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16 juin 2017

Monsieur Lune : interview pour Un Renaud pour moi tout seul

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(Photo : Patrick Ullmann)

monsieur lune,un renaud pour moi tout seul,interview,mandor(Photo de gauche : Bruno Lévy) J’ai un peu eu peur en recevant le disque de Monsieur Lune (un artiste que j’apprécie beaucoup depuis le début de sa carrière, il y a 17 ans). Un album de reprises de Renaud… c’est bon, on a déjà donné  (et on a vu le résultat catastrophique). Alors, je l’ai laissé dans un coin quelques jours. Et puis, entendant/lisant de-ci, de-là que ce « projet » n’est pas si mal, qu’il est même fichtrement bien foutu, cela a aiguisé  ma curiosité. Le dossier de presse m’explique que « Monsieur Lune a une vision bien précise de Renaud... Son cœur de "petit bourgeois" ne vibre que pour la fibre sociale du chanteur, qui a jalonné son passé puisque Maman Lune et Papa Lune ont jadis tous deux travaillés pour Renaud Séchan... » Je comprends que ce répertoire a dessiné les contours de son enfance, que ce disque est comme une boucle bouclée.

Disons-le tout net. Un Renaud pour moi tout seul est une parfaite réussite, aucune faute de goût, un choix de morceaux et des arrangements audacieux. Pas beaucoup de tubes et beaucoup de bijoux. Un plaisir de retrouver Renaud dans ce que l’on a préféré de lui. Je n’ose pas dire que Monsieur Lune réhabilite Renaud. Non, je n’ose pas le dire.

(Sinon, la mandorisation de Renaud, il y a 11 ans, est là.)

J’ai retrouvé Monsieur Lune dans un bar parisien le 8 juin dernier. C’était la première fois. Une belle première fois.

monsieur lune,un renaud pour moi tout seul,interview,mandorArgumentaire de l’album par Arnaud de Vaubicourt :

Un Renaud pour moi tout seul fait référence au nom de la série de concerts que Renaud donna à l'Olympia en janvier 1982. Mitterrand est président depuis peu, et le défenseur des loubards au grand cœur se produit dans la salle mythique parisienne. En grandissant, Monsieur Lune, que l'injustice sociale fait défaillir, est touché par ces textes qui évoquent les laissés-pour-compte, les mis au banc, les égratignés de la vie...

"Deuxième Génération", "Laisse Béton", "Je suis une Bande de Jeunes" ou encore "La Chanson du Loubard" forment alors une caisse de résonance idéale pour Monsieur Lune, qui est passé, à une époque de sa vie, du chic 14ème arrondissement de Paris à la poudrière Saint-Ouen. Il a eu envie d’en découdre avec lui-même et de fomenter ce projet de reprises.

Et quelle meilleure aire de jeu que les histoires de losers magnifiques de Renaud ?

C'est en se les appropriant sans les dénaturer, en choyant leur ADN social tout en les caressant du bout des doigts que Monsieur Lune est parvenu à éclairer ces onze reprises de sa lumière enfantine.

90% de l'album a été enregistré en live comme pour donner aux chansons la rugosité et la fragilité dont elles se nourrissent et dont elles ont encore besoin. Un Renaud pour moi tout seul raconte finalement plus l'histoire de Monsieur Lune que celle de Renaud. Et ça tombe bien, car c'est exactement ce que l'on attend d'un bon album de reprises.

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monsieur lune,un renaud pour moi tout seul,interview,mandorInterview :

Il est indiqué dans la présentation de l’album que tes parents travaillaient avec Renaud. Que faisaient-ils ?

Après avoir travaillé sur France Inter, ma mère est rentrée chez Polydor en tant qu’attachée de presse. Pendant 6 ans, elle a été celle de Renaud. A cette période-là, ma mère s’est séparée de mon père et s’est mariée avec mon beau-père, la personne qui m’a élevé. C’est le photographe Patrick Ullmann. Il avait son labo photo sous la scène de l’Olympia.  Il a fait énormément de pochette d’album pour Léo Ferré, Barbara, Lavilliers… et la pochette de l’album live de Renaud, Un Olympia pour moi tout seul (voir ci-dessous), d’où le nom de mon album. J’ai pris toutes les vieilles chansons de Renaud pour des histoires de sens qui me collent à la peau, mais aussi pour le coté symbolique. Les chansons que j’ai choisies sont aussi tirées des monsieur lune,un renaud pour moi tout seul,interview,mandordisques que m’a mère défendait et que j’ai beaucoup écouté à la maison. Ma mère a arrêté de travailler pour lui, en 1983,  au moment de l’album Morgane de toi.

