Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09 février 2019

Maryline Martin : interview pour La Goulue, Reine du Moulin Rouge

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

Louise Weber, dite La Goulue, est une figure emblématique de Paris, du Moulin Rouge et du French Cancan. Elle a su s’imposer dans le milieu mondain et côtoyer les plus grandes personnalités de son temps avant de tomber en disgrâce. A l'occasion du 90e anniversaire de sa mort, découvrez l’histoire de cette danseuse, de cette muse, de cette icône du Paris de la Belle Epoque grâce au magnifique livre de Maryline Martin (déjà mandorisée là et un jour, c'est elle qui m'a invité), La Goulue, Reine du Moulin Rouge. Nous nous sommes retrouvés dans un bar de la capitale le 28 janvier dernier.

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor4e de couverture :

À seize ans, la future reine du cancan est blanchisseuse. Mais le soir, Louise Weber « emprunte » les robes des clientes pour courir à l'Élysée Montmartre. Celle que l'on va surnommer La Goulue se fait rapidement remarquer par sa gouaille et son appétit de vivre. Au Moulin Rouge, elle bouscule les codes en arrivant avec un bouc en laisse, détournant ainsi l'interdiction faite aux femmes d'entrer dans un lieu public sans être accompagnées par un mâle ! Immortalisée par Toulouse-Lautrec et Renoir, elle va également s'imposer dans le milieu mondain et côtoyer les plus grandes personnalités de son temps – le prince de Galles, le shah de Perse, le baron de Rothschild, le marquis de Biron… – avant de tomber en disgrâce.

Pour mener à bien cette biographie, Maryline Martin s'est plongée dans le journal intime de la danseuse, conservé au Moulin Rouge. Elle a également consulté les archives de la société des amis du Vieux Montmartre, le service de la mémoire et des affaires culturelles de la préfecture de Police et les divers documents des bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris. À partir de ses recherches, elle a pu dessiner le portrait tendre et intimiste d'une figure incontournable de la Butte Montmartre : une femme libre, fantasque, généreuse et attachante.

L’auteure :

Journaliste littéraire, Maryline Martin a écrit des nouvelles et des romans dans lesquels elle s'interroge sur la place et le rôle des femmes dans l'histoire.

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

(La  Goulue)

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandorInterview :

Avec ce livre, tu as voulu réhabiliter l’image et la mémoire de La Goulue ?

Oui, c’est exactement ça. C’est une femme dont l’image a été malmenée par des clichés réducteurs : vicieuse dénuée d’intelligence, perle sortie d’une fosse d’aisance, chair à plaisir… Personnellement, j’ai fait sa connaissance par le biais du peintre Henri de Toulouse-Lautrec. Dans sa biographie, j’ai lu qu’il avait été nommé « le peintre officiel de La Goulue ». J’ai donc eu envie d’en savoir plus sur elle. J’ai voulu feuilleter des bouquins qui parlaient de Louise Weber, son vrai patronyme, et j’ai constaté qu’il y en avait très peu. En faisant des recherches sur Internet, j’ai visionné un film sur le Moulin Rouge où il était mentionné l’existence d’un journal écrit de sa main. J’ai pris rendez-vous avec le chargé de communication du Moulin Rouge, Jean-Luc Péhau-Ricau. Je me suis présentée et lui ai exposé mon projet d’écriture. Au terme de cet entretien, riche en émotions, il m’a permis de repartir avec une copie du journal. Lui et moi avons beaucoup d’empathie pour cette femme.

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

(La Goulue par Henri de Toulouse-Lautrec).

Ce n’est pas le seul document que tu as pu avoir.maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

Non, en effet. La directrice du Musée du Vieux Montmartre, Isabelle Ducatez, m’a permis d’accéder à des documents, des photos, des extraits de journaux… En regroupant tous ces  éléments riches en informations je me suis rapidement aperçue qu’il y avait chez La Goulue autre chose qu’une personne fantasque, légère et peu cultivée. Elle était bien plus complexe que cela.

