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03 mai 2019

Simon Clair : interview pour Lizzy Mercier Descloux, une éclipse

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lizzy mercier descloux,une éclipse,simon clair,interview,playlist society,mandorQuand j’ai su qu’une monographie sur Lizzy Mercier Descloux allait paraître, même si j’ai trouvé l’idée excellente, je me suis demandé à qui pouvait être destiné cet ouvrage. Hormis deux, trois tubes, dont le fameux « Mais Où Sont Passées Les Gazelles? », elle n’a pas laissé une trace très profonde dans l’inconscient collectif.

(Chapeau, donc, à la maison d’édition de Benjamin Frogel et Laura Freducci, Playlist Society, de prendre des risques.)

Simon Clair (journaliste culturel spécialisé dans la musique, Society, SoFilm, SoFoot, Tsugi, Les Inrockuptibles et Stylist) a entrepris de reconstruire l’existence de cette interprète-musicienne à travers les témoignages de ses proches, ses amoureux et ses collaborateurs professionnels. Son travail minutieux est impressionnant nous permet de comprendre comment fonctionnait l’industrie du disque de l’époque, mais aussi de nous attacher à cette rebelle, libre (mais pas toujours indépendante), qu’était cette étoile filante de la musique française.

Le 18 mars dernier, rendez-vous est pris dans un bar de la capitale avec Simon Clair

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lizzy mercier descloux,une éclipse,simon clair,interview,playlist society,mandorL’argumentaire de presse (officiel) :

Elle était la muse absolue de la scène rock de New York à la fin des années 1970, l’égérie parfaite du mouvement no wave. Patti Smith, Richard Hell, Lydia Lunch étaient fous de cette chanteuse française avant-gardiste. Pourtant, Lizzy Mercier Descloux est morte à 47 ans, dans le plus grand dénuement, ne laissant qu’une trace infime dans l’histoire de la musique. Comment une figure aussi culte a-t-elle pu tomber dans l’oubli ? Lizzy Mercier Descloux, une éclipse revient sur l’histoire tragique de la chanteuse à l’aide des témoignages de ceux qui l’ont connue.

Marchant dans ses pas de Paris à New-York, la suivant dans ses voyages en Afrique du Sud, aux Bahamas ou au Brésil, le livre révèle comment l’auteure de « Mais où sont passées les gazelles ? » a été précurseuse du courant qu’on appelle aujourd’hui la world music. Il dévoile une personnalité complexe à la carrière malmenée pour ses choix artistiques iconoclastes, au sein d’une industrie musicale sexiste.

Ce qu'ils en disent : 

Les Inrocks.

Libération.

Brain Magazine.

Benzine.

Section-26.

Sun Burns Out (avec pas mal d'albums de Lizzy Mercier Descloux à écouter en intégralité).

LitZic.

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(Photo : Michel Esteban)

lizzy mercier descloux,une éclipse,simon clair,interview,playlist society,mandorInterview :

Quelle idée de faire un livre sur Lizzy Mercier Descloux ?

Je me souviens de la première rencontre avec mon éditeur, Benjamin Fogel. Je lui ai garanti que l’histoire était bien, mais aussi que nous n’allions pas en vendre des palettes. Bon, il se trouve que Benjamin lui-même, dans sa propre maison d’édition, Playlist Society, a écrit sur le groupe new-yorkais Swans, il a donc compris la logique de ma démarche. Il aime donner de la voix à des sujets qu’on ne trouve pas ailleurs.

Comment tu as connu Lizzy Mercier Descloux ? C’est plus de mon âge que du tien.

