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29 décembre 2020

Lo'Jo: interview de Denis Péan pour Transe de Papier

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(Photo : Christophe Martin)

lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandorLo’Jo, c’est toujours une rencontre de sons, de rythmes et d’esprits venus d’un peu partout. Dans ce nouvel album, Transe de papier, ils viennent de l’Océan Indien, de la chanson française, d’Europe Centrale, du jazz, d’Afrique du Nord, de la musique de chambre et d’où vous voulez. Lo’Jo, les puristes le savent, c’est une science de l’arrangement des cordes, des instruments acoustiques et quelques effets électroniques, des voix humaines et des rythmes que traverse une vibration chamanique intime, poétique.

« Sans disséquer l’album et ses mystères, on peut dire que souvent, il serre la gorge, fait monter les larmes et puis console et donne de la force. Un album de mondes chamboulés, à commencer par l’intérieur » indique à juste titre le dossier de presse.

Pour la troisième fois (voir les deux premières mandorisations ici en 2014 et là en 2017), j’ai interviewé le leader et tête pensante du groupe, Denis Péan. La rencontre s’est tenue le 23 novembre dernier (entre les deux premiers confinements) dans un appartement de la capitale.

Leur site officiel.

Leur page Facebook officielle.

Pour écouter l’album Transe de papier, c’est là !

Argumentaire de presse :lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandor

Entré dans un nouveau chapitre de son existence, le groupe angevin Lo’Jo a enregistré son nouvel album, Transe de papier, en y insufflant la chaleur, la chair et la magie de ses concerts. C’est l’album refuge et miroir d’un monde de bouleversements intimes et universels. Et un nouveau départ pour le groupe et ses invités précieux – Tony Allen et Robert Wyatt.

Le refrain du premier morceau de Transe de papier annonçait l’air du temps et l’espérance de l’année 2020. « Je ne reviens pas pareil » de ce moment où le ciel soudain tout bleu nous est tombé sur la tête. « Je ne reviens pas pareil » de l’écoute de « Jeudi d’octobre » et « La Rue passe », les deux chansons de l’album qui accueillent le batteur Tony Allen, sans doute pour un de ses derniers enregistrements. « Je ne reviens pas pareil » de ces souvenirs de voyages, de lieux et de parfums. « Je ne reviens pas pareil » de ce disque qui fait affleurer et danser tellement de sensations et d’émotions enlacées : de l’anxiété et de l’espoir, de la colère déterminée et de la tendresse, de l’introspection et des visions hallucinées, des certitudes ébranlées et de la confiance. Mais si cet album résonne comme celui d’un monde chamboulé, c’est d’abord parce qu’il raconte celui de Lo’Jo – de l’universel à l’intime, et inversement. Pendant quelques longues lunes, Lo’Jo a fonctionné à la façon d’une petite communauté semi-nomade et furtive (comme chez Alain Damasio), qui avait jeté l’ancre dans une ancienne ferme de la campagne angevine. Là, Denis Péan façonnait et enregistrait sa musique entre deux voyages, mais aussi accueillait les enfants des écoles et des artistes du monde entier. Plus qu’un groupe, Lo’Jo était devenu une micro-société alternative, une utopie au coin du chemin. Et puis, après 17 ans de résidence, Lo’Jo a dû quitter son nid. Ils s’en sont remis. Comme, dans l’importante chanson « Blackbird », l’esclave qui saute d’une falaise et se transforme en oiseau, en puissant moineau peut-être.

Transe de papier est le premier album de leur monde d’après. Leur nouveau monde n’a plus de murs, ou seulement des murs en papier. Denis Péan le reconnaît, la musique est revenue au centre de sa vie. L’imaginer, la façonner, la sublimer. L’offrir comme le groupe le fait si bien et depuis si longtemps sur scène, une nourriture pour le cœur et l’âme.

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(Photo : Christophe Martin)

Les intervenants :

C’est leur ami Justin Adams, réalisateur de l’album et plus encore, qui a eu envie d’entendre Lo’Jo en studio comme sur scène : avec les voix puissantes et bouleversantes de Nadia et Yamina Nid El Mourid en devant de scène, avec cette matière musicale qui prend forme comme de la glaise sculptée en direct, avec les cordes attrapées au vent par Richard Bourreau, puis ces moments où Denis Péan chante et se retrouve seul au piano. Transe de papier a été enregistré entre l’Anjou et le mythique et magique studio Real World en Angleterre. Justin Adams a suivi le processus depuis les premières démos. Karl Hyde, fondateur du groupe Underworld et alchimiste du son, a jeté quelques sorts à cinq chansons. Un nouveau bassiste a rejoint le groupe, Alex Cochennec. Mais Transe de papier est d’abord, plus que jamais et au moins autant qu’aux débuts du groupe, un album de Lo’Jo.

A distance, l’album accueille un ami rare et fidèle, Robert Wyatt. Il a officiellement arrêté la musique, mais a enregistré le texte de « Kiosco ». Sa voix douce est une des petites flammes qui rendent cet album précieux. Comme d’habitude, oui, mais encore plus haut, sur une crête qui permet de redessiner la ligne d’horizon.