Je me suis dit en lisant ton livre que La Goulue aurait pu être une people d’aujourd’hui. Il y avait des gazettes qui parlaient des vedettes de l’époque, pas toujours de manière bienveillante, comme aujourd’hui dans Voici par exemple.

Tu as tout compris. Le Gil Blas, le quotidien dans lequel elle est le plus citée, était le Closer de l’époque. Louise Weber était très intelligente. Elle n’avait pas forcément les mots qu’il fallait pour s’exprimer à cause de son éducation, mais elle s’est beaucoup servie de la presse. Elle faisait souvent des procès, ce qui lui permettait d’avoir de la publicité dans les journaux. 

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandorDans la relation homme-femme, La Goulue a toujours mené la danse, au propre comme au figuré.

Dans le quadrille naturaliste, plus communément appelé le French-Cancan, les femmes se démarquaient des hommes. Les hommes étaient des coqs dans un poulailler. Les femmes, elles, menaient le cavalier seul. Même si elle était en couple, elle souhaitait mener ses affaires en solo.

Au niveau de la pudibonderie, elle a été victime d’une certaine hypocrisie, non ?

Si elle levait trop haut son jupon, elle était mise à l’amende parce qu’il ne fallait pas montrer trop de chair, mais si elle ne levait pas assez haut la jambe, elle était aussi mise à l’amende parce qu’on considérait qu’elle n’exerçait pas son rôle de danseuse professionnelle. Ceci dit, on lui doit son fameux « coup de cul » (où elle montrait en retroussant ses jupons, le cœur brodé sur sa culotte) et le coup de pied  au chapeau, quand elle décoiffait d’un coup de pied le chapeau d’un spectateur qu’elle avait repéré dans l’assistance.

Sa façon de communiquer passait par la vulgarité et par les gestes.

Elle ne savait pas faire autrement, elle n’avait ni les mots, ni les codes. Elle s’était d’ailleurs vite affranchie des codes sociaux. Ce n’était pas facile d’être une femme à la Belle Epoque. L’article 213 (du code pénal) proclamait l’obéissance des femmes à leur mari et celles-ci ne pouvaient pas exercer une profession sans demander leur permission. Comme toute femme devant se rendre dans une administration devait être accompagnée d’un homme, elle a pris un bouc qu’elle promenait au bout d’une laisse. Elle portait autour du cou un petit collier de chien, c’était une de ses manières de dire « je n’appartiens à personne ». Dans le livre, je lui fais dire : « Ni dieu, ni maître ! »

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

Ce n’est ni une courtisane, ni une demi-mondaine. maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

Non, elle n’a ruiné personne et personne ne s’est suicidé pour elle. La preuve qu’elle n’était pas vénale, elle avait aussi des amants qui n’étaient pas fortunés.

Elle en avait beaucoup ?

Oui. Ça n’en faisait pas une prostituée pour autant. Quand les hommes qui collectionnent les femmes, on les considère comme des Don Juan et les femmes se font traiter de « trainées ». Je n’ai jamais compris ça.

Elle aime le sexe… avec les hommes et avec les femmes.

Elle aimait bien les femmes parce que ça la reposait des hommes.

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandorQu’est ce qui faisait craquer les hommes chez La Goulue ?

Son petit côté borderline devait les émoustiller. Quand le bourgeois rentrait chez lui, il avait une femme clean, avec les codes de l’époque. Il avait besoin de s’encanailler, donc il allait voir un spectacle peu orthodoxe.

Beaucoup pensent que c’est elle qui a inventé le French-Cancan.

Non, elle l’a juste fait évoluer. Le chahut est devenu cancan dans  l’art de manipuler le jupon et de lever la  jambe. Grace à elle, on ne venait plus au bal pour danser, mais pour regarder danser. C’est elle qui a amené la professionnalisation de la danse. Elle était payée pour danser, ce qui était nouveau.

En te lisant, on comprend qu’elle avait un caractère bien trempé.

