Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04 juillet 2018

Jérémie Bossone : interview pour son roman Crimson Glory

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

(© David Desreumaux-Lamao Editions)

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandorSi on connait l’œuvre de Jérémie Bossone (mandorisé une première fois ici en 2015), on n’est pas étonné de le voir arriver sur ce terrain-là. Celui de la littérature. La belle en plus. Bossone n’est pas un  chanteur qui écrit, il est écrivain. Il chante aussi. Point barre. On a le droit de bien maîtriser ces deux arts. Dans Crimson Glory, il ne raconte pas sa vie. Il livre une histoire originale où l’on fait la connaissance du facétieux pirate Sean Fountain. Certes, il distille quelques parcelles de son monde à lui, principalement celles liées à son métier d’artiste. Il y a même quelques considérations bien senties sur le petit milieu de la chanson française qui pourront amuser ceux qui en font partie ou ceux qui le connaissent. Hormis cela, l’auteur nous livre un « page turner » palpitant et souvent drôle.

Rendez-vous avec Jérémie Bossone le 14 juin dernier, sur une terrasse de Belleville pour parler littérature et chansons.

4e de couverture : jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

Chanteur à la carrière fluctuante, le narrateur voit sa vie bousculée sur une plage lorsqu’une bouteille s'échoue entre ses pieds. A l'intérieur, un message de 1823 l'invite à une chasse au trésor insolite.

Un chassé-croisé mouvementé entre cette nouvelle aventure et sa vie de songwriter s'engage alors.

Aventures imaginaires, autobiographies romancées ?

Un jeu d'équilibriste envoutant !

L’auteur :

Après un passage par le monde du théâtre (Prix du Meilleur Acteur Florent 2004), Jérémie Bossone, auteur-compositeur-interprète, a remporté de nombreux prix (Grand Prix du Centre de la Chanson, Prix Sacem, Prix Adami...).

En 2015 son album Gloires reçoit le Coup de Cœur de l'Académie Charles Cros.

Crimson Glory est son premier roman. 

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

(© Lamao Editions)

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandorInterview :

Crimson Glory n’est pas ton premier roman je crois.

C’est le 10e que j’écris et c’est le premier publié. Pour moi, le roman est une forme d’écriture complémentaire à la chanson, ce format court où il faut tout dire en quatre couplets. Le roman me permet de dispatcher l’action, la narration, sur du plus long terme. Pour être sincère, j’ai commencé à écrire des romans bien avant ma première chanson.

Que fais-tu de ces romans ?

Je les range dans un tiroir, parce que je n’ai pas envie de me battre pour m’imposer dans le milieu de l’édition, comme je me bats pour m’imposer dans le milieu de la chanson.

Alors pourquoi Crimson Glory sort-il ?

Celui-là, j’ai voulu tenter le coup. J’avais fini le précédent qui faisait 700 pages et je le savais invendable. Crimson Glory, je le sentais plus donc, je l’ai envoyé à quelques maisons d’édition. J’ai eu des réponses presque positives, mais pas tout à fait, y compris dans de grosses maisons. Chez Albin Michel, je suis même arrivé au dernier comité de lecture, mais quelqu’un est passé devant moi. Au même moment, je reçois un mot de Fany Souville m’expliquant qu’un journaliste Bordelais avait écrit un article sur sa maison d’édition, Lamao Editions, dans lequel il était indiqué par erreur que j’avais écrit un livre chez elle. Je lui réponds, un peu sous forme de boutade, que j’aurais pourtant bien aimé.

Et du coup, tu lui as envoyé ton manuscrit par mail, c’est ça ? jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

Exactement. Fany (voir photo à droite) l’a lu dans la nuit.

Elle me l’a raconté récemment. Elle l’a lu sur son téléphone et elle n’a pu le lâcher.

Oui, et c’était bon signe.

Bref, vous avez fait affaire. Comment t’es venu l’idée de ce livre ?

