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10 janvier 2015

Daran : interview pour Le monde perdu

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Le québécois d’adoption Daran (ex-Daran et les chaises) vient de sortir son nouvel album, Le monde perdu. Il abandonne momentanément le rock pour une musique folk éblouissante. Âgé de 55 ans, Daran a une voix (dont j’ai toujours raffolé) qui vieillit très bien, toujours capable de puissance comme de sensibilité.

Daran est connu pour son tube, « Dormir dehors »paru en 1995, mais il a sorti huit albums et composé pour de nombreux artistes français : Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Florent Pagny ou encore Michel Sardou. Récemment, c’est lui qui a composé la musique du nouveau tube de Maurane, « Trop forte ». Daran est aussi le compositeur de la bande originale du film de Kad Merad, Monsieur Papa.

Daran est un artiste important de la scène française (et francophone), il serait bon qu’on lui rende hommage de temps en temps et que les médias lui laissent un peu plus de place…

Le 3 décembre, de passage à Paris, Daran s’est arrêté une heure à l’agence… pour faire un point sur ses 30 ans de carrière (son premier 45 tours date de 1985) et pour évoquer ce nouvel album.

daran,le monde perdu,interview,moranArgumentaire officiel (mais raccourci) :

Le monde perdu est incontestablement l’album le plus accompli et le plus personnel de la carrière de Daran. Celui qu’il voulait faire depuis 15 ans. Un album dans la plus pure tradition du folk Nord-Américain, sur des textes de Miossec, Pierre-Yves Lebert et Moran.

Le premier extrait, « Gens du voyage », est une chanson émouvante, d’une sensibilité touchante, qui parle du déplacement des populations et des conséquences sur leurs vies quotidiennes.

Toujours à contre courant, Daran livre avec Le monde perdu un album où tout est ramené à l’essentiel absolu. Ce disque introspectif, ponctué d’ombre et de lumière, offre un voyage sur des thèmes qui sont chers à Daran : L’immigration (« L’exil »), les populations déplacées (« Gens du voyage »), les drames sociaux (« Le bal des poulets »), le tout dans une forme dépouillée qui place l’émotion et la sensibilité au tout premier plan.

Enregistré et réalisé à Montréal par Daran, québécois d’adoption et artiste inclassable, Le monde perdu prouve hors de tout doute qu’il est un des grands auteurs-compositeurs de sa génération.

Daran est un grand témoin de son temps, et cet album n’est pas un retour aux sources du songwriting, il en est la continuité.

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daran,le monde perdu,interview,moranInterview :

Pourquoi t’es-tu exilé au Québec ?

Parce que j’aime ce pays. Et aussi parce que dès mon premier album, les gens ont suivi ma carrière sans jamais me lâcher. La première fois que j’ai entendu un morceau de moi à la radio ou que j’ai vu un clip d’une de mes chansons, c’était à Montréal. La chanson « Aquarium », par exemple, a été un immense succès au Québec.

Mais tu reviens en France souvent… et avec plaisir ?

Je trouve très amusant de revenir en France et d’aller dormir à l’hôtel comme un étranger. En fait, pour être franc, je n’ai pas un rapport au sol très prononcé.

Le monde perdu est ton 8e album… un disque très touchant et simple. Guitare-voix-harmonica.

Les maisons de disques ont toujours été frileuses avec un projet comme celui-là, mais comme aujourd’hui je n’ai plus vraiment à rendre de comptes sur mes choix artistiques, je l’ai fait. Un album tout seul, entièrement acoustique, c’est nouveau pour moi. Je me suis retrouvé devant des difficultés inédites et de nouveaux obstacles.

Lesquels ?

J’ai toujours tendance à mener ma barque dans tous les projets que j’entreprends, mais là, j’étais vraiment tout seul. J’avais comme seul miroir mon jugement.

C’est d’être objectif sur son travail qui est compliqué ?

Oui. Mon allié, c’était le temps. J’ai fait ce disque sur la distance. A chaque fois que je rentrais de tournée, je travaillais dessus. Quand je reviens à froid sur des choses que j’ai créées, j’arrive à me placer en spectateur de moi-même.