Tu l’as croisé toi, bambin ?

Oui, ma mère était amie avec lui, il passait donc beaucoup de temps à la maison. Je le voyais, mais comme j’étais gamin, je m’en foutais. Je me souviens qu’à huit ans, elle m’avait emmené au Zénith, dans les loges, le jour où elle lui a annoncé qu’elle arrêtait de travailler avec lui. A l’époque, il y a avait des cartes avec la photo de l’artiste qu’on faisait dédicacer. Moi, j’avais un gros paquet et je lui ai demandé d’en signer presque 200. Pour donner à mes copains potes.

Ton père était programmateur sur FIP et je crois qu’il a été un des premiers à le diffuser avec la chanson « Hexagone ».

Oui, tout à fait. Il y  a donc beaucoup d’accointances entre Renaud et ma famille. Je vais même te dire un truc ridicule. Quand j’étais petit, je pensais que la chanson « Chanson pour Pierrot » avait été écrite pour moi, alors que pas du tout (rires).

Clip de "La teigne" réalisé par Monsieur Lune.

Avec tout ce qu’il y a de familial dans ton rapport à Renaud, ce doit être encore plus lourd d’initier unmonsieur lune,un renaud pour moi tout seul,interview,mandor tel projet, non ?

Franchement, je n’ai eu aucune pression. J’ai  repris des chansons, je les ai interprété en guitare-voix comme si c’était les miennes. A la base, j’ai fait ce travail parce qu’un programmateur de spectacle m’a demandé de faire un concert à partir des chansons de Renaud. Il a calé une date. C’était en 2015 pour les 40 ans de son premier album. En parallèle était sorti La bande à Renaud, un disque que je ne trouve vraiment pas très réussi parce qu’ils sont partis dans l’imitation. Moi, j’ai pu chanter et arranger ces chansons à ma façon parce que, comme je ne suis pas un chanteur à succès, on ne m’attend pas au tournant. J’ai toujours travaillé ainsi : de manière artisanale et discrète. Je n’ai pas fait ce disque par opportunisme. J’aime vraiment ces chansons et je pensais qu’il y avait un moyen de les réinventer.

Tu as gommé le coté franchouillard dans sa façon de chanter.

Je n’aime pas trop quand il prend l’accent trop parigot. Ses mélodies sont très belles et il y a une vraie douceur dans ses textes. J’ai utilisé sa musicalité comme une matière de manière à la rendre un peu différente.

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On connait tellement ses chansons que ce doit être difficile de ne pas l’imiter, même inconsciemment ?

Pour l’album, j’ai choisi les chansons, je les ai réécoutées une fois, puis je ne les ai plus écoutées. Je connaissais tellement les chansons par cœur que j’ai fait comme si c’était des chansons  que je venais d’écrire. Donc pas de maniérisme, ni imitation possible. A chaque fois que l’on a commencé à arranger une chanson, on essayait d’aller dans la direction qui n’était pas l’imitation. Ca a pris du temps de me détacher complètement. On a essayé de trouver une identité par chanson.

Tu n’as pas bossé seul.

C’était important que je fasse ce disque avec mes trois musiciens de scène. J’avais aussi besoin d’un électron libre qui ne faisait pas partie de notre petite famille, j’ai donc fait appel à un ami, Sébastien Collinet. Il est guitariste de Florent Marchet, de Carmen Maria Véga et plus récemment de Rover. Il aime beaucoup Renaud. Il avait un peu de temps avant la tournée de Rover, donc nous avons arrangé les chansons ensemble.

L’album a été enregistré en 15 jours.

Ca faisait presque une chanson par jour.

Tu n’as pas fait un best of de Renaud. Tu as choisi les chansons sociétales, les chansons contestataires.

C’était le Renaud qui était dans le monde. Quand il a commencé à être une énorme vedette, son regard n’a plus été le même. Il a chanté « la commune refleurira » et après, il a vécu dans un hôtel particulier. Après, il a fait d’autres chansons contestataires comme « Miss Maggie », mais plus beaucoup de chansons sociétales. Il est aussi à l’origine de très belles chansons qui parlent de sa vie, comme « Mistral Gagnant » et « Morgane de toi ». Ces chansons-là ne m’intéressaient pas parce que je ne pouvais pas m’approprier des histoires qui parlent de sa fille ou de sa femme. Je préfère nettement chanter des textes qui racontent la relation entre les mecs qui vivent à Neuilly et ceux qui vivent à la Courneuve. Moi qui étais un petit bourgeois qui vivait dans le 14e, je suis allé m’installer à Saint-Ouen. Là, je me suis fait péter la gueule pour me piquer mon survêtement. En écoutant en boucle   « Deuxième génération », ça m’a rendu plus tolérant. Ca a créé une résonnance en moi très forte.