Je marchais sur une plage avec un pote, j’étais en train de lui dire que j’étais au bout de mon roman, celui de 700 pages, que je l’avais recommencé trois fois, que ça m’avait demandé cinq ans de travail et que je n’en pouvais plus. Et soudain mon pied cogne une bouteille. Illico, ça a déclenché tout un processus. Celui d’en écrire un autre avec ce point de départ de bouteille sur une plage. En revenant dans le train qui me ramène de Toulon à Paris, je prends quelques notes, même si Proust disait que ça ne servait à rien d’accumuler les notes… Pendant deux ans, j’ai laissé murir tout ça. Un jour, j’ai dit : « C’est maintenant ». J’avais la narration et le schéma, ensuite, ça m’a pris quatre semaines de rédaction. En l’écrivant, j’ai souhaité qu’à chaque fin de page, le lecteur ait envie de tourner la suivante.

Le personnage principal du livre te ressemble beaucoup, non ?

C’est ce que me disent les gens.

Tu parles de ta vie de chanteur, de ton disque, du milieu de la musique… tu t’es un peu amusé à glisser des clefs.

Je savais que le public « chanson » qui me suit depuis quelques années allait éventuellement s’intéresser à ce disque, c’est une sorte de clin d’œil.

Clip de P-P-Patricia.

Tu n’es pas très tendre avec ce milieu.

Pas très, en effet. Il n’a pas toujours été très tendre avec moi non plus.

C’est bizarre parce que j’ai l’image d’un Jérémie Bossone aimé de ce milieu.

Ca dépend, mais globalement, je n’ai pas à me plaindre comparé à d’autres. Maintenant, on va peut-être apprendre à me détester parce que je tente d’autres aventures. En France, on aime un artiste pour une chose, un genre. On l’aime une fois pour quelque chose, on aimerait qu’il continue à faire ce pour quoi on l’a aimé. Le problème, c’est que c’est aux antipodes de ce que je suis. Faire constamment la même chose m’est proprement insupportable. Je ne peux pas. J’ai besoin de changer. J’ai besoin de métamorphoses, de passer par plusieurs formes et je sais que, fatalement, je perds des gens.

Tu as envie de chanter autre chose, avec des textes moins consensuels ?

J’aimerais chanter des sujets différents, scabreux, douteux… j’aimerais être le Roger Nimier de la chanson. J’hésite parce que je sais que les gens ne veulent pas entendre certaines choses. Faut-il leur donner tort ? A la base, la chanson est un art populaire. Si on vogue vers des choses non populaires, ont elles leur raison d’être ? Moi, je pense que oui. Il faut proposer d’autres alternatives.  Il y aura toujours des chansons sur l’amour, sur l’amitié, sur le temps qui passe, mais il ne faut plus qu’il n’y ait que ça. Il y a un continent à explorer et j’ai tendance à vouloir le rejoindre.

Clip de "Playmobil".

Revenons au livre. Il y a toi et il y a le « pirate » Sean Fountain. Par son attitude, lui aussi pourrait être un double de Jérémie Bossone, non ?

Il y a beaucoup de moi dans ce personnage, bien sûr. Je le considère  comme un grand frère, une espèce de modèle. A part que je ne vis pas au XVIIIe siècle, on a effectivement beaucoup de choses en commun.

Ce côté joueur, tu l’as ?

Oui, même s’il va très loin dans le jeu et les facéties. J’aime les gens qui vont loin, même s’ils finissent par être mal vus par une société qui a d’autres manières de fonctionner.

Il est sacrément égoïste.

Très. Je le revendique aussi chez moi, à la fois comme une force et comme une énorme faiblesse. Ce n’est pas un égoïsme qui va dans le mur, il doit être orienté vers quelque chose. C’est comme l’orgueil. Pour moi, l’orgueil est une grande valeur.

Et la vanité ?

C’est le travers de l’orgueil.

Un artiste n’est pas un homme comme tout le monde ?

C’est ce que les gens attendent. Si c’est pour être comme tout le monde, ça ne sert à rien. Il faut aller plus loin quitte à déranger, bousculer, choquer. C’est important parce que ça peut déclencher un réveil chez le public. L’artiste doit donner un coup de pied à l’ordre établi sinon, il n’a aucun intérêt.

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

Quelle image penses-tu donner au public ?

Après 10 années de chansons, j’ai été enfermé dans une image d’artiste écorché vif, romantique. C’est de ma faute parce que cela doit être une part de moi que j’ai mis un peu trop en avant. J’aime déconner et rire, mais je n’arrive pas à exprimer ça dans ce que je chante. Quand je tente, ce ne sont pas mes chansons les plus réussies. Proust, encore lui, écrivait que le bonheur n’était pas fait pour être écrit, mais pour être vécu. Ce qui s’écrit, c’est le malheur.