Il y a beaucoup d’introspection quand on fait un album de cette manière ?daran,le monde perdu,interview,moran

Beaucoup et j’aime bien cela. Co-composer par exemple, c’est un concept que j’ai du mal à concevoir. Dans ma grande prétention, j’ai l’impression que je n’ai besoin de personne, mais surtout, j’aurais l’impression qu’on m’enlève la moitié du plaisir. Et puis, j’ai une telle pudeur que je perds 60% de mes moyens si on me met à côté de quelqu’un au moment où je fabrique quelque chose. Je ne peux pas être au maximum si je ne suis pas tout seul.

Tu joues toi-même de l’harmonica sur ce disque. Je crois que c’est la première fois.

J’ai appris à jouer de cet instrument pour cet album. Je me suis aussi mis à la batterie. Il y a des gens qui maîtrisent un instrument de manière parfaite, moi, j’ai choisi de jouer mal de tout (sourire). Sérieusement, je veux essayer de tout connaître parce que j’adore les arrangements et j’adore produire, donc je veux savoir de quoi je parle.

Cet album est épuré musicalement.

Il faut chercher la différence dans la subtilité, dans le détail. Il y a un travail d’orfèvrerie qui me passionne. Remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier... Je n’hésite jamais à refaire un morceau en entier à cause d’un détail infime.

Et ta façon de chanter est-elle différente ?

J’ai appris plein de choses sur ma voix en faisant cet album. Je suis allé chercher plus de choses. Tu es plus sur le fil quand tu es seul. J’ai l’impression que cet album est sous chanté. Pourtant, plein de gens me disent qu’ils ne m’ont jamais entendu aussi bien chanter.

daran,le monde perdu,interview,moranQuand on termine un album aussi profond, aussi grave, mais où il y a quand même de la lumière au bout, se demande-t-on de quoi on va bien pouvoir parler dans l’album suivant ?

Tous les problèmes soulevés dans les chansons ne sont jamais résolus, donc il y a toujours de quoi écrire et de nouveaux angles à trouver. Il y a des choses que je disais déjà il y a vingt ans. Au fond, tout a été dit. Ce qui change, c’est l’angle de vue. L’angle de vue peut être renouveler à l’infini.

Mais, c’est bien aussi de trouver un sujet original.

Oui, mais tu sais, un sujet original, c’est un nouvel angle de vue sur l’humanité.

Est-ce ton album le plus personnel ?

Oui, avec Le petit peuple du bitume, que j’ai sorti en 2007. Celui-là, je l’avais également conçu seul, enfermé chez moi pendant trois mois. La seule différence, c’est qu’au dernier moment, je suis rentré en studio pour faire faire à mon batteur et à mon bassiste exactement ce que j’avais joué et programmé.

Daran interprète "Gentil" au Théâtre Rialto de Montréal lors de sa résidence pour le spectacle de son nouvel album «Le monde perdu».

Le monde perdu est un album qui s’écoute. Il ne faut pas se contenter de l’entendre. Il fautdaran,le monde perdu,interview,moran s’arrêter et être attentif.

S’il fallait trouver un risque, il se niche plus par là. Un album qui s’écoute est peut-être inadapté à l’époque. Il faut aller chercher les gens et ensuite qu’ils veuillent faire la démarche d’écouter et de prendre le temps de l’apprivoiser. Tu te rends compte de l’effort demandé ?

Sortir un disque à contre-courant, c’est peut-être aussi une façon de se faire remarquer ?

De toute façon, je crois qu’on n’a pas vraiment le choix. On ne peut pas faire un album avec un cahier des charges. Il me semble que pour intéresser quelqu’un, il faut être le plus unique possible et le plus près de soi.

Tu n’écris plus tes textes du tout. Pourquoi ?

Depuis que je travaille avec Pierre-Yves Lebert, j’ai baissé les bras. Il a trop de talent. Il faut savoir s’incliner devant le génie. Je dois mettre six mois à faire ce qu’il fait en 48 heures et en plus, je ne lui arrive pas à la cheville.

Le québécois Moran (mandorisé ici) est un artiste que j’aime beaucoup. Comment est-il arrivé sur ce disque ?

Un peu au dernier moment. Dans une soirée, je lui révèle que je termine cet album et il me répond qu’il aimerait y participer quand même. Il aime Daran et il aime Lebert et nous, on apprécie son travail… alors nous avons accepté. De plus, ça tombait bien parce que je voulais évoquer l’immigration et je n’avais pas encore de chanson sur ce sujet. Il s’y est collé et le résultat est à la hauteur de ce que nous espérions. C’est le moins que l’on puisse dire.

