J’ai un immense plaisir à jeter toutes mes factures. Remplir un papier administratif m’angoisse.

Tu as ce qu’on appelle « la phobie administrative » ?

Exactement. Et plus généralement, je déteste tout de la société telle qu’elle est. La politique, la télévision, la société du profit, la déshumanisation… Ça va tellement loin que je ne préfère même pas t’en parler.

Tu te sens marginal ?

Je ne me sens pas exclu de la société, au contraire. Je fais des disques, de la scène, je joue devant un public. Je n’ai pas envie d’aller sur une ile déserte. Si tel était le cas, j’emmènerais un bateau pour partir de temps en temps. J’aime la vie avec les autres, mais j’essaie d’avoir le moins de contact possible avec l’administration. Je ne suis jamais passé par une agence immobilière. Je n’ai jamais acheté de chaises, de fourchettes, d’assiettes ou de casseroles. J’avais beaucoup de disques, je n’en ai plus. Je n’ai rien. J’ai des fringues et un téléphone.

nicolas jules,les falaises,interview,mandor

(Photo : Thibaud Derien)

Tu fais partie du mouvement minimaliste. Ne rien posséder…

C’est naturel. J’ai toujours été comme ça.

Ça vient de ton enfance ?

J’ai grandi dans une famille pas riche. J’ai été élevé en mangeant ce qu’il y avait dans le jardin. La viande, c’était les poules ou les lapins que mon père tuait. Aujourd’hui, je ne vais jamais faire mes courses dans un supermarché. Je vais dans les marchés ou au restaurant.

Tu es sur Facebook et ça m’étonne.

Tu as tort. Comme il n’y a pas de relais médiatique de mon actualité artistique, je m’en sers comme un outil de promotion indépendant. Je ne raconte jamais ma vie intime personnelle.

nicolas jules,les falaises,interview,mandor

(Photo Kobaya Shi).

Tu vis pour la scène, je crois. Tu as déjà joué à l’Olympia et le lendemain dans un salon chez des gens.

C’est ça ma vie, et j’adore qu'il en soit ainsi. Je ne suis jamais allé à contrecœur à un rendez-vous avec un public. Tous les jours, j’attends d’aller à un concert.

Tu te fais chier dans la vie, si tu n’as pas ça ?

On peut le dire. De toute manière, je me fais vite chier. Je fais partie de ces gens qui s’ennuient très vite. J’ai des amis qui ne s’ennuient jamais… ça me fascine.

Est-ce que ton dernier disque est toujours le meilleur ?

J’ai la faiblesse de penser que l’on progresse de disque en disque. J’ai l’impression d’avoir démarré assez mauvais dans la chanson et que je m’améliore. Mes premiers disques n’étaient pas bons. Pour moi, le dernier est effectivement le meilleur. Le dernier est mieux que celui d’avant, qui était mieux que celui d’avant, qui était mieux que celui d’avant... A chaque nouveau disque, je me débarrasse des facilités que je peux avoir. Je vais plus à l’os.

Ton album Les Falaises pourraient en décontenancer certains, mais je suis sûr que tu t’en moques.nicolas jules,les falaises,interview,mandor

Je suis même content parce qu’en tant qu’auditeur, j’aime bien être décontenancé. Quand j’ai écouté Thiéfaine ou les premiers disques de CharlElie Couture, j’ai été très surpris. Sa chanson « Underground P.M », tirée de l’album Crocodile. est une de mes chansons préférées. Crocodile. est pour moi l’un des plus grands disques de chansons françaises. Alice Botté à la guitare… il est magnifique.

nicolas jules,les falaises,interview,mandorTu adores aussi Albert Marcœur.

Il est peu connu et on ne l’entendra jamais à la radio. Il a fait 10 albums complètement hors formats. Il a une œuvre magnifique et parfaitement réussie. Albert Marcœur ne ressemble qu’à du Albert Marcœur. On le surnomme « le Franck Zappa français ».

Si tu devais faire ton autocritique…

Je dirais que mon œuvre n’est pas complètement réussie, parce qu’on entend encore les références. Quand on n’entendra plus les références, on entendra du Nicolas Jules à 100%. Là, j’aurai réussi.

Tu n’es pas trop variété française, mais il y a un artiste qui trouve grâce à tes yeux, c’est Alain nicolas jules,les falaises,interview,mandorSouchon.

Pour moi, c’est un génie. C’est très variété, mais ses chansons sont piégées. Elles sont terriblement puissantes quand il parle d’amour ou de la société. Je n’ai jamais entendu quelqu’un faire des ellipses si fortes. Mine de rien, il est subversif comme personne. Il laisse des petites graines chez les gens, sans aucune prétention. Face à Souchon, j’ai l’impression d’être une petite goutte de pluie.

nicolas jules,les falaises,interview,mandorTu regrettes quoi aujourd’hui ?

