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27 février 2019

Antoine Sahler : interview pour son 3e album

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(©Aglaé Bory)

Quand on évoque Antoine Sahler, on pense irrémédiablement à François Morel dont il semble indissociable. Ils travaillent ensemble depuis plus de 10 ans dans une parfaite osmose/harmonie/amitié, mais Sahler existe surtout par lui-même. Et de quelle manière! Discrète, mais étincelante. Il n’a pas besoin de l’enchanteur Morel pour créer des chansons subtiles, classieuses, drôles ou tristes (ou les deux en même temps). Des chansons qui peuvent paraitre désuètes alors qu’elles sont d’une rare modernité. C’est troublant. Très.

A l’écoute des chansons de son 3e album (à découvrir ici par exemple), les repères habituels s’évaporent, explosent plutôt. On croit aller quelque part, on se retrouve aux antipodes. Je n’arrive pas à déterminer si Sahler est un magicien ou un sorcier, mais ce dont je suis certain c’est qu’avec ses petites histoires, qui sont finalement de grandes histoires (on n’est pas à un paradoxe près), il sait comme personne envoûter celui qui l’écoute. Dire qu’Antoine Sahler est un orfèvre comme il n’en existe plus beaucoup en France serait d’une impardonnable banalité (même si c’est la plus stricte vérité), je me contenterai de dire qu’il est aujourd’hui le meilleur. Disons, l’un des meilleurs sinon, on va encore prétendre que j’ai l’enthousiasme non mesuré (ce qui est parfaitement faux).

Je suis allé à sa rencontre le 14 février dernier (le jour de la fête des amoureux, mais ça n’a rien à voir) dans un bar de Pigalle et c’était bien.

antoine sahler,interview,le furieux,mandorBiographie officielle:

Antoine Sahler est né en 1970 à Montbéliard. Après des études de piano classique, il s’intéresse au jazz, puis à la chanson française. Publie deux albums chez Harmonia Mundi / Le Chant du Monde (Je suis parti en 2002 et Nos Futurs en 2005). Le deuxième album est repéré par la chanteuse Juliette qui l’invite à faire sa première partie à l’Olympia en 2006. Depuis 2009, il écrit des chansons avec François Morel, qui donnent naissance aux disques et aux spectacles Le Soir, des Lions... puis en 2016, La Vie (titre provisoire) (en tournée actuellement). Il écrit également, seul ou avec François Morel, pour Juliette, Maurane, Juliette Gréco, Joséphine Draï ; il est également auteur-compositeur pour la chanteuse Lucrèce Sassella (spectacle 22h22 en 2012, et album 22 ans en 2015 qui a fait l’objet d’une mandorisation). Antoine écrit également plusieurs musiques pour le théâtre : Cochons d’Inde de Sébastien Thiéry (avec Patrick Chesnais – Molière 2009 de la meilleure pièce comique et du meilleur comédien, La fin du monde est pour dimanche et Hyacinthe et Rose de François Morel. Vous n’aurez pas ma haine, texte d’Antoine Leiris mis en scène par Benjamin Guillard avec Raphaël Personnaz. Il fait également paraître deux livres CD pour la jeunesse, chez Actes Sud Junior : La Tête de l’emploi, puis La Colonie des Optimistes. En 2015, il créé le label associatif Le Furieux et produit des artistes de chanson française comme Armelle Dumoulin (mandorisée ici), Achille, François Puyalto ou Wladimir Anselme (mandorisé là)

Le disque (argumentaire officiel) :antoine sahler,interview,le furieux,mandor

Voici le nouvel album solo d’Antoine Sahler, sur son propre label Le Furieux (distribution Differ-Ant), des chansons pop, où le désenchantement amusé côtoie l’humour absurde. L’écriture épurée, qui cherche la netteté des images, le goût des  harmonies inattendues mais des mélodies faciles inscrivent cet opus dans la tradition des chanteurs français marqués par la pop (Souchon, de la Simone, Katerine ...), où la douceur n’est jamais une faiblesse. Il y est beaucoup question de temps (qui manque ou qui passe), d’amour (qui reste ou qui part), mais aussi du désenchantement du monde et du besoin de consolation. 14 titres entrecoupés de  petits interludes, chantés par un choeur qui serait comme une voix intérieure. Accompagné par d’excellents musiciens, rencontrés au gré des projets, et pour la plupart devenus amis - Jeff Hallam à la basse (Dominique A...), Raphaël Séguinier à la batterie (Arthur H...), Thibaud Defever (lui-même excellent auteur et compositeur) à la guitare - Antoine Sahler utilise l’espièglerie comme arme d’auto-défense. Lucide, il voit le temps passer, mais pas de panique, à la fin, c’est le sourire qui gagne. Enregistré et mixé par David Chalmin au studio K, le studio parisien de Katia et Marielle Labèque (avec qui il a déjà collaboré plusieurs fois, et notamment pour le dernier album de François Morel, La Vie, titre provisoire (Jive-Epic / Sony Music).

