Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01 octobre 2019

Batlik : interview pour L'art de la défaite

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

© Pierrick Guidou

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor« Il a mis 3 ans à arriver et dure 40 minutes. Il se découpe en 10 et se déguste par les oreilles. » C’est ainsi que Batlik présente son nouveau disque, L’art de la défaite, sur sa page Facebook. Sobre présentation comparativement à la profondeur et à la beauté de ce disque qui pourrait/devrait devenir un standard de la chanson française. Comme l’indique le site de FIP, « accompagné par sa guitare, une batterie, une basse, des cuivres et des chœurs, il livre 10 titres poétiques et farouches inspirés par les écrits du philosophe, poète, écrivain roumain, nihiliste et cynique, Emil Cioran, avec qui il partage une certaine idée de l'indépendance artistique. » Aphorismes déroutants de vérité, poésie caustique et humour noir… Que c’est bon d’entendre des textes de ce calibre-là !

Voici donc la troisième mandorisation de l’artiste (la première ici en 2015 pour son album Mauvais sentiments et la deuxième là en 2016 pour son album XI Lieux). Elle a été réalisée le 19 septembre dernier en terrasse d’un bar de la capitale.

Son site officiel.

Pour écouter l'album, L'art de la défaite.

Argumentaire de presse (officiel) :batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

La carrière de Batlik s'écrit en 3 actes : une fausse route, une erreur de lecture et un malentendu.

La fausse route, c’est celle du morceau de pastèque qui, un soir d'octobre 2003, vient obstruer les voies respiratoires de son grand père alors qu'ils sont tous les deux en voyage en Algérie. Batlik s’empare des derniers mots du défunt, « La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur », et se reconvertit en musicien.

L’erreur de lecture a lieu quelques mois plus tard, lorsque Batlik demande la transcription du mot pastèque en arabe. Il ne lit pas Batikh comme il aurait fallu mais Batlik, et s’en fait un nom pour la scène.

Le malentendu, quant à lui, se dissipe en 2016 lorsqu’il tombe nez à nez avec les derniers   mots de son aïeul, dans un livre d'Emil Cioran. C’est en prenant conscience que la phrase qu’il poursuit depuis 13 ans est celle d’un philosophe du siècle dernier, qu’il écrit, compose et produit L’Art de la défaite.

À prendre le risque de donner un tel nom à un album, on peut y laisser des plumes.

Ce disque a été celui de toutes les catastrophes, de tous les ratés, une succession systématique de coups du sort. Tous ces ratés, sans exception, ont fini par se transformer en magistrales embellies, avec l’art musical pour outil. Batlik nous confirme que, quelle que soit la raison pour laquelle on s'entête à faire quelque chose, plus on le fait, mieux on le fait.

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorLe disque :

L'art de la défaite est le 12ème album de Batlik. On y retrouve les signes distinctifs de toujours : textes, mélodies et riffs hypnotiques, groove et voix nonchalamment appliquée. Il convoque basse, batterie, chœur et cuivres pour soutenir les 10 titres de cet opus, tous inspirés du philosophe, poète et écrivain Emil Cioran.

Le morceau « L’Art de la défaite » résonne comme la vision en miroir d’une des nombreuses citations de Cioran : « Rater sa vie, c’est accéder à la poésie, sans le support du talent ».

Le rapport du compositeur, auteur et producteur indépendant avec le milieu musical n’est pas sans évoquer celui de l’écrivain, philosophe et poète avec le milieu de la littérature.

L’indépendance artistique et structurelle du chanteur n’a jamais rien eu à voir avec une quelconque quête de liberté, mais depuis toujours avec une volonté de retranchement.

Batlik nous livre un hommage lumineux, à l’orchestration riche et savoureuse. Magistralement mixées par Jean Lamoot, ces 10 chansons sont autant d’échappées, de perspectives et de tentatives de sublimer les mornes contingences du temps en ondes poétiques.

