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21 mai 2021

Katel : interview pour Mutants Merveilles

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(Photo : Muriel Thibault)

katel,mutants et merveilles,mandor,interviewJ’ai un profond respect pour Katel. Une artiste à part qui propose des albums hors du commun (au sens littéral du terme). Une musique à la fois accessible, mais qui emprunte souvent des chemins de traverse inédits. Ecouter Katel est une expérience.

Comme l’indique sa biographie : De Raides à la ville (2008), album tendu, rock dans l’âme mais déjà relevé un travail vocal central, à la plume très littéraire et au chant scandé, à Elégie (2016), pièce musicale et chorale écrite au piano tel un chant des morts qui appelle à la vie, en passant par le très hybride et pop Decorum (2010), rien ne se ressemble, tout surprend, mais tout se tient avec une force d’expression claire et radicale."

Dans son quatrième album, Mutants Merveilles, c’est le groove qui prime. Les rythmes brassent nombre d’influences allant du trip-hop hypnotique à la pop sixties sautillante. « Une première face accueillante et fluide, et puis une face plus trouble, une face d’ombre aux constructions déstructurées » précise le site de France Bleu. Comme chantait Balavoine, « face amour, face amère ».

Voici donc ma seconde mandorisation (la première, très originale elle aussi, est là) de Katel. Rendez-vous est pris dans son studio « Mutterville », le 6 mai dernier.

Son site internet.

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter Mutants et Merveilles.

Mini biographie officielle :

Artiste et figure à part de la scène Française, Katel explore sur chaque album de nouvelles formes esthétiques autant audacieuses qu'accessibles. Mais elle est également une des rares productrices femme en France, dans son propre Studio Mutterville monté à Paris en 2019. Elle y réalise des albums aussi différents que ceux de Franky Gogo, Superbravo ou Maissiat, et écrit aussi de la musique instrumentale à destination de podcasts. En 2018 elle fonde le label FRACA !!! avec deux autres artistes, Robi et Emilie Marsh, et monte ses éditions Rospiko publishing. Par ailleurs, Katel défend la place des femmes dans la musique en s'engageant dans des programmes de mentorat comme Mewem, en intégrant la nouvelle commission à l'Egalité Femme-Hommes de la Sacem, ou encore en donnant des conférences et ateliers pour que les jeunes femmes puissent plus facilement se référer à des modèles. Enfin elle s'engage en tant que militante des droits LGBTQIA+.

L’album (argumentaire officielle) :katel,mutants et merveilles,mandor,interview

Mutants Merveilles. Ce que le titre promet, l'album l’offre. Ce nouvel album est une ode à la liberté et Katel en est plus que jamais l’héroïne, montrant une fois de plus avec évidence sa maîtrise du songwriting. De ballades déchirantes en tubes addictifs, les 11 chansons du disque proposent un voyage haletant et sans arrêt en deux parties, comme autant de facettes magiques de l’âme. L’immédiateté de ce que l’on ressent vient assurément du groove, pièce centrale de l’album et autour duquel s’articulent les titres, quel que soit leur pédigrée, calme ou enragé, joyeux ou sombre. Le groove donc, mis à l’honneur et dont les productions toujours visionnaires de Katel nous font tomber amoureux, danser et faire le grand écart tant espéré, entre Kate Bush et Steve Reich, entre France Gall et Prince. Les textes nous montrent une fois de plus que Katel est une des grandes poétesses du moment, libre de ton, radicale de forme, et qui toujours affirme son appartenance au monde qui l’entoure. Les mutants, les merveilles du disque sont des personnages qui s’incarnent, vivent et aiment, qui interrogent et se rêvent dans un monde juste, fort, un monde nouveau, à créer ensemble. Mutants Merveilles. Ou l’art de se laisser emporter par le rythme premier, le souffle, puis la danse, enfin les mots. Les 11 chansons que vous allez écouter s’adressent à celles et ceux qui, le cœur grand ouvert, arpentent le monde en quête des autres. Un album pop par excellence, qui s'écoute sans fin.

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katel,mutants et merveilles,mandor,interviewInterview :

Dès ton premier EP 8 titres, Raide à la ville, tu as fait ce que tu as voulu artistiquement.

Dès le départ, c’était mon positionnement. Il fallait que l’indicateur artistique soit suffisamment marqué pour que l’on me laisse toute ma liberté créatrice.

Cet EP semblait rock, mais déjà, il y avait des musiques peu communes.

Si on écoute attentivement Raide à la ville, à part deux titres très rock, le reste est joué à la guitare acoustique, très déstructurée et retravaillée. Il y avait beaucoup de travail sur les effets et déjà plein de voix.

Ce qui est ta marque de fabrique.

Tout était déjà en moi, même si ce travail de voix, je l’ai vraiment mis en avant dans mon précédent disque, Elégie. Vraiment, avec Raide la ville, je sentais que je partais dans cette direction. Déjà il y avait des chœurs bizarres, des dissonances. Ce n’étaient pas des chansons brutes.

Clip réalisé par Clifto Cream.

"Entre légèreté façon sixties et manifeste queer en colère contre le « vieux monde tout mort » qui « continue à se faire plaisir », Rosechou a tout pour devenir un hymne irrésistiblement dansant. « Dans toutes mes chansons depuis le début, ce qui traverse c'est la question de savoir comment rester en mouvement dans un monde, une vie, qui imposent en permanence un discours normatif. Tout est fait pour nous fixer quelque part. La résistance c'est la fluidité, le mouvement. « Rosechou » est une figure solaire, un corps qui résiste, un corps qui danse, et qui oppose à tous les discours de conservatisme et de peur une joie militante et salutaire. Ici on chante à tue-tête la fin du patriarcat et on raille l'indifférence totale de celui-ci par rapport au monde qui change. Car oui, décidément, « On veut tout autre chose ! »"

Les mots que tu prononces doivent-ils se fondre dans la résonnance des instruments ?