Au Moulin Rouge, elle menait son monde à la baguette. Avec ses copines danseuses, ce n’était pas toujours rose. Elle était la reine du Moulin Rouge et le montrait bien. Il y avait beaucoup de jalousie, mais elle voulait garder sa place. Parfois, elle pouvait en découdre avec une danseuse après le spectacle devant témoins. Un jour, elle est tombée sur plus forte qu’elle. C’était Aïcha, une femme qui allait enfanter de la mère d’Edith Piaf.

Pourquoi quitte-t-elle le Moulin Rouge ?

Elle avait pratiquement 30 ans, elle était fatiguée et en plus, elle était enceinte. Elle a accouché et très vite, Charles Zidler, l’un des deux créateurs du Moulin Rouge avec Joseph Oller, lui a intenté un procès parce qu’il l’accusait de concurrence déloyale. En effet, elle continuait à danser… même si c’était de la danse orientale.

Gros coup de cœur de Gérard Collard.

Après les années fastes du Moulin Rouge, elle s’essaie à pas mal d’activité.

Elle va danser dans une cage avec des animaux, puis carrément devenir dompteuse.

Elle était complètement inconsciente du danger. Elle a failli se faire manger par un puma.

C’est quelqu’un qui vivait l’instant présent. C’était une intuitive, une instinctive. C’était une performeuse de son époque et elle aimait attirer l’attention sur elle.

Elle a toujours été proche des animaux.

Même à la fin de sa vie, elle préférait nourrir ses animaux qu’elle-même. Elle a longtemps vécu avec une petite guenon qui est morte de pleurésie.

Symboliquement, c’est parce qu’elle n’a jamais été déçue des animaux, je suppose. Pourtant, elle a dompté tous les hommes qui ont traversé sa vie.

Le seul homme qu’elle n’a jamais réussi à dompter, c’est son fils… c’est lui qui va la mener à la ruine.

La Goulue au début des années 20, devant sa roulotte à Saint-Ouen (cette archive exceptionnelle ne contient pas de son). 

Elle a aimé son fils?maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

Oui, à sa façon. Déjà, elle ne l’a pas élevé. Elle s’en est lassée très vite. Elle l’a donc mis en nourrice, puis en pension. Quand il est revenu vivre avec elle, c’était un jeune ado. Je subodore qu’il était jaloux de son cousin Louis, le fils de la sœur de Louise, Victorine. Elle s’en est occupée de sa naissance jusqu’à l’âge de 7 ans.

Ce fils a fait pas mal de conneries.

Pendant la Grande Guerre, en 1917, il a été condamné pour faux et usage de faux.  Il s’est battu, commis des vols. Des faits qui l’ont conduit au pénitencier… Ces informations m’ont été transmises par les Archives de Paris que je remercie d’ailleurs vivement.

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

Louise Weber, à la fin de sa vie.

A la fin de sa vie, malgré elle, Louise Weber a perdu de sa superbe et est devenue, malgré elle, un peu pathétique.

Elle m’émeut beaucoup parce qu’au fond, c’est une femme qui n’a pas eu de veine. Elle n’a pas eu l’éducation lui permettant de se reposer sur des valeurs et de se construire. Elle s’est faite toute seule et à un moment donné elle a tout lâché. Ça devenait trop compliqué. Elle a épongé les dettes de son fils et a vécu d’expédients. C’est moche parce qu’elle ne méritait une fin comme ça.

"Entrée Libre" sur la 5 parle du livre de Maryline Martin.

Tu parles de déterminisme quand tu évoques Louise Weber.

Elle n’est partie de rien du tout, ensuite elle a côtoyé les grands de ce monde, puis elle a fini de là où elle venait.

Tu es romancière, as-tu inventé certaines situations ?

L’époque (de la Belle Epoque aux années folles) et le décor, je ne les invente pas. Quand Louise est dans l’atelier de Renoir, tu t’imagines bien qu’il n’y avait pas de témoins de leurs conversations et de leurs actes, donc là, je fais fonctionner mon imagination. Mais comme je n’aime pas l’à peu près, au contraire je suis d’une grande rigueur, je ne balade pas le lecteur et l’atelier du peintre, je le restitue d’après mes lectures de plusieurs biographies liées à Renoir.

