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29 décembre 2020

Lo'Jo: interview de Denis Péan pour Transe de Papier

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(Photo : Christophe Martin)

lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandorLo’Jo, c’est toujours une rencontre de sons, de rythmes et d’esprits venus d’un peu partout. Dans ce nouvel album, Transe de papier, ils viennent de l’Océan Indien, de la chanson française, d’Europe Centrale, du jazz, d’Afrique du Nord, de la musique de chambre et d’où vous voulez. Lo’Jo, les puristes le savent, c’est une science de l’arrangement des cordes, des instruments acoustiques et quelques effets électroniques, des voix humaines et des rythmes que traverse une vibration chamanique intime, poétique.

« Sans disséquer l’album et ses mystères, on peut dire que souvent, il serre la gorge, fait monter les larmes et puis console et donne de la force. Un album de mondes chamboulés, à commencer par l’intérieur » indique à juste titre le dossier de presse.

Pour la troisième fois (voir les deux premières mandorisations ici en 2014 et là en 2017), j’ai interviewé le leader et tête pensante du groupe, Denis Péan. La rencontre s’est tenue le 23 novembre dernier (entre les deux premiers confinements) dans un appartement de la capitale.

Leur site officiel.

Leur page Facebook officielle.

Pour écouter l’album Transe de papier, c’est là !

Argumentaire de presse :lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandor

Entré dans un nouveau chapitre de son existence, le groupe angevin Lo’Jo a enregistré son nouvel album, Transe de papier, en y insufflant la chaleur, la chair et la magie de ses concerts. C’est l’album refuge et miroir d’un monde de bouleversements intimes et universels. Et un nouveau départ pour le groupe et ses invités précieux – Tony Allen et Robert Wyatt.

Le refrain du premier morceau de Transe de papier annonçait l’air du temps et l’espérance de l’année 2020. « Je ne reviens pas pareil » de ce moment où le ciel soudain tout bleu nous est tombé sur la tête. « Je ne reviens pas pareil » de l’écoute de « Jeudi d’octobre » et « La Rue passe », les deux chansons de l’album qui accueillent le batteur Tony Allen, sans doute pour un de ses derniers enregistrements. « Je ne reviens pas pareil » de ces souvenirs de voyages, de lieux et de parfums. « Je ne reviens pas pareil » de ce disque qui fait affleurer et danser tellement de sensations et d’émotions enlacées : de l’anxiété et de l’espoir, de la colère déterminée et de la tendresse, de l’introspection et des visions hallucinées, des certitudes ébranlées et de la confiance. Mais si cet album résonne comme celui d’un monde chamboulé, c’est d’abord parce qu’il raconte celui de Lo’Jo – de l’universel à l’intime, et inversement. Pendant quelques longues lunes, Lo’Jo a fonctionné à la façon d’une petite communauté semi-nomade et furtive (comme chez Alain Damasio), qui avait jeté l’ancre dans une ancienne ferme de la campagne angevine. Là, Denis Péan façonnait et enregistrait sa musique entre deux voyages, mais aussi accueillait les enfants des écoles et des artistes du monde entier. Plus qu’un groupe, Lo’Jo était devenu une micro-société alternative, une utopie au coin du chemin. Et puis, après 17 ans de résidence, Lo’Jo a dû quitter son nid. Ils s’en sont remis. Comme, dans l’importante chanson « Blackbird », l’esclave qui saute d’une falaise et se transforme en oiseau, en puissant moineau peut-être.

Transe de papier est le premier album de leur monde d’après. Leur nouveau monde n’a plus de murs, ou seulement des murs en papier. Denis Péan le reconnaît, la musique est revenue au centre de sa vie. L’imaginer, la façonner, la sublimer. L’offrir comme le groupe le fait si bien et depuis si longtemps sur scène, une nourriture pour le cœur et l’âme.

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(Photo : Christophe Martin)

Les intervenants :

C’est leur ami Justin Adams, réalisateur de l’album et plus encore, qui a eu envie d’entendre Lo’Jo en studio comme sur scène : avec les voix puissantes et bouleversantes de Nadia et Yamina Nid El Mourid en devant de scène, avec cette matière musicale qui prend forme comme de la glaise sculptée en direct, avec les cordes attrapées au vent par Richard Bourreau, puis ces moments où Denis Péan chante et se retrouve seul au piano. Transe de papier a été enregistré entre l’Anjou et le mythique et magique studio Real World en Angleterre. Justin Adams a suivi le processus depuis les premières démos. Karl Hyde, fondateur du groupe Underworld et alchimiste du son, a jeté quelques sorts à cinq chansons. Un nouveau bassiste a rejoint le groupe, Alex Cochennec. Mais Transe de papier est d’abord, plus que jamais et au moins autant qu’aux débuts du groupe, un album de Lo’Jo.

A distance, l’album accueille un ami rare et fidèle, Robert Wyatt. Il a officiellement arrêté la musique, mais a enregistré le texte de « Kiosco ». Sa voix douce est une des petites flammes qui rendent cet album précieux. Comme d’habitude, oui, mais encore plus haut, sur une crête qui permet de redessiner la ligne d’horizon.

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(Photo : Christophe Martin)

lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandorInterview :

Vous viviez dans une maison communautaire. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pourquoi ?

C’était un lieu de résidence où on a accueilli pendant 17 ans de nombreux musiciens, notamment africains ou de l’Océan Indien. Nous avons été virés par la municipalité qui ne nous avait pas à la bonne. On a vécu la fermeture de notre maison accueillante comme un déracinement. Ça n’a pas changé le cours de la musique pour autant, mais ça a changé notre vie et notre humeur.

Dans votre nouvel album, il me semble qu’il y a plus de place pour la musique que d’habitude.

Il est possible que je sois un peu plus discret. Je chante moins. Par contre, les filles ont plus de champs d’expression. Au départ, mon goût va plus à la musique qu’au chant.

Le batteur Tony Allen (un des pionniers de l'afrobeat avec son maître et ami Fela Kuti dont il était le batteur et directeur artistique de 1968 à 1979) a disparu peu de temps après avoir joué pour ce dernier album de Lo’Jo.

Ça, c’est quelque chose de très touchant... triste plutôt. Je l’ai rencontré les derniers mois de sa vie. Il avait été un mentor pour moi depuis mon adolescence quand j’écoutais l’impressionnant et révolté Fela Kuti. Un jour, j’ai vu Tony Allen à la Maison de la Radio. J’ai constaté à quel point son bras ne bougeait pas. Son poignet ne faisait pratiquement aucun mouvement par rapport à la dynamique du son et de la vibration qui sortaient. J’avais l’impression qu’il faisait tourner l’orchestre autour de son poignet. Je me suis dit qu’il fallait qu’il joue pour un album de Lo’Jo. Je l’ai rêvé et ça s’est fait. Quand je l’ai rencontré, il m’a impressionné notamment par sa façon de jouer, mais aussi pour son acuité humaine. Il avait une façon de regarder quelqu’un en face, de transpercer son âme avec bienveillance. Il était pétillant et plein de savoir. J’ai aimé cet homme cosmique.

"Pas pareil", un film de Thomas Rabillon. Paroles : Denis Péan. Musique : Lo'Jo - Yamina Nid El Mourid, Nadia Nid El Mourid, Denis Péan, Richard Bourreau, Alexandre Cohennec, Stéphane Coutable, Jacques Coursil, Karl Hyde.

Robert Wyatt a écrit le texte de « Kiosco » et prête sa voix pour cette chanson.

Robert avait déjà participé à l’album Cinéma El Mundo en 2012. On m’a raconté que c’était un fan de Lo’Jo, ce que je ne savais pas. Un jour, il a été mandaté par David Byrne pour une compilation de musique française. Robert est un peu francophone, il parle notre langue et aime beaucoup la poésie française. Il avait intercédé pour que Lo’Jo fasse partie de cette compilation. Cela nous a ouvert beaucoup de portes en Angleterre. Robert Wyatt est d’une gentillesse et d’une tendresse irracontable, inouïe. J’affirme que c’est le chanteur le plus émouvant que je connaisse.

Ce que j’apprécie chez vous, c’est que Lo’Jo ne fait pas des disques pour vendre. Vous ne faites aucune concession.

Ce n’est pas ma préoccupation. Je ne formate pas ma musique pour vendre ou pour plaire.

En 2020, est-il toujours utile de sortir des albums physiques ?

Oui, parce que c’est une clé, un cycle, une phase qui marquent un tournant dans notre histoire. C’est la fin d’une histoire et c’est le début d’une autre… c’est notre survie aussi.

"Permettez majesté", un film de Jean Guillaud. Paroles : Denis Péan. Musique : Lo'Jo - Yamina Nid El Mourid, Nadia Nid El Mourid, Denis Péan, Richard Bourreau, Alexandre Cohennec.

Cet album est différent des autres, comme à chaque fois.

Effectivement, aucun album n’a la même couleur. Celui-ci est rustique et sensible. Sa sensibilité est évidente, car il est moins noyé dans les arrangements grandiloquents ou chargés. On ressent la personnalité des gens qui occupent ce son-là.

Pourquoi le disque s’intitule Transe de papier ? C’est un curieux titre.

J’aime les titres étranges. Je pense qu’une fois qu’on a trouvé le titre, ça conditionne le reste et ça réunit les forces. Ma transe de papier à moi, c’est d’écrire des textes et de les calligraphier à l’encre de Chine et à la peinture sur des papiers de récupération. La transe est propre à la musique. La musique fait palpiter et elle palpite. Le papier est une matière qui est noble, belle, fragile et pacifique.

 "Transe de papier", un film de Jean Guillaud. Paroles : Denis Péan. Danse : Margaux Marielle-Tréhouart.

Vous rentrez en transe quand vous êtes sur scène ?

C’est un moment qui n’est pas ordinaire. Je ne sais pas si je ne suis plus le même ou complètement moi-même. En y réfléchissant, je pense que c’est le seul moment où je suis complètement moi-même. Sur scène, nous sommes livrés à l’instant, au fugace… et ça va très vite.

Dans la vie normale, vous êtes moins bien dans votre peau?

Je suis bien, mais je ne suis pas dans un état aussi important, aussi vibrant.

C’est le public qui vous fait vibrer ?

Oui. Une musique sans oreille pour l’écouter serait vaine.

La pochette de cet album est comme la musique, épurée.

C’est le réalisateur Justin Adams qui a conditionné ça. Il a déterminé la mise en scène de chacun de nous, de la musique et des différents sons de cette dramaturgie sonore.

Peut-on vous classer dans la catégorie « musique du monde » ?

« Musique du monde », déjà, ça ne me dit pas grand-chose. Je ne vois pas quelle musique ne serait pas du monde. Ce que l’on peut dire, c’est que notre musique n’est pas traditionnelle. Elle ne descend pas d’un folklore quelconque. Si on ne peut pas dire qu’elle soit de tradition particulièrement française, il y a cependant quelque chose qui m’interpelle. En Chine, certains chinois m’ont dit que ce que nous faisions étaient « si romantique ». Comme si « romantique » voulait dire « Français ». Aux Etats-Unis, ils disent que notre musique est « so frenchy », alors que je ne vois pas quel code de musique française il y a là-dedans (rires). Peut-être que dans l’imaginaire mondial, la France reste un pays de fantaisie, de liberté et de création...

Lo'Jo revient aux sources pour un concert événement de 56 minutes au Chabada à Angers, le 12 décembre 2020. L'occasion pour eux de jouer les morceaux de leur nouvel album "Transe de papier".

Comment expliquez-vous que vous ayez autant d’admirateurs et autant de personnes qui attendent vos nouveaux albums ?

Pour l’instant, je n’ai pas encore profité du bénéfice du succès (rires). Nous sommes les seuls à occuper cette place un peu ésotérique en France…  et dans la durée.

Esotérique ?

Un peu, avec un fond politique. Ce qui est certain, c’est que nous ne sommes pas dans la tendance, mais jamais hors de l’époque.

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(Photo : Christophe Martin)

L’album Transe de papier est-il le plus proche de vous ?

Je l’ai conçu/fondé comme ça. Comme un acte de vérité, d’authenticité, d’humanité, de vérité avec soi-même. Nos disques, c’est ma protection, mon lieu de prédilection poétique et c’est là que j’ai quelque chose à faire plus qu’ailleurs.

C’est votre meilleur album ?

(Rires) Je ne sais, mais j’ai toujours envie d’en faire un autre. Pour mes compères et moi, ce n’est jamais assez bien, assez abouti, assez satisfaisant.

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Le 23 novembre 2020, à l'issue de l'interview...

Je sais que vous n’aimez pas le terme de « leader de Lo’Jo ». Pourquoi ?

Je suis juste quelqu’un qui veille au collectif. L’énergie passe par le collectif et je fais attention à ce que chacun trouve sa place. Quand le réalisateur, qui est nouveau chez nous, est ferme dans sa vision, nous le suivons. Il peut y avoir débat, mais si on fait venir quelqu’un c’est parce qu’on a confiance en lui. On a besoin de quelqu’un avec de fortes convictions. Justin a vraiment été précieux pour nous.

Vous tenez toujours à rendre hommage à tous les membres de Lo’Jo.

