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05 novembre 2014

Marc Molk : interview pour Plein la vue, la peinture regardée autrement

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Marc Molk (© Lison Nissim)

J’ai beaucoup d’admiration pour le travail de Marc Molk. Autant peintre qu’excellent écrivain, il domine à la perfection ces deux activités artistiques.  

Dans Plein la vue (Editions Wild Project), il « dissèque » à sa manière trente tableaux, pas forcément très connus, mais qui lui parlent. Et donc, qui finissent par nous parler. Il joue à l’amateur qui s’adresse à des amis, alors qu’en fait, il distille de très sérieuses réflexions et en connais un rayon sur le sujet. Ce que raconte Marc Molk est souvent, drôle, impertinent, personnel, malicieux, et toujours rigoureusement malin, instructif… bref, sacrément passionnant !

Pour sa seconde mandorisation (lire la première ici), l’artiste est venu à l’agence le 25 septembre dernier.

PleinLaVue-MarcMolk.jpgNote de l’éditeur sur Plein la vue, La peinture regardée autrement :

30 tableaux de toutes époques admirés librement.

Mêlant critique d'art et autofiction, Marc Molk propose un texte personnel sur l'amour de la peinture. Ce livre est parcouru de femmes, de guerres, de paysages, de fêtes et de larmes. Entre narration et contemplation analytique, Plein la vue esquisse un genre inédit. Impertinent, dandy, sexy, érudit, obsessionnel, classique, inclassable, universel.

Préface de Léonard de Vinci
(Sélection originale d'extraits des manuscrits de Léonard de Vinci)

L’auteur :

Marc Molk, écrivain et peintre, a codirigé en octobre 2014 le colloque La Fabrique de la peinture au Collège de France.

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DSC09449ff.JPGInterview :

Raconte-nous comment ce livre a vu le jour.

C’est assez étrange. J’ai croisé Baptiste Lanaspèze en 2006. Il travaillait chez Autrement. Il avait lu mon premier livre : Perte humaines, qu’il m’avait dit avoir adoré. On a fait connaissance, mais six mois après il est parti s'installer à Marseille. Nous avions bien accroché mais je ne l’ai plus revu après. C'était l'époque encore où l'expression « se perdre de vue » avait un sens fort. On a fini par se recontacter, grâce aux réseaux sociaux, comme tout le monde. Il avait entre temps monté sa propre maison d’édition : Wildproject. Il publie des livres axés principalement sur l’écologie, la philosophie de l’écologie, etc… Quand j’ai sorti mon deuxième roman : La Disparition du monde réel, je le lui ai fait envoyer, par pure estime, parce que nous avions beaucoup parlé et que je savais qu'il était un grand lecteur. C'était aussi un moyen de poursuivre une relation amicale interrompue par la force des choses.

Tu es romancier et tu peins. Soudain, tu écris sur la peinture…

Pendant longtemps, je me le suis interdit. J’avais peur que cette activité s’apparente à de la critique d’art. Je ne voulais pas me faire égorger par ceux dont c’est le vrai métier. J’ai donc commencé par créer une page anonyme sur Facebook, sur laquelle je postais des tableaux agrémentés d’un petit texte de 3000 ou 4500 signes, ce qui équivaut à trois pages. J’ai eu pas mal de fans assez vite sur cette page. Elle s’appelait « Le petit pan de mur jaune ».  Je me suis retrouvé dans une situation grotesque : à ne pas avouer que j’étais l’auteur de ces textes alors que je mourais d’envie de fanfaronner et de dire que c’était moi.

C’était un problème statutaire ?

Complètement. Mais, au fur et à mesure, je me suis aperçu que ce que j’écrivais n’était décidément pas de la critique d’art. C’était littéraire, libre et autofictionnel. Je racontais un peu ma vie et j’expliquais pourquoi tel tableau m’avait plu, comment, quel étaient mes détails préférés, etc... Du coup, j’ai cherché à comprendre ce que j’étais en train de faire. En fait, je partageais juste mon plaisir et mon intérêt pour les œuvres.

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Mais tu avais dans l’idée de publier ces textes un jour ?

Oui, c'était tout de même très écrit, et je pensais que cela finirait par être publié, mais j'ai été surpris de la vitesse à laquelle ces textes se sont transformés en livre. Je pensais que ça allait être beaucoup plus long. Quelques années peut-être.

Comme tout se sait, les gens ont fini par savoir que tu étais l’auteur de cette page Facebook.