Dans le roman, l’humour est là en tout cas. Un peu noir, second degré, sarcastique.

Je veux tirer dans le tas tout en restant élégant. J’aime les sourires qui dézinguent.

Le narrateur, il ne fait pas bon vivre avec lui quand on est une femme amoureuse.

Dans le livre, Suzanne a eu raison de partir, en effet.  La patience a des limites, j’ai les miennes. Euh… le narrateur à les siennes. A un moment donné, chacun retourne à sa place.

Est-ce que ce livre a été écrit aussi pour que les gens, voire tes proches, te comprennent, te connaissent un peu mieux ?

Je voulais montrer une forme de cynisme qui est en moi et que ne véhiculent pas mes chansons. Je le regrette, mais le peu de fois où j’ai essayé, je me suis ramassé. Ce livre me permet peut-être inconsciemment de faire voler en éclat le romantisme qui me colle à la peau.

Comme ton nouveau personnage musical Kapuche.

Oui, il se moque de tout et de tout le monde. Il n’a pas de place à défendre dans ce milieu musical… il se contente de survivre sur un radeau, et ce n’est pas facile. J’aime beaucoup ce double parce qu’il dit ce qu’il veut, comme il veut.

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

Bossone et Kapuche.

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandorAvec le projet Kapuche, tu veux balayer Jérémie Bossone ?

C’est ça. C’est moi derrière le masque, mais quand je l’endosse, je ne suis réellement plus le même. En termes d’écriture, ça m’envoie encore ailleurs, comme tu pourras le constater quand tu auras écouté le prochain album (dont voici la pochette à gauche). J’ai besoin de ça. 

Tu passes de guitare-voix à du rap insolent.

Le changement est violent, je te l’accorde. J’aimerais pourtant que l’on m’apprécie pour ma manière de passer d’un projet à un autre.

Comme dans tes chansons, dans le livre, tu parles aussi beaucoup d’alcool. Je te cite : « Quand  je pense qu’il existe des gens qui sont réfractaires aux lumières de l’alcool, je n’arrive pas à me figurer une telle étroitesse de vue ».

Je me suis fait remonter les bretelles à cause de cette phrase (rires). Il y a un bouquin à écrire sur l’alcool, sur son panache, sur ce que cela permet…

Blondin a écrit sur l’alcool.

Comme toute la bande des Hussards, ils ont fait un premier pas, il manque la dimension épique.

Tu évoques aussi l’écriture : « Or, ce qui prime en écriture, c’est la puissance ludique. C’est ce plaisir du jeu que procure l’agencement des images et des sonorités. Sans lui, nulle catharsis et les émotions retournent comme des baudruches dégonflées… ». L’écriture est ta passion absolue ?

Elle a une part prépondérante dans ma vie, c’est clair et net. Mais, ma passion absolue est de raconter des histoires. Soit en chanson, en poème, en roman, en série, ou avec des outils vidéo. 

Des outils vidéo ?

On a publié sur YouTube deux épisodes en vidéo sous forme de dessin animé avec Kapuche. Les dessins animés m’ont énormément impactés aussi, et notamment les mangas. Pour moi, c’est la dernière forme d’art qui défend une valeur épique de la narration.

Trailer de Kapuche : La Sparkle Rose.

Je sais que tu ingurgites beaucoup de séries télévisées et que tu lis des mangas. Est-ce que cela peut influencer ta façon d’écrire tes chansons ?

Absolument. Déjà, mon schéma narratif à tendance à se modifier continuellement. Ces derniers temps, contrairement à avant, je suis très porté vers la rime riche. A travers Kapuche, le rap me permet de m’y adonner.

Le rap, ce n’est pas un nouvel amour pour toi.

Non, c’est loin d’être une lubie. Ça fait  20 ans que j’en écoute et ça fait un moment que j’avais envie de m’y mettre. Déjà, pour faire comprendre au milieu « chanson » que l’on pouvait marier la chanson et le rock, ça m’a pris 10 ans. J’estime avoir fait mon job. Il faut que je fasse pareil avec le rap.

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

Pendant l'interview...

Pourquoi es-tu pour la violence dans l’art ?