J’ai commencé à écouter beaucoup de musique autour des années 2000. C’était à un moment où il y a eu un retour du rock. Pour les gens de ma génération, cela nous a donné la possibilité de découvrir tout ce qu’écoutaient nos parents grâce à tous les sites de téléchargements illégaux. J’ai découvert le New-York rock revival qui est fantasmé par les gens de ma génération. J’ai creusé, creusé et encore creusé et après avoir découvert les Television, les Talking Heads, j’ai fini par croiser ce nom au milieu de mes découvertes, une certaine Lizzy Mercier Descloux, qui était présentée comme française. Ça m’a rassuré parce que je trouvais chiant le fait qu’à l’époque tous les meilleurs artistes soient anglais ou américains.

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Et du coup, tu t’es interrogé sur elle. lizzy mercier descloux,une éclipse,simon clair,interview,playlist society,mandor

C’est exactement ça. Je me suis demandé ce qu’elle faisait sur cette scène new-yorkaise à ce moment-là, comment elle était arrivée là, pourquoi elle était là... Je me suis renseigné très progressivement sur elle au fil des années.

Elle avait un côté iconique sur les photos de cette époque.

Iconique et magnétique. Elle m’a vraiment donné l’envie d’en savoir plus. J’ai un peu enquêté avant de me lancer pour savoir si son histoire pouvait être intéressante à raconter. J’en ai fait d’abord un article pour un journal… mais j’ai senti une frustration de ne pas être allé plus loin. J’avais gardé l’idée d’en faire un livre dans un coin de ma tête.

Artist: Rosa Yemen. Album: Rosa Yemen (Recorded: July, 1978 / Released: 1979)

lizzy mercier descloux,une éclipse,simon clair,interview,playlist society,mandorMusicalement, il y a plusieurs Lizzy Mercier Descloux.

Elle a commencé avec le duo Rosa Yemen. A ce moment-là, elle a 17 ans et un très fort tempérament. Elle n’est pas encore musicienne, elle a juste des pulsions artistiques qui se matérialisent en des espèces de chants abrasifs qui sortent un peu n’importe comment. Elle ne parle pas encore l’anglais à cette époque-là, donc, il y a des bouts d’anglais qui se mélangent avec des bouts de français.

On est en plein début de la No Wave.

Ça lui donne envie de faire passer le geste artistique avant le morceau final. Elle préfère s’affirmer en tant qu’artiste qui fait ce qu’elle sent, très free, plutôt que de faire un morceau agréable et diffusable. Elle est intransigeante.

Lizzy Mercier Descloux dans Midi Première en 1979 : "Fire".

Son compagnon d’alors, Michel Esteban (graphiste, photographe, entrepreneur, rédacteur en chef du lizzy mercier descloux,une éclipse,simon clair,interview,playlist society,mandormagazine Rock News, éditeur, producteur et cofondateur avec Michael Zilka du label discographique indépendant ZE Records) a-t-il participé au livre ?

Il a répondu à mes questions pour le livre, mais il n’a pas participé éditorialement, ni n’a eu un droit de regard avant publication. Au tout début, il m’a proposé de sortir ce livre dans une maison d’édition, Michel Esteban Editions, mais j’ai trouvé que c’était important que l’histoire de Lizzy Mercier Descloux soit, pour une fois, racontée par quelqu’un d’extérieur. Elle n’aurait pas été la même par Michel Esteban.

Tu as rencontré beaucoup de personnes qui ont été proches d’elle.

C’est le seul moyen de réussir à raconter une vie si singulière de quelqu’un qu’on n’a pas connu personnellement et qui est si complexe. Rencontrer tant de gens l’ayant côtoyé intimement m’a donné l’impression de la connaître vraiment. C’est quelqu’un qui a laissé une impression très forte aux gens. Je voyais bien qu’ils étaient tous bouleversés à l’idée de reparler d’elle. Il y a qui sont même tombés en pleurs en repensant à la fin de Lizzy Mercier Descloux. Parfois, j’ai été très ému par les témoignages.

Clip "Mais où sont passées les gazelles?"

lizzy mercier descloux,une éclipse,simon clair,interview,playlist society,mandorTu expliques dans ton livre qu’elle avait peur de ne pas être crédible s’il n’y avait pas d’homme à ses côtés.