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

Pendant l'interview…

Du coup, ta biographie se lit comme un roman.

Je ne voulais pas faire un catalogue de coupure de journaux et d’extraits du journal de Louise. J’ai juste pris de ce que jugeais essentiel et j’ai souhaité raconter son histoire dans l’Histoire.

Je crois savoir que le Moulin Rouge continue à entretenir la tombe de La Goulue.

Oui. Ils ne l’ont pas oublié. Elle a été la plus grande vedette de ce formidable établissement.

Christophe Hondelatte raconte l'histoire de La Goulue d'après le livre de Maryline Martin (qui est interviewée par lui à l'issue de sa narration).

Ce livre va-t-il déclencher des choses en faveur de Louise Weber ?

Tant que rien n’est fait, je ne préfère pas en parler.

Quel beau film ça ferait !

Tu n’es pas le seul à me le dire…Ce serait mon rêve parce que c’est un personnage, une gouaille. Je verrais bien Myriam Boyer ou Anne Benoit dans le rôle de La Goulue… 

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

Après l'interview, le 28 janvier dernier.

06 juillet 2013

Maryline Martin : interview pour Les Dames du Chemin

947023_647820718577672_1723394830_n.jpg

Maryline Martin a décidé de rendre hommage près de 100 ans après l’horrible "grande guerre", celle des tranchées et du Chemin des Dames, aux poilus et à leurs compagnes de souffrance… « Les nouvelles qu’elle nous propose dans Les Dames du Chemin sont autant d’incursions dans la vie de malheur des ces soldats, sursitaires de la mort et dont la dernière image avant le grand voyage sera celle d’une mère ou d’une amante ».

Ne le cachons pas, Maryline Martin et moi nous connaissons depuis quelques années. La mandoriser officiellement (le 14 mai dernier) à été un curieux exercice de style, mais sa sincérité et ma curiosité sur ce pan-là de sa vie ont eu pour conséquence de me permettre de dépasser la difficulté que j’ai habituellement à interviewer quelqu’un que je connais personnellement et que j’apprécie.

537716_611994612160283_1742984781_n.jpgNote de l’éditeur :

Ce 16 avril 1917, nous voici à nouveau dans les entrailles de l’enfer. Nous attendons le coup de sifflet pour monter à l’assaut.
J’ai conjugué le verbe attendre à tous les temps. J’ai attendu sans angoisse la lettre de mobilisation. J’attendais avec impatience les lettres et les colis, ces traits d’union avec l’arrière. Aujourd’hui, j’attends la mort, cette faux qui m’a seulement effleuré durant deux ans. Camarde, camarade…

Des recherches sur son grand-oncle tué au Chemin des Dames ont amené Maryline Martin à écrire ce recueil de nouvelles sur la Grande Guerre.

« Dès les premières pages, j’ai senti que ce que je découvrais n’était ni banal ni rebattu, et qu’au-delà des personnages embarqués dans le tumulte et les violences de cette Grande, mais épouvantable Guerre, il y avait autre chose. »
Jean-Pierre Verney (conseiller du Musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux)

L’auteure :

Maryline Martin est née en 1967 à Angoulême. Pour des raisons professionnelles, elle vit à Paris où elle travaille dans un service de Ressources Humaines.

Quand elle n'écrit pas, elle chronique ses lectures au micro d'une émission littéraire Le Lire et le Dire sur Fréquence Paris Plurielle.

Maryline Martin possède un blog à découvrir sans tarder: http://marylinemartin.blogspot.com/

Et un site est dédié à son livre Les Dames du Chemin : http://lesdamesduchemin.blogspot.fr/

DSC07889.JPG

Interview :

Depuis que je te connais, ça fait maintenant quelques années déjà, j’ai toujours su que tu t’intéressais à cette période-là de l’histoire. Je me demandais pourquoi.