S’il y avait plus de violences dans l’art, il y en aurait moins dans la vie. Je ne dis pas que l’art doit se restreindre à n’être que de la violence, mais allons loin dans la violence dans l’art. Il y aura moins de guerre…

Dans Crimson Glory tu évoques aussi la morale : « Depuis que j’ai une conscience, je me suis toujours essuyé les pieds sur la morale. C’est la moindre des politesses à l’égard de la poésie. « La morale, c’est la faiblesse de la cervelle » dit le frangin Rimbaud et l’ami Proust de surenchérir « on devient moral quand on est malheureux » ». Tu aimes aller à l’encontre de la morale ?

Par posture, un peu, par essence même, par profondeur, oui. Faut dézinguer la sacro-sainte morale. Comme disait Brassens : « Je préfère me tromper tout seul qu’avoir raison avec tout le monde ». J’ai un côté sale gosse qui a envie d’avoir sa place. Une  place différente.

Un artiste, c’est un grand enfant ?

Il faudrait qu’il le soit, malheureusement, ce n’est pas toujours le cas.

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

Après l'interview, le 14 juin 2018.

18 juin 2018

Eddy la Gooyatsh : interview pour le livre-disque Pull Over

eddy la gooyatsh,pull over,livre-disque,lamao éditions,interview,mandor

(Photo : Jean Elliot Senior)

L'artiste nancéen Eddy la Gooyatsh, chanteur à guitare et à texte, réalisateur pour d’autres artistes comme Chet et Camille (entre autres) et créateur de spectacles jeunes publics (M le Méchant, Rio Clap Clap Clap...), vient de sortir un livre-disque comportant 13 titres inédits, Pull Over (LamaO Editions).

Vous pouvez l'écouter ici.

Tendre iconoclaste rêveur, Eddy la Gooyatsh, nous propose des textes animés par une verve habile et délicate. De la pop qui redore le paysage musical français dont la langue française est bien souvent mise de côté au profit de l’anglais plus mélodique.

Le 4 juin dernier, de passage à Paris pour jouer en première partie du groupe Ange au Café de la Danse, je l’ai mandorisé dans un bar à proximité de la salle.

eddy la gooyatsh,pull over,livre-disque,lamao éditions,interview,mandorArgumentaire officiel (par Olivier Bas), légèrement raccourci :

Quand on cherche un pull-over, on aimerait qu’il soit beau, doux, élégant, chic, rock, original, saillant. Il devrait être de qualité irréprochable et passer au lavage sans rétrécir ni pelucher. On souhaite pouvoir le porter en toute circonstance, qu’il nous tienne chaud les soirs d’hiver et qu’il soit léger les nuits d’été. Qu’il devienne notre pull-over préféré.

Le Pull Over d’Eddy La Gooyatsh est tout ça à la fois ! Doux, élégant, brillant, chaud, original et rock !

Un livre dans lequel on se plonge comme un enfant en s’émerveillant des illustrations et un Album qu’on passe et repasse en boucle, maille après maille, sans s’effilocher.

Eddy La Gooyatsh nous offre avec son 4ème album le pull-over idéal ! 

Ni miaulant, ni rugissant, Eddy la Gooyatsh est le carrefour de ses influences. Des Beatles à Chet Baker en passant par la musique surf, cubaine, hawaiienne, le post-rock ou la noise, cette voix qu’il pensait être un brin n’est pas à mettre au filet, bien au contraire.

Auteur-compositeur-interprète, avec déjà deux livre-disque à son actif pour les enfants, il se dévoile en chanson pour le plaisir des plus grands (mais pas que).

eddy la gooyatsh,pull over,livre-disque,lamao éditions,interview,mandor

eddy la gooyatsh,pull over,livre-disque,lamao éditions,interview,mandorInterview :

La question originale. Pourquoi ce livre-disque ?

J’en avais déjà fait deux pour les enfants, M le Méchant et Rio clap clap clap, chez LamaO Editions et j’ai bien aimé l’expérience. De plus,  je ne voulais plus faire de disques pour « adultes ». Mon précédent album, Beaurivage, avait été si compliqué à sortir que je n’avais pas le courage de recommencer une telle bataille. Sortir des disques dans des conditions difficiles, je trouve ça un peu vain. C’est donc mon éditrice, Fany Souville, qui m’a suggéré de faire un livre-disque. Au moment où elle m’en a parlé, je n’étais pas sûr d’avoir des choses à dire. Plus tard, nous en avons rediscuté et, à ce moment-là, j’étais en train de perdre quelqu’un de proche. J’avais de nouveau des choses à dire.