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(Photo : Christophe Martin)

lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandorInterview :

Vous viviez dans une maison communautaire. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pourquoi ?

C’était un lieu de résidence où on a accueilli pendant 17 ans de nombreux musiciens, notamment africains ou de l’Océan Indien. Nous avons été virés par la municipalité qui ne nous avait pas à la bonne. On a vécu la fermeture de notre maison accueillante comme un déracinement. Ça n’a pas changé le cours de la musique pour autant, mais ça a changé notre vie et notre humeur.

Dans votre nouvel album, il me semble qu’il y a plus de place pour la musique que d’habitude.

Il est possible que je sois un peu plus discret. Je chante moins. Par contre, les filles ont plus de champs d’expression. Au départ, mon goût va plus à la musique qu’au chant.

Le batteur Tony Allen (un des pionniers de l'afrobeat avec son maître et ami Fela Kuti dont il était le batteur et directeur artistique de 1968 à 1979) a disparu peu de temps après avoir joué pour ce dernier album de Lo’Jo.

Ça, c’est quelque chose de très touchant... triste plutôt. Je l’ai rencontré les derniers mois de sa vie. Il avait été un mentor pour moi depuis mon adolescence quand j’écoutais l’impressionnant et révolté Fela Kuti. Un jour, j’ai vu Tony Allen à la Maison de la Radio. J’ai constaté à quel point son bras ne bougeait pas. Son poignet ne faisait pratiquement aucun mouvement par rapport à la dynamique du son et de la vibration qui sortaient. J’avais l’impression qu’il faisait tourner l’orchestre autour de son poignet. Je me suis dit qu’il fallait qu’il joue pour un album de Lo’Jo. Je l’ai rêvé et ça s’est fait. Quand je l’ai rencontré, il m’a impressionné notamment par sa façon de jouer, mais aussi pour son acuité humaine. Il avait une façon de regarder quelqu’un en face, de transpercer son âme avec bienveillance. Il était pétillant et plein de savoir. J’ai aimé cet homme cosmique.

"Pas pareil", un film de Thomas Rabillon. Paroles : Denis Péan. Musique : Lo'Jo - Yamina Nid El Mourid, Nadia Nid El Mourid, Denis Péan, Richard Bourreau, Alexandre Cohennec, Stéphane Coutable, Jacques Coursil, Karl Hyde.

Robert Wyatt a écrit le texte de « Kiosco » et prête sa voix pour cette chanson.

Robert avait déjà participé à l’album Cinéma El Mundo en 2012. On m’a raconté que c’était un fan de Lo’Jo, ce que je ne savais pas. Un jour, il a été mandaté par David Byrne pour une compilation de musique française. Robert est un peu francophone, il parle notre langue et aime beaucoup la poésie française. Il avait intercédé pour que Lo’Jo fasse partie de cette compilation. Cela nous a ouvert beaucoup de portes en Angleterre. Robert Wyatt est d’une gentillesse et d’une tendresse irracontable, inouïe. J’affirme que c’est le chanteur le plus émouvant que je connaisse.

Ce que j’apprécie chez vous, c’est que Lo’Jo ne fait pas des disques pour vendre. Vous ne faites aucune concession.

Ce n’est pas ma préoccupation. Je ne formate pas ma musique pour vendre ou pour plaire.

En 2020, est-il toujours utile de sortir des albums physiques ?

Oui, parce que c’est une clé, un cycle, une phase qui marquent un tournant dans notre histoire. C’est la fin d’une histoire et c’est le début d’une autre… c’est notre survie aussi.

"Permettez majesté", un film de Jean Guillaud. Paroles : Denis Péan. Musique : Lo'Jo - Yamina Nid El Mourid, Nadia Nid El Mourid, Denis Péan, Richard Bourreau, Alexandre Cohennec.

Cet album est différent des autres, comme à chaque fois.

Effectivement, aucun album n’a la même couleur. Celui-ci est rustique et sensible. Sa sensibilité est évidente, car il est moins noyé dans les arrangements grandiloquents ou chargés. On ressent la personnalité des gens qui occupent ce son-là.

Pourquoi le disque s’intitule Transe de papier ? C’est un curieux titre.

J’aime les titres étranges. Je pense qu’une fois qu’on a trouvé le titre, ça conditionne le reste et ça réunit les forces. Ma transe de papier à moi, c’est d’écrire des textes et de les calligraphier à l’encre de Chine et à la peinture sur des papiers de récupération. La transe est propre à la musique. La musique fait palpiter et elle palpite. Le papier est une matière qui est noble, belle, fragile et pacifique.

 "Transe de papier", un film de Jean Guillaud. Paroles : Denis Péan. Danse : Margaux Marielle-Tréhouart.

Vous rentrez en transe quand vous êtes sur scène ?

C’est un moment qui n’est pas ordinaire. Je ne sais pas si je ne suis plus le même ou complètement moi-même. En y réfléchissant, je pense que c’est le seul moment où je suis complètement moi-même. Sur scène, nous sommes livrés à l’instant, au fugace… et ça va très vite.

Dans la vie normale, vous êtes moins bien dans votre peau?

Je suis bien, mais je ne suis pas dans un état aussi important, aussi vibrant.

C’est le public qui vous fait vibrer ?