J’adore chanter comme un instrument. J’essaie d’écouter les paroles qu’il y a dans la musique. Dans « En chasse » par exemple, c’était évident qu’il y avait une violence dans cette déstructuration, que c’était un moment de malaise et d’insécurité.

L’harmonie, les mélodies, l’aspect vocal, c'est vraiment la patte Katel.

Quand on a une esthétique harmonique, mélodique et une voix, on peut se permettre de jouer avec les formes. C’est tout l’intérêt de la pop. S’amuser avec les formes et les styles comme on le souhaite.

Mutants Merveilles est en deux parties. La première, très accessible, et la deuxième (les trois avant derniers titres, « Géographie », « En chasse » et « Jamais d’œil »), un peu plus expérimentale.

Tout me vient de manière très spontanée. Je vais me réveiller un matin avec la rythmique de « En chasse » qui est complètement déstructurée. C’est à partir de ça que je vais construire le titre et avoir quelque chose à dire. Mais attention, une chanson comme « Ni mal d’amour », qui a l’air d'être une simple chanson pop, quelque part, mélodiquement et harmoniquement, elle est plus barrée et singulière que « Géographie ». C’est juste qu’il y a des formes et un instrumentarium qui paraissent plus familiers.

Filmé en résidence au Forum Léo Ferré et monté par Oursicate.

Katel : Chant, Casio. Claire Joseph: Claviers. Skye: Drums + basse drum. Christophe Rodomisto: guitare.

""Sauf qu'on l'arrête" est le titre qui ouvre Mutants Merveilles. Je l'ai écrit il y a un an pile, quand tous les corps qui depuis des mois descendaient dans la rue pour crier leur désespoir et recevaient pour toute réponse la violence de la police se sont soudain tous retrouvés enfermés . Un élan de solidarité impératif qui a semblé couper court à toutes les autres luttes. Mais ces "coups perdus" ces "gestes maladroits" qui ont mutilé, on ne les oublie pas, pas plus que "la langue dans le bois" de ceux qui donnent les ordres puis se défendent d'en être responsable. Les croyances les plus obscures, jusqu'au retour de la Terre plate sont en marche. Une certaine marche du monde qui triomphera "Sauf qu'on l'arrête". Dans un son trip hop et un groove bien tendu, ici en live."

La musique se rapproche-t-elle des mathématiques ?

Il y a des formes d’approches de la musique qui sont mathématiques. Moi, je me considère plus comme une architecte de la musique. Je la conçois dans un espace. J’aime construire des figures impossibles et architecturales.

Tu as un rapport ludique avec la musique ?

Oui, et je crois que ça s’entend particulièrement dans Mutants Merveilles. Cet album a été conçu de façon très rapide et ramassée dans son écriture. Je me suis beaucoup amusée en effet.

En studio, te demandes-tu si ta musique sera assez accessible aux gens qui l’écoutent ?

On ne peut pas évacuer cette question parce qu’à partir du moment où on rentre dans le processus de produire un album, de l’envoyer, on est forcément turlupiné par la réception. J’essaie pourtant de me détacher le plus possible de ce genre de pensée. Par contre, la réception du public est importante, alors je crains toujours que ma démarche ne soit pas comprise. Plus je fais des albums plus j’espère que l’on va saisir que je sais ce que je fais dans mon « œuvre » globale.

 Julie Gasnier : Réalisation clip, dessins, encres, conception fresque. Zoé Véricel: After Effect.

« Je t'aime déjà » est à la fois une chanson de rencontre et de rupture amoureuse. Une chanson qui parle de ce moment où l'on quitte un monde pour entrer dans un nouveau. Ce moment où un sentiment très fort arrive, sentiment pour lequel on n’est pas encore tout à fait prêt. C'est aussi un portrait de l'Amour au sens large : quand nous n'avons qu'un seul mot pour nommer tant de réalités différentes, les Grecs, eux, en ont huit. Chaque couplet de « Je t'aime déjà » traverse une ou deux de ces huit définitions : Mania, ou l'amour obsessionnel, Storge ou l'amour familial, Eros ou l'amour érotique, Pragma ou l'amour durable, Philia ou l'amour affectueux, amical, dans le même couplet que Philautia ou l'amour de soi. Puis sur le pont en Créole, Agape, ou l’amour désintéressé, spirituel, qui est ici la sublimation par le chant comme possible transformation de la joie et de la douleur personnelles en quelque chose de plus grand. Et enfin, sur le dernier couplet, en note d'espoir, Ludus, ou l'amour espiègle. L'amour du jeu, qui appartient aux premiers émois et ne demande qu'à durer tant que la légèreté, la vraie, la profonde légèreté, continue de s'inviter dans le rapport amoureux. Si le texte traverse ces visions de l'amour dans une histoire intime, les voix mêlées de Katel et d'Oriane Lacaille, qui chante aussi le pont en Créole, lui donnent une résonance universelle et intemporelle. Sa forme atonale et son rythme imperturbable pourraient appartenir à tous les folks ou aux musiques premières, tout comme les instruments qui donnent au titre sa couleur : le Kayanm d'Oriane, grand shaker plat réunionnais typique du Maloya, ou le Cigar Box de JereM, instrument fabriqué à la main partout dans le monde en utilisant un bidon, des cordes et un résonateur. Le clip réalisé par Julie Gasnier a été pensé comme une fresque constituée de ses encres et de ses dessins, une timeline qui avance au rythme cyclique de la chanson. Les esthétiques de son univers rejoignent la richesse des différentes définitions de l’amour. Multiples, évolutives, elles sont reliées entre elles par un motif de cœurs, symbole de la trame amoureuse, et par le leitmotiv du chat errant, figure libre qui semble poser sur chaque scène un regard interrogateur.

Ce qui est certain, c’est que tu ne fais jamais le même album, ni ne creuse le même sillon.

