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22 décembre 2014

Ingrid Desjours (et un peu Myra Eljundir) : interview pour Tout pour plaire

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Tout pour plaire, le nouveau livre d’Ingrid Desjours est un magistral thriller psychologique, avec une intrigue à couper le souffle. Elle nous décrit un monde où règne la noirceur humaine. La nouvelle reine du roman noir ne nous épargne pas un instant. Perversité, manipulation, calcul, vengeance, sont les maîtres mots qui animent tous ses personnages. On se demande constamment qui veut le bien ou le mal, qui est honnête et qui ment. Au programme : victimes consentantes, pervers narcissiques ou frappadingues de l'amour vache. Je me suis rarement autant fait balader.

C’est la troisième fois que je mandorise Ingrid Desjours (voir la première et la seconde). Et puis aussi, quand elle n’avait pas encore avoué qu’elle était la fameuse Myra Eljundir. Elle m’avait réservé l’exclusivité de sa première interview…

Ingrid Desjours est venue à l’agence le 11 décembre dernier pour évoquer ce très grand roman noir qu’il est impossible de lâcher. Tout pour plaire devrait en toute logique devenir un standard de ce genre littéraire.

ingrid desjours,myra eljundir,tout pour plaire,kaleb,interview4e de couverture :

Rien n'est plus suspect qu'une personne qui a tout pour plaire.

Voilà, vous y êtes. Arrivés au point de rupture. Depuis longtemps déjà, votre couple dérange. Parce qu'une belle et brillante jeune femme n'a pas pu renoncer à tout pour se consacrer à son riche mari comme ça, sans être influencée. Ou vénale.
Parce qu'un séducteur avide de pouvoir n'a pu obtenir la totale dévotion de son épouse que par la tyrannie et la manipulation. Comme tous les pervers narcissiques.
Oui les ragots vont bon train.
Alors quand s'installe chez vous un deuxième homme, aussi attirant que sulfureux, les esprits s'échauffent davantage. Et la disparition pour le moins suspecte de sa femme n'arrange rien.
Bien au contraire.
Pour vos voisins sont désormais réunis tous les ingrédients d'un drame conjugal qui pourrait bien vous mener à la mort. Vous aurez été prévenus.
Voilà, vous y êtes. Arrivés au point de rupture...

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L’auteur :ingrid desjours,myra eljundir,tout pour plaire,kaleb,interview

Ingrid Desjours est psychocriminologue. Après avoir exercé de nombreuses années auprès de criminels sexuels en Belgique, elle décide en 2007 de se retirer en Irlande pour écrire son premier thriller. Depuis, elle se consacre entièrement à l'écriture de romans et de scénarios pour des séries télévisées. Les nombreux psychopathes qu'elle a profilés et expertisés l'inspirent aujourd'hui encore. Outre ses tableaux cliniques pertinents, l'auteur excelle dans l'art de lever le voile sur la psychologie humaine et de faire ressentir au lecteur ce que vivent ses personnages, pour le meilleur et surtout pour le pire?
Ses trois premiers romans, Écho (Plon, 2009), Potens (Plon, 2010) et Sa vie dans les yeux d'une poupée (Plon, 2013) ont été très remarqués et plébiscités, tant par le public que par la presse et les libraires. Elle a également animé l'écriture de Connexions, un polar interactif édité en partenariat avec l'émission « Au Field de la nuit » (TF1). Son dernier-né, Tout pour plaire, a été pensé et conçu comme une série télévisée. Ingrid Desjours vit actuellement à Paris. Très engagée dans la défense de la cause animale, ses autres passions dévorantes sont le krav maga et le piano.

ingrid desjours,myra eljundir,tout pour plaire,kaleb,interviewInterview :

Depuis ton précédent roman Sa vie dans les yeux d’une poupée et celui-ci, Tout pour plaire, n’as-tu pas l’impression que ta carrière littéraire commence à prendre une belle tournure ?

Je ne m’en rends pas bien compte. Je suis toujours à fond dans le livre suivant. Je ne prends pas trop le temps de réaliser ce qui m’arrive et je ne me rends pas compte de ce qu’il se passe autour de moi. Tout est abstrait parce que, quand j’écris, je suis complètement ermite.