Oui. Une musique sans oreille pour l’écouter serait vaine.

La pochette de cet album est comme la musique, épurée.

C’est le réalisateur Justin Adams qui a conditionné ça. Il a déterminé la mise en scène de chacun de nous, de la musique et des différents sons de cette dramaturgie sonore.

Peut-on vous classer dans la catégorie « musique du monde » ?

« Musique du monde », déjà, ça ne me dit pas grand-chose. Je ne vois pas quelle musique ne serait pas du monde. Ce que l’on peut dire, c’est que notre musique n’est pas traditionnelle. Elle ne descend pas d’un folklore quelconque. Si on ne peut pas dire qu’elle soit de tradition particulièrement française, il y a cependant quelque chose qui m’interpelle. En Chine, certains chinois m’ont dit que ce que nous faisions étaient « si romantique ». Comme si « romantique » voulait dire « Français ». Aux Etats-Unis, ils disent que notre musique est « so frenchy », alors que je ne vois pas quel code de musique française il y a là-dedans (rires). Peut-être que dans l’imaginaire mondial, la France reste un pays de fantaisie, de liberté et de création...

Lo'Jo revient aux sources pour un concert événement de 56 minutes au Chabada à Angers, le 12 décembre 2020. L'occasion pour eux de jouer les morceaux de leur nouvel album "Transe de papier".

Comment expliquez-vous que vous ayez autant d’admirateurs et autant de personnes qui attendent vos nouveaux albums ?

Pour l’instant, je n’ai pas encore profité du bénéfice du succès (rires). Nous sommes les seuls à occuper cette place un peu ésotérique en France…  et dans la durée.

Esotérique ?

Un peu, avec un fond politique. Ce qui est certain, c’est que nous ne sommes pas dans la tendance, mais jamais hors de l’époque.

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(Photo : Christophe Martin)

L’album Transe de papier est-il le plus proche de vous ?

Je l’ai conçu/fondé comme ça. Comme un acte de vérité, d’authenticité, d’humanité, de vérité avec soi-même. Nos disques, c’est ma protection, mon lieu de prédilection poétique et c’est là que j’ai quelque chose à faire plus qu’ailleurs.

C’est votre meilleur album ?

(Rires) Je ne sais, mais j’ai toujours envie d’en faire un autre. Pour mes compères et moi, ce n’est jamais assez bien, assez abouti, assez satisfaisant.

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Le 23 novembre 2020, à l'issue de l'interview...

Je sais que vous n’aimez pas le terme de « leader de Lo’Jo ». Pourquoi ?

Je suis juste quelqu’un qui veille au collectif. L’énergie passe par le collectif et je fais attention à ce que chacun trouve sa place. Quand le réalisateur, qui est nouveau chez nous, est ferme dans sa vision, nous le suivons. Il peut y avoir débat, mais si on fait venir quelqu’un c’est parce qu’on a confiance en lui. On a besoin de quelqu’un avec de fortes convictions. Justin a vraiment été précieux pour nous.

Vous tenez toujours à rendre hommage à tous les membres de Lo’Jo.

Ce sont tous des gens épatants, musicalement et humainement. Ils sont tous humbles. Et quand je vois l’engagement, l’affection profonde, la sincérité qu’ils mettent dans ce projet à chaque fois, ça m’émeut profondément. Lo’Jo, je le répète, c’est une équipe. Il n’y a pas de chanteur vedette et son orchestre. Je ne suis pas l’âme du groupe. J’insiste, ils sont une âme autant que moi. J’ai donné beaucoup de ma vie pour rendre possible un groupe et dans ce groupe, il y a moi… au même titre que les autres.

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Le 23 novembre 2020 à Paris.

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06 novembre 2017

Lo'Jo (Denis Péan) : interview pour [Fonétiq Flowers]

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(Photo : Fabien Tijou)

Depuis plus de trente ans, Lo’Jo parcourt le monde entier avec ses chansons. Le groupe publie un quinzième album planant, [Fonétiq Flowers], où l’on retrouve son goût pour la musique du monde et toute sa fantaisie linguistique. Denis Péan (chant, claviers) est accompagné par  ses complices, Richard Bourreau (violons, imzad – vièle touareg), Nadia et Yamina Nid El Mourid (voix, percussions, kora…), Baptiste Brondy (batterie, percussions)…

Comme toujours, avec cet album, Lo’Jo nous invite à un incroyable voyage musical. Une modernité pop avec son lot de fulgurances poétiques et d'inventions rythmiques.

Le 8 septembre dernier, j’ai mandorisé une nouvelle fois Denis Péan au Café des Ondes (lire la première interview ici... c'était en 2014).

lo'jo,fonetiq flowers,denis péan,interview,mandorArgumentaire de presse officiel (un peu raccourci):

On écoute parfois d’une oreille distraite un ami de toujours, croyant deviner à l’avance ses paroles à venir. On achète parfois sans le lire le dernier livre d’un auteur installé qui avait pourtant durablement secoué notre adolescence. On oublie que les gens évoluent, progressent, changent, se rebiffent, vivent. On oublie que l’existence n’est souvent qu’une succession de renaissances. Ce [FONETIQ FLOWERS] nous rafraîchit soudainement la mémoire, car le groupe LO’JO y donne l’impression d’éclore à nouveau.