"Gens du voyage", extrait du nouvel album de Daran, "Le monde perdu".

daran,le monde perdu,interview,moranLe premier single est « Gens du voyage », une chanson poignante.

C’est le sujet de départ de l’album. A l’époque, on parlait des Roms à tort et à travers et ça me révoltait. Lebert a eu cette réflexion amusante : « On appelle ces personnes, « les gens du voyage », alors que beaucoup sont sédentarisés au bord de l’autoroute et que ce sont eux qui nous regardent partir en voyage en voiture ».

Tu composes pour des artistes comme Johnny, Maurane, Sardou... J’ai l’impression que tu souhaites rester discret sur ce que tu fais pour les autres.

Non, pas du tout. Dans ma nouvelle mentalité nord-américaine, je me moque de ce que l’on peut penser de mes activités musicales. Il n’y a qu’en France où l’on met les gens dans des cases et des tiroirs. Moi, j’assume absolument tout mon travail. Je suis juste un type un peu discret qui ne passe pas son temps à raconter ce qu’il fait.

Tu as attendu longtemps avant de collaborer à d’autres artistes. Pourquoi ?

C’est quelque chose que je n’avais jamais envisagé à l’époque de Daran en les Chaises. Je n’étais peut-être pas assez sûr de mon identité musicale. En travaillant pour d’autres,  j’avais peur de me diluer ou de me perdre. J’ai constaté qu’au contraire, curieusement, ça me centre. A travers les autres, je définis encore mieux ce que je suis. Paradoxalement, je leur fabrique un écrin personnel dans lequel il n’y a rien de moi. Je suis à leur service. Il n’y a aucune chanson que je fais pour d’autres que je pourrais chanter moi-même.

Entendre sa musique et ses mots dans le répertoire d’un autre artiste, ça fait quoi ?

Quand c’est Johnny qui chante ma chanson « L’attente » et que je l’entends partout, je n’en reviens pas. C’est une sensation surréaliste. Tu repenses au moment où tu as créé la chanson chez toi et soudain, elle est multipliée de manière insensée… Cette chanson a été chantée dans des Zénith, au Stade de France, sur TF1… c’est un truc de dingue!

C’est la magie de la musique.

Oui, tu as raison, il y a de la magie dans tout ça. Personne ne peut rien prévoir. Tant qu’il y aura des trucs à 20 millions de dollars qui iront dans le mur et des trucs qui n’ont rien coûté qui feront un succès, la musique en sortira grandi et restera magique.

Clip de "L'attente" une chanson de Daran interprété par Johnny Hallyday.

Faut-il aimer les artistes pour lesquels on travaille ?daran,le monde perdu,interview,moran

Non. Où veux-tu m’emmener ? (Éclat de rire).

Tu crois que je vais te parler de Sardou ? Eh bien oui !

Quand Universal est venu me chercher pour son album Hors format, ma première réaction a été de leur répondre : « non, mais ça ne va pas ? » Idéologiquement, nous n’étions pas en phase et je me suis dit que si on se rencontrait pour travailler ensemble, on allait au clash directement. Et puis, je me suis raisonné. Sardou est un immense interprète. Il faut savoir dépasser les clivages. Mais quand même, du coup, j’y suis allé avec beaucoup d’exigences. J’ai bossé avec des musiciens choisis par moi, dans le studio que je souhaitais et surtout, sans que personne ne m’emmerde, conditions sine qua non.

Et Sardou, humainement, alors ?

Je m’étais dit qu’au premier mot de travers, j’allais me tirer… et je suis tombé sur un gars d’une docilité dans le travail comme j’en ai rarement croisé. Il a fait tomber mes défenses immédiatement et ça s’est super bien passé. On lui faisait chanter vingt fois la même chanson et il restait pro de chez pro. Franchement, il est impressionnant.

Tu te produis toi-même, tu es donc un artiste libre…

Oui, mais il faut s’en donner les moyens. Quand je suis parti au Québec, j’ai vendu la maison que j’avais en Bretagne et avec une partie de l’argent, j’ai produit un album. J’ai serré les fesses en attendant de rentrer dans mon investissement. Je me suis dit « Georges Lucas l’a fait, pourquoi pas moi ? » (Rires). Aujourd’hui, tout le monde parle de la crise du disque, tout le monde explique des sanglots dans la voix que les artistes ne vendent plus, qu’on ne peut plus rien faire dans ce métier, mais moi je pense que si on ramène ce métier à sa forme artisanale, on peut parvenir à s’en sortir. Il faut juste essayer de se passer des cinquante intermédiaires qui prennent les trois-quarts du pognon. Il faut faire un disque et le vendre soi-même, là, ça redevient viable.

