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24 août 2017

Camille Hardouin : interview pour son album Mille Bouches

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(Photo : Maya Minhidou)

Camille Hardouin, anciennement la Demoiselle Inconnue, vient de sortir son premier album, Mille Bouches, sur le label « Mon slip » (Christian Olivier) et L’Autre Distribution. Cette brillante artiste, toute en émotion, écrit des textes élégants entre romantisme et malice. La chanteuse interprète des histoires intimes, sincères et drôles, accompagnée par une guitare parfaitement maîtrisée. Elle manie le verbe et l’art musical avec un sens de la mise en scène savoureux et subtil. L’amour encore et toujours, la rencontre et la fragilité, le bonheur de la vie à vivre pleinement sont au cœur des 10 chansons. Une œuvre imprévisible dans la chanson française actuelle, réalisée par Seb Martel qui sait ce qu’économie de moyens et mystère des sons feutrés veulent dire.

Le 1er juillet dernier, elle est venue me rendre visite à l’agence pour une première mandorisation.

17309624_10154476762326239_4785469293311688927_n.jpgArgumentaire de l’album (signé Gaspar Claus) :

Le monde ne fournira jamais assez de bras pour porter toutes les histoires qui dansent dans la vie de Camille Hardouin. Et pourtant, c’est là, sur ces bras comme le fleuve devant lequel on s’assoit pour contempler son eau toujours renouvelée, sur ces bras toujours les deux mêmes, que Camille inscrit et efface et puis retrace les textes de ses chansons.

Et heureusement, heureusement que les deux bras de Camille durent tant de kilomètres. Ils font de ce disque une étape, un moment de pause sur la Grand Route, un récif d’où nous déployons la carte d’un territoire immense et parcourons les pays traversés des longs doigts d’une demoiselle qu’on aimerait tant connaître, avant d’égarer nos yeux vers l’horizon aux mille promesses offertes par ses mots, par sa voix et par ses gestes de rires, de soucis, de révoltes, d’amour et d’espoirs.

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(Photo : Maya Minhidou)

IMG_4112.JPGInterview :

Je t’ai connu La Demoiselle Inconnue. Raconte-moi comment tu en es arrivée à créer ce personnage ?

C’est une envie de raconter des histoires qui s’est transformée en une envie de raconter des histoires avec de la musique. Ce qui s’appelle donc des chansons. J’écrivais depuis toute petite. Des histoires, des poèmes…

Qu’est-ce que tu pouvais raconter à 12 ans ? A cet âge, on n’a pas vécu grand-chose.

En fait, tu racontes quelque chose que tu t’imagines vivre ou ressentir. Rétrospectivement, quand tu relis tout ça, c’est à la fois ridicule et touchant. J’adorais les livres et je n’arrivais pas à dormir, donc j’en ai « mangé » beaucoup. Au bout d’un moment, il n’y en avait plus. J’étais absolument démunie quand j’ai terminé la bibliothèque. Du coup, comme j’avais appris à écrire, je me suis dit que, peut-être, je pouvais écrire moi-même des histoires que je mettrais dans la bibliothèque afin de pouvoir les lire après (rires). J’ai fait ça, mais, évidemment, ça n’a pas du tout marché parce que je connaissais déjà les histoires. La finalité, c’est que j’ai découvert que j’adorais écrire.

Quand ta première guitare arrive dans tes bras, il y a un déclic ?

Par le même mécanisme, dès que l’on m’a appris des chansons, je me suis dit qu’avec les accords que je connaissais, je pouvais moi aussi en faire. Cela s’est fait très naturellement.

Clip de "Ma retenue".

Il y a eu un moment où tu as envisagé sérieusement de faire ce métier ?IMG_4114.JPG

Non. Il y avait simplement des choses que je voulais dire et la nécessité de partager cognait à la porte depuis longtemps. Après, il faut trouver la route et démêler les peurs que l’on peut ressentir. Quand je dis « les peurs », ce n’est pas forcément conscient, c’est plutôt intérieur. S’autoriser à se mettre à nu n’est pas une évidence.

Tes chansons sont aussi pudiques que sensuelles. Quand tu chantes, j’ai l’impression que tu te confies à moi, que tu me chuchotes même parfois ce que tu racontes.

