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14 juin 2021

Jules et le vilain orchestra : interview pour Nos vrais visages

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(Photo : David Desreumaux)

JULES & LE VO - mars 02 2021 - LA LUCIOLE MERY- DSCF3816 - david-desreumaux-David Desreumaux - 02-03-21.jpgJules et le Vilain Orchestra (photo à gauche : David Desreumaux) est un « groupe » que j’aime depuis près d’une décennie. La tête pensante de cette formation est le fameux Jules. Un chanteur de variété qui n’a pas la notoriété qu’il mérite. Qui n’a pas vu Jules sur scène ne peut pas comprendre. Un charisme débordant, une voix goldmanesque, un roi de la punchline, jamais dans la démagogie, le pathos ou la morale… et pourtant, la société est racontée comme personne. Un homme très pudique, mine de rien. Bizarre pour un chanteur qui n’a peur de rien en concert. Bref, Nos vrais visages vient de sortir et c’est de la bombe.

Voici la 4e mandorisation de Jules, après la première en 2013, la seconde en 2016 et la troisième en 2019. Elle s’est tenue le 4 mai dernier chez lui, dans le Val d’Oise…

Le site officiel.

La page Facebook officielle.

Le nouvel album de Jules et le Vilain Orchestra est disponible UNIQUEMENT en commande sur : nosvraisvisages@gmail.com

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(Photo : David Desreumaux)

201295652_10159238153438674_7117247957160611085_n.jpgL’album par Jules :

Jules et le Vilain Orchestra reviennent avec un 5ème album Nos vrais visages.

Album enregistré dans la tempête d’une année 2020 déconfite, on y retrouve 14 portraits de celles et ceux qui se fondent dans la masse, qui ne cherchent ni buzz, ni quart d’heure de gloire déjà obsolète. Ces autres qui fuient la violence des caméras et le dictat de la perche à selfie.

Jules et ses vilains racontent ces vies qui n’ont pas besoin que la lumière s’allume pour sourire.

Tant d’existences précieuses, de trèfles à 3 feuilles qui rejoindront les habitués de la maison comme « Tony » « Thérèse » et « Roméo ». On retrouve la folle variété alternative et la plume incisive, émouvante, jubilatoire de Jules d’avant le drame. 

Hommages donc à celles et ceux qui font, non pas ce que notre monde parait, mais ce qu’il est.

Distribution du disque :photo Francois.jpg

Yvan Descamps : Batterie

Sébastien Leonet : Basse

Pascal Lajoye : Guitare

Alexis Marechal : Guitare

Mathieu Debordes : Claviers

Jules : Guitare/Chant

Vincent Thermidor : Régie générale

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(Photo : David Desreumaux)

181634144_10159142020083674_3444322880710540446_n.jpgInterview :

Tu racontes dans une chanson l’histoire de Géraldine, une femme qui est dans une guérite à un péage. Il y a un message fort…

C’est une situation assez symbolique du manque de rapport humain total. C’est un échange de service qui fait figure de machine. Ça me bouleverse parce que c’est l’archétype d’une vie sans humanité. Le fait d’être enfermé et de voir toute la journée des gens partir, c’est incroyable comme situation. Il y a aussi le paradoxe de voir autant de gens en étant seule. Quand je croise une Géraldine, je me demande ce qu’est sa vie après, le soir, en rentrant chez elle. Qu’est-ce qu’elle peut bien raconter à son mari et à ses enfants ? Je me suis mis à sa place en me disant qu’elle devait s’imaginer nous.

Dans « Le filtre », tu expliques que nous sommes tous obligés de faire semblant dans la vie.

J’aurais aimé être une journée un Kersauson ou un Lino Ventura dans un film d’Audiard et dire à certaines personnes « qu’est-ce que tu me fais chier ? » Ce doit être jubilatoire. Moi, je ne peux pas. Je suis soit trop bien élevé, soit trop bienveillant, soit pas assez bien gaulé (rires). Dans la chanson, je dis que ça ne sert à rien de dire à un con qu’il est con, mais dans la réalité, paradoxalement, je le dis de plus en plus. Je préfère avoir des remords que des regrets.

Clip officiel de "Le trèfle à trois feuilles".

120532284_3077037432419339_4122967785774804531_n.jpgJe trouve cet album plus sensible et un chouia moins corrosif que les précédents ? As-tu l’impression d’avoir radouci avec l’âge.

J’ai l’impression d’être plus calme, plus réfléchi. Aujourd’hui, je suis plus serein, mais ça ne m’empêche pas de dire des choses dans mes chansons…

En écoutant « Doucement », la chanson dédiée à ta fille, j’en ai eu presque les larmes aux yeux. Notamment grâce à cette phrase : « Chez toi n’est plus chez moi ».

Et chez elle, ça ne sera jamais chez moi. Bref, il n’y aura plus de chez nous. Ma fille a 15 ans, elle n’est pas encore en ménage et elle n’est pas encore partie de la maison, mais je sais qu’un jour, ça va arriver. J’ai tenu tout de même à ce qu’il n’y ait pas de pathos dans cette chanson.

Je peux demander à ta fille, Prune, ce qu’elle a pensé de ta chanson ?

Oui. (Il part la chercher dans sa chambre).

Qu’as-tu pensé de « Doucement » ?

La première fois que je l’ai entendue, c’était dans un concert de papa. Je ne savais pas que cette chanson existait. Mon père a commencé à raconter dans une intro : « oui, je ne croyais plus au véritable coup de foudre, bla bla bla »… moi, je pensais qu’il allait faire le lover en interprétant « Friandises ». Mais à un moment, il a dit : « jusqu’au jour où est née une certaine petite prune »… du coup, j’ai compris dès les deux premières phrases très significatives que ça parlait de moi et je n’ai pas arrêté de pleurer. Dans cette chanson, il ne m’a mis aucune pression. Ce n’était pas : « ne pars pas du domicile », mais plutôt, « je sens que ça avance positivement petit à petit ».  Je sais que quand je partirai, mon père sera fier de moi. Aujourd’hui, je peux écouter cette chanson sans pleurer, mais il m’a fallu du temps.

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Jules et ses enfants, Prune et Nino.

Jules, ça fait du bien d’écrire ce genre de chanson ?

Je ne sais pas trop, mais en tout cas, c’est une des rares chansons que j’ai du mal à chanter sur scène. Une fois que l’auteur compositeur a fait son boulot, je ne pense plus qu’à interpréter la chanson. La création et l’interprétation sont deux identités très distinctes. J’ai l’impression que le public attend l’interprète. L’auteur compositeur, il n’en a rien à faire. Ma personne civile est beaucoup moins intéressante que le chanteur que je suis. Sur scène, j’ai besoin d’expirer ce que j’ai inspiré.

« Tu m’agaces » est une chanson sur ton fils, Nino, que tu chantes avec lui. Tu ne voulais pas qu’un de tes enfants soit jaloux ?

Ce n’est pas tout à fait ça. Je n’avais jamais écrit sur mes enfants. Je voulais faire un duo avec mon fils car c’est un chanteur incroyable. Cette chanson est une chanson d’amour ultime. Le summum de l’amour, c’est quand il devient viscéral et violent, dans le joli sens du terme.

Dans « Friandises », tu affirmes qu’il faut être un escroc en tragédie pour écrire des chansons d’amour magnifiques.

J’ai la malchance, dans mon métier, d’être hyper heureux en amour et comme tous les chanteurs de mon espèce, on aurait aimé écrire des « Ne me quitte pas ». A un moment donné, je me suis demandé pourquoi je n’arrivais pas à écrire ce genre de chanson. Je pense que c’est parce que je n’ai pas assez souffert en amour. En effet, je suis avec ma femme depuis que j’ai 18 ans et ça va très bien. Le bonheur, ce n’est pas vendeur. « Le bonheur rime avec ennui ».

Dans « Putain », tu évoques un type pas très beau que l’on ne remarque pas.

Il y a un thème assez récurrent dans mes chansons : la sélection naturelle. La beauté intérieure c’est gentil, mais le premier rapport que tu as avec quelqu’un, c’est avec son faciès. Tu vois la beauté intérieure quand la beauté extérieure te plait un minimum. C’est une injustice primaire qui me bouleverse. C’est intéressant de se mettre dans la peau de quelqu’un. C’est l’essence même de notre travail et de notre art.

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(Photo: Dominique Chauvin)

« Johnny Canaille », c’est la caricature des gens qui imitent Johnny Hallyday, Dick Rivers, Eddy Mitchell… tu as de l’empathie pour ces gens-là ou de la pitié ?

Aucune pitié. J’ai surtout de la sympathie. La sympathie c’est quand tu partages l’émotion de l’autre. Après, comme tous les jobs, il y en a qui font ça avec le cœur et d’autres par opportunisme. Ceux que j’ai croisés le faisaient avec le cœur. J’ai une admiration sans borne pour ces gens qui viennent juste par amour de la musique, pour faire danser les gens ou pour leur faire passer un bon moment. Le rôle d’un artiste c’est de faire oublier les problèmes aux gens le temps d’un concert. Le « Johnny Canaille » de ma chanson donne sa vie, qu’il soit dans un camping de Palavas-les-Flots ou au Zénith. Au Zénith, il ne ferait pas plus. C’est un mec amoureux de son métier et il fait du bien aux gens.

Dans « Issu », tu dis que les frontières n’ont aucune raison d’être.

Les frontières, les religions, les nationalités… Je m’engueule souvent avec des copains et avec mon fils parce que je suis issu d’une famille et d’une école un peu anarchiste, mais tout ceci me perturbe beaucoup. Je ne suis pas un chanteur engagé parce que je n’ai pas la prétention d’avoir le savoir et la connaissance pour donner mon avis sur tout. Mais ce qui me fait peur c’est le clanisme, alors je tente d’écrire des chansons évocatrices de cela.

« Mon ainsi soit-il » me fait penser à la chanson de Souchon, « Et si en plus y a personne ». Est-ce une chanson anti religion ?

Pas du tout anti. Si la religion fait du bien aux gens, grand bien leur fasse. Maintenant, que cela devienne des lois, je ne suis pas d’accord. Nous nous sommes battus pour séparer l’état et l’église, il serait bon que cela reprenne le dessus. Que l’on soit bien clair, ceci est valable quel que soit les religions. Il n’y en a pas de plus respectables que d’autres. Moi, je crois en l’Homme et en la nature. Je suis un athée convaincu. Si Dieu existe, j’espère que c’est léger et que ce n’est pas se fouetter avec des orties fraîches. Pour moi, tu es asservi dès que tu te mets à pratiquer, mais c’est juste mon point de vue.

« Mon ainsi soit-il » est la chanson la plus rock de l’album.

Musicalement, du coup, j’ai hésité à la mettre pour la cohérence de l’album.

Dans « La libre antenne », tu dénonces les radios qui naviguent « entre populisme et populaire »…

Je ne suis pas sûr que cela serve le média de mettre un micro au Café des Sports. Dans un café, tu peux contrargumenter. Donner la parole aux auditeurs, c’est risqué. Donner la parole sur l’Islam… ça fait plaisir à une frange de la population qui n’attend que ça pour nourrir sa haine. Il est où l’esprit Canal sur CNews ? Avant Canal, c’était de Caunes et Les Nuls, aujourd’hui c’est Éric Zemmour et Pascal Praud.

A qui t’adresses-tu dans « Nous nous attendions » ?

Peu importe. C’est peut-être au public, à une fille, aux copains ou à un chien. C’est très universel. Nous, quand on s’est vus la première fois dans ton bureau, ça a bien matché. C’est une espèce d’évidence. Quand on apprécie quelqu’un, humain ou animal, directement, c’est un moment magique et précieux.

"Quand tu rougis" en live. 

Dans « Quand tu rougis », tu parles de la femme que tu aimes.

Ce n’est pas sur ma femme qui s’appelle Julie et que j’aime de tout mon amour. Je m’appuie sur elle pour écrire des chansons et vivre ma vie. C’est mon socle, mais ce n’est pas une femme qui rougit forcément. Par contre, j’aime ça chez les gens. Je veux universaliser ça.

Quand tu écris des chansons, comment es-tu ?

Imbuvable. Quand tu écris, tu ne penses qu’a ta petite gueule et tu te regardes le nombril. Quand ma femme, une formidable institutrice, me parle de sa journée, j’ai honte, mais je l’écoute à moitié. Elle le sait très bien et me dit : « finis ta chanson, je t’expliquerai après ». Elle m’accepte comme ça.

Tu es quelqu’un qui doute ?

Le seul moment où je ne doute pas, c’est sur scène. Pendant une heure et demi, je ne doute pas. J’expose mes choix. Pour écrire une chanson, effectivement, il faut douter, poser des questions, sur les rapports avec les gens… la scène c’est ma vie. C’est là où je suis le plus fort du monde. Il n’y a pas plus fort que moi sur scène, j’en suis persuadé.

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Après l'interview le 4 mars 2021.

21 mai 2021

Katel : interview pour Mutants Merveilles

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(Photo : Muriel Thibault)

katel,mutants et merveilles,mandor,interviewJ’ai un profond respect pour Katel. Une artiste à part qui propose des albums hors du commun (au sens littéral du terme). Une musique à la fois accessible, mais qui emprunte souvent des chemins de traverse inédits. Ecouter Katel est une expérience.

Comme l’indique sa biographie : De Raides à la ville (2008), album tendu, rock dans l’âme mais déjà relevé un travail vocal central, à la plume très littéraire et au chant scandé, à Elégie (2016), pièce musicale et chorale écrite au piano tel un chant des morts qui appelle à la vie, en passant par le très hybride et pop Decorum (2010), rien ne se ressemble, tout surprend, mais tout se tient avec une force d’expression claire et radicale."

Dans son quatrième album, Mutants Merveilles, c’est le groove qui prime. Les rythmes brassent nombre d’influences allant du trip-hop hypnotique à la pop sixties sautillante. « Une première face accueillante et fluide, et puis une face plus trouble, une face d’ombre aux constructions déstructurées » précise le site de France Bleu. Comme chantait Balavoine, « face amour, face amère ».

Voici donc ma seconde mandorisation (la première, très originale elle aussi, est là) de Katel. Rendez-vous est pris dans son studio « Mutterville », le 6 mai dernier.

Son site internet.

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter Mutants et Merveilles.

Mini biographie officielle :

Artiste et figure à part de la scène Française, Katel explore sur chaque album de nouvelles formes esthétiques autant audacieuses qu'accessibles. Mais elle est également une des rares productrices femme en France, dans son propre Studio Mutterville monté à Paris en 2019. Elle y réalise des albums aussi différents que ceux de Franky Gogo, Superbravo ou Maissiat, et écrit aussi de la musique instrumentale à destination de podcasts. En 2018 elle fonde le label FRACA !!! avec deux autres artistes, Robi et Emilie Marsh, et monte ses éditions Rospiko publishing. Par ailleurs, Katel défend la place des femmes dans la musique en s'engageant dans des programmes de mentorat comme Mewem, en intégrant la nouvelle commission à l'Egalité Femme-Hommes de la Sacem, ou encore en donnant des conférences et ateliers pour que les jeunes femmes puissent plus facilement se référer à des modèles. Enfin elle s'engage en tant que militante des droits LGBTQIA+.