C’est l’époque qui m’intéresse avant tout. Après, le travail que je fais sur la Grande Guerre, je le qualifierais de « devoir de mémoire ». Je dis toujours : « Pour savoir où on va, il faut savoir d’où on vient ». C’est vrai que depuis que je suis ado, quand je me promène et que je vois des églises ou un monument aux morts, je ne peux pas m’empêcher de lire un par un les noms de ces jeunes hommes, de ces pères de famille qui ont été dézingués les uns après les autres. Je ne peux pas non plus m’empêcher d’avoir de l’empathie pour eux et leur famille. Je suis incapable d’en expliquer les raisons.

Est-ce que tu as écrit ce recueil de nouvelles pour expulser ce que tu n’arrives pas à exprimer avec la parole ?

C’est intéressant ce que tu viens de dire. Tu as employé le mot « expulsé ». C’est comme un accouchement alors ?

Oui, pardon. Je ne voulais pas dire ça. Mais, tu sais que j’écris un livre actuellement sur ma grand-mère et la Deuxième Guerre mondiale. La petite histoire dans la grande. Le mot expulser me convient et du coup, inconsciemment, je l’ai utilisé pour toi.

C’est intéressant. Mais, je comprends. C’est un truc viscéral qui est en toi. Tu m’avais raconté que ta grand-mère avait fait un enfant avec un soldat autrichien pendant cette période et qu’elle avait confié cet enfant, ta maman, à une dame qui tenait des hôtels à Vichy, c’est ça ?

Oui. Je n’arrive pas à assumer d’être le petit fils d’un soldat autrichien. En tout cas, quelle mémoire !

Pardon, c’est moi qui suis en train de te psychanalyser dis donc !

Bon, je reprends les rails de l’entretien… pourquoi as-tu écrit ce recueil de nouvelles ?

Merci de ne pas avoir demandé : « Pourquoi une femme de mon âge écrit un tel livre ». On me pose cette question de cette manière-là sans cesse. Ça m’ennuie de devoir légitimer l’écriture de ce livre. Alors, j’invoque encore « le devoir de mémoire ». J’explique que quand j’étais petite, je passais mes vacances en Normandie et que, dans la maison où je logeais, il y avait le portrait de ce jeune homme, disparu à l’âge de 20 ans lors de la Grande Guerre.

Ton grand-oncle, Abel Marchand, à qui est dédié ton livre.

Oui, c’est ça. Pour ma famille, il était porté disparu à Verdun et puis on a mis un couvercle dessus et on n’en parlait plus. Les années ont passé et c’est toujours resté derrière moi.

Marchand1.jpg

Que se passe-t-il en 2004 ?

Je vois aux actualités qu’il y a des nouveaux outils qui viennent d’être créés pour rechercher les disparus, dont une page dédiée à 14-18. Je suis allée jeter un coup d’œil. Je tape le nom de mon grand-oncle et découvre avec stupeur qu’il possède une fiche matricule sur laquelle j’apprends qu’il a une tombe et qu’il est enterré à Cerny-en-Laonnois, dans l’Aisne. À partir de ce moment-là, je décide de remonter à la source et de partir en pèlerinage. Il a fallu que je reprenne contact avec la seule survivante de la lignée de mon grand-oncle, c'est-à-dire ma grand-tante. Nos retrouvailles ses sont super bien passées. Je lui ai annoncé que j’allais me rendre à Cerny et que j’allais prendre des photos de la tombe. À 90 ans, c’était important pour elle qu’elle fasse son deuil, enfin. Le deuil n’avait jamais été fait dans cette famille. Devant la tombe de mon grand-oncle, je lui ai dit que lui et ses camarades du 156e régiment d’infanterie n’étaient pas morts pour rien et que j’allais faire quelque chose de ça. À partir de ce jour, j’ai creusé ma tranchée et je ne suis toujours pas remontée. Ce livre m’a demandé 4 ans de travail.

Tu as du mal à revenir ?

