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03 septembre 2014

Jennifer Murzeau : interview pour la sortie d'Il bouge encore

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Auteure à suivre ! C’est ce que je fais d’ailleurs depuis deux ans. J’ai découvert Jennifer Murzeau avec son premier roman, Les grimaces (voir sa première mandorisation). Elle y croquait avec humour et férocité le monde de la télévision et, plus généralement le monde de l’entreprise, impitoyable et cruel…

Si elle a traité le thème de l’aliénation dans la sphère professionnelle, avec son deuxième roman, Il bouge encore, elle est allée plus loin dans l’exploration de ce thème, mais dans la sphère privée cette fois. Elle a essayé de démêler les mécanismes qui conduisent à des vies qui défilent, glissent, sans que la pensée, la contemplation, le calme n’aient une place digne de ce nom. Par ailleurs, elle s’intéresse depuis plusieurs années aux dérives du néolibéralisme, aux conséquences qu’elles ont sur l’homme (et l’environnement)...

Je sentais que Jennifer Murzeau allait progresser, qu’elle pouvait pousser plus intensément ses analyses et ses préoccupations.

Elle est venue à l'agence pour la seconde fois, le 14 août dernier, pour me présenter son deuxième livre.

jennifer murzeau,il bouge encore,interview,mandorLe mot de l’éditeur :

Antoine tombe de très haut quand on lui apprend qu'il est renvoyé de son entreprise. Il tombe d'encore plus haut à la réaction de Mélanie, sa compagne. Celle qu'il croyait être son alliée peine à cacher son désarroi, son mépris progressif pour cet homme en qui elle avait placé tous ses espoirs de revanche sociale : la maison, le bébé, le confort existentiel... Antoine va s'inventer une vie affairée pour mieux sombrer dans l'inaction et la solitude, vivre dans le mensonge et la mystification. Progressivement, il va renoncer aux autres, au monde, à lui-même. De toute façon, ses amis sont trop occupés à leur réussite personnelle, sa famille est si loin... Il décroche. Sa vie de certitudes s'effondre doucement. Libéré des contraintes sociales et des désirs conditionnés qui sont une prison, il va petit à petit considérer sa situation d'un nouvel œil. Et, qui sait ? commencerjennifer murzeau,il bouge encore,interview,mandor sa mue.

Jennifer Murzeau analyse la dérive d'un homme et le naufrage d'un couple de façon crue et chirurgicale. Elle dresse le tableau d'une époque ou la réflexion et les questionnements sont des actes de résistance.

L’auteure :

Jennifer Murzeau est née en 1984. Elle a été journaliste pour France 2, Direct 8 et France Culture et collabore aujourd'hui aux rubriques « société » des magazines Stylist, Glamour et Néon. Elle a publié un premier roman, Les Grimaces, chez Léo Scheer en 2012.

jennifer murzeau,il bouge encore,interview,mandorInterview :

Comme dans Les grimaces, tu reviens ici avec des considérations sur le monde de l’entreprise.

Ça fait partie des grands systèmes coercitifs que connait l’époque. Je pense que le monde de l’entreprise est très cruel et surtout, très conditionnant. Il apprend à être un soldat, à subir des choses qui ne sont pas forcément très morales, à devenir un peu cynique. Ce monde est assez représentatif de l’époque. On conditionne les êtres et la révolte devient de moins en moins possible. On peut s’y croire obligé d’accepter son sort, comme on peut se croire obligé d’accepter la société telle qu’elle est. Le monde de l’entreprise oblige à l’abnégation.

Comme tu n’aimes pas le monde de l’entreprise, tu es en freelance. Tu es donc fidèle à tes convictions ?

Je suis seule chez moi et les gens que je fréquente professionnellement, c’est uniquement pour le meilleur, entre guillemets.  On se voit épisodiquement et c’est toujours une forme d’émulation. J’aime bien retrouver des gens dans le cadre d’une conférence de rédaction, par exemple. Quand j’étais dans le monde de l’entreprise, j’appréciais moins. Je me suis taillé une vie plus précaire financièrement, mais plus chouette existentiellement.

