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30 novembre 2019

Mélodie Lauret : interview pour son premier EP 23h28

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(Photo : Sarah Balhadere) 

mélodie laurent,ep,23h28,interview,mandorJ’ai découvert Mélodie Lauret, lors du MaMA (festival et convention destinés aux professionnels de la musique) de cette année. Elle jouait au Cuba Café le 18 octobre dernier. J’étais mal placé et je ne voyais pas grand-chose, hormis une artiste qui me paraissait jeune, mais diablement douée. Textuellement, je me souviens avoir été impressionné. Des chansons d'amour, mais bien plus que cela.

Quelques jours plus tard, pour en avoir le cœur net, je suis allé découvrir quelques morceaux sur une plateforme de téléchargement (je sais, c’est pas bien). Et j’ai compris qu’il y avait un sacré quelque chose incitatif à surveiller cette Mélodie Lauret.

Et magie de la vie, je reçois une proposition d’interview de la part de sa maison de disque pour la sortie de son premier EP (le 29 novembre 2019), 23H28. Que j’accepte immédiatement. L’artiste m’intrigue. Je lui trouve quelque chose d’à part. Une précocité hors du commun. Ensuite, je lis son argumentaire de presse qui mélodie laurent,ep,23h28,interview,mandorprécise, « c’est à l’âge de 5 ans que Mélodie a compris qu’elle était à part. Que sa vie ne pourrait se passer ailleurs que sur scène. Aussi, depuis ses 15 ans, un Baccalauréat prématurément décroché, elle enchaîne conservatoire de théâtre, comédie musicale, écriture, composition, scène, studio. Aucune discipline ne semble l’effrayer. Aucune émotion qui ne soit source d’inspiration. Elle raconte à seulement 20 ans de manière intime et dense l’amour charnel, parle sans complexe de sexualité, de son identité queer, mais sans voyeurisme, et avec au cœur de son art l’universalité du sentiment amoureux… »

Bref, j’allais faire la connaissance d’un phénomène. Ce qui fut fait le 21 novembre dernier dans un salon de thé de la capitale. Et le moins que je puisse dire, c’est que je n’ai pas été déçu.

mélodie laurent,ep,23h28,interview,mandorMélanie Lauret par le chanteur Chaton :

Rares sont ces artistes capables en quelques mots de déloger votre cœur pour vous le rendre changé quelques chansons plus tard. Chargé aussi. Incapable de savoir si c’est ce timbre tellement particulier ou l’histoire qu’il vient de vous raconter qui vous a bouleversé. Ecouter Mélodie Lauret, c’est comme si une galaxie qui vous était jusqu’alors étrangère prenait votre être tout entier dans ses bras. Vous rendant aussi unique et singulier que l’est cette artiste précocement géniale. Ils sont d’ailleurs si rares, ces artistes, ceux qui semblent depuis quelques mois ouvrir la brèche d’un nouveau paradigme musical et créatif qu’on en oublierait presque que c’est sans doute ça au fond, un artiste. Un artiste entier. Complet. Une personne qui se livre à un point qu’il vous laisse à la fois rassuré et déchiré par une même chanson.

Car Mélodie, du bout de la voix jusqu’à celui des ongles, semble en pleine conscience. De son temps, de celui qui passe, de celui dont elle ne veut jamais gâcher la moindre seconde. A la ville comme à la scène, l’amour semble absolu, passionné, ultime. La vision est tranchante. Les mots sont choisis comme peu d’auteurs savent les choisir. Et l’interprétation d’une pureté inouïe. Qu’elle n’ait que 19 ans est un détail. Une promesse sublime certes, mais un détail. Car cet amour-là, cette fougue insensée qui détruit pour mieux reconstruire, qui use, brûle, cette fougue n’a aucun âge. Aucun genre. Aucune règle. Si ce n’est celle de ne pas mentir, jamais… 

Mélodie Lauret sur :
Facebook :
https://www.facebook.com/melodie.song.1
Instagram :
https://www.instagram.com/meslolos/

Elle sera aux Déchargeurs les 18 et 19 décembre 2019. Pour prendre vos places, c'est là!

Pour écouter l'EP, 23h28, c'est ici!