Je chante pour une personne fois autant que l’on veut. J’avais envie qu’avec ce disque, on retrouve l’intention qu’il y a, pour moi, en concert. Je chante depuis un ventre jusqu’à un autre ventre. Si c’est d’une bouche à une oreille, alors c’est avec le moins de millimètre possible entre les deux. Je trouve qu’il y a des choses que l’on ne peut dire que quand on est perdu à deux au milieu de la nuit. Je fais donc en sorte que l’on soit perdu au milieu de la nuit avec mes chansons.

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IMG_4148.JPGTu travailles sur la fragilité, non ?

C’est tout à fait ça. Tu me parlais de pudeur et d’impudeur, c’est un travail sur l’intimité aussi. C’est comme quand tu as une relation de confiance avec une personne, que ce soit dans l’amitié ou dans l’amour, c’est un mélange de mystère et d’intimité révélés qui fait que tu te sens très proche de l’autre.

Ce disque a été enregistré avec des musiciens de confiance, des amis.

C’était essentiel. Ce sont des êtres merveilleux. Il y a eu un long travail préparatoire pour parvenir à avoir complètement confiance les uns envers les autres. Ce n’est qu’ainsi que j’ai pu faire un disque si intimiste et sincère.

La demoiselle inconnue, c’est le départ de toi qui se met en avant ?

Je vais t’expliquer pourquoi je m’appelais La Demoiselle Inconnue. Longtemps avant de vouloir faire de la musique comme un projet, en 2005, je vais voir à l’Olympia, le concert d’un artiste que j’aime beaucoup, Devenda Banhart, dans le cadre du festival des Inroks. Avec une amie, on est au deuxième rang à regarder le spectacle. Je lui parle entre les chansons au lieu d’écouter religieusement ce qu’il se passe. A un moment donné, je me retourne et je m’aperçois que Devendra Banhart à proposé quelque chose puisque le concert s’est arrêté et que quelqu’un à ma droite lève le bras pour se désigner. Je me maudis parce que j’ai moi aussi envie d’interagir. Mais la personne se dégonfle alors je lève le bras sans savoir de quoi il en retourne. Je me retrouve sur scène et Devandra Banhart me tend sa guitare. Je comprends qu’il souhaite que je joue une chanson. Des années plus tard, je cherche un nom pour mettre en avant mon projet musical. J’avais l’habitude d’aller voir de temps en temps les comptes rendus du concert des Inroks auquel j’ai participé sur différents blogs. Je savais que certains faisaient état de mon passage. Beaucoup me désignaient comme « la demoiselle inconnue ». Je suis hyper touchée par ça parce que je trouve ce nom merveilleux, plein de mystère et d’intimité déjà. Voilà pourquoi, je me suis appelée La Demoiselle Inconnue pour présenter les chansons que je portais.

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Pourquoi as-tu abandonné La Demoiselle Inconnue ?IMG_4159.JPG

C’est un nom que j’ai porté avec plaisir jusqu’au moment où il est tombé tout seul. Ce nom portait autre chose. A un moment, la sincérité que je voulais obtenir a fait tomber ce que je n’estimais pas être un masque, mais qui, au fond, en était un quand même. Bizarrement, depuis que j’ai repris mon nom, j’ai fait beaucoup plus de choses et je me suis mise beaucoup plus à nu. C’est comme s’il y avait eu un rite initiatique invisible (rires).

camille hardouin,la demoiselle inconnue,interview,mille bouches,mandorTu as sorti un EP en 2013, Dormir seul. Puis, plus rien jusqu’à cet album…

Ca a pris longtemps parce que je fais les choses assez lentement. Comme je te l’ai dit, il a fallu trouver des gens avec qui tisser une confiance. Il faut savoir aussi que l’album a été enregistré il y a plus de deux ans. Il y a eu ensuite plein de péripéties pour réussir à le sortir.

Puisque tes chansons ont deux ans, elles ne sont pas déjà vieilles pour toi ?

Non. Une chanson, c’est toujours une nouvelle couleur d’un grand kaléidoscope. Le kaléidoscope existe et il grandit avec de nouvelles couleurs de nouvelles chansons, mais la couleur d’avant ne devient pas moins colorée. Ca ne devient pas fade avec le temps. Sur l’album, il y a des chansons que j’ai écrite il y a dix ou quinze ans, comme « La vagabonde » et d’autres que je venais d’écrire juste avant l’enregistrement. La question, c’est « comment ça s’imbrique ensemble ? » et pas « quand vais-je écrire une nouvelle chanson ? »

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Fou rire...