Elle était tellement magnétique qu’il y avait toujours des mecs qui lui couraient après. Souvent, ils avaient de l’argent et elle savait qu’ils pourraient l’aider. Elle n’avait jamais vraiment travaillé… A cette époque, s’il n’y avait pas l’appui d’un homme derrière pour parler aux maisons de disques, on n’était pas pris au sérieux.

C’est curieux parce qu’à New York, à cette époque-là, elle était censée être dans un milieu avant-gardiste…

On aurait pu croire que le sexisme allait être moins présent, mais pas vraiment.

Lizzy Mercier Descloux assumait aimer les hommes et les femmes.

Elle faisait ce qu’elle voulait, donc elle aimait qui elle voulait.

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Lizzy Mercier Descloux et Patti Smith.

lizzy mercier descloux,une éclipse,simon clair,interview,playlist society,mandorSon amitié avec Patti Smith était de quelle nature ?

Elle ne l’a jamais dit, mais je suppose que c’était aussi un peu un rapport amoureux.

A-t-elle été sous-évaluée musicalement ?

Je pense que, s’il faut réévaluer une partie de sa carrière, il ne faut pas non plus tomber dans une hagiographie qui consisterait à dire qu’elle était révolutionnaire du début à la fin. Non, il ne faut pas tout revoir à la hausse. Il y a des passages dans sa discographie que je trouve un peu plus faible, notamment vers la fin de sa carrière.

Mine de rien, elle a lancé la sono mondiale, la word music avant Peter Gabriel et Paul Simon.

J’aurais du mal à croire qu’ils n’aient pas écouté le premier album solo de Lizzy Mercier Descloux. Par exemple, l’album de Paul Simon, Graceland, c’est point par point la démarche de Lizzy Mercier Descloux. On va à Soweto, on trouve des musiciens de Soweto et on fait un disque. Leurs albums respectifs ont d’ailleurs la même approche, sauf que celui de Paul Simon a eu plus de succès.

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T’es-tu attachée à elle ? lizzy mercier descloux,une éclipse,simon clair,interview,playlist society,mandor

Il y a des moments où elle pouvait être détestable. Je me souviens d’un concert au Palace ou elle a insulté les gens parce qu’elle n’était pas contente d’être dans cet endroit à la mode où il fallait être. Mais, évidemment, elle avait plein de côtés attachants, notamment son entêtement à suivre une direction autodestructrice.

Elle a connu une fin très triste, mais elle participe à sa légende.

C’est elle qui déclenche cette fin. Elle a un cancer très grave, mais refuse de se faire soigner. Elle refuse d’aller à l’hôpital et se réfugie en Corse pour vivre ses derniers jours. Elle n’en a toujours fait qu’à sa tête.

Tout au long de sa vie, elle a rencontré des légendes de la musique.

Elle a quasiment eu une histoire d’amour avec Patti Smith, elle a changé des cordes de guitare avec Éric Clapton, elle a rencontré Bob Marley, Grace Jones… et Chet Baket joue sur un de ses derniers disques.

Lizzy Mercier Descloux et Chet Baker interprètent "My Funny Valentine".

lizzy mercier descloux,une éclipse,simon clair,interview,playlist society,mandorMichel Esteban t’a raconté une anecdote sur Chet Baket qui a joué « My Funny Valentine » sur un album de Lizzy.

C’est quand même le seul morceau qu’il devait savoir jouer parfaitement. Et rien ne sortait de la trompette de cette légende absolue du jazz. Ça a été la croix et la bannière pour sortir des sons de son instrument… Il n'était pas dans un état "normal".

Avec ce livre, tu as ressenti le besoin de la réhabiliter?

Pas exactement, mais je serais content que les gens écoutent ses albums des débuts qui sont vraiment qualitatifs et novateurs. Je pense qu’en s’intéressant à son histoire, cela donne envie de s’intéresser à sa musique.

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Le 18 mars 2019, après l'interview.

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