Lorsque tu fais des salons, cela te sort de ta bulle, non ?

Oui, ça me fait du bien de voir des gens, de les écouter, de leur parler… mais parfois, ils t’aspirent complètement. C’est extrêmement fatiguant parce que beaucoup ont une attente, notamment celle de leur donner ce que tu leur as déjà donné dans le bouquin. Et puis, certains lecteurs ont le sentiment de te connaître. Moi, je ne les connais pas, donc c’est un rapport très déséquilibré. Si j’adore ces rencontres, elles me laissent lessivée.

Je ne comprends pas. Aimes-tu participer à un salon du livre, alors ?ingrid desjours,myra eljundir,tout pour plaire,kaleb,interview

J’aime et je n’aime pas à la fois. Le problème c’est que plus ça va, moins j’aime parler. En fait, ce que j’ai à dire, je l’écris. Pour le reste, j’estime que ce n’est pas super intéressant, ni très important. Je ne vois pas en quoi ce que je pense passionnerait les gens. Et puis en bonne écrivain caricaturale, c’est-à-dire solitaire, j’ai besoin d’une grande plage de calme.

Depuis notre première rencontre en 2010, tu as écrit trois autres thrillers et les trois romans signés Myra Eljundir… ça commence à faire pas mal !

Je me suis fait traiter de graphomane par Mazarine Pingeot à Brive (rires).

Y a-t-il une différence d’écriture quand tu es Ingrid ou quand tu es Myra ?

Je passe de l’une à l’autre de manière très naturelle. Je ne change pas ma façon d’écrire. Même quand je suis Myra qui écrit pour les ados, je ne fais aucun compromis, ni n’édulcore quoi que ce soit.

Et ça marche de ne pas prendre les jeunes pour des cons ! Ta trilogie Kaleb a cartonné.

Oui… et on m’a dit que ça continuait à pas mal se vendre.

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Tu vas poursuivre l’œuvre de Myra Eljundir ?ingrid desjours,myra eljundir,tout pour plaire,kaleb,interview

Oui. Je sors d’abord un prochain thriller d’Ingrid en mai 2015… je vais donc officiellement décéder (rires) et en octobre, j’enchaîne sur le premier tome de la prochaine trilogie de Myra.

As-tu déjà tes nouvelles histoires en tête ?

Pour le thriller oui, il sort dans peu de temps, mais pour Myra, grosso modo.

Tu dis Ingrid et Myra quand tu te cites… ne deviens-tu pas un peu schizophrène ?

J’ai plus un syndrome de personnalité multiple (sourire). J’écris aussi dans un journal féminin, Question de de femmes, sous le nom d’Astrid Leviateur. J’y fais le psycho test et les papiers psycho-sociaux.

ingrid desjours,myra eljundir,tout pour plaire,kaleb,interviewTu m’as permis de t’interviewer en exclusivité quand personne ne savait que tu étais Myra Eljundir. Peu de temps après, tu as dévoilé ton identité. Le regrettes-tu ?

Au départ, quand j’ai créé Myra Eljundir, c’était pour ne jamais avouer qui était derrière. Nous avions des clauses de confidentialité. Les gens qui m’interviewaient signaient des papiers jurant que jamais ils ne diraient qui j’étais. Mais quelqu’un à commencer à dire que Myra était une auteure française de thriller, alors des gens se sont amusés à chercher avec beaucoup de sérieux qui était cette intrigante auteure. La photo que tu avais faite de moi de dos pour ta chronique a été pas mal reprise et comme j’avais un chapeau, beaucoup ont pensé que c’était Amélie Nothomb. D’autres ont pensé que c’était Maxime Chattam. Moi, ça m’amusait énormément jusqu’au moment où mon nom est arrivée dans les possibilités. Il y a des jeunes lecteurs de Kaleb qui ont fait un vrai travail d’enquêteur. Ils sont allés jusqu’à comparer les interviews, les silhouettes des photos et ils ont fini par être convaincu que c’était moi. Plus ça allait, plus mon nom revenait avec insistance. A un moment donné, cela devenait ridicule de nier.