Après plus d’une quinzaine d’albums enregistrés depuis le début des années 80, des centaines de concerts sur tous les continents, des collaborations prestigieuses (Robert Plant, Tinariwen, Robert Wyatt, Archie Shepp…) et une aura que plus grand monde ne songerait à contester, le groupe angevin réécrit l’histoire. Ou presque. On retrouve bien entendu ici ou là les grands marqueurs de l’esthétique de l’orchestre emmené par Denis Péan, mais un souffle inédit traverse bel et bien ces treize titres enregistrés aux quatre coins du monde (Austin, Lafayette, Séoul, Tbilissi, Cotonou, Paris et Bamako). Paradoxalement, c’est pourtant probablement leur disque le moins « ethnique » malgré la présence d’un kayagum coréen, d’un panduri géorgien, d’un daf iranien, d’un rik ou d’un oud, et certainement le plus électro-acoustique de leur discographie.

Peut-être parce que le groupe a invité le touche-à-tout Albin de La Simone à venir ajouter des couleurs avec ses claviers hétéroclites ? Ou peut-être par que Lo’Jo y a simplement osé de nouvelles envies qui le taraudait depuis longtemps ?

A l’image de Tom Waits ou de Nick Cave, Lo’Jo refuse la course contre le temps qui passe et décide d’emprunter des chemins de traverse, qui lui permettent apparemment de passer d’une vie à l’autre, sans jamais flétrir.

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lo'jo,fonetiq flowers,denis péan,interview,mandorInterview :

Ce disque est, à mon avis, le plus abouti de votre œuvre.

J’ai toujours été passionné par le fait de mélanger des textures sonores. Pour ce disque, j’ai passé plus de temps à ce travail pour atteindre plus de précisions. J’étais accompagné d’un ingénieur du son qui m’a permis de bien doser le filtrage, les choses techniques par rapport aux amalgames que j’avais créé.

La participation d’Albin de la Simone a-t-elle été déterminante ?

Il a ajouté sa matière à lui. Il a épaissit les choses. Il a révélé des détails mélodiques ou rythmiques qui étaient dans l’ADN de la chanson. Il a eu beaucoup de tact et d’humilité pour adopter le projet, le développer, le rendre plus visible. J’ai aimé sa présence positive. Dès qu’il est intervenu, le disque a passé une dimension supérieure. Il est venu en arrangeur. Il a eu la courtoisie et l’élégance de ne pas placer un solo qui allait le mettre en valeur. Il savait que ce n’était pas son portrait qu’il devait poser sur ma musique.

Vous avez pensé à lui immédiatement ?

Je n’ai pas pensé à lui, car je ne le connaissais pas. Je voulais absolument avoir pour compagnon un clavier. C’était une obsession. C’est le réalisateur du disque Jean Lamoot qui me l’a suggéré. Il aime travailler avec lui, alors je lui ai fait confiance. C’était une bonne façon d’investir Jean dans le projet : lui permettre de travailler avec des gens avec lesquels il se sentais bien à l’aise.

Clip de "Café des immortels", extrait de [Fonetiq Flowers]

C’est primordial le climat, l’ambiance qu’il y a dans un studio quand on enregistre ?

Tout à une conséquence, dans la musique et dans la vie. Tout se transmet et tout se ressent. Il y a un proverbe malien qui dit : si le tambour est fait avec tromperie, il raisonnera avec tromperie.

Erik Truffaz revient pour la seconde fois sur un de vos albums.

J’aime la trompette. Pour moi, c’est un instrument sauvage, indomptable, intraitable. Il peut échapper à celui qui en joue ou l’emmener vers des territoires imprévus. A une époque, dans la musique de jazz, le trompettiste était payé plus cher que les autres musiciens. Je ne sais pas pourquoi, mais quand j’ai entendu cette information, ça m’a amusé.

Vous êtes nombreux dans le groupe, mais vous ajoutez toujours des musiciens extérieurs.

Lo’Jo n’est pas limité à moi, ni aux six personnes qui font le groupe. C’est un orchestre potentiel et malléable.

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Faire un album, ça devient la routine pour vous ?

Je sens que cette question est provocante sciemment. Un album n’est jamais facile à faire. C’est toujours semé d’embûches, on est en prise constante avec le doute. L’inspiration est notre amie, quelquefois elle est notre ennemie. Un disque, c’est un enjeu phénoménal pour nous. C’est notre survie. Avec un album, on joue ou on ne joue pas. Soit on a deux ans de tournée qui voit le jour, soit on reste chez nous… selon l’appréciation du public.

Votre public est fidèle, donc il n’y a pas grand risque.

On ne sait jamais, d’autant que j’ai l’impression de faire la même chose depuis toujours, en tout cas de poursuivre le même but. Avec le temps, j’espère affiner mon approche, affiner mes outils, pour mieux rendre l’image voulue. Je suis dans une quête permanente de l’indicible. Je me dis que je ferai toujours des disques parce que je n’attrape jamais l’indicible.

Quand vous commencez un disque, vous savez où vous allez ?