Ce que tu racontes dans Il bouge encore est en complète cohésion avec tes valeurs jennifer murzeau,il bouge encore,interview,mandorpersonnelles.

J’exprime quelques convictions personnelles très fortes. Ce que l’on mange, par exemple, est une de mes vraies préoccupations. Je me suis beaucoup rencardée sur la question. J’ai vu de nombreux documentaires et lu beaucoup d’ouvrages sur ce sujet. Je me suis aussi documentée sur les dérives du néolibéralisme. J’ai compris comment tout cela est un système très bien huilé pour que chacun d’entre nous devienne un consommateur qui ne se pose pas trop de questions. Dès que l’on commence à gratter un peu, c’est moche. C’est moche humainement et d’un point de vue environnemental. Les conséquences sont très graves. Mon livre n’est rien d’autre que l’histoire de l’éveil existentiel d’un homme. Cet éveil passe aussi par une prise de conscience du monde dans lequel il vit.

Avant de passer à cet éveil, Antoine, ton héros, passe par une phase de déchéance. Il commence par un goût fort prononcé pour l’alcool.

Antoine a recours à l’ivresse comme une béquille, mais je ne dirais pas qu’il sombre dans l’alcoolisme. Il a vraiment le plaisir absolu de l’ivresse. Il y a une forme d’élévation spirituelle quand il boit. Sa vie devient un peu plus poétique.

Il y a dans ce livre beaucoup de sujets graves abordés. Veux-tu faire bouger les consciences ?

J’aimerais bien que ça titille, que ça chatouille, que ça gratouille et que ça encourage un certain nombre de remises en question. Je ne suis qu’une auteure et je n’ai pas la prétention de révolutionner la pensée, loin de là. Moi-même, je tâtonne. Dans ce livre, j’ai exprimé des prises de conscience personnelles. Aujourd’hui, au quotidien, je suis une consommatrice qui fait super gaffe. J’ai l’impression que le salut de l’époque ne pourra pas venir de décisions politiques et encore moins de celles des lobbys. Il y a une vraie force individuelle qui doit être prise très au sérieux. Je crois à l’éveil des consciences individuelles. Si chacun commence à se poser des questions, ce monde foutraque qui court à sa perte sera obligé de se requestionner entièrement et donc, de changer. Si je peux insuffler l’idée que c’est chouette de ne jamais cesser de se poser des questions, même si ça demande une rigueur assez importante parce qu’on n’a pas toujours le temps, l’énergie,  parce que la vie file vite, parce qu’on a toujours des contraintes familiales, sociales, professionnelles, ça me convient. Il faut garder toujours un petit coin pour la réflexion et pour l’esprit critique par rapport à sa vie et à son  couple. Il y a beaucoup d’automatismes qui très vite régissent des existences entières.

jennifer murzeau,il bouge encore,interview,mandorJ’ai l’impression que l’amour n’est pas un sujet pour le couple que forment Mélanie et Antoine.

Ils sont ensemble. Ils sont reconnus socialement comme étant un couple. L’amour, finalement, ils ne s’en inquiètent pas. L’important c’est qu’ils existent comme une entité. Il y a de l’alcool, il y a des rituels sociaux qui font que l’on s’agite, on s’étourdit. Tout devient très rodé.  Il n’y aucune communion spirituelle entre eux. Ils vivent juste l’un à côté de l’autre. Le grain de sable dans le mécanisme qu’est le licenciement d’Antoine va ébranler cette petite vie bien réglée. La dissonance se fait jour.

Que représente le couple pour toi, en vrai ?

J’ai toujours été hyper vigilante. J’accorde une importance immense au couple. C’est un moteur qui est inouï dans une vie. C’est une équipe, quelque chose qui permet de braver l’existence et ses difficultés, qui permet de se motiver mutuellement.