C’est au salon international du livre au format de poche de Saint Maur que tu as révélé officiellement ton identité.

Je flippais parce que je me suis dit qu’au final les gens allaient être déçus que ce ne soit que moi. Certains journalistes en avaient rajouté des caisses en prétendant que j’étais un super auteur très connu.

Le mystère se lève sur Myra Eljundir à Saint-Maur en poche (juin 2014).

Tu es donc désormais exposée deux fois. Te connaissant, ça ne doit pas te plaire desingrid desjours,myra eljundir,tout pour plaire,kaleb,interview masses.

J’ai un gros problème avec le fait de m’exposer. Je suis tellement consciente à quel point on peut être vulnérable et à quel point ça te peint une grosse cible sur le front physiquement et moralement. Plus tu es exposé, plus tu es la proie d’adoration disproportionnée et étouffante ou au contraire de détestation qui peut aller jusqu’au harcèlement. J’en ai déjà fait les frais.

Tu es désormais chez Robert Laffont, c’est un changement conséquent pour toi ?

Ça change absolument tout pour moi. Que les choses soient claires, je suis très reconnaissante à Plon et à mon éditeur de l’époque de m’avoir découverte et de m’avoir donné ma chance. On a juste atteint la limite de notre relation. J’ai vite compris que Plon n’avait pas vocation à faire du thriller et que moi je n’avais pas vocation à rester chez eux. Cela étant dit, aller chez Robert Laffont est un changement radical et positif. J’ai fait une vraie rencontre humaine et professionnelle avec mon nouvel éditeur, Glenn Tavenec. J’ai commencé a travaillé avec lui sur Kaleb et maintenant je travaille avec lui sur les thrillers. Il est bosseur, sérieux et intègre. Il dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit. Il met la main dans le cambouis avec moi si le besoin s’en fait sentir. Il est là à chaque étape de la création du livre. Je me sens hyper soutenue par lui et par toute l’équipe de la maison.

Revenons à Tout pour plaire, je peux te dire que tu m’as baladé du début à la fin.

Intellectuellement, ce roman a été monstrueux à écrire. A chaque chapitre, il y a des retournements. Il fallait que je tienne le rythme sur 520 pages.

ingrid desjours,myra eljundir,tout pour plaire,kaleb,interviewTout pour plaire, à l’origine, était un projet de série télé.

J’ai donc eu des problèmes de structures parce qu’un scénario n’est pas un roman. On ne raconte pas les choses de la même façon. En plus, je me suis donnée comme contrainte supplémentaire de ne pas mentir.

C’est-à-dire ?

Je ne raconte que la réalité. Par exemple, mon héroïne Déborah, à un moment donné, dit à son mari qu’elle est enceinte, alors qu’en fait, elle ment. Elle dit ça pour obtenir quelque chose. J’aurais pu faire croire aux lecteurs qu’elle était enceinte et, après coup, faire comprendre qu’elle ne l’était pas. Je montre aux lecteurs qu’elle ment, donc, je dis la vérité. Je veux qu’ils voient les personnages tels qu’ils sont réellement. Je ne veux pas prendre le lecteur pour un con. Je lui montre tout.

J’ai lu quelque part que ton roman était un « thriller domestique ». C’est une appellation que  je ne connaissais pas.

C’est du suspens de foyer. Ce sont des livres où les intrigues sont placées chez monsieur et madame tout le monde. On met des personnes normales dans un contexte anormal. C’est une manière de faire en sorte que le lecteur se sente concerné et qu’il se dise que la situation aurait pu lui arriver.

Avant de lire Tout pour plaire, j’avais compris que cela évoquait un pervers narcissique.ingrid desjours,myra eljundir,tout pour plaire,kaleb,interview Or, à sa lecture, j’ai l’impression qu’il y en a plusieurs dans ton roman.

Ils ne sont pas tous pervers narcissiques, mais ils ont tous un pet au casque. Sur la dénomination de « pervers narcissique », il n’y a réellement qu’une personne concernée. Le terme « pervers narcissique » date des années 90. Il a été créé pour expliquer une forme de perversion.

La perversion, c’est quoi ?