Ce sont tous des gens épatants, musicalement et humainement. Ils sont tous humbles. Et quand je vois l’engagement, l’affection profonde, la sincérité qu’ils mettent dans ce projet à chaque fois, ça m’émeut profondément. Lo’Jo, je le répète, c’est une équipe. Il n’y a pas de chanteur vedette et son orchestre. Je ne suis pas l’âme du groupe. J’insiste, ils sont une âme autant que moi. J’ai donné beaucoup de ma vie pour rendre possible un groupe et dans ce groupe, il y a moi… au même titre que les autres.

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Le 23 novembre 2020 à Paris.

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28 décembre 2020

Yvan Dautin : interview pour ses 50 ans de carrière et le coffret La plume au cœur

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(Photo : David Desreumaux/Hexagone)

yvan dautin,la plume au coeur,epm,interview,mandorEn 2019, Yvan Dautin sortait son premier album depuis sept ans, Le cœur à l’encan. « Textes poétiques d'une grande sensibilité pour parler de l'amour (« Le cœur à l'encan », « Je ne vois qu'elle... », de la vie de maintenant (« Pourquoi faut-il encore? ») ou du désastre écologique (« Plus d'abeilles »...)... Le tout servi par une émotion et une rare sensibilité », dixit Michel Kemper du site Nos enchanteurs.

En cette fin d’année 2020, c’est un coffret de plus de 100 chansons, La plume au cœur, qui vient de sortir pour fêter ses 50 ans de carrière. Pour en parler, c’est un Yvan Dautin, malicieux et rieur, mais toujours franc du collier, qui m’a répondu (par téléphone parce qu’en plein deuxième confinement, le 11  novembre dernier).

Argumentaire de presse officiel :yvan dautin,la plume au coeur,epm,interview,mandor

Pour ses 50 ans de carrière, Yvan Dautin s’est (enfin !) fait coffret … Si ce n’est pas un comble pour ce pur esprit libertaire !

Quand on s’apprête à biographer l’homme aussi sûrement qu’on anthologie son œuvre, faut-il commencer par le début ou par la faim ? Qu’importe, le voici, en crooner un tantinet suranné, classique et classieux, à faire le pitre entre deux graves, des œillades énamourées aux dames du premier rang, des bisous déposés à la commissure de leurs lèvres. De langoureuses grimaces aussi. Il bécote tant qu’il pleut, il cabotine. Fait le singe, le clown, le zouave, fait son Bourvil, son baba, son Boby à la pointe des mots, au bout des rimes. Fait rire et l’instant d’après pleurer, explorant d’autres dimensions d’un monde à part : l’huissier qui n’a pas tout saisi, la femme battue qui n’a pas tout compris, ou la dame Cendrillon des bas-fonds qui dort dans ses cartons. Dautin ne donne ni sa langue au chat ni sa part au chien. Sans renier le rire, sans nullement dissoudre l’émotion, il chante ses quatre vérités, fait rimer ses indignations, musiquer ses colères.

Car, ne vous déplaise, Yvan Dautin est arrimé au temps présent, celui de nos vies, des angoisses du quotidien, des mille difficultés, mille embûches, de ce monde qui ne fait plus miel de ses abeilles, qui scie la branche sur laquelle il a posé son cul. 102 titres enregistrés entre 1968 et 2020…

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(David Desreumaux/Hexagone)

yvan dautin,la plume au coeur,epm,interview,mandorInterview :

A l’écoute de ce coffret de plus de 100 chansons, on se dit que vous avez une sacrée carrière !

Je n’aime pas trop la touche « rewind », car je déteste me pencher sur mon passé. Ça me donne l’impression d’être au bord du vide. Vous savez, j’ai traversé aussi un peu le désert à une époque pas si lointaine. Un copain m’a envoyé tous les vinyles de moi que je n’avais pas. Je les ai écoutés et ça m’a mis dans un cafard absolu. Un vrai blues. Si Christian De Tarlé, le directeur du label EPM, ne m’avait pas convaincu de l’intérêt de la chose et de la possibilité de réunir ces chansons (parce que j’ai des disques chez AZ, chez Pathé, chez RCA…etc.), je n’aurais jamais entrepris une telle gageure. J’étais bloqué là-dessus, mais il m’a parlé si gentiment, que j’ai accepté (rires).

D’avoir un coffret comme celui-ci, c’est quand même une reconnaissance, non ?

Bien sûr. Aujourd’hui, en fait, je suis très content que cette anthologie existe. Ça me rappelle que j’ai eu 16 ans de ma vie, où ça marchait bien. J’enregistrais un album tous les deux ans. J’ai pu vivre de mon métier suffisamment correctement pour que ce soit agréable. J’avais une vraie vie de chanteur. Je chantais partout et le public était là. C’était une période où tous les journaux nationaux avaient un chroniqueur « chansons », ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

"La méduse" (1969) en version audio.

La chanson n’intéresse plus grand monde selon vous ?

Ce sont les médias que cela n’intéressent plus. Le public, lui, continue à aimer mais il n’est plus informé de ce qu’il sort en la matière.

Je sais que vous n’aimez pas le terme « chansons à texte », ce que vous faites pourtant.

Je trouve cette expression désastreuse. Avec elle, on est de nouveau en plein Rive Gauche, ce qui reviendrait à penser qu’il n’y a pas beaucoup d’ambitions musicales. Je considère qu’une chanson doit être bien écrite, mais la musique ne doit pas être remise au second plan.

"Boulevard des Batignolles" (1982-texte d'Etienne Roda-Gil).

C’est vrai que le terme Rive Gauche ne vous convient pas. Vous avez fait très peu de cabarets finalement.

J’ai commencé ma carrière quand les cabarets fermaient les uns après les autres. Je l’ai regretté parce qu’à L’Ecluse, par exemple, quand on y chantait, nous étions payés. Maintenant, c’est le contraire. Il faut payer pour chanter à Paris.

En réécoutant votre œuvre, j’ai plongé dans plein d’émotions. Je suis passé du rire au sourire… et parfois aux larmes.

Je fais de la variété variée. Sur scène, j’aime transmettre toutes les facettes des émotions. Je peux passer à des moments où je fais le pitre à des chansons tragiques. Dans mes tours de chant je passe constamment de l’un à l’autre.

"Monsieur, monsieur" (1981).

Vous aimez faire rire ?

Oui, parce que quand on sait faire ça, on a une récompense énorme. Le public est heureux. Quand ça ne marche pas, on pénètre indéniablement dans une grande solitude.

C’est plus facile de faire rire ou de faire pleurer ?

C’est aussi difficile l’un que l’autre, mais il me semble que les gens sont plus indulgents envers les pleureurs qu’envers les comiques (rires).

Sur scène, vous parlez beaucoup entre les chansons et c’est souvent drôle…

Je suis un chanteur à voir sur scène. Je ne suis pas qu’un auteur-compositeur-interprète, j’ai un côté showman.

"La mal mariée" (1975).

Vous avez été aussi comédien, ça a dû vous servir pour être à l’aise avec le public.

Quand j’étais interne au lycée Clémenceau, en 1965, à Nantes, je m’emmerdais beaucoup. Je me suis donc intéressé à plein de choses : la politique, les filles, les livres… j’ai commencé à en lire qui n’étaient pas au programme de la faculté des Lettres : le surréalisme, Brecht… Et j’avais aussi envie de faire du théâtre. Je suis donc allé au Conservatoire en auditeur libre. Comme on ne m’a pas poussé, j’ai vite arrêté. Ma mère était couturière, mon père était déjà parti depuis longtemps, nous n’avions pas beaucoup d’argent. Du coup, j’ai fait du théâtre mais dans une troupe d’amateurs.

"Qu'elle est jolie la fille d'en bas" (1977).

Vous n’avez pas un ego surdimensionné, ni un esprit de compétition comme certains de vos collègues.

C’est pour ça que ma carrière est là où elle en est (rires).

Il paraît que vous aimez bien être haïssable ?

Disons que l’on m’a toujours considéré comme quelqu’un d’atypique. J’ai remarqué que les artistes qui marchent bien font toujours la même chanson, comme un pâtissier qui saurait faire parfaitement le baba au rhum ne ferait que du baba au rhum. Moi, il est difficile de me mettre une étiquette, car je fais rarement la même recette. J’ai commencé avec « La méduse » qui était une chanson rigolote, puis le disque d’après, j’ai chanté « La mal mariée », une chanson triste. Au fond, j’ai cette dualité en moi depuis toujours.

Cette dualité vous a-t-elle porté préjudice ?

Je ne pense pas. C’est moi qui me suis porté préjudice. Je n’ai pas accepté le contrat Faustien avec le showbiz. S’il n’y a pas Lederman, il n’y a pas Coluche, s’il n’y a pas Talar, il n’y a pas Cabrel...etc.

Vous me dites que pour réussir, il faut vendre son âme au diable ?

Un peu… Je suis de gauche et donc un peu con. J’ai des valeurs (rires).

8 octobre 1976. Rencontre du chanteur Yvan Dautin. Il parle de ses voyages, de la folie. "La vie est formidable, dit-il, mais pas celle que l'on nous impose". Il chante quelques unes de ses chansons. Il parle du show business, du spectacle et de la communication dans le spectacle. Images d'archive INA Institut National de l'Audiovisuel.

Vous regrettez de ne pas avoir cédé à quelques sirènes ?

Pas du tout parce que je peux me regarder dans la glace. Le seul jeu auquel j’ai joué, c’est le mien. L’envie de réussir n’était pas assez grand pour que je devienne arriviste et pour que j’emploie tous les moyens pour parvenir à me hisser aux plus hautes marches. Il faut dire que j’ai un côté nonchalant qui ne croit pas en moi. Je suis même surpris que certaines personnes se souviennent de ma pomme. Je me ramène à Cyrano : « ne pas monter très haut, mais tout seul ».

Pourquoi ne croyiez-vous pas en vous ?

Ma mère disait souvent, en ma présence : « celui-là, il n’est pas comme les autres, je ne sais pas ce que je vais en faire ». C’est drôle, les adultes parlent comme si les enfants n’étaient pas là. J’ai entendu beaucoup cette phrase, ça m’a marqué au fer rouge…  ce qui est certain, c’est que ça ne donne pas confiance.

Votre enfance est aussi ce qui vous a construit.

Ca m’a construit tout en me détruisant. On a tous nos blessures, nos fêlures… je ne suis pas un cas unique, je sais bien. En tout cas, écrire m’a libéré et m’a permis de me tirer vers le haut. Verbaliser les choses, c’est pas mal.

Yvan Dautin chante "Monsieur William" (texte de Jean-Roger Caussimon) au Forum Léo Ferré, à Ivry, le 14 janvier 2017. Filmé par David Desreumaux/Hexagone.

Vous écrivez encore ?

Bien sûr. J’écris pour ne pas mourir. J’ai encore 200 textes de chansons possibles ou impossibles, je ne sais pas.

Etes-vous un chanteur romantique ?

Quand j’étais en 4e, un prof d’allemand m’avait dit que j’étais un romantique refoulé. Au fond, ce n’est pas totalement faux.  Ce qui est certain, c’est que j’ai un côté désenchanté. Je me suis toujours trouvé moche, alors pour séduire, j’ai utilisé mon sens comique… ça marchait mieux avec les filles.

Yvan Dautin chante "Elle est comme elle est belle" au Forum Léo Ferré, à Ivry, le 14 janvier 2017. Filmé par David Desreumaux/Hexagone.

Vous étiez considéré comme un contestataire, voire un libertaire, est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Evidemment. On vit depuis des années dans l’impasse suicidaire du capitalisme ou du mondialisme, appelons ça comme on veut. C’est la croissance à tout prix. Ce n’est plus possible qu’il y ait un pour cent de la population mondiale qui détient 99% des richesses. Et les pauvres que nous sommes, nous nous battons entre nous. On voit bien que l’on vit dans un monde absurde qui ne tient pas debout. Et je ne parle pas du réchauffement climatique... Les hommes politiques sont à la solde des financiers, les maîtres du monde. On vit dans une société de comptables. Je trouve que le monde dans lequel on vit est assez inacceptable.

20 décembre 2020

Noé Preszow : interview pour l'EP Ca ne saurait tarder

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(Photo : Pierre Cattoni)

Noé Preszow-1084-04(c)pierre cattoni (2).jpgNoé Preszow est un artiste bruxellois de 25 ans. Je l’ai découvert il y a quelques mois (après beaucoup de monde visiblement… Mandor a un sacré flair, dites donc). La première fois que j’ai écouté « A nous », je suis resté scotché. Je me suis demandé ce qu’était cet ovni incompréhensible, mais qui me filait les poils. Je dis incompréhensible parce que je ne comprenais rien à ses propos. Il disait tout et son contraire, mais cette chanson me fascinait. Je n’arrêtais pas de l’écouter. Au bout d’un  moment, je me suis dit qu’une mandorisation s’imposait. Le 26 octobre dernier, cela fut fait dans les locaux de son label tôt Ou tard. Et enfin, j’ai compris « A nous ». Je parle de cette première chanson, mais les trois autres de son EP, Ca ne saurait tarder, m’ont plu tout autant. Vraiment beaucoup. Cet artiste est impressionnant textuellement, dans le flow et son sens de la mélodie évidente.

Petit plus : 

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter l'EP.

Un article dans Libération signé  Patrice Barbot.