De ne pas être assez exigeant avec moi-même, d’être trop fainéant, de regarder trop le temps passer…

Tu as mis du temps à te livrer dans les chansons ?

Oui. Au départ, j’inventais des chansons qui parlaient de choses et d’autres, mais elles ne parlaient pas du tout de moi. Je faisais semblant de parler de moi. Je ne faisais que recopier des choses qui existaient déjà. Un jour, après beaucoup d’hésitations et de réflexions, j’ai basculé dans quelque chose de plus autobiographique. Je me disais que je ne pouvais pas chanter ça parce que, justement, c’était trop autobiographique. J’ai fini par me projeter comme un auditeur. Quand je voyais chanter quelqu’un, j’avais envie d’entendre la vie de la personne et pas une histoire que j’avais déjà entendu ailleurs. Quand on réfléchit à une chanson, on a un décor. Dans mes rêves, la lune, elle a toujours une forme particulière, un climat, une température… l’horizon a une certaine hauteur. Il faut trouver la bonne hauteur de son horizon à soi pour  ne pas qu'il ressemble à l’horizon d’un autre.

nicolas jules, les falaises, interview, mandor

Après l'interview, le 25 août 2019.

23 octobre 2018

Bancal Chéri : interview pour leur premier album

bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbert

De gauche à droite : Nicolas Jules, Imbert Imbert, Roland Bourbon et Dimoné.

(Photo : Marc Ginot)

Bancal Chéri, c’est une créature à quatre têtes. Un projet dans lequel sont réunis Dimoné (mandorisé , et ), Nicolas Jules, Imbert Imbert (mandorisé et ) et Roland Bourbon ne peut être que démentiel, foutraque, poétique, divin et essentiel. De ce côté-là, nous sommes servis. Je ne pouvais pas ne pas recevoir ici ce groupe. J’ai d’abord interviewé Dimoné le 5 septembre dernier et Nicolas Jules et Imbert Imbert, plus récemment, lors de leur passage au Pan Piper le 5 octobre 2018. Dans l’interview, j’ai fait comme s’ils étaient tous les trois ensembles pour une meilleure cohésion. Roland Bourbon était excusé.

bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbertBiographie officielle (par Patrice Demailly) :

Quatre folies douces. Quatre électrons libres. Quatre furieux et délicats esthètes. Bancal Chéri unit jusqu’à les entremêler les gouailles, mélodies, désirs et artisanats de chacun. Quatre forces vives sur un même trampoline : l’instinct animal de Dimoné, les vertiges amoureux de Nicolas Jules, la dangerosité carnassière de Roland Bourbon, l’incandescence insoumise d’Imbert Imbert. L’histoire est ce qu’il y a plus simple. Les liens pètent les plafonds au cours du spectacle collectif Boby Lapointe repiqué (Presque Oui (mandorisé ), Yéti, Évelyne Gallet, Sarah Olivier (mandorisée ici), Jeanne Garraud et Patricia Capdevielle pour compléter la distribution). Deux dates initialement prévues. Trois ans de tournée, au final.

Ces quatre-là deviennent copains comme cochons. Impossible de se résoudre aux adieux. Il faut trouver un alibi pour jouer ensemble les prolongations. Il faut rester du bon côté de la vie. Ce sera Bancal Chéri donc. L’âme de tous les possibles. L’espace d’une liberté précieuse. Oxymore oblique chevillé au rouge à lèvres de façade. Ces enfants du désordre établissent leurs propres règles et leur propre unité de temps. Rien de planifié ou tamponné comme un plan de vol au long cours. En ordre joyeusement dispersé, ils s’affairent à découper dans leur coin les pièces d’un futur puzzle. Ils y mettent leur grain de sel. Et de poivre. Une résidence dans les Landes, des concerts bouillonnants de vies et d’envies (Le Divan du Monde à Paris, Le Printival à Pézenas, le Chaînon Manquant à Laval…).

Le disque (par Patrice Demailly) : bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbert

Bancal Chéri s’amuse, se tient la porte, emprunte des voies balisées comme des couloirs imprévues, alterne petites claques et morsures. Percussions, guitares, claviers, contrebasse. Une cavalcade luxuriante, électrique, effrontée, démocratique. Sans pénurie de carburant.