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(©Aglaé Bory)

Iantoine sahler,interview,le furieux,mandornterview :

Vous êtes venu à la musique par le jazz, il me semble.

J’ai commencé la musique à 5 ans, là où j’habitais, dans un petit village de Franche-Comté, près de Montbéliard. Mon grand frère faisait du piano alors, comme je voulais tout faire comme lui, j’ai commencé à jouer du piano à la maison. Ce sont des souvenirs marquants pour moi. Je me revois au piano et adorer ça. Ma prof a vite remarqué que j’avais des facilités. C’est elle qui s’est rendu compte que j’avais l’oreille absolue. C’était mon jardin secret qui me prenait pas mal de temps et de place.

C’était évidemment du piano « classique », le jazz est donc venu tout de suite après.

A l’adolescence, j’ai beaucoup écouté de jazz. Je me suis même immergé dedans. Vraiment, j’aimais toutes formes de jazz, mais celle qui m’attrapait sans jamais me lâcher, c’était le jazz que jouait Chet Baker, les ballades assez courtes de Duke Ellington ou plus tard de Thelonious Monk. Ces jazzmen avaient des dimensions mélodiques assez fortes.

Clip de "Merci merci".

Pour vous, la mélodie est importante dans une chanson ?

C’est par rapport à moi. Je n’en fais pas une vérité absolue. J’ai eu ma période où j’adorais les grandes mélopées poétiques de 8 minutes avec un continuum. C’était un amour adolescent. Aujourd’hui, je me suis détaché de cela et ce n’est pas la définition que je donnerais de la chanson.

Quelle est-elle alors ?

A mon sens, une chanson c’est une économie de moyen, l’ellipse et le droit au but. J’aime bien comparer l’exercice de l’écriture de la chanson au dessin de presse ou d’humour comme Voutch ou Sempé. On doit pointer un détail et ce détail doit dire tout le reste. Les chansons que j’adore, ce sont celles où il y a la place pour que l’auditeur finisse la compréhension et, en même temps, où on est très clair sur le propos, même s’il n’est pas adressé frontalement. J’aime les choses de biais.

C’est grâce à votre passage à HEC que vous avez commencé la chanson. La légende dit que c’est parce que vous vous ennuyiez que vous avez commencé à écrire vos premiers textes…

Si je veux être très personnel et très précis, à HEC, je ne me suis pas ennuyé parce que j’ai beaucoup fait la fête avec les futurs dirigeants de l’élite. C’est dur d’y rentrer, mais après, c’est le Club Med. Ce ne sont pas des années douloureuses, mais des années où je me sentais un peu à côté de la plaque. Je me rendais compte que je n’étais pas sur de bons rails, mais je n’avais pas d’animosité particulière pour ce milieu ni pour les gens qui le composaient. Après HEC, je suis parti deux ans en Allemagne faire mon VSNE (volontaires du service national en entreprises). C’était une façon de ne pas faire son service militaire en tant que bidasse pour des gens qui avaient fait des études supérieures.

Clip de "Sénescence".

Tout ne s’est pas passé comme prévu…

J’ai eu un petit raté administratif. A la base, je  pensais aller dans des iles paradisiaques et je me suis retrouvé dans la banlieue de Francfort. C’est là que, réellement, je me suis pas mal ennuyé et que le soir j’ai commencé à écrire des chansons sérieusement.

Dans le but de devenir auteur ?

Non. Dans le but d’être content d’avoir écrit des chansons. Je ne me disais pas que j’allais en faire ma vie.

Après votre VSNE, vous avez travaillé dans la pub.

Pendant un an. Là encore, je me suis ennuyé et j’ai compris que ce n’était pas non plus mon truc. Je commençais à faire des petits concerts à gauche à droite, à fréquenter Le Limonaire et à trouver que c’était formidable d’aller là-bas. J’adorais ce que j’y voyais et l’ambiance qui y régnait.