C’est pervertir une relation à l’autre, instrumentaliser l’autre pour se servir soi. En gros, l’autre n’est plus un sujet, mais un objet. Le pervers narcissique détourne et corrompt la relation pour sauvegarder son narcissisme. Il a besoin de se valoriser en dévalorisant l’autre. C’est une façon pour lui de ne pas retourner son agressivité contre lui-même. Il va donc utiliser quelqu’un d’autre, une espèce de bouc-émissaire qui va devenir une décharge publique de toute la merde qu’il a dans la tête. Il va l’utiliser pour se sentir mieux, se conforter, avoir un petit pouvoir.

Ce sont souvent des gens dont on ne peut pas s’imaginer qu’ils sont pourris à l’intérieur.

Ce sont de grands séducteurs, des personnes qui maîtrisent parfaitement tous les rouages de la psychologie humaine et de la séduction. Ils savent toujours quoi te dire et comment souffler le chaud et le froid. Ce sont souvent des personnes charmantes. Pire encore, parfois, ce sont des personnes qui se font passer pour des victimes.

ingrid desjours,myra eljundir,tout pour plaire,kaleb,interviewY a-t-il de plus en plus de pervers narcissiques ?

A chaque époque, on a notre bouc-émissaire, notre coupable désigné. En ce moment, c’est le pervers narcissique notre ennemi intime. Avec lui, on se pose de nombreuses questions. Et si le danger venait de l’intérieur ? Est-ce que je peux faire confiance ? Où est mon individualité dans l’histoire ? Ne me fais-je pas manipuler ? Je trouve que finalement, c’est à l’image de la façon dont on fonctionne dans notre société. On se met toujours en scène sur Facebook ou Twitter, nous parlons avec le monde entier, nous offrons notre vie en pâture à la planète entière. Où sont les limites et qu’est-ce qui protège le moi ? Je pense que l’on parle de plus en plus des pervers narcissiques est révélateur de cette crainte d’être dévoré par tout le monde.

En croises-tu beaucoup et les reconnais-tu facilement ?

Oui, je les reconnais et pour autant, ça ne m’empêche pas de me faire avoir. C’est ça qui est terrible. Cela m’est arrivé d’identifier une personne comme potentiellement problématique, d’y aller à l’affect et de laisser une relation malsaine s’installer. Mais, j’ai les outils pour les sortir de ma vie définitivement, si besoin. Je ne suis pas psy au quotidien et je reste un être humain avec des périodes où je suis plus fragile qu’à d’autres. On est tous vulnérables.

Pourquoi écris-tu des livres qui montrent la face laide des gens ?

J’écris ce que je vois, ce que je connais, ce que je ressens. Ce qui est commun à tous mes livres, c’est que l’on va au-delà des apparences. Il y a les apparences et il y a la vraie nature des gens… et elle n’est pas toujours très jolie jolie à voir.

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Après l'interview, le 11 décembre 2014.

07 juillet 2012

Myra Eljundir : interview exclusive pour Kaleb

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Il y a quelques jours, je reçois sur mon bureau un livre dont la couverture attire mes yeux. Il est intitulé Kaleb. Je lis la quatrième de couverture, l’histoire m’intéresse, mais n’étant pas un grand fan de la littérature jeunesse, je reporte aux calendes grecques sa lecture.

Mais, en fait, non.

Dans la journée, je reçois un appel d’un(e) ami(e) auteur « à forte notoriété ». Il/elle me demande si j’ai bien reçu le livre d’une dénommée Myra Eljundir. Je réponds que oui, mais que je ne compte pas spécialement me précipiter pour le lire. D’un ton un peu péremptoire, cette célébrité du monde des lettres me conseille de réviser ma position et de le/la rappeler. Il/elle pourrait bien m’organiser un rendez-vous avec cette auteure qui écrit sous pseudo et dont je connais l’œuvre, précise-t-il/elle.

myra eljundir,kaleb,interview,mandorAvant de continuer cette histoire, voici la présentation de l’éditeur :

"À 19 ans, Kaleb Helgusson se découvre empathe : il se connecte à vos émotions pour vous manipuler. Il vous connaît mieux que vous-mêmes. Et cela le rend irrésistible. Terriblement dangereux. Parce qu'on ne peut s'empêcher de l'aimer. À la folie. À la mort.
Sachez que ce qu'il vous fera, il n'en sera pas désolé. Ce don qu'il tient d'une lignée islandaise millénaire le grise. Même traqué comme une bête, il en veut toujours plus. Jusqu'au jour où sa propre puissance le dépasse et ou tout bascule... Mais que peut-on contre le volcan qui vient de se réveiller ?
Le premier tome d'une trilogie qui, à l'instar de la série Dexter, offre aux jeunes adultes l'un de leurs fantasmes : être dans la peau du méchant.