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(Photo Sarah Balhadere) 

mélodie laurent,ep,23h28,interview,mandorInterview :

J’ai été très étonné d’apprendre que vous n’aviez que 5 ans quand vous avez su que vouliez devenir une artiste.

Non seulement je savais, mais je n’ai absolument pas changé d’avis. Ca fait tellement partie de moi que je ne suis plus étonnée de cela.

Vous avez commencé par le théâtre.

D’après mes souvenirs, quand j’étais petite, j’ai suivi une copine qui voulait faire un cours d’essai. J’ai donc moi-même participé et j’y suis restée. Mais je ne voulais déjà pas que l’on m’impose des choses que je trouvais ridicule. Un jour, pour la première pièce que j’ai joué, on m’a demandé de mettre un nez de souris. J’ai refusé catégoriquement parce que je considérais que je pouvais être une petite souris sans mettre un nez de souris (rire). Pour autant, je n’ai plus jamais lâché le théâtre parce que je ne pouvais plus m’en passer.

C’était un refuge ?

Oui, surtout pendant mon adolescence. J’avais beaucoup de mal à aller à l’école. Je faisais une phobie scolaire. En 4e, j’avais une réelle peur panique. J’ai été déscolarisée pendant un an. J’ai repris en 3e pour passer un brevet et aller au lycée. Les seules interactions que j’avais à l’époque étaient un prof qui venait une fois par semaine me donner des cours de math et mes cours de théâtre. Le théâtre était le seul endroit où je pouvais aller et voir du monde. Il était hors de question que je rate un cours. C’était un endroit dans lequel je me réfugiais et dans lequel j’existais vraiment parce que je jouais des personnages et je portais les mots d’autres gens. J’avais soif des mots, tout simplement. J’avais l’envie d’être bavarde.

L’envie d’être bavarde ?

Oui. Dans la vie, j’étais hyper timide, je n’avais pas d’amis. J’en avais seulement sur internet. Je parlais beaucoup sur les forums… J’ai pris l’habitude d’écrire en discutant avec les gens sur internet. Au théâtre, sur scène, je n’avais pas peur de parler parce que je n’étais pas moi. Quand je joue Phèdre, je parle avec des mots qui ne m’appartiennent pas et qui ne sont même pas ceux de mon époque.

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(Photo Sarah Balhadere) 

Dans la musique, vous êtes moins un personnage.

Vous avez raison, c’est beaucoup plus moi. Je parle de moi dans mes chansons, donc je ne me cache plus derrière quelqu’un d’autre. Sur scène, pour le moment, j’ai moins d’aisance pour chanter que quand je suis sur scène pour exprimer les mots des autres.

Dans tout ça, je crois comprendre que c’est l’écriture qui vous intéresse. Vous avez même dit « je chante pour écrire ».

J’ai dit ça ?

Oui, il me semble.

Non, mais c’est bien comme phrase. Je vais préciser. Je ne chante pas pour écrire, mais pour vivre. Mes émotions et mes histoires existent. Elles viennent de mon cerveau et à différentes choses liées à lui qui les rendent trop fortes et qui me font rentrer dans un spleen immense. Ces émotions sont trop fortes pour les gens, pour moi et pour la société dans laquelle on est. Mon moyen de les mettre un peu en cage, c’est de les écrire sous une forme poétique. Ainsi, elles existent différemment et je les tiens à distance.

Comment écrivez-vous ?

Ça commence souvent par une phrase poétique qui me vient en tête. De là découle des choses. Il m’arrive aussi de savoir que je veux que ma phrase se termine par un mot en particulier. A partir de ce moment-là, j’articule les choses autour. Dans « 23h28 », j’avais en tête le mot bourrasque, il fallait impérativement que je place ce mot.

Clip de "23h28", réalisé par Guillaume Genetet.

Vos chansons racontent votre histoire, mais en version romancée, c’est ça ?

Oui, on peut dire ça. Mais je n’ai pas cherché à les rendre universelles. Je suis égoïste quand j’écris une chanson. Je ne pense pas aux autres. Au début, elles n’avaient pas vocation à devenir publiques. Pas à ce point en tout cas. Je ne me dis jamais : « Est-ce que ça va plaire aux gens ? », sinon, je ferais de la pop commerciale. Ce serait même plus simple. Mais je ne sais pas mentir sur ce que j’ai envie de faire. Même ma mère m’a demandé pourquoi je ne faisais pas une chanson joyeuse, une chanson qui fasse danser. C’est simplement parce que je n’y arrive pas. Ce n’est pas mon essence.