Vous avez donc pris la décision d’arrêter de travailler pour ne faire que ça.

J’ai démissionné sur un coup de tête. Je suis parti sans chèque, sans droit aux ASSEDIC, sans rien. Au début je me suis dit que j’allais prendre un boulot fixe de pianiste de week-end dans les bars. Quand je me suis mis à écrire des chansons, ça a pris beaucoup de place dans mon cœur et dans ma vie. J’ai compris que je ne pouvais pas faire ça à moitié, mais uniquement à temps plein.

Vous avez fait des boulots alimentaires en attendant.

J’ai donné des cours de piano. Petit à petit, l’oiseau que je suis à fait son petit nid.

antoine sahler,interview,le furieux,mandorEn 2002 sort un premier album, Je suis parti.

Ça me fait marrer de dire ça aujourd’hui, mais je me rends compte que c’était déjà une autre époque. Je jouais aux Déchargeurs et le directeur de l'époque du label Le Chant du Monde est venu me voir à l’issue d’un concert pour me proposer un contrat. Aujourd’hui, ce genre d’histoire n’existe plus pour quelqu’un qui n’a pas de réseau, pas de vues YouTube, mais juste ses chansons. Bon, d’accord, ça ne m’a pas permis d’avoir une villa sur la côte, ni de piscine privée, très peu de drogues, aucune prostituée… mais c’était le début de quelque chose. Ce disque a existé et m’a permis de faire des concerts.

Toujours au Chant du Monde/Harmonia Mundi, en 2005, vous sortez un deuxième disque, Nos antoine sahler,interview,le furieux,mandorFuturs. Ce n’était pas un disque punk et rebelle en tout cas.

Non, ce n’est pas vraiment mon style, même s’il y avait quelques chansons sociétales. J’ai des idées, mais je n’aime pas faire de prêchi-prêcha dans mes chansons. Il y a des gens qui font ça très bien, mais moi je ne suis pas armé pour.

Il y a pourtant beaucoup de choses dites dans vos textes.

Je ne veux pas dire que je ne veux pas mettre de fond dans mes chansons. De façon générale, je n’aime pas que l’on me fasse des sermons, donc je n’en fais pas aux autres.

Beaucoup de vos chansons sont drôles et graves à la fois.

Avec François Morel, c’est une des choses qui nous réunit. On adore la juxtaposition, voire la fusion de l’humour et des choses tristes. Ce sont des émotions qui ont souvent les mêmes racines et quand on arrive à les fondre, c’est jubilatoire. On adore aussi les virages à 180°.

Il y a des chanteurs comiques qui ne sont que comiques. C’est difficile de ne pas être considéré comme cela uniquement ?

J’ai beaucoup d’empathie pour les gens qui ont eu ce destin-là. Dans l’histoire de la chanson, il y a eu des malentendus comme ça. Henri Salvador et Nino Ferrer en ont été victimes. Ils ont été Zorro ou Les cornichons alors qu’ils étaient des auteurs de magnifiques chansons nostalgiques. Je ne me pose pas ces questions-là aujourd’hui sous prétexte que je prends un risque. Je n’abandonnerai pas l’humour parce que c’est constitutif de moi. J’avoue aussi que je fais partie du club des gens qui aiment les chansons sans chute, les chansons qui créent un petit malaise… Je ne déteste pas (rires).

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©Marylène Eytier/Aubondeclic

antoine sahler,interview,le furieux,mandorVous avez rencontré François Morel grâce à Juliette, je crois. 

Il y a eu deux temps dans la rencontre. Au tout début de l’an 2000, avant que je ne sorte mon premier album, François a fait son premier seul en scène, Les habits du dimanche, après la période Jérôme Deschamps. Je l’ai attendu à la sortie du spectacle avec une enveloppe contenant un CD 4 titres et une lettre dans laquelle je disais « Monsieur Morel, un jour vous devriez faire chanteur. Et si un jour vous faites chanteur, vous devriez chanter mes chansons. » Ca l’a fait marrer et il m’a répondu très vite par courrier. En gros, il disait qu’il appréciait mes chansons, que lui n’oserait jamais franchir le pas car il était comédien et pas chanteur. Il a ajouté qu’il m’aiderait en parlant de moi sur les ondes. On en est resté là.