J’ai besoin d’être en danger, de me retrouver dans une situation inconnue, ainsi, ça excite mon cerveau et ma créativité. Ceci est valable pour la musique, mais aussi pour les textes. D’album en album, je n’ai pas la même façon d’aborder la plastique de la langue. C’est relié à ce que je suis dans la vie et les évènements que je traverse.

Quelle est ta démarche dans la création?

Elle est de continuer à vivre dans une forme d’étonnement et de le provoquer aux autres. Je me rends dans un état de réception maximale à ce qui peut me traverser. Je cherche à agrandir mon espace mental.

Ce disque sera facile à jouer en concert ?

Il est déjà monté sur scène avec une équipe. J’ai la chance d’avoir des super musiciennes et musiciens. Il y a Skye à la batterie, au chant et aux claviers, Claire Joseph aux claviers et au chant, Christophe Rodomisto à la guitare et moi à la basse.

Ce que tu fais est parfois free jazz.

J’en ai beaucoup écouté. Dans certains arrangements de l’album, j’ai demandé des choses dissonantes.

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katel,mutants et merveilles,mandor,interviewTu reprends « Attends ou va-t’en », initialement interprété par France Gall, à la voix et au vibraphone. Pourquoi ?

Ce texte est incroyable. C’est une chanson de Gainsbourg très féministe. C’est l'histoire d'une femme qui borde son histoire d’amour selon ses propres envies. C’est fort.

Tu aimes la variété ?

C’est ce que les français font le mieux. Dans ce domaine, ils sont très créatifs. Je ne suis pas du tout fan de ce qu’on appelait « la nouvelle chanson française », à l’accompagnement très épuré. Ce que j’aime, c’est la recherche sonore. En fait, ce que j’appelle variété, c’est de la pop. C'est ce que font Manset, Bashung, Balavoine et aussi Berger, dont je suis une grande fan.

Il y a très peu de femmes réalisatrices.

A part Edith Fambuena, Bénédicte Schmitt et moi, c’est le désert. Je pense que les choses vont évoluer, grâce aux programmes de mentorat comme Mewem (pour en savoir plus, c'est là), que j’ai rejoint récemment. On est enfin sorti de ce phénomène qu’on appelait la Queen Bee.

C’est quoi la Queen Be ?

A partir du moment où une femme atteint une place, elle ferme la porte derrière elle.

Le contraire de toi.

Oui. Dès que j’apprends quelque chose de nouveau, j’ai envie de le partager afin que tout le monde en profite. Je crois que c’est la peur qui fait que l’on ne partage pas. La peur d’être destitué de la petite place que l’on a ou de la marche que l’on a su grimper. Moi, je pars du principe que c’est tant mieux si quelqu’un est meilleur que moi. L’art est là pour enrichir le monde de voies différentes.

Tu n’arrêtes jamais. Tu produis et réalises d’autres artistes, tu fais des musiques et des génériques de podcasts…

J’ai toujours du boulot, mais c’est très chronophage. En ce moment, à 46 ans, j’ai envie de faire des albums pour moi plus souvent. Je sors un album tous les cinq ou six ans, mais ça ne me suffit plus. J’ai vraiment envie de changer de rythme.

En tout cas, je sais que tu n’es pas prête à faire des choses que tu n’aimes pas pour l’argent ou pour la notoriété.

Non, je suis contente de mon sort. Je ne suis pas connue du grand public, mais j’ai la reconnaissance du métier. Ce que j’ai, je l’ai eu sans faire de concessions. Mais, je te le répète, là, j’ai envie d’avoir plus de temps et de moments de vide. J’en manque vraiment.

Comment va FRACA !!!, le label que tu diriges avec Emilie Marsh et Robi ?

C’est compliqué de tenir un label comme celui-ci après la période que l'on vient de traverser. Il faudrait qu’il y ait beaucoup de médiatisations, beaucoup de passages à la radio pour récupérer des droits voisins et que le label soit viable. Ce n’est pas le cas aussi par les choix artistiques que nous avons fait (qui ne sont pas « mainstream »). Nous existons toujours et nous tenons la barre (sourire).

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Après l'interview au studio Mutterville, le 6 mai 2021.

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29 juillet 2016

Maissiat : interview pour Grand Amour

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(Photo : Frank Loriou)

Avec ce deuxième album Maissiat devient une artiste incontournable de la grande et belle chanson française. En signant Grand Amour, elle nous propose une pop intelligente et soignée. Maissiat, au remarquable sens de la mélodie, souhaite « parvenir à allier un certain respect du patrimoine de la grande chanson française mais y faire intégrer par petites touches subtiles de vrais traits d'innovation ». Elle y réussit parfaitement.

Le 30 juin dernier, je suis allé la retrouver dans un salon de son label pour une deuxième mandorisation (la première est là).

Biographie officielle (mais très écourtée) :
Il y a trois ans apparaissait sur le devant de la scène la silhouette longiligne d’une jeune femme portant un chapeau, dont la présence magnétique, on l’avait aussitôt compris, allait nous accompagner pour longtemps. Maissiat qui évoquait dès son premier essai les artistes majeurs d’hier était accueillie à bras ouverts par ceux d’aujourd’hui : une véritable révélation.
Depuis elle a ouvert son horizon en grand pour livrer un nouveau disque éblouissant, qui la rend désormais incomparable.

maissiat,grand amour,interview,katel,mandorGrand Amour est une déclaration poignante livrée du plus profond d’elle-même, un splendide hommage qui l’impose comme une artiste essentielle, chef de file d’une nouvelle pop française. Livré en dix chapitres d'une histoire bouleversante, tous ceux qui connaissent l’amour pourront s'y reconnaître, tous ceux qui ne le connaissent pas encore en guetteront les signes.