Qu’aimez-vous dans les mots ?

C’est le fait de pouvoir les assembler de manière maligne pour que ce soit joli. Quand j’ai une phrase qui sonne bien dans mon esprit, je suis surexcitée. Je suis beaucoup plus émue par le fait de lire une jolie phrase que de voir un joli paysage. Une phrase finement écrite me rend dans une très grande joie.

Dans la chanson française, vous appréciez Barbara. C’est celle qui vous touche le plus ?

Je ne peux pas répondre à cela parce que je n’ai pas tout écouté. Je ne supporte pas l’idée de me dire que telle ou telle chose est ce que je préfère parce que je sais qu’il y a des choses que je ne connais pas encore. Quant à Barbara, j’aime profondément cette artiste, mais j’aime aussi son identité autant visuelle qu’artistique. Elle a des chansons merveilleuses. Après, il y a des artistes contemporains qui m’inspirent aussi énormément. Raphaële Lanadère, Babx… Quand j’avais 8 ans, j’étais follement fan de Camélia Jordana (qui fait partie du giron de Babx). C’est un peu elle qui m’a donné envie de chanter.

Clip de "Quand j'entends les gens", réalisé par Guillaume Genetet. 

Ce qui me fascine chez vous, c’est votre précocité. Là, je constate que depuis le début de l’interview, vous n’avez pas le discours d’une jeune femme de 20 ans.

Je suis précoce diagnostiquée. Je ne le dis pas habituellement parce que cela a une connotation très pédante. Il y a 1000 mots pour dire ça dont surdouée, précoce, zèbre, haut potentiel. Je n’aime pas en parler parce que je sais aussi que les gens ne savent pas ce que cela provoque chez quelqu’un. Personnellement, ça m’a provoqué plus de problèmes que de joies dans ma vie. En même temps, je sais que mon inspiration et mon hyper sensibilité viennent de là. Mais, il y a beaucoup de choses qui me portent encore préjudice... dont une anxiété immense.

Vous ne vous sentez pas à votre place avec des gens de votre âge, je présume.

J’ai toujours été attirée par ceux qui étaient plus vieux que moi. Quand j’avais 12 ans, j’avais des amis de 26 ans et c’était normal pour moi. Aujourd’hui, je me vois mal être entourée de personnes de 20 ans. J’aurais l’impression qu’il y a une vie qui nous sépare. C’est le propre de la précocité, il y a un décalage immense et c’est ce décalage qui est compliqué à vivre. Je n’ai pas forcément envie que l’on me regarde comme celle qui est en avance sur tout et comme celle qui est décalée.

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Vous avez écrit une pièce de théâtre il y a deux ans, "J'irai danser tes 20 ans". C’est un exercice autrement plus compliqué qu’une chanson, non ?

Oui, assurément. Je n’ai pas vraiment choisi d’écrire cette pièce. A 18 ans, pour mon anniversaire, ma mère m’a offert la location d’une salle de théâtre, le Mélo d'Amélie. Elle m’a dit d’en faire ce que je voulais. C’était merveilleux parce que tout ce que je voulais, c’était d’être sur scène. Ce cadeau est bien la preuve que ma mère me connait on ne peut mieux. Du coup, puisqu’il fallait que je fasse quelque chose de cette scène, j’ai écrit une pièce en un temps très réduit, puis j’ai fait la mise en scène, cherché des décors… et enfin, on l’a joué. Pour aller plus loin dans ma réponse, la difficulté a été de mettre en scène mes émotions. Dans les chansons, c’est facile, il n’y a pas besoin d’explications. Dans les chansons, mes émotions sont sans filtre et on les prend comme elles sont.

Interview de Céline Héranval au sujet de la pièce de Mélodie Lauret.  

Je reviens à votre précocité. Votre projet musical et votre personnalité sont, à mon avis, bien parti pour vous emmener vers le succès. Qui dit succès dit centre d’attention et obligation d’affronter beaucoup de personnes. Comment pensez-vous vivre cela ?