Le deuxième temps arrive 5 ans après. antoine sahler,interview,le furieux,mandor

Mon deuxième album est remarqué par Juliette. Elle m’appelle pour m’inviter dans une émission sur France Musique dans laquelle elle a carte blanche. Elle me propose d’y chanter deux chansons. Un autre invité de l’émission était François. Dans la foulée de l’émission, j’ai fait la première partie de Juliette à l’Olympia. François qui interprétait un duo avec la chanteuse était mon voisin de loge, il est devenu mon camarade de trac de la soirée. Nous sommes devenus copain à partir de ce moment-là. On a commencé très vite à travailler ensemble. Des disques, différentes scènes, musicales ou pas… on ne se quitte plus depuis 10 ans.

Qu’avez-vous pensé du billet de François Morel sur France Inter obligeant les auditeurs à acheter votre disque ? (A écouter là!)

J’étais presque gêné, mais super content. C’est un vrai acte d’amitié.

antoine sahler,interview,le furieux,mandorVous êtes aussi directeur du label Le Furieux. Pourquoi ?

Il y a 5 ans, je faisais la direction artistique d’une amie, Armelle Dumoulin. On avait fait tout le boulot : le studio, les arrangements, le pressage du disque…etc. Le disque existait, mais il n’avait pas de structure pour l’accompagner. Il manquait un étage à la fusée pour qu'il arrive jusqu’aux professionnels dans de bonnes conditions. J’ai donc eu envie de faire exister des projets d’amis que j’aime beaucoup et dont j’admire le travail. On a créé une structure associative qui a accueilli d’abord le projet d’Armelle, puis d’Achille, de Wladimir Anselme et de François Puyalto.

Ça prend beaucoup d’énergie ?

Enormément. Et de temps aussi… un  peu d’argent bien sûr. Régulièrement, je me dis : « si j’arrêtais tout ça ? » Mais en même temps, chaque nouveau projet me galvanise. Quand je vois ce que l’on fait sur la durée, je me dis que, finalement c’est chouette ce que l’on construit ensemble. On a raison de faire exister des choses en se préoccupant surtout de ce qu’on a envie de raconter et en le faisant bien. Ça me récompense de tous les efforts fournis.

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Le 16 juin 2018, de gauche à droite : François Puyalto, Wladimir Anselme, Armelle Dumoulin, Achille et Antoine Sahler à la Blackroom d'Hexagone.

Aucun de vos artistes n’a le même univers que vous. antoine sahler,interview,le furieux,mandor

Il n’y a pas longtemps, on a fait un plateau tous ensemble. On a échangé nos chansons et c’était génial. Je me nourris de nos différences. Je suis passionné par l’écriture, toutes les sortes d’écritures. A partir du moment où une chanson tient debout, je suis impressionné et souvent, ça m’intrigue. Le talent des autres m’impressionne souvent.

On vous compare tout le temps à Souchon et à Katerine, comme si vous étiez un habile mélange des deux. Ça vous convient ?

Ça me va totalement. Ce sont deux artistes que j’admire énormément, dont j’adore le travail et dont je me sens proche sans les connaître. J’ai tous leurs disques. S’ils n’ont pas totalement le même esprit, ils ne sont pas si différents que cela. Ils pointent quelque chose qui peut paraitre anodin, mais qui va dire énormément. Souchon est plus dans le regard, la rêverie, tandis que Katerine est plus un dadaïste, plus mordant, plus dérangeant. Si on me demande de faire une reprise, spontanément, je vais vouloir interpréter soit « Caterpillar » de Souchon, soit « Mort à la poésie » de Katerine.

Parlons de votre voix. Elle est très originale… pas très grave quoi.

Comment vous m’épargnez (sourire)… Vous savez, ça m’arrive souvent que l’on me dise, avant de raccrocher au téléphone, « au revoir madame ». Je m’en suis fait une raison (rires).

A quoi sert les chansons ?

Si elles peuvent être des petits moments de consolation, c’est déjà beaucoup.

Pourquoi faites-vous ce métier ?

Je ne sais pas du tout. Je sais juste que quand je m’assieds à un piano ou que je marche dans la rue et que j’ai un début de chanson qui m’arrive, je suis à un moment et à un endroit de ma vie que j’adore. Je me sens tellement chanceux de pouvoir vivre ça, alors j’en profite.

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Après l'interview, le 14 février 2019.

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