Argumentaire de presse officiel :NOEPRESZOW_CANESAURAITTARDER_1440x1440.jpg

Il y quelques mois, Noé Preszow sortait «À nous», comme une carte de visite. À nous qui, comme lui, avons du mal à trouver notre place, à nous positionner. Noé Preszow (prononcer Prèchof), envisage un monde où solitude et solidarité cohabitent, se complètent, et ou le « nous » prend la place du « je ». Il était temps. Plusieurs millions de streams, des passages radio nombreux et toujours en croissance, des invitations sur les plateaux des médias belges et français. Une place qui se dessine pour cet artiste qui détonne. En  septembre dernier, Noé Preszow a sorti son premier EP, Ça ne saurait tarder. Il y est question d’amitié, qu’il s’agisse de l’impossibilité d’une fête («Que tout s’danse») ou que le dialogue soit rompu («Je te parle encore»). Quatre titres urgents et intenses, aussi impudiques que généreux. Quatre titres et déjà un appel d’air. Cela faisait longtemps que l’on n’avait entendu de tels mots dans un hymne pop.

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(Photo : Pierre Cattoni)

IMG_8895.jpgInterview :

Avant de signer chez tôt Ou tard, tu avais déjà quelques « petites » expériences dans la musique. Lesquelles ?

J’ai joué dans quelques groupes. Ma passion, c’est d’enregistrer. Je n’ai pas attendu une maison de disque pour commencer à m’adonner à cette activité. Dès que j’avais un peu d’argent de côté, j’allais le dépenser en studio avec des musiciens. C’est ainsi que j’ai avancé petit à petit. Peu importe comment ça allait finir, j’ai considéré qu’agir comme ça faisait partie de mon chemin.

Dans tes quatre chansons, il  n’y a pas d’économie de mots. Disons-le, il y a beaucoup de textes.

Je dis souvent que j’ai commencé à écrire vers 12 ans, quand j’ai reçu mon premier enregistreur, mais en fait il me semble que j’ai toujours écrit. J’ai appris à écrire en même temps que j’apprenais à taper à l’ordinateur. Mes premiers textes évoquaient les chanteurs que j’écoutais à l’époque. Le tout premier s’appelait « Ce que j’aime dans la musique de Renaud ». J’ai toujours fait les choses avant de me demander ce que je faisais. J’imaginais que mes textes ressemblaient à des chansons.

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(Photo : Pierre Cattoni)

J’ai l’impression que votre vie, même d’aujourd’hui, est construite autour de la chanson.

En effet, c’est comme ça que je suis en relation avec le monde qui m’entoure. Si j’écoute beaucoup de musiques contemporaines, c’est parce que ça me raconte l’époque dans laquelle je suis.

Vous écoutez beaucoup de chansons françaises, je crois.

Il y a des chansons de Beyonce que j’aime beaucoup, mais cette artiste ne me bouleverse pas comme Brigitte Fontaine, par exemple.

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(Photo : Pierre Cattoni)

Il n’y a que les chansons françaises qui vous bouleversent ?

Non. Bob Dylan et Leonard Cohen sont très importants dans ma vie. En règle générale, les chansons qui me bouleversent le plus peuvent être liées à des histoires familiales.

Ce que j’aime chez vous, c’est que ce que vous faites est original. Ça ne ressemble à aucune œuvre d'un autre artiste.

J'aime les chansons à texte, mais en même temps, j’ai une culture pop. J’ai beaucoup écouté les Waterboys par exemple. Je considère que c’est un des plus grands groupes au monde. Pour en revenir à votre constatation, il faut que je vous sachiez que je me sens libéré de mes influences parce que musicalement, dans mes goûts, c’est un peu le bordel.

Clip de "A nous".

Noé Preszow-1094-10(c)pierre cattoni.jpgParlons de « A nous ». Je n’ai pas compris le sens de cette chanson qui s’envole dans toutes les directions. C’est beaucoup pour avoir des explications que je voulais vous rencontrer. J’ai l’impression que vous êtes multiple dans la tête.

Quand on dit « vous dites tout est son contraire », ce n’est pas vrai. En disant  « on peut dire tout et son contraire », c’est dire quelque chose. Je suis toujours dans ce mélange là (rires). La vérité, c’est que cette chanson part d’une certaine souffrance. Cette multiplicité dont vous parlez me fait beaucoup souffrir parce qu’elle est réelle.

Comme la bipolarité ?

Totalement. Je suis quelqu’un de très nerveux et c’est la guerre tout le temps dans ma tête. Cela a contribué à faire « A nous ». J’ai un refus du positionnement, mais en même temps, c’est comme si je levais mon verre à ces mille personnes qui sont dans ma tête et à toutes ces voix que j’entends. Jeanne d’Arc est une figure qui m’a beaucoup marqué quand j’étais enfant. Je demandais tout le temps que l’on me raconte l’histoire de Jeanne d’Arc. Plusieurs années plus tard j’ai compris que c’était parce qu’elle entendait des voix que j’aimais cette histoire. Parler seul et entendre des voix font partie de ma vie.

Clip de "Tout s'danse".

Ce que vous venez de me dire explique quasiment toutes les chansons qui ont toutes de nombreuses contradictions. Vous êtes comment dans la vie ?

Je suis dans l’excès tout le temps dans la vie, mais un excès intériorisé, plus ou moins bien canalisé. Je ne suis pas quelqu’un de scandaleux. Camus disait « un homme, ça s’empêche ». Je souffre un peu de ça. Du coup, cet empêchement génère chez moi des crises de rire absolument abominables ou des crises de colère…etc. C’est par la musique que je peux tout exprimer et trouver mon propre centre.

La musique est-elle chez vous, une façon de vous soigner ? Ca remplace un psy ?

Je me soigne avec les deux.

Dans les chansons, avez-vous peur de trop en dire ?

Non, je pense vraiment que les chansons servent à ça. J’en dis très peu par rapport à ce que je disais quand j’étais très jeune (sourire). Mais, c’est important que les choses nous échappent.

Audio que "J'ai les armes que j'ai". 

Autre chanson, « Les armes que j’ai ».

Une partie de moi se demandait si j’allais vraiment sortir cette chanson parce que je ne suis pas un spécialiste de l’ego trip et de la plainte.

Vous n’avez pas peur d’être parfois négatif ?

Ce qui accompagne le capitalisme que l’on vit, c’est une sorte de dictature du positivisme.

Vous êtes plein de doutes ?

Oui et non. Non, parce qu’ils font partie de ma façon de vivre. Ce ne sont plus des doutes, ils font partie du chemin, je les ai intégrés. Par contre, je suis incapable d’acheter mon pain avant de répéter la phrase dix fois. Quand je suis tout seul, par contre, là, je n’ai aucun doute.

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Pendant l'interview...

Je suis surpris parce que là, nous sommes en interview, on ne se connait pas et pourtant vous me parlez brillement, sans aucune hésitation. Je trouve cela hyper paradoxal.

Par chance, mes parents ne m’ont jamais préservé de rien. De leurs conversations, de leurs amis….. J’ai vécu dans un milieu de conversations, alors je sens très vite à qui je peux parler. Je ne parle pas avec vous comme avec tout le monde. Ca dépend quelles sont les questions et qui j’ai en face de moi.

Vous êtes aux balbutiements de votre carrière, mais tout de même, vous vous êtes bien fait remarquer par les professionnels et déjà par un certain public. Ça vous rassure ?

Ce qui a changé, c’est mon rapport à ma ville natale, Bruxelles. On a toujours un rapport conflictuel avec sa ville natale. Pour le reste, je suis hyper paniqué pour la suite de ma débutante carrière, mais le fait que les quatre premières chansons ont trouvé un public, ça me libère l’esprit pour écrire la suite.

Vous êtes sûr de ne pas regretter de m'avoir parlé si sincèrement?

Si, évidemment (rires). Mais si je vous en ai parlé, vous pouvez l'écrire.

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                      Le 26 octobre 2020 chez Tôt Ou Tard.

20 novembre 2020

Lombre : interview pour l'EP La lumière du noir

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(Photo : Gabrielle Aybram)

lombre, andrèas touzet, la lumière du noir, interview, mandor« Entre Rock et Spoken Word, Rap et Pop, Chanson Française et Exutoire Poétique, Lombre déroule ses textes comme on part en guerre contre ses propres démons. Sans tomber dans le piège du pathos, il transforme l’essai grâce à une retenue dans les envolées et un flow maîtrisé, laissant les guitares et les lignes synthétiques parler pour lui une fois que les textes ont tout dit », dixit son site internet. Il est clair qu’on peut difficilement rester insensible aux propos tenus par Lombre et à sa façon de clamer ses textes souvent fulgurante. Il vient de sortir son deuxième EP, La lumière du noir. J’ai connu cet artiste lors du Pic d’Or 2018. Tant il a fait l’unanimité, il a été décerné lauréat haut la main. Depuis, je le suis. Et ne le lâche pas. Lors de sa dernière venue parisienne, aux Trois Baudets,  le 15 octobre dernier,  nous avons passé un  moment pour évoquer son deuxième disque et faire le point sur sa jeune, mais déjà bien remplie, carrière.

Son site officiel.

Sa page Facebook.

Pour écouter l’EP.

Ce qu'en pense Patrice Demailly dans Libération.

Mini biographie officielle :lombre, andrèas touzet, la lumière du noir, interview, mandor

Enfant du rap, c’est la sincérité de #Fauve qui déclencha l’envie d’aller plus loin. L’avatar Lombre pouvait vivre avec la rage de son modèle Georgio qui l’anime toujours, la sagesse d’un Ben Mazué ou d’un Gaël Faye et les valeurs – l’honnêteté et l’humilité – de Bigflo et Oli qui sont siennes. Né comme lui à Rodez, Lombre se rapproche de Pierre Soulages ainsi son noir devient lumineux et l’écriture de son parlé-chanté tend de plus en plus vers la notion de beau.

Précis et touchant, cet artiste a rejoint la lumière récemment. Il n’hésite pas à confronter son style empreint de fraîcheur à des mélodies percutantes. Une instrumentation corrosive pour englober ce flot de paroles singulières. De tous ces ingrédients, il en sort une belle mixture. La noirceur saisissante de ses textes débouche sur une lueur et une note positive. Tout cela réuni fait de lui un authentique espoir du genre.

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(Photo : Gabrielle Aybram)

Interview :

La lumière du noir est ton deuxième EP. Je crois que tu assumes moyennement le premier.

Il s’est fait dans la précipitation. Très rapidement, sur scène, je me suis rendu compte que je ne l’assumais effectivement pas beaucoup. Je n’avais pas encore trouvé l’équilibre entre mes textes qui sont hyper denses et la prod. Plus clairement, je n’avais pas trouvé une prod qui entourait convenablement le texte. Cela dit, il m’a permis de belles choses, notamment d’avoir été lauréat du Pic d’Or en 2018, du Prix Jacques Brel l’année dernière et de participer au Mégaphone Tour. Pour ce deuxième EP, j’ai voulu prendre mon temps pour trouver exactement ce qui me correspondait. Je voulais être sûr que je pouvais l’entendre et l’assumer à fond pendant  longtemps sur scène.

Clip de "Quand la ville dort encore".

La plupart des chansons de La lumière noire sont nées dans ta chambre d’étudiant à Castres, il y a plus de deux ans.

Oui, mais je voulais trouver le bon réalisateur. J’ai commencé avec deux  premiers, mais on ne s’est pas compris artistiquement. Parce que je l’ai presque harcelé, j’ai fini par avoir Clément Libes (ex Kid Wise) qui a réalisé les deux derniers albums de Big Flo et Oli. C’est un réalisateur en vogue actuellement.  Je savais au fond de moi que ça allait coller entre nous et qu’il allait comprendre mon projet. Ça n’a pas loupé. Le premier morceau qu’il a réalisé pour « essayer », c’est sur le titre « Quand la ville dort encore ». J’ai été ébloui par ce qu’il en avait fait. Les cordes et le côté cinématographique m’ont tout de suite parlé. Ça m’a tellement plu qu’on a décidé de faire l’EP ensemble.  

Clip de "Lombre".

Le premier morceau s’intitule sobrement « Lombre ». C’est la présentation de qui tu es ?

C’est le premier texte que j’ai écrit de manière évidente au début du projet en 2016. Ca expliquait qui était Lombre.

Lombre est-il un double de toi-même ?

Oui, dans le côté sombre, mélancolique et introspectif. Je vais m’appliquer désormais a montrer le côté plus positif du personnage. J’ai deux nouvelles chansons qui vont dans ce sens. J’ai 23 ans, j’ai envie d’explorer beaucoup de territoires.

Clip de "Espoir noir".

Dans « Espoir noir », tu dis qu’il y a de l’espoir en toi et que la lumière brille encore. L’espoir est noir, mais l’espoir n’est pas mort. Tu ne trouves pas cela paradoxal ?

J’adore jouer avec mes paradoxes. Faire affronter la douleur à la douceur, la noirceur à la lumière. Pour moi, conjuguer les opposés a du sens. Dans nos existences, c’est important de connaitre toutes nos extrémités.

A l’époque dans laquelle on vit, je trouve que ton disque devient générationnel.