Déconseillé aux âmes sensibles et aux moins de 15 ans."

Et voilà comment l’auteur est présenté :

"Sous le mystérieux pseudonyme de Myra Eljundir se cache un auteur et scénariste francophone de talent, vivant en Islande. À l'instar de Kaleb, sa trop grande empathie l'a conduite à s'isoler. Une façon de se protéger, ainsi que ceux qu'elle aime. Les lecteurs pourront toutefois contacter directement Myra et tchater avec elle sur la page Facebook de la collection R."

Intrigué, je lis en deux jours ce roman. Que je ne trouve pas du tout destiné à la jeunesse. Je le trouve même parfois un peu « limite » pour des ados. Mais il est passionnant et à provoqué en moi différentes réactions, positives pour la plupart et parfois irritées. Mais, bon sang, jusqu’où est allée cette auteure ?

Je rappelle mon ami(e).

Lui explique mon enthousiasme.

Il/elle se vante un peu de m’avoir fait fléchir.

Ainsi, le 2 juillet dernier, je me retrouve en face de Myra Eljundir, dans un restaurant près de la place du Châtelet.

Interview :

Quoi ! C’est vous ?

Oui. Comme vous le constatez.

C’est amusant que l’on se rencontre, j’ai lu l’intégralité de votre œuvre.

J’en suis enchantée, mais il n’empêche que si vous divulguez mon identité, je vous tue.

Euh… je serai une tombe, promis. Pardonnez-moi, mais je suis obligé de vous poser la question… pourquoi ne pas avoir écrit sous votre vrai nom ?

Je me sens plus libre dans l’anonymat. Libre du regard des gens qui me connaissent, libre de pouvoir sortir de ce que j’écris habituellement. Je voulais aussi me mettre au service de l’œuvre et que ce soit l’histoire la star, ou à la limite les personnages, mais pas moi l’auteur. Dans ma propre expérience, quand j’écris sous ma véritable identité, ça me dérange presque de vendre l’auteur plus que son travail. Bref, je m’éclate plus dans l’ombre que dans la lumière.

Mais du coup, en présentant l’auteur de Kaleb de manière aussi mystérieuse, inévitablement, ça créé une curiosité qui fait beaucoup parler. Ça ne parasite pas l‘œuvre, ça aussi ?

L’œuvre non, le refuge de l’anonymat peut-être ! Mais je suis un peu joueuse, vous savez. Et puis, un auteur est malgré tout un personnage complexe. Alors ici, je joue un peu à cache-cache et ça m’amuse, même si ça me met en danger. (En rigolant) Mon ego incommensurable d’auteur se demande si les lecteurs vont reconnaître son style. J’espère que non et en même temps, ça m’amuserait que oui !

Comment allez-vous procéder pour la promo de Kaleb?

Vous êtes le seul que je verrai en face à face… pour les autres, je répondrai par mail.

Pourquoi avoir accepté de me répondre, alors ?

Parce que je vous ai déjà lu moi aussi ! Il y a une vraie curiosité de l’autre et un vrai respect dans vos interviews. Je savais que vous joueriez le jeu du secret avec la discrétion que ça requiert !

En 2012, est-ce que ce petit jeu peut durer longtemps ?

On verra. Franchement je l’espère, car j’ai plein d’autres projets et envies sous ce pseudo là !

Kaleb, votre héros, possède en lui une empathie beaucoup plus développée que la moyenne, c’est le moins que l’on puisse dire. Je me suis laissé dire que vous aviez aussi ce don-là.