Clip de "Deuxième génération".

« Deuxième génération » c’est encore diablement d’actualité, dis donc…

On pourrait imaginer que c’est un des frères Kouachi qui a écrit cette chanson avant d’aller commettre l’indicible.

Tu as choisi les chansons les plus anciennes, mais elles sont finalement le plus d’actualité.

Toutes parlent de la violence en tout cas. Il n’y a pas une chanson où il n’y a pas une baston, alors que, personnellement, j’ai peur de la violence. Il faudrait analyser ce paradoxe (rires). Il y a un déterminisme social que je trouve aujourd’hui dramatique. On est dans un monde tellement inégalitaire que mettre en avant des chansons qui est un condensé de ce que l’on vit aujourd’hui est essentiel. La vision du monde de Renaud était si juste…

Ton disque permet aussi de découvrir des chansons que l’on connait moins. « Buffolo débile » par exemple.

Initialement, c’est une chanson piano-voix. Nous, on en a fait une version très rock. Il y a plein de gens qui ne connaissent pas Renaud hormis les gros tubes. Ça me fait plaisir de faire découvrir ce Renaud-là.

Je suis impressionné parce que, même les puristes de Renaud aiment bien ton disque.

J’ai été surpris de l’accueil, en effet. Mais il y a quand même quelques vrais fans qui m’ont insulté. Il y en a qui pensent que j’ai fait ça pour l’argent. Il faut juste savoir que ça me coûte beaucoup plus cher que ça ne me rapporte. Certains ont dit aussi que je faisais ça parce que je n’avais aucune imagination. Mais quand on écoute Jeff Buckley qui reprend « Hallelujah » de Léonard Cohen, même si je ne me place pas au même niveau, c’est de la création. Quand on écoute Billie Holiday qui va chanter Gershwin, c’est de la création. Quand Camille chante « Que je t’aime » de Johnny Hallyday, c’est de la création. Je me sens tellement à ma place et honnête par rapport à ce répertoire de Renaud que je suis prêt à tout entendre. Je me sens exactement où je dois être.

Version acoustique de "La chanson du Loubard", filmée par les Music'ovores en juillet 2016.

Tu continues à écouter Renaud ?

Non, j’ai arrêté en 1994, au moment de l’album A la Belle de Mai. Pour moi, après, il est tombé dans la variété. Le dernier album, c’est même de la grosse variété.

Renaud est le chanteur qui t’a touché le plus ?

Oui. Aujourd’hui moins, comme tu l’as compris. Je ne l’écoute plus trop. Mais il m’a énormément touché, il m’a façonné. J’écoute plein d’autres choses et surtout, beaucoup de musiques anglo-saxonnes. Mais celle qui me touche le plus, c’est Billie Holiday. Je suis fan de sa voix et la moindre vibration de ses mots, je pleure.

Pour en revenir au Renaud que tu aimes, a-t-il influencé ta façon d’écrire tes chansons ?

Bien sûr. On est toujours le résultat de ce que l’on a écouté. A un moment donné, il faut digérer tout ça et en faire un truc à soi. Encore une fois, je n’ai pas envie d’être un imitateur. Comme lui, j’adore les mélodies très simples, j’aime le côté couplet-refrain, le côté songwriter, le côté folk. D’autres m’ont influencé, mais Renaud est le premier que j’ai écouté pour de vrai.

Renaud a-t-il écouté le disque et a-t-il donné son autorisation ?

Je ne lui ai pas encore envoyé le disque. Quant à l’autorisation, je n’en ai pas besoin puisqu’on paye des droits. Je n’ai pas spécialement envie de le rencontrer aujourd’hui, ce qui m’intéresse, ce sont ses chansons. Je fais partie d’une famille d’artistes et j’ai croisé beaucoup de gens célèbres alors je ne suis pas à la recherche de cela. Je ne te dis pas que si je voyais Renaud je ne serais pas fasciné ou que je n’aurais pas peur, mais ce n’est pas le sens du propos. Evidemment, si je savais qu’il venait me voir à un concert le chanter,  je serais terrorisé.

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Après l'interview, le 8 juin 2017.

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