Le combo joue à saute-mouton avec les genres. Du rock cyclothymique, progressif et farouche. De la chanson. De l’instrumental. Disque kaléidoscope. Disque à l’appétit pique-assiettes. Ici, on est capable de convoquer Nino Ferrer, Dutronc, de coller des paroles d’adolescence amoureuse sur la musique Village Green des Kinks, de rendre hommage à un maître du rythm and blues, d’inviter la jeunesse à être davantage imprudent. Il y a aussi des fulgurances, une pensée libertaire, les méandres sentimentaux d’un membre du groupe, une poésie à la fois joueuse et régressive. Sur une rythmique sous-tension et un final proche de la transe, Dimoné enchaîne les noms de Michel Sardou et Nina Hagen, bel exploit.

Ce disque fait entendre la résonance d’un son, d’une flamme, de figures libres. Comme celle de Roland Bourbon, sorcier d’un morceau épique, chamanique et dans lequel les langues de l’araméen, de l’arménien et du comanche s’entremêlent. Bancal Chéri préfère la conquête à l’itinérance. S’autorise toutes les audaces. Et s’engouffre dans des espaces mouvants. C’est bon parfois de ne pas être raisonnable.

bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbert

(Photo : Marc Ginot)

Ibancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbertnterview (photo à gauche : Anne Baraquin):

C’est facile de trouver sa place dans un groupe avec 4 grandes personnalités ?

Dimoné : Oui, parce que l’on se respecte vraiment beaucoup. Il n’y a aucun critère de jugement sur ce que propose l’autre. S’il le propose, c’est que c’est bien. C’est tout. Nous avons nos propres histoires par ailleurs, celle-ci, c’est du plus plus. Réussir à avoir 15 ans à nos âges, ce n’est pas facile, alors nous le vivons comme un privilège. On a constitué un groupe comme chacun de nous l’avait fait à son adolescence. Très rock.

Imbert Imbert : C’est comme si nous nous étions mis d’accord pour partir en vacances ensemble.

Nicolas Jules : Nous sommes des adolescents attardés en colonie de vacances. Je suis d’accord avec Dimoné, on fait des choses différentes, mais on a une idée commune qui est très liée avec l’énergie. Une énergie physique. Le corps est important pour nous quatre.

bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbert

Avec Nicolas Jules et Imbert Imbert.

Il a fallu créer une cohésion ?

Nicolas Jules : Au départ, on a essayé d’écrire ensemble avec l’idée de mélanger nos univers et ça n’a pas du tout marché. Nous sommes rentrés chez nous et sommes revenus avec nos propres chansons. Finalement, c’est ce que l’on sait faire de mieux. Après, on ne s’est pas demandé comment on allait être cohérent, cela s’est fait naturellement. On s’est fait confiance.

Imbert Imbert : C’est ça le point commun que l’on a : la confiance que l’on a les uns envers les autres.

Nicolas Jules : Chacun venait avec ses chansons, mais nous faisions les arrangements ensemble. On a enregistré 15 chansons en 5 jours, on n’avait pas trop le temps de discuter.

Imbert Imbert : La première semaine, nous nous sommes retrouvés en pleine canicule dans les Landes. Il faisait si chaud que l’on a enregistré très à l’arrache. 

bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbert

Avec Dimoné.

Il ne manquerait pas une fille dans votre groupe ?

Dimoné : Si… ça pourrait nous tempérer. Nous mettons du rouge à lèvres pour pallier à cela (sourire). En vrai, on est juste quatre larrons avec un coté enfantin, puéril. Comme on pense à la mort et à nos vies tout le temps, ensemble, nous avons des grands moments où tout cela n’existe plus. On est juste dans le plaisir. C’est la grande bouffe.

Nicolas Jules : Oui, on est content de se retrouver avant, pendant ou après la scène. L’idée, c’est d’en retirer le maximum de plaisir.

"Les épaules".

Je ne sais pas si je me trompe, mais Roland Bourbon parait encore plus barré que vous trois.

Dimoné : C’est celui de nous quatre qui nous incite à nous exciter encore plus. Il n’est pas là pour nous calmer. Il nous trouve toujours trop sages, trop charmeurs… il nous dit qu’il faut faire chier, bousculer tout le monde, surtout le public.

Imbert Imbert : Oui, l’idée de bousculer et de surprendre est impérative. Quand les gens sont déboussolés, ça nous plait.

Nicolas Jules : Nous ne sommes pas fait pour jouer ensemble, c’est ça qui est drôle. Nous sommes ancrés initialement dans la solitude et nous avons le point commun de ne pas être dirigés. Il n’y a aucun chef d’orchestre dans Bancal Chéri. On s’aime beaucoup humainement, mais on s’aime beaucoup aussi artistiquement.

bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbert

bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbertIl y a une folie en chacun de vous.