Et la musique des origines revient : celle de la grande pop française ambitieuse, de Daho, Sheller, Sanson, celle des Auteurs-Compositeurs-Interprètes, qui font de leurs chansons le journal de bord de leur vie. 

Ces dix portraits de l’amour, ces dix études intimes nées sur le grand piano blanc sont devenues un disque de la main même de Maissiat qui en signe la presque totalité des arrangements et de la production.
Après ce long travail en solitaire, elle s’entoure de compagnons précieux. Au générique : Jean-Louis Piérot, architecte de la Pop française auprès des maîtres Daho ou Bashung pour des sessions instrumentales, Katel (mandorisée récemment là) partenaire inséparable et guide vocal idéal pour donner tout le temps à l’essentiel, le chant, encore une fois sublime, Yann Arnaud, pour sa science du mixage.

Et nos oreilles sont ravies de redevenir, à l’écoute de ces dix nouvelles pépites, le plus sûr chemin vers notre cœur amoureux.

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(Photo : Frank Loriou)

maissiat,grand amour,interview,katel,mandorInterview :

Il est de notoriété publique que le deuxième album est le plus attendu/difficile d’une carrière naissante. Je trouve que vous avez pris un virage, mais en douceur.

Hier soir, je suis allée chez une fleuriste pour offrir une plante à quelqu’un. Je lui dis : « j’aurais dû prendre un cache pot ». La fleuriste me répond  que,  par contre, elle n’a pas la taille qui correspond à la plante que j’ai choisie. Elle me dit : « Sachez juste que lorsque vous rempotez une plante, il ne faut pas la mettre dans une surface trop grande d’un coup, elle risque d’être déstabilisée. Il faut y aller doucement, étape par étape. » Je la regarde et lui réponds : « comme dans la vie ! »

Je comprends l’image.

Oui, j’ai pris un virage en douceur, parce que j’en étais capable à ce moment-là. J’avais envie de ça. Quand je compose et que j’écris, tout me vient naturellement. Bien sûr, je retravaille les chansons, mais leur arrivée est spontanée. Je touche du bois parce que j’aimerais que cela continue à se passer ainsi.

Vous êtes en train de me dire qu’il n’y a pas de calcul.

Exactement, mes chansons sortent comme ça. Quand j’ai commencé à en maquetter quatre ou cinq, j’ai réécouté et je me suis dit que j’avais presque la moitié de mon disque et que ça parlait beaucoup d’amour. J’ai continué sur cette voie.

Clip de "Avril". Réalisation : wxy (Yann Orhan/ Jérôme Witz). Production : Slo Slo.

Le premier album parlait beaucoup d’amour également.

Oui, on aurait déjà pu l’appeler Grand Amour. Dans ce deuxième album, je suis allée un peu plus loin. Je me suis amusée à aller au bout du geste. J’ai pris un microscope et j’en ai fait un sujet d’étude.

L’amour sous toutes ses formes, mais en changeant d’angle à chaque chanson.

Oui, et des états d’amours différents. Je crois pouvoir dire que chacun peut se reconnaître dans au moins une petite facette de chaque prisme.

Vous n’avez pas travaillé de la même façon pour Grand Amour et Tropiques ?

Pour ce deuxième disque, je suis allée plus loin dans les maquettes. Pour Tropiques, quand j’ai fait écouter les titres à Katel, il y avait eu une étape réelle d’épure des arrangements, de travail sur la voix. Quand nous écoutions des maquettes, nous écoutions des maquettes. Là, quand j’ai fini les 14 chansons et que j’ai fait écouter ça à mon équipe, on entendait un disque presque terminé. Je le répète, cette fois-ci, mes chansons sont venues naturellement et en douceur.

maissiat,grand amour,interview,katel,mandorSur le premier album, c’est Katel qui vous a fait travailler l’épure. Même si vous n’avez pas travaillé de la même façon sur le deuxième, vous êtes-vous servie de ce qu’elle vous avait appris ?

Oui, bien sûr. Ça s’appelle l’échange avec quelqu’un, l’apprentissage et l’expérience. Je peux avoir les mêmes difficultés pendant des années, par contre, une fois que je pointe l’endroit et que l’on m’apprend comment faire, j’apprends très vite. J’essaie toujours d’évoluer, de passer des étapes, alors je fais très attention à ce que l’on m’inculque. Pour revenir à Katel, c’est quelqu’un avec qui j’échange en permanence. Pour ce deuxième disque, elle a enregistré les voix, beaucoup de chœurs, mais elle a été là tout le temps. Même quand j’étais avec Jean-Louis Piérot, Yann Arnaud et mon éditeur au mix, elle était là.

Chacun donne son avis ?

Pas tout le monde. Pas trop de monde. Mais j’aime bien que l’on me dise ce qui ne va pas. Je choisi les gens avec qui je travaille. Ce sont des gens qui vont pouvoir me faire violence à tel ou tel endroit.

Clip de "La traque". Réalisation : Robi.

Vous avez l’envie d’avoir un peu plus la main mise sur tout ?

Ce n’est pas une envie, je l’ai fait. C’est spontané.  Que les choses se fassent naturellement laissent beaucoup de place à ce qui est important, c’est-à-dire à la musique, aux textes, aux mélodies et aux arrangements.

En le préparant, vous saviez que cet album était très attendu ?

Un peu, parce qu’on n’est pas aveugle. Je travaille avec une équipe, je suis dans une maison de disque. J’ai une manageuse, un tourneur, un éditeur, je sais pourquoi j’ai autant de gens autour de moi et je sais qu’on est tous là à travailler à la construction d’un projet. Mais moi aussi je l’ai attendu ce disque. J’avais même un gros appétit de ce disque. L’appétit est une notion que j’aime à développer en parlant de musique. Ce n’est pas l’urgence d’écrire, même s’il y en a beaucoup (et surtout dans ce disque), mais c’est appétissant. Quand on dit qu’on attend quelqu’un, on a faim, on est en désir de ça.

