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01 mars 2019

Manu Katché : interview pour The Scope

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(Photo : Arno Lam)

manu katché,the scope,interview,mandorDans l’album The Scope (que vous pouvez découvrir là), Manu Katché explore la formule du quartet et c’est une parfaite réussite. Est-il utile de préciser que ce batteur d’exception a joué au cours de sa carrière avec la Terre entière, dont Joni Mitchell, Sting, Peter Gabriel, Dire Straits, Tears for Fears, The Christians, Paul Young, Tracy Chapman, Youssou N’Dour, Pino Danielle, Simple Minds, Joe Satriani, mais aussi avec ses compatriotes Véronique Sanson, Francis Cabrel, Laurent Voulzy, Stephan Eicher, Michel Petrucciani... une liste étourdissante.

J’avais donc hâte de rencontrer ce musicien dont j’ai le plus grand respect. Ainsi fut fait au Costes, le 18 janvier dernier. Une fois encore, j’ai eu la preuve que les plus grands sont les plus  humbles.

(Toutes les photos studios de cette chronique sont signées Arno Lam).

(Merci à Brigitte Batcave.)

Le disque (argumentaire officiel) :manu katché,the scope,interview,mandor

Avec ce nouveau disque, Manu Katché réunit les racines du groove et la modernité des machines. La pochette signée Arno Lam le présente d’ailleurs cadré de profil, « un profil africain », précise Manu - l’Afrique est le fil musical subtil du CD.

La batterie est au cœur de The ScOpe, un album électro charnel et céleste, frénétique, un chapitre de rupture ou plutôt de prolongement, de plaisir et de renouvellement, ajouté à sa discographie d’expert sollicité entre autres artistes, par Sting ou Peter Gabriel.

Les complices de toujours ou les nouveaux arrivants forment le quartet de The ScOpe: Jérôme Regard (basse), Patrick Manouguian (guitare) et Jim Henderson (claviers), producteur de musiques électroniques.

Viennent s’ajouter les featurings comme Faada Freddy sur « Vice », réchauffant de ses scansions une ambiance hivernale. Puis Jazzy Bazz pose son flow sur le titre « Paris Me Manque », enveloppé d’un bugle déchirant. Enfin la chanteuse américaine Jonatha Brooke nous parle d’amour sur la ballade « Let Love Rule ».

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(Photo : Arno Lam)

Imanu katché,the scope,interview,mandornterview :

Quelle est la différence entre ce nouvel album et vos précédents ?

Je me suis moins tourné vers le jazz, même si, dans l’écriture, ça reste jazzistique parce qu’il me reste en permanence des réminiscences assez fortes de ce genre musical. Dans The Scope, il y a moins d’improvisation, les choses sont très écrites et surtout, je me suis vraiment penché sur le groove. Parfois, dans mes disques, on m’a reproché que la batterie était là plus comme accompagnement, qu’elle était au deuxième plan. C’était vrai et volontaire. Je voulais mettre  plus en avant les mélodies. J’aime les mélodies. C’est ce qui me fait rêver, me plait, me touche, m’embarque et m’émeut. Faire des albums avec des démonstrations de batterie ne m’intéresse absolument pas. Ce n’est pas mon cadre.

Non, vous tournez plutôt autour de la batterie.

Si je compose toujours au piano, je respecte ce que donne la batterie, le beat, l’after beat, le groove, et j’écris en fonction de ça.

Il n’y a pas que des êtres humains qui vous accompagnent, il y a aussi des machines.

J’ai commencé à les utiliser en 1987 lors de la tournée de Peter Gabriel pour l’album So. Il y avait des machines sur scène que j’utilisais avec la batterie. Il a fallu que je trouve ma place au sein des machines, mais depuis j’en ai toujours pour accompagner la batterie. Pour cet album, comme les machines évoluent, j’ai fait appel à un réalisateur, Elvin Galland. Il a apporté un côté electro que j’apprécie, mais que je ne sais pas forcément faire, quant à moi, j’ai apporté le côté classique, jazzistique, soul et pop. Au début, on a commencé à faire 5 titres mixés, mais je n’étais pas content. Ce n’est pas que ce n’était pas bien, mais c’est que ça ne me ressemblait pas assez. On a tout démonté et on a tout refait. Là, tous ses nouveaux titres, je peux les revendiquer parce qu’ils me ressemblent.

Clip de "Vice" feat. Faada Freddy.

manu katché,the scope,interview,mandorElvin Galland est un jeune homme de 26 ans.

Elvin et moi avons mélangé mon expérience de musicien de studio et les siennes, croisé nos influences puisque nous appartenons à des générations différentes même si j’écoute, comme lui, les héritiers de Stevie Wonder ou Marvin Gaye, que sont Kendrick Lamar, Anderson Paak.

Il y a la musique africaine en fil rouge, mais de manière discrète, je trouve. C’est la première fois, en tout cas, dans vos albums.

Je ne me sens pas tellement africain, même si mon père est originaire de Côte d’Ivoire. Je n’ai pas vécu là-bas, mais je suis allé pas mal de fois sur ce continent et je l’adore. J’ai découvert le Sénégal quand j’ai joué avec Youssou N’Dour. J’aime profondément ce pays, mais je ne me sens pas africain, car j’ai grandi en banlieue parisienne. Génétiquement, je ne peux pas nier qu’il y a quelque chose qui m’habite et qu’il y a une résonnance africaine en moi. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai voulu que la guitare qui joue dans The Scope soit « à l’africaine ». Sur le morceau « Keep Connexion » coule même une kora avec un solo écrit spécialement pour Kandia Kouyate. Kandia est un virtuose de cet instrument auquel il ajoute un apport électrique. Ca rentrait parfaitement bien dans l’album.