Tu peux te le permettre parce que tu as déjà un public, mais ce sont des risques conséquents pour les artistes émergents, non ?

Oui, tu as raison. Moi, je sais que je vais pouvoir rentrer à peu près dans mes frais. Pour des artistes encore inconnus, c’est plus compliqué. Tu sais, je ne prêche pas la bonne parole non plus. Chacun fait comme il peut et surtout comme il veut.

Globalement, es-tu content de comment tu vis ta vie d’artiste ?

Oui, franchement, je suis ravi de la tournure des évènements. De toute façon, le seul fait de vivre de sa passion, c’est déjà un énorme privilège. J’en ai conscience en permanence. Très peu de gens sont satisfaits de leur sort professionnel. Moi, dans la vie, il m’est arrivé de faire des petits boulots, mais j’ai souvent pu vivre grâce à la musique.

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Après l'interview, le 3 décembre 2014.

Bonus :

Je sais que certains d'entre vous apprécient que je ressorte mes archives liées aux mandorisés du jour. Or, j'ai retrouvé quelques photos d'une interview datant du début de la notoriété de Daran et les Chaises. Le 11 décembre 1992, dans les locaux de France 3 Alsace, alors que je travaillais moi-même pour la radio leader du Bas-Rhin, Top Music, je l'ai interrogé sur la sortie de son album J'évite le soleil. Son premier succès s'intitulait "Aquarium". Voici le clip...

Clip de "L'aquarium".

Et les fameuses photos...

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Deux ans plus tard, (en 1994, donc), Daran connu un gros succès avec cette chanson, "Dormir Dehors" (extraite de l'album Huit barré. Sa carrière était lancée...

06 juillet 2014

Moran : interview pour l'album Sans abri

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Ce qui m’a touché illico, chez Moran, c’est sa voix. Rauque, chaude, extrêmement présente et légèrement écorchée. 

Cet artiste québécois que je ne connaissais pas m’a impressionné. Il utilise la langue française avec une habileté et une poésie dignes des plus grands auteurs. Ses textes sont sensibles et sa musique a des sonorités particulières. Dans son troisième album, Sans abri, il est beaucoup question d’amour, celui pour sa douce et tendre (Catherine Major, mandorisées, là) et celui pour ses enfants ; mais pas seulement. Moran est un auteur qui mêle sentiment et réflexion. Des sujets parfois difficiles sont abordés : la schizophrénie, le Darfour, les sans-abris… Là où certains en seraient à donner des leçons, Moran ne fait que suggérer des impressions sur ce qui l’anime ou ce qui le trouble, avec pudeur et tact. C’est toute la subtilité et l’intelligence littéraire de Moran. Côté musique, l’album oscille ente folk et chanson ; entre rusticité et délicatesse.

Moran et ses deux musiciens, Thomas Carbou et Sylvain Coulombe, de passage express à Paris, on fait une petite halte à l’agence le 20 mars dernier. Il faisait tellement beau que nous avons fait l'interview dans la cour de l'agence. À la cool...

moran,sans abri,interview,mandorBiographie officielle, un peu raccourcie :

Moran nait en 1974 au Canada dans une campagne profonde. À la maison, la télé et la radio débitent de l’anglais, mais à table, on parle français. Aucun instrument de musique à l’horizon... 18 ans plus tard, il  quitte le nid familial pour la grande ville (Montréal). Le jeune Jean-François Moran se lance dans le théâtre d’impro et toutes sortes de petits boulots, dans la mode, les décors de cinéma, videur de boite de nuit…

Les mots sont depuis toujours la matière première de Moran, grand fan de Léo Ferré et de Bob Dylan qui caresse volontiers l’idée d’un mariage entre le folk américain et la chanson.

En 2000, Il rencontre la rockeuse Angel Forest. Elle lui demande de traduire des chansons en français. Le producteur, André Gagné, est tellement conquis par son écriture et son sens de la musicalité qu’il demande à Moran de réaliser l’album de la jeune chanteuse.