Kaleb, c’est un peu le côté obscur de Myra. En vrai, j’ai moi aussi un énorme problème d’empathie : je suis une véritable éponge. Je fonctionne par imprégnation. Les gens, je les sens, je lis en eux comme dans un livre ouvert. Et je provoque aussi la confession. J’ai parfois l’impression d’être une sorte de réceptacle. C’est bien, mais c’est difficile de ne pas prendre à son compte les émotions des autres. J’ai aussi une espèce d’hypersensibilité qui fait que je prends tout ce qui m’entoure puissance 10.

C’est handicapant dans la vie ?

Quand on ne sait pas le gérer, oui. On n’arrive pas toujours à se distancier par rapport à ce qui nous arrive ou à ce qui arrive aux gens qui gravitent dans notre périmètre proche. On est parfois dans des émotions en montagnes russes, ce n’est pas forcément super agréable à vivre. Ceux qui me croisent ou me rencontrent sont souvent loin de s’en douter, car je suis plutôt douce et souriante, mais j’ai une boule de colère et de chagrin profondément ancrée en moi, à fleur de peau, de cri ou de larmes parfois… je les cache par des sourires et les crie dans mes livres… mais ils restent là.

Je suis allé voir sur Internet ce qu’il se disait sur votre livre… il y a vraiment les « pour » et les « contre ». J’ai rarement vu autant de différences de ressentis.

Il y a ceux qui adorent et ceux qui détestent. Ça me plait beaucoup. Kaleb, que ce soit le livre ou le personnage, ne pouvait pas laisser indifférent. C’est quelqu’un qui est tellement à fleur de peau, qu’il ne pouvait que susciter des réactions épidermiques. Je ne m’attendais pas à ce qu’il puisse choquer autant, parce que moi, personnellement, je l’adore. Cela étant, je peux m’expliquer ce phénomène facilement. Ce roman a été présenté comme un livre « jeunesse et jeunes adultes ». Je pense qu’il est plus « jeune adulte et adultes » que « jeunesse ». Mon livre n’est pas bien pensant, ni moralisateur, comme le sont généralement les livres de littérature jeunesse, il y a de quoi être un peu dérouté.

Kaleb est un héros qui plait plus aux garçons qu’aux filles, non ?

Effectivement, et ça me fait très plaisir parce qu’on a tendance à dire que ce genre de littérature est plus destinée aux filles qu’aux garçons. Comme si les garçons ne lisaient pas et ne pouvaient pas s’intéresser à ces choses-là ! Alors s’il contribue aussi à les réconcilier avec la lecture, j’en serai super fière ! Parmi les plus belles réactions que j’ai eues, beaucoup étaient celles de garçons. En règle générale, ceux qui aiment ce livre sont ceux qui sont contents de ne pas trouver un ton adolescent dans la narration et dans le propos. Un ton qui ne leur explique pas tout, qui ne leur met pas les sous-titres, qui ne cherche pas à les caresser dans le sens du poil. Un ton qui les respecte en leur racontant la vraie vie.

Vous avez modifié votre façon d’écrire pour ce livre.

C’est à vous de me le dire puisque vous connaissez mes livres. Je ne sais pas. Je suis peut-être moins dans la poésie du texte, plus dans l’efficacité. Et l’histoire se prêtait à un style assez dépouillé, sans fioritures, brut de décoffrage comme Kaleb. Je suis une grande fan de littérature fantastique… C’est même mon genre préféré et du coup, Kaleb est très important pour moi. Je voulais raconter une histoire qui me plaisait et qui me tenait à cœur, sans chercher à faire d’effets de manche. Juste être sincère dans ce que je racontais, tant sur le fond que sur la forme…

Kaleb est un EDV, un enfant du volcan. Pour le moment, l’explication de leur existence est assez trouble...

On en saura plus dans le deuxième tome, qui lèvera le voile sur toute une mythologie inspirée d’autres déjà existantes, ainsi que sur l’origine de ces enfants très particuliers. On saura d’où ça vient et où ça mène. Je ne pouvais pas tout expliquer dans le premier tome.

Un des héros de ce livre est un pays. L’Islande. Vous y vivez, je crois.