Vous « pensez » beaucoup un disque avant de le commencer ?

Oui,  mais quand je dis, je le pense, ça ne veut pas dire « je pense à moi en train de faire un disque ».

Il y a une grande nuance.

Pour échanger beaucoup avec des personnes qui font le même métier que moi, ou des dérivés de ce métier, je peux vous dire qu’il y a une grande nuance. Parfois, sur scène on voit des artistes se regarder chanter ou qui chante tout court. Je trouve que le détachement de soi ou se remettre à la bonne place est primordial. Quand on parle de se recentrer, ça ne veut pas dire se regarder le nombril. C’est retrouver un axe, une colonne qui permet que ça circule, que ce soit fluide, qui permet des variations, des mouvements, mais pas de sursoi.

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Maissiat, invité dans une émission de radio par Françoise Hardy, à qui elle est souvent comparée.

Je suis sûr que ce disque deviendra un classique de la chanson française et qu’un jour, on dira La Maissiat comme on disait La Barbara.

C’est gentil. Si je pouvais, j’aimerais faire ce métier toute ma vie. J’aimerais être toujours aussi bien entourée et pouvoir en vivre le plus longtemps possible.

Et devenir une référence ? Non, parce qu’on parle toujours de Brel, Brassens, Ferré, Barbara…

J’ai un immense respect pour tous ces gens, mais il est temps qu’on renouvelle le cheptel (rires). J’ai eu une conversation récente sur ce sujet avec les chanteuses, Robi, Céline Ollivier et Emilie Marsh. C’était une fin de soirée et nous nous demandions pourquoi, en 2016, on ne passe pas à autre chose, pourquoi il n’y a pas de nouveaux référents.

Il y en a chez les hommes par exemple. De jeunes artistes me citent souvent Dominique A comme référence, par exemple.

Toutes les trois, nous nous disions que dès qu’on est en opposition, en position de pouvoir ou de domination, on est dans une virilité. Il n’y a pas d’autre mot pour le dire. Et la virilité nous fait penser au masculin.

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Pendant l'interview...

Dans Grand Amour, il y a des chansons que l’on peut prendre de différentes manières. « Hypnos » maissiat,grand amour,interview,katel,mandorparle de votre grand-mère qui a eu la maladie d’Alzheimer pendant dix ans, alors que je n’avais pas du tout compris cela.

Je suis surpris par les sens que peuvent prendre une expression. On projette sa propre projection dans les mots et dans la personne qui l’interprète. Concernant cette chanson, plusieurs personnes m’ont parlé du mariage pour tous à cause de la phrase « je rêve d’une femme dont je porte le nom ». Cette phrase est liée au fait que je porte le nom de ma grand-mère… mais j’ai bien aimé qu’il y ait cet autre sens-là.

Les artistes sont des machines à rêver. Etes-vous d’accord ?

Je passe beaucoup de mon temps à observer, à être dans un métier de spectatrice. J’observe les gens seuls ou en groupe, les situations. Je note ce que je vois et j’emmagasine tout un tas de scènes. Un des rôles des artistes c’est d’avoir un temps imparti pour cela et de s’en servir de la meilleure façon possible. Je considère qu’une bonne partie de mon temps doit être consacré à cette observation et que ce n’est pas donné à tout le monde. J’essaie d’arriver à dire en musique et en mots, de manière concise, des émotions, souvent fortes, des états d’âmes, des constats. J’essaie de trouver le chemin le plus juste pour viser au plus juste.

Qu’est-ce qui vous touche dans le fait d’être une artiste ?

Au-delà de faire du bien et de procurer des sensations quand les gens viennent me voir sur scène ou quand ils écoutent mes disques, c’est de sentir qu’à un moment, j’ai accompli un geste ou un acte qui m’est propre et d’être au service, d’être dans le don et enfin… d’être d’utilité public.

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A la l'issue de l'interview, le 30 juin 2016.

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13 juillet 2016

Katel : interview pour Elégie

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(photo : Frank Loriou)

katel,élégie,interview,fnac,mandorDéfinition d’élégie : Poème aux sujets variés mais le plus souvent mélancoliques, composé de distiques élégiaques.

Une élégie, c’est aussi une œuvre d'inspiration tendre et mélancolique, où l'amour tient en général une large part. Le nouveau disque de Katel porte donc bien son nom.

Entre le deuil d’une relation et celui d’une mère qui a soudainement décidé de partir, on sent qu’il se joue ici, entre les lignes, entre les notes, des choses extrêmement intimes. Si Élégie  parle d’émotions brutes et d’expériences personnelles terribles, Katel a l’élégance de ne jamais nous les jeter au visage. La classe permanente. Comme l’indique le site Indie Musique, « rarement, un album de chanson française aura semblé aussi proche de la perfection mélodique que de l’expérimentation musicale la plus radicale ».

Le 18 mai dernier, j’ai donné rendez-vous à Katel devant la Fnac de Montparnasse. Du coup, nous sommes montés au rayon « disque »… pour une interview non conventionnelle.

La musique selon Katel… qui n’a pas la langue dans la poche.

(Toutes les photos de Katel sont signés par mon photographe préféré, Frank Loriou)

(Sauf celles à la Fnac... je m'y suis collé.)

Argumentaire officiel de l’album Élégie:katel,élégie,interview,fnac,mandor

« Je cherche avant tout à ce que la musique, au moment où on l’écoute, change notre perception du temps. Je n’aime rien tant que donner la sensation qu’il s’est passé beaucoup de choses alors que le temps écoulé est très court. On dit des rêves qu’ils sont faits ainsi, que les longues et intenses histoires que nous y vivons ne durent dans la réalité que quelques fractions de seconde. »

Des rêves et des cauchemars, Katel semble en avoir traversé beaucoup depuis son dernier album, Decorum (2010). Fruit d’un long processus de maturation et de création largement solitaire, Élégie se traverse comme un songe. Chaque morceau, soigneusement composé, méticuleusement arrangé, invite l’auditeur à une sorte de transe introspective, transportant tous ses sens dans une dimension lointaine et proche, pour en sortir finalement plus présent, plus vivant, plus conscient du temps qui passe.