Pourquoi as-tu enregistré Pull Over très vite.

Je connaissais les thématiques que je souhaitais aborder, mais je ne voulais pas trop réfléchir à ce que j’allais écrire. Du coup, par soucis d’authenticité, d’honnêteté, de spontanéité et de justesse, j’ai écrit assez vite et on a enregistré dans la foulée dans des conditions live dans une vieille boite de nuit désaffectée.

eddy la gooyatsh,pull over,livre-disque,lamao éditions,interview,mandor

L’ambiance du décor est importante pour toi quand tu enregistres ?

Oui. J’ai fait exprès de choisir ce lieu. J’ai un studio chez moi, je pouvais donc très bien rester à la maison. J’ai déplacé mon studio là-bas pour que l’on puisse jouer tous ensemble. J’ai bien fait parce qu’il s’est passé quelque chose entre tous les musiciens.

Il y a dans Pull Over des images, des illustrations, des  collages, des photos…  

J’ai demandé à des artistes que j’aime bien de travailler autour de mes nouvelles chansons. Ensuite, je leur ai proposé de m’envoyer une image pour illustrer celle qu’ils préféraient. J’ai tout gardé, je n’ai rien eu à rediscuter avec quiconque. Pour moi, tout était parfait. J’ai laissé toute liberté à chacun, car j’avais l’impression d’avoir suffisamment donné de moi-même dans chaque chanson.

Dans les studios de France Bleu Lorraine, Eddy La Gooyatsh interprète une version acoustique de " Trompe la mort ", un titre issu de Pull over.

Tu as fait la couverture et quelques dessins à l’intérieur.

(Rires) Je n’ai pas été très courageux. J’en ai fait moins que ce que j’envisageais au départ.

Quand tu étais plus jeune, tu voulais être illustrateur.

Oui, jusqu’à l’âge de 20 ans. A la base, je voulais faire de la bande dessinée. J’ai suivi des études dans un collège spécialisé en art plastique. Finalement, ça ne s’est pas passé comme ça, je suis devenu musicien. Je suis très content de l’être. Cela dit, depuis l’adolescence je faisais aussi de la musique. J’avais des groupes, j’écrivais des chansons. Mais vraiment, je n’avais pas envisagé que musicien devienne mon métier principal.

eddy la gooyatsh,pull over,livre-disque,lamao éditions,interview,mandor

Eddy la Gooyatsh au Café de la Danse, une heure après l'interview.

(Photo : Mandor avec son iPhone)

Dans ce livre-disque,  je pensais qu’il y aurait un fil conducteur. En fait, non. Il y a plein de petites histoires indépendantes.

L’album tourne autour du souvenir et de ce que l’on en fait. Plus précisément, que fait-on de la disparition de quelqu’un ? Est-ce que quand les gens ne sont plus là, il n’y a que les bons souvenirs qui restent ? Est-ce qu’au bout d’un moment, cela devient des souvenirs douloureux ? J’ai voulu montrer qu’il faut garder les bons souvenirs comme quelque chose de réconfortant, comme un vêtement qui tient chaud. D’où le nom de l’album, Pull Over.

Il y a évidemment une gravité sous-jacente, mais ce n’est pas un album « grave ».

Je n’ai pas fait des ritournelles pour rigoler, c’est sûr, mais je n’étais pas dans l’état d’esprit de me perdre dans un état de tristesse stérile. Bien sûr, c’est triste de perdre des gens, mais ce que l’on garde, je le répète, il faut que cela soit réconfortant.

eddy la gooyatsh,pull over,livre-disque,lamao éditions,interview,mandor

Pendant l'interview... (photo : Fany Souville).

eddy la gooyatsh,pull over,livre-disque,lamao éditions,interview,mandorEcrire, ça aide à supporter les choses ?

Ce livre-disque est ce que j’ai fait de plus personnel depuis le début de ma « carrière ». Ça m’a obligé à réfléchir, à me poser des questions. Concernant l’écriture, je ne pars jamais forcément avec un projet hyper structuré. Je pars toujours en écriture comme je pars me balader, sans trop savoir où je vais. Il m’arrive de découvrir des choses de moi-même par le biais de mes textes.