Ces morceaux, effectivement, riment bien avec le présent. Dans notre société, ou même dans la musique, on est beaucoup sur le paraitre, sur la consommation, sur la vitesse, le zapping. J’avais envie de prendre le contre-sens de tout ça. J’ai été très influencé par le côté très brut et même parfois violent du groupe #Fauve. Leurs textes m’ont beaucoup aidé. J’essaie d’en faire de même avec des messages similaires.

Qu’as-tu voulu dire dans « Crypté » ?

L’idée de départ est venue de l’image que j’ai eue d’un coffre bloqué dans le grenier de mes grands-parents.  Je ne sais pas pourquoi ça m’a inspiré ce texte. Les messages cryptés sont ceux que l’on garde en nous. C’est important pour notre équilibre mental d’avoir notre jardin secret. J’ai évoqué les choses que l’on n’ose pas forcément dire…

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(Lombre au musée Soulages à Rodez. Photo : France 3 Occitanie)

Dans « La lumière du noir », on entend le peintre de ta ville, Rodez, Pierre Soulages.

A la base, je ne suis pas du tout amateur de peinture. Mais quand j’ai sorti mon premier EP, j’ai fait beaucoup de scène. Pas mal de personnes, à l’issue de ma prestation, m’ont dit : « C’est fou, tu viens de Rodez et dans tes textes, tu fais effectivement ressortir la lumière du noir et jaillir tes noirceurs intérieures, un peu comme le fait Pierre Soulages. » Je pense que ce peintre a été une inspiration involontaire… qui était peut-être dans mes gènes.

Tu es jeune, tu as remporté plein de prix, tu as des articles dans Libération, Rock & Folk, L’Obs, tu es accueilli sur France Inter, RFI, France Info… Aujourd’hui, te sens-tu légitime dans le monde de la musique ?

Quand je fais le constat de ce qu’il m’est arrivé, je suis bien obligé de reconnaitre qu’en quatre ans, il s’est passé beaucoup de choses. J’ai conscience d’être chanceux. Même si je reste encore un artiste de première partie (rires), effectivement, ça me donne l’impression d’avoir moins à prouver. J’aime bien ce jeu, même s’il est cruel. Il permet de se forger.

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Lombre, consacré au Pic d'Or 2018 (prix remis par Cali et Arnold Turboust). Photo : Cedrick Nöt.

Estimes-tu que cet EP est « grand public » ?

Quand je fais les premières parties de Big Flo et Oli, je signe des autographes sur des chaussures et dans les salles qui aiment les textes, des gens de 70 ans me disent merci parce que, grâce à mes morceaux, ils ont appris des choses. J’aime que ma musique me fasse faire le grand écart de public. Je ne veux pas être prétentieux, mais je veux continuer à toucher et concerner tout le monde en gardant l’esthétique de ma musique. C’est magnifique de rassembler plusieurs générations.

Ca ne t’ennuie pas de devoir expliquer tes chansons ?

Absolument pas. J’explique toujours l’idée générale d’un morceau, mais je sais qu’il y a plein de gens qui la recevront différemment. Selon le public que j’ai, les retours et les perceptions ne sont jamais les mêmes. C’est génial d’avoir des avis différents selon l’âge. La seule chose que je ne veux pas, c’est que mon explication d’un texte bloque une vision personnelle. Chacun doit percevoir comme il l’entend. C’est le propre de l’art.

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Pendant l'interview...

Tu écris dans quel état d’esprit ?

Pour moi ce n’est pas toujours une joie et un plaisir d’écrire. J’essaie d’être au plus proche de moi-même, ça me rend parfois triste.

Je finis souvent avec une question conne. Tu préfères Lombre ou Andréas Touzet ?

Elle n’est pas conne, elle est surtout très dure. J’adore les deux et les deux me font vivre. Lombre devrait être celui que je devrais détester parce que c’est celui qui me fait vivre les choses pas forcément agréables à vivre, mais en même temps, c’est celui qui me permet d’avoir cette interview, de faire des concerts, de rencontrer des gens, de me faire vivre ma passion… je ne peux pas lui en vouloir car je suis ultra heureux grâce à lui. Andréas Touzet n’est pas du tout jaloux. Lombre est une partie d’Andréas, alors quand on l’applaudit lui, on m’applaudit moi. Lombre est moi-même accentué.

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Après l'interview, le 15 octobre 2020, entre deux confinements, aux Trois Baudets.

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16 octobre 2020

Luc-Michel Fouassier : interview pour Les pantoufles

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les pantoufles,interview,mandorCela fait 12 ans que je connais Luc-Michel Fouassier. Je l’ai mandorisé maintes fois pour la plupart de ses ouvrages et vécu des salons du livre et des débats avec lui (voir tout ceci ici). Bref, j’aime l’homme autant que l’écrivain. Mais à la lecture de son dernier livre, Les pantoufles (Editions de l'arbre Vengeur), j’ai tout à fait oublié que c’était le livre d’un pote. Dans ce doux brûlot, le héros, parce qu’il sort de chez lui en pantoufles (clés évidemment oubliées à l’intérieur de son appartement), va affronter les diktats sociaux et bousculer les non-dits.

« Je n'étais pas devenu l'homme invisible, mais l'homme silencieux. Je ne foulais plus le même sol que mes congénères, j'avançais en marge. A côté de mes pompes, en quelque sorte. » 

Vous l’avez compris, Luc-Michel Fouassier fait la part belle à l'anticonformisme et au pas de côté qui permet de regarder les choses différemment. Drôle et sarcastique et parfaitement jubilatoire.

J’ai donné rendez-vous à Luc-Michel Fouassier le 23 septembre dernier dans une brasserie de la gare du nord.

4e de couverture :les pantoufles,interview,mandor

Ne jamais sortir de chez soi en pantoufles avec ses clefs à l’intérieur ! Ou alors être prêt à l’aventure urbaine et sociale. Le héros de cette épopée urbaine va éprouver le pouvoir de ses charentaises et de quelle manière sa vie, pourtant si banale, peut en être changée. Face à ses collègues de travail, sa famille, ses amis, les forces de l’ordre, voire la confrérie des farfelus, il se lance pendant plusieurs jours dans un combat inattendu pour imposer sa si tranquille façon de marcher et de regarder les gens, à hauteur de chaussettes. Ce numéro de funambule s’achèvera devant un spectacle de Guignol, joliment.

L’auteur :

Luc-Michel Fouassier est né en mai 68, non loin des pavés, en région parisienne. Ses premiers livres ont paru en Belgique. Au contact de nos amis wallons, il a acquis la conviction que l’humour bien troussé et bien chaussé reste le moyen de lutter le plus efficace contre les fâcheux de tous poils. Il a publié chez Quadrature et Luce Wilquin, notamment Le Zilien, préfacé par Jean-Philippe Toussaint.

Sa page Facebook.

Présentation de "les pantoufles" de Luc-Michel Fouassier par les éditions de l'arbre Vengeur.

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les pantoufles,interview,mandorInterview :

Comment t’es venu l’idée de cette histoire ?

Ce sont principalement mes lectures qui m’ont inspiré. Je voulais un bouquin court et efficace comme Bartleby d’Herman Melville, avec un personnage en marge face à la société. Je souhaitais aussi un minimum de moyen pour le mettre en marge, un peu à la façon du héros de Jean-Philippe Toussaint dans son roman La salle de bain. Comme j’adore aussi Albert Cossery, un pourfendeur des choses établies, je voulais que ce personnage égratigne un peu ses contemporains.

Le minimum de moyen, c’est donc les pantoufles.

Un jour mon épouse m’a acheté des charentaises. Je ne les ai jamais mises parce qu’elles étaient trop chaudes. A force de les voir traîner chez moi, inconsciemment, ça a dû m’influencer. Quand c’est venu à mon esprit, je savais que je tenais mon sujet. Choquer à cause de pantoufles, alors qu’il n’y pas plus mignons et doux, ça m’a amusé.

Contrairement au héros de Bartleby qui reste dans l’étude du notaire, le tien est confronté à plusieurs situations.

Oui, par exemple, le monde du travail. L’entreprise, la performance à tout prix, les brainstormings… tout ceci permet à mon personnage en pantoufles de vivre quelques situations truculentes. J’évoque aussi la société marchande, le monde de l’art, les amis, la famille… et pour poétiser mon histoire, pour l’ouvrir sur d’autres dimensions, j’ai créé la confrérie des farfelus. Dans la réalité, je suis pour une société humaniste où nous avons nos faiblesses, nos joies… Par les mots, je me bats contre cette société qui devient plate et hypocrite. On arrive à un point où il va falloir faire demi-tour.

Merci de ne pas en dire plus sur cette confrérie. Il faut que les lecteurs la découvrent. Ce que j’aime dans ton livre, c’est que malgré une certaine critique sociétale, la bienveillance est là.

Je ne sais pas si mon livre est bienveillant, mais j’ai voulu qu’il y ait beaucoup d’humour et de dérision. Je ne voulais pas traiter ce sujet de manière agressive. Les messages passent mieux par l’humour…

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Pendant l'interview...

En lisant ce livre-là, alors que j’ai tout lu de toi, je n’ai pas retrouvé ton écriture habituelle. J’ai eu l’impression de lire un autre auteur. Ça te choque que je te dise cela ?

Non. J’écris depuis plus de 30 ans, mais je ne suis publié que depuis 2008. Les livres se suivent et je commence à voir où je veux aller et où je peux amener une pierre supplémentaire à la littérature anti bien-pensance.

Est-ce que le personnage de ton roman te ressemble ?

Ce personnage est juste ma soupape. Tu accumules, tu accumules et à un moment donné, tu lâches les vannes. Ça fait du bien de ne pas être « comme il faut ». Je vais t’avouer une chose. Je suis en train de changer. Il y a une usure qui s’installe en moi.

Je sais que tu as été déçu par certaines personnes à qui tu avais donné toute ma confiance et ton amitié… cette usure vient aussi de là ?

Oui, beaucoup. Je suis attaché à des personnes, à des objets, je ne veux jamais m’en séparer. Le cœur est là pour vibrer, pas pour faire les choses à moitié, sinon, tu vis à moitié.

Peut-on dire que c’est un livre philosophico-sociétal ?

(Rires). Tu as un peu raison. Mon personnage a une façon de vivre tel un philosophe et moi-même, j’aime observer la marche du monde et ses occupants. Éric Holder disait : « L’écriture, c’est se mettre plus bas et observer ».

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Pendant l'interview (bis).

Je tiens à préciser que tu n’es pas un donneur de leçon dans ce livre. Tu te contentes d’observer et raconter à ta façon.

Tu as raison, je ne veux surtout pas être moralisateur. Je le répète, dans ce roman, je voulais juste signifier que l’on est pas obligé d’être dans la bien-pensance et que l’on peut être en marge.

Les critiques sont dithyrambiques sur ton livre.

Oui. Les libraires sont avec moi et me défendent tellement bien qu’il est déjà en réimpression. Au niveau des médias, par contre, je ne suis pas très soutenu, mais ce n’est pas grave. Je pense que ce livre va s’installer dans la longueur.

Tu fais la promo en pantoufles, comme aujourd’hui.

Partout où  j’irai défendre ce livre, je viendrai en pantoufles. Je me vois très bien sur le canapé de François Busnel avec mes pantoufles (rires). Regarde-les ! Ce sont de belles charentaises made in France.

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Heureusement que le titre de ton livre n’est pas Le string !

(Eclat de rire). J’aurais fait le tour des plages de France, une tournée d’été. Très bonne idée !

Je conseille ton livre à tout le monde tellement je l’aime, parce qu’il est essentiel pour comprendre l’âme humaine… et de manière si drôle.

Tu me diras combien je te dois après. En vrai, ça me fait plaisir parce que tu me connais et que tu lis beaucoup de bouquins. Ce qui est terrible pour un auteur, c’est de faire du sur place. Tes propos me touchent, car ils me prouvent que ce n’est pas un livre inutile.

Je verrais bien une adaptation cinématographique.

Moi aussi. Il est peut-être un peu âgé aujourd’hui, mais il y a 20 ans, Jean-Pierre Darroussin aurait été parfait pour jouer le rôle de mon héros. Mon livre est suivi par l’agence Trames. Ils sont chargés de céder les droits. On ne sait jamais…

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Le 23 septembre 2020, à Paris.

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11 octobre 2020

Illustre : interview pour l'album Ille

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(Photo : Julien Mignot)

illustre,ille,interview,mandor,xrayIl y a eu Diam’s, il y a désormais Illustre. Cette nouvelle rappeuse frappe textuellement encore plus fort. « Elle se déplace avec une aisance déconcertante sur la fine ligne de crête entre poésie et engagement. Portée par un élan inaltérable, riche d'un regard neuf, elle avance à grande vitesse et s'attache à transmettre cette énergie débordante » explique  l’argumentaire  de presse.

Après un premier EP en auto production l’année dernière, Les mains bleues, elle arrive pour casser la baraque avec un premier album qui risque de faire date, Ille. Le 22 septembre dernier, en terrasse d''une brasserie de la gare du nord, j’ai rencontré ce phénomène venu de Clermont-Ferrand pour une première mandorisation.

Pour écouter l'album,  c'est là.

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Mini biographie officielle :illustre,ille,interview,mandor,xray

Comme les deux pôles d'un iceberg, Illustre cherche à assembler les différences. Créer une cohésion, une alchimie, dans une société en plein bouleversements. Hors des codes et non-binaire, remettant en question les clichés sur le genre, elle aime rendre complémentaire ce qui tend à s’éloigner. Et s'adresse à toute une génération, qui doit puiser dans ses complexes les plus enfouis, pour devenir enfin soi-même.