Mélanie n’est pas une femme très sympathique.

Parce qu’elle refuse la remise en question. Elle a une forme de revanche existentielle à prendre. Cela dit, ce n’est pas une excuse parce qu’on a tous des casseroles au cul. L’idée, c’est de s’en défaire, de ne pas reproduire et surtout de ne pas en faire des excuses. Elle n’a peut-être pas eu les ressources émotionnelles et cognitives pour faire face à tout ça. Elle a décidé de se cacher les yeux comme une enfant et d’avancer avec des carottes comme la petite promotion au boulot, le couple qui fait bien sur le papier, l’enfant éventuel à venir… ce sont des codes très établis qui ne sont pas forcément très intelligents à l’épreuve du réel.

Plus le livre avance, plus on sent une dissonance entre Antoine et Mélanie.

Lui s’éveille peu à peu et elle reste complètement dans le même trip. Elle refuse même toutes les issues intellectuelles qu’il lui propose.

Quand on évoque les questions liées à l’écologie, il y a toujours une angoisse assez généralisée.

Les gens se sentent souvent mis en cause personnellement quand on parle d’écologie. Les questions qui y sont liées sont encore très souvent assimilées à des discours anxiogènes et culpabilisants. On  a beaucoup à gagner à voir se répandre un discours plus constructif. Il existe déjà et plein de gens biens le portent, comme la documentariste Olivia Mokiejewski. Il faudrait qu’on fasse en sorte que les gens comprennent qu’il y un sens à tout cela, et que ce n’est pas chiant à faire.

Tu expliques dans ton livre qu’on est tous responsables de ce qui arrive à la planète.

On est tous collabos d’un système. Il faut voir dans quelle mesure on peut tenter de s’en dégager et de proposer autre chose.

Y a-t-il une démarche politique dans ton livre ?

Oui, même s’il ne s’agit pas d’un pamphlet antilibéral. Ce n’est pas un livre théorique. Et puis ma démarche est avant tout littéraire. J’ai mené un travail d’écrivain en livrant la trajectoire d’un personnage, il se trouve que ça mène à l’évocation de sujets qui me tiennent à cœur. Des sujets qui peuvent faire peur, alors pour tâcher d’être percutante, j’ai misé sur une identification forte du lecteur, et sur une littérarité étudiée. Antoine n’est pas un activiste des droits de l’homme, juste un type lambda qui découvre grâce à Internet des documentaires qui l’incitent à se poser des questions sur le rôle qu’il joue dans ce vaste monde, en tant que consommateur pour commencer. Dans ce livre, on accède à l’intimité la plus triviale et la plus obscène et, en même temps, à des prises de conscience très larges. Parler de leur déliquescence personnelle, c’est parler de la déliquescence d’une époque.

Interview du site de la FNAC, enregistré par FnacTV le 3 juillet 2014 aux éditions Robert Laffont, à Paris. Captation : Lena Besson et Pierre-François Cordonnier. Montage : Pierre-François Cordonnier.

Selon toi, la société est-elle très malade ?

Oui, mais on peut dire que de tout temps, ça n’a jamais été facile et même qu’il y a eu des époques beaucoup plus violentes que la nôtre. C’est certainement vrai, mais il se trouve que je connais celle-ci et que j’en suis témoin. A plein d’égards, je trouve cette époque effrayante. Le règne de l’argent a créé des abus ahurissants. L’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation de la nature, ça atteint des proportions grotesques. J’ai l’impression que l’humanité se suicide. On ne se rend pas compte que tout ce qu’il se passe aujourd’hui peut avoir des conséquences désastreuses. L’époque laisse trop peu de place à la réflexion.

Pourquoi écris-tu toujours sur l’aliénation ?

J’aime bien essayer de comprendre les mécanismes qui mènent à une forme d’aliénation qui fait que l’on devient des êtres très malléables.