Nicolas Jules : J’ai un peu de mal avec le mot folie, parce que la folie est quelque chose qui existe. Par respect pour les gens qui souffrent de ce problème, j’évite cette dénomination. Ce n’est pas pour autant qu’on a envie d’être sage.

Imbert Imbert : (Il chante) « La sagesse, c’est de ne pas être sage, et la folie, c’est de ne pas être fou… » C’est une de mes dernières chansons.

Dimoné, dans « Les tampons de ouate », tu incites les jeunes à dépasser les bornes.

Dimoné : C’est exactement ça ! Ma cinquantaine me fait avoir des sursauts de jeunesse et des ambitions de jeune. J’avais envie de faire mon petit réac à leur endroit en disant, « mettez fort le son », « dépassez la marge », « dépassez les bornes », « décapotez-vous »… Il y a une arrogance de ma part à leur dire ça.

"Qu'est ce que tu dis".

Vous ne chantez pas le quotidien dans ce disque. bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbert

Imbert Imbert : La vie, c’est souvent un peu triste. On a envie que ce soit une fête.

Nicolas Jules : Parfois, on ressent chez les gens une espèce de folie qui est en fait juste une envie de liberté, de récréation et de fête. La folie, c’est de ne pas se plier à l’ordre établi. Il y a un côté libertaire dans ce que l’on fait.

C’est une aventure qui peut durer ?

Nicolas Jules : Oui, à ce niveau-là, on ne peut rien prévoir. On n’en parle jamais entre nous.

Imbert Imbert : Si. En fait, on  réfléchit à un deuxième album. De temps en temps le sujet est lancé.

Nicolas Jules : Il n’y a aucune pression car on ne vit pas avec ce projet. Bancal Chéri, c’est un bonus, un cadeau.

bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbert

Au Pan Piper, le 5 octobre 2018 (photo : Laurent Besson).

Les chansons que vous avez écrites pour Bancal Chéri auraient pu figurer sur vos albums persos ?

Imbert Imbert : Non, là, j’ai lâché les chiens. J’étais moins dans la perfection. Avec Bancal Chéri, je suis plus dans la spontanéité. Je me permets l’erreur dans l’écriture. Je m’aperçois que c’est très beau l’erreur dans l’écriture, le truc mal terminé. Mais, au final, je trouve ce disque parfait. C’est tout à fait paradoxal.

Nicolas Jules : Les rencontres humaines, ce que l’on vit, ce que l’on écoute, ce que l’on découvre, influencent les chansons que nous créons. J’ai envie d’évoluer, de progresser et de changer en même temps.

Quand vous êtes Bancal Chéri, vous êtes les mêmes que dans vos carrières respectives?

Nicolas Jules : Oui, exactement.

Imbert Imbert : Oui, mais là, nous sommes nourris des énergies des autres.

Nicolas Jules : On parle souvent de la schizophrénie des chanteurs, nous ne sommes pas de vrais schizophrènes. On est les mêmes dans tous les projets que nous avons. Les rendus sont différents, c’est tout.

bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbert

Au Pan Piper, le 5 octobre 2018 (photo : Laurent Besson).

Je crois que tu n’aimes pas le mot carrière Dimoné.

Dimoné : Dans carrière, il y a le mot carie. Il y a donc une notion de soin. Nous, on n’a pas envie de soigner notre carrière. Là, je prends une posture parce qu’au fond, je sais bien que tous les quatre, on fait une carrière… sans trop savoir laquelle d’ailleurs.

Quand vous rentrez sur scène vous vous sentez comment ?

Imbert Imbert : Il faut quand même avoir la sensation d’être le roi du monde à un moment donné. Il faut donc resserrer les énergies.

Nicolas Jules : J’ai l’impression de vivre un peu en stand-by, comme une lumière éteinte qui ne s’allume que sur scène. Sur scène, j’ai la parole. Avec les mots, le corps et ma guitare.

Dimoné : Un artiste donne une présence à ses tourments. Il ne doit pas abandonner les gens qui te permettent d’être dans ce grand « tous ensemble », même quand il ne va pas bien. Un artiste ne doit pas fuir le public. Il peut fuir ses responsabilités, mais pas sa condition humaine à tous les postes.

bancal chéri,roland bourbon,nicolas jules,dimoné,imbert imbert

(Photo : Marc Ginot).

Il faut avoir un peu d’ego pour faire ce métier ?

Imbert Imbert : Ce n’est pas l’ego qui doit dominer, mais la confiance en soi.

Que vous a apporté Bancal Chéri ?

Nicolas Jules : De l’amitié.