L’album (argumentaire officielle) :katel,mutants et merveilles,mandor,interview

Mutants Merveilles. Ce que le titre promet, l'album l’offre. Ce nouvel album est une ode à la liberté et Katel en est plus que jamais l’héroïne, montrant une fois de plus avec évidence sa maîtrise du songwriting. De ballades déchirantes en tubes addictifs, les 11 chansons du disque proposent un voyage haletant et sans arrêt en deux parties, comme autant de facettes magiques de l’âme. L’immédiateté de ce que l’on ressent vient assurément du groove, pièce centrale de l’album et autour duquel s’articulent les titres, quel que soit leur pédigrée, calme ou enragé, joyeux ou sombre. Le groove donc, mis à l’honneur et dont les productions toujours visionnaires de Katel nous font tomber amoureux, danser et faire le grand écart tant espéré, entre Kate Bush et Steve Reich, entre France Gall et Prince. Les textes nous montrent une fois de plus que Katel est une des grandes poétesses du moment, libre de ton, radicale de forme, et qui toujours affirme son appartenance au monde qui l’entoure. Les mutants, les merveilles du disque sont des personnages qui s’incarnent, vivent et aiment, qui interrogent et se rêvent dans un monde juste, fort, un monde nouveau, à créer ensemble. Mutants Merveilles. Ou l’art de se laisser emporter par le rythme premier, le souffle, puis la danse, enfin les mots. Les 11 chansons que vous allez écouter s’adressent à celles et ceux qui, le cœur grand ouvert, arpentent le monde en quête des autres. Un album pop par excellence, qui s'écoute sans fin.

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katel,mutants et merveilles,mandor,interviewInterview :

Dès ton premier EP 8 titres, Raide à la ville, tu as fait ce que tu as voulu artistiquement.

Dès le départ, c’était mon positionnement. Il fallait que l’indicateur artistique soit suffisamment marqué pour que l’on me laisse toute ma liberté créatrice.

Cet EP semblait rock, mais déjà, il y avait des musiques peu communes.

Si on écoute attentivement Raide à la ville, à part deux titres très rock, le reste est joué à la guitare acoustique, très déstructurée et retravaillée. Il y avait beaucoup de travail sur les effets et déjà plein de voix.

Ce qui est ta marque de fabrique.

Tout était déjà en moi, même si ce travail de voix, je l’ai vraiment mis en avant dans mon précédent disque, Elégie. Vraiment, avec Raide la ville, je sentais que je partais dans cette direction. Déjà il y avait des chœurs bizarres, des dissonances. Ce n’étaient pas des chansons brutes.

Clip réalisé par Clifto Cream.

"Entre légèreté façon sixties et manifeste queer en colère contre le « vieux monde tout mort » qui « continue à se faire plaisir », Rosechou a tout pour devenir un hymne irrésistiblement dansant. « Dans toutes mes chansons depuis le début, ce qui traverse c'est la question de savoir comment rester en mouvement dans un monde, une vie, qui imposent en permanence un discours normatif. Tout est fait pour nous fixer quelque part. La résistance c'est la fluidité, le mouvement. « Rosechou » est une figure solaire, un corps qui résiste, un corps qui danse, et qui oppose à tous les discours de conservatisme et de peur une joie militante et salutaire. Ici on chante à tue-tête la fin du patriarcat et on raille l'indifférence totale de celui-ci par rapport au monde qui change. Car oui, décidément, « On veut tout autre chose ! »"

Les mots que tu prononces doivent-ils se fondre dans la résonnance des instruments ?

J’adore chanter comme un instrument. J’essaie d’écouter les paroles qu’il y a dans la musique. Dans « En chasse » par exemple, c’était évident qu’il y avait une violence dans cette déstructuration, que c’était un moment de malaise et d’insécurité.

L’harmonie, les mélodies, l’aspect vocal, c'est vraiment la patte Katel.

Quand on a une esthétique harmonique, mélodique et une voix, on peut se permettre de jouer avec les formes. C’est tout l’intérêt de la pop. S’amuser avec les formes et les styles comme on le souhaite.

Mutants Merveilles est en deux parties. La première, très accessible, et la deuxième (les trois avant derniers titres, « Géographie », « En chasse » et « Jamais d’œil »), un peu plus expérimentale.

Tout me vient de manière très spontanée. Je vais me réveiller un matin avec la rythmique de « En chasse » qui est complètement déstructurée. C’est à partir de ça que je vais construire le titre et avoir quelque chose à dire. Mais attention, une chanson comme « Ni mal d’amour », qui a l’air d'être une simple chanson pop, quelque part, mélodiquement et harmoniquement, elle est plus barrée et singulière que « Géographie ». C’est juste qu’il y a des formes et un instrumentarium qui paraissent plus familiers.

Filmé en résidence au Forum Léo Ferré et monté par Oursicate.

Katel : Chant, Casio. Claire Joseph: Claviers. Skye: Drums + basse drum. Christophe Rodomisto: guitare.

""Sauf qu'on l'arrête" est le titre qui ouvre Mutants Merveilles. Je l'ai écrit il y a un an pile, quand tous les corps qui depuis des mois descendaient dans la rue pour crier leur désespoir et recevaient pour toute réponse la violence de la police se sont soudain tous retrouvés enfermés . Un élan de solidarité impératif qui a semblé couper court à toutes les autres luttes. Mais ces "coups perdus" ces "gestes maladroits" qui ont mutilé, on ne les oublie pas, pas plus que "la langue dans le bois" de ceux qui donnent les ordres puis se défendent d'en être responsable. Les croyances les plus obscures, jusqu'au retour de la Terre plate sont en marche. Une certaine marche du monde qui triomphera "Sauf qu'on l'arrête". Dans un son trip hop et un groove bien tendu, ici en live."

La musique se rapproche-t-elle des mathématiques ?

Il y a des formes d’approches de la musique qui sont mathématiques. Moi, je me considère plus comme une architecte de la musique. Je la conçois dans un espace. J’aime construire des figures impossibles et architecturales.

Tu as un rapport ludique avec la musique ?

Oui, et je crois que ça s’entend particulièrement dans Mutants Merveilles. Cet album a été conçu de façon très rapide et ramassée dans son écriture. Je me suis beaucoup amusée en effet.

En studio, te demandes-tu si ta musique sera assez accessible aux gens qui l’écoutent ?

On ne peut pas évacuer cette question parce qu’à partir du moment où on rentre dans le processus de produire un album, de l’envoyer, on est forcément turlupiné par la réception. J’essaie pourtant de me détacher le plus possible de ce genre de pensée. Par contre, la réception du public est importante, alors je crains toujours que ma démarche ne soit pas comprise. Plus je fais des albums plus j’espère que l’on va saisir que je sais ce que je fais dans mon « œuvre » globale.

 Julie Gasnier : Réalisation clip, dessins, encres, conception fresque. Zoé Véricel: After Effect.

« Je t'aime déjà » est à la fois une chanson de rencontre et de rupture amoureuse. Une chanson qui parle de ce moment où l'on quitte un monde pour entrer dans un nouveau. Ce moment où un sentiment très fort arrive, sentiment pour lequel on n’est pas encore tout à fait prêt. C'est aussi un portrait de l'Amour au sens large : quand nous n'avons qu'un seul mot pour nommer tant de réalités différentes, les Grecs, eux, en ont huit. Chaque couplet de « Je t'aime déjà » traverse une ou deux de ces huit définitions : Mania, ou l'amour obsessionnel, Storge ou l'amour familial, Eros ou l'amour érotique, Pragma ou l'amour durable, Philia ou l'amour affectueux, amical, dans le même couplet que Philautia ou l'amour de soi. Puis sur le pont en Créole, Agape, ou l’amour désintéressé, spirituel, qui est ici la sublimation par le chant comme possible transformation de la joie et de la douleur personnelles en quelque chose de plus grand. Et enfin, sur le dernier couplet, en note d'espoir, Ludus, ou l'amour espiègle. L'amour du jeu, qui appartient aux premiers émois et ne demande qu'à durer tant que la légèreté, la vraie, la profonde légèreté, continue de s'inviter dans le rapport amoureux. Si le texte traverse ces visions de l'amour dans une histoire intime, les voix mêlées de Katel et d'Oriane Lacaille, qui chante aussi le pont en Créole, lui donnent une résonance universelle et intemporelle. Sa forme atonale et son rythme imperturbable pourraient appartenir à tous les folks ou aux musiques premières, tout comme les instruments qui donnent au titre sa couleur : le Kayanm d'Oriane, grand shaker plat réunionnais typique du Maloya, ou le Cigar Box de JereM, instrument fabriqué à la main partout dans le monde en utilisant un bidon, des cordes et un résonateur. Le clip réalisé par Julie Gasnier a été pensé comme une fresque constituée de ses encres et de ses dessins, une timeline qui avance au rythme cyclique de la chanson. Les esthétiques de son univers rejoignent la richesse des différentes définitions de l’amour. Multiples, évolutives, elles sont reliées entre elles par un motif de cœurs, symbole de la trame amoureuse, et par le leitmotiv du chat errant, figure libre qui semble poser sur chaque scène un regard interrogateur.

Ce qui est certain, c’est que tu ne fais jamais le même album, ni ne creuse le même sillon.

J’ai besoin d’être en danger, de me retrouver dans une situation inconnue, ainsi, ça excite mon cerveau et ma créativité. Ceci est valable pour la musique, mais aussi pour les textes. D’album en album, je n’ai pas la même façon d’aborder la plastique de la langue. C’est relié à ce que je suis dans la vie et les évènements que je traverse.

Quelle est ta démarche dans la création?

Elle est de continuer à vivre dans une forme d’étonnement et de le provoquer aux autres. Je me rends dans un état de réception maximale à ce qui peut me traverser. Je cherche à agrandir mon espace mental.

Ce disque sera facile à jouer en concert ?

Il est déjà monté sur scène avec une équipe. J’ai la chance d’avoir des super musiciennes et musiciens. Il y a Skye à la batterie, au chant et aux claviers, Claire Joseph aux claviers et au chant, Christophe Rodomisto à la guitare et moi à la basse.

Ce que tu fais est parfois free jazz.

J’en ai beaucoup écouté. Dans certains arrangements de l’album, j’ai demandé des choses dissonantes.

katel,mutants et merveilles,mandor,interview

katel,mutants et merveilles,mandor,interviewTu reprends « Attends ou va-t’en », initialement interprété par France Gall, à la voix et au vibraphone. Pourquoi ?

Ce texte est incroyable. C’est une chanson de Gainsbourg très féministe. C’est l'histoire d'une femme qui borde son histoire d’amour selon ses propres envies. C’est fort.

Tu aimes la variété ?

C’est ce que les français font le mieux. Dans ce domaine, ils sont très créatifs. Je ne suis pas du tout fan de ce qu’on appelait « la nouvelle chanson française », à l’accompagnement très épuré. Ce que j’aime, c’est la recherche sonore. En fait, ce que j’appelle variété, c’est de la pop. C'est ce que font Manset, Bashung, Balavoine et aussi Berger, dont je suis une grande fan.

Il y a très peu de femmes réalisatrices.

A part Edith Fambuena, Bénédicte Schmitt et moi, c’est le désert. Je pense que les choses vont évoluer, grâce aux programmes de mentorat comme Mewem (pour en savoir plus, c'est là), que j’ai rejoint récemment. On est enfin sorti de ce phénomène qu’on appelait la Queen Bee.

C’est quoi la Queen Be ?

A partir du moment où une femme atteint une place, elle ferme la porte derrière elle.

Le contraire de toi.

Oui. Dès que j’apprends quelque chose de nouveau, j’ai envie de le partager afin que tout le monde en profite. Je crois que c’est la peur qui fait que l’on ne partage pas. La peur d’être destitué de la petite place que l’on a ou de la marche que l’on a su grimper. Moi, je pars du principe que c’est tant mieux si quelqu’un est meilleur que moi. L’art est là pour enrichir le monde de voies différentes.

Tu n’arrêtes jamais. Tu produis et réalises d’autres artistes, tu fais des musiques et des génériques de podcasts…

J’ai toujours du boulot, mais c’est très chronophage. En ce moment, à 46 ans, j’ai envie de faire des albums pour moi plus souvent. Je sors un album tous les cinq ou six ans, mais ça ne me suffit plus. J’ai vraiment envie de changer de rythme.

En tout cas, je sais que tu n’es pas prête à faire des choses que tu n’aimes pas pour l’argent ou pour la notoriété.

Non, je suis contente de mon sort. Je ne suis pas connue du grand public, mais j’ai la reconnaissance du métier. Ce que j’ai, je l’ai eu sans faire de concessions. Mais, je te le répète, là, j’ai envie d’avoir plus de temps et de moments de vide. J’en manque vraiment.

Comment va FRACA !!!, le label que tu diriges avec Emilie Marsh et Robi ?

C’est compliqué de tenir un label comme celui-ci après la période que l'on vient de traverser. Il faudrait qu’il y ait beaucoup de médiatisations, beaucoup de passages à la radio pour récupérer des droits voisins et que le label soit viable. Ce n’est pas le cas aussi par les choix artistiques que nous avons fait (qui ne sont pas « mainstream »). Nous existons toujours et nous tenons la barre (sourire).

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Après l'interview au studio Mutterville, le 6 mai 2021.

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19 mai 2021

Frédéric Zeitoun : interview pour J'aimerais

frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandor

(Photos : Bruno Tocaben)

frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandorDeux ans après Duos en solitaire, Frédéric Zeitoun présente J’aimerais. Treize nouvelles chansons (réalisées et arrangées par Gérard Capaldi). Des instants de vie, des textes qui lui tiennent à cœur mis en musique par des talents et amis tels Yves Duteil, Michel Fugain, Gérard Capaldi, Erik Berchot, Jean Claude Ghrenassia, Gérard Salmieri, Marc Berthoumieux, Johan Czerneski

Sait-on que Frédéric Zeitoun (déjà mandorisé ici en 2019 et là en 2018), est un grand parolier ? Il a écrit des textes magnifiques pour notamment Richard DewitteEnrico MaciasCarlosMichelle TorrHugues AufrayCharles DumontLorieFrédéric FrançoisSmaïnLena KaAudrey Sara, Antoine, Annie Cordy, Louis Bertignac, Daniel Levy, Mister Mat et Laurent Gerra. En écoutant ce nouvel album, on rit, on pleure, on est sacrément touché par cette plume à la fois sensible, taquine et souvent subversive. L’air de ne pas y toucher, l’auteur dit beaucoup de notre société, de l’état du monde et du genre humain en général. Evidemment, il chante aussi l’amour… qu’il fait rimer parfois avec humour. Zeitoun n’est pas un donneur de leçon, c’est un donneur de bonheur.