Pour son trentième anniversaire, ses amis lui offrent une guitare. Moran s’enferme une année entière pour apprendre à jouer, chanter, enregistrer. Et en 2005, il gagne son premier concours: « Ma première place des arts ». Un an plus tard, André Gagné produit son premier album  Tabac et Moran se taille rapidement une place de choix sur la scène musicale québécoise (prix Gilles-Vigneault, prix de l’Agence Québec Wallonie Bruxelles pour la Jeunesse, « Coup de foudre » de l’Académie Charles Cros…). Acteur aussi, il tient le premier rôle de « Victoria », un film écrit et réalisé par Anna Karina.

moran,sans abri,interview,mandorArgumentaire de l’album Sans abri :

2 ans après la sortie de Mammifères primé par l’Académie Charles Cros, le songwriter canadien prolonge sa lune de miel entre folk et chanson poétique. Moran, c’est d’abord une voix profonde, des guitares et percussions entêtantes qui servent de canevas à des textes ciselés presque sous le sceau de la confidence, où l’auteur arpente les paysages sombres et accidentés de la vie, de l’amour ou du désir avec une émotion qui touche parfois à l’incandescence. Ce troisième album est le résultat d’un travail de groupe : Moran a composé tous les titres avec Carbou (guitare) et Coulombe (batterie) à l’exception de "Sans Abri" et "Ourse" qui sont l’œuvre de sa compagne Catherine Major. Cet album vous emportera loin, très loin du train-train quotidien.

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Interview :

Moran, c’est un groupe où c’est toi tout seul ?

C’est un processus qui s’est fait naturellement en créant l’album Sans abri, un peu religieusement. On a décrété finalement qu’on était un « band ». Nous sommes déjà en train de travailler le prochain album tous les trois.

Justement, tu es venu avec tes musiciens. C’est rassurant d’avoir avec soi  ses amis qui sont aussi ses musiciens?

Je n’ai jamais eu d’autres ambitions que de bien faire mon travail, sans aucun compromis. Je me suis toujours juré de ne jamais être aveuglé par la popularité. Le fait de travailler avec de vrais amis facilite les choses et me permet de garder les pieds sur terre. On se retrouve à trois à créer, à porter le matériel, à être dans les mêmes joies ou les mêmes galères. Plus encore, nous sommes devenus nos propres filtres. Ça m’arrive de débarquer avec des idées que je trouvais géniales et d’être vite remis à ma place, avec diplomatie, par les deux autres.

C’est devenu un mode de vie plus qu’un métier, non ?

Voilà, tout à fait ! On est dans le même bateau et on s’en va vers la même direction. Nous sommes peinards, heureux, quoi qu’il arrive.

Vous écoutez énormément de musique, je suppose, quand vous êtes sur la route.

Oui, ça nous ouvre beaucoup musicalement. Sylvain vient du rock-blues, Thomas du jazz world et moi de la chanson. Du coup, chacun se réinvente en fonction des idées des autres. Cela nous permet d’aller plus loin ou d’aller ailleurs.

Extrait de l'album Sans abri : "Donne".

Le climat de ce nouvel album est plutôt calme, par rapport à Mammifères.

En ce moment, nous sommes fondamentalement zens, cela se transpose dans notre musique.

Dans ce nouvel album, Sans abri, les textes sont moins imagés que dans les précédents.

Ça a été long pour moi de trouver cette espèce de langage qui me permet aujourd’hui de ne fixer dans le temps aucune chanson. Même s’il y a des thèmes précis reconnaissables, ça reste « impressionniste ».

Le texte parfait n’existe pas ?

Il y en a quelques-uns quand même qui frisent la perfection. Un de mes préférés, c’est celui d’Aragon : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ». Il y a de tout. Le premier degré, et le centième aussi. « La mémoire et la mer » de Ferré est aussi un chef d’œuvre. Il est difficile de passer après des textes comme ça. Ce sont mes références parce que c’est ce qui m’allume et qui me fait plaisir à lire. Je ne vais pas essayer de faire moins beau. Je ne parviendrais peut-être jamais à ce niveau de texte, mais il faut placer la barre haute et être exigeant envers soi-même.

Tu n’écoutes que des textes « pointus » ?

Non, heureusement. J’aimerais d’ailleurs être capable d’être plus simple, plus premier degré, moi-même. Par exemple, il y a des titres de Noir Désir absolument géniaux. L’album Des visages, des figures est un bijou subtil aux textes parfaits.

Extrait de l'album Sans abri : "Crazy".