Certains avaient deviné et il devenait difficile de nier. Donc, j’ai mis mon nom dans un coin et j’ai continué à poster régulièrement. Au bout d’un an et demi, je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de textes.

Qu’aimes-tu sur Facebook ?

La publication suivie de la réaction immédiate. J’aime que les gens « likent », commentent, critiquent, dans le positif ou le négatif. J’aime l’échange direct. Ça casse complètement la solitude de l’écriture.

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Et un jour, Baptiste Lanaspèze t’envoie un message pour prendre de tes nouvelles.

Oui, et il me dit qu’il aime beaucoup ce que je fais sur la page « Le petit pan de mur jaune » et qu’il a envie d’éditer ces textes. Absurdement, au tout début, j'ai essayé de le dissuader d'éditer ce livre, en le prévenant de l’énormité du travail à effectuer.

Et en plus, ça doit coûter cher ce genre de livre… ne serait-ce que pour récupérer les droits de chacun des tableaux.

Il y a trente tableaux, cela veut dire qu’il a fallu contacter trente personnes pour obtenir les droits, avec contrats signés, et les reproductions haute définition. C’est une jeune stagiaire qui était dans la maison d’édition qui a passé ses deux mois de stage à ne s’occuper que de cela. Au final, c’est un très joli petit livre, tout à fait abordable, avec une très bonne qualité de reproduction.  Je voulais que ce soit un objet sensuel.

Le fait d’avoir écrit ces textes sur Facebook a-t-il modifié leurs dynamiques?

Baptiste me disait qu’il adorait la façon que j’avais d’attaquer les textes. Je me suis rendu compte que quand on poste quelque chose sur Facebook, il faut accrocher immédiatement le lecteur, dès la première phrase. Donc, les contraintes pour avoir de l’attention, des likes, des commentaires, ont favorisé un rythme efficace. 

Sur la page internet, il y avait soixante tableaux. Tu en as choisi trente pour le livre.

Allais-je choisir en fonction des textes ou en fonction des tableaux ? Il me paraissait évident que c’était les textes qui étaient le plus important sur ce projet. Donc, j’en ai sélectionné, puis je les ai relus et, évidemment, retravaillés. Il y avait aussi certains tableaux que je voulais dans le livre parce qu’ils me tenaient à cœur, mais dont j’ai estimé finalement qu’ils allaient casser une certaine unité de style. Baptiste avait aussi son mot à dire. Quand le texte n’était pas aussi efficace que cela, je le modifiais très largement. Puis j'ai ajouté plusieurs inédits au livre pour que les fans du « Petit Pan de Mur Jaune » aient des surprises.

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Autre étape : le classement.

C’est un livre à picorer, mais je savais qu'il y avait des lecteurs qui allaient le lire du début à la fin. Il fallait que mon choix de texte et de peinture épouse une certaine logique. J’ai voulu faire quelque chose sur la guerre, le sexe, le drame, le châtiment, la rédemption et la mélancolie. Au final, le livre est une construction qui peut ne pas être évidente à un observateur extérieur. Elle est très ressentie pourtant. Elle va de la timidité que l’on peut avoir vis-à-vis de la peinture jusqu’à la mélancolie qu’elle peut nous procurer en passant par l’excitation et l’intérêt. Du moins je l'espère.

Je crois que tu n’aimes pas que l’on dise que c’est un livre de vulgarisation sur la peinture.

Parce que cela n’en est pas un du tout. Je vais dire quelque chose de très prétentieux, mais je voulais écrire des textes brillants. J’avais envie de quelque chose de décoiffant, d’un peu rock’n’roll et de rafraichissant, dans la discipline statique et silencieuse qu’est la peinture. Je n’ai pas voulu vulgariser, j’étais dans un effort de sincérité. Je veux que les gens se retrouvent dans certaines de mes réflexions sur un tableau. En donnant le témoignage d’une parole intime, je me rends compte que, pour certains lecteurs, il y a une barrière qui a été abattue dans ce domaine de la peinture. Mais, souvent, je n’hésite pas à balancer des références ou des théories tatillonnes sur certains tableaux. C’est aussi un livre exigent, même s’il est écrit pour être lu, pour être accueillant.

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Le culte du style, Marc Molk, 2013, huile et acrylique sur toile.

Tu commentes aussi un tableau de toi.