Avant son passage chez Michel Drucker ce dimanche 23 mai, Frédéric Zeitoun est ici pour évoquer ce nouveau disque... mais pas seulement. C'était le 22 mars dernier, dans l'antre où l'artiste travaille.

Serge Lama a écrit ce mot à Frédéric Zeitoun pour annoncer l’album :frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandor

« Merveilleuses chansons Frédéric, tu y développes ton univers faussement gai avec maestria. Avec la joie des fêtes juives dans "J’aime tout le monde". Tu dis des choses tellement vraies. Dans ce monde de juges, Coluche, Brassens et le très regretté Desproges, tous seraient bannis. Ce dernier peut-être en tête pour cet humour décalé mais sans vulgarité. Et toi, ton style d’écriture, d’écrivain de chansons que Nougaro se flattait d’être - une bonhommie qui cache ton mal de vivre, mais aussi cette joie nécessaire. Donnez-nous s’il vous plaît notre rire quotidien. Bref j’ai plus qu’aimé. Ton antique Lama. »

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(Photos : Bruno Tocaben)

frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandorInterview :

Je suis d’accord avec Serge Lama, ton album est faussement gai.

Je me suis senti complètement compris quand j’ai lu ce mot. Serge Lama, c’est un des derniers des mohicans. Quand mon éditeur, Gérard Davoust, lui a donné mon disque, je ne peux pas te dire que je n’avais pas peur de son retour. Lama, c’est un maître qui a écrit et interprété tellement de chef-d’œuvres. Et quand il dit que mes textes sont faussement gais, il sait de quoi il parle. C’est un artiste qui a le rire aussi fort que ses blessures sont profondes. Vraiment, j’ai apprécié qu’il comprenne que sous mon nez rouge, il y a des choses moins joyeuses.

Ton album fait du bien. On traverse toutes les émotions. Tu te rends compte du pouvoir d’une chanson ?

Par rapport à des gens qui sauvent des vies à longueur de journée, ce n’est rien.

Je ne suis tellement pas d’accord. Une chanson peut sauver des âmes.

On ne peut pas comparer ce qui n’est pas comparable. Dans le meilleur des cas, nous sommes des décorateurs de vie, et eux, ce sont des sauveurs de vie. Bien sûr, je suis ravi de faire des chansons et je ne vais pas bouder mon plaisir quand elles font du bien à des gens.

Depuis que je te connais, tu as toujours été humble par rapport à ton activité d’auteur de chansons.frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandor Comme si tu te détachais de ton talent que je trouve énorme. Par exemple, tu as écrit tout le dernier album de Frédéric François, La liberté d'aimer, et il est devenu numéro un des ventes la première semaine. Ce n’est quand même pas rien. Pourquoi ce recul ?

J’ai un autre ami qui fait ça. Un jour, je l’appelle pour lui dire que j’ai rarement lu une biographie qui m’apprenait autant sur un artiste, en l’occurrence, dans le cas présent, sur Daniel Balavoine. Il m’a dit : « oui, merci c’est sympa », très gêné. Avec cet ami, on se ressemble là-dessus. Ce n’est pas une posture. La fausse modestie me casse les couilles. On a juste vécu des trucs pas toujours simples dans la vie, alors, nous savons remettre les choses à leur place.

frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandorIl y a des artistes qui t’ont aidé à traverser ta vie ?

Je te réponds direct. En 1977, l’écrivain Patrick Segal a sorti L’homme qui marchait avec la tête. Je précise pour les gens qui ne le savent pas, je suis en fauteuil roulant. Quand j’avais 20 ans, mes parents ne voulaient pas que je parte seul aux Etats-Unis. Parce que j’avais lu ce récit, j’ai montré à ma mère la couverture et je lui ai dit : « Tu vois, lui, il l’a fait. Donc, moi, maintenant, je vais pouvoir le faire. » Ce livre est devenu mon livre de chevet et aujourd’hui, Patrick et moi sommes devenus vraiment potes. Il y a deux ans, il s’est fait hospitaliser. Il m’a dit : « En ce moment, il y a une chanson de toi qui me fait du bien et que j’écoute en boucle c’est « J’ai appris ». Ça m’a ému aux larmes. Et rassurez-vous, il va bien.

Tu m’as raconté un jour que Frédéric François aussi t’a aidé à vivre.frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandor 

Je sais que ça peut faire rire, mais quand j’entendais Frédéric François à la radio à 6 ans, je me disais qu’un jour, je serai lui. J’écrirai pour lui ou je serai dans son entourage. Je connaissais ses chansons par cœur et j’avais son poster dans ma chambre. Ça m’a passé (rires). Je me suis ensuite intéressé à la pop music, au rock’n roll et à la chanson française « classique ». Frédéric incarnait une forme de réussite malgré tout. Lui et moi venions de familles plutôt modestes. Quand je l’écoutais, je me disais qu’il y avait un soleil au bout du tunnel. Aujourd’hui, je bosse avec lui et nous sommes vraiment amis. C’est un mec que j’adore.

frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandorEt Aznavour ?

Ses mots aussi m’ont aidé à vivre, tu as raison. Le peu de fois où je l’ai rencontré grâce à Gérard Davoust, c’était pour moi des moments exceptionnels. On a fait deux chansons ensemble et il en chante une avec moi dans mon disque de duos. Rien que pour ça, le chemin vaut le coup.

Tu viens d’évoquer ton éditeur, Gérard Davoust. Un immense professionnel pour lequel tu as d’ailleurs dédié ta chanson « La vie sur son visage ».

J’aime cet homme. Je ne parle pas uniquement de l’éditeur, mais de l’homme. Dans la chanson je dis quefrédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandor je n’envisage pas un jour sans lui parler. Gérard, pour moi, c’est un tonton. C’est aussi un papa de métier.

A chaque fois que je viens te voir en concert, il est toujours là. (Photo : Avec Frédéric Zeitoun et Gérard Davoust aux Francofolies de la Rochelle).

Quand il signe des artistes, quand il aime les gens, c’est sans condition. Il fait la même chose avec Linda Lemay et avec tous les autres artistes dont il s’occupe. Il n’y en a plus beaucoup des comme ça dans le métier. Pour moi, ce monsieur est un vrai cadeau de la vie.

Revenons à ton disque. Je trouve que « La chanson sans chanteur » est une excellente idée.

C’est la pauvrette. Elle est dans un tiroir, un peu aigrie. Elle est jalouse des autres chansons qui ont été choisies.

Le premier single de l'album J'aimerais, "J'aime tout le monde" en version live avec Claire Salesse, Gérard Salmieri, Marc Berthoumieux, Fred Damon au studio Hauts de Gammes.

Tu as écrit une chanson pour ton fils : « Apprends à désobéir ». Je trouve qu’elle est subversive. En gros tu dis : « Mon fils, je ne dois pas te dire des choses, mais je te les dis. »

A 13 ans, je commençais à me dire que mon fils, Simon, devrait apprendre à ne pas être sage. Quand il a entendu la chanson, je lui ai tout de même précisé qu’il ne fallait pas tout prendre au premier degré (rires).

« Tant que tu es là » explique que malgré les emmerdes dans la vie, tant que les gens qu’on aime sont là, il faut relativiser.

C’est tout à fait ça. Quand tu te lèves le matin, tu penses à tes soucis financiers, de boulot, tes blessures d’enfance, tu te dis que tant que ta femme et ton fils sont là, ça va. Le reste devient broutille de la vie.

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(Photos : Bruno Tocaben)

Il y aussi « Rire de tout ». Tu déplores le fait qu’on ne peut plus rire de tout.

Je trouve ça très malheureux. Aujourd’hui, les Desproges, Coluche et autres les Nuls n’auraient plus le droit de citer. À l’ère du politiquement correct et du consensuel hypocrite, c’est une chanson hommage à ces chers disparus que sont l’humour iconoclaste et l’impertinence assumée.

Au fond, pourquoi écris-tu et chantes-tu ?

Parce que c’est mon oxygène. C’est comme si tu me demandais pourquoi je continue à vivre.

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Pendant l'interview...

Changeons de sujet. Tu écris un livre sur ta vie et de ton expérience quant à la place du handicap dans la société.

Ce ne sera pas un livre politiquement correct. On vit quand même dans un pays qui est très en retard par rapport aux personnes en position de handicap. Ici, la vie et la société dans son inadaptation et son inaccessibilité me rappellent que je suis dans un fauteuil roulant. Il y a des pays comme le Canada ou les Etats-Unis où je l’oublie. Tout est accessible.

Je te sens en colère.

Parce qu’il y a des choses scandaleuses qui se sont passées qui nous fait ressentir beaucoup de mépris. J’ai quelques amis en fauteuil qui ne sortent pas parce qu’ils ont peur de se retrouver dans une position d’être mis en face de leur handicap. Ce que je ne supporte pas, c’est quand on demande aux gens d’avoir les mêmes devoirs, mais qu’on n’a pas les mêmes droits. Il y aura beaucoup à dire, mais je le ferai dans ce livre.

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Après l'interview, le 22 mars 2021.

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30 avril 2021

MontparnassE: Interview pour La vie Revolver

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montparnasse,a vie revolver,interview,mandorIl y a des artistes talentueux qui sont reconnus à leur juste valeur. Et il y a ceux qui n’ont pas moins de talent, mais que l’on ne connait pas… ou peu. Et c’est injuste. MontparnassE fait partie de cette deuxième catégorie. Incompréhensible. Musique et mélodies d’une redoutable efficacité et textes souchoniens. Alors, que manque-t-il à Philippe MontparnassE ? Je n’en sais rien. Ce sont les mystères de la notoriété. Nous avons pourtant affaire-là à un auteur compositeur interprète qui sait y faire. Le quatrième album de MontparnassE, La vie revolver, a franchement  de quoi épater la foule. En tout cas, moi, il m’épate.

Voici donc la deuxième mandorisation du bonhomme (la première est là), en espérant que vous aurez la curiosité de jeter une oreille attentive à l’œuvre de ce chanteur en état de marche. C'était le 14 avril dans les locaux de Music Media Consulting.

Son site officiel.

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter l’album.

Biographie officielle (mais écourtée) :montparnasse,a vie revolver,interview,mandor

C’est en 2007 que Jean-Patrick Capdevielle produit les premiers titres de Philippe Deyrieu, un voisin autodidacte, qui se produira désormais sous le nom d’emprunt de MontparnassE, en hommage au quartier de leur rencontre. Philippe joue beaucoup sur scène et rôde déjà les chansons qui constitueront son premier album : « Anachronique » réalisé par Ken Ploquin (Bashung, Daho, Hugh Coltman). Les titres « M’enfermer dehors » et le duo avec Sylvie Hoarau (Brigitte) « Ce n’sont pas des anges » connaitront de prometteurs succès d’estime. MontparnassE emmène cet album aux 4 coins de la France et bien au-delà, pour enfin s’arrêter à Londres où démarre la production de son second album, Studio d’Eux. C’est à Abbey Road que ce 2ème opus prendra racine, réalisé par Chris Bolster (Coldplay, Paul McCartney, Oasis). De retour d’Angleterre, il répond à l’invitation du célèbre canapé rouge de Michel Drucker à l’occasion de l’anniversaire de Jean-Paul Belmondo. Ce dernier sera ému de l’hommage que lui rend Philippe en lui chantant sa chanson fraichement enregistrée : « Quand j’étais Jean-Paul Belmondo ». En 2013 MontparnassE signe la BO du film « Le Cœur des Hommes 3 » de Marc Esposito et démarre une tournée d’où sera tiré l’album : Détours Live. L’unique album live de l’artiste à ce jour, et considéré par bon nombre d’observateurs comme l’un des tous meilleurs ‘one shot’ des productions de l’année 2014.

3 ans plus tard sort le très remarqué 3ème album studio intitulé : (des) Couleurs manifestes, source d’illustres rencontres…Avec Cali d’abord, avec qui il co-signe et chante en duo l’émouvant « Ecoute moi jusqu’au bout ». Rencontre avec l’immense Bernard Lavilliers lors d’un « Grand studio RTL » où le poète, bienveillant, lui confiera les clefs d’une de ses premières parties. Rencontre, enfin, avec la poésie de son enfance puisqu’en clôture de l’album, Philippe reprend avec beaucoup de modernité et d’humilité le titre « Ma France » de Jean Ferrat. C’est Vincent Perrot, architecte de ces évolutions, qui avait admirablement réalisé et arrangé « (des) Couleurs manifestes, qui est à nouveau le complice de Philippe pour ce nouvel opus intitulé La vie revolverPhilippe veut aller de l’avant, positiver, crier au monde cette urgence de vivre ce qu’on a à vivre, ici et maintenant sur un air qui donne envie de danser d’oublier et de profiter… Loin de la « branchitude » ambiante, il creuse son sillon en affirmant son style, en se souciant de faire évoluer sa musique au grès des sujets abordés, quitte à flirter avec différents environnements d’un morceau à un autre.

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montparnasse,a vie revolver,interview,mandorInterview :

La vie est-elle si dure que tu as décidé d’intituler ton disque La vie revolver ?

Ce disque est un peu plus « down » que les trois précédents, en effet. Toutes les chansons de cet album sont empreintes de nostalgie et de mélancolie. C’est la chanson « La vie revolver » qui a donné son nom à l’album parce que j’ai estimé que ça représentait bien l’époque que nous vivons. Même si j’écris des textes avec de l’espoir, on est malheureusement toujours rattrapé par la réalité des choses. On est obligé de constater que la vie est une roulette russe. Aujourd’hui tout va bien et demain, on ne sait pas ce qui va se passer… voire dans l’heure d’après. Rien n’est figé. La vie revolver, c’est un sens générique pour expliquer tout ça.

Pour en revenir à ce titre « La vie revolver », tu nous proposes une musique tendance western à la Ennio Morricone.

C’était complètement voulu et le maestro était encore en vie quand j’ai voulu faire ça. Pour être clair, « La vie revolver » est née des gilets jaunes. Je voyais de manière très perceptible le mal-être de certaines personnes, j’ai donc imaginé l’histoire d’un couple qui n’était plus en phase avec la société et qui a décidé à un moment de rentrer en conflit avec elle. Il y a un passage à l’acte fort qui est traduit par ces notes de musique Morriconiennes. Jeanne Rochette  y chante dans cette chanson de manière lyrique et les contributeurs de mon album font les choristes.

Clip de "Aime la vie".

La chanson « Je n’partirai jamais » m’a presque fait pleurer.

Sur les trois précédents albums, il y avait une chanson par enfant. Je ne savais pas comment boucler la boucle. Au moment où mon grand m’a annoncé qu’il allait quitter la maison, ma fille, la petite dernière, a voulu me rassurer et m’a dit : « Moi, papa, je ne partirai jamais ! » Enfin mon autre fils, celui du milieu, m’a dit la même chose, tout en sachant que c’était faux. Bref, je me retrouve à un carrefour unique de ma vie. J’ai ressenti le besoin d’écrire une chanson avec la participation de mes trois enfants pour boucler la boucle. J’ai trouvé que leur faire dire eux-mêmes ces phrases-là aurait un impact beaucoup plus fort.