Ton disque est un disque qui s’écoute. On ne peut pas se contenter de « l’entendre »…

Dans le processus d’écriture, j’essaie de plus en plus de ramener des passages à un niveau de langage direct. Par rapport aux chansons de l’album Mammifères, j’ai déjà évolué. C’est moins imagé, moins poétique. J’aimerais que mes chansons deviennent des standards de la chanson « comestible ». Je ne veux plus être considéré comme underground. J’essaie de trouver des façons de m’adresser directement aux gens sans négliger la poésie et le style.

Quand on chante des chansons aussi profondes, puissantes et intenses que les tiennes, ça demande beaucoup d’énergie de les interpréter sur scène ?

Oui, mais c’est le but. Cela dit, récemment, pour Radio Canada, j’ai rendu  hommage à Léo Ferré. J’ai interprété quatorze de ses chansons. Quatorze chansons de Léo Ferré, c’est beaucoup plus épuisant que vingt-deux chansons de Moran. J’ai trouvé finalement qu’à côté de lui, j’étais soft.

Extrait de l'album Sans abri : "Mêmes animaux".

Est-on objectif sur son propre travail ?

Je ne pense pas. Tu es un journaliste averti, tu sais que depuis plusieurs années, il y a beaucoup plus de chansons inutiles que de chansons « pratiques ». Il y a énormément de variété. Comme ce n’est pas du tout dans mon tempérament d’aimer la variété et d’avoir envie d’en faire, j’écris des chansons un peu exigeantes en réaction à tout ça. Moi, je prends la parole. Je prétends avoir quelque chose à dire. Il est hors de question que je monte sur scène pour dire que je préfère les voisins aux voisines. La chanson, il faut que ça aille plus loin que ça.

Moi, je pense qu’il faut les deux. Si on ne pouvait écouter que des chansons de Ferré et de Moran, ce serait quand même un peu triste, non ?

Je suis d’accord avec toi. Mais, je te rassure, sur scène, je fais aussi rigoler le public. Il y a souvent des moments de détente et d’humour pour rendre mes chansons comestibles.

J’ai souvent lu que vos concerts, toujours improvisés, étaient extraordinaires.

On travaille les chansons, mais nous ne les fixons jamais. Il n’y a rien d’écrit à l’avance. Je monte sur scène, je discute avec les gens, comme je le fais avec toi actuellement. Ça peut faire une soirée exceptionnelle, comme une soirée merdique. Tout dépend de la réaction des gens et de comment nous, nous sommes sur scène.

Extrait de l'album "Sans abri": Darfour.

Es-tu d’accord, si je dis qu’un artiste est pudique dans la vie et devient complètement impudique sur scène. Il se déshabille complètement.

En tout cas, quand je monte sur scène, je ne joue pas de jeu. Je suis vrai et authentique. De toute façon, je ne pourrais pas tricher parce que mes deux meilleurs amis sont avec moi. Avec eux, il est impossible que je frime.

C’est quoi chanter sur scène pour toi ?

C’est un moyen d’être honnête par rapport à ce qu’on est, par rapport au parcours que l’on a eu. Si tous les soirs, un chanteur raconte la même chose entre les chansons, ça m’emmerde. Ce n’est pas honnête. Il faut faire du théâtre à la place.

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À quel autre art pourrais-tu comparer la scène ?

Sans hésitation au cinéma. Quand je regarde un film, ce qui me fait plaisir, c’est que les acteurs soient honnêtes. J’aime bien rire, pleurer, ressentir des émotions, être surpris. J’aime que cela prenne son temps et que soudain, le rythme s’accélère. Et enfin, j’aime que la musique soit bonne. Tous les trois, c’est ce que nous essayons de procurer comme plaisir aux gens qui viennent nous voir.

Une question plus personnelle pour terminer. Tu vis avec Catherine Major, qui est une artiste que j’adore. Quand on est un couple d’artistes, est-ce qu’on essaie d’impressionner son conjoint ?

Sur son dernier disque, Le désert de solitude, je lui ai écrit cinq textes. Sur son prochain, il y en aura cinq autres. Comme elle est ma femme, à chaque fois que je fais un texte pour elle, je n’ai pas envie qu’elle me dise que ça ne lui parle pas. Quand elle m’écrit des musiques, comme elle l’a fait sur l’album Sans abri, je suppose que c’est la même chose pour elle. Je crois pouvoir affirmer que nous sommes très complémentaires.

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Pendant l'interview, le 20 mars 2014. Avec Moran, Thomas Carbou et Sylvain Coulombe.