Cette identité singulière se retrouve dans son premier album, ILLE, une ode musicale rap soutenue par des productions modernes entre chill trap et turn up hip hop. A travers un jeu de miroirs entre féminin et masculin, elle parle de notre monde, de notre identité, du lâcher prise, de la place de la femme, elle parle de persévérance, d'émotion...

Illustre a mis un peu de son histoire, de son chemin personnel, dans une robe soyeuse, classe et accessible. Car elle fait du rap pour les gens. L'art pour rassembler, connecter les énergies, raconter un possible, élargir les frontières et oublier les limites. L’album ILLE sera la première pierre de ce puissant édifice. La scène sera son terrain de jeu.

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(Photo : Julien Mignot)

illustre,ille,interview,mandor,xrayInterview :

Tu as commencé en faisant tes maquettes dans ton home studio.

Avec ces maquettes, j’ai rencontré des gens dans ma ville qui m’ont permis d’aller plus loin que ça. J’ai fait beaucoup de scènes ouvertes, des open mic (micros ouverts) pour les performances qu’il y avait à faire. Avec ces expériences, j’ai commencé à comprendre l’idée d’esprit de groupe propre au hip-hop. Avant cela, j’étais toute seule à tout faire jusqu’au jour où  j’ai  rencontré mon meilleur ami aux Beaux-Arts. Il faisait de la musique sur des scènes locales, ça m’a donné envie de faire évoluer les choses. En tout cas, je ne voulais plus rester seule dans mon coin. De fil en aiguille, ça m’a permis de sortir mon premier album sous le label XRay. Grace au gros soutien de Clermont-Ferrand les choses sont allées assez vite. J’ai pu jouer dans certains lieux qui, indéniablement, nous ont aidés à sacrément évoluer.

Tes chansons délivrent des messages sur le « genre ».

Mon album est constitué de deux parties. J’ai essayé d’enlever cette binarité (concept utilisé en sciences sociales pour désigner la catégorisation de l'identité de genre en deux et uniquement deux formes distinctes et complémentaires : masculin et féminin) tout en l’exprimant. Il y a parfois des textes assez virulents dans le propos et la manière de l’énoncer, mais il y a aussi des textes plus introspectifs qui ramènent plus à mes histoires personnelles.

C’est quoi ton propos exact, finalement?

Il y a énormément d’affirmation de soi. Dans cet album, j’ai été portée par une année de développement personnel assez poussée. C'était une manière introspective de prendre du recul sur tout cela. Très sincèrement, les sujets que je traite ne sont pas abordés dans le rap : s’affranchir des codes sociaux, des lois morales, parler de la maladie, de l’intelligence émotionnelle… ce sont vraiment des thématiques qui me concernent et qu’on n’entend pas dans le rap. J’avais envie d’amener un peu de fraîcheur là-dedans, avec un côté hybride. J’en ai profité pour rendre complémentaire les deux facettes de ma personnalité, entre la poésie et mon côté écorché. Je suis aussi lucide de la réalité qui est la nôtre.

"Dans « Type Chelou », Illustre aborde sans faux-semblants les questions du genre, de l’identité et de la diversité, qui lui sont chères, en s'adressant à toute une génération, qui doit puiser dans ses complexes les plus enfouis, pour devenir enfin soi-même. Véritable ode à l’émancipation, Illustre y exprime sa non-binarité assumée et traite du conflit générationnel dans lequel elle vise à déconstruire les codes prédéfinis pour en créer une vision libre et nouvelle."

Tu n’as pas peur de devenir porte-parole des personnes qui épousent ta cause ?

Je  n’ai pas envie d’être  l’étendard de quoi que ce soit parce que je ne suis personne pour l’être. Je n’estime pas avoir toutes les questions et toutes les réponses sur le sujet. Je cherche encore. Je fais mon truc, je me présente comme je suis, c’est tout.

Tu te sens différente des autres rappeurs ?

Disons que je n’ai jamais voulu me fondre dans la masse. Depuis ma jeunesse, je n’ai jamais aimé cela. On ne peut pas espérer quelque chose de différent en faisant la même chose que tout le monde. Il y a de la singularité dans toute performance artistique, mais je trouve dommage que les jeunes qui démarrent essayent de faire ce qui a déjà été fait sans chercher en eux ce qu’il a d’unique. Tout le monde a des choses personnelles à raconter parce qu’on a tous des parcours et des identités différentes.

Je formule ma question différemment. Te sens-tu à part ?

J’ai plus l’impression d’être une intruse. C’est une relation personnelle de moi à moi-même. Tout l’enjeu de la dimension artistique, c’est d’arriver à s’accepter soi-même et à s’affirmer…  

"Vautour" : morceau égo-trip dans lequel Illustre mêle punchlines, technique et flow. Premier extrait de son premier album, c'est une manière de nous dire qu’elle est possédée par la passion du rap, qu’elle arrive, avec un peu de clash, de classe et surtout beaucoup de détermination.

Ça te fait du bien de livrer tout ce qu’il y a en toi ?

Oui. C’est réellement une thérapie. Au début inconsciemment, aujourd’hui consciemment. J’écrivais pour exprimer et relâcher un peu toutes les émotions que j’avais, au bout d’un moment, c’est devenu un style de vie, j’écrivais tous les jours. J’écrirai toute la vie, que j’ai de la notoriété ou pas, parce qu’écrire me rend vivante. C’est une manière de laisser une trace en moi-même.

Ça t’a sauvé d’écrire ?

C’est une belle question, mais j’ai besoin de réfléchir avant de te répondre. Ça m’a sauvé dans le sens où ça m’a donné une ligne de conduite et créé un chemin… là où je ne voyais pas d’issue.

Dans "Mémoire", Illustre expose sa vision de la France et de notre démocratie. Son ambition est de nous rappeler que les droits que nous avons acquis ne sont pas dus pour autant et que c’est une chance de les avoir. Elle fait le parallèle entre une génération passée qui s'est battue pour obtenir ces droits, et une génération actuelle qui oublie le confort dans laquelle elle se trouve. Avec « Mémoire », Illustre prône ainsi le fait de continuer à se battre pour préserver nos droits, et potentiellement en obtenir de nouveaux.

Tu as beaucoup de tatouages bien visibles. C’est pour un peu choquer, interpeller.

On n’a pas besoin de choquer pour choquer. J’aimerais juste que les gens se posent des questions et qu’ils tentent d’aller chercher autre chose que dans l’apparence. Je veux plus bousculer les consciences que choquer.

Sur ton visage, tu as un tatouage du mot amour, tu veux bien m’en parler ?

Cela faisait deux ans que je réfléchissais à un tatouage sur le visage, il ne fallait donc pas que je le regrette. Je voulais choisir un mot. Amour concerne tout le monde. Cela peut être l’amour d’une personne, d’un projet, d’une sensation. Il est partout et c’est la seule chose que tout le monde possède. Amour, c’est aussi pour me regarder avec amour. Là où certaines personnes pourraient trouver cela niais, moi je trouve ça très frontal et authentique.

Illustre nous dévoile sa facette émotionnelle et poétique avec « Maladif », un morceau intimiste dans lequel elle aborde la maladie de son père : « C’est comme si un vent violent venait vous frapper sans que vous n'ayez le contrôle. Je ressens et je chante le refrain de manière très spirituelle, comme s'il y avait un déploiement d'énergie qui se manifestait, dans lequel j'essayais de répondre aux questions existentielles. J'y exprime un quotidien désorienté et un inversement des rôles. Mon pilier identitaire est absent, je dois grandir plus vite, comprendre le comportement des gens, et m'adapter. » Pour réaliser le clip qui illustre ce nouveau morceau, l’artiste est allée puiser dans les archives VHS des vidéos familiales.

Dans ta façon de chanter, je décèle une niaque très rare.

Ce sont des textes assez conscients et violents qui m’ont amenée au rap. J’ai donc cette partie-là en moi dans ce que je fais, mais je ne me contente pas uniquement de cette manière d’exprimer les choses. Je ne me cantonne pas à une forme de rap parce qu’il en existe une multitude.

Soudain, un homme même pas éméché s’approche de nous et lance à Illustre : « Toi tu es une rock star, ça se voit direct. »

C’est très intéressant cette scène que nous venons de vivre. Il n’y a ni micro visible ni camera et un homme vient pour te dire ça. C’est qu’il y a indéniablement quelque chose qui se dégage de toi.

(Rires un peu gêné).

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(Photo : Julien Mignot)

Tu as un flow hyper rapide. Il faut beaucoup de pratique pour y parvenir ?

Ah oui ! Je t’assure que ça ne vient pas du jour au lendemain. Ça demande beaucoup de travail. Ça fait dix ans que j’écris et cinq ans que je slame/rappe/chante. Aujourd’hui, j’aime sortir de ma zone de confort. Je cherche des nouvelles productions, des nouveaux rythmes et je change les structures habituelles. A force, cela crée une technique assez unique. J’essaie aussi d’élargir mon panel de capacités vocales.

Quel artiste t’a donné envie de prendre ce chemin-là ?

Sans hésiter Diam’s. Au début, ce qui m’a intéressée dans le rap, c’était l’amour des mots. Diam’s maniait les mots parfaitement. Il faut comprendre que je viens de la poésie. J’en écrivais sans musique. Puis, j’ai découvert le rap, alors je me suis lancée là-dedans pour que mes textes à messages puissent être intégrés par un plus large public. Dans le rap, il y a une réflexion sur des sujets qu’il n’y a pas forcément dans les autres styles musicaux. Ce n’est pas mieux ou moins bien, je ne porte aucun jugement.

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Pendant l'interview...

Tu me sembles quelqu’un que le métier ne va pas pouvoir diriger.

C’est viscéral pour moi. Je ne pourrai jamais faire semblant. Je ne serais tout simplement pas capable de faire ce que je ne souhaite pas. Je me sens incapable de monter sur scène avec le sourire si je me sens étriquée.

As-tu le souci d’être comprise par tous où tu t’en fous ?

Intéressante question. J’aimerais l’être… de manière différente. Dans le plus profond, pas juste en surface. En y réfléchissant je me demande si en voulant être comprise, ce n’est pas pour que je me comprenne moi-même. J’ai l’impression que ce sont les autres qui nous font comprendre ce qu’on est. C’est la question de l’ego.

Tu as l’impression d’avoir beaucoup d’ego ?

Oui, beaucoup. Trop. Il en faut quand tu fais du rap, mais à juste dose.

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Le 22 septembre 2020.

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(Photo : Julien Mignot)

04 octobre 2020

Antoine de Maximy : interview pour J'irai mourir dans les Carpates

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(Photo : Marie Augustin)

antoine de maximy,j'irai dormir dans les carpates,interview,mandorDepuis toujours, Antoine de Maximy recherche l’originalité, faire autrement, prendre un autre chemin. Avec J’irai dormir chez vous, en filmant avec son harnais et ses trois caméras, il a inventé une écriture filmique.

Le 17 septembre dernier, j’ai donné rendez-vous à Antoine de Maximy dans une brasserie de la Gare du Nord où j’ai mes habitudes. L’objet de cette deuxième mandorisation (lire la première là, en 2012) est son premier film de fiction J’irai mourir dans les Carpates. Ce que j’aime avec Antoine, c’est qu’il parle cash (et ça fait du bien en ces temps de bien-pensance et de lissitude).

Biographie (source AlloCiné) :

Issu d’une famille assez bohème, Antoine de Maximy est passionné de voyages, d’expéditions et de découvertes. C’est aussi un homme d’images car il commence à filmer très tôt, réalisant une fiction de 3 minutes en super 8 à 12 ans. Viré du lycée en seconde, il s’engage au cinéma des armées comme ingénieur du son. Il couvre plusieurs conflits avant de faire un premier pas dans le cinéma toujours comme ingénieur du son sur le film de Gérard Vienne Le Peuple Singe en 1989. Puis Antoine réalise de nombreux documentaires animaliers et scientifiques partout sur la planète, aussi bien à 6 800 m d’altitude qu’en sous-marin à 5 000 m de profondeur dans le Pacifique. C’est en 2004 qu’il se fait connaître du grand public en créant et présentant la série J’irai dormir chez vous : des carnets de voyage fantaisistes et antoine de maximy,j'irai dormir dans les carpates,interview,mandortotalement improvisés, tournés dans plus de 60 pays. Le concept est unique : il se filme seul à l’aide de plusieurs caméras, en cherchant à dormir chez l’habitant. À partir de ce concept, Antoine de Maximy réalise un long métrage J’irai dormir à Hollywood dans lequel il traverse seul les États-Unis avec une bonne dose d’autodérision et une grande tendresse pour les personnages rencontrés. Le film sorti en salles en 2008 est nommé aux César. Poursuivant cette idée il décide alors d’écrire et réaliser son 1er long-métrage de fiction : J’irai mourir dans les Carpates.

Sa page YouTube.