À un moment, je me suis dit que c’était un exercice intéressant d’expliquer ce que je pense de ma propre peinture et comment je regarde mes propres tableaux. J'écris et je peins toujours pour quelqu’un. En l’occurrence, le tableau qui figure dans le livre, je l’ai fait en pensant à un ami : Jérôme. Alors j'en ai parlé. Dans ma peinture, ce sont les gens qui sont la raison des tableaux. Je trouvais aussi intéressant de jouer avec ma double casquette de peintre et d'écrivain.

Cette fameuse double casquette dont les conséquences te « traumatisent » un peu.

C’est peut-être quelque chose que j’exagère dans ma tête. Ceux qui ne m’aiment pas dans le milieu de l’art disent de moi que je suis « un écrivain qui peint », et ceux qui ne m’aiment pas dans le milieu de l’édition disent que je suis « un peintre qui écrit ». Ce qui est triste au fond, ce n'est pas ce qu'ils disent, mais c'est qu'ils ne m'aiment pas.Heureusement, il y en a aussi tout plein qui m'aiment.

Ne faut-il pas passer outre tout cela ? Tu m’en avais parlé lors de ta première mandorisation.

On peut s’en foutre, mais le souci, c’est qu’il y a des conséquences à toute cette mascarade. Par exemple, telle difficulté à exposer dans un contexte collectif ou des questions de crédibilités soulevées par de mauvaises langues, à l'occasion, dans l’une ou l’autre des deux disciplines que je pratique. Je ne comprends pas pourquoi cela se passe comme ça parce qu’il y a beaucoup de peintres qui ont écrit en parallèle à leur activité de peintre. Je ne me compare pas à ces monstres sacrés mais je veux les citer : le journal de Delacroix, les lettres de Van Gogh, Dubuffet a aussi énormément publié, le douanier Rousseau a écrit beaucoup de pièces de théâtre, etc … Mais, maintenant que tu me rappelles que je t’en ai déjà parlé il y a deux ans, je me rends compte que tu as peut-être raison. Peut-être fais-je du surplace mental ?

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William Bouguereau, la Vague, 1896, Huile sur toile.

Tu as un côté provocateur dans la vie, qui se retrouve dans ce livre.

J'aime le proverbe qui dit : « le clou qui dépasse appelle le marteau ». Je suis né à Marseille, j’ai un petit côté cacou. Je reviens à la vulgarisation dont tu me parlais tout à l’heure. J’ai plutôt l’impression que c’est moi qui suis vulgaire. D’abord, il est vrai que je ne suis pas sorti de la cuisse de Jupiter. Je ne suis pas un héritier. J’ai mis dix ans pour perdre mon accent marseillais, qui était à couper au couteau. J'ai grandi à Belsunce, rue Colbert. Ceux qui connaissent Marseille comprendront. Pour m’en sortir, j'ai eu de la chance et je crois que j’ai fait une sorte de parcours d’adaptation. La distance que j’ai parcourue est immense, mais j’ai fait en sorte qu’elle ne se voit pas. Il reste en moi tout de même un côté teigneux qui me souffle à l'oreille toujours : « Je ne veux pas devenir un bourgeois ». En même temps, ce qu’ils ont, je le veux. Je n’ai plus de famille. Je crois que j'ai longtemps cherché à en avoir une. Mais les gens ne veulent pas que je sois de leur famille. Il y a des  groupes d’affinité, mais à cause de ma personnalité, aucun ne m’accepte. Quand je parviens à me calmer, je fais une dépression. Alors, aujourd’hui, j’ai renoncé. Je me tiens plutôt à distance.

Maintenant, tu prends les gens au détail.

Oui, et les gens qui m’aiment sont souvent aussi seuls que moi.                         

Espères-tu que ce livre fera intéresser les gens à la peinture.

C’est un de mes souhaits les plus chers. Ce que je ne comprends pas, c’est qu’il y ait autant de gens qui aiment la cuisine, qui aiment la musique, qui aiment le cinéma et aussi peu qui aiment la peinture. Imagine un monde où tu serais le seul à savoir que les éclairs au chocolat ou les tartelettes à la framboise, c’est super bon ! C’est difficile parce qu’à un moment, ton propre plaisir, tu veux le partager pour l’augmenter. C’est ce que j’ai tenté de faire avec ce livre.

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Avec Marc Molk, à l'issue de l'interview le 25 septembre 2014.