IMG_4166.JPGIl y a une magie de la création ?

J’emploierais bien le mot magie, mais dans un sens presque quotidien, des petites sorcelleries que tu fais. Comme faire un enfant. Tu l’as fait toi-même, mais cela te dépassera toujours.

Est-ce qu’un album légitime le fait d’être chanteuse ?

En tout cas, ça m’a calmé.

Pourquoi ?

Pour moi, l’objet est important. Faire un disque, c’est un peu comme écrire un  livre. Raconter une histoire au travers d’un objet, ça aussi, c’est aussi une petite sorcellerie. Un disque, ça veut dire aussi que le chemin est un petit peu commencé. Ça rassure. Et puis, faire un disque, c’était un rêve… mais il m’en reste encore plein. Ça m’a calmé parce que j’ai tendance à me demander combien de temps je vais vivre et est-ce que je vais avoir le temps de dire tout ce que j’ai à dire pendant que je suis vivante.

Je sais que tu as pris soin de ta pochette avec ces merveilleux dessins. Le visuel est important chez toi ?

Il y a du visuel dans les mots et il y a des mots dans les images. Tout parle à tout.

Quand on écoute ton album, on connait parfaitement Camille Hardouin ?IMG_4175.JPG

(Grand éclat de rires) Oh non ! Je ne prétends déjà pas me connaître. Mes chansons me connaissent sans doute mieux que moi. Dans l’album, il y a dix chansons et des chansons, j’en ai vraiment beaucoup. Sur scène, quand je peux, je fais des concerts de deux heures et quart et je n’ai pas tout joué.

Il y a des parties chantées en anglais. Quand tu chantes dans cette langue, tu ne chantes pas du tout de la même façon qu’en français.

Tu n’es pas le premier à me le dire, moi, je ne l’avais pas conscientisé. Aujourd’hui, mon écriture s’est sans doute mélangée dans cette manière de venir étendre et raconter des choses qui sont peut-être un peu plus abstraites et plus métaphoriques en français, alors qu’avant, c’était plus mon écriture en anglais qui était comme ça… des espèces de juxtapositions d’impressions. Dans mes nouvelles chansons, je chante plus que je ne raconte.

Tu explores beaucoup le sujet de l’amour.

C’est vrai aussi bien dans mes chansons que dans ma vie. J’essaie d’en parler sans jugement. Souvent on évoque l’amour comme quelque chose qui serait merveilleux ou évident, mais ce n’est pas seulement ça. C’est aussi une chose lourde, effrayante, intense dans beaucoup de sens à la fois.

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Tu as fait la couverture d’Hexagone. La classe !

Ca fait extrêmement plaisir. Nous nous sommes beaucoup amusés à faire cette séance photo. Hexagone fait un travail vraiment fantastique, donc je suis honorée et joyeuse de ça.

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product_9782070751563_195x320.jpgUn artiste, c’est  le roi du monde ?

C’est le roi d’un monde, ce qui est très différent. Je ne sais pas si c’est le roi ou le fou la place juste de ce monde-là qu’on invente. Mais peut-être est-ce la même place que celle du dehors, celle du funambule, le funambule de Jean Genet. Le funambule fait un truc merveilleux que personne ne va remarquer. Mais peut-être qu’il n’est merveilleux que pour lui… Il a  un espèce d’habit de lumière qui parait un outrage et une chose sale si on le voit de trop près. C’est le voir d’un peu loin qui permet à la magie de se mettre en place. Genet parle avec beaucoup de justesse de cet équilibre sur le fil qui devint une impossibilité à marcher dans la vie. Je pense qu’un artiste à cette place-là. Le roi est assis sur un grand fauteuil massif et lourd dans un palais froid et le funambule a une couronne invisible et c’est celui qui apprend à voler et qui peut-être va mourir à chaque instant.

Cette dernière phrase de l’interview résonne curieusement, quand, quelques semaines plus tard, Barbara Weldens, ex circassienne et chanteuse extraordinaire a trouvé la mort tragiquement (voir là, mon hommage).