Vous n’avez jamais fait du free jazz dans vos disques…

Le principe du free jazz, c’est qu’il n’y a pas de structures. On part sur une harmonie et on en fait ce que l’on veut. On peut totalement la déconstruire. Personnellement, j’ai toujours fait un jazz accessible et lisible par et pour tous avec des mélodies qui revenaient régulièrement.

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(Photo : Arno Lam)

Dans ce nouveau disque, vous chantez un peu, même si votre voix est légèrement trafiquée.manu katché,the scope,interview,mandor

Il y a un peu de vocoder. Je n’avais pas une envie spécifique de chanter, mais je voulais apporter ce grain-là surtout en pensant à la scène. Chanter sur scène, c’est extrêmement jouissif. Il y a un vrai passage à l’acte avec le public.

Vous vous servez de votre voix comme d'un instrument de musique ?

Oui, c’est tout à fait ça. Je me suis rendu compte que, quand on écoute de la musique, peu importe laquelle, on va se retrouver à chantonner quelque chose et, généralement, c’est une mesure en boucle qui vous a marqué l’esprit. Pourquoi ? Je n’en sais rien. J’avais donc envie de proposer des gimmicks chantés un peu récurrents, qui vous restent dans la tête et qui vous marque. C’était ça l’idée de chanter. Ce n’était pas de devenir chanteur.

Comment s’est passé le casting vocal ?

J’ai beaucoup cherché. J’aurais pu appeler Peter Gabiel ou Sting, mais comme ce disque-là est un point précis de ma carrière, il représente toutes mes années à écouter de la musique, à aller voir des concerts pour ce que cela procure, j’avais peur qu’appeler mes potes soit un peu restrictif. Ils ont été importants dans ma carrière, mais ils ne représentent pas tout ce que j’ai aimé en musique. J’avais donc envie d’aller plus loin avec des voix qui me rappellent Marvin Gaye, Stevie Wonder, Otis Reding…

Vous vouliez aussi que ce disque fasse danser.

C’était l’idée première. Moi, j’aime danser. Je ne le dis jamais, mais ma mère m’avait inscrit dans une école de danse quand j’étais tout petit. J’en ai fait deux ans. J’étais trop timide pour ça, il y avait trop de filles (rires). Mais la gestuelle de la danse me plait encore aujourd’hui beaucoup.

Le public jazz n’est pas le même que celui pop. Il ne bouge pas des masses.

Parfois, ça m’a procuré d’énormes frustrations. J’avais envie de dire au public de se lâcher, qu’il pouvait y aller à fond, mais non. Le public jazz est fin, mais un peu statique. Il est plus dans l’écoute que dans le déhanchement.

Clip de "Paris me manque" feat. Jazzy Bazz.

manu katché,the scope,interview,mandorEn tant que musicien, arrivez-vous à aller voir un concert avec détachement, sans observer les autres musiciens ?

C’est difficile. Comme un cuisinier qui va dans un restaurant. Je peux me laisser aller quelques instants quand je prends le concert en pleine face, mais il y a toujours un moment où j’observe comment tel ou tel musicien joue.

J’ai connu Manu Katché avec le groupe Préface en 1986. Vous assumez cette expérience ?

Mais parfaitement. C’est marrant que vous me parliez de ça parce qu’ils viennent de rééditer le maxi 45 tours de « Palace Hôtel ». J’ai appris qu’ils en ont déjà vendu plus de 700.  

Vous qui avez 11 albums solo à votre actif, vous repartiriez en tournée pour un autre artiste ?

Oui, sans hésitation. Vous vous rendez bien compte que j’aime ça. Je ne  repartirais peut-être pas deux ans comme je le faisais avant, mais si Sting ou un autre artiste que je respecte, m’appelle demain pour une tournée d’un mois ou deux, je lui dis oui. J’ai partagé  tellement de choses richissimes avec ces gens-là qu’y retourner me ferait très plaisir. Je parle autant musicalement qu’humainement.

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Pendant l'interview… (Photo : Brigitte Batcave).

manu katché,the scope,interview,mandorVous avez sorti un livre de souvenir en 2013, Roadbook, dans lequel vous racontez de nombreuses anecdotes sur les artistes avec lesquels vous avez joué. Je me suis laissé dire qu’un deuxième livre allait arriver dans les mois prochains chez Grasset…

A la base je voulais faire la suite du premier en continuant à raconter des anecdotes, mais cette fois-ci avec les artistes Français. Et puis finalement, je n’ai pas trouvé que c’était très intéressant. Les anecdotes n’apportaient pas grand-chose et ne faisaient pas franchement rêver. Je suis donc allé plus dans l’introspection et j’ai réfléchi sur ce qu’est un musicien, le regard des autres, les jalousies, les doutes, la longévité, l’essayisme… C’est intéressant.

Ce livre sera aussi un livre bilan ?

Ce ne sera pas un bilan de ma vie, mais un bilan de ce que l’on vit. On n’a pas changé de monde, mais on a changé le monde.

Qui on ?

Notre génération. Ce n’est pas affolant, c’est juste très différent.

Et en matière de musique ?  

Cela m’effraie un peu. J’ai connu la musique avec des musiciens qui jouaient sur scène, qui se penchaient sur des instruments, qui étaient très méticuleux et perfectionnistes,  qui prenaient du temps en studio pour mixer, pour avoir une qualité sonore irréprochable… Aujourd’hui, la musique c’est démocratisé. C’est génial, on peut faire dans son coin un album avec un smartphone ou un ordinateur. Mais je ne suis pas sûr qu’en faisant un album de cette manière, on finisse par marquer son époque comme les Beatles, les Stones ou Led Zeppelin. 

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Après l'interview, le 18 janvier 2019. (Photo Brigitte Batcave)