Synopsis :

L’histoire commence par un banal accident de voiture sur une route montagneuse des Carpates. La voiture d'Antoine de Maximy, le présentateur de la série J'irai dormir chez vous a été emportée dans une rivière et son corps n’a pas été retrouvé. Le matériel et les images du globe-squatteur sont rapatriés à Paris. Agnès, la monteuse de la série, décide de terminer ce dernier épisode. Après avoir visionné les images elle s’attaque au montage du film. Mais des détails attirent l'attention d'Agnès. Petit à petit le doute s'insinue. L’histoire n’est peut-être pas aussi simple...

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(Photo : Nathalie Guyon-France 5)

antoine de maximy,j'irai dormir dans les carpates,interview,mandorInterview :

Ça s’est bien passé la promo de ce film ?

J’arrive au bout. J’ai fait 113 avant-premières dans toute la France, seul avec ma bagnole. 10 000 kilomètres parcourus en tout. La réaction des gens est hyper bonne. Si tu regardes sur AlloCiné les critiques de la presse, tu constateras qu’elles sont mitigées. J’ai 2 et demi sur 5, donc, c‘est très moyen. Par contre, avec les notes du public des avant-premières, on arrive à 4,7. Visiblement, les gens qui aiment la série s’y sont complètement retrouvés. Les vrais cinéphiles et les gens de cinéma ne s’y retrouvent pas forcément parce que je n’ai respecté aucun code.

Pourquoi n’as-tu pas respecté les codes du cinéma ?

Premièrement, je ne les connais pas et deuxièmement, je m’en fous. Je voulais faire mon film, sans influence, sans conseils de pros. Je voulais faire une histoire, je l’ai faite. Le film qui existe, c’est celui que je voulais faire. J’assume ce film comme tu n’as pas idée.

Bande annonce du film J'irai mourir dans les Carpates.

D’où t’es venu l’idée d’écrire une vraie fiction?

Je me retrouvais régulièrement dans des situations un peu tendues. A peu près tous les trois épisodes, il y a des séquences où on se demande comment ça va finir et je dirais que tous les dix épisodes, il y un moment plus que critique. Je me suis souvent posé la question de savoir comment ça pourrait déraper. J’ai commencé à imaginer ce qu’il pourrait se passer. Très rapidement, j’ai réalisé que ça ne serait pas suffisant. Ce qui m’intéressait encore plus, c’est de faire une enquête dans les images. Il y a donc une intrigue qui est cachée dans les rushs. Je sais qu’il y a des gens qui retournent le voir pour voir si rien ne leur a échappé, si tous les détails sont réellement en place. Sans vouloir comparer mon film à ceux-là, j’aime beaucoup Blow up et Blow out dans lesquels on cherche à résoudre un mystère grâce aux photos pour l’un et au son pour l’autre…

Je me souviens que tu as déjà tourné un épisode de J’irai dormir chez vous en Roumanie, il y a une quinzaine d’années.

Je me souviens qu’une fois sorti des grandes villes, on découvrait une campagne comme la France d’avant-guerre avec des charrettes à chevaux, des paysans avec des fourches et des mobylettes. Même si les choses ont complètement changé en quinze ans, j’avais gardé cette image en tête. Pour ce film, je me suis concentré sur les Carpates parce qu’elles s’étendent de la Roumanie à la Pologne en passant par de nombreux pays comme l’Ukraine. Cela donne un côté mystérieux, sans s’attacher à un pays particulier.

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Antoine de Maximy avec Maxime Boublil (Photo : Tiberiu Hila)

On te voit souvent parler à ta caméra pour t’adresser au  monteur de l’émission. Tu fais vraiment cela quand tu tournes ?

Oui, car je suis toujours seul. Aux Etats-Unis, quand j’ai tourné J’irai dormir à Hollywood, j’ai pété les plombs. J’étais là depuis deux mois et j’en avais ras le bol. J’ai dit à la caméra, donc au monteur : « Les américains me font chier, j’en ai plein le cul ! » Quand tu parles à la caméra, même si c’est décalé dans le temps, tu parles à quelqu’un et ça fait un bien fou.

Ce n’est pas dommage de dévoiler un peu les coulisses de tes tournages ?

Tu sais, je n’ai jamais rien caché des tournages de J’irai dormir chez vous. Personne n’est dupe, quand je parle à la caméra, il m’arrive de faire 15 prises. Dans les bonus ou bêtisiers, il m’arrive de mettre ces 15 prises.

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Pub : Antoine de Maximy et Alice Pol (avec un casque Marko).

J’ai l’impression que ton film a été conçu hyper vite.

C’est un record. Le 16 mai 2019, on n’a pas un centime pour faire le film. Le scénario était écrit et j’avais déjà trouvé mes producteurs. Mais ces derniers n’arrivaient pas à trouver des sous. Personne ne voulait mettre d’argent sur ce film. Un an après, le film était terminé et prêt  à être projeté. Je suis très content.

Comment as-tu obtenu un financement alors ?

Grace à KissKissBankBank, mais ça ne suffisait pas. On a récupéré 256 000 euros. Une fois remboursé les contreparties, il ne restait plus que 178 000 euros. Le film a coûté à peu près dix fois plus. On s’est débrouillé avec 1 500 000 et le budget était plutôt d’1 900 000. Pour un film, ça reste dans les petits budgets. Le financement participatif a eu un intérêt décisif parce que c’est comme une étude de marché, tu vois si les gens sont intéressés par le projet. Personne ne met cinq ou dix euros sur un projet auquel il ne croit pas. Sauf tes potes évidemment. Mais moi, je n’ai pas 6730 potes (rires). En moyenne, ces 6730 KissBankers ont mis une quarantaine d’euros chacun. Quand tu mets 40 euros sur un film qui n’existe pas, ça veut dire que tu veux que ce film existe. Ça, ça a rassuré tout le monde, dont mon distributeur Apollo. Le film passera sur OCS, ensuite sur Ciné + et après France 2. Ce sont eux qui ont financé le film après le financement participatif.

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Alice Pol sur le tournage du film (photo : Tiberiu Hila)

Tu t’en sors avec ça ?

Je n’en sais rien. Alice Pol, Max Boublil, toute l’équipe technique et moi, on a tous été mal payés. Je le répète, on est sur un petit budget, on a tous accepté de venir parce qu’on croyait au film.

Alice Pol et Max Boublil tiennent les rôles principaux, avec toi évidemment. C’est toi qui les as choisis ?

Non, je ne connaissais pas bien ces formidables comédiens. Alice, je l’avais repérée dans un ou deux films et Max, ma fille écoutait ses chansons, mais je ne l’avais jamais vue dans un film. Je vais être complètement transparent avec toi. Il y a eu d’autres choix avant. Eux ont eu le courage de venir. Ce film était assez à part et trop risqué pour pas mal de personnes. Un film écrit sur une émission improvisée, ce ne doit pas être engageant parce que cela peut paraître contradictoire. Quand Alice et Max ont accepté, j’ai vu qu’ils s’impliquaient vraiment. Ces deux comédiens de comédie sont plus audacieux que les autres. J’ai fait un stage de direction d’acteur de sept semaines et ça m’a beaucoup aidé. J’y ai appris que la direction d’acteur est beaucoup une histoire de confiance et de communication. Quand on sait ce qu’on veut obtenir, il faut le faire ressentir aux comédiens, ne surtout pas leur dire comment faire. Et quand on y arrive, les choses se font harmonieusement. Dans le film, en plus, je trouve super bons Alice et Max.

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Sur le tournage, Antoine de Maximy dirige Max Boublil et Alice Pol (photo : Tiberiu Hila)

Julie Gayet est une des productrices du film avec Yves Darondeau.

Elle est la première à m’avoir dit oui. Pour l’anecdote, j’ai dormi chez eux avec François Hollande. Ils m’ont invité à Tulle quand on a fait une avant-première dans cette ville. C’était très sympa. Nous n’étions que tous les trois.

Dans le film, il y a des scènes où tu te retrouves dans des situations ridicules et où, parfois, tu es ridicule. Je me souviens aussi avoir vu plein d’épisodes de J’irai dormir chez vous où tu n’as pas peur de te montrer tel que tu es.

Tu sais, j’assume ma vie. J’assume tout. J’assume aussi toutes les conneries que j’ai faites, même si je les regrette parfois. J’ai des défauts comme tout le monde, mais comme j’assume ma vie, je pense que j’en ai moins que les autres parce que j’essaie d’être en adéquation avec ce que je suis. Je n’ai pas deux niveaux de vie. Je suis pareil à la télé comme dans la vie. Le seul truc que l’on ne pourra jamais me reprocher, c’est de ne pas être authentique. Ça ne me dérange pas que l’on ne m’aime pas, ce que je ne veux pas, c’est que l’on ne m’aime pas pour de mauvaises raisons, sans savoir qui je suis.

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L'une des avant-premières, au cinéma Jean-Vilar à Conflans (photo : Fred Lecoq).

Dans J’irai mourir dans les Carpates, tu manges une chauve-souris, fausse évidemment. Tu es parfois obligé d’accepter de tout manger par politesse ?

Pas par politesse. Quand tu te retrouves face à un plat qui est vraiment répugnant, les mecs du pays savent très bien que, par rapport à ta culture, c’est dégueulasse. Donc, si tu dis « je ne peux pas manger ça », ils sont morts de rire. Tu ne les vexes pas, je t’assure.

Tu as traversé 110 pays dans ta vie ? Estimes-tu connaître tout de l’âme humaine ?

Je connais bien les gens. Je pense juger rapidement quelqu’un, mais je peux me tromper. Les vrais escrocs sont des gens difficiles à cerner parce qu’ils sont tellement retors à l’intérieur qu’ils ne sont pas faciles à débusquer.

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Au cinéma CGR de Cholet (Photo : Carla Loridan)

Pourquoi, dans ton film,  puisque tu es dans les Carpates, il n’y a aucune scène dans le château de Dracula ?

Il n’y a pas beaucoup de gens qui m’ont posé cette question. D’abord, ce n’est pas le vrai château de Dracula, et aller visiter cette très belle demeure, c’est se retrouver avec des touristes français… ça n’a aucun intérêt.

Tu évites de montrer les caricatures des pays que tu traverses.

Je n’en sais rien parce que certaines personnes prétendent que je stigmatise les pays. Je ne stigmatise rien du tout. Dans mon film, il n’y a que trois méchants, alors qu’il y a de nombreuses rencontres sympathiques. Si tu fais un film sur le gang des lyonnais, tu stigmatises Lyon ?

antoine de maximy,j'irai dormir dans les carpates,interview,mandorL’émission J’irai dormir chez vous va-t-elle revenir ?

Je n’en sais rien. D’abord, j’ai un problème de cheville. Je ne sais pas si je dois me faire opérer. Si tel est le cas, j’en ai pour six mois de rééducation. A  61 ans, je n’ai pas la même capacité de récupération. Avec le Covid-19, je ne sais même pas si je pourrais voyager comme je le voudrais. Et enfin, je n’ai pas de nouvelles de France 5. Aujourd’hui, je ne sais pas s’ils ont envie de continuer.

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Pendant l'interview...

Tu aimes les journalistes ?

Honnêtement, les rencontrer ne me fais pas chier. Même ceux qui ne m’aiment pas.

Tu préfères même ?

Bien sûr. Quand il y a une joute verbale, quand on se dispute, c’est passionnant.

Là, donc, tu te fais chier avec moi ?

Non. Mais c’est comme dans J’irai dormir chez vous, quand ça se passe bien, c’est bien, quand ça se passe mal, c’est bien aussi. Le public préfère quand ça se passe mal.

Je continue en étant méchant alors ?

Fais ce que tu veux.

Ce n’est pas dans mon ADN. En tout cas, ce film a plein de niveaux de lectures.

Oui, c’est vrai. Les spectateurs découvriront les coulisse de J’irai dormir chez vous, ils verront un métier qu’ils ne connaissent pas qui est le métier du montage… et surtout, je te le répète, c’est une enquête dans les images. Les gens pourront découvrir plein de choses avant la monteuse. D’une certaine manière, c’est un jeu.

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Le 17 septembre 2020. 

25 septembre 2020

Louis Chedid : interview pour Tout ce qu'on veut dans la vie

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(Photo : Audouin Desforges)

LOUIS_CHEDID_(C)_AUDOIN_DESFORGES_ (3).jpgSept ans après son dernier album, Louis Chedid revient avec onze titres finement ciselées, personnelles et attachantes. Tout ce qu'on veut dans la vie, juste et élégant, sait parler de sujets profonds de manière douce et légère, marque de fabrique de Louis Chedid. Ses nouvelles chansons sont sublimées par Marlon B. à la réalisation (Juliette Armanet, Renan Luce). Un grand cru chédidien!

Au début du mois de septembre 2020, nous avons parlé ensemble de la création de cet album.

(Rappelons que Louis Chedid est un habitué de Mandor : Ici en 2013 pour Deux fois l'infini et là en 2010 pour On ne dit jamais assez aux gens qu'on aime qu'on les aime).

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter le disque.

Avant l'interview, voici une communication officielle de la société qui produit les tournées de Louis Chedid.

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LOUIS_CHEDID_(C)_AUDOIN_DESFORGES_ (5).jpgInterview : 

Premier album en solo depuis 7 ans. Avez-vous peur de ne plus plaire aux gens ?