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

© Pierrick Guidou

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorInterview :

C’est ton 12e album. Nicolas Jules m’a confié récemment qu’au dixième disque, peut-être qu’il estimera que sa « carrière » ressemblera à quelque chose. Tu en penses quoi ?

Ce qui est vrai dans sa déclaration, c’est que plus il y a de chansons, plus il y a de disques, plus il y a de tableaux, plus il y a de livres, quelque chose apparait et plus ce quelque chose est détaillé.

Tu travailles beaucoup pour construire ton œuvre ?

Le rapport que j’ai au travail n’est pas un rapport artistique. C’est un rapport d’assiduité et de contraintes. Il s’agit de s’y mettre. J’ai une vision très floue du travail d’un artiste. Non, en fait, je n’en ai pas vraiment. Au fond, je pense qu’il vaut mieux ne pas avoir de vision. Ne pas cesser de se mettre à l’ouvrage sans trop savoir à quoi correspond ce travail… j’ai l’impression que ça peut davantage faire parler de soi.

Tu as été soutenu par le programme 365 de l'Adami (dispositif d'accompagnement global d’un an batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandordédié à un artiste identifié sur la scène musicale), c’est ce qui t’a permis de prendre ton temps pour concevoir et enregistrer ce disque ?

Dans mon label, à brûle pourpoint, j’étais obligé de sortir un disque par an pour salarier mon personnel et pour faire en sorte que le label s’élargisse. On a l’impression que l’indépendance est une forme de liberté, mais pour moi, c’était devenu l’inverse. Avec l’argent de l’Adami, j’ai eu du renfort et un sacré filet de sécurité… et je n’ai plus été dans l’urgence.

Avant de savoir que tu allais recevoir cet argent, tu m'as confié que tu souhaitais sortir un album à peu de frais.

Oui, c’est ça. J’ai remercié gentiment tous les gens qui travaillaient avec moi au niveau artistique et dans le label (note de Mandor : sauf Benjamin Vairon qui est resté à la batterie). Au lieu d’avoir du personnel, j’ai fait appel à des structures extérieures pour gérer notamment l’administratif. J’avais dans l’idée de ne pas sortir cet album sur Internet, j’hésitais même à le distribuer. Je voulais juste qu’il existe en vinyle.

Mais la donne a changé avec l’Adami.

De tout petit, cet album finalement a été fait avec des moyens plus importants que d’habitude.

C’est dur de se séparer de ses collaborateurs ?

C’était dur de travailler avec eux avant. J’étais à la fois l’ami, le collègue et le patron. Relationnellement parlant, ça a toujours été d’une complexité que je ne suis jamais parvenu à résoudre. C’est comme dans un couple, on se connait tellement que chacun peut faire du mal à l’autre.

Changer son équipe, c’est repartir à zéro ?

Oui, mais pas seulement. J’ai travaillé avec des personnes que je ne connaissais pas et qui ne me connaissaient pas. J’ai retrouvé le désir du début de la part des nouveaux musiciens et de moi-même.

Le fait que l’album soit plus lumineux que les précédents provient aussi de cette notion de désir et de plaisir retrouvés.

Oui, certainement. Il y a une joie et un enthousiasme dans ce disque que je n’avais jamais connu avant.

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorJean Lamoot a réalisé ce disque. Quel est son apport précis ?

Je n’avais jamais travaillé avec un ingénieur du son « haut de gamme » par crainte de service minimum de sa part parce que je ne suis pas très connu. Avec Jean Lamoot, j’ai été de surprise en surprise parce qu’il a participé à cet enthousiasme général de travailler ensemble. J’ai senti tout de suite que ce que je faisais artistiquement lui plaisait. Il me proposait des mixages avant que je n’ai le temps de lui demander. Il n’a cessé d’inventer de nouvelles choses. J’ai été bluffé par la qualité de son travail et de son rendement impressionnant.