Si le chant de Katel évoque l’image d’une somnambule qui se promène au bord d’un précipice, on ne peut pas dire qu’elle ait passé ces six dernières années à sommeiller. À la fois en tant que réalisatrice (les albums Tropiques de Maissiat et La Cavale de Robi) et que musicienne (avec les groupes Joy et Fiodor Dream Dog), elle a exploré d’autres univers et enrichi le sien.

katel,élégie,interview,fnac,mandorLes claviers et les chœurs ont ainsi remplacé les guitares fougueuses de ses débuts, avec un travail minutieux sur le son, puisque Katel a cette fois enregistré et mixé son album, de l’intimité de son studio à l’espace d’une église cachée, où elle a entrainé aussi le Chœur qui l’accompagne sur scène (Nathalie Réaux, Diane Sorel, Skye, Claire Joseph).

Sa musique évoluant à chaque album, on peut dire que Katel s’inscrit dans une idée originelle de l’artiste pop, qui cherche à trouver des formes en s’inspirant de toutes les musiques, des plus anciennes au plus pointues, pour les transformer en chansons limpides.

L’écriture de Élégie, plus directe que jamais auparavant, s’est faite à l’ombre d’une séparation amoureuse et surtout de la perte violente d’une mère qui a choisi de partir. Il s’agit donc bien d’un chant de deuil, allant parfois jusqu’au cri de douleur (sur la bouleversante « Cyclones » notamment), mais traversé de brillants rayons lumineux (« Hors-Foule »), avec toujours la détermination de transformer la douleur en force, la laideur en beauté.

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katel,élégie,interview,fnac,mandorInterview :

En haut de l’escalator, nous arrivons au rayon « disque » et nous voyons les « mastodons » du moment réunis, bien en évidence.

Comment expliques-tu que ce sont les plus gros vendeurs que l’on met en avant et non ceux qui ont besoin de visibilité ?

On ne prête qu’aux riches. C’est un système pyramidal, un système hiérarchique qui prévaut dans le monde de la musique. Comme dans les festivals, on s’imagine qu’il faut des locomotives pour tirer le reste au lieu de parier sur le reste en se disant que ça peut tout simplement générer du plaisir, générer l’envie d’écouter des nouveaux. On croit toujours qu’il faut s’accrocher aux valeurs sûres.

Dans les trois que nous voyons ici, il y a Renaud, Christophe Maé et Vianney. As-tu une préférence parmi ses artistes ?

Non. Je préfère ne pas écouter de musique (rires). Sans blague, j’ai aimé Renaud comme ce n’est pas permis. Je l’ai trouvé génial et il a fait des chansons incroyables, mais son nouvel album est juste inaudible. J’ai essayé de l’écouter, je n’ai pas réussi. Ça me fait trop mal.

Christophe Maé ?

Ce n’est pas mon truc. Je passe.

Et Vianney ?

Je reconnais tout à fait ses talents de musiciens. Je vois pourquoi il a une place ici, mais je n’ai pas 16 ans, donc ça ne m’intéresse pas du tout.

Nous nous dirigeons à présent vers son disque.katel,élégie,interview,fnac,mandor

Ça te fait quoi de voir ton disque en rayon ?

C’est toujours émouvant. Cela m’arrive peu souvent de voir mes disques exposés, car j’ai arrêté d’aller dans ce genre de magasin. Je me procure et j’écoute de la musique autrement. J’essaie d’acheter ou commander ce que je veux chez des petits disquaires. Cela dit, je n’écoute plus beaucoup de disques en CD, hormis dans ma voiture. J’écoute  beaucoup de musique « dématérialisée ».

A deux rangées, nous remarquons le nouveau disque de Maissiat, Grand Amour.

On a remarqué un truc avec Amandine (le prénom de Maissiat), dans les Fnac on a toujours les étiquettes « Prix vert » collées sur nos têtes. Parfois, on se demande si c’est exprès pour gâcher la pochette.

Parle-moi de Maissiat. Tout le monde sait que tu la connais bien et que tu as réalisé son premier disque Tropiques.

J’ai fait des voix sur le second. Je ne l’ai pas réalisé parce que je trouvais que c’était important qu’elle travaille avec d’autres personnes. Il y avait toute une partie de l’album qui était dans une certaine pop française qui n’est pas du tout dans ma culture.

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Retour sur le show case KATEL/ MAISSIAT du samedi 21 mai 2016 à la Fnac Paris Ternes.
Filmé et monté par Robi, avec pour bande-son les deux chansons-titres des deux albums: GRAND AMOUR et ÉLÉGIE.

katel,élégie,interview,fnac,mandorNous nous baladons dans les rayons…

Vers quels artistes tu as envie d’aller là ?

A la Fnac, on vient trouver, on ne vient pas chercher. C’est la différence avec un disquaire. Je ne viens pas fouiner. Si je vais à la Fnac, c’est que j’ai une idée précise. J’ai énormément découvert dans cet établissement. C’est ici que j’ai écouté et acheté immédiatement le premier album de Bjork, le premier Jeff Buckley, le premier Alanis Morissette, le premier Interpol. J’ai découvert ces artistes après les avoir écouter dans le casque. Aujourd’hui, non seulement on met Maé, Renaud et Vianney en avant, mais on les met aussi en écoute. Je ne vois pas l’intérêt, on les entend partout.