20 avril 2013

Marc Molk : interview pour La disparition du monde réel

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Marc Molk est un peintre dont la réputation n’est plus à faire. L’artiste est aussi écrivain. Dans son précédent roman, Pertes Humaines (Arléa, 2006) il faisait le décompte inattendu des amis perdus au fil des ans sous forme de fiches. Dans La Disparition du monde réel (Buchet/ Chastel)  il raconte des couples qui se font et se défont dans un mas provençal, un été. Évidemment, ce résumé est un raccourci honteux. Ce roman est bien plus que cela. Marc Molk a écrit une fiction, qui n’en est sans doute pas tout à fait une, par petites scènes et courtes digressions.

Un roman amer et léger, ce n’est pas le seul paradoxe de ce roman.

Marc Molk est venu à l’agence le 21 mars dernier.

9782283026113.jpg4e de couverture :

Dans un grand mas provençal, une bande d’amis passe un nouvel été. Les vacances se terminent, la quarantaine est là, l’amitié tire sur la corde. Malgré l’humour et l’ivresse, le désenchantement gagne. Comment échapper à la tristesse des choses auxquelles on ne croit plus ? L’amertume fait-elle de nous des orphelins ?
Sous la familiarité estivale pointent cauchemars et bad trips : quand les peurs et les fantasmes prennent le dessus, voilent les évidences et font vaciller le simple sentiment de réalité.

« Plus tard dans la journée, quand elle sera partie, vous jouerez la première Gnossienne d’Érik Satie, selon votre cœur qui ne bat plus. Vous vous direz que, sans ce romantisme gras et collant au fond de vous, rien n’aurait raté comme cela. Le romantisme, voilà bien ce dont il faudrait expurger le monde. »

Biographie (tiré du site de D-Fictions.fr) :marc molk,la disparition du monde réel,interview,mandor

Né en 1972, Marc Molk est peintre et écrivain. Il a commencé par abandonner sa thèse en philosophie : La fonction phénoménologique de la représentation picturale, afin de peindre pour de bon. Plusieurs années s’ensuivirent où il fut tour à tour graphiste, surveillant de collège, assistant de galerie et cobaye pour l’industrie pharmaceutique. Après avoir détruit la presque totalité de ses premières toiles, il n’a pas réussi à détruire les suivantes qui ont fait l’objet d’expositions en France et à l’étranger. Il a articulé certaines de ses peintures à des performances, réalisé des vidéos plutôt intimistes et il est l’auteur de Pertes humaines, une fiction expérimentale (Arléa, 2006). Il a participé aux ouvrages collectifs : marc molk,la disparition du monde réel,interview,mandorCollection irraisonnée de préfaces à des livres fétiches (Intervalles, 2009) et 100 monuments 100 écrivains / Histoires de France (Patrimoine-CMN, 2009) ainsi qu’à la monographie de Kimiko Yoshida, Là où je ne suis pas (Actes Sud, 2010). Son premier catalogue monographique, Ekphrasis, une peinture en fictions, sort au Label Hypothèse en coédition avec les Éditions D-Fiction pour la version numérique. Aujourd’hui, des expositions collectives ou personnelles lui sont régulièrement consacrées ; la dernière en date, « Le ciel bleu sur nous peut s’effondrer », s’est tenue à l’automne 2012 à la galerie Da End dans le 6e arrondissement de Paris.

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Interview :

En lisant ton livre, j’ai remarqué que tu as de la distance par rapport à ce que tu racontes. Que tu es un peu ironique dans l’observation des gens et plus généralement du monde dans lequel nous vivons.

Je ne sais pas parce que je ne m’en rends pas compte, mais ce qui est certain, c’est que je me sens presque obligé de rire, sinon, j’ai peur d’être rattrapé par l’esprit de sérieux. C’est plus une sorte d’antidote à une certaine mélancolie. J’ai d’ailleurs l’impression que tout le monde est mélancolique sauf qu’il y en a qui le disent et d’autres qui ne le disent pas.

Tu as écrit un livre dramatique, mais il m’est arrivé de sourire franchement.

Je me suis rendu compte qu’il y avait dans mon livre une dimension un peu acide que j’avais sécrétée sans vraiment m’en rendre compte. Je me suis dit que si je voulais aller assez loin dans une sorte de lyrisme et de discours de romantisme et de complaisance subjective et narcissique, sans être illisible tellement c’est insupportable, il fallait que je rajoute comme un trait de citron, comme dans un plat trop gras, donc de l’humour. Cet ingrédient dans la phrase fait passer un certain chaloupement romantique plus large qui sans cela paraitrait mièvre, voire niais. L’acide est comme un passeport pour que mon discours puisse devenir public.