Tu aimes prendre des risques dans la musique ? Chacun de tes albums est différent.

Disons que j’aime me renouveler. Je ne veux pas refaire éternellement ce que je sais faire et qui fonctionnent. C’est ennuyeux. Je me suis toujours dis que j’allais faire chaque disque comme j’en ai envie, en  ne me souciant pas des conseils des uns et des autres.

Tu es venu à la chanson par le biais de la littérature.

Oui, et pas du tout par celui de la chanson française. Ma culture musicale, c’est la pop, la musique instrumentale de toutes sortes comme le jazz ou la world music… J’ai découvert la chanson française en travaillant avec des chanteurs français. C’est ainsi que je me suis forgé ma culture dans ce domaine. J’ai découvert Brel, Brassens, Ferré, Gainsbourg hyper tard. Pour te dire la vérité, l’influence que j'aurais pu avoir de la chanson francophone, elle aurait pu venir plus de Goldman ou de France Gall, mais il me semble que ça ne s'entend pas dans ma création . Ma mère écoutait ce genre de 45 tours, mais au final, ça ne m'a pas beaucoup influencé.

eddy la gooyatsh,pull over,livre-disque,lamao éditions,interview,mandor

(Le 4 juin 2018, à l'issue de l'interview)

(Photo : Fany Souville).

02 juin 2017

Daguerre : interview pour le livre disque La nuit traversée

daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditions

(Photo : Julie Thomas)

Daguerre sort déjà son sixième album solo. Je l’ai déjà mandorisé seul, ou à deux, c’est dire s’il ne me laisse pas indifférent. Il fait partie de ces artistes essentiels, authentiques, rares, bons, qui sortent des sentiers battus et que j’aime mettre en avant. La nuit traversée est un livre disque illustré à découvrir absolument. Il y dévoile ses blessures du passé, son espoir en l’avenir, conquêtes et aventures en tous genres. Ses textes vifs et sincères tapent dans la fourmilière sociétale et pourraient même déranger une certaine société bien propre sur elle. Le 25 avril dernier, le jour de son Café de la Danse, nous nous sommes posés à la terrasse d’un café à proximité de la salle parisienne. Au programme cup of tea et longue conversation.

daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditionsArgumentaire de presse de La nuit traversée :

 ..." Cette nuit nous devons partir, et on ne va pas se mentir

D'autres ont essayé avant nous, et on a tous entendu dire, fuir c'est mourir

Il nous faut prendre le risque d'affronter ce sentiment, et choisir

Qu'on a le droit de rêver d’une meilleure destinée,

On a le droit de rêver de la nuit traversée "

Le sixième album de Daguerre nous invite à une découverte singulière. Une toile sombre et lumineuse est tissée. On se perd, on se retrouve, on oublie, on se rappelle, on se bat, on se relève. Les mots revêtent une texture, les sons prennent des odeurs, des couleurs. Guitares, piano, cordes atmosphériques et cuivres, éclairée par sa voix rauque et profonde, viennent rythmer ses neufs chansons inédites, engagées et poignantes.

Daguerre a voulu offrir plus qu’un album : un livre-disque illustré où les dessins de Sarane Mathis et le récit de l'écrivaine Mély Vintilhac viennent transpercer ses nouvelles chansons.

Une traversée à oser...

daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditions

daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditionsInterview :

Raconte-moi l’aventure de ce livre-disque ?

En préparant mon 6e album, j’avais envie de sortir un objet particulier, quelque chose d’original. Je sais que le vinyle revient pas mal. Je voulais vivre autre chose. Après, c’est une histoire de rencontre. J’ai eu l’idée du livre, car je suis  amoureux de l’objet, de leur odeur…  J’en ai plein chez moi.  Cette compagnie-là m’apaise. J’aime aussi les librairies, je me sens bien dans ces lieux.

Du coup, tu voulais qu’on te trouve dans  les librairies ?

