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21 mars 2018

Anna Karina, Howe Gelb et Laurent Balandras : interview pour Je suis une aventurière

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anna karina,howe gelb,laurent balandras,je suis une aventurière,interview,mandorMuse de Godard, icône des sixties, Anna Karina fait de nouveau parler d'elle à 77 ans avec la sortie de l’album, Je suis aventurière, une épithète qui lui va à merveille. On y retrouve ses collaborations avec Serge Gainsbourg, Philippe Katerine, Bassiak entre autres. Dans son actualité, il y a aussi deux de ses films qui sortent pour la première fois en DVD : Shéhérazade, tourné au Maroc en 1963, et Vivre ensemble, le premier film qu'elle a réalisé en 1973. L’occasion était belle d’aller à sa rencontre. Son éditeur et agent (et ami) Laurent Balandras m’a organisé une rencontre d’une heure dans une brasserie du boulevard Saint-Germain où elle a ses habitudes. Ce jour-là (le 7 mars dernier), le musicien chanteur américain Howe Gelb, qui interprète deux duos avec Anna Karina, a accepté de se joindre à nous. Belle conversation à quatre voix.

Argumentaire officiel du disque :anna karina,howe gelb,laurent balandras,je suis une aventurière,interview,mandor

Les meilleurs titres de l’icône de la nouvelle vague, signés Gainsbourg, Katerine, Bassiak, Godard... inclus Sous le soleil exactement plus des inédits dont 2 duos avec Howe Gelb.

Anna Karina a toujours chanté. Souvent dans des films. Depuis Une femme est une femme en 1960 où elle interprète "La chanson d'Angela" écrite par Jean-Luc Godard et composée par Michel Legrand, Anna Karina a chanté Bassiak (Rezvani) toujours pour Godard et surtout Serge Gainsbourg qui a conçu pour elle son unique comédie musicale Anna en 1967. Icône de la Nouvelle Vague, l'actrice d'origine danoise propose une compilation de chansons de films dont certaines sont éditées ici pour la première fois (extraits des films Last song de Dennis Berry et Haut, Bas, Fragile de Jacques Rivette) ainsi que des titres de son album écrit par Philippe Katerine). En bonus, plusieurs chansons originales viennent compléter cette rétrospective dont deux duos enregistrés en 2017 avec Howe Gelb, artiste-phare de la scène rock américaine. Je suis une aventurière lance avec son regard bleu pétillant celle qui a passé sa vie à jouer, chanter et danser sous les regards enamourés de George Cukor, Tony Richardson, Luchino Visconti, Rainer Werner Fassbinder, Raoul Ruiz ou Jonathan Demme et qui doit son nom de scène à Coco Chanel.

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anna karina,howe gelb,laurent balandras,je suis une aventurière,interview,mandorInterview :

Qui a eu l’idée de ce disque ?

Laurent Balandras : C’est un peu nous deux.

Anna Karina : Non, c’est toi Laurent. J’ai trouvé l’idée formidable, d’autant qu’il a ajouté quelques chansons inédites. Certaines n’ont jamais été éditées. Il y a des chansons que j’ai signées moi-même, d’autres par mon mari Dennis Berry. Il y a les principales chansons de ma carrière, mais il n’y a pas tout. Laurent n'a pas pu en obtenir certaines.

Laurent Balandras : Quand on fait ce genre de disque, il y a toujours des problèmes de droit sur certains titres. Quand ce sont des chansons tirées de films, ce sont les boîtes de production des films qui détiennent les droits… et là, ça devient compliqué. On ne retrouve pas toujours la société de production. Il faut aussi que je te dise qu’on avait déjà fait une compilation de chansons de films en 2004, alors on n’a pas voulu non plus mettre les mêmes titres dans ce nouveau disque.

Anna, pourquoi dès le début de votre carrière, vous a-t-on demandé de chanter dans les films ?

Anna Karina : Parce que dans la vie, je chantais tout le temps, et ce depuis toute petite. Je faisais le show partout où je passais. Les gens qui m’entouraient remarquaient donc que j’avais quelques velléités à ce niveau-là. Mon premier mari, avec lequel je vivais, Jean-Luc Godard, me voyait chanter toute la journée, il a fini par me demander d’en faire de même dans quelques films. Les autres réalisateurs ont suivi.

Documentaire de Luc Lagier : Godard, l'amour, la poésie. L'histoire d'amour entre Jean-Luc Godard et Anna Karina.

Laurent, pourquoi Anna est-elle si importante pour toi ? anna karina,howe gelb,laurent balandras,je suis une aventurière,interview,mandor

Laurent Balandras : A 23 ans, je venais de découvrir le cinéma d’auteur. Quand je suis arrivé à Paris, je rêvais de la rencontrer. Ce qui m’intéressait beaucoup chez elle, c’était la chanteuse. Au départ quand nous avons fait connaissance, je voulais la refaire chanter. Je travaillais à l’époque aux Sentiers des Halles et, tu connais la salle, c’est dans une cave.. Malheureusement pour moi, elle est claustrophobe.

Anna Karina : Je n’ai donc pas accepté d’y chanter (rires).

Anna, quand vous avez vu arriver Laurent la première fois, vous avez pensé quoi ?

Anna Karina : Il a d’abord téléphoné. Il est tombé sur mon mari, Dennis Berry. Il a eu très peur (rires). Après, on s’est donné rendez-vous au Chai de l’Abbaye, rue de Buci. Tout de suite, ça a collé entre nous. Je le trouvais formidable. Après, il a travaillé chez Universal au moment où j’enregistrais mon album chez eux. Ça a été le début d’une forte amitié et très belle collaboration.

Anna, vous êtes étonnée que de jeunes cinéphiles viennent encore vous voir ?

Anna Karina : J’ai eu la chance de tourner avec la Nouvelle Vague, mais aussi avec des grands réalisateurs « classiques » comme Visconti, Cukor ou Fassbinder. Donc, beaucoup m’ont vu et il doit leur en rester quelque chose de positif. J’aime que des jeunes de 15-16  ans se souviennent, s’intéressent et me posent des questions sur le 7e art.

Laurent Balandras : En Corée du Sud, c’est de la folie ce que représente Anna. En Australie, des gens avaient fait des centaines de kilomètres pour venir la voir.

Blow Up sur Arte : C'est quoi Anna Karina?

anna karina,howe gelb,laurent balandras,je suis une aventurière,interview,mandorVous avez aussi tourné dans des « petits » films.

Oui, ils sont moins connus, mais ça veut dire que j’ai toujours été sur la route. J’ai fait ce que je voulais faire quand j’étais gosse : aventurière.

Laurent Balandras : « Je suis une aventurière » est une phrase qu’elle dit souvent. Alors, on en a fait le titre du disque. Anna est quelqu’un qui s’amuse tout le temps. C’est une adolescente éternelle. Avec Anna Karina, la vie est une comédie musicale.

Anna Karina : (Me regardant) Il est gentil. Oh ! Il est adorable.

Laurent Balandras : Avec elle on chante et on se marre tout le temps.

Ma scène préférée dans Bande à part de Godard (1964), celle de la danse.

Parlons avec Howe Gelb, à présent. Vous chantez deux chansons avec Anna. D’abord, que anna karina,howe gelb,laurent balandras,je suis une aventurière,interview,mandorreprésentait-elle pour vous ?

(Pour être tout à fait honnête, ma connaissance de la langue anglaise étant ce qu’elle est, c’est Laurent et un peu Anna qui m’ont servi d’interprètes.)

Howe Gelb : A la base, je ne la connaissais pas. Un jour, j’ai vu une photo d’Anna avec le texte d’un film, je l’ai mise sur ma page Facebook. Le réalisateur des deux chansons que j’interprète avec Anna sur le disque a vu cette photo. Comme c’est un ami, il m’a proposé de la rencontrer. La rencontre a eu lieu et le courant est passé immédiatement.

Vous l’avez trouvé comment ?

Howe Gelb : Elle m’a fait penser à une adolescente. C’est extrêmement rare une femme comme elle. A partir de là, je me suis intéressé à qui elle était. J’ai regardé la plupart des films dans lesquels elle jouait. Ça m’a complètement emporté. A l’époque je travaillais avec une fille qui avait 23 ans et qui ressemblait beaucoup à Anna Karina. Cette fille, croate, et Anna se sont retrouvées à la même table et ça a donné un tableau très mystérieux. A ce moment-là, je me rends compte qu’Anna est née au Danemark. Et ma femme, elle aussi, est née dans ce pays. Je trouvais qu’il y avait beaucoup de coïncidences.

Anna Karina : Je me souviens, on s’est rencontrés aux Deux Magots avec Laurent. Ensuite, nous sommes restés en contact pendant 5 ans.

Laurent Balandras : Anna, j’ai appris aujourd’hui qu’Howe a enregistré il y a quelques années ton duo avec Serge Gainsbourg, « Ne dis rien », sans savoir que c’était toi qui interprétait cette chanson.  

Howe Gelb : J’ai enregistré cette chanson sans même avoir entendu la chanson d’Anna avec Gainsbourg. Cet après-midi, juste avant de venir vous voir, j’ai écouté la version originale avec eux dans un studio. Ça m’a fait un choc. La façon qu’a Anna de chanter, c’est quelque chose qui m’est familier.

Anna Karina et Serge Gainsbourg : "Ne dis rien".

anna karina,howe gelb,laurent balandras,je suis une aventurière,interview,mandorDans une des chansons que vous interprétez, il y a des phrases en français. C’était difficile pour vous ?

Howe Gelb : Oui, c’était dur. Mais Anna a essayé de m’aider.

Howe, vous venez du rock indépendant américain, vous avez enregistré 60 albums. Que pensez-vous d’Anna Karina chanteuse ?

Howe Gelb : Elle est dans l’énergie. Il y a le feu en elle. Anna, c’est une pierre précieuse. Avec tout ce qu’elle a fait d’important dans sa vie, elle est une personne qui devrait être célébrée à sa juste valeur. J’ai beau avoir 60 albums dans les pattes, ça me flatte d’avoir fait deux chansons avec elle. Je n’ai pas connu son histoire, car je n’ai pas été élevé dans cette culture-là, mais je suis hyper honoré de faire désormais partie de son histoire… même un tout petit peu.

Anna Karina : (Gênée) C’est moi qui suis fière.

Howe, aimeriez-vous travailler de nouveau avec Anna ?

Howe Gelb : Oui. J’essaie de la convaincre.

Anna Karina : Mais je n’arrive plus à chanter !

Howe Gelb : Elle ne chante pas comme elle a pu chanter à une époque, mais elle chante toujours très bien. Sa voix est plus grave, mais c’est très bon.

Anna Karina : Bon, s’il aime bien, je ne suis pas contre, mais ça sera compliqué (rires). Commençons déjà par une chanson.

Le tournage de la comédie musicale, Anna.anna karina,howe gelb,laurent balandras,je suis une aventurière,interview,mandor

Il y a trois chansons de la comédie musicale de Pierre Koralnik, Anna, dont toutes les chansons sont de Serge Gainsbourg. Vous dites souvent que c’est un de vos meilleurs souvenirs.

Anna Karina : Koralnik et Gainsbourg  sont venus me voir. Je ne savais pas du tout de quoi ça parlait, j’ai dit oui immédiatement. J’étais folle de joie.

Comment était Gainsbourg avec vous pendant cette comédie musicale ?

Anna Karina : Il était très perfectionniste et très gentil. Il était Gainsbourg et pas encore Gainsbarre. Ensemble on se marrait comme des baleines. On parlait en verlan ensemble. On ne disait que des conneries. On picolait du rouge et après on allait répéter.

"Sous le soleil exactement", extrait de la comédie musicale Anna.

anna karina,howe gelb,laurent balandras,je suis une aventurière,interview,mandorLa chanson que vous interprétez la plus connue est « Sous le soleil exactement », tirée d’ailleurs de la comédie musicale Anna. Ce n’est pas votre chanson préférée j’imagine ?

Anna Karina : Je l’aime bien, mais je les aime toutes avec leurs différences.

Ce que j’aime chez vous Anna, c’est que vous souriez tout le temps.

Anna Karina : Je suis comme ça naturellement.

Laurent Balandras : Elle me fascine. Elle chante tout le répertoire de la chanson française. Elle connait 200 millions de chansons par cœur. Elle travaille avec la nouvelle génération, a enregistré avec Jeanne Cherhal et Barbara Carlotti, a écrit des contes musicaux adaptés d’Andersen,  a écrit trois romans, a joué au théâtre… non, vraiment elle m’épate.

Anna, bientôt, on pourra voir un documentaire d’une heure trente sur vous qu’a réalisé votre mari. Quand vous le voyez, vous êtes nostalgique ?

Anna Karina : Pas du tout. Je n’ai aucune nostalgie du passé. Au contraire. Je suis folle de joie quand je revois tout ça.

Blow Up sur Arte : Pierrot le fou en 3 minutes.

Vous revoyez parfois des comédiens comme Belmondo, avec qui vous avez tourné ?

Anna Karina : Ca m’arrive, mais très rarement. A chaque fois que l’on se revoit, c’est comme si on nous nous étions vus la veille. On a l’impression de faire partie d’une même famille.

Laurent Balandras : C’est Jean-Claude Brialy que tu as revu souvent.

Anna Karina : On a fait 6 films ensemble. Nous étions très proches.

Le 14 février 2018, est sorti en DVD le premier film réalisé par Anna Karina, Vivre ensemble (1973), en version restaurée.

Il faudrait que vous écriviez une autobiographie.

Anna Karina : Je l’ai commencée, mais j’ai toujours peur de blesser des gens. Moi, je suis pour dire la vérité. Si j’écris, ce n’est pas pour être mièvre et mentir.

Vous avez eu une vie unique et folle. Vous l’avez vu passer.

Anna Karina : Oui, dans la joie et avec beaucoup de bonheur. La vie m’a donné beaucoup de chance. J’ai fait tant de choses qui m’ont amusée et passionnée, je sais que c’est rare. Je n’ai eu que des cadeaux, souvent tombés du ciel. J’ai eu aussi de grandes tristesses… mais je me cache quand je suis triste. Je n’emmerde pas les gens avec mes soucis. J’aime la vie, alors je me présente sous mon meilleur jour aux autres.

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De gauche à droite, Howe Gelb, Anna Karina, Mandor et Laurent Balandras, le 7 mars 2018.

Edit : le 11 avril 2018, près d'un mois après cette interview, j'ai appris qu'Anna Karina et Jean-Paul Belmondo s'affichent ensemble (Pierrot le fou) pour représenter le 71e festival international du film de Cannes. La classe.

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02 juin 2014

Laurent Balandras : interview pour L'intégrale Nougaro-l'histoire de toutes ses chansons

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Claude Nougaro nous a quittés le 4 mars 2004, il y a dix ans (et à l'occasion de l'anniversaire de sa disparition, j'ai publié une chronique sur ma rencontre avec lui).

Le Toulousain fut un auteur et chanteur pétri de jazz, amoureux des jazzmen et doté d’une mise en place rythmique naturelle qui fit le bonheur de ses accompagnateurs. Il nous laisse tout d’abord la richesse de ses textes qui font aujourd’hui partie de notre patrimoine. De multiples ouvrages et coffrets paraissent pour fêter l'anniversaire de sa disparition, mais l’un d’eux a particulièrement retenu mon attention, celui de Laurent Balandras, L’intégrale Nougaro – l’histoire de toutes ses chansons. L’auteur nous y révèle les coulisses de ces chansons dans lesquelles la force poétique demeure.

Le 25 février dernier, Laurent Balandras est donc passé à l'agence pour répondre à quelques questions...

laurent balandras,l'intégrale nougaro,interview,mandorL’argumentaire du livre :

Le plus célèbre des poètes et artistes toulousains, Claude Nougaro, méritait bien une Intégrale à l'occasion des 10 ans de sa disparition. Grand amateur de jazz, de musique latine et africaine, jouant des mots avec la langue française, il s'est appliqué tout au long de sa carrière dans un insolite mariage des genres, à unir chanson française et rythmes.
Laurent Balandras révèle ici la grande et la petite histoire de 400 chansons, avec une érudition étonnante qui fait de ce livre une somme inégalable, recouvrant plus de 40 ans de carrière. Des chansons d'une richesse inépuisable, car Nougaro avait l'habitude d'y livrer beaucoup de lui-même, révélant son intimité au plus près.
Une intégrale passionnante, pour commémorer la disparition d'un géant de la chanson.

L’auteur :

Prix Coup de Cœur de l'Académie Charles Cros 2006 pour les livres, Les manuscrits de Serge Gainsbourg et Les manuscrits de Claude Nougaro.
En 1990 il est le plus jeune candidat reçu au concours de Radio France et devient animateur à Radio France Isère.
De 1996 à 1999 il est en charge de la programmation musicale de la salle du Sentier des Halles.
De 1999 à 2006, il devient directeur artistique d’Universal Music, spécialiste de la chanson française.
En 2004, il fonde avec Baptiste Vignol, le Salon du livre et de la chanson de Randan (Puy-de-Dôme).
En 2007, il monte sa propre société Balandras Editions et s'occupe, entre autres, d'artistes comme Olivia Ruiz, Emma Daumas, Caroline Loeb, les Ogres de Barback, Marie Nimier, les Weeepers Circus...
Il crée également la collection Musik chez Textuel et publie les livres de Zazie, Juliette, Arthur H, Lhasa, Olivia Ruiz…etc.

laurent balandras,l'intégrale nougaro,interview,mandorInterview :

Tu as déjà écrit sur Claude Nougaro. Qu’apporte ce nouveau livre sur lui ?

Jusqu’à présent, je m’étais plongé dans son processus de création au travers de ses manuscrits et de la publication des textes. Pour celui-ci, l’idée était d’éclairer l’œuvre en essayant de resituer et recontextualiser chaque chanson. J’explique de manière ludique pourquoi telle ou telle chanson a été créée ? De quoi parle-t-elle réellement ? Quel est le lien par rapport à l’ensemble de son œuvre ? Chez Nougaro, il y a deux parties : celle où il est auteur pour d’autres artistes et celle où il est auteur pour lui.

Tu racontes les histoires de près de 400 chansons. C’est une somme d’informations considérable à recueillir, donc une enquête longue et compliquée, non ?

C’est un travail qui n’est jamais fini. Je l’ai commencé il y a dix ans en bossant sur ses manuscrits. Je me suis rendu compte de comment pouvait évoluer un texte entre l’idée et sa fixation. J’ai aussi écouté beaucoup d’interviews dans lesquelles il raconte son processus créatif. Enfin, j’ai interrogé les gens avec ou pour lesquels il a travaillé. Comme tu le dis, c’est vraiment une enquête longue et minutieuse.

Nougaro faisait du jazz, de la musique latine, africaine aussi… quel était le Nougaro que tu préférais ?

Ça dépend des moments. Il y a un Nougaro très sombre, voire complètement noir, qui allait vraiment chercher en lui ses tourments, et celui-là, je l’adore. Il y a aussi un Nougaro plus lumineux qui ne me déplait pas non plus. Mais chez lui, ce n’est pas parce qu’il y a du rythme et que c’est lumineux que les textes sont forcément plus joyeux. Dans son œuvre, il y a des thèmes récurrents qui sont le temps qui passe, le manque de confiance en soi et ses tourments vis-à-vis des femmes. Souvent, il mettait en musique et il tournait en dérision ses complexes et ses problèmes psychologiques.

Peut-on dire que la musique lui a servi de psychothérapie ?laurent balandras,l'intégrale nougaro,interview,mandor

Oui, sûrement. C’est clair qu’il faisait une véritable introspection. Il y a une partie où il essaie d’être à la hauteur des poètes du 19e siècle qu’il affectionne particulièrement. À cette époque, ses textes étaient plutôt neutres, peu personnels en tout cas. Il a mis une dizaine d’années à trouver son style, mais dès qu’il a commencé à puiser en lui tous ses troubles obsessionnels, il a fini par livrer une œuvre dans laquelle il ne s’épargne rien. C’est amusant parce que tout ce qui faisait sa particularité est devenu universel.

Mais le personnage public était très pudique, non ?

Oui, c’est cela qui est paradoxal, parce que l’auteur était d’une impudeur hallucinante. Toutes ses chansons font réellement écho à ses états d’âme ou à des moments de vies très privées.

Pourquoi avoir passé beaucoup de temps de ta vie à parler de quelqu’un comme Nougaro  et à mettre en avant sa vie et son œuvre ?

Quand on plonge dans l’œuvre de quelqu’un, c’est que ça fait écho en soi, forcément. Quelque part, toute proportion gardée, je me retrouve dans ce gamin complètement déscolarisé qui est sauvé par la musique et par les mots. Évoquer Nougaro a un sens aujourd’hui, parce que nous sommes face à une génération de gamins que l’on dit déphasés par rapport à la lecture et à l’écriture. Je me dis que le fait d’avoir des exemples comme Nougaro, de quelqu’un qui va s’en sortir parce qu’il est curieux et qu’il a le goût des mots, c’est important. Il est un véhicule d’espoir.

laurent balandras,l'intégrale nougaro,interview,mandorOn a fêté les 10 ans de sa disparition il y a quelques semaines. Est-ce qu’il manque à la chanson française et est-ce qu’il te manque ?

Moi, j’ai l’impression de vivre avec. Il est toujours présent. Les gens que j’aime et que j’admire, écrivains, chanteurs, auteurs, je vis avec eux. Quant à manquer à la chanson française, certainement. Mais il a ouvert la voie à beaucoup d’artistes. Il y a toute une génération d’artistes qui peut écrire en français sur du rythme, ce qui n‘existait pas avant Gainsbourg et Nougaro. Ils ont vraiment ouvert cette brèche-là.

Qui sont pour toi les Nougaro d’aujourd’hui ?

Des gens qui jouent avec le son, le rythme et la langue française, il y en a beaucoup aujourd’hui. Ça peut aller de Stromae à Camille en passant même par Mylène Farmer. Ça peut choquer que je dise cela, mais c’est une artiste qui jette ses états d’âme sur du rythme. Dans la toute jeune génération, quand je vois des gamins comme Bigflo et Oli, avec leur espèce de rythme afro urbain et un vrai souci de l’écriture et de la poésie, je ne peux m’empêcher de penser que ce sont des enfants de Nougaro.

Tu as toujours été un vrai découvreur de talents. Au départ dans des grandes maisons de disque et aujourd’hui pour ta propre société de production. Pourquoi as-tu monté en 2007, Balandras Editions ?

À la base, ce n’était pas du tout volontaire. Quand j’ai quitté Universal en 2005 pour écrire des livres, il se trouve qu’un an après mon départ, les artistes avec lesquels je travaillais m’ont appelé pour me demander de monter ma structure. Je l’ai fait parce que j’avais envie de continuer à travailler avec eux.

Tu fais quoi dans cette société de production?

Je développe deux parties qui sont à la fois l’accompagnement de jeunes talents, mais aussi beaucoup la défense du répertoire. Je travaille avec les familles de Mouloudji, de Bécaud, avec Les Ogres de Barback aussi. J’essaie d’avancer sur des répertoires qui existent et qui ont besoin d’être développés davantage.

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Avec Laurent Balandras, le 25 février 2014, à l'issue de l'interview, nous décidons de faire une partie d'un jeu vidéo (et nous sommes sacrément crédibles!)