N’as-tu pas eu peur d’écrire un livre anxiogène ?

Non, je ne crois pas qu’il le soit. Certains lecteurs m’ont dit que j’étais dure, que je ne caressais pas dans le sens du poil, mais ça ne leur avait pas déplu ! Ça me flatte quand on me dit ça, parce que la littérature, c’est aussi fait pour secouer. Ce qui est important dans ce livre, c’est qu’au-delà du fait que mes constats sont relativement négatifs sur l’état de la société et sur l’état de ce couple, il demeure une lueur très optimiste. J’ai quand même une certaine foi dans l’homme et dans les prises de conscience des gens. Et puis il y a dans ce que j’écris, l’idée de la liberté. Antoine retrouve la liberté et la liberté, on peut en faire des choses exceptionnelles. On retrouve son libre arbitre et on se défait de l’aliénation dont on était devenu le jouet. Il bouge encore est un livre anti fatalisme.

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Avec Jennifer Murzeau, après l'interview, le 14 août 2014.

Edit : Le 16 septembre dernier s'est tenue une rencontre dédicace de Jennifer Murzeau à la Librairie de Paris de la place Clichy. C'est avec plaisir que j'ai animé cette soirée devant une quarantaine de personnes. Voici quelques photos de l'évènement.

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel).

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Manuel Sanchez)

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(Photo : Filipe Vilas-Boas)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

03 janvier 2013

Jennifer Murzeau : interview pour Les grimaces

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(Photo : Diane Pol-Lajaima)

J’ai rencontré Jennifer Murzeau au Salon du livre d’Ozoir-la-Ferrière 2012 que j’ai animé. Elle a fait partie de la cinquantaine d’auteurs interviewés dans la journée. Parfois, dans ce genre de contexte, je tombe sur quelqu’un qui me parle de son livre avec passion/enthousiasme et qui provoque chez moi un vif intérêt. À la fin de ma courte interview, je lui ai demandé de me faire parvenir son roman, Les grimaces.

Six jours plus tard, je l’ai reçu.

Deux jours plus tard, je l’avais lu.

Quelques jours plus tard, le 20 décembre dernier, j’ai demandé à Jennifer Murzeau de venir à l’agence…

jennifer murzeau,les grimaces,interview,mandor4e de couverture :

Angelina est chargée de production pour une chaîne de télé du câble. Depuis plus de trois ans, elle subit la perfidie de sa collègue, assiste aux batailles d’égo qui l’excluent, observe toutes ces grimaces qu’elle ne sait pas faire. Éternelle anonyme, elle souffre en silence de son intégration ratée dans le monde du travail jusqu’au jour où elle décide de se venger. Il lui faut une victime qui paye pour ce trop-plein d’humiliations. Elle choisit Marie. Puis elle laisse vaciller sa raison et grandir son obsession pour cette jeune et belle présentatrice qui semble avoir le monde à ses pieds.

À travers les yeux de ses personnages, Jennifer Murzeau détaille un quotidien fait de petites violences et de grands ridicules. Elle dépeint avec un humour caustique un univers où finalement chacun se débat pour exister dans une compétition sans pitié.

L’auteure :

Jennifer Murzeau est journaliste. Elle a travaillé pour France 2, Direct 8 et France Culture. Elle collabore aujourd’hui au magazine Glamour. Les grimaces est son premier roman.

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jennifer murzeau,les grimaces,interview,mandorInterview:

Dans ce livre, tu évoques le milieu de la télévision, la vie en entreprise, mais aussi la société en général.