Chacune de tes chansons a des atmosphères différentes.

Je pars du principe que comme je  n’ai pas de maison de disque, je suis très libre. J’ai la totale liberté de faire les chansons que je veux avec les ambiances que je souhaite. Je ne veux pas faire le même disque à chaque fois. Sur deux-trois chansons, je me suis amusé à m’aventurer sur des terres inconnues.

Clip de "Sait-elle que c'est elle" en duo avec Ana Girardot.

« Sait-elle que c’est elle » est un duo avec Ana Girardot.

Pour moi, c’est une chanson qui devait être chantée par une comédienne. Il fallait qu’elle ne soit pas sur-interprétée. Je voulais une sensibilité réelle. J’aimais beaucoup le jeu de cette fille que je considérais comme une des plus prometteuses du cinéma français. Je ne savais pas si elle savait chanter, mais je lui ai fait cette proposition au culot. Elle a mis un peu de temps à répondre, mais un jour elle m’a écrit qu’elle avait été très touchée par le texte, qu’elle n’avait jamais chanté, mais qu’elle adorerait essayer. Elle a décidé que l’on se voit très vite. Au bout d’un quart d’heure on a décidé de se revoir en studio. Dès ses premières phrases, j’ai compris que c’était exactement ce que je voulais.

Clip officiel de "Il y aura". 

Cali participe de nouveau à ton disque. Mais pas dans un duo. Il a écrit « Il y aura » et il en a fait les chœurs.

Cali, c’est la famille maintenant. Il est « invitant ». Quand tu as travaillé et fait de la scène avec lui, tu as envie de récidiver. Il dégage la même impression. Un jour, il m’a dit : « Si tu as besoin d’un texte,  j’en suis. » Je voulais une chanson  très avenante, avec une sorte d’élan. Il a complètement répondu à mon attente. Quand j’interprète cette chanson, j’ai l’impression de répandre la bonne parole du bonheur simple.

Ton nouveau single, c’est « Touriste ».  Une chanson un peu critique sur les touristes.

C’est un peu moi, c’est un peu toi, c’est complètement nous. On peut tous se retrouver dans cette chanson. Quand on est dans un pays qui n’est pas le sien, on est maladroit, égoïste, un peu à fleur de peau, on se sent presque plus fort que les habitants… Cette chanson m’est venue quand j’étais en Egypte en voyage avec ma femme et mon père. A un moment, j’étais au musée du Caire et une personne n’arrêtait pas de me passer devant, me bousculer pour faire des photos sans vraiment regarder les trésors proposés. Je retrouvais cette personne dans chaque pièce avec le même comportement. A un moment, je suis sorti et j’ai écrit le refrain et j’ai fredonné la mélodie dans mon dictaphone. Je pense que nous sommes toujours le touriste de quelqu’un.

Clip officiel de "Touriste".

Dans « La belle route », tu rends un hommage discret à Alain Souchon.

J’exprime mon admiration pour lui. Comme mon nom ne l’indique pas, je suis souvent à Montparnasse pour plein de raisons. C’est un quartier que j’aime beaucoup, les bars que je fréquente sont là-bas. J’ai une vraie vie dans ce quartier. Il m’est arrivé cinquante fois de voir Souchon s’y balader. Je me suis permis de lui parler une fois ou deux pour lui dire bonjour. Il est toujours avec une casquette et des lunettes noires. Il croit que l’on ne le reconnait pas. Moi, c’est comme ça que je le repère de loin (rires). J’adore le voir évoluer dans son périmètre. Cette chanson raconte le regard que j’ai sur les gens qui le regardent. Ce n’est jamais qu’un citoyen dans son quartier… certes, un citoyen pas tout à fait comme les autres.

Curieusement, on n’entend pas d’influences de Souchon dans tes disques, je trouve.

J’ai plutôt écouté de la musique anglo-saxonne dans ma vie, même si Souchon est mon auteur français préféré. Il y avait le carré magique au football : Tigana, Giresse, Fernandez, Platini. Moi j’avais le carré magique : Renaud, Goldman, Cabrel, Souchon.

Dans « Si tu restais », tu dis que tu te montres plus fort et sûr de toi que tu ne l’es. C’est vrai ?

Bien sûr. Je chante et j’écris pour ça. Enfant, j’étais extrêmement timide. La musique m’a aidé à passer des caps, à me comporter autrement en public, à savoir prendre la parole… Sur scène, il faut toujours avoir l’air sûr de soi, mais en fait, il y a beaucoup de failles en moi. Ce disque, comme les autres, raconte mes failles.

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Pendant l'interview...

Ecrire et chanter t’aide à supporter la vie ?

C’est l’essence même de la vie d’artiste. On porte un masque derrière lequel on ose se comporter différemment et dire des choses  parfois enfouies. Je ne sais pas comment je me serais dépatouillé de ma vie sans ce moyen pour exprimer mes mots/maux. 

Ce qui m’impressionne chez toi, c’est ton sens de la mélodie.

Merci. Ça me touche. Ca tu le gardes dans ton article, hein ? (rires).

Dans chaque album, tu as des chansons tubesques comme « Au presque parfait » et « Si tu restais », un titre très Coldplayien.

C’est le reflet de ce que j’écoute, de ce que j’aime. Ce sont des chansons de scène. J’ai hâte de pouvoir les jouer devant un public.

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Après l'interview, le 14 avril 2021.

Bonus :

Concert enregistré au Réacteur le 22 janvier 2021 à l'occasion de la sortie du nouvel album de MontparnassE, avec la participation de Jeanne Rochette, Natacha Régnier et Cali. Réalisation: Ulysse Thevenon.

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23 avril 2021

Clio: interview pour L'amour hélas

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(Photos : Mélanie Elbaz)

clio,l'amour hélas,interview,mandorClio est de Besançon. Elle a beaucoup écouté Alain Souchon et Barbara, puis plus tard Vincent Delerm et Alex Beaupain. On le savait depuis son premier album éponyme en 2016 (mandorisation ici à cette occasion), et Déjà Venise l’avait confirmé en 2019 : Clio dessine une carte du Tendre contemporaine et post-romantique à la fois (dixit Bertrand Dicale).

Ses complices Florian Monchatre, Augustin Parsy et Paul Roman ont arrangé les dix nouvelles chansons de l’album L’amour hélas, avec des claviers vintage, des nappes faussement rêveuses. Et puis il y a le miracle de "L’Appartement", chanson qu’elle rêvait en duo, et pour laquelle a craqué Iggy Pop. On en reparle plus bas avec elle.

Le 15 avril dernier, de passage à Paris, nous avons devisé sur ce troisième album.

Son site officiel.

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter le disque.

Biographie officielle par Betrand Dicale (extraits) :clio,l'amour hélas,interview,mandor

Navrée et mutine à la fois, Clio a quelque chose d’une Barbara rewritée par Marguerite Duras ou d’une Lio revue par Nick Cave. La ville est endormie, le mec n’a rien compris, l’automne dure toute l’année et elle prend des notes sur un ton calme et cinglant, qu’elle dépose sur la houle de claviers et de boîtes à rythmes flegmatiques. 

L’Amour hélas, le troisième album de Clio, parle de couples qui se séparent, qui se sépareront ou qui se sont séparés. On a quitté Paris, on part en voyage à Berlin, on revient à Paris puis finalement non. Il pleut, on devrait être malheureux mais il n’y a pas de quoi, puisque de toute façon ça finit toujours comme ça...Et ces chansons désolées sont très douces. Il y flotte un sourire opiniâtre derrière les constats de faillite, une ironie obstinée derrière les larmes…

clio,l'amour hélas,interview,mandorClio dessine une carte du Tendre contemporaine et post-romantique à la fois. Elle croit en l’amour tout en sachant qu’il n’y faut pas croire, un peu comme jadis des personnages de Truffaut ou de Rohmer (d’ailleurs, beaucoup l’ont découverte avec sa chanson « Éric Rohmer est mort » en 2016).

Certes, elle habite bien ses textes mais elle n’a pas autant de chagrins d’amour qu’elle en chante. Tout vient de l’écriture, plaisir ancien et métier récent. Entre spleen tendre et tendresse amère, entre ivresses abandonnées et abandons amoureux, Clio navigue avec une douceur à la fois triste et vaillante.

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(Photo : Mélanie Elbaz)

Interview :

Ce disque est la continuité du précédent Déjà Venise.

C’est dans mon deuxième album que je suis allée vers mes goûts. J’ai donc gardé la même équipe pour faire ce troisième disque. J’ai l’impression de jouer de la musique qui me ressemble et je fais tout pour ne pas me perdre en route.

Tu chantes toujours des chansons d’amour un peu désillusionnées, mais tu as l’art de trouver des angles inédits.

Même quand j’essaye d’écrire quelque chose qui n’a rien à voir, j’en reviens toujours à des histoires entre deux personnes et aux sentiments. J’ai du mal à aller dans une autre direction.

Clip de "Elle voudrait".

Souvent, pour ne pas dire toujours, les héroïnes de tes chansons ne se sentent pas à leur place et elles veulent toujours ce qu’elles n’ont pas.

Tu as peut-être raison, je ne m’en suis pas vraiment aperçue. Je pense que c’est parce que j’ai souvent cette impression : ne pas être exactement à l’endroit où je dois être. Par exemple, avant de me diriger vers la musique, je ne savais pas comment je pouvais utiliser mes écrits. J’écrivais tout le temps, mais je ne voyais pas sous quelle forme mettre en avant mes textes. Je crois que j’ai pris le bon chemin.

Le bon chemin musical ou personnel ?

A tout point de vue. C’est pour ça que j’écris souvent à la troisième personne. Parce que ce que je raconte, c’est derrière moi. Ce sont des choses que j’ai vécues dans le passé et qui m’ont beaucoup préoccupées. Je pense que l’on parle mieux des choses quand on n’est pas en plein dedans. Aujourd’hui, je me sens à ma place.

Tu n’as pas besoin de souffrir pour écrire, comme beaucoup d’artistes ?

Si on considère qu’un artiste doit souffrir pour créer, je ne dois pas être artiste (rires). J’ai une vie très tranquille depuis que j’existe. Je n’ai jamais traversé de grands tourments. Parfois, quelques petites mélancolies passagères me traversent, mais ce n’est pas ce qui me pousse à écrire.

Tes chansons sont effectivement très mélancoliques.

C’est un état que je reconnais tout à fait. La mélancolie, ce n’est pas de la tristesse. Je l’accepte tout à fait.

Clip de "L'appartement" avec Iggy Pop.

clio,l'amour hélas,interview,mandorParlons du duo avec la légende du rock Iggy Pop dans « L’appartement ». Comment on le « décroche » pour un duo ?

Si tu savais comme l’histoire est simple. La réponse est minuscule par rapport à Iggy Pop (rires). On lui a envoyé la chanson par le biais de son agent en France. Il y a eu quelques petits intermédiaires qui ont été très efficaces et rapides. Il a répondu qu’il aimait beaucoup ce texte et qu’il était d’accord pour la chanter. Ça a été d’une simplicité incroyable.

Tu étais fan de lui ?

Pas vraiment, mais je le suis devenue. Il a été merveilleux dans les échanges que nous avons eus. Quand j’ai écrit ma chanson, j’avais dans la tête l’idée d’un duo avec un homme avec une voix grave et un accent anglais. En disant ça à Hugo, mon agent/manager, je ne sais pas trop comment l’appeler, il s’est souvenu d’une chanson qu’Iggy Pop chantait en anglais, du coup on a écouté le disque qu’il a sorti où il chante des classiques en  français. J’ai adoré et ça correspondait exactement à mes rêves pour « L’appartement ». Du coup on a tenté et ça a marché. Aujourd’hui, j’ai encore du mal à réaliser. Je n’ai pas encore fait le lien entre lui et moi.

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(Photo : Mélanie Elbaz)

Tu es contente de comment les choses tournent pour toi ?

Je suis ravie. Je sais bien que je n’ai pas encore une grosse notoriété, mais j’ai l’impression de construire tranquillement les choses. Je n’ai pas du tout envie que ma carrière aille plus vite. J’aime le rythme que j’ai pris. Je n’ai pas de rêves de tourbillons. Mon rêve autour de ce métier, c’est de pouvoir écrire des chansons et de fabriquer une œuvre. Je veux juste vivre de mon art, mais si en plus la notoriété arrive, je ne m’en ficherai pas. Je fais ce métier avec passion.

Je trouve que ce que tu fais dans la musique est assez unique en 2021. Je ne parviens pas à te comparer à d’autres artistes.

Ça me fait plaisir, mais j’ai l’impression que personne n’invente rien. Quand j’entends ce qui sort aujourd’hui, je n’ai pas envie de m’accrocher aux wagons, j’ai même plutôt le réflexe inverse.

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Pendant l'interview...

Tu écris tout le temps ?

Oui. J’ai toujours plein de textes en construction. Ce disque est sorti un peu vite par rapport au précédent, parce qu’il y a eu le confinement qui a correspondu au moment où je me suis acheté un piano. Du coup j’avais un piano, une maison sans voisin et du temps. Pendant ces mois enfermés, j’ai aussi écrit frénétiquement.    

C’est plus simple aujourd’hui pour toi d’écrire ?

Non, parce que je suis plus exigeante qu’avant.

Clip de "Ai-je perdu le nord".

 Dans « Ai-je perdu le nord », tu te demandes où sont passés les gens, « est-ce que tout le monde est mort ». Il n’y a plus personne à Paris… tu as écrit cette chanson pendant le confinement ?

Cette chanson a été écrite avant. Quand le confinement est arrivé, nous étions en train de faire les arrangements. Du coup, le refrain raisonne de manière spéciale.

Je sais que tu vas écrire des chansons pour la réalisatrice Isabelle Maurel.

Oui, du coup, pour cet album, elle réalise tous mes clips.

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(Photo : Mélanie Elbaz)

Pour elle, tu vas devenir l’Alex Beaupain de Christophe Honoré ?

J’ai toujours trouvé géniale leur complicité. Je serai très heureuse de faire le même genre de collaboration.

Ce nouvel album, c’est celui que tu préfères ?

Oui, je pense. J’ai l’impression qu’il n’y a pas de pas en dehors de la route que je veux suivre.

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Après l'interview, le 15 avril 2021.

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16 avril 2021

Icare Vertigo : interview pour leur premier album

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(Identité et conception graphique : Sylvain Deffaix)

Icare Vertigo donne dans une pop rock qui combine parfaitement textes poétiques avec du sens et des mélodies diablement efficaces. « Le seuil », le titre qui ouvre l’album, véritable hymne à la fraternité (« Et puis les bras qui s’ouvrent, et la main sur l’épaule »), met immédiatement tout le monde d’accord. Personnellement, j’ai compris que j’écoutais un album qui méritait que je m’y attarde. Les autres morceaux n’ont pas démenti mon vif intérêt.

De passage à Paris le 9 mars dernier, j’ai rencontré le meneur de jeu et chanteur de cette toute jeune formation, Jean-Marie Le Goff, un rennais extrêmement sympathique doublé d’un auteur et chanteur fort doué.