On peut quand même écouter des nouveaux. Regarde, là, on peut écouter Radio Elvis.katel,élégie,interview,fnac,mandor

Oui, c’est vrai. Mais il n’y  a pas beaucoup de bornes « découvertes ». C’est marrant que tu me parles d’eux, parce que j’aime beaucoup Radio Elvis. J’ai d’abord rencontré Pierre (Pierre Guénard, le chanteur et leader du groupe) lors des Rencontres des 40 ans du Printemps de Bourges. Nous avons eu tous les deux le réflexe en rentrant à l’hôtel d’écouter le disque de l’autre. Les Radio Elvis ont vraiment quelque chose d’original. Ils ont un vrai son rock pas emprunté aux anglo-saxons et à la fois des textes lettrés et ludiques. Leurs titres sont dansants et la voix de Pierre est exceptionnelle. Franchement, ils ont tout ! C’est arrangé avec une rare intelligence. J’adore comment les lignes de basses sont conçues par rapport aux batteries. Bref, ça, c’est de la musique !

Quel est le dernier disque que tu as acheté ?

Le dernier PJ Harvey, The Hope Six Demolition Project. J’achète tout de cette artiste. J’avoue que je trouve ce nouvel album moins bon que le précédent, mais l’écouter m’apporte toujours quelque chose.

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(Photo : Frank Loriou)

Je m’arrête devant une compilation de Barbara.

Que penses-tu d’elle ?

Je n’ai pas du tout la culture Barbara, mais à chaque fois que j’écoute, j’apprécie énormément. Je n’ai jamais eu la passion Barbara, contrairement à toutes mes copines chanteuses (rires). Mes parents n’aimaient pas la musique « expressionniste », la musique de l’intime. Il n’y avait pas Barbara, mais il y avait Brassens et Léo Ferré, pas le Ferré pathos, celui qui était acide. Je viens plus de là. Elle me montre un disque de Jimi Hendrix.

katel,élégie,interview,fnac,mandorDe mon côté, je lui présente le disque de Starmania, version 1978, la version originale.

Tu connais ?

Quand j’étais petite, j’avais une passion pour France Gall. J’ai toujours adoré l’écriture de Michel Berger. Il faisait de la musique qui groovait réellement et il avait un art de la mélancolie assez inégalé. Et puis sérieusement, j’aimais bien la voix pseudo candide de France Gall. Je trouve que c’est une chanteuse extraordinaire.

Oui, mais Starmania alors ?

Je trouve complètement dingue le niveau de « glauquitude » qu’il y a dans cet opéra rock. Il était question d’agressions, de violence, de mal de vivre… aujourd’hui, plus personne n’ose aborder ses sujets. Starmania, c’est ce qui n’existe plus en France : de la grande variété, hyper populaire, qui ose aborder des sujets dérangeants. Ca me manque qu’il n’y ait plus aujourd’hui des Balavoine, des Berger-Gall, des Rita Mitsouko…Aujourd’hui, la chanson commerciale ne dit plus rien.

Son regard se pose sur les disques de Kendji Girac et les Fréro Delavega.

On avait aussi nos trucs pourris quand nous étions plus jeunes.

Oui, dans les années 80, nous avions même bien pires.

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(Photo : Frank Loriou)

Je sais que tu aimes bien des artistes comme Bertrand Belin ou Murat par exemple.

Ils ne vendent pas beaucoup, mais ils ont une vie musicale idéale. Ils n’ont pas le prix à payer d’être trop connus, mais ils ne galèrent pas pour autant. Pour son dernier album, Capwaller, je crois que Bertrand va faire ses 200 dates. Pour Murat, c’est pareil. Il n’a pas un tube, ne vend pas, mais fait des concerts souvent et le public suit.

Tout le monde s’accorde à dire de l’album de Bertrand Belin qu’il est aussi classieux qu’exigeant. On katel,élégie,interview,fnac,mandordit la même chose de ton nouvel album, Elégie.

Dans la chanson, on n’est pas obligé de tout comprendre de A à Z. Moi, j’estime cependant que l’on comprend tout dans mes chansons. Je n’ai aucune vocation à être incomprise, Bertrand Belin non plus, d’ailleurs. Nous avons un amour d’une forme de chanson. A ce propos, je veux bien admettre que je ne fais pas de chanson. Dans ce que j’interprète, il n’y a ni couplet, ni refrain…

Tu fais quoi alors, si ce ne sont pas des chansons ?

De la musique qui choisit la langue française. Plus précisément, je fais de la pop qui va chercher d’autres musiques plus savantes. J’écoute beaucoup de musique contemporaine, du jazz, du rock anglais, de la pop anglaise et j’en capture l’essence pour en faire des pièces de 3 ou 4 minutes avec différents mouvements. Je veux faire des disques que les gens vont écouter en entier.

katel,élégie,interview,fnac,mandorTes deux albums étaient plus électriques et là, tu nous proposes presque du piano-voix.

Quand on écoute le premier, Raides à la ville, il y a du rock dans la couleur musicale, mais dans les modulations et la façon d’écrire pas vraiment. Depuis mon premier EP, il y a toujours eu beaucoup  de voix. Là, où j’ai le plus changé, c’est dans l’écriture des textes.

Ta musique est complexe, je trouve très mélancolique, pourtant certains de tes textes sont plus « légers ». « Légers » avec de gros guillemets, car les thèmes ne le sont pas vraiment. C’est un dosage à trouver ?

Quand ma musique était plus brute, j’avais tendance à être dans une écriture très littéraire avec des phrases  longues. C’est en rapport à la scansion, la mélodie et à l’énergie qu’il pouvait y avoir dans ma musique. Il y avait des restes d’amour de la poésie pure. Aujourd’hui, je suis dans une écriture musicale. Ce qui m’intéresse c’est d’aller chercher des textes qui se terminent par la musique. On ne peut pas en saisir l’essence si on n’a pas la musique. C’est la musique qui permet de comprendre le sens du texte.