La différence avec la vraie vie, c’est qu’il y a un cadre. Là, nous nous parlons, mais je sais qu’il y a un enjeu professionnel. Nous nous sommes donné rendez-vous pour parler précisément d’une chose et je le sais en avance. Dans les rapports sociaux de la vraie vie, ce qui me fait peur, c’est qu’il n’y a aucun cadre. Quand je bois un verre avec des amis, je gère beaucoup moins bien. Au début je me forçais à aimer ce genre de moment et d’ambiance. Je me forçais à exister pleinement dans cette circonstance. Un jour, j’ai compris que mon écoute suffisait pour exister. Je n’avais pas besoin de parler… Ma seule présence est une existence et c’est suffisant. En tout cas, j’ai accepté que cela suffise.

Ça doit être fatiguant de vivre ainsi…

En général, les gens sont fatigués physiquement quand ils ont eu une dure journée et qu’ils ont traversé des choses compliquées. Moi, j’ai une fatigue émotionnelle qui est constante parce qu’il n’y a rien qui n’est pas fatiguant, parce qu’il n’y a rien qui est vécu à un stade normal. Chez moi, même une joie est une joie fatigante. L’euphorie comme la tristesse peuvent devenir une solitude. Tout est décuplé et changeant en moi à une vitesse phénoménale.

Là, vous pouvez changer dans quelques secondes ?

Oui. Avec vous, je vais très bien, mais il se peut que dans deux secondes je sorte parce que j’ai vu une lumière qui ne m’a pas plu et que cela me mette dans un état immensément triste. Il y a quelque chose de très mouvant en moi et je ne sais jamais à quoi m’attendre.

Clip de "Minuit quelque part", réalisé par Guillaume Genetet. 

Parlons de vos chansons. A l’exception d’une, « Minuit quelque part », ce ne sont que des chansons d’amour…

Et c’est la seule que je n’ai pas écrite. Si je n’écris que sur l’amour, c’est parce que c’est un des sujets qui m’anime le plus. Je trouve qu’il est sans limite et sans fin.

Ce sont des amours féminines.

Parce que c’est ce que je suis, et c’est parce que c’est le seul amour que je connais. Par contre, je ne veux pas que l’on pense que c’est un acte de revendication quelconque. J’écris des chansons d’amour, c’est tout. Si des gens osent me dire un jour qu’ils se sentent exclus parce que je parle d’amour de femmes, je trouverais ça totalement stupide. Je suis une femme lesbienne et j’écoute des chansons d’amour d’hommes qui parlent à des femmes… ça ne me gêne pas. Par contre, si des femmes lesbiennes se sentent concernées par mes chansons, j’en suis ravie. 

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Pendant l'interview...

Si je peux me permettre, votre position est importante en 2019. C’est bien qu’il y ait cette visibilité-là.

J’aimerais juste que les amours entre deux personnes du même sexe soient normalisés. J’ai envie que les amours homosexuels ne soient même plus un sujet. A la limite, ce qui est militant, c’est de rendre tout ça banal.

Est-ce que les choses évoluent ?

Elles ont l’air d’évoluer bien, mais ça ne suffira jamais. L’homophobie, la lesbophobie et la transphobie n’existent pas que dans la violence physique ou verbale. Vous, en tant qu’homme blanc hétéro, vous ne pouvez pas avoir la même vision et la même intériorité que moi ou que d’autres parce qu’il y a des choses minimes qui sont extrêmement violentes pour nous. Par exemple, jusqu’à il y a deux mois, si on tapait le mot « lesbienne » sur Google, on ne tombait que sur du porno. C’est extrêmement violent. Il n’y a pas que les agressions dans la rue qui nous touchent, c’est aussi ces « petites » choses qui sont loin d’être anodines.

Vous-mêmes, vous êtes victime de remarque dans la rue ?

Quand je marche main dans la main avec ma copine, il n’y a tout simplement pas un jour où je n’ai pas de réactions négatives. Beaucoup ont, à notre endroit, des regards et des paroles terriblement déplacés. Quand un couple hétérosexuel se roule des pelles sur le quai d’une gare ça ne choque personne. Du coup tenir la main d’une femme quand on est une femme, ça devient un acte militant.

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Après l'interview, le 21 novembre 2019.

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