On ne sait jamais à quelle sauce on va se faire manger. Quand vous faites un disque, vous le faites toujours avec un maximum d’enthousiasme et de motivations. Il y a beaucoup de bonheur à faire un nouvel album à chaque fois. Contrairement à ce que beaucoup de gens croient, la barre est de plus en plus haute de disque en disque, surtout quand on en a fait vingt. C’est comme un perchiste qui doit petit à petit augmenter d’un centimètre la hauteur de la barre. Je vous assure, les gens vous attendent au tournant à chaque pas. Ils se demandent ce que vous allez bien pouvoir inventer encore. Moi-même, je me pose la question. Au fond, c’est ça qui est excitant.

S’il y a quelque chose qui ne doit jamais quitter l’artiste, c’est la passion du métier ?

C’est tellement ça. Quand je prends ma guitare encore aujourd’hui, j’ai toujours la même sensation que quand j’avais douze ans. C’est un vrai plaisir. C’est une amie avec qui j’ai fait pas mal de routes. J’ai toujours la sensation d’être ailleurs, de voyager… chercher des mots, des notes, je ne peux pas m’en passer.

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(Photo : Audoin Desforges)

En vingt albums, vous n’estimez pas avoir tout dit, avoir fait le tour de la question sur des sujets qui sont toujours les mêmes ? A commencer par l’amour.

Vraiment, ce qui m’anime pour continuer à écrire, c’est l’envie de progresser et de faire mieux. Je veux toujours aller au-delà de ce que j’ai déjà fait et rester actuel. Se reposer sur ses lauriers, ce n’est jamais bon. Si on se dit : « J’ai tout fait, je n’ai plus rien à prouver », c’est comme cela que l’on vieillit. Vous pouvez faire des chansons politiques, des chansons d’amour, des chansons de désespoir, on tourne tous autour des mêmes thèmes. La grande différence, c’est la façon de les faire, la forme, l’angle choisi pour en parler. Avoir quelques chansons qui ont traversé les décennies, ça ne me suffit plus. Je ne suis pas du tout dans l’antiquité.

Vous avez toujours l’imagination fertile, donc.

Je ne suis pas inquiet par ça. L’inspiration est quelque chose d’éternelle. Après, il faut l’entretenir, la travailler. De mon point de vue, il n’y a aucune raison pour que l’inspiration s’arrête.

Clip de "Si j'avais su".

Vous savez trouver des tournures de phrases pour évoquer un sens fort. Dans « Si j’avais su », il y a cette phrase incroyable : « Si je savais que vous alliez m’abandonner, Je ne t’aurais jamais dis-tu ». Je trouve que c’est la chanson sur la rupture la plus dure de votre répertoire. 

C’est vrai. En général, les chansons sur les ruptures, ce sont souvent des ballades, assez mélancoliques, ce qui n’est pas le cas dans cette chanson. Là, la musique est très enlevée, c’est aussi ce qui relève le côté cynique de ce que raconte le type par rapport au désespoir dans lequel il est.

Votre chanson « Volatile comme… » est dans la vague du moment. C’est de l’electro pop.

De l’electro, honnêtement, ce n’est pas nouveau dans ma carrière. J’ai été un des premiers en France à en faire. Avec Balavoine et Jean-Michel Jarre, nous avons été les premiers ici à avoir un Fairlight. De toute façon, je ne suis pas du tout sectaire en musique. J’aime ou je  n’aime pas, c’est très simple. Je ne peux pas dire que je sois amoureux du jazz, de la pop ou du rock, juste ça me plait ou pas. Je ne m’interdis aucune forme musicale. Si je veux faire une musique à la Gipsy Kings, je le fais… à ma sauce, évidemment. Si je trouve que mes mots et la musique fonctionnent,  j’y vais à fond. J’ai envie de m’amuser, alors, je ne me mets pas de frein. Mon nouveau disque, j’ai fait en sorte qu’il soit lumineux et positif.

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(Photo : Audoin Desforges)

Ah bon ? Il me semble qu’il y a des chansons tristes aussi. "La fille sur le banc" (du cimetière Montparnasse). C’est une chanson sur les disparus et sur la vie qui continue.

Oui, c’est la chanson la plus nostalgique du disque. C’est une chanson vécue. J’habite vraiment à côté du cimetière Montparnasse. J’y vais souvent, notamment parce que c’est là que ma maman, Andrée, repose. Je m’y promène parce que c’est très calme. Ce lieu m’apaise. Dans la vie ce cimetière est une bouffée de silence qui me fait du bien. J’y vais souvent avec un carnet et il m’arrive d’y écrire des bouts de textes. Ce lieu est parfait pour ma concentration. Un jour, il y a une fille qui m’a reconnu et qui a commencé à me parler. Elle m’a dit : « Ah ! C’est là que vous écrivez vos chansons ? » Elle est venue s’assoir à côté de moi et nous avons discuté. La fille venait de se faire larguer par son mec, elle n’était vraiment pas bien. Elle a commencé à pleurer. Je lui dis que peut-être, ce type lui avait rendu un service immense. Je lui suggère que, peut-être, dans un an ou deux, elle sera contente d’avoir trouvé quelqu’un d’autre encore mieux que celui-là. Ça lui a un peu remonté le moral. Je suis rentré à la maison et j’ai écrit cette chanson.

Elle a eu à faire à un Louis Chédid, conseiller conjugal, quoi !

(Rires) Je ne sais pas pourquoi, mais les gens se confient à moi souvent sur leurs histoires. Je dois inspirer confiance, je ne sais pas. Sans le vouloir, j’inspire certaines confidences, alors que je ne demande rien.

Après, ça devient des chansons, c’est cool.

Voilà, exactement.

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(Photo : Audoin Desforges)

Vous n’avez jamais caché, contrairement à certains, que toutes vos chansons sont autobiographiques.

Oui, toutes, même parfois sans le savoir quand je les ai créé. Quand vous avez fait pas mal de kilomètres comme moi, avec le recul, vous vous apercevez que quand vous chantez « La belle », « Ainsi soit-il » ou « Anne ma sœur Anne », ça correspond à quelque chose qui m’est proche.

Vous parlez beaucoup de l’enfance, notamment dans « Chasseur de papillons » et « Mon enfant intérieur ».

Quand vous faites ce métier là, vous avez intérêt à garder un pied dans l’enfance sinon vous êtes mal. Ce n’est pas pour rien que l’on dit « jouer la comédie » ou « jouer de la guitare ». On joue quoi !

Un artiste, c’est un grand enfant à vie ?

Oui. Tous ceux que je connais avec qui j’ai des atomes crochus, on est très enfants. J’ai 72 ans, quand je prends une guitare, j’en ai 12.

Clip de "Tout ce qu'on veut dans la vie".

A 72 ans, visiblement on s’intéresse encore à l’amour. Il y a deux chansons sur ce thème : « Tout ce qu’on veut dans la vie » et « J’ai toujours aimé ». Vous y évoquez même l’amour charnel.

Ces deux chansons sont effectivement très proches. Quand un type reçoit une vie sentimentale épanouie, il l’a prend et il l’a raconte.

« Ne m’oubliez pas » parle bien de l’amour du public qui pourrait décliner ?

Ça peut être compris comme ça, mais ce n’est pas que ça. Je pense que nous n’avons pas qu’une seule vie. On en a plein. Je préfère penser ça que d’imaginer qu’il n’y a plus rien après. Cette chanson raconte l’histoire de quelqu’un qui est passé de l’autre côté et qui dit : « Ne m’oubliez pas parce que je suis là quand même. » Malgré la mort, on est toujours vivant dans le souvenir de ceux qui restent. C’est comme ça que je vois les choses, après c’est très personnel.

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(Photo : Audoin Desforges)

« Redevenir un être humain » évoque les gens qui sont toujours sur leur smartphone.

Ce n’est pas une chanson moraliste parce que, moi aussi, j’y passe beaucoup de temps. Sans mon smartphone, je suis même paumé. C’est bien de temps en temps de se rendre compte qu’on exagère et de prendre la décision d’être plus raisonnable. C’est fou comme un simple objet prend la place de la vraie vie.

Vous n’avez jamais fait de compromis dans vos chansons.

Depuis le début, même quand j’étais inconnu au bataillon et que je ramais pour faire décoller ma carrière, je n’en ai faite aucune. Ça vient de l’école. Comme j’étais très mauvais et que je ne supportais pas l’autorité, je n’ai pas choisi de faire un métier de liberté comme celui de la musique pour me retrouver dans des contraintes et des choses que je n’ai pas envie de faire. Je préserve mon intégrité et ma liberté.

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22 mai 2020

Léonid : interview pour l'album Du vent

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(Photo : Sigrid Spinnox)

léonid,fabien daïan,rémi d'aversa,du vent,interview,mandorLéonid n’est pas l’affaire d’un seul homme, c’est un binôme indissociable. Il est composé de « la tête pensante », Fabien Daïan, et de son cousin Rémi d’Aversa, homme-orchestre lumineux / co-arrangeur et co- réalisateur sur leur deuxième album Du vent.

Rappelons que Fabien (déjà mandorisé-là en 2014 pour le premier opus éponyme) est auteur/compositeur/interprète, guitares, percussions. Membre de Sinsemilia pendant les 13 premières années du groupe, il s’est investi ensuite corps et âme aux côtés d’artistes comme Yoanna ou Djazia Satour en tant que réalisateur, arrangeur, scénographe…

Créé en 2013, le duo connaît depuis un développement constant et régulier. Et comme l’explique le dossier de presse,  « quelques 250 concerts plus tard et des retours souvent dithyrambiques d’un public touché tant par le fond que par la forme du spectacle, les deux cousins n’ont pas perdu une once de leur foi, de leur besoin de créer, de se renouveler, ni de leur capacité de travail ».

Du vent, a été co-réalisé et co-arrangé avec Pierre-Luc Jamain (Sergent Garcia, Feist, Arthur H, Oxmo Puccino, Djazia Satour...) et enregistré et mixé au printemps 2019 par Julien Espinoza au studio BESCO  (78) et aux Studios de la Ruche  (69). 

Si le Coronavirus décide de se barrer un moment, gageons que le spectacle dont sera issu cet excellent disque sera une nouvelle ère (de jeu) foisonnante pour le duo.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui vendredi 22 mai 2020, sont proposés 4 titres de Du vent en téléchargement. Quant à l’album, il sortira en intégralité le 21 août.

J’ai interrogé Fabien Daïan par téléphone, il y a trois semaines pour évoquer cette nouvelle aventure discographique. Avec l’espoir tout puissant que ce soit la dernière interview sous confinement…

La page Facebook officielle.

Les 13 chansons décryptées sur YouTube. 

léonid,fabien daïan,rémi d'aversa,du vent,interview,mandorL’album (argumentaire de presse officiel) :

Un nouvel album plein de vent. De vent frais, du vent des fous ou d’un vent de colère. Parce que le vent c’est tout mais surtout parce que le vent c’est rien. 

13 chansons cousues main et filées avec les tripes.

Sur « du vent », on sent un auteur/interprète enfin délesté du poids des « maîtres »  (Higelin, Brassens, Renaud et tant d’autres). Ce bagage trop lourd qui complexe et réfrène celui qui le traîne. Non que le bonhomme soit devenu prétentieux et ait désormais la naïveté de croire qu’il leur arrive à la cheville. Bien au contraire ! C’est en faisant le deuil du fantasme de chatouiller un jour les doigts de pied des grands qu’il a pu livrer sans détour inutile ce qu’il a dans les tripes. 

Ses tripes à lui, qui ont pour principal intérêt d’être les siennes. 

Aux premières loges de ce déballage, le cousin, le binôme, s’investit comme jamais sur ce disque. Il le marque de sa sensibilité et de son sens inné de la mélodie et de l’arrangement. 

Les chansons de l’album : Elles pourraient se diviser en quatre catégories. D’abord les chansons « psycho-torturées-mais-légères-quand-même », crédo de Léonid, à l’image de « La tâche d’encre » : hurlement venu de l’enfance sur l’impossibilité d’être libre sous l’emprise de l’angoisse. Les textes « réalistes » comme « P’tite soeur » : ode à l’amitié fraternelle et inconditionnelle en duo avec la lumineuse Djazia Satour. Les « existentielles » dont « Autrement dit » est l’incarnation. Chanson sur le troublant parallèle entre le début et la fin de la vie qui, déjà présentée sur scène à quelques reprises, arrache bien souvent les larmes des plus sensibles. Et enfin les chansons « politiques » à l’instar de « Mon avis » : constat désabusé de la difficulté d’allier la passion, les convictions avec l’engagement politique. Ou comme les reprises d’« Oscar » (Renaud) et du « Chiffon rouge » (Vidalin/Fugain) : double hommage au monde ouvrier « rouge » dont sont issus les grands-parents communs aux deux cousins. Leur héritage partagé. Le point commun à toutes ces chansons, le fil rouge, est l’aspiration à la liberté. 

Liberté dont le plus digne représentant est le vent !

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(Photos : Sigrid Spinnox)

léonid,fabien daïan,rémi d'aversa,du vent,interview,mandorInterview :

Il s’est passé six ans entre tes deux albums. C’est beaucoup, non ?

La première raison, c’est que j’ai énormément d’activités différentes avec d'autres artistes, comme régisseur et éclairagiste. J’aime avoir une vision globale du métier et toucher à tout. La deuxième raison, c’est qu’avec Rémi, on travaille principalement la scène en la peaufinant sans cesse. Enfin, la troisième raison, c’est qu’il se pourrait bien que je sois un laborieux. Il me faut du temps pour faire les choses. Créer de nouvelles chansons par exemple.