Est-ce qu’il t’a permis de lâcher prise réellement ?

Non, parce que mon angoisse est trop importante, mais elle a été mise à l’amende. Il a tellement été bon que mon angoisse allait se recoucher dans le panier… comme un chien qui a fait une bêtise.

J’ai lu dans la bio que ce disque a été celui de toutes les catastrophes. Lesquelles par exemple ?

D’abord, me séparer des gens n’a pas été de tout repos. Ensuite, je m’étais fait une espèce de mythologie par rapport à la raison pour laquelle je faisais de la musique qui avait un rapport avec une phrase qui avait été prononcé par mon grand-père peu avant qu’il ne meurt : « La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur ». J’expliquais ainsi que je savais pourquoi je faisais de la musique. Sauf que quelques temps avant de commencer l’écriture de ce disque-là, je tombe nez à nez sur cette phrase dans un livre de Cioran. J’ai vécu cette découverte comme une catastrophe parce que ce que je pensais être quelque chose de personnel ne l’était pas. Ce sur quoi je m’étais construit un imaginaire pendant des années n’avait plus aucune valeur. C’est ce que je raconte dans la chanson « Avalanches ». Je me suis senti nu. Non, plus que nu, squelettique.

Clip de "Avalanches". 

C’était donc une catastrophe symbolique.

Cette phrase que je considérais faire partie de ma famille et de mon histoire n’était en fait qu’une phrase d’un inconnu. J'ai vécu cela comme une vraie dépersonnalisation. Moi qui pensais avoir construit quelque chose de valide, de sûr, avec des fondations saines… tout s’est écroulé en une phrase. Je me suis dit que, puisqu’il en était ainsi, j’allais faire un disque comme on fait une promenade sur les champs, un jour de pluie.

C’est amusant que tu parles de promenades. Il y a une chanson qui s’appelle ainsi. Je crois savoir que c’est un intérêt que tu partages avec Cioran… l’amour de la promenade.

Dans « Promenades ». On partage ce plaisir de se perdre, ce plaisir de découvrir vers quoi mène la promenade.

Peux-tu me donner l’exemple d’une catastrophe non symbolique liée à ce disque ?

J’ai enregistré cet album dans le studio que j’utilise depuis 15 ans. De nouveaux voisins sont arrivés et le jour où j’ai pris la décision de commencer l’enregistrement, les marteaux-piqueurs ont retenti. Ils refaisaient tout l’appartement. J’ai donc enregistré ce disque de nuit en tremblant de peur que les marteaux retentissent de nouveau. Il y a mille prises qui ont été fichus.

Je crois savoir aussi que tu avais mis pas mal d’argent sur un premier clip.

Oui, et ça a été une catastrophe. Le réalisateur et la boite de prod m’ont fait un clip sur « Avalanches » d’une tristesse insondable. Quand on l’a vu la première fois, au prix où il nous avait coûté, nous étions dégoutés.

Du coup, vous ne l’avez jamais publié ?

Non. Quelques jours après, je croise à un voisin, Florian Jeandel, qui me demande si je vais bien. Devant un verre, je lui explique la situation. Il me répond qu’il est lui-même réalisateur. De fil en aiguille, il a refait le clip et c’est devenu un ami.

Session acoustique de "Les éléphants blancs". Trompette : Nicolas Bruche. Saxophone : Blandine Puechavy

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorJe trouve quelques similitudes entre Cioran et toi.

Au-delà de son œuvre, je me suis plongé dans les ouvrages qui ont été écrits sur lui. Des biographies et des livres d’entretiens. Je me suis senti très vite très proche de cet homme autant par ses aphorismes que par son placement vis-à-vis de la philosophie et des autres philosophes. Je me suis trouvé mille points communs avec lui. J’ai fini par me sentir plus proche de Cioran que de mon grand-père, des gens de ma famille et des proches autour de moi.