Il y avait aussi l’idée de découvrir autre chose que le circuit habituel de distribution auquel je suis habitué. Le disque est en train de crever et comme je suis en indé, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose de beau. J’ai donné mon nouveau disque à Fany Souville de Lamao Editions, celle qui est devenue mon éditrice. Elle semblait intéressée, alors je lui ai dit que je voulais travailler avec un auteur et un illustrateur autour de mes chansons. Je ne voulais pas que ce soit juste un beau livret amélioré. Elle  a adoré l’idée et la machine s’est mise en route.

Mély Vintilhac est l’auteure et Sarane Mathis, l’illustrateur. Peux-tu me les présenter ?

Mély, je ne l’ai rencontré que deux fois. C’est quelqu’un qui est venu me voir en concert à Biarritz et à Paris. Il y a trois ans, elle m’a dit qu’elle souhaitait m’envoyer des nouvelles très courtes. Je les ai reçu par mail et je les ai trouvé vraiment très intéressantes. On est resté en contact. Quand j’ai eu l’idée de ce livre-disque, j’ai pensé à elle pour les textes. Elle habite en Nouvelle-Zélande donc ce n’était pas très pratique, mais je voulais que ce soit elle qui écrive. Quant à Sarane, je le connais depuis le lycée. Il était en seconde, première et terminale avec ma fille. C’était déjà un tueur en dessin, maintenant, il aux Arts déco  de Strasbourg. Avec lui, je vois la vision d’une autre génération sur mes textes. Je n’ai pas envie de devenir un vieux con, alors j’aime bien confronter ce que je fais à la jeunesse.

daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditions

(Photo : Sébastien Garcia)

Quand on écoute une chanson, des images nous parviennent. Le fait de proposer des illustrations, ce n’est pas mâcher le travail de ceux qui écoutent ?

Je ne crois pas. Je lui ai donné carte blanche, c’est donc juste sa vision à lui.

Est-ce que Mély et Sarane ont eu un peu peur de te décevoir ?

Enormément. Sarane a eu un gros trac au début et dès qu’il a trouvé son fil conducteur avec son personnage, c’est allé vite. Mély, elle, a complètement craché les mots. Mes chansons l’ont renvoyé à des moments douloureux. Ensuite, c’est Fany Souville et moi qui avons coordonné le tout. Un an de travail dans une ambiance hyper agréable avec un côté artisanal intéressant.

Tu revendiques ce travail artisanal depuis le début de ta carrière.

C’est passionnant parce que tu redémarres toujours à zéro. Tu es sur un fil en permanence, tu ne sais pas si tu vas y arriver. Il n’y a aucun confort. Ça me fait me sentir vivant. C’est un moteur pour moi. J’ai été en majors et les choses étaient simples. J’ai rencontré des gens formidables, mais je me suis ennuyé. J’ai compris que cela ne me correspondait pas. Je venais du punk au départ, alors, même si toute identité se construit tout le temps, il y a des choses qui me sont restées.

Le côté inconfortable t’apporte quoi ?

Tu dois construire tout toi-même et il y a une grande fierté quand tu vas au bout de tes projets. Et c’est souvent le début de grandes amitiés qui se créent. Ça  n’a pas de prix, surtout dans le monde dans lequel nous vivons.

Tu as toujours 1000 projets, j’ai l’impression, non ?

En tout cas, j’en ai toujours 3 ou 4 en même temps. Là, je suis en train de réfléchir à quelque chose destinée aux jeunes publics, je fais beaucoup de collectifs d’artistes, je partage ma passion de l’écriture et je tente de transmettre aux autres… et puis, je suis sur un projet avec Michel Françoise. On a beaucoup travaillé ensemble. Je ne m’interdis rien, je recherche toujours des alternatives à quelque chose.

Clip de "Oublier". 

Mély Vintilhac a vu beaucoup le deuil dans tes chansons.

Dans La nuit traversée, elle a surtout vu comment on relève la tête après des épreuves. Certaines de mes chansons l’ont ramené à des moments ultra précis de sa vie qui n’était pas ultra joyeux. J’ai adoré qu’elle s’empare de mes chansons.

C’est génial d’écrire une chanson et que chacun se l’approprie par rapport à son vécu, n’est-ce pas ?

C’est la magie des chansons. Une chanson qui nous touche te renvoie toujours à un souvenir unique, qui n’appartient qu’à soi. On peut être 100 000 à écouter la même chanson, on n’aura pas les mêmes souvenirs, les mêmes sensations.

