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09 février 2019

Maryline Martin : interview pour La Goulue, Reine du Moulin Rouge

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Louise Weber, dite La Goulue, est une figure emblématique de Paris, du Moulin Rouge et du French Cancan. Elle a su s’imposer dans le milieu mondain et côtoyer les plus grandes personnalités de son temps avant de tomber en disgrâce. A l'occasion du 90e anniversaire de sa mort, découvrez l’histoire de cette danseuse, de cette muse, de cette icône du Paris de la Belle Epoque grâce au magnifique livre de Maryline Martin (déjà mandorisée là et un jour, c'est elle qui m'a invité), La Goulue, Reine du Moulin Rouge. Nous nous sommes retrouvés dans un bar de la capitale le 28 janvier dernier.

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor4e de couverture :

À seize ans, la future reine du cancan est blanchisseuse. Mais le soir, Louise Weber « emprunte » les robes des clientes pour courir à l'Élysée Montmartre. Celle que l'on va surnommer La Goulue se fait rapidement remarquer par sa gouaille et son appétit de vivre. Au Moulin Rouge, elle bouscule les codes en arrivant avec un bouc en laisse, détournant ainsi l'interdiction faite aux femmes d'entrer dans un lieu public sans être accompagnées par un mâle ! Immortalisée par Toulouse-Lautrec et Renoir, elle va également s'imposer dans le milieu mondain et côtoyer les plus grandes personnalités de son temps – le prince de Galles, le shah de Perse, le baron de Rothschild, le marquis de Biron… – avant de tomber en disgrâce.

Pour mener à bien cette biographie, Maryline Martin s'est plongée dans le journal intime de la danseuse, conservé au Moulin Rouge. Elle a également consulté les archives de la société des amis du Vieux Montmartre, le service de la mémoire et des affaires culturelles de la préfecture de Police et les divers documents des bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris. À partir de ses recherches, elle a pu dessiner le portrait tendre et intimiste d'une figure incontournable de la Butte Montmartre : une femme libre, fantasque, généreuse et attachante.

L’auteure :

Journaliste littéraire, Maryline Martin a écrit des nouvelles et des romans dans lesquels elle s'interroge sur la place et le rôle des femmes dans l'histoire.

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(La  Goulue)

maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandorInterview :

Avec ce livre, tu as voulu réhabiliter l’image et la mémoire de La Goulue ?

Oui, c’est exactement ça. C’est une femme dont l’image a été malmenée par des clichés réducteurs : vicieuse dénuée d’intelligence, perle sortie d’une fosse d’aisance, chair à plaisir… Personnellement, j’ai fait sa connaissance par le biais du peintre Henri de Toulouse-Lautrec. Dans sa biographie, j’ai lu qu’il avait été nommé « le peintre officiel de La Goulue ». J’ai donc eu envie d’en savoir plus sur elle. J’ai voulu feuilleter des bouquins qui parlaient de Louise Weber, son vrai patronyme, et j’ai constaté qu’il y en avait très peu. En faisant des recherches sur Internet, j’ai visionné un film sur le Moulin Rouge où il était mentionné l’existence d’un journal écrit de sa main. J’ai pris rendez-vous avec le chargé de communication du Moulin Rouge, Jean-Luc Péhau-Ricau. Je me suis présentée et lui ai exposé mon projet d’écriture. Au terme de cet entretien, riche en émotions, il m’a permis de repartir avec une copie du journal. Lui et moi avons beaucoup d’empathie pour cette femme.

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(La Goulue par Henri de Toulouse-Lautrec).

Ce n’est pas le seul document que tu as pu avoir.maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

Non, en effet. La directrice du Musée du Vieux Montmartre, Isabelle Ducatez, m’a permis d’accéder à des documents, des photos, des extraits de journaux… En regroupant tous ces  éléments riches en informations je me suis rapidement aperçue qu’il y avait chez La Goulue autre chose qu’une personne fantasque, légère et peu cultivée. Elle était bien plus complexe que cela.

Je me suis dit en lisant ton livre que La Goulue aurait pu être une people d’aujourd’hui. Il y avait des gazettes qui parlaient des vedettes de l’époque, pas toujours de manière bienveillante, comme aujourd’hui dans Voici par exemple.