L’action se situe dans le monde des médias parce que c’est un milieu que je connais bien. Ça a été un terrain d’observation extrêmement fertile, extrêmement intéressant, parce que c’est un milieu où les egos sont beaucoup plus exacerbés. C’est donc un beau matériau romanesque. Après, il est vrai que le monde de l’entreprise m’intéresse au premier chef. Ça se passe dans le monde des médias, mais je n’avais pas pour ambition d’épingler particulièrement ce milieu. Je ne considère pas qu’il soit pire qu’un autre. Je pense juste qu’il est plus haut en couleur et qu’il met certaines choses plus en valeur. Ce qui m’intéresse fondamentalement, c’est le monde de l’entreprise, son côté un peu coercitif, âpre, le fait qu’il durcit énormément le rapport entre les gens, surtout depuis quelques années avec la crise… Je me suis beaucoup documentée sur la question, j’ai regardé pas mal de documentaires ou de films. C’est un sujet passionnant parce qu’on a là tous les travers humains et toute la difficulté d’être au monde qui s’exprime quotidiennement.

Ton héroïne, Angélina, est une pauvre fille, pas très gâtée par la nature.

Elle fait son travail comme un petit soldat. Elle est très consciencieuse, mais ça ne suffit pas. La méritocratie, dans la vraie vie, j’y crois de moins en moins. C’est vrai que si on ne se positionne pas avec la conviction qu’on est un gagnant et qu’on est très bon, ça marche moins bien. Elle a été parachutée là par piston grâce à son père qui s’inquiétait de son désœuvrement. Ce n’est donc pas une vocation pour Angélina. Elle veut juste honorer le fait d’avoir un boulot. Elle maîtrise mal les codes pour être comme un poisson dans l’eau dans ce bocal-là. Ce livre est aussi une réflexion sur l’image que l’on renvoie. Si on se forge une image qui n’est pas très valorisante et efficace, elle nous suit comme une mauvaise odeur.

Il y a le pendant d’Angélina. Marie, une très jolie jeune femme qui semble avoir beaucoupjennifer murzeau,les grimaces,interview,mandor d’aisance et affronter ce milieu avec une certaine assurance.

Pourtant, on va vite comprendre qu’elle aussi est esclave de son image. Angelina, elle, je la montre au moment où elle pète les plombs. Elle a toujours été lucide, mais il y a un moment ou la lucidité lui a été trop pesante. La violence qu’elle avait en elle, assez contenue, émerge d’un coup. Marie, elle, a cherché à escamoter cette lucidité pour avancer. Du coup, elles sont toutes les deux à un point de croisement. Effectivement, l’une est le contraire de l’autre, mais toutes les deux sont finalement des jeunes femmes qui galèrent.

Au début, Marie joue de sa séduction…

Ça lui a servi et puis ça a fini par la desservir. Quand on est une femme, trop jouer avec les codes de la séduction, je crois que sur le long court c’est un handicap. Je pense que les femmes ont une responsabilité et qu’il ne faut pas trop jouer là-dessus si on veut qu’il y ait une réelle égalité homme femme. On sait que les hommes peuvent être subjugués et faibles face à la beauté et la séduction féminine et faire intervenir ça dans la sphère professionnelle, c’est contre-productif à long terme. Il faut que les rapports de séductions soient assez contenus sinon, c’est très casse-gueule. Marie, elle a commencé comme ça, à battre des cils, à jouer de sa plastique. Au final, elle a été cataloguée. C’est très pernicieux comme genre de schéma. En plus, comme elle ne couche pas, elle devient aux yeux de toute l’entreprise, l’allumeuse de service. Je tiens à préciser que je ne dis pas qu’il faut cacher toute forme de séduction chez une femme, je dis juste qu’il ne faut pas en faire un outil, une arme pour gravir les échelons de l’entreprise.

Avec toi, le monde de l’entreprise en prend un sérieux coup. Tu dis que finalement, elle nous rend faibles. Nous sommes tous plus ou moins des prisonniers…

L’entreprise infantilise un peu. Les choses y sont cadrées, elle offre des horaires, une mutuelle, des objectifs. Ca peut-être réconfortant, mais ça peut vite être un piège. Parce qu’elle offre aussi une compétition, crée des rivalités. Si on s’investit trop, si on donne trop de temps à l’entreprise, si on sacrifie sa vie privée, on peut y laisser des plumes. Existentiellement parlant, la vie finit par ne plus avoir beaucoup de sens, on se venge en consommant plus que de raison, on gobe des sédatifs…

Actuellement, tu travailles en Freelance. La vie en entreprise ne te tente plus ?