Dans le cadre de Festiv’Allier, Camille Hardouin lui a rendu hommage dans l’église de Langogne, le 4 août dernier.

Le 10 août, voilà le texte qu’a publié Camille sur son site :

UN MOMENT POUR BARBARA / TERRE D'OUBLI


Le festival m'avait appelée pour venir jouer
jouer parce qu'ils étaient bouleversés et qu'ils avaient réfléchi
qu'il fallait de la musique, que pour Barbara, c'était ce qui était juste,
surtout pas d'absence de la musique
expliqué qu'elle devait jouer, qu'elle n'était plus là, est ce que je pouvais venir
pour qu'il y ait de la musique quand même,
qu'ils avaient pensé qu'il fallait de la musique quand même.
j'avais dit oui.

On réfléchissait à faire ou dire quelque chose
on m'avait demandé de venir chanter et c'était une place particulière
venir mettre de la musique parce qu'il n'y en avait plus
ça disait l'absence
mes notes dans un endroit d'absence de notes

alors on cherchait ce qui sonnait juste - des mots ou du silence, quelque chose

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(Photo : Marylène Eytier -Aubondeclic.com)


là bas, j'étais toute seule les premières heures,
j'ai trainé dans la ville, marché jusqu'au lac
et puis je suis revenue dans la ville, près de la scène
il y avait une très vieille église, juste à côté
je suis entrée à l'intérieur
elle était très belle et très sombre
il y a des lieux de culte où je me sens très mal, pas bienvenue
là, ce n'était pas comme ça

alors j'ai proposé de chanter quelque chose
dans la vieille église, avant les concerts
un moment pour Barbara
un moment pour traverser
un moment pour le chagrin
pour ensuite écouter les concerts ou chanter sur la scène sans forcément parler du chagrin mais en ayant traversé ça
un moment pour que ce soit l'inverse d'être là à la place de quelqu'un
pour dire la place de quelqu'un
pour dire sa place, et son nom, Barbara.

Terre d'Oubli c'est un chant
un chant inventé, un chant venu tout seul
un chant comme une cérémonie et comme un cadeau
pour les morts et ce qui reste des morts dans les vivants
et pour les vivants qui vont mourir aussi, mettre le chant à l'intérieur d'eux,
pour plus tard

c'est beaucoup de choses à la fois que je ne sais pas très bien dire.

ce jour là c'était chanter pour Barbara
Barbara Weldens son nom dans nos têtes et sur les affiches
son grand sourire et son cri dans les programmes
moi je ne la connaissais pas on ne s'était pas rencontrées, j'allais dire pas encore.
chanter pour elle et pour ceux qui la connaissaient
et chanter pour dire la mort qui est venue
le dire, oui

j'avais gardé la même tenue colorée et légère que pour la scène
parce que tout le monde parlait de la joie et de la tornade de Barbara
alors je ne voulais pas me déguiser autrement - je suis restée comme ça, avec les fleurs, avec tout

On avait coupé la musique de l'église mais on entendait un concert au loin
une trentaine de personnes étaient assises dans le noir

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(Photo : Dominique Condou)

j'avais cette chanson de deuil dans les mains
cette chanson pour les morts
j'ai expliqué un peu, je n'avais rien pu préparer, j'ai bafouillé
j'ai expliqué que j'allais chanter et puis me taire
j'aurais aimé dire des choses plus justes, avec encore moins de mots.
mais finalement la seule chose que je voulais dire c'était ce qu'il y avait dans la chanson
c'était ce qui était dit avec cet endroit très ancien
avec les gens dans le noir rassemblés
et ce moment voilà rien que pour dire ça pour penser à ça
pour peut-être même pas penser, pas traverser non plus mais
être avec cette chose là, la mort de Barbara.

j'ai chanté

ensuite je me souviens de gens que je ne connaissais pas,
ils étaient dans mes bras et ils pleuraient
quand tout le monde est parti
j'ai allumé une bougie
et j'ai mis l'argent de la bougie dans le tronc des fleurs
seulement toute seule dans l'église j'ai pleuré moi aussi

c'était la chanson et ces gestes là
tout ce que je pouvais dire

Avant de quitter l'agence, Camille Hardouin a tenu à me faire un dessin... il pleurait à torrent ce jour-là. Merci à elle!

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