Tu as tout compris. Le Gil Blas, le quotidien dans lequel elle est le plus citée, était le Closer de l’époque. Louise Weber était très intelligente. Elle n’avait pas forcément les mots qu’il fallait pour s’exprimer à cause de son éducation, mais elle s’est beaucoup servie de la presse. Elle faisait souvent des procès, ce qui lui permettait d’avoir de la publicité dans les journaux. 

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maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandorDans la relation homme-femme, La Goulue a toujours mené la danse, au propre comme au figuré.

Dans le quadrille naturaliste, plus communément appelé le French-Cancan, les femmes se démarquaient des hommes. Les hommes étaient des coqs dans un poulailler. Les femmes, elles, menaient le cavalier seul. Même si elle était en couple, elle souhaitait mener ses affaires en solo.

Au niveau de la pudibonderie, elle a été victime d’une certaine hypocrisie, non ?

Si elle levait trop haut son jupon, elle était mise à l’amende parce qu’il ne fallait pas montrer trop de chair, mais si elle ne levait pas assez haut la jambe, elle était aussi mise à l’amende parce qu’on considérait qu’elle n’exerçait pas son rôle de danseuse professionnelle. Ceci dit, on lui doit son fameux « coup de cul » (où elle montrait en retroussant ses jupons, le cœur brodé sur sa culotte) et le coup de pied  au chapeau, quand elle décoiffait d’un coup de pied le chapeau d’un spectateur qu’elle avait repéré dans l’assistance.

Sa façon de communiquer passait par la vulgarité et par les gestes.

Elle ne savait pas faire autrement, elle n’avait ni les mots, ni les codes. Elle s’était d’ailleurs vite affranchie des codes sociaux. Ce n’était pas facile d’être une femme à la Belle Epoque. L’article 213 (du code pénal) proclamait l’obéissance des femmes à leur mari et celles-ci ne pouvaient pas exercer une profession sans demander leur permission. Comme toute femme devant se rendre dans une administration devait être accompagnée d’un homme, elle a pris un bouc qu’elle promenait au bout d’une laisse. Elle portait autour du cou un petit collier de chien, c’était une de ses manières de dire « je n’appartiens à personne ». Dans le livre, je lui fais dire : « Ni dieu, ni maître ! »

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Ce n’est ni une courtisane, ni une demi-mondaine. maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

Non, elle n’a ruiné personne et personne ne s’est suicidé pour elle. La preuve qu’elle n’était pas vénale, elle avait aussi des amants qui n’étaient pas fortunés.

Elle en avait beaucoup ?

Oui. Ça n’en faisait pas une prostituée pour autant. Quand les hommes qui collectionnent les femmes, on les considère comme des Don Juan et les femmes se font traiter de « trainées ». Je n’ai jamais compris ça.

Elle aime le sexe… avec les hommes et avec les femmes.

Elle aimait bien les femmes parce que ça la reposait des hommes.

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maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandorQu’est ce qui faisait craquer les hommes chez La Goulue ?

Son petit côté borderline devait les émoustiller. Quand le bourgeois rentrait chez lui, il avait une femme clean, avec les codes de l’époque. Il avait besoin de s’encanailler, donc il allait voir un spectacle peu orthodoxe.

Beaucoup pensent que c’est elle qui a inventé le French-Cancan.

Non, elle l’a juste fait évoluer. Le chahut est devenu cancan dans  l’art de manipuler le jupon et de lever la  jambe. Grace à elle, on ne venait plus au bal pour danser, mais pour regarder danser. C’est elle qui a amené la professionnalisation de la danse. Elle était payée pour danser, ce qui était nouveau.

En te lisant, on comprend qu’elle avait un caractère bien trempé.

Au Moulin Rouge, elle menait son monde à la baguette. Avec ses copines danseuses, ce n’était pas toujours rose. Elle était la reine du Moulin Rouge et le montrait bien. Il y avait beaucoup de jalousie, mais elle voulait garder sa place. Parfois, elle pouvait en découdre avec une danseuse après le spectacle devant témoins. Un jour, elle est tombée sur plus forte qu’elle. C’était Aïcha, une femme qui allait enfanter de la mère d’Edith Piaf.

Pourquoi quitte-t-elle le Moulin Rouge ?

Elle avait pratiquement 30 ans, elle était fatiguée et en plus, elle était enceinte. Elle a accouché et très vite, Charles Zidler, l’un des deux créateurs du Moulin Rouge avec Joseph Oller, lui a intenté un procès parce qu’il l’accusait de concurrence déloyale. En effet, elle continuait à danser… même si c’était de la danse orientale.