Non. La musique est un chemin qui nous dépasse. Rien n’est écrit sur de grands rouleaux. L’accident est l’allié de l’artiste. Le processus de création est tellement long. Depuis quelques paroles qui sont écrites sur un carnet, quelques suites d’accords sommaires, on finit par obtenir un résultat mixé, arrangé, passé au crible de la pensé de six personnes et du réalisateur. Un disque est sculpté collectivement.

Vous êtes toujours ouvert à toutes propositions musicales ?

Oui, par goût et par plaisir. Un disque, c’est une fête. La musique, c’est une fête. Autant inviter celui qui va mettre une bonne animation.

La base de départ n’est donc jamais respectée ?

Non. Elle est transgressée, elle est trahie. Des bribes qui étaient prometteuses s’avèrent peu convaincantes, d’autres lancées un peu au hasard, donnent quelque chose qui est bon. On ne sait jamais, donc on est toujours aux aguets pour composer avec ce qui arrive.

"Noisy Flower" (audio), extrait de [Fonetiq Flowers]

Vous racontez le monde avec beaucoup de poésie. Je n’ai pas envie de parler de vos textes tant je pense que chacun doit se les approprier à sa manière.

Tant mieux parce que j’ai beaucoup de pudeur par rapport à mes textes. Je suis prêt à masquer les évènements de mon intimité. J’en fais des histoires générales sans jamais évoquer la source. Même mes proches ne savent pas de quoi je parle au final. Mon groupe non plus d’ailleurs.

Le fait que les gens qui écoutent vos chansons les reçoivent à leur manière, selon l’état d’esprit dans lequel ils sont, selon ce qu’ils ont vécu eux-mêmes, cela ne vous gêne pas ?

Non, au contraire. Quelquefois, ils me donnent même les clefs de ce que j’ai dit. Ils comprennent quelque chose que j’ai écrit de façon automatique et spontané. Ils me donnent l’explication.

Le langage a deux versants ?

Le langage et le verbe sont dangereux. Je fais donc attention. Je ne parle jamais de politique, ni de religion, je rends juste l’atmosphère du monde. C’est l’atmosphère qui m’intéresse.

Que pensez-vous du monde d’aujourd’hui ?

Il est divers. Il y a tout dedans. Il a sa grâce et il a ses vices. J’ai une tendance à effacer ses vices, à  éventuellement magnifier le monde. Dans les situations,  je trouve ce qu’il y a de merveilleux. C’est une position qui permet de survivre.

Est-ce le rôle d’un artiste d’embellir le monde ?

De l’embellir ou de créer des choses qui adoucissent le monde, voire qui le guérissent. La musique a une grande vertu de rassurer, de nous faire rentrer dans un massage positif.

"Chabalaï", extrait de [Fonetiq Flowers]

Êtes-vous satisfait de ce nouvel album ?

J’aurais eu pas mal d’autres idées pour l’améliorer, le transformer, c’est sûr. Dire que j’en suis satisfait, vous savez, je suis rarement satisfait musicalement. Nous avons arrêté à cet instant-là, le disque est donc comme il est et comme on a été. Il a été le temps qu’on a pris pour le faire. Il a été l’énergie qui était en jeu. On a été attentif à aller au bout de nos idées. Nous nous sommes laissé des libertés. Il est plein de vie en tout cas. Il m’a semblé authentique quand on l’a fait. Il y a un paysage général dans lequel se loge des mystères, des énigmes, des superpositions qu’on ne saisit pas au premier degré. J’aime bien la perspective, j’aime bien quand il y a quelque chose de presque invisible.

Un album, c’est un jeu pour vous.

Le studio, c’est extrêmement ludique. On peut se corriger, revenir en arrière, recommencer, transfigurer une situation. Le studio est un alambic fabuleux.

Avez-vous la sensation de faire du bien aux gens ?

J’ai du mal à en avoir la prétention, mais on me le dit. Je reçois parfois des témoignages qui me dépassent. Parfois, on me raconte comment une chanson a accompagné la vie d’une personne ou le décès d’un proche.  C’est souvent poignant.

Ça met du poids sur les épaules ou un artiste n’y pense pas forcément quand il crée ?

Je n’y pense pas, mais l’artiste à une responsabilité.

Laquelle ?

Je ne sais pas. J’ai lancé cette parole en l’air, je ne sais pas la justifier.

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La séance photo...

Pour ce disque, vous avez enregistré des petits bouts dans différents endroits du monde.

On avait un studio mobile qui tenait dans une valise. Une carte son, un ordinateur, un micro et un casque et on a pu enregistrer où on voulait.

En Géorgie, Corée, Mali, Chine, Bénin, La Rochelle…

Quand on part en tournée dans ces différents pays, parfois on a deux jours à ne rien faire, autant enregistrer de la musique. Le voyage procure un éveil particulier, un sentiment énorme de liberté qui permet d’oublier ses soucis domestiques du quotidien. C’est juste bien et naturel.

Quand on a une vie de voyages, de concerts, de musique… revenir chez soi, retrouver la réalité, ce n’est pas difficile ?

Non, parce que j’aime tout dans la vie.

Même les factures ?

Oui. Ça ne me gêne pas. J’ai consommé, alors je paye. Franchement, j’aime l’ordinaire. Je ne me fais pas de hiérarchie entre me mettre au piano et faire la vaisselle. Pour moi, c’est pareil. N’importe quel moment est important.