J’y suis très souvent en effet. J’aime ce pays parce que c’est une terre adolescente, bouillonnante. Parce que tout y est en mouvement. Vous avez l’impression d’éléments qui se déchaînent. Le feu côtoie la glace et ça crée des réactions épatantes. C’est une terre qui est encore en formation : elle bouge, au sens littéral du terme. On se sent super vivant là-bas et c’est incroyable comme on vibre. En même temps, cette vie côtoie des paysages de mort, comme les volcans, les champs de lave à perte de vue, des espèces de mares bouillonnantes d’acide sulfurique et des émanations de soufre. J’aime quand la nature est poussée à ses extrêmes.

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Comme les Islandais, croyez-vous aux choses surnaturelles ?

Qui Myra ou moi ?

Vous.

Moi oui. Myra aussi. Pas vous ?

Si, mais mes lecteurs s’en moquent un peu. Avez-vous été témoin d’événements, disons… « étranges ».

Oui. J’en ai été l’actrice aussi… d’une certaine façon. Mais, je n’en dirai pas plus.

Avez-vous l’impression d’avoir été islandaise dans une autre vie ?

Qui sait ? La première fois que je me suis rendue dans ce pays, ça a été une vraie évidence et j’ai eu un immense sentiment de liberté. J’ai ressenti ce que je ressens habituellement quand il y a un orage. Quand un orage arrive, je le sens physiquement. Je ressens la pression dans mon crâne et ça me rend d’extrême mauvaise humeur. Quand l’orage éclate, c’est comme une intense libération doublée d’un sentiment de puissance. En Islande, je ressens cela non stop.

Pourquoi revenez-vous à Paris régulièrement ?

Je viens pour mes obligations professionnelles. Mais je n’aime pas trop ce qui est « rendez-vous » et grégarismes obligatoires. J’aime bien avoir mon espace et ma liberté. J’apprécie cependant l’effervescence qu’il y a à Paris, ce bouillonnement culturel, ainsi que la France en général. Il y a des régions magnifiques, notamment des régions volcaniques extraordinaires qui font penser à l’Islande, sous certains aspects. Mais si j’aime venir, j’adore aussi repartir !

Votre premier tome finit de manière très frustrante. Il n’y a pas de fin, puisque la suite sera racontée dans les deux prochains.

En tant qu’auteur, je suis très contente que vous soyez frustré, même si ce tome s’achève sur une révélation fracassante ! Vous savez, quand j’écris une histoire, avant de la raconter à quelqu’un, je me la raconte à moi-même. Je suis excitée, je veux en savoir plus, je peux être énervée contre mon personnage, parfois je suis terriblement attristée pour ceux que je malmène. Vous savez, je me joue un tour à moi-même en écrivant ce genre de fin. Je me frustre aussi.

Vos héroïnes sont un peu « femmes objets » dans votre livre ?

Ce ne sont pourtant pas les seules victimes de l’histoire ! Qui voudrait être à la place des adversaires de Kaleb, ou d’un certain jeune militaire ?  C’est curieux de ne compter que les filles dans l’hécatombe ! D’autant que vous allez vite vous rendre compte qu’elles sont moins « objets » que vous ne l’imaginez. En revanche, il n’y a aucune misogynie de ma part, que les choses soient claires ! Lucille, la jeune fille de 17 ans, qui est certainement la plus malmenée, je ne lui fais pas du mal pour le plaisir de lui faire du mal. Rien de ce qu’elle subit n’est gratuit. Hélas, elle se trouve sur le chemin de Kaleb quand il découvre son pouvoir. Il est grisé, il ne maîtrise pas, elle va malheureusement en faire les frais. Mais je ne vais certainement pas l’épargner sous prétexte que c’est une femme ! Là, ce serait terriblement sexiste et misogyne. Ce n’est pas parce que c’est une femme qu’elle ne peut pas être victime et faire de sales rencontres. Je n’écris pas une intrigue qui se passerait au pays des Bisounours. Maintenant, je ne trouve pas que mes héroïnes soient plus malmenées qu’une Bella dans Twilight.

C'est-à-dire ?