As-tu déjà fait de fait de la mise en musique de textes.katel,élégie,interview,fnac,mandor

Jamais. Je considère que pour écrire, il faut des phrases qui me viennent en même temps que la musique. J’ai envie qu’il y ait la nécessité absolue entre un texte et sa musique et que les deux ne puissent pas être séparés.

Le texte, finalement, c’est comme un instrument de musique ?

Tout à fait. C’est de la matière plastique. C’est pour ça que j’aime écrire dans ma langue, parce que j’en connais parfaitement sa plastique. Je ne m’aventurerai jamais sur le terrain de l’anglais, langue pourtant que je parle. Je n’ai pas assez de connaissances profondes de l’esthétique de cette langue. Je ne sais pas comment la tordre, ni comment jouer avec elle, alors que ce sont des aspects primordiaux. Il faut que je sois sur un terrain que je puisse explorer.

Parviens-tu à être objective sur ton propre travail ?

Il me semble que j’ai compris des choses en travaillant avec d’autres. Pour Elégie, du coup, j’ai eu du recul sur ma musique avec  une façon radicale de m’auto-juger en ne louvoyant pas. Je suis très exigeante avec les autres, je le suis d’autant plus avec moi.

Saisons (Katel/Katel) - Extrait de l'album Élégie, filmé par le site Le Cargo.

katel,élégie,interview,fnac,mandorOn continue notre balade. Je m’arrête devant un bac ou nous voyons, Christophe, CharlElie Couture et William Sheller. Elle adore. Par contre, juste à côté, on remarque un disque de Louane.

Tu connais ?

Pas bien. Je sais juste que tu as écrit un livre sur elle (rires). Sérieusement, je n’ai rien contre elle. Un jour, j’ai entendu à la radio un titre d’elle et je me suis fait la réflexion que c’est un type de variété que l’on n’a plus. Pour moi, ce n’est pas de la musique, c’est de l’Entertainment.

C’est sûr que ton disque à toi « ratisse » moins large que celui de Louane. Est-ce pour toi une « mission » d’élever les gens ?

Ce n’est pas tant de les élever que d’appuyer à un endroit qui est déjà là. Ma musique peut toucher tout le monde. Regarde, Sheller, Christophe, Couture, c’est de la musique exigeante et ils vendent quand même. Populaire, ce n’est pas une insulte. C’est juste vendre beaucoup de disques. Non, moi je crois, qu’il y a aussi un travail à faire de la part des médias. Il faut permettre aux gens de savoir que cette musique existe, on n’est pas à l’abri qu’ils soient touchés s’ils ont accès à elle. Il ne faut pas prendre des gens pour des cons.

Radio Elvis,  Maissiat, Bertrand Belin et quelques autres, vous avez pourtant de très beaux papiers dans les Inrocks et Télérama… On vous met un peu dans la case intello, du coup. Ça te gêne ?

 Dans le papier de Télérama sur mon nouveau disque, on ne va pas employer le mot « intelligent », mais « cérébral ». C’est-à-dire qu’il y a derrière un petit ton de reproche, alors que le cerveau, pour moi, c’est très sexy. Aujourd’hui, quand on dit que l’on veut faire quelque chose d’exigeant, on est soupçonné de snobisme.

Etre soupçonné de snobisme par Télérama, excuse-moi, mais ça me fait sourire.

Encore une fois, je pense que ce que je fais est très accessible si on veut bien croire que les gens ne sont pas des cons. Quand je vois Bertrand Belin sur scène, je vois de la musique physique. Je suis certaine que si on le programme dans n’importe quel festival de blues l’été, les gens vont danser. Il y a derrière ces divisions musicales que l’on fait, l’idée que chacun doit rester à sa place. Je suis contre cela. J’ai deux clés dans Télérama, alors que M6 et D17 viennent d’acheter le clip de mon premier single, « Cyclones » et que j’ai fait un Plus vite que la musique, module qu’on ne peut pas taxer d’intello.

Clip de "Cyclones".

katel,élégie,interview,fnac,mandorSoudain, nous tombons sur un disque de Souchon et sur le dernier Stromae

Tu en penses quoi de lui ?

Souchon, c’est la quintessence de la chanson. C’est fou de réussir à écrire de manière aussi simple et aussi efficace. Il a l’art de la simplicité.

Et Stromae ?

Musicalement, ça ne m’intéresse pas, mais ce mec arrive à faire des propositions plastiques dérangeantes, presque sous forme d’art contemporain. Ca montre que les gens sont friands d’intelligence. Ce type un peu bizarre, mi-homme, mi-femme, a tout sur le papier pour ne pas plaire aux gens. Mais c’est qui les gens ? On n’est pas un gens. Je suis donc admirative de son culot.

Soudain, je lui mets entre les mains Bruel chante Barbara et Lambert Wilson chante Yves Montant.

J’imagine que c’est ta tasse de thé.

Oh là là ! C’est la France qui pue, la France du patrimoine, des musées, la France qui croit que c’était mieux avant. Aujourd’hui, quand on chante en Français, on a le choix entre le patrimoine ou de la musique préfabriquée pour passer sur les radios leaders. La chose au milieu, c’est le reste. Ceux qui prennent à bras le corps leur langue pour inventer. Notre langue est faite pour être moderne, pour lui casser la gueule, pour lui tirer les oreilles, sinon elle meurt.

Tiens, le retour de Polnareff, tu en penses quoi ?

Dans les vieux Polnareff, il y a un génie musical incroyable et beaucoup d’audaces. En France, nous sommes truffés d’artistes qui avaient des trucs en eux dérangeants, qui faisaient toujours des choses imprévisibles, imprévues… et le public adorait aller vers les gens singuliers. Aujourd’hui, ceux qui marchent sont des produits aseptisés.

Si tu devais acheter un disque avant de quitter ce lieu, tu choisirais quoi ?

Sans hésiter, Radio Elvis.

Bonus: Plus vite que la musique (évoqué plus haut).