Il me semble que La nuit traversée est ton album le plus noir.

C’est vrai. Je pense que c’est par rapport au contexte actuel du monde. Ça fait naïf de dire ça, mais les artistes sont des éponges. J’ai ressenti chez les gens une tristesse, une haine et une violence incroyable. La tristesse plane au-dessus de nous. On a tous une angoisse nouvelle que je ne pensais pas connaitre de mon vivant. Ça m’a beaucoup influencé dans l’écriture.

Clip de "La nuit traversée". 

La nuit traversée, ça me fait penser aux migrants. Je sais que tu es touché par leur sort.

L’impuissance mondiale que l’on a face aux problèmes des migrants me révolte. C’est insupportable de voir ces images d’eux dans des bateaux. Il faut avoir un courage de dingue pour s’entasser comme ça afin de fuir un pays. Personne ne comprend qu’ils le font par désespoir et pas par plaisir? Alors, oui, l’album est sombre, comme notre époque.

Dans tes albums, tu as toujours parlé de la vie, de la mort, de l’amour, du deuil, du désir de liberté et de paix… finalement, tu parles toujours des mêmes sujets, mais sous des angles différents.

Chaque artiste est spécialisé dans certains thèmes. Les thèmes récurrents, je trouve ça assez logique. Après, il y a la manière d’écrire et l’interprétation. J’ai toujours écrit de façon très libertaire. Je ne fonctionne que comme ça. Et c’est aussi un mode de vie.

daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditions

(Photo : Patrick Batard)

Y a-t-il plus de gravité dans ta manière de chanter ?

Je ne crois pas, mais j’ai en moi une sorte de colère impuissante. J’ai toujours était en colère, mais la colère peut être une ennemie. Il ne faut pas se complaire là-dedans, donc j’essaie de désamorcer les choses.

La scène, tu l’envisages comment ?

De manière physique, voire animale. Presque charnelle. J’ai appris la scène comme ça. Quand je sens le public attentif et réceptif, c’est hyper impressionnant. Je ressens l’énergie de la salle. C’est ce qui fait que l’on devient accro à la scène.

On se sent comment ?

On ne se sent pas seul. Je vis la scène comme un match de tennis. Chaque chanson qui passe, c’est un point. A chaque fois, l’émotion est différente et surtout, je sais que ce n’est jamais acquis. Ca reste inconfortable pour moi, mais c’est un besoin vital. Si je n’ai pas la notion de danger, je m’emmerde. Il faut que je rencontre des gens aussi névrosés que moi pour que l’on fasse des trucs ensembles (rires).

Il y a un aspect ludique à la création ?

Bien sûr ! Moi, je m’amuse tout le temps. J’ai toujours désacralisé ça, j’en ai besoin. Tous mes projets sont épicuriens. Il faut que l’on travaille aussi autour d’une bonne table… un peu arrosée aussi. Je bosse comme un malade, mais en m’éclatant.

daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditions

Pendant l'interview...

Je reviens sur ton amour de la transmission. Tu fais ça aux Voix du Sud à Astaffort, mais pas uniquement.

Pour mes ateliers d’écriture, il m’arrive d’aller même dans les prisons, d’enseigner aux cabossés de la vie, aux jeunes, aux handicapés... Ça me permet de sortir du sentier balisé du métier. J’avais envie de ressentir une émotion super forte dans la transmission. C’est une autre façon de se sentir vivant. Etre intervenant maintient en vie ma sensibilité. Je ne veux pas qu’elle soit abîmée.

Habiter Biarritz, c’est important pour toi ?

Dans ma vie privée, j’ai la chance d’avoir une femme incroyable et d’habiter dans un endroit qui est primordial pour pouvoir vivre comme je le veux et le mieux possible. Mon sud-ouest et l’océan sont des éléments vitaux dans ma vie. Je ne peux pas ma passer de l’océan. Que j’aille bien ou pas, j’en ai besoin.

Tu as la vie rêvée ?

Oui, je le crois. Je me suis donné les moyens d’être le plus libre possible. Je n’ai jamais eu le projet de vivre vieux, maintenant que ça avance, je commence à l’avoir. Je suis heureux et je sais qu’aujourd’hui, c’est un luxe.

daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditions

Le 25 avril 2017, après l'interview.