J’y étais pas mal de temps. Si on me proposait vraiment un job qui me plait, je pourrais revenir dans une entreprise, mais il faudrait vraiment que ce soit quelque chose qui m’excite. Moi, je suis contente d’être en freelance. C’est une liberté qui a un prix, puisque c’est précaire et que je gagne moins bien ma vie qu’avant, mais je me suis extirpée de ce monde-là pour écrire. J’étais incapable d’écrire quand je bossais en entreprise. Je rentrais chez moi le soir, j’étais trop fatiguée. Aujourd’hui, il y a des journées que je dédie entièrement à la lecture et à l’écriture.

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(Photo : Diane Pol-Lajaima)

Ce livre n’est donc pas un one shot. Tu as la volonté de devenir écrivain.

Oui, même si je trouve à ce premier livre quelques imperfections. Quelques erreurs dans la forme et le style. Ce sont des erreurs de premier roman. Il faut bannir autant que possible, les adjectifs, les adverbes et pourtant j’ai le sentiment d’avoir beaucoup élagué. Dans un premier roman, on a toujours peur de ne pas être compris, donc on veut caractériser au maximum pour qu’il n’y ait pas d’ambigüité.

Tu écris le deuxième en ce moment ?

Je considère qu’il faut que je fabrique des frères et sœurs à mon premier roman et qu’ils soient mieux que lui. J’ai ce réel désir d’écrire. Oui, je veux devenir écrivain. Ça me parait très pompeux de le dire, mais c’est mon ambition.

C’est un désir qui remonte à loin ?

Oui, à l’adolescence. Mon amour de l’écriture vient de mon amour de la littérature, tout simplement. Si je ne lis pas un certain temps, je me sens un peu vide et le désir d’écrire s’émousse.

La littérature, c’est ton carburant.

Complètement. Je ne prends pas beaucoup de risques parce que je lis beaucoup de classiques. Et puis aussi un peu de romans contemporains. Dernièrement, j’ai découvert Éric Reinhardt et je trouve ses écrits absolument géniaux. Il explore des thèmes qui me sont chers liés au social et à l’entreprise. Quand je le lis, ça me donne énormément envie d’écrire.

Écris-tu facilement ?

Non, c’est du travail. Quand je suis attelée à la tâche, les mots viennent, mais d’abord il faut s’y mettre, ce qui peut prendre du temps et ensuite il faut rester concentrée, il faut y croire, il faut avancer, c’est dur. Il y a un truc qui m’agace fortement quand je lis des interviews de pas mal d’écrivains. Ils ont tendance à entretenir un mythe de l’écrivain qui aurait été touché du doigt de dieu, désigné pour écrire et qui accoucherait comme ça de son œuvre. Je n’y crois pas. C’est du boulot, c’est de l’acharnement et c’est de la foi.

Ton deuxième roman se passe dans le milieu de l’entreprise ou tu changes de cap ?

Je tourne autour des mêmes thèmes, mais ça ne se passera pas à proprement parler en entreprise. Je vais essayer d’explorer le thème de la désocialisation. Comment ça se passe quand on ne joue plus le jeu.

Dans le monde de la télévision, tu préfères être devant la caméra, ou derrière ?

Avant je préférais être derrière. Aujourd’hui, être devant m’intéresserait.

Je te verrais bien chroniqueuse littéraire.

J’aimerais bien faire ça parce que j’aime beaucoup défendre les œuvres et faire découvrir les choses. Ce sont malheureusement des circuits hyper fermés. Si quelqu’un a la clé… je suis sur joignable sur Facebook.

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