Si Twilight est remarquable à d’autres niveaux, Bella me fait l’effet d’une vraie femme objet. Pour commencer, elle attend comme une malheureuse que l’homme de ses rêves consente à avoir une relation avec elle. Évidemment, à ce moment-là, elle est  vierge, sinon, ça ne le fait pas. Ensuite, à partir du moment où elle consomme, paf ! elle tombe enceinte. Et pour finir, une fois enceinte, elle devient juste un personnage de seconde zone, une espèce de moule qui doit accepter l’enfant qui va la tuer. Elle porte l’enfant au détriment de sa propre vie, qui ne compte plus ! Dans le cas présent, c’est quoi l’image de la femme ? C’est : « soit vierge jusqu’au mariage, et même si tu dois en mourir, il faut surtout que tu mènes ta grossesse à terme parce que l’avortement c’est mal et que tu es faite pour enfanter ? ». Attendez de découvrir un peu mieux Abigail… pour en revenir vraiment de l’image de la femme objet !

Ce livre n’est complaisant ni vis-à-vis des personnages, ni vis-à-vis des lecteurs.

Je ne veux pas édulcorer ce que j’écris à partir du moment où j’estime que c’est cohérent avec l’histoire. Et je préfère susciter des réactions vives, dans un sens ou dans l’autre, que d’écrire un roman tiède qui caresse les gens dans le sens du poil pour faire des ventes !

Vous avez écrit les deux autres tomes ?

C’est en cours, mais pas tout à fait bouclé ! Car mes personnages ont leur vie propre et si je sais où je veux les conduire, je sais aussi qu’eux me conduiront vers des endroits que je n’aurais pas imaginé avant de les écrire.

Vos personnages décident parfois ?

Souvent ! Et j’adore ça. Ca veut dire qu’ils ont pris chair, qu’ils sont incarnés. S’ils n’étaient pas incarnés, j’en ferais ce que je veux. Et ils seraient juste des prétextes à raconter mes histoires alors qu’ils ont une vraie substance : parfois c’est moi qui deviens leur objet. Je me plie à ce qu’ils ont envie de devenir.

Un écrivain est un Dieu. Il est maître de son propre monde…

C’est fascinant parce qu’on a l’impression d’être un médium, c'est-à-dire d’être en communication avec des êtres d’une autre dimension. J’ai l’impression qu’ils se servent de moi pour que je raconte leur histoire. Maître et esclave à fois, donc…

Du coup, vivre la vraie vie, sortir de votre imaginaire, c’est difficile pour vous ?

En pure phase d’écriture, oui. Pour autant, je ne me coupe pas de la vie « normale ». Je ne veux pas me couper du réel et des vrais gens. Parce qu’à vivre seul avec soi-même, on finit par vivre avec un con. C’est bien, je trouve, de se confronter aux aléas du quotidien, cela permet de réagir, d’évoluer, de ressentir des émotions différentes que si je restais toute seule cloitrée dans ma maison sans rien voir, ni rien faire.

Kaleb est un garçon très ancré dans le réel, dans notre société.

Son histoire permet d’aborder des thèmes comme les relations ados-parents, la solitude, la quête initiatique, et de répondre à quelques interrogations. « Qu’est-ce que je fais des bouffées, des pulsions qui me viennent à l’adolescence ? », « Si je me sens en prison dans la société, comment je gère ma colère ? »… ce type de questions que se posent beaucoup d’adolescents.

Quand sortent les deux prochains volets des aventures de Kaleb ?

Les deux sortent en 2013.

Myra Eljundir me fait penser à une anagramme, il n’en est rien m’avez-vous dit avant que l’on démarre l’interview… Ce nom a-t-il une signification ?

Oui ! Dans la mythologie nordique, la déesse des enfers s’appelle Hel. C’est de là que vient le mot « Hell » en anglais, enfer, donc en Français. Les quartiers de la déesse Hel aux enfers s’appellent l’Eljundir. Mon pseudo à donc une signification très précise.

C’est facile de cacher son identité ?

Quand on ne veut pas être vu, on ne l’est pas. D’ailleurs, il est temps pour moi de partir…

Mais, vous savez que pour mon blog, photos il y a…

Allons, sur le pont d’à côté…

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