Je ne reviens pas. Je suis bien là-bas. Je suis bien avec eux. Ça me tient toujours à cœur, mais maintenant, je songe à passer à autre chose, à écrire autre chose.

260580_647193041973773_1971274205_n.jpgCe recueil met en scène beaucoup de femmes. Tu leur rends un hommage appuyé.

C’est normal, elles étaient le trait d’union entre les mecs qui se faisaient dézinguer au front et l’arrière. Je parle de toutes les femmes dans ce livre. Les campagnardes qui ont dû mener les travaux des champs à bien en l’absence de leur mari avec des outils pas du tout adaptés à leur morphologie. Je parle de toutes les femmes, les « munitionnettes »  (les femmes embauchées dans les usines d'armement), les infirmières, les marraines de guerre (les femmes qui entretenaient une correspondance avec les soldats esseulés en leur envoyant des lettres et des colis), les prostituées…

Les prostituées. Ça, c’est un sacré sujet tabou dans la Grande Guerre !

Elles avaient pourtant un rôle important parce que les soldats étaient avant tout des hommes.

Il y a des scènes explicites dans tes nouvelles.

Non, c’est nuancé. Ce n’est pas sexuel, c’est textuel.

Jolie formule ! Tu écris très bien et ce livre m’a ému quasiment aux larmes. Et tu n’as pas tout à fait le même style entre deux nouvelles.

À chaque fois que l’on me dit ça, ça me touche. Moi, tu sais, je suis le doute permanent. Je me remets sans cesse en question. Je suis arrivée là où je voulais, mais ça m’émeut que des lecteurs me disent qu’ils ont été touchés. Si j’ai su transmettre quelque chose en touchant la corde sensible des gens, j’ai tout gagné mon pari.

Parfois tu décris les choses de manière abrupte, parfois, c’est plus suggérée.

La difficulté, c’est de trouver le bon tempo et ne pas heurter. C’est un sujet déjà difficile, il faut tenter de rester dans cet entre-deux. Je veux apporter des choses aux lecteurs et lui en apprendre de manière didactique sans être trop dans l’historique clinique.

Pas trop chiant, quoi !

Voilà ! Dans une même nouvelle, je voulais aussi ouvrir les histoires et explorer plusieurs facettes, plusieurs axes.

Hormis la première nouvelle qui raconte l’histoire de ton grand-oncle, les autres sont des histoires inventées…

Même la première, comme j’avais très peu d’éléments,  j’ai pas mal romancé.

Il était avec toi de toute façon… il t’a influencé.maryline martin,les dames du chemin,interview,mandor

Ne plaisante pas avec ça. Il est toujours là, à mes côtés, j’en suis certaine. Il est même peut-être assis à côté de nous sur ce canapé à nous écouter. Tu sais, j’ai eu des moments de doutes pendant l’élaboration de ce recueil. Il m’est arrivé de ne plus y croire. Il y a eu le moment où il a fallu chercher l’éditeur. On m’a souvent dit « c’est bien écrit, mais c’est trop littéraire, c’est trop historique, c’est trop ci, c’est trop ça, ça ne rentre pas dans notre ligne éditoriale… » Pendant tout ce temps-là, j’avais l’impression qu’il était derrière moi à m’encourager et à me dire : « Vas-y ! Il faut continuer ».

La nouvelle, c’est un bon format pour toi ?

Je voudrais écrire un roman, j’ai bien des idées, mais je n’y parviens pas. Le format de la nouvelle me convient bien. Je suis assez pragmatique comme fille, je vais toujours à l’essentiel. Jamais de fioriture.

Il y a des cartes postales qui illustrent chaque nouvelle.

J’y tenais profondément. Ce livre est un bel objet. Je dois d’ailleurs remercier l’éditeur d’avoir fait un si beau boulot. Je voulais qu’il soit exactement comme il est en définitive. Je souhaitais également qu’il ne soit pas cher. Je ne voulais pas que son prix soit un frein à l’achat. Du coup, parfois on m’en achète deux.