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Pour écouter l’album.

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(Photo : Yannick Le Duc)

Biographie officielle :icare vertigo,interview,mandor

Le groupe s’élance depuis Rennes avec au micro et à la plume, Jean-Marie Le Goff ; à la guitare électrique, Mikaël Le Mûr et Alexis Wolff, qui signe aussi les arrangements ; à la basse et à la batterie, Vincent Normand et Gildas Le Goff ; et au clavier, Hervé Le Goff.

Il s'agit là d'une histoire de famille et d'amitié dans laquelle les six musiciens, qui ont l'habitude de se retrouver au sein d'autres formations, font de leur complicité une corde sensible et de leurs longues expériences scéniques un bloc solide.

Avec le texte au cœur, les bretons livrent des titres qui ne craignent ni la chute ni l'ascension. La légèreté s'y trouve sans opposition avec la profondeur, la retenue avec l'élan, le mouvement avec la contemplation. Vibrants. Vivants.

icare vertigo,interview,mandorArgumentaire de presse :

Palpitant et lumineux, Icare Vertigo nous entraîne pour un voyage résolument rock, à la fois orageux et rayonnant. Un clair-obscur qui nous ferait presque nous interroger : Icare s'est-il vraiment brûlé les ailes ? Et si tomber, après tout, faisait partie du voyage pour se relever dans la lumière ? Les mélodies faites de plumes d'Icare Vertigo sont sûrement la preuve que oui.

Les six musiciens bretons qui font de leur complicité et de leurs longues expériences scéniques un bloc solide signent un premier album résolument optimiste.

Avec le texte au cœur, il est question de retrouvailles, de mains sur l'épaule, de ne pas avoir le temps de se voir vieillir, de combat ordinaire, de merci, de pieds ancrés dans le sol, de bises, de renouveau ... renouveau qu'il ont mis entre les mains de Bruno Green (Miossec, Détroit, Matmatah), à la réalisation.

Icare Vertigo affirme son goût pour l’éphémère et son refus du mercantile : une fusée pop-rock sautillante en guise de vaisseau, le groupe explore ce qu’il veut transmettre aux générations futures plutôt que viser la lune.

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(Identité et conception graphique : Sylvain Deffaix)

Interview :
Explique-moi le passage de ton premier groupe, Calico, à l’aventure Icare Vertigo.

En 2013, on a fait le dernier album de Calico, La mue. Il y avait quatre membres qui font désormais partie d’Icare Vertigo : mes deux frangins, Gildas et Hervé, Vincent Normand, avec qui je fais de la musique depuis longtemps, et moi. On avait beaucoup investi sur ce projet, mais ça n’a pas décollé comme on voulait. On a un peu tourné et obtenu quelques beaux articles, mais pas suffisamment pour perdurer. J’ai décidé de m’occuper en priorité de ma famille tout en continuant à écrire des chansons. J’ai eu quelques autres projets, mais plus en dilettante. Puis, j'ai entrepris de trouver quelqu'un pour arranger les chansons qui s'étaient accumulées. 

L’arrangeur Alexis Wolff a rejoint le groupe. C’est lui qui a emmené un peu de fraicheur dans le groupe ?

Oui. Je l’ai rencontré via le groupe Goudron plumé dont le leader est Vincent Normand. Je l’ai tout de suite bien senti professionnellement et humainement. Je suis ambitieux dans ce que j’ai envie de faire. Je veux que mes chansons passent vraiment le cap. Et lui m’a aidé à franchir celui souhaité. Les musiciens et moi nous sommes rendus dans notre lieu de répétition à Rennes. Quand nous avons commencé à jouer les titres arrangés par Alexis, nous nous sommes rendus compte que nous avions besoin d'un autre guitariste. Nous avons fait appel à Mikaël Le Mûr que nous connaissions par ailleurs. J'étais content qu'il accepte d'embarquer dans notre histoire car il vient plutôt du milieu indé. 

Bruno Green, qui a bossé notamment pour Miossec, Détroit et Matmatah, a réalisé le disque.

Il avait arrêté la musique depuis pas mal de temps. Il était au Québec en voie de reconversion. Alexis m’a demandé de lui envoyer les chansons pour voir ce qu’il en pensait. Il a apprécié mais il voulait discuter. On a fait une visio avec lui et je lui ai expliqué ma vision des choses artistiquement. Je voulais des prises « live », que l’on soit tous ensemble, que l’on se regarde. J’avais envie qu’il soit à l’aise dans cette configuration-là. Il m’a répondu : « C’est ça que tu veux, on fait ça ! » J’ai trouvé ça génial. On a calé les séances en février de l’année dernière. Il est venu. C’était juste la meilleure session de studio que j’ai faite.

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(Photo : Lionel Hamayon)

Tu viens de me parler de variété. C’est ce que tu fais ?

C’est marrant que faire de la variété, pour certains, soit péjoratif. Pas pour moi. La variété est dans l’univers et dans la tête des gens en permanence. 

J’ai l’impression qu’Icare Vertigo est plus pop que Calico. Qu’en penses-tu ?

Tu as raison. C’est grâce à Alexis.

Certaines de tes nouvelles chansons ne sont pas frontales. Il faut deviner de quoi tu parles.

J’aime bien quand les chansons ne sont pas mâchées, mais paradoxalement, je sais parfaitement ce que j’ai voulu dire dedans. Je préfère suggérer que surligner.

Clip de "Ma place pour Mars". 

« Ma place pour Mars », est-ce une allégorie sur la mort ?

Pas du tout. J’ai juste voulu dire que j’ai beaucoup de choses à faire sur Terre pour les gens qui m’entourent. Il me semble assez facile d'avoir un avis tranché sur un sujet lointain mais plus difficile d'avoir une action concrète sur le quotidien. Cette chanson est le fruit de mon étonnement sur le fait que des gens réfléchissent à comment on va envoyer d’autres personnes tourner autour de  la lune et aller sur Mars. C’est complétement hallucinant pour moi. On peut chialer tous les jours quand on regarde autour de nous ce qu’il se passe dans notre monde à nous. Je te le répète, dans cette chanson,  je dis à mes enfants : « Concentrons-nous sur ce qu’il y a à faire ici ». C’est une chanson de transmission. Dans le clip, ce sont mes enfants.

Dans « La chaise », tu parles bien d’un pote ?

Cela faisait des années que je voulais écrire cette chanson. Je n’arrivais pas à trouver l’angle. Elle raconte les potes que l’on a pour lesquels on a pas besoin de quotidien pour se reconnecter avec eux. Ça fait cinq ans que tu n’as pas vu un pote, hop ! Une chaise, une bouteille et c’est reparti. Dans le clip qui arrive bientôt, j’ai twisté l’histoire. Je ne te dis pas comment. (En vrai, il me l’a dit.)

"Le combat ordinaire", audio officiel.

Dans « Le combat ordinaire », un titre emprunté à Manu Larcenet, les choses ne sont pas très claires.

J’écris comme ça depuis toujours. Parfois, on me dit d’être plus explicite pour que les gens se sentent plus concernés. Je pars toujours de ce que je vis et je m’appuie tout le temps sur les gens qui sont autour de moi. C’est la base, ensuite je bifurque. En tout cas, je m’appuie sur des ressentis qui sont liés à l’humain.

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Pendant l'interview...

Dans « Nous ne vieillirons pas ensemble », tu chantes avec Clarisse Lavanant.

J’adore cette chanteuse de Morlaix. Elle a joué dans Les 10 commandements, fait les Francofolies de la Rochelle…etc. Elle est connue en Bretagne parce qu’elle interprète des chansons en breton qu'elle a appris après avoir beaucoup tourné. Cette chanson parle de ma compagne. Je dis que l’on ne va pas avoir le temps de se voir vieillir parce que l’on va faire en sorte de tenter de rester toujours jeunes en tordant le cou au quotidien.

Tu donnes plus d’importance à la musique ou au texte ?

Le texte est au cœur, mais c'est la musique qui embarque. Les chansons marchent parce qu’il y a la musique, sinon, tu fais de la poésie ou tu écris des recueils.

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Après l'interview, le 9 mars 2021.

08 avril 2021

Joseph d'Anvers : interview pour Doppelgänger

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“En dépit des doutes, des errances, des occasions manquées, des détours, de la pandémie, de la vie rude et de ses affres, des difficultés rencontrées, du temps qui passe si vite, des montagnes à soulever et des mers à boire, j’ai le plaisir infini de vous présenter enfin « Doppelgänger ». J’y ai mis énormément de moi, de mes forces restantes, de mon amour, de mes failles, de ma vie, de mes questionnements et de mes espérances, de mes tripes, de ma sueur, de mes larmes et de mes joies, aussi, un peu quand même.” C’est ainsi que Joseph d’Anvers annonce la sortie de son 5e album dans lequel il représente les différentes facettes de ce qu’il est.

Un petit retour en arrière s’impose. Joseph d’Anvers a subi un coup d’arrêt dans sa vie familialo-amoureuse, associé à des soucis de santé. Break total. Au bout de 8 mois, il a eu envie d’écrire un roman. Ce qu’il a fait (sorti chez Rivages) avec succès, Juste une balle perdue. Ensuite, il a accepté une proposition de Loo Hui Phang pour composer la B.O. de sa pièce de théâtre Jellyfish. Et puis enfin, la sortie de Doppelgänger. Cet artiste, décidément plein de ressources, a déjà été mandorisé deux fois (là il y a pile dix ans, en 2011, et en 2015).

Pour évoquer l’album, (mais pas que), le 12 mars dernier, nous nous sommes retrouvés sur un banc du parc de Belleville.

Sa page Facebook officiel.

Pour écouter l’album.

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Biographie officielle (version courte par Loo Hui Phang :

Joseph d’Anvers, ancien boxeur et chef opérateur formé à la Femis, est l’auteur de 4 albums parus depuis 2006, sur le label Atmosphériques.  On y a vu défiler Darrell Thorp (Radiohead, Mc Cartney, Air..), Mario Caldato Jr (Beastie Boys, Beck…), Dominique A, Miossec, Vanessa Da Mata, Money Mark, Troy Von Balthazar, Lescop et bien d’autres.

En parallèle, il a écrit pour de nombreux chanteurs et groupes (« Tant de nuits » sur l’album Bleu Pétrole d’Alain Bashung ou « Ma peau va te plaire » sur En amont, l’intégralité de l’album L’homme sans âge pour Dick Rivers, Day One, Amandine Bourgeois etc…) et collaboré avec des compagnies de théâtre et des productions de films afin de composer des bandes originales.

Joseph d’Anvers a également publié deux romans (dont Juste une balle perdue, sorti en janvier 2020 aux éditions Rivages/Actes Sud, succès de librairie) et un roman graphique.

En 2019, il créé la société Doppelgänger et produit désormais ses différents projets.

L’album DOPPELGÄNGER (par Loo Hui Phang) :joseph d'anvers,doppelgänger,interview,mandor

Puisque Doppelgänger évoque "le double" dans la mythologie nordique, la trajectoire de ce nouvel album traverse des territoires multiples, électriques et sensuels : paysages synthétiques, mélancolie contemporaine, sunset californien, iridescences urbaines... Les sons et les mots génèrent des images, des séquences, autant d'univers qui se déploient au-delà de l'espace des chansons.

Joseph d'Anvers, chef opérateur, crée des lumières sonores, installe des climats mélodiques, entre stridences rock et horizons hédonistes, une palette aussi éclectique que cohérente.

Joseph d'Anvers boxeur insuffle ses pulsations électro, ses arythmies étonnantes, ses accélérations vertigineuses.

Joseph d'Anvers romancier nous délivre mille et une histoires teintées de romantisme, de noirceur, d'innocence. Autant de récits échappés de ses fictions intimes, intarissables. Car les doubles, les revers cachés, les visions multiples sont les thèmes déclinés dans ce nouvel opus, telle une constellation de fictions musicales.

Doppelgänger est une traversée des mondes, un kaléidoscope doux et fulgurant, riche de ses multiples vies, où Joseph d'Anvers nous guide dans une maîtrise virtuose des sonorités.

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joseph d'anvers,doppelgänger,interview,mandorInterview :

Ton roman noir, Juste une balle perdue a-t-il influencé l’écriture de ce nouvel album.

Ce roman était une extension de pas mal de chansons à moi. Il nous emmène sur les mêmes territoires : la nuit, la post adolescence, la drogue, l’alcool… tout ce qui me touche dans les films et les livres. Avec Juste une balle perdue, j’ai pu aller plus loin en y passant plus de temps, en fouillant plus en profondeur ce que je voulais dire. Quand j’ai commencé l’écriture de Doppelgänger, j’ai continué sur ce même terreau en m’inspirant de quelques pastilles de mon livre. Il y a évidemment des passerelles entre ce disque et mon roman.

Est-ce que ton roman, au final, était celui que tu souhaitais écrire ?joseph d'anvers,doppelgänger,interview,mandor 

A la base, j’étais parti pour raconter ma vie, mais finalement, j’ai considéré que c’était trop frontal. J’ai eu quatre faux départs. Au cinquième, je me suis dit que je n’écrivais plus du tout ce que je voulais raconter initialement. A l’époque, j’avais entamé  une analyse. Je parle de mon livre à mon psy. Il me demande ce que je raconte. Je m'exécute… et il sourit. Je comprends que je parle énormément de moi, mine de rien, mais dans un prisme fictionnel total.

Dans tes précédents albums, tes textes sont plus frontaux. Dans Doppelgänger, j’ai l’impression que c’est comme dans ton roman. Il y a un écran, un filtre entre la réalité et le fictionnel.

En effet, j’ai eu besoin que dans chaque chanson, il y ait un héros différend. Un gars sur la corniche d’or d’Esterel, un combattant pendant la guerre, un mec qui cherche son père et qui ne le trouvera pas… à travers ses personnages, il y a un peu de moi.

Tu as été chef opérateur formé à la Femis. Je trouve que c’est dans ce nouveau disque que l’on sent le plus tes influences cinématographiques.

Je voulais que mes compositions sonnent comme des musiques de films à la « Nightcall » de Kavinsky dans Drive. Mes personnages ajoutés à ce genre musical, ça devient comme une sorte de court-métrage.

Clip de "Esterel".

joseph d'anvers,doppelgänger,interview,mandorIl y a quatre interludes dans ce disque. Ce sont des extraits de films. A quoi servent-ils ?

C’est d’abord pour faire mieux comprendre la chanson qui suit et c’est également pour faire des cassures dans le rythme de l’album que j’ai conçu comme une playlist.

Il y a des chansons qui datent d’il y a 10 ans, comme « Les palaces » et « Los Angeles » (deux chansons destinées initialement à Julien Doré) et des chansons écrites lors du premier confinement, comme « L’inconséquence ». C’est la première fois que tu mélanges des anciens textes à des récents ?

J’ai plein de chansons que j’ai mises sur le côté parce que les labels n’étaient pas motivés pour les sortir. J’en trouvais certaines bonnes, je ne voulais donc pas les laisser sur le carreau. Habituellement, quand j’écris un album, je ne veux que des nouvelles chansons, je ne regarde pas mes anciens carnets. Doppelgänger est un disque dans lequel je ne voulais rien m’interdire et où il n’y a aucun concept, j’ai décidé d’en réadapter deux anciennes. Elles s’intégraient parfaitement avec les autres.

Clip de "Les terres sacrées".

J’ai lu que tu considérais ce disque comme un premier album.

C’est vrai. Comme j’ai revu la manière de faire, que j’ai monté mon label, Doppelgänger, que cela fait six ans que je n’avais pas sorti de disque, que j’étais dans un bordel de vie privée… je n’avais plus aucun repère. Je me suis retrouvé dans la posture d’un mec qui s’autoproduit. Je savoure de nouveau  une espèce de joie toute bête de se dire « j’aime ce que je suis en train de faire ». Comme pour mon livre, je sais que j’ai eu raison d’être allé au bout de ce que je voulais faire, seul, sans me soucier des qu’en-dira-t-on.

Est-ce que cet album est la somme des quatre premiers ?

C’est exactement ça. Il y a le côté métissé de Les jours sauvages,  le côté très intime de Les choses en face, le côté très produit de Rouge fer et de Les matins blancs et les synthés de Rouge fer.

Ta célébrité, elle est idéale, non ? On ne te reconnait pas forcément dans la rue, mais tu as un public et une énorme crédibilité dans les médias.

Comme toi, il y a des jours ou tu es satisfait de ta vie et d’autres ou tu ne l’es pas. J’ai côtoyé des artistes qui ont une grosse médiatisation, à chaque fois, le revers de la médaille est compliqué. Cela dit, plus tu es médiatisé, mieux tu peux faire ton métier parce que tu as plus de moyens.

Pourquoi as-tu créé ton label ?

Pour aller où je veux sans rendre de compte à quiconque. Si l'envie me prend d'écrire un film, d'écrire un deuxième livre, je peux m’y adonner. Je ne m’interdis plus rien. Avant, mon précédent label n’aimait pas beaucoup que je brouille les pistes.

joseph d'anvers,doppelgänger,interview,mandorCe que disent les journaux de ton nouveau disque, ça doit te faire du bien…

(Il commence à chanter : Faut pas croire ce que disent les journaux...). En fait, j’ai le syndrome de manque de confiance. Ca vient de l’enfance. J’ai été élevé dans le milieu du sport et ça ne m’a pas aidé dans mon éducation pour la musique. J’ai toujours pratiqué beaucoup de sports. Dans cette activité, tu peux toujours faire mieux. J’ai fait de la boxe et du foot à haut niveau.

Du foot ? Je ne le savais pas.

C’est bizarre, personne n’en parle jamais. Entre 14 et 17 ans, j’étais en catégorie jeune en championnat national. J’ai fait des tournois internationaux contre Liverpool, La Juve etc… A 14 ans, j’ai été demandé par le centre de formation de l’AJ Auxerre. Ils m’ont envoyé une lettre demandant d’intégrer ce centre de formation qui était le plus important d’Europe. Mon père a dit non. Il était prof de sport et il s’était rencardé là-bas et des personnes lui ont dit « ce n’est pas sport études, c’est sport et sport ». Il a voulu que je passe le bac d’abord. J’ai toujours eu une espèce de regret en me disant « et si… »

Tu envisages la musique comme le sport ?

Je suis un teigneux. Quand j’avais un mec plus fort que moi en boxe, je ne me laissais pas faire. Pareil en foot. Je me battais et parfois je gagnais. En musique, si tu as quelqu’un en face que tu considères moins fort, qui fait des chansons que tu juges qualitativement moins bonnes, ça peut être quand même lui qui gagne. Pour moi, c’est dur à admettre parce que je suis un compétiteur. Quand j’entends des choses indigentes, je me dis que ce n’est pas possible de sortir ça. Mais en réalité si, parce que derrière, tu as une maison de disque qui met 500 000 euros sur la table pour le marketing. Moi, je ne peux en mettre que 10 000. J’ai en permanence quelque chose d’insatisfait par cette injustice.

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Après l'interview, le 12 mars 2021, au Parc des Buttes-Chaumont.

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26 mars 2021

Boulevard des Airs : interview de Sylvain Duthu et Florent Dasque pour Loin des yeux

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(Photos : Cédrick Nöt)

boulevard des airs,bda,loin des yeux,interview,mandorBoulevard des Airs (aussi communément appelé BDA) est un groupe composé principalement des frères Dasque - Jean-Noël et Florent et Sylvain Duthu. En quelques chiffres BDA c’est trois nominations aux Victoires de la musique (2011, 2013, 2019), plusieurs disques de platine, des millions de streams et de vues YouTube, des tournées en France et à l’étranger (Europe, Japon, Amérique latine …). Le succès de ce groupe Tarbais est sans commune mesure. Allant régulièrement dans leur ville, j’ai fini par les connaitre un peu mieux et les apprécier humainement ainsi que professionnellement.

En 18 ans de carrière, je ne les ai mandorisés que trois fois (là en 2018, ici en 2016 et là en 2015).

Leur nouveau disque, Loin des yeux, sort aujourd’hui (après plusieurs reports). Je suis allé rejoindre les deux leaders, Sylvain Duthu et Florent Dasque, à Paris le 21 octobre 2020 pour en savoir plus sur cet album très original dans lequel ils se livrent beaucoup.

Leur site officiel.

Leur page Facebook officielle.

Pour écouter l'album Loin des yeux.

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(Photo : Cédrick Nöt)

Argumentaire de presse :boulevard des airs,bda,loin des yeux,interview,mandor

Début 2020, le groupe devait continuer sa tournée triomphale des Zeniths, mais le Covid 19 en a décidé autrement forçant le groupe a changer ses plans et les incitant à travailler sur un nouveau projet comme l’indique le communiqué du groupe : « Voici notre nouvel album. L’idée est née durant le confinement, alors que la tournée s’annulait. Il s’appelle Loin des yeux et il contient 24 titres. On y mélange la joie de revisiter nos titres avec des gens qu’on aime beaucoup. Et celle de vous plonger, à travers douze inédits, dans l’intimité du groupe. Les très beaux invités de l’album : Vianney, Patrick Bruel, Claudio Capéo, Tryo, Jérémy Frérot, Lola Dubini, LEJ, Gauvain Sers, Tibz, Yannick Noah, Doya, Lunis…»

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(Photo : Cédrick Nöt)

Interview :

Pourquoi vos nouvelles chansons évoquent-elles les débuts et l’évolution du groupe ? La nostalgie s’est emparée de vous lors du premier confinement ?

Sylvain Duthu : Ce n’était pas réfléchi au début. Mais quand on analyse, c’est vrai que l’on a commencé l’écriture pendant le confinement, puis il s’est poursuivi lors de la période de non festival. Inconsciemment, ça a dû nous inciter à faire le point et à regarder en arrière.

Florent Dasque : Beaucoup de gens pensent que l’histoire de Boulevard des Airs a démarré avec l’album « Bruxelles » ». Même ceux qui connaissaient réellement notre vraie vie nous demandaient de raconter d’où nous venions. 

Clip de "Et nous vraiment".

C’est ce que vous faites avec la chanson qui ouvre l’album, « Et nous vraiment ».

SD : Ce sont vraiment mes souvenirs. Je me demande à quel moment l’histoire a vraiment débuté. J’ai voulu remonter à la genèse de Boulevard des Airs.

Il n’y a même pas la réponse, du coup.

SD : Parce qu’on n’en sait rien. Cette chanson est aussi une déclaration d’amour au public.

Comme dans la magnifique chanson « Au début de vos  lettres ».

SD : Ce sont de vraies lettres reçues. Beaucoup sont émouvantes. On ne peut pas rester insensible à une demande comme « ma fille est malade, pouvez-vous la rencontrer ?», ou quand on nous dit « On s’est mariés sur votre chanson »… C’est hyper touchant.

Dans « Abécédaire », vous vous moquez des journalistes qui posent notamment la question : « Sinon, c’est quoi vos inspirations ».

SD : Ce n’est pas méchant. Je me suis amusé à dresser une liste des inspirations de tous les membres du groupe. J’imagine que, vu la quantité d’artistes cités, les journalistes réfléchiront à deux fois avant de poser cette question (rires).

Clip officiel de "Bruxelles" avec le duo Lunis.

Au début, vous songiez à faire un spectacle avec des images d’archives…

SD : On avait aussi envisagé de faire un documentaire parce que nous avions beaucoup d’images d’archives. On était loin de s’imaginer que ça finirait dans un album de chansons.

Florent, comme les chansons inédites sont parfois parlées, tu composes autrement ?

FD : Habituellement, on travaille ensemble et en même temps. Là, on avait créé des ambiances musicales de A à Z. Sylvain a posé les textes sur la musique qui existait déjà. C’est la seule différence que l’on peut noter par rapport aux précédents albums.

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(Photo : Cédrick Nöt)

Je crois savoir qu’à la base, c’est la partie duo qui a émergé dans vos têtes.

SD : A force de faire des partages en visio, comme beaucoup d’artistes le faisaient pendant le premier confinement, on a commencé à revisiter des morceaux à nous et à inviter d’autres artistes. C’était fort de recevoir l’émoi des autres. Nous étions tellement impressionnés de voir comment ils s’appropriaient nos chansons que nous nous sommes dit que ce serait bien de faire ça sérieusement pour un album. 

Clip officiel de "Tu seras la dernière" avec Lola Dubini.

En plus, vous n’avez pas placé tous vos duos parce qu’il n’y avait plus de place sur le disque.

FD : En effet, d’autres titres étaient prêts et on nous a appris qu’un album faisait 70 minutes et 30 secondes.

SD : On était partis sur l’idée de reprendre tous nos titres phares et ceux qui sont les plus forts en live, comme « Bruxelles » et « Emmène-moi ». Cela dit, il y en a des moins connus. « Comment ça tue » avec Claudio Capéo et « Tu seras la dernière » avec Lola Dubini. C’est devenu un best of  hybride.

FD : Il y a aussi des chansons que l’on a créées pour d’autres artistes. C’est le cas de « Viens » avec Yannick Noah et « Tous les deux » avec Patrick Bruel. Ces chansons ne font donc pas partie de notre répertoire, mais on leur a demandé si on pouvait les reprendre dans l’album avec eux, histoire de chanter avec des gens qui ont compté dans notre histoire, qu’ils soient très connus ou inconnus.

SD : Oui, il y a Bruel comme les sœurs Doya dont l’une d’elles a été saxophoniste chez nous pendant trois ans. En tout cas, les 12 duos de cet album sont tous avec des gens que l’on connait et que l’on apprécie.

Clip officiel de "Emmene moi" avec les LEJ.

Vous êtes toujours dans le partage depuis le début de votre carrière.

SD : Inviter des gens sur nos albums et sur scène est une vieille habitude. Tout le temps, nous partageons un maximum.

Vous avez été intégrés dans une stupide polémique avec vos concerts où le public était dans les voitures pour vous voir à Albi et à Tarbes.

SD : C’est amusant parce que j’ai appris cette polémique avec un post que tu avais écrit. J’ai compris qu’il y avait une polémique, mais je n’ai pas cherché plus que ça.

FD : Nous, on nous a demandé de jouer, on a accepté et bénévolement. Les seuls personnes qui ont été payées, c’était les prestataires locaux et les techniciens. Ça leur a permis de vivre le temps d’une soirée. C’était un acte citoyen. Le concert a été énormément relayé par les médias donc il y avait les pour et les contre. Les médias adorent les contre.

Aux Victoires de la Musique 2020, avec Vianney, "Allez reste".

Ça vous atteint les critiques ?

SD : Personnellement, si ça m’atteint, ça ne va pas me démolir.

FD : Nous ne lisons pas les critiques. Parfois, on  nous dit qu’on s’est fait déglinguer  parce que nous sommes trop populaires.

SD : Si quelqu’un nous déglingue sur Facebook, mon premier réflexe, c’est d’aller boire un café avec lui pour comprendre où est le problème. Après, c’est une affaire de goût. C’est le lot de chaque artiste.

FD : Je trouve que nous sommes plutôt préservés.

Clip officiel de "Tous les deux" avec Patrick Bruel.

Vous êtes dans la production pour d’autres artistes en ce moment, c’est pour prévenir l’avenir ?

FD : Ca rejoint le fait que dans notre nouvel album, il y a des gens connus et d’autres pas connus. Nous avons envie de monter notre propre label, Home, pour donner la chance à d’autres artistes. On aimerait produire deux artistes par an. On va endosser cette nouvelle casquette et c’est un défi de taille.

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Avec Sylvain Duthu et Florent Dasque le 21 octobre 2020.

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16 mars 2021

Carole Masseport : interview pour En équilibre

carolemasseport2020-40.jpg

(Photos studio : Frank Loriou)

carolemasseport2020-190.jpgIndépendante depuis toujours, Carole Masseport sort un troisième album autoproduit, En équilibre. Il est brillant, touchant et souvent émouvant. Textuellement, des chansons comme "Si elle m'aime" et "Cœur de dentelle" m'ont impressionné. Une Gainsbourg au féminin, sans le scandale (et encore...) Elle parle d’amour (qui ne rime pas forcément avec toujours), mais nous offre aussi quelques pépites sociétales dont elle ne nous avait pas habitué. Et ça lui va bien.

Le 5 mars dernier, je suis allé chez elle pour évoquer ce disque aussi intemporel que moderne. A l’issue de l’entretien, deux invités sont arrivés. Son guitariste Geoffrey Bouthors et son complice de la chanson « En équilibre » (voir plus bas), Jipé Nataf. Très belle surprise…

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Biographie officielle :

Gracile et aiguisée. Flottante et éveillée. Carole Masseport poursuit sa quête de vertige et de passion, se moque des tendances pour ne s'en remettre qu'à la spontanéité créatrice. Un autre chapitre certes, mais comme un instant suspendu, une vapeur d'écume entre deux vagues. Le précédent, A la fin de l'hiver publié en 2017, ordonnait la prise de pouvoir du sentiment amoureux et des teintes seventies de la basse. Déjà, un désir, ne pas s'inscrire dans le temps. Avec En équilibre, la jeune femme n'a pas réprimé ses velléités d'aller plus loin et livrer un album studio qui puisse donner l'illusion d'être un classique instantané et intemporel.

Dotée de formations à portes d'entrée multiples - théâtre, gymnastique artistique, danse, chant lyrique, chanson - en liberté non surveillée durant quatre ans au sein d'un power punk-rock féminin, Carole Masseport jette des ponts vers d'autres rives. Soif d'apprendre. Soif de transmettre aussi. Depuis A la fin de l'hiver et une place de finaliste au prix Moustaki, elle a notamment intégré l'équipe des contributeurs du Chantier des Francofolies de La Rochelle en tant que professeur de chant et a accompagné la naissance du premier spectacle des artistes de hip-hop Oboy et Chilla. Ce savoir-faire arrive même jusqu'aux oreilles d'Angèle. La chanteuse belge, symbole de toute une génération, l'intègre à son staff.

Le disque (argumentaire de presse) :enquilibre_cover HD.jpg

Introspective et nostalgique, Carole Masseport. Qui plonge dans les méandres de sa mémoire vive, feuilletant discrètement les pages d'un journal de bord bourrées d'instants sensoriels, d'émotions fugitives et de sentiments sensibles. Des amours, bien sûr. Celui qui réclame le droit à la seconde chance (A ma place), celui des rendez-vous manqués (On se remet de tout), celui des attentes géographiques (Rien n'y fera), celui de l'autodestruction (Cœur de dentelle), celui en forme de supplique à la mère (Si elle m'aime). Il y a là une fêlure qui ne s'avoue pas totalement, des regrets en pointillés, des maux croisés au détour d'un échec, une belle mélancolie latente à l'image du morceau d'ouverture qui s'accroche à la racine inépuisable, Barbara.

Les mélodies multiplient les courants d'air chaud, mélangent les textures organiques et électroniques, libèrent parfois des effluves cap-verdiens et africaines (Calais et son refrain attrape-cœur). Être primesautière et légère pour désamorcer le drame. Parce que Carole Masseport s'affirme aussi ici en auteure, dégagée de la question longtemps paralysante de légitimité. Elle fait notamment face aux mots pour dépeindre la saynète d'indifférence générale autour du sort réservé aux migrants (Garavan). Les chansons avancent dans l'axe d'un récit, impressionnistes, élégantes, polychromes. En clin d’œil à sa participation au stage d'Astaffort et à sa distinction  en 2016 au concours Vive la Reprise parrainé par Francis Cabrel, elle s'aventure Hors saison. Son exploration du beau.

L’équipe :

Sur ce troisième album solo, elle s'entoure d'une flopée de garçons très fréquentables : Alain Cluzeau et Dominique Ledudal à la co-réalisation, Alexis Campet aux arrangements, Jean-Jacques Nyssen à la co-composition, Albin de la Simone aux claviers, son complice scénique Geoffrey Bouthors aux guitares.

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(Photo : Frank Loriou)

Interview :

« On se remet de tout » est un constat d’échec de tout un tas de choses ?

J’ai décidé de m’arrêter de faire semblant de m’accrocher à des illusions. Dans  cette chanson, je regarde ma vie en face. J’ai eu de nombreux échecs (couple, maternité, carrière…), dont certains sont regrettables et d’autres pas si mal, en fait. Il y en a qu’il faut juste accepter parce que ça fait partie de mon parcours et que ça m’a construit. Je ne suis pas précise dans les images, parce que je préfère poétiser mes propos.

Réalisé par Michaël Terraz. Produit par Alice aux Pays des Merveilles avec le soutien du FCM.

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Tu évoques dans deux chansons, « Calais » et « Garavan », les migrants. On ne te connaissait pas dans ce genre de thème…

Garavan est la ville frontière entre Menton et la ville italienne Vintimille. C’est marrant ce nom parce que c’est vraiment la ville où il y a la gare avant la frontière.

Comment as-tu connu Garavan ?

Je descends à Menton quand je veux écrire. C’est très facile de prendre le TER pour aller en Italie. Ce que j’ai écrit dans cette chanson est vrai, même si légèrement romancé. Un jour à Garavan, je vois des militaires super armés accompagner de manière désinvolte un petit africain dans un K-way trois fois trop grand pour lui alors qu’on est en plein été. Ils l’ont remis dans le train. Du coup, arrivée à Vintimille, je l’ai suivi. Il a rejoint un groupe d’africains qui attend le moyen de passer la frontière.

C’est la première fois, il me semble, que tu traites ce genre de sujet.

C’est vrai. On peut parler de chansons engagées. Disons que si ce ne sont pas deux chansons à charge, il y a quand même un point de vue.  C’est la première fois que j’ose m’exprimer sur des sujets au-delà de moi-même. Depuis le début, j’ai besoin que ce que je raconte soit vrai, c’est pour cela que je parlais uniquement de moi. L’authenticité était là. C’est peut-être la maturité ou la vieillesse (rires), mais désormais, je sors de ce chemin-là. Je crois en mes idées. Quand quelque chose m’est insupportable, je ressens le besoin de le raconter, même si c’est avec ma douceur. Je ne suis pas une violente.

Réalisé par Michaël Terraz. Produit par Alice aux Pays des Merveilles avec le soutien du FCM.

Ce disque parle beaucoup d’amour, dont « A ma place ». Une chanson très intime.

Elle raconte le droit à exister quand on est la femme de la deuxième vie d’un homme qui a déjà eu une famille, des enfants…  Quand l’homme quitte sa famille, il est empreint d’une énorme culpabilité, mais quand on est la nouvelle compagne, on la porte aussi. Ce sont des moments pas faciles. C’est une chanson qui dit « j’ai le droit au bonheur, vous savez, je ne suis pas le monstre que vous pensez ».

Dans « Si elle m’aime », tu parles de quoi ?

Quand j’ai écrit cette chanson, il y avait un vent de sororité qui soufflait, mais j’avais surtout deux axes dans ma tête. Un axe amoureux, car je traversais une passion amoureuse avec une femme. J’évoque aussi un peu inconsciemment ma mère réclamant de l’amour à sa propre mère. Bizarrement, la première fois que j’ai fait écouter cette chanson à ma mère, j’ai compris que je m’adressais aussi à elle quand elle s’est mise à pleurer.

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Carole Masseport et son guitariste Geoffroy Bouthors.

« Rien n’y fera » est une chanson d’amour mouvante.

C’est une déambulation de quelqu’un qui attend l'être aimé, mais en bougeant. De métro en métro, elle arrive à la gare. De la gare, elle va à la mer. Elle la traverse jusqu’en Angleterre. Elle attend une personne, mais finalement sans vraiment l'attendre puisqu'elle ne cesse de bouger.

Pourquoi as-tu repris « Hors saison » de Francis Cabrel ?

Ce titre a été réarrangé par Jean-Jacques Nyssen. Elle a été conçue pour un tremplin de reprises. J’ai estimé qu’elle était juste et qu’elle s’intégrait bien dans mon album. C’est une chanson très actuelle, étant donné qu’elle évoque une ville très désertée.

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(Photo : Frank Loriou)

Comment Albin de la Simone est arrivé dans cette aventure ?

J’avais très envie de faire un album avec lui. Je lui avais envoyé mon deuxième album, A la fin de l’hiver, et comme j’avais dû être penaude, il m’a répondu qu’il ne fallait pas que je m’excuse d’écrire de bonnes chansons. Il avait notamment beaucoup apprécié « Ephémère ». Je lui ai alors dit que je révérais de faire un album avec lui. Il y a deux ans et demi, il était très pris, donc il a décliné. Au dernier moment, j’ai voulu refaire des claviers, je l’ai donc recontacté et cette fois-ci, il a accepté. Il est donc venu une journée au studio et a fait les claviers de 7 titres, le tout dans une ambiance amicale.

Et Jipé Nataf ?

Je l’adore depuis des années, mais je ne le connaissais pas vraiment. Un soir, il est venu me voir en concert et m’a beaucoup complimenté après ma prestation. Ça a fait du bien à la jeune artiste que je suis et aussi à mon ego (rires). Quand on a commencé à travailler ensemble pour ce duo, « En équilibre »,  j’étais très impressionnée par sa présence parce qu’il représente beaucoup pour moi dans la pop française. Comme Albin, humainement c’est quelqu’un de bien. Il est gentil, amical. En plus, il a les pieds bien sur terre et la tête sur les épaules.

Réalisé par Michaël Terraz. Produit par Alice aux Pays des Merveilles avec le soutien de la SCPP et du CNC.

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Carole Masseport et Jipé Nataf.

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Désolé, je n'ai pu m'empêcher tellement j'aime cet artiste depuis toujours.

Comment écris-tu ?

Rarement d’une traite. J’ai plein de carnets dans lesquels j’écris des débuts de chansons. Je cherche des angles sur un thème, puis je développe. Je fais plein d’essais jusqu’au moment où je suis satisfaite. Je jette aussi pas mal. Comme je ne fais pas beaucoup de disques, toutes les chansons que je mets dedans doivent être ciselées. Je veux les aimer très fort et longtemps.

C’est pour ça que ta musique est intemporelle ?

Tout à fait. Je fais en sorte que ma musique ne vieillisse pas. Je ne cherche pas la modernité à tout prix, mais j’espère que mes chansons, elles, sont modernes.

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Après l'interview, le 5 mars 2021.

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02 mars 2021

Gilles Paris : interview pour Certains cœurs lâchent pour trois fois rien

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(© Didier Gaillard-Hohlweg)

Photo Gilles Paris 21 (c) Didier Gaillard-Hohlweg.jpgGilles Paris est l’auteur de huit romans qui ont tous connu un succès critique. Son best-seller Autobiographie d’une courgette a fait l’objet d’un film césarisé et multirécompensé en 2016. Je connais Gilles depuis les années 2000, lui étant attaché de presse et moi journaliste (parfois) littéraire, nous avons « travaillé » ensemble. Puis, je l’ai interviewé pour des livres qu’il a écrit (mandorisation là en 2012, en 2014, en 2017 et en 2018)… enfin, nous sommes devenus deux personnes qui aimons bien nous croiser. Souvent.

En lisant Certains cœurs lâchent pour trois fois rien, récit dans lequel il raconte notamment huit dépressions (et tellement plus que cela), je me suis fait la réflexion qu’on ne connait jamais bien les gens que l’on fréquente. Ce livre est une leçon pour moi. Il faut ouvrir un peu plus les yeux devant nos amis… ils peuvent faire illusion, donner le change. Je n’ai strictement rien vu de la mélancolie de Gilles Paris et je m’en veux. Il me fallait donc lui en parler.

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« Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux. »

Une dépression ne ressemble pas à une autre. Gilles Paris est tombé huit fois et, huit fois, s’est relevé. Dans ce récit où il ne s’épargne pas, l'auteur tente de comprendre l’origine de cette mélancolie qui l’a tenaillé pendant plus de trente ans. Une histoire de famille, un divorce, la violence du père. Il y a l’écriture aussi, qui soigne autant qu’elle appelle le vide après la publication de chacun de ses romans. Peut-être fallait-il cesser de se cacher derrière les personnages de fiction pour, enfin, connaître la délivrance. « Ce ne sont pas les épreuves qui comptent mais ce qu’on en fait », écrit-il. Avec ce témoignage tout en clair-obscur, en posant des mots sur sa souffrance, l’écrivain nous offre un récit à l’issue lumineuse. Parce qu’il n’existe pas d’ombre sans lumière. Il suffit de la trouver.

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(© Didier Gaillard-Hohlweg)

Photo Gilles PARIS 1 (c) Celine NIESZAWER.jpgInterview (c) Celine Nieszaer):

Huit dépressions en trente ans de vie. A raison de huit mois par dépression au minimum, ça commence à faire beaucoup d’années de ta vie. Et comme deux dépressions ne se ressemblent pas, ça devient compliqué. Alors que je te voyais souvent, je n’ai rien remarqué de ta mélancolie. Cette mélancolie, qui, expliques-tu, prend toute la place.

Même mon amie d’enfance, Véronique, que je cite dans le livre, n’a rien vu. Quand elle a lu les premiers articles sur le livre, elle est tombée de sa chaise. C’est vrai que j’ai toujours été discret par rapport à ça, non pas parce que j’en avais honte, mais c’est délicat d’annoncer que l’on a cette maladie. Parfois, j’ai été obligé de l’annoncer à mes employeurs de l’époque parce qu’il m’est arrivé d’être hospitalisé un an. Ça se remarque quand tu es censé travailler tous les jours. Pendant certaines dépressions, j’ai continué à travailler comme si de rien n’était. Tant que tu ne dis pas aux gens que tu ne vas pas bien, pourquoi le devineraient-ils ? Cette une maladie que l’on peut cacher sur son visage. J’évitais juste de ne pas prendre un verre d’eau ou un café parce qu’à cause des tremblements, j’en aurais été incapable.

C’est à cause des antidépresseurs ?

Je prenais le plus vieil antidépresseur qui existait. Il m’a sauvé, mais il a le défaut d’avoir beaucoup d’effets secondaires. D’abord, il met trois semaines à rentrer dans le sang, il fait trembler, suer, transpirer, il ralenti ton cerveau et il fait prendre beaucoup de poids.

Ton livre m’a fait toucher du doigt que l’on ne fait pas gaffe aux gens que l’on connait…

Encore une fois, comment veux-tu comprendre que derrière un sourire de clown, tout se déglingue sérieusement ? Donner le change, faire semblant, ce n’est pas très compliqué.

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Tu as compris très vite à quel point les médecins étaient importants.

Quand on ne va pas bien, il faut parler avec un médecin. Ils sont là pour ça. C’est leur métier. Ce n’est pas le métier de ton mari ou de ta femme, ni de tes meilleurs amis. Eux, ils font ce qu’ils peuvent. Chacun donne ce qu’il veut dans la vie, donc, il ne faut pas leur demander trop non plus parce qu’ils ont, eux aussi, leurs soucis quotidiens, leurs pressions…etc. Ta dépression ne fait qu’augmenter leurs problèmes. Par élégance ou par soucis de ne pas peser sur les uns et sur les autres, j’ai décidé de plus me lâcher avec mes médecins ou avec les patients des hôpitaux qu’avec mes proches.

Quand tu parles des médecins, tu évoques des psychanalystes?

Des psychanalystes, des psychologues et des psychiatres. Ce sont trois métiers différents. J’ai fréquenté les trois.

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(© Didier Gaillard-Hohlweg)

Tu écris dans ton récit que tu es à l’aise avec les psychanalystes. Notamment avec un certain M.

Ce n’était pas un ami, parce qu’on n’est jamais ami avec son psychanalyste, mais on s’est quand même vus pendant 25 ans. Pas 25 ans bout à bout, mais quand même… Il y a eu des moments où j’avais besoin de liberté et besoin de ne plus le voir. Pendant les séances, on parle beaucoup de soi. Cela finit par lasser. En tout cas, nous avions une belle relation ensemble. Elle était égale. C’était un homme qui faisait attention à ce que j’étais et à ce que je devenais. Il m’a repris à chaque fois que je voulais revenir vers lui. Ce qui est joli, c’est que, lorsque j’ai fait ma première dédicace pour ce livre chez Gallimard, boulevard Raspail, dont il est client régulier, il m’a laissé un très beau mot dans lequel il avait l’air de valider tout ce que j’avais dit sur lui dans mon livre. Ça m’a beaucoup touché.

Tu as fréquenté des tas d’établissements psychiatriques, souvent et longtemps, tu me l’as dit tout à l’heure. Dans ton récit, tu écris sur ces établissements : « Je n’ai été vivant que sur la forme, jamais sur le fond ». Ça veut dire que tu n’existais pas ?

Il y a quelque chose de cela. On existe, évidemment, mais on est dans un autre univers. La plupart des hôpitaux et des établissements psychiatriques ont des très hauts murs. Tu te sens protégé. Je me souviens que lorsque j’avais mes premières permissions pour rentrer chez moi, j’étais comme une sorte de visiteur. Je ne me sentais pas chez moi. Je n’avais qu’une envie, rentrer chez moi, mais chez moi, c’était à l’hôpital. J’étais coupé du monde. Je ne suivais plus du tout l’actualité. Dans cet isolement, je me sentais épargné et protégé.

Tu écris même: « Je suis incapable d’ouvrir un magazine. J’attrape la douleur d’autrui comme la gale. La détresse me fend et s’enfonce en moi comme une épée. »

Cette hypersensibilité est une des raisons pour lesquelles j’ai eu toutes ces dépressions. Des gens comme moi ont une fêlure et j’étais là pour la soigner, comme les autres patients. Ça nous empêche tous de dépasser certaines choses. Par exemple, quand je regardais le journal télévisé, les mauvaises nouvelles qui étaient annoncées étaient décuplées, démesurées, amplifiées d’une façon épouvantable. Par exemple, la peur devenait panique.

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(© Didier Gaillard-Hohlweg)

C’est curieux parce qu’à une époque où la parole se libère, la dépression reste encore un sujet tabou.

Oui. Pourtant je rappelle qu’il y a une personne sur sept qui souffre de la dépression. 3 millions en France et 300 millions dans le monde.

Tu racontes que tu as fait des tentatives de suicide. Médicaments à forte dose et Whisky. Tu ajoutes : « Défier la mort est une comédie dangereuse ». Pourquoi  une comédie ?

Je n’avais pas vraiment envie d’en finir, j’avais surtout envie d’autre chose. Plus exactement, j’avais envie qu’il se passe quelque chose dans ma vie que je trouvais trop triste et trop monotone. Pour moi, une tentative de suicide était un énorme appel à l’aide. C’était très bien orchestré. Je laissais la porte de mon appartement ouverte, je prévenais mon mari, Laurent, ou une amie, et je savais qu’on me retrouverait et qu’on appellerait les secours et que j’irais directement dans un hôpital psychiatrique. C’était absurde, mais je n’y pouvais rien.

La dernière fois, tu t’es réveillé d’une tentative de suicide avec à tes côtés un médecin qui t’a parlé.

Il m’a dit très gentiment : «  A dose équivalente, un autre patient aurait pu y rester. Certains cœurs lâchent pour trois fois rien »… d’où le titre. Cette phrase a raisonné en moi comme un gong puissant. Elle a eu un effet catharsis. On a beau calculer sa tentative de suicide, on peut tout de même y rester à cause de l’absorption des médicaments. C’est très inconscient comme geste, car le danger est là. Pour moi, réussir un suicide, c’est de rester vivant. J’aime profondément la vie, c’est ça le paradoxe de l’histoire

Tu as publié huit livres, dont tu dis que chacun est  une réponse à la violence de ton père. Violence gp2.jpgphysique et verbale. Je me suis demandé laquelle de ces deux violences laissait le plus de traces en soi. S’entendre dire, « tu ne vaux rien, tu ne feras rien de ta vie, tu es une merde » ou recevoir des beignes ?

Je crois que c’est la première, parce que ces phrases ont raisonné longtemps en moi comme un échec. J’avais beau regarder par-dessus mon épaule, de voir la vie qui était la mienne se dérouler sur un tapis, avec des moments et des rencontres formidables, des livres qui ont bien fonctionné, des succès dans mon métier d’attaché de presse, chaque fois que je vivais un échec, même petit, j’en revenais aux phrases de mon père et je me disais : « Il a raison, je ne suis qu’une merde ». Ça a été très dur de me débarrasser de ça, mais j’ai enfin fini par y parvenir au bout de 25 ans de travail avec un psychanalyste.

C’était beaucoup plus douloureux intérieurement que les coups que tu as reçu.

Mon père était un homme colérique et, souvent, les gens qui se mettent en colère se mettent en colère pour des raisons qui ne sont pas celles qu’ils imaginent. Mon père a été abandonné par le sien. Il a reproduit un schéma. Je me suis pardonné beaucoup de choses et j’ai pu ainsi/aussi lui pardonner.

gp.jpgPenses-tu qu’avec les succès de tes livres, ton père a été fier de toi ?

Je le pense parce que je sais qu’à un moment donné, quand je l’ai revu après la parution de mon premier roman, il avait collecté les articles de presse dans un album. Il aimait bien l’idée que ma sœur, Geneviève, qui est chanteuse et écrivain, et moi, soyons des artistes. Par le passé, mon père avait tenté de chanter. C’est curieux, il avait une certaine fierté mélangée à une indifférence envers nous. Nous ne nous sommes pas vus à deux reprises pendant 15 ans… ça fait presque 30 ans d’absence dans une vie. C’est beaucoup.

Ce n’est pas dans le livre cette histoire d’album. Ca dit pourtant des choses.

Tu as raison. Je ne l’ai pas écrit parce que je n’y ai pas pensé. La lettre d’ouverture est une lettre que j’ai écrite il y quatre ans maintenant. C’est une lettre qui m’a permis de sortir de ma dernière dépression. C’est un ami photographe, celui de la photo sur le bandeau de la couverture du livre, qui m’a poussé à écrire à mon père, même si je ne lui envoyais pas la lettre. Une fois que j’ai su que j’allais écrire un livre sur tout ça, j’ai retravaillé cette lettre littérairement.

Je connais ta pudeur Gilles. Quand on se voit, tu ne dis jamais rien sur toi. Tout à coup, tu lâches tout. Ta vie sexuelle notamment. On passe du non-savoir à : « on sait tout de ta vie »… ou de tes vies d’ailleurs. Le grand écart, quoi !

(Rires) En écrivant ce livre, j’ai eu l’impression que j’étais nu au milieu de la foule, mais en même temps, c’était comme  si les gens ne faisaient pas vraiment attention à moi. C’était juste moi qui me sentait mieux dans la foule. Je n’ai pas cherché à choquer le lecteur, mais je crois que c’était important qu’il ait tous les éléments en main… et encore, je n’ai pas tout raconté.

Quelqu’un d’aussi pudique que toi qui se livre autant, ça touche au cœur. Je t’ai envoyé un sms Photo Gilles copie.jpgquand j’ai fini ton livre pour te dire combien j’étais avec toi et fier de te connaître. Je sais que beaucoup d’amis à toi ont fait la même chose…

J’ai toujours eu un rapport énorme à l’amour et à l’affection que les gens me portent, alors j’ai évidemment était très touché de tous ces messages amicaux. Je ne peux pas m’empêcher d’aimer beaucoup de gens dans ma vie. Je suis comme ça. Je tiens aussi à souligner l’importance de mon mari Laurent. Il m’a aidé à traverser toutes ces épreuves. Il venait me voir presque tous les jours dans les hôpitaux où j’étais. Je le sentais souvent démuni. Il me demandait quand j’allais rentrer à la maison. Il voulait dire : « C’est quoi la maison sans toi ? ». Ça a provoqué parfois des choses terribles. Moi, je me disais : « Mais qu’est-ce que j’ai qui ne va pas qui fait autant souffrir les gens que j’aime ». On a traversé dans notre couple des moments difficiles, mais il a été très patient. Laurent a dégusté. Il ne faut pas croire que c’est rigolo tous les jours de retrouver le soir son mari dans un état de tristesse infinie. Il m’a boosté par moments, il m’a engueulé par d’autres, il a été très gentil, attentif et généreux par d’autres encore.

Tu dis que tu as donné régulièrement ton sperme pour plusieurs cabinets de gynécologie pendant 12 ans et, donc, fait naître des centaines d’enfants… Voilà quelque chose qu’on ne savait pas de toi.

Il faut replacer ça dans le contexte. J’avais 18 ans. J’ai fait toutes sortes de petits métiers qui me faisaient gagner de l’argent. J’avais déjà mon premier appartement, il fallait bien payer le loyer et assurer les sorties du week-end. Oui, j’ai donné mon sperme, j’étais payé 350 francs à chaque fois, mais j’ai aussi testé des médicaments qui n’étaient pas encore lancés sur le marché et j’ai travaillé en usine.

9782259200073_1_75.jpgOn apprend que tu connaissais des gens comme Christophe de Rocancourt et surtout Françoise Sagan et sa compagne Ingrid avec lesquelles tu as fait les 400 coups. Tu as fait partie de sa cour.

J’étais l’attaché de presse du livre de Françoise, Derrière l’épaule, j’ai donc passé beaucoup de temps avec elle. J’étais fan d’elle au sens littéral du terme, alors quand j’ai su que j’allais défendre un de ses livres, ça m’a rendu vraiment heureux. Nous nous sommes plutôt bien entendus, donc on a fait beaucoup de choses ensemble. J’ai même habité chez elle, mais c’est là que je me suis rendu compte  que ce n’était plus possible pour mon équilibre. Comme je le raconte dans mon récit, ça m’a conduit vers une des dépressions que j’ai connue.

Tu as écrit : « Quand on s’assoit face à son psychanalyste pendant plus de 20 ans, rien n’est comparable au bonheur d’écrire. L’écriture ne bouscule pas comme l’analyse. » Plus loin : « L’écriture n’est pas une thérapie pour moi, elle est  ma vie, en dehors de la dépression ».

Pendant les dépressions, je n’ai pas pu écrire. J’ai essayé, mais il faut que je sois bien pour écrire. Tout ce que j’écrivais était stérile et pas bon. Beaucoup d’écrivains ont besoin de la souffrance pour écrire, moi, c’est le contraire. Puisque l’écriture pour moi est une forme de bonheur et de bien-être, il faut que je sois bien dans ma tête.

Je comprends mieux cette phrase dans ton livre : « Ecrire parfois, c’est faire l’amour. L’emballement. L’excitation. »

Quand ton roman prend un virage auquel tu ne t’attendais pas, c’est jouissif. C’est comme si ça libérait des endorphines. C’est comme une jouissance que tu aurais après avoir fait l’amour.

Parfois, dans tes romans, tu as écrit l’inverse de ce que tu as vécu. Et cela t’a libéré. « La fiction a pris le pas sur la réalité et mon imaginaire s’est nourri de la vie de mes personnages. »

Il est toujours question de la distance dans l’écriture. Je n’aurais jamais pu écrire ce livre en étant tout juste sorti d’une dépression. Il m’a fallu du temps avant de l’écrire, d’ailleurs je l’ai écrit très facilement et sans aucun problème. Dans mes romans, je prenais de la distance avec ce qui me heurtait, me faisait du mal, en inversant les rôles ou les personnages.

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Tu dis que « le monde de l’édition est très conservateur, et par extension très hypocrite. Je me suis toujours senti en marge ». Tu ne vas pas te faire que des copains avec de telles déclarations…

Je l’ai souvent dit, ce n’est pas un secret. Tout ce qui est conservateur est toujours un peu hypocrite. Dans le monde de l’édition, on n’échappe pas à ça. J’ai 35 ans dans ce milieu et oui, je me suis senti en marge, mais j’ai fait tout ce qu’il fallait pour me sentir ainsi. En n’allant pas dans les cocktails ou dans les prix littéraires et en créant une forme de distance avec les gens qui travaillent dans ce milieu. Dans la vie, je n’ai jamais cherché à plaire à tout le monde. On m’a raconté une anecdote à propos de Patrick Besson. Il rencontre dans une soirée un journaliste qui avait écrit un papier terrible sur un de ses livres. Besson va droit vers lui en lui serrant la main et lui dit : « Merci infiniment pour ce que vous dites sur moi. » Il a profondément raison et j’aurais ce genre d’attitude dans la vie par rapport à mes ennemis ou aux gens qui ne m’aiment pas. Il ne faut pas leur donner de l’importance. Ils n’en ont pas. Les gens qui ont de l’importance, ce sont ceux qui vous aiment, qui vous soutiennent  et qui sont à vos côtés. Bref, je n’ai pas l’impression de balancer quand je dis que le milieu est conservateur et donc hypocrite, car c’est simplement la vérité.

Cela dit,  je sais que tu adores ton métier d’attaché de presse.

Je n’ai pas du tout l’intention de l’arrêter alors que je pourrais aujourd’hui parce que mes livres me rapportent suffisamment d’argent. Je ne le fais pas parce que c’est une forme d’équilibre qui me convient très bien et j’ai encore beaucoup d’éditeurs qui me font confiance. Je veux travailler le plus tard possible tant que la santé sera là.

Tu t’es occupé de très nombreux auteurs et tu n’es ami qu’avec cinq au maximum. Je sais que tu n’es pas fasciné par les écrivains, ni par la célébrité.

C’est bien que tu le rappelles. Je suis juste fasciné par les vivants, par les gens qui ont en eux la capacité de s’émerveiller par rapport à la vie et d’être généreux et humain. C’est eux qui me fascinent. Des vivants, il n’y en pas beaucoup chez les auteurs. Ceux que je connais, je les ai gardés comme amis. C’est le cas notamment de Nathalie Rheims, Janine Boissard ou Olivier Poivre d’Arvor. Ils ne sont pas nombreux, je t’assure.

Ton livre est sous-titré, « De l’ombre vers la lumière ».  Je me suis demandé pourquoi, puis, je suis tombé sur cette phrase : « Toute ma solitude, enfant et adolescent, m’a permis de trouver à l’extérieur des personnes qui m’ont, elles aussi, élevé, mais cette fois-ci vers la lumière. Je leur dois d’être un homme heureux aujourd’hui. Même les gens normaux ont droit au bonheur. »

Aller vers la lumière, c’est ce à quoi on rêve tous. Personne, à priori, ne souhaite aller vers les ténèbres. Parce que j’ai fait une analyse très longue, j’ai aujourd’hui tendance à vouloir m’élever plutôt qu’à vouloir me rabaisser. C’est essentiel d’aller vers la lumière.

C’est amusant cette  réflexion parce qu’en 2018, tu as écrit un recueil de nouvelles qui s’intitule La lumière est à moi et en 2019 un livre jeunesse qui s’appelle Inventer les couleurs.

Le mot lumière est assez présent dans mes livres parce que j’y crois beaucoup. Tu sais, s’élever, ce n’est pas s’élever seul. C’est emporter les autres avec soi.

Je vais te poser une question nulle. Tu écris dans ce récit : « Une épidémie aurait traversé la planète, je n’en aurais rien su ». Tu as écrit ça avant la pandémie ?

Oui (rires). Personne ne l’a remarqué à part toi. C’est exactement ce que je pensais à l’époque quand j’étais dans les hôpitaux. Mais c’était bien avant le Covid, évidemment.

En écrivant ce livre, tu n’as pas eu peur que cela te ramène à des choses qui auraient pu te refaire tomber en dépression.

Pas moi, mais mes proches, dont Laurent, oui. Cette malédiction de la dépression s’est arrêtée. Mais pour me protéger, quelque que soit mon emploi du temps, je m’octroie toujours dans la journée une dose de légèreté et de bien-être.