Comment peut-on aimer l’ordinaire quand on connait l’extraordinaire ?

C’est possible. J’ai travaillé à m’affranchir d’un certain conditionnement et de joug de l’ordinaire. J’ai la vie que j’ai choisie. Je suis un privilégié dans ce sens-là. Je pense que chacun de nous peut accéder à trouver du merveilleux dans un petit évènement. Dans mes chansons, je raconte des choses ordinaires, mais j’admets qu’elles sont extraordinaires (sourire).

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Lo'Jo au Mali. Souriez, vous êtes filmés!

Vous vous sentez en phase avec le monde ?

Pas toujours. Mais un décalage, c’est créatif aussi. L’erreur est très créative dans la vie. L’échec est une notion tout à fait occidentale. L’échec est une sacrée source de vie, de remise en question.

Chaque album est une remise en question.

Je ne cherche pas la nouveauté en tout cas. C’est une notion qui ne m’intéresse pas tellement. Je sais que notre société est beaucoup basée sur le culte du nouveau. Moi, je préfère les choses patinées que les choses clinquantes. Etre nouveau, être nouveau dans l’instant, c’est être juste avec l’instant, être centré. C’est une faculté de clairvoyance.

Avez-vous l’impression d’avoir la carrière idéale ?

Non. Elle n’a pas été sans difficulté. Je crois d’ailleurs qu’il n’y a pas de carrière idéale. Je suis juste satisfait. Elle est telle que je l’avais imaginé quand j’ai commencé. J’ai rêvé quelque chose, je l’ai dessiné dans ma tête et je me suis appliqué à la rendre réelle, existante. J’ai eu la chance de rencontrer des gens avec qui j’ai pu m’élever dans la création et avec qui j’ai une amitié très forte. C’est le bonheur des coïncidences.

Vous avez toujours revendiqué le fait de faire partie d’un collectif.

Ca toujours été mon cheval de bataille.

Représenter un groupe, c’est compliqué ?

Oui. J’ai mis longtemps à parler au nom d’un groupe, même sur scène. Dire nous n’est pas pratique. Dire je est plus simple.

Il faut avoir une âme de leader ?

J’ai beaucoup pensé à ma position de leader ces derniers temps. Dans ma jeunesse, je ne l’étais pas parce que je n’en avais ni l’âme, ni la fibre. Mais à un moment donné, quand je voyais que ça patinait, j’ai commencé à prendre les rennes pour que le projet ne s’éteigne pas. J’ai pris ce rôle, mais il a été très souvent pesant pour moi. Le leader endosse toutes les responsabilités, toutes les erreurs, encore aujourd’hui, je ne suis pas certain que cela me convienne totalement. Je suis devenu leader par défaut. Quelque part,  je préférerais me taire et ne faire que de la musique.

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(Photo : Christian  Arnaud)

Vous êtes quelqu’un de zen dans la vie ?

J’apprends. J’ai appris. A la base, j’étais plutôt sanguin avec une tendance à être sur la défensive, voire à être agressif. Avec le temps, je change. Je prends les  choses avec plus de douceur.

Vous devenez sage ?

Non. Loin de là. Ça m’intéresse d’être bien positionné, d’être juste avec moi-même et avec les autres.

La scène représente quoi pour vous ?

C’est exaltant parce qu’elle a le pouvoir de  nous révéler et de nous galvaniser. Soudain, on est pris par une force qui nous dépasse. On parle du trac, mais le trac est une énergie qui est en train de monter en soi. La scène procure une transe qui est inouïe.

Expliquez-moi ce qu’il se passe quand on monte sur scène alors.

C’est un tourbillon. On n’a pas le temps de réfléchir. On accepte une réalité qui est toujours différente. On a les antennes très développées quand on est en état de jouer. L’acoustique est un sujet mouvant. L’humeur de notre voisin qui joue de la basse ou de la batterie est mouvante. Le public est inattendu. L’heure est demi de concert est une course dans laquelle on ne peut pas s’arrêter, sauf si on meurt.

La promotion, vous aimez ?

Je n’aime pas ce mot. Je n’ai pas l’impression de faire de la promotion. On me pose des questions, j’essaie d’y répondre le plus justement possible. J’ai des choses à dire aussi. C’est un privilège de pouvoir s’exprimer. Combien d’artistes merveilleux souffrent de ne pas être diffusés, de ne pas être entendus ? Moi, j’ai cette chance, j’en profite. 

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Après l'interview, le 8 septembre 2017.

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10 novembre 2014

Lo'Jo: interview pour le coffret 310 Lunes

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(Photo : Bogdan Konopka) 

Lo’Jo, c’est une odyssée musicale itinérante et polymorphe, qui croise les cuivres du jazz et ceux d’Europe Centrale. En matière de projets atypiques, cette formation en connait un rayon. L’essence même de sa démarche échappe à tout formatage, à toute idée de limites, tant sur le plan géographique que sur le plan artistique.

Le collectif angevin dresse donc le bilan de son dernier quart de siècle de la meilleure manière qui soit : avec un livre de photos agrémenté de deux CD.