Est-ce que tu vas mieux depuis que ce livre est sorti ? Je veux dire par là, est-ce que ce travail psychanalytique a réglé des trucs en toi ?

C’est intéressant la façon dont tu me poses cette question. Ce n’est pas neutre. Alors, oui, je vais bien, mais je n’ai jamais été mal. Il paraît qu’aujourd’hui, je suis plus épanouie. Les gens me disent que mon visage n’est pas le même. Comme si je rayonnais enfin. Sans plaisanter, ce livre est vraiment l’aboutissement d’une reconnaissance au niveau de mon travail.

Je sais que quand tu toucheras des droits d’auteurs, tu feras quelque chose qui te tient à cœur et qui bouclera cette première boucle.

Oui, j’irai mettre une plaque en l’honneur du 156e régiment d’infanterie. Ça me permettra de réellement tourner cette page.

Jean-Pierre Verney et Maryline.jpg

Jean-Pierre Verney et Maryline Martin.

Parlons de ta préface signée Jean-Pierre Verney, le spécialiste renommé de la Première museegrandeguerreAFen131x214.jpgGuerre mondiale. Un homme important et symbolique pour toi. Il a dit que ton livre était une forme de « poésie de l’horreur ».

Ça m’a beaucoup touché. C’est une amie qui m’a incité à envoyer mon manuscrit à Jean-Pierre Verney en décembre 2011. Je ne croyais pas que cela pouvait aboutir à quelque chose, mais j’ai l’audace des timides. En janvier 2012, Jean-Pierre Verney m’appelle pour me dire qu’il aimerait me rencontrer pour parler de mon manuscrit. 15 jours plus tard, je suis allée le voir et nous avons visité le Musée de la Grande Guerre de Meaux qui réunit l’ensemble de sa collection personnelle. Ensuite, il ma posé des questions sur le pourquoi du comment de ce livre. Le feeling est bien passé entre nous, alors j’ai osé lui demander de m’écrire la préface. Il a accepté tout de suite.  Quand j’ai trouvé l’éditeur, il a été très content. Il m’a dit qu’il espérait que son humble préface me conviendrait. Quand je l’ai lu, j’ai pleuré. J’ai pleuré parce qu’il avait vraiment compris le sens de mon travail. Et Jean-Pierre Verney, c’est quand même une sacrée caution. Aujourd’hui, grâce à lui, mon livre sera en vente dans la librairie du Musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux. Tu ne peux pas t’imaginer à quel point c’est important pour moi.

Je te laisse le mot de la fin.

Je voulais absolument préciser que quand on écrit on est seul, mais qu’après, il faut un peu d’aide. J’ai eu la chance d'avoir pu bénéficier de deux relectures qui ont été très importantes pour moi tant au niveau de la forme, je pense à Monique Gerbaud, et pour les précisions historiques, à Jean-Pierre Verney... tous deux cités à la fin du recueil.

DSC07890.JPG

06 mai 2011

Les chroniques de Mandor dans le Lire et le dire sur Fréquence Paris Plurielle

Star-à-laffiche-FPP.jpgLe 24 avril dernier, pour parler de mon livre, j’ai été reçu par Jean-Claude Caillette, Maryline Martin et Éric Dubois pour l’enregistrement de l’émission « Le lire et le dire » diffusé sur Fréquence Paris Plurielle (diffusée le 3 mai 2011sur 106.3 FM à Paris). Une émission qui permet à un invité de répondre à des questions pendant une demi-heure, je suis bien placé pour savoir que ça devient très rare. C'est en tout cas plaisant à vivre.

Le lire pour le dire 27.04.11 3.JPG

De gauche à droite : Jean-Claude Caillette (l’animateur principal et essayiste), Éric Dubois (chroniqueur et poète dadaïste), bibi et Maryline Martin (chroniqueuse et blogueuse).

Belle émission animée par trois personnes bienveillantes et professionnelles.

La note de Maryline Martin sur cette émission.

Et celle d’Éric Dubois.

Grand merci à tous les trois!