Pour la première fois, Léonid a demandé à une tierce personne un regard extérieur, celui de Pierre-Luc Jamain qui a co-réalisé et co-arrangé l’album. Pourquoi ?

J’ai toujours fait les choses tout seul et là, je sentais que j’avais besoin d’un œil neuf d’une personne dont je respecte le travail. Ça m’a permis de me focaliser plus sur ce que j’avais à dire et sur la façon dont je souhaitais transmettre ces nouveaux textes. Je me mets toujours beaucoup de pressions et le fait de pouvoir se reposer sur quelqu’un, ça m’a fait un bien fou. Je n’ai jamais su déléguer. Pour y parvenir, il faut trouver quelqu’un qui va mettre autant de temps, de passion et de perfectionnisme dans le projet que soi-même. C’est ce qu’a fait Pierre-Luc, accompagné bien sûr par Rémy en qui j’ai toujours eu une confiance illimitée. C’était l’équipe parfaite.

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Djazia Satour et Léonid en studio (photo : Pl Jamain).

Evoquons quelques chansons. « Petite sœur » est une ode à l’amitié entre un homme et une femme, enléonid,fabien daïan,rémi d'aversa,du vent,interview,mandor l’occurrence, celle que tu as avec Djazia Satour, qui chante avec toi sur ce morceau.

Djazia, c’est ma coloc’ de sang. J’ai voulu marqué cette amitié exceptionnelle, extrêmement chaleureuse, fraternelle, presque familiale. Notre amour est puissant, comme peut l’être celui d’un frère et d’une sœur.

Tu n’es pas précisément un chanteur d’histoire d’amour… Quand tu en parles, ça donne une chanson comme « Dégage ».

C’est l’histoire d’une rupture. Quand des gens se séparent, souvent, ils se disent que l’histoire sera toujours belle, malgré la souffrance. Dans cette chanson, j’avoue, j’ai un peu lâché ma pudeur. Désormais, j’essaie de « cracher » les choses de manière plus spontanée et directe. M’autoriser cela m’a permis d’aller mieux.

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(Photo : Sigrid Spinnox)

Tu es quelqu’un de pudique ?

Très. J’ai même une pudeur extrême. De plus, je suis sujet depuis tout le temps à des crises d’angoisse terribles et à des attaques de panique. J’ai appris récemment que nous étions 4% de la population à souffrir de cette pathologie. J’ai des périodes où le moindre évènement peut me terroriser et me mettre dans des états insoutenables. C’est ma croix… et c’est complètement contradictoire avec le fait de de monter sur scène et, plus généralement, de faire un métier public.

C’est peut-être une façon d’exorciser ça ?

Tu as raison. C’est exactement ce que je pense. Je ne veux pas lâcher l’affaire. Ma seule survie possible, c’est d’aller au front. Je dois passer ma vie à me prouver que je suis plus fort que ces fantômes-là.

Ce que tu me dis-là me fait penser à la chanson « La tâche d’encre », dans laquelle tu te racontes comme jamais… sans t’épargner. En écoutant les paroles, je l’ai comprise ainsi : l’histoire d’un type qui cherche la liberté absolu, qui n’y parvient pas toujours, mais un peu quand même. J’ai bon ?

Ça me va très bien parce que c’est tout à fait ça.

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(Photo : Sigrid Spinnox)

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(Photo : Vincent Assié)

Pour toi, c’est quoi la notion de liberté ?

Je trouve qu’il n’y a rien de plus angoissant, stable et acquis que la liberté. La liberté, c’est un grand vide en fait. J’accepte le combat en moi où il y a une inspiration à la liberté infinie et l’obligation de me mettre en danger en me dirigeant vers mes peurs.

La famille est importante pour toi. Tu évoques en  filigrane ta sœur décédée dans « 507 heures » et tes grands-parents dans « Oscar », de Renaud, et dans « Chiffons Rouges » de Vidalin et Fugain.

J’ai des familles très différentes côté maternel et paternel, mais le point commun qu’avait tout le monde, c’est une implication en politique, très à gauche, communiste, humaniste, voire anarchiste pour certains. Depuis mes grands-parents, c’est quelque chose qui est complètement ancrée dans toute la descendance. Nous avons été élevés dans la lutte et le combat pour plus de justice et d’égalité. La cadre idéologique que l’on m’a inculqué est mon plus bel héritage familial.

Toi, tu fais partie de la tendance anar ?

Je vais te dire la vérité. Je suis mélenchoniste, donc à fond dans le mouvement de La France insoumise. Il y a énormément de gens qui tapent sur Mélenchon parce qu’il serait égocentré et colérique… c’est autant de choses qui me le rendent très sympathique. C’est quelqu’un de brillant et droit politiquement. Il défend à merveille des valeurs que nous sommes des millions à partager.

Tu milites sur le terrain?

Je suis très peu militant, mais comme énormément de gens, je me suis fait embarquer en 2016 par le mouvement. J’ai fait pas mal de meetings et il m’est arrivé de distribuer des tracts pour Mélenchon. Mais j’ai beaucoup trop de respect pour les militants qui s’investissent concrètement pour me considérer comme tel. Moi, je me contente d’ouvrir ma gueule sur scène avec mes petites chansons.

"Le prince du RSA"-Spécial confinage.

Mais tu fais de la chanson politique ? (Photo :Vincent Assié)léonid,fabien daïan,rémi d'aversa,du vent,interview,mandor

Non.

« Le prince du RSA », chanson anti macroniste par excellence, ce n’est pas une chanson politique ?

Alors, partons du  principe que tout est politique. Pour moi, une chanson, c’est juste une idée qui passe et que tu veux transmettre, mais qui ne doit pas prouver ou argumenter quoi que ce soit. Chacun fait ce qu’il veut de l’idée que tu proposes. L’art n’est pas fait pour convaincre.

C’est le thème de ta chanson « Mon avis » !

C’est exactement ce que je raconte, effectivement. Pendant très longtemps, je suis monté sur mes grands chevaux en clamant de grandes tirades passionnées, mais aujourd’hui, je le fais de moins en  moins. Je ferme ma gueule en fait parce que je sais que je n’ai pas le bagage intellectuel et culturel pour me permettre de chanter des choses sentencieuses et encore moins pour faire la morale.

Dans « Autrement dit », tu désacralises les enfants. Tu n’as pas honte ?

Je précise que je n’ai pas d’enfant, je ne fais donc la leçon à personne. Je ne sais pas si c’est l’héritage de Françoise Dolto, mais je constate juste que l’on met les enfants de plus en plus à une place centrale. J’ai peur qu’on finisse par en faire des adultes décalés avec la vraie vie. Les valeurs que l’on m’a inculqué, c’était de rester à ma place d’enfant. C’est quelque chose d’important dans la fondation d’une vie.

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05 mai 2020

Nicolas Vidal : interview pour son exposition virtuelle, Chanteuses de France

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nicolas vidal,chanteuses de france,exposition virtuelle,interview,mandorNicolas Vidal est chanteur et photographe. A son compteur, trois albums pop d’excellentes factures : Des ecchymoses en 2011, Les nuits sereines n’existent pas en 2016 et Bleu Piscine en 2018 (pour lequel je l’ai mandorisé). L’homme, qui a plus d’un tour dans son art, crée Faces Zine en 2017, un webzine pop en noir et blanc pour lequel il interviewe et photographie des musicien.ne.s, leur consacrant de longs portraits.

Nicolas Vidal propose depuis quelques jours une exposition virtuelle baptisée Chanteuses de France. En tout, 53 photographies en noir et blanc des icônes féminines de la pop française d’aujourd’hui. Des artistes connues, comme des confidentielles…

En plein confinement, je l’ai appelé pour en savoir plus…

Le webzine pop Faces Zine.

La page Facebook de Faces Zine.

Pour voir l’expo.

nicolas vidal,chanteuses de france,exposition virtuelle,interview,mandorLe projet (par Nicolas Vidal lui-même) :

La pop française est-elle une grande famille ? On sait que la pop mondialisée a ses reines mères et ses princesses, ses king of Pop et toute une sorte de royauté marketing qui a fait ses preuves. Il y a des reines et des princesses en France aussi, mais il y a surtout une scène foisonnante de créatrices, chanteuses, productrices, qui résistent et proposent un panel pop de musique riche et dégourdi, foisonnant de sons et d’images.

Les chanteuses de France sont aussi anglaises, africaines, suédoises, algériennes, russes, suisses, israéliennes ou belges. Elles écrivent des chansons pop, font du rock, de l’électro, de la folk voire de la country. On ne peut plus les réduire à l’invisibilité tant elles sont nombreuses, plurielles, les forces vives d’une industrie musicale encore très masculine.

Cela fait maintenant un peu plus de deux ans que je photographie et interviewe des artistes pour Faces Zine. Quand j’ai créé le webzine, j’avais la secrète envie de cartographier une scène pop au présent, indépendantenicolas vidal,chanteuses de france,exposition virtuelle,interview,mandor et populaire, d’imaginer des familles musicales qui ne le sont que parce qu’on associe ensemble certains artistes.

En voici une première, féminine donc, partiale, qui existe autant par des choix éditoriaux que par les opportunités que j’ai eu de photographier certaines chanteuses. Cette exposition en forme d’abécédaire n’est absolument pas exhaustive, et cela n’aurait aucun intérêt. Mais elle dit tout de même quelque chose de la scène française, entre indépendance farouche et icônes populaires, entre glamour indé et féminisme pop.

Dans mon travail de chanteur et de photographe, les artistes femmes m’ont toujours fortement influencé, bousculé, fait rêver. A mon tour de rendre hommage à 53 chanteuses de France en 51 photos dans cette exposition virtuelle, au présent et au futur.

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Avec Nicolas Vidal, trois de ses modèles. De gauche à droite : Cléa Vincent, Jo Wedin et The Rodeo.

nicolas vidal,chanteuses de france,exposition virtuelle,interview,mandorInterview :

Pourquoi une exposition virtuelle ?

A la base, je voulais faire cette exposition dans une galerie ou dans un lieu adéquat. Avec le contexte actuel, plutôt que d’attendre un hypothétique bon moment, j’ai trouvé intéressant de faire exister cette exposition de manière virtuelle. Je ne voulais pas que le confinement m’empêche de faire découvrir ces photos d’artistes.

Pourquoi as-tu choisi de mettre en avant des artistes féminines ?

Ce sont elles qui, en ce moment, sont le moteur de l’industrie musicale. Pendant longtemps, les artistes femmes étaient cantonnées au rôle d’interprète. Elles étaient souvent l’égérie de grands compositeurs comme France Gall avec Michel Berger et Jane Birkin avec Serge Gainsbourg. Attention ! Je sais bien qu’il y en avait aussi qui écrivaient et composaient, comme Véronique Sanson, Françoise Hardy ou Catherine Lara. Aujourd’hui, les femmes ont pris les rênes de la musique en gagnant en autonomie et en s’affranchissant des hommes. La période #metoo et #balancetonporc n’y est sans doute pas pour rien.  Elles ne sont plus des faire-valoir ou juste des interprètes. La jeune génération féminine sait tout faire.

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Dans les labels et dans l’industrie de la musique, elles ne sont pas encore à la manœuvre.

Malheureusement. Par contre, elles le sont en terme créatif et médiatique.

Tu as choisi de mettre en avant des artistes connues et d’autres moins…

Il y a beaucoup de chanteuses que j’ai interviewées pour Faces Zine et d’autres que j’ai eu la chance de croiser dans des festivals (fin de conférences de presse où concerts) comme Corine, Zazie ou Aya Nakamura. Je pense que si je propose des artistes connus, les gens auront la curiosité de s’intéresser aussi à celles qui le sont moins.

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Comment se présente ton exposition virtuelle ?

Je ne voulais pas que ce soit juste un enfilage de photos, j’ai donc eu l’idée de l’abécédaire avec le prénom plutôt que le nom de famille et un lettrage qui rappelle la typographie que j’utilise sur le webzine. Je voulais qu’il y ait une cohérence avec Faces Zine.

Comment fait-on un bon portrait, selon toi ?

J’essaie d’avoir du temps et de ne pas « objétiser » la personne qui est devant moi. Généralement, j’interviewe les artistes avant de les placer devant mon objectif, donc une petite relation s’est déjà nouée. Ils sont plutôt en confiance et je m’évertue à les rendre à l’aise pendant la séance. Il faut que je parvienne à les diriger sans qu’ils s’en aperçoivent vraiment tout en les laissant très libres dans leur façon de se comporter. C’est un dosage subtil entre mes suggestions et leur part de naturel. Je pense aussi que le fait que je sois moi aussi musicien rassure certain.e.s de mes modèles.

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J’imagine qu’il y a aussi un travail de retouches ?

Pour l’expo, j’ai retouché surtout les lumières pour qu’il y ait une cohérence et une unité entre les clichés.

Si le monde se décide à tourner de nouveau un peu rond, est-il envisageable que cette expo existe dans un lieu approprié ?

Oui, j’aimerais bien. J’envisage aussi l’éventualité de faire un livre de portraits écrit et photographique pour donner suite à ce projet. Cela permettrait aussi de témoigner de la vitalité de la scène française féminine actuelle.

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