On ne s’ennuie jamais dans ton livre. Il est rythmé et sans fioriture textuel, ce qui est rare dans un livre qui n’est pas un roman d’aventures.marc molk,la disparition du monde réel,interview,mandor

C’est de l’action intérieure. Je voulais montrer que je pouvais écrire sur 150 pages d’un bloc. Mais au final, comme dans mon premier livre, j’écris toujours par module. Il y a quelque chose qui m’a un peu libéré récemment en lisant le livre de Stephen King Écriture, mémoires d’un métier. Il dit : « En fait, si vous voulez écrire un roman, il ne faut pas que vous ayez en tête, comme brique élémentaire la phrase, mais le paragraphe ». Jusqu’à cette lecture, je pensais le contraire. Moi, j’écris des modules et après je les place.

L’action de ton livre se situe dans un grand mas provençal, un été. Une bande d’amis quarantenaires s’y réunit depuis des années. C’est inspiré de faits et de gens réels.

C’est un mélange. Il n’y a pas d’explication unique. J’ai utilisé certaines personnes comme des marionnettes, j’ai utilisé des souvenirs réels, j’ai changé des prénoms, j’ai rajouté des gens qui n’étaient pas là cet été précis, mais qui auraient dût l’être. Mais enfin, les gens qui sont dans ce roman sont quand même des gens que je connais. Je me suis rendu compte que dès que j’essayais d’imaginer quelque chose, ça sonnait creux pour moi, alors que si je prenais quelqu’un que je connaissais, dans ma tête, je pouvais le mettre dans n’importe quelle situation, je savais comment il allait réagir. Avec des réactions pas du tout téléphonées, mais des réactions originales. J’ai des amis qui ne veulent pas entendre parler du livre, tu sais.

Il faut dire que tu n’épargnes personne.

Personne, mais le narrateur non plus. Et puis ce sont mes amis et ce ne sont pas tout à fait eux.  J’ai une devise : nul n’est à l’abri du prochain manuscrit. Mes amis savent à quoi s’en tenir. Je leur téléphone, je leur demande comment ils veulent que je dissimule leur nom. Les vrais problèmes, je ne les ai pas avec mes amis de plus de 20 ans, mais avec la périphérie, les familles de mes amis qui eux ne savent pas le lien d’amour qu’il y a entre nous. C’est toute la population indirecte qui est très blessée par ce type d’écriture.

marc molk,la disparition du monde réel,interview,mandorMais ce que tu écris n’a quand même rien à voir avec une Christine Angot par exemple.

Je pense que je suis, dans l’autofiction, très prudent et délicat. J’intègre parfaitement l’idée qu’il y a des choses à cacher. Je me sentirais plus proche de quelqu’un comme Camille Laurens qui ne se sent pas le droit de tout dévoiler.

Que s’est-il passé pour que tu décides d’écrire sur cet été-là ?

D’abord, cet été a bien eu lieu, certes, mais j’ai quand même changé beaucoup de choses. Pour moi, en terme de déniaisement, il y a eu un avant et un après cet été. Je me suis senti plus affranchi après. En fait, dans ce que j’ai raconté, j’ai rassemblé des évènements de plusieurs étés. J’ai mis des choses qui étaient des inquiétudes, soit de mes amis, soit de moi. J’ai fait arriver des choses qui ne sont pas arrivées.

Est-ce qu’il faut assumer un texte de ce type ? Y a-t-il eu des conséquences concrètes ?

Le livre, c’est comme un statut Facebook. Les gens l’interprètent et sur la quantité de gens qui le lisent, il y a toutes les réactions. Il y a le fasciste de droite, le fasciste de gauche qui arrive en croyant savoir ce que tu penses, ce que tu as fait et qui te condamne soit au goulag, soit à la chaise électrique. Tu as les amis qui t’interrogent en message privé pour te demander pourquoi tu as écrit ci ou ça. Écrire un texte s’assume dans le sens où on essaie de répondre au coup par coup à chaque interrogation exprimée. Mais j’ai remarqué que plus on répond, plus le malentendu grandit…

Oui, c’est compliqué.

En plus, moi, je suis plus sur la mise en scène des discours. Je ne suis pas certain d’avoir un corpus dans une armoire (j’ouvre mon armoire normande, voilà ce que je pense, je regarde et je referme). Ca change, j’évolue, je réfléchis. Au fond, je ne peux pas dire ce que je pense. Par contre quand je vois un discours qui a une force, une esthétique, je me dis « récupération ». J’attribue ce discours à un personnage pour qui il est le plus est cohérent. Les idées que j’exprime ne sont pas nécessairement mes idées. Ce sont juste des idées stimulantes. C’est une razzia sur l’intensité.

marc molk,la disparition du monde réel,interview,mandorLa structure de ton livre a changé en cours d’écriture.