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Ce livre objet est comme un voyage temporel. Il regroupe la réédition de l’introuvable premier album, The International Courabou, ainsi qu’un nouvel album instrumental, où les musiciens de Lo’Jo ont l’audace de s’absenter, confiant la reprise de neuf de leurs anciennes chansons à un orchestre à vent (sur les arrangements de Renaud-Gabriel Pion). Aucun mot n’est prononcé durant 43 minutes. Seuls les instruments ont la parole. Clarinettes, saxophones, tuba, trompettes, flûte, basson, trombone… l'album fait parler le cuivre et le bois, une fanfare-jazz planante, envoûtante et subtile.

Les deux disques entourent un livre de 70 photos de Bogdan Konopka, qui suit Lo’Jo depuis 1989.

Pour évoquer ce projet (et un peu plus), je suis allé à la rencontre de Denis Péan, le créateur et leader de Lo’Jo, au Cafés des Ondes, le 2 octobre dernier.

10409123_10152285986318045_2779650514104856434_n.jpgLe coffret collector de Lo'Jo :

310 Lunes (Lo’Jo / Harmonia Mundi – World Village).

70 photographies de Lo'Jo par Bogdan Konopka pour conter l'aventure en noir et blanc d'Angers à Tombouktou (25 années de poses à travers le monde).

-Un onirique orchestre à vent qui réinvente sans paroles, « Brûlé la mèche », « L'une des siens », « Venerate child »et autres fantaisies de musiques apatrides de Lo'Jo.(Avec les solistes: Erik Truffaz, Magic Malik, Roswell Rudd, Hasan Yarimdünia.

-Un retour, avec la réédition pour la première fois de The International Courabou (1989), aux toutes premières turbulences sonores de ceux qui virent depuis passer 310 Lunes.

Biographie de Lo’Jo (tiré du site .evous):lo-jo-020.jpg

Lo’Jo a été créé au début des années 1980 par Denis Péan et Richard Bourreau. Après avoir progressivement construit son style pendant une dizaine d’année, la formation travaille avec une compagnie de théâtre de rue intitulée Jo Bithume entre 1988 et 1991. Au sortir de cette expérience, elle décide de se concentrer sur son métier de créateur de musiques chantées, sans jamais rompre son lien avec les arts de la rue et du chapiteau.

Le combo part régulièrement en tournée et enregistre plusieurs opus avec un collectif de musiciens. Le premier opus intitulé Fils de Zamal sort en 1993. Mêlant toutes les influences au gré des rencontres et du cheminement de chacun, son style musical prend des accents de jazz, de reggae, de rock, de sons orientaux ou africains. En 1998, Mojo Radio leur permet d’étendre leur notoriété à l’échelle internationale en donnant un concert au festival WOMAD créé par Peter Gabriel.
Au début des années 2000, le projet Lo’Jo publie l’album Bohême de cristal et s’ancre davantage en Afrique, fait la découverte du Sahara et des musiques rebelles d’outre Méditerranée. Après L’Une des Siens paru en 2002 et un premier live intitulé Ce soir-là en 2003, le groupe continue à recevoir de nombreux éloges de la part des médias spécialisés avec Bazar Savant qui sort en 2006.

Après Cosmophono (2009), le groupe Lo’Jo revient sur le devant de la scène en septembre 2012 avec un huitième album intitulé Cinema el mundo. Avec de disque, il continue sur la lancée de ses précédents opus en offrant à son public un univers et un style musical qui puise encore davantage dans les sons du monde.

denis péan,lo'jo,310 lunes,interview,mandorInterview :

Avec ce coffret, vous fêtez dignement vos 25 ans de carrière discographique…

Pas du tout. Ce n’est pas pour célébrer quoi que ce soit. Les anniversaires ne m’ont jamais intéressé. Il n’y a aucune raison de fêter 26 ans plutôt que 32. La sortie de ce coffret est donc une coïncidence. D’autant que la date de notre naissance est indécise.

Ce n’est pas ce qui est indiqué sur l’argumentaire envoyé avec le coffret. Quoi qu’il en soit, on trouve votre tout premier disque, The International Courabou. Pourquoi le rééditer ?

A l’époque, il a été diffusé confidentiellement. Nous n’avions ni circuit, ni distributeur, ni organisation à proprement parlé. Nous l’avions fabriqué et distribué nous-mêmes. Il n’y a eu que mille exemplaires, dont la plupart ont été vendus en Allemagne. Il n’y a donc que très peu de gens qui le connaissent. Dans ce disque, il y a le germe de ce qu’est devenu Lo’Jo.

Ensuite, les voyages ont fait grandir Lo’Jo.

Les voyages nous éduquent musicalement et humainement. Tout voyage déjoue les préjugés et les prévisions. Nous l’avons vérifié systématiquement et notamment lorsque nous sommes allés en Chine ou aux États-Unis.

Teaser de la sortie du coffret collector "310 lunes".

Expliquez-nous le titre de ce coffret, 310 Lunes. denis péan,lo'jo,310 lunes,interview,mandor

C’est le nombre de lunes qui séparent Lo’Jo de ses débuts. Dans le groupe, nous avons une attirance pour les affaires cosmiques. Personnellement, je suis sensible à cela parce que je suis quelqu’un de la terre, alors je sais à quel point l’astralité joue sur la culture.