Gros coup de cœur de Gérard Collard.

Après les années fastes du Moulin Rouge, elle s’essaie à pas mal d’activité.

Elle va danser dans une cage avec des animaux, puis carrément devenir dompteuse.

Elle était complètement inconsciente du danger. Elle a failli se faire manger par un puma.

C’est quelqu’un qui vivait l’instant présent. C’était une intuitive, une instinctive. C’était une performeuse de son époque et elle aimait attirer l’attention sur elle.

Elle a toujours été proche des animaux.

Même à la fin de sa vie, elle préférait nourrir ses animaux qu’elle-même. Elle a longtemps vécu avec une petite guenon qui est morte de pleurésie.

Symboliquement, c’est parce qu’elle n’a jamais été déçue des animaux, je suppose. Pourtant, elle a dompté tous les hommes qui ont traversé sa vie.

Le seul homme qu’elle n’a jamais réussi à dompter, c’est son fils… c’est lui qui va la mener à la ruine.

La Goulue au début des années 20, devant sa roulotte à Saint-Ouen (cette archive exceptionnelle ne contient pas de son). 

Elle a aimé son fils?maryline martin,la goulue,reine du moulin rouge,interview,mandor

Oui, à sa façon. Déjà, elle ne l’a pas élevé. Elle s’en est lassée très vite. Elle l’a donc mis en nourrice, puis en pension. Quand il est revenu vivre avec elle, c’était un jeune ado. Je subodore qu’il était jaloux de son cousin Louis, le fils de la sœur de Louise, Victorine. Elle s’en est occupée de sa naissance jusqu’à l’âge de 7 ans.

Ce fils a fait pas mal de conneries.

Pendant la Grande Guerre, en 1917, il a été condamné pour faux et usage de faux.  Il s’est battu, commis des vols. Des faits qui l’ont conduit au pénitencier… Ces informations m’ont été transmises par les Archives de Paris que je remercie d’ailleurs vivement.

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Louise Weber, à la fin de sa vie.

A la fin de sa vie, malgré elle, Louise Weber a perdu de sa superbe et est devenue, malgré elle, un peu pathétique.

Elle m’émeut beaucoup parce qu’au fond, c’est une femme qui n’a pas eu de veine. Elle n’a pas eu l’éducation lui permettant de se reposer sur des valeurs et de se construire. Elle s’est faite toute seule et à un moment donné elle a tout lâché. Ça devenait trop compliqué. Elle a épongé les dettes de son fils et a vécu d’expédients. C’est moche parce qu’elle ne méritait une fin comme ça.

"Entrée Libre" sur la 5 parle du livre de Maryline Martin.

Tu parles de déterminisme quand tu évoques Louise Weber.

Elle n’est partie de rien du tout, ensuite elle a côtoyé les grands de ce monde, puis elle a fini de là où elle venait.

Tu es romancière, as-tu inventé certaines situations ?

L’époque (de la Belle Epoque aux années folles) et le décor, je ne les invente pas. Quand Louise est dans l’atelier de Renoir, tu t’imagines bien qu’il n’y avait pas de témoins de leurs conversations et de leurs actes, donc là, je fais fonctionner mon imagination. Mais comme je n’aime pas l’à peu près, au contraire je suis d’une grande rigueur, je ne balade pas le lecteur et l’atelier du peintre, je le restitue d’après mes lectures de plusieurs biographies liées à Renoir.

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Pendant l'interview…

Du coup, ta biographie se lit comme un roman.

Je ne voulais pas faire un catalogue de coupure de journaux et d’extraits du journal de Louise. J’ai juste pris de ce que jugeais essentiel et j’ai souhaité raconter son histoire dans l’Histoire.

Je crois savoir que le Moulin Rouge continue à entretenir la tombe de La Goulue.

Oui. Ils ne l’ont pas oublié. Elle a été la plus grande vedette de ce formidable établissement.

Christophe Hondelatte raconte l'histoire de La Goulue d'après le livre de Maryline Martin (qui est interviewée par lui à l'issue de sa narration).

Ce livre va-t-il déclencher des choses en faveur de Louise Weber ?

Tant que rien n’est fait, je ne préfère pas en parler.

Quel beau film ça ferait !

Tu n’es pas le seul à me le dire…Ce serait mon rêve parce que c’est un personnage, une gouaille. Je verrais bien Myriam Boyer ou Anne Benoit dans le rôle de La Goulue… 

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Après l'interview, le 28 janvier dernier.