Au début, mon texte avait la forme d’un quizz Marie Claire. Ca commençait par une question et il y a avait trois choix de réactions à la situation. J’ai abandonné cette forme parce que j’avais l’impression d’écrire « un livre dont vous êtes le héros ». Je voulais rester dans la métaphore du quizz de l’été. Ca ne fonctionnait pas trop, je ne voulais pas rentrer dans quelques choses d’extrêmement complexe.

Tu as travaillé longtemps pour que ton texte trouve sa forme souhaitée ?

J’ai travaillé sur une longue durée. À peu près deux ans, alors que j’avais déjà la masse du texte. En fait, il a été polit longtemps.

Tu analyses un peu la bassesse de la vie quotidienne, les petites lâchetés de chacun. Il y a aussi des considérations sur l’acte sexuel. Il n’y a rien d’anodin dans ce livre.

En fait, j’avais une angoisse quand je mettais des passages... comment dire ?  Non pas sociologiques, mais un peu théoriques. J’avais peur de tomber dans la gravitation de Houellebecq. C’est lui qui a imposé la possibilité d’inclure des intermèdes théoriques dans une fiction. Je ne voulais pas de juxtapositions abruptes, donc ces théories sont intégrées soit à travers des lettres, soit à travers des discours de personnage. Au final, je pense que c’était important pour la consistance du texte.

La disparition du monde réel est une expression prise à Jean Baudrillard.marc molk,la disparition du monde réel,interview,mandor

Il y a cette idée d’un narrateur qui s’est décollée de la sensation de réalité. C’est peut-être de la dépression, je n’en sais rien. Tout lui paraît plus ou moins en toc. Il continue de vivre, mais avec un léger décalage.

Tu aimes mettre un coup de pied dans la fourmilière dans les arts que tu pratiques, la peinture et l’écriture.

Beaucoup des réflexions sur la création que j’ai pu utiliser dans l’écriture me viennent de réflexions sur la peinture. Je me suis rendu compte qu’en fait, les questions sur la création sont transversales. Tout ce qu’on peut avoir dans la tête va conditionner ce que l’on fait.  Au début, à 20 ans, je voulais faire quelque chose de totalement neuf, je voulais révolutionner l’Histoire de la peinture! Lentement, ça a été remplacé dans ma tête par un impératif d’idiosyncrasie. Idiosyncrasie est un mot un peu laid et en même temps intéressant. On reconnait le mot « idiot » et donc, d’une certaine manière, ça rend humble. L’idiosyncrasie, c’est ce qui touche à notre singularité propre. Chacun de nous est unique, j’ai donc souhaité le plus possible être une personne singulière.

marc molk,la disparition du monde réel,interview,mandorPourquoi, toi qui as une certaine notoriété dans le monde de la peinture, t’es-tu lancé dans l’écriture aussi ?

En fait, j’ai fait des études de Lettres. Je savais que je voulais être peintre depuis petit, mais dans ma famille, il fallait nécessairement faire des études supérieures. J’ai fait Khâgne et Hypokhâgne. Je suis allé jusqu’en thèse de philo, mais je n’ai pas soutenu ma thèse. Après, je me suis retrouvé à l’armée, enfin, j’ai trouvé un moyen de me faire réformer en allant à l’hôpital psychiatrique. Bref, tout ce qui était littérature était quand même dans mon ADN. Plus tard, j’ai épousé une jeune fille qui écrit aussi, qui est même romancière, Eloïse Lièvre (mandorisée ici). Une Normalienne très portée sur la littérature. On avait tous les deux beaucoup de discussion sur ce sujet et un été, quand j’ai écrit mon premier roman, Pertes humaines, je l’ai envoyé à des éditeurs, comme une sorte de jeu, et en fait, contre toute attente,  il a été publié. Ensuite, c’est un engrenage.

Tu n’es pas le premier peintre qui écrit aussi, il me semble.

Il y en a même énormément. Parmi les plus connus Picasso, qui a écrit des pièces de théâtre, le Douanier Rousseau aussi, on connait les lettres de Van Gogh, il y a des écrits magnifiques de Matisse, il y a je ne sais pas combien de volumes de Dubuffet, le journal de Delacroix est énorme. Il y aurait quelque chose à faire sur les écrits de peintres. Bref, je ne suis en rien original de ce côté-là.

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