Quand j’ai reçu le coffret, j’ai écouté le premier CD… et comme je n’avais pas lu l’argumentaire qui l’accompagnait, j’ai attendu votre voix. J’ai attendu longtemps.

C’est le premier disque instrumental que nous sortons. Cela me tenait à cœur. Il y a d’ailleurs une petite provocation en faisant cela. Bien que je sois chanteur et poète, je trouve les chanteurs un peu lassants. J’aime que l’on se passe du guide qui est le chanteur. Je trouve qu’un chanteur souligne le message. J’aime la musique, j’ai été initié à cet art par le jazz. De nos jours, j’ai constaté qu’une œuvre sonore instrumentale n’était pas courante, alors, ce projet s’est imposé à moi.

Ces morceaux ont-ils été compliqués à réaliser, puis à enregistrer ?

J’ai confié le bébé au compositeur et arrangeur Renaud-Gabriel Pion. Il est spécialisé dans les arrangements de ce type d’orchestre uniquement composé d’instruments à vent.

Renaud-Gabriel Pion est un ancien de Lo’Jo.

Il avait donc la connaissance de notre façon de faire, de voir et d’exister en musique. Il a la faculté et la facilité d’écrire pour un groupe d’instruments à vent. On a assemblé nos forces respectives pour écrire un parcours. Notre parcours. Ce disque est la musique du film de notre vie.

Vous aimez provoquer ?

C’est ce qui m’a permis de tenir aussi longtemps en vie musicalement. Quand j’ai commencé le groupe, si je m’étais conformé, je crois qu’il n’existerait plus. Si je n’avais pas mené mon chemin par une nécessité créative absolue et une vocation à choisir plutôt qu’à subir le marché, les goûts, la mode, Lo’Jo n’existerait plus.

Clip officiel de "Au bar des lilas" (feat Erik Truffaz)

denis péan,lo'jo,310 lunes,interview,mandorErik Truffaz est l’un des invités de ce premier CD.

Je suis un grand amateur de trompette. Je trouve que c’est l’instrument le plus sauvage, mystérieux, mystique, imprévisible qui existe. Les grands maîtres de cet instrument peuvent être pris à défaut techniquement et j’adore la trompette pour ça. Quand on était en tournée à New York avec Lo’Jo, on a vu Erik Truffaz dans un club. J’ai vraiment apprécié sa dignité de musicien et son économie de note.

Quand on essaie de définir votre musique, on commence par dire que c’est de la musique tzigane.

C’est une musique sensiblement apatride. On a notre culture fondamentale liée au patrimoine de musique classique européenne, une musique tempérée. Après, je le répète,  le jazz nous a éveillé. On a appris la distorsion et une extrapolation rythmique inédite. Il y a aussi l’Afrique et les pays tziganes qui nous ont beaucoup influencés.

Êtes-vous un musicien pointilleux et exigeant.

D’un certain point de vue, je suis très pointilleux, d’un autre, je peux être désordonné. Je n’ai jamais vraiment beaucoup travaillé. Dans notre musique, tout est fait de bric et de broc et nous fonctionnons de manière anarchique.

"Lo Siempre Jo", extrait audio du Coffret collector "310 Lunes" de Lo'Jo.

denis péan,lo'jo,310 lunes,interview,mandorÊtes-vous satisfait de la tournure de votre carrière ?

Non, pas exactement. J’ai des regrets et des frustrations. J’aimerais encore qu’on me laisse trente ans. J’ai l’impression de commencer, de débuter.

Vous avez un public qui vous suit depuis longtemps.

Oui, et il n’a pas été conquis à coup de grandes promotions et de médiatisations assommantes. Ca été du corps à corps. Chaque personne a été gagnée au forceps. Avec ma musique, je veux aussi mettre en avant la transmission locale, familiale, traditionnelle de la musique.

Parlez-vous du photographe Bogdan Konopka et des photos qui figurent dans ce livre.

En 1988, les membres de Lo’Jo n’avaient jamais bougé de leur coin et n’avaient pas encore de vie professionnelle. Ils ont été embauchés comme musiciens par un cirque. Une compagnie de théâtre de rue, plus précisément. Avec elle, on a traversé l’Europe pendant quatre ans. Le pays le plus extraordinaire pour nous a été la Pologne. A Cracovie, nous avons rencontré Bogdan qui était le photographe officiel du festival. Il est venu s’installer en France deux ans après, et depuis, il n’a cessé de nous photographier ici où là, pendant 25 ans. Le projet est vraiment parti de ses photos. J’avais le désir d’en consigner certaines. On en a regardé des centaines et des centaines avant d’en trouver qui étaient représentatives.

Pourquoi enregistrez-vous des disques ?

Quelquefois j’imagine que c’est par orgueil. C’est important de garder une trace de comment on a consigné l’histoire. C’est un témoignage.

C’est dur de continuer ce métier ?

Ça a toujours été dur de se tenir droit. Continuer à faire et à vivre de la musique est une lutte permanente.

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Après l'interview, le 2 octobre 2014.

Et, n'oubliez pas, ce rendez-vous...

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