Il avait du mal à supporter ses congénères. C’est un point commun avec toi ?

Oui. Je crois que tout le monde a du mal avec ses congénères. Ce qui est fort chez Cioran, c’est qu’il le formule d’une telle façon que tu ne peux pas lui en vouloir. Quand on explique qu’on a du mal à avoir de l’intérêt pour l’autre, c’est perçu comme quelque chose de violent et critiquable. Cioran arrive à expliquer cet état d’une manière complètement neutre… presque belle et très intelligente.

Qu’est-ce qui t’as influencé chez Cioran pour cet album ?

Les thèmes. Chaque chanson évoque une thématique abordée par Cioran. Dans « Brasse coulée », c’est un rapport à la philosophie. Comment vivre avec philosophie la vie qui va être compliqué à vivre ?

Il y a des chansons d’amour, comme « Garde fou ».

Cioran met toujours en balance l’extrême et l’extrême inverse. « Garde fou » présente à la fois l’horreur et l’extase d’un couple.

« Madeleine » rebondit sur l’amour qu’avait Cioran pour la nostalgie

Il disait qu’il avait quitté son village d’enfance très tôt et qu’il se souvenait très nettement de ce moment qui avait interrompu sa vie. En gros le passage de l’enfance à l’âge adulte. C’est une chanson sur l’élan et l’enthousiasme de la jeunesse qui viennent se briser brutalement à un moment.

« Réplique » est un texte sur la conversation.

Cette chanson raconte l’inutilité et la vacuité d’une conversation. Cioran n’aimait pas converser avec ses amis. Il pensait que dès que quelqu’un allait donner son avis, ou exprimer une idée, il allait se tromper. Je me suis approprié cette idée parce qu’à chaque fois que j’ai une discussion, j’en retiens un sentiment de culpabilité par rapport à ce que j’ai affirmé. Mon erreur me rend coupable.

Clip de "L'art de la défaite".

La chanson « L’art de la défaite » a un rapport direct avec une phrase de Cioran.

« Rater sa vie, c’est accéder à la poésie sans le support du talent ». Ce morceau est l’histoire de cet aphorisme. C’est un texte sur la défaite, sur un demi-tour, sur un rendez-vous qui n’a pas eu lieu. C’est une construction de la défaite.

« Outrage » est le seul morceau qui n’a rien à voir avec Cioran.

Ce qui fait de ce titre là une défaite par rapport à la thématique principal de l’album. Je crois qu’il n’y a pas un seul de mes albums qui échappe à ce thème : la vengeance. Je n’arrive pas à ne pas en parler. Là, c’est la vengeance du règne animal sur le règne humain, de l’instinct sur la pensée…

Tu as écrit ce disque facilement ?

Oui, contrairement à d’habitude. Je voulais profiter de cette facilité d’écriture toute neuve que je découvrais sans m’inscrire dans un discours qui était censé m’appartenir. C’est agréable d’écrire sur un thème imposé. Je ne me suis jamais aussi peu appliqué à écrire. Sur mes 11 disques précédents, je me suis pris la tête de manière infernale. J’avoue que l’écriture de ce nouveau disque m’a dépassé.

Au départ, l’idéologie de Cioran faisait froid dans le dos, non?

Ses tout premiers écrits roumains étaient des écrits en faveur du fascisme. Il s’en est mordu les doigts toute sa vie. J’ai même lu une thèse sur lui qui expliquait que toute l’œuvre de Cioran venait de cette honte d’avoir écrit ses livres-là. Toute sa vie, il a tenté de se racheter.

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

Après l'interview, le 19 septembre 2019. 

© Marie Britsch (photo sélectionnée et "filtrée" par Batlik)

Ce qu'en dit le journal Libération sous la jolie plume de Patrice Demailly:

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

Et ce mois-ci, qui est le premier du classement francophone du réseau Quota (composé de 19 radios dans toute la France)?

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor