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04 juillet 2018

Jérémie Bossone : interview pour son roman Crimson Glory

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(© David Desreumaux-Lamao Editions)

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandorSi on connait l’œuvre de Jérémie Bossone (mandorisé une première fois ici en 2015), on n’est pas étonné de le voir arriver sur ce terrain-là. Celui de la littérature. La belle en plus. Bossone n’est pas un  chanteur qui écrit, il est écrivain. Il chante aussi. Point barre. On a le droit de bien maîtriser ces deux arts. Dans Crimson Glory, il ne raconte pas sa vie. Il livre une histoire originale où l’on fait la connaissance du facétieux pirate Sean Fountain. Certes, il distille quelques parcelles de son monde à lui, principalement celles liées à son métier d’artiste. Il y a même quelques considérations bien senties sur le petit milieu de la chanson française qui pourront amuser ceux qui en font partie ou ceux qui le connaissent. Hormis cela, l’auteur nous livre un « page turner » palpitant et souvent drôle.

Rendez-vous avec Jérémie Bossone le 14 juin dernier, sur une terrasse de Belleville pour parler littérature et chansons.

4e de couverture : jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

Chanteur à la carrière fluctuante, le narrateur voit sa vie bousculée sur une plage lorsqu’une bouteille s'échoue entre ses pieds. A l'intérieur, un message de 1823 l'invite à une chasse au trésor insolite.

Un chassé-croisé mouvementé entre cette nouvelle aventure et sa vie de songwriter s'engage alors.

Aventures imaginaires, autobiographies romancées ?

Un jeu d'équilibriste envoutant !

L’auteur :

Après un passage par le monde du théâtre (Prix du Meilleur Acteur Florent 2004), Jérémie Bossone, auteur-compositeur-interprète, a remporté de nombreux prix (Grand Prix du Centre de la Chanson, Prix Sacem, Prix Adami...).

En 2015 son album Gloires reçoit le Coup de Cœur de l'Académie Charles Cros.

Crimson Glory est son premier roman. 

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(© Lamao Editions)

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandorInterview :

Crimson Glory n’est pas ton premier roman je crois.

C’est le 10e que j’écris et c’est le premier publié. Pour moi, le roman est une forme d’écriture complémentaire à la chanson, ce format court où il faut tout dire en quatre couplets. Le roman me permet de dispatcher l’action, la narration, sur du plus long terme. Pour être sincère, j’ai commencé à écrire des romans bien avant ma première chanson.

Que fais-tu de ces romans ?

Je les range dans un tiroir, parce que je n’ai pas envie de me battre pour m’imposer dans le milieu de l’édition, comme je me bats pour m’imposer dans le milieu de la chanson.

Alors pourquoi Crimson Glory sort-il ?

Celui-là, j’ai voulu tenter le coup. J’avais fini le précédent qui faisait 700 pages et je le savais invendable. Crimson Glory, je le sentais plus donc, je l’ai envoyé à quelques maisons d’édition. J’ai eu des réponses presque positives, mais pas tout à fait, y compris dans de grosses maisons. Chez Albin Michel, je suis même arrivé au dernier comité de lecture, mais quelqu’un est passé devant moi. Au même moment, je reçois un mot de Fany Souville m’expliquant qu’un journaliste Bordelais avait écrit un article sur sa maison d’édition, Lamao Editions, dans lequel il était indiqué par erreur que j’avais écrit un livre chez elle. Je lui réponds, un peu sous forme de boutade, que j’aurais pourtant bien aimé.

Et du coup, tu lui as envoyé ton manuscrit par mail, c’est ça ? jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

Exactement. Fany (voir photo à droite) l’a lu dans la nuit.

Elle me l’a raconté récemment. Elle l’a lu sur son téléphone et elle n’a pu le lâcher.

Oui, et c’était bon signe.

Bref, vous avez fait affaire. Comment t’es venu l’idée de ce livre ?

Je marchais sur une plage avec un pote, j’étais en train de lui dire que j’étais au bout de mon roman, celui de 700 pages, que je l’avais recommencé trois fois, que ça m’avait demandé cinq ans de travail et que je n’en pouvais plus. Et soudain mon pied cogne une bouteille. Illico, ça a déclenché tout un processus. Celui d’en écrire un autre avec ce point de départ de bouteille sur une plage. En revenant dans le train qui me ramène de Toulon à Paris, je prends quelques notes, même si Proust disait que ça ne servait à rien d’accumuler les notes… Pendant deux ans, j’ai laissé murir tout ça. Un jour, j’ai dit : « C’est maintenant ». J’avais la narration et le schéma, ensuite, ça m’a pris quatre semaines de rédaction. En l’écrivant, j’ai souhaité qu’à chaque fin de page, le lecteur ait envie de tourner la suivante.

Le personnage principal du livre te ressemble beaucoup, non ?

C’est ce que me disent les gens.

Tu parles de ta vie de chanteur, de ton disque, du milieu de la musique… tu t’es un peu amusé à glisser des clefs.

Je savais que le public « chanson » qui me suit depuis quelques années allait éventuellement s’intéresser à ce disque, c’est une sorte de clin d’œil.

Clip de P-P-Patricia.

Tu n’es pas très tendre avec ce milieu.

Pas très, en effet. Il n’a pas toujours été très tendre avec moi non plus.

C’est bizarre parce que j’ai l’image d’un Jérémie Bossone aimé de ce milieu.

Ca dépend, mais globalement, je n’ai pas à me plaindre comparé à d’autres. Maintenant, on va peut-être apprendre à me détester parce que je tente d’autres aventures. En France, on aime un artiste pour une chose, un genre. On l’aime une fois pour quelque chose, on aimerait qu’il continue à faire ce pour quoi on l’a aimé. Le problème, c’est que c’est aux antipodes de ce que je suis. Faire constamment la même chose m’est proprement insupportable. Je ne peux pas. J’ai besoin de changer. J’ai besoin de métamorphoses, de passer par plusieurs formes et je sais que, fatalement, je perds des gens.

Tu as envie de chanter autre chose, avec des textes moins consensuels ?

J’aimerais chanter des sujets différents, scabreux, douteux… j’aimerais être le Roger Nimier de la chanson. J’hésite parce que je sais que les gens ne veulent pas entendre certaines choses. Faut-il leur donner tort ? A la base, la chanson est un art populaire. Si on vogue vers des choses non populaires, ont elles leur raison d’être ? Moi, je pense que oui. Il faut proposer d’autres alternatives.  Il y aura toujours des chansons sur l’amour, sur l’amitié, sur le temps qui passe, mais il ne faut plus qu’il n’y ait que ça. Il y a un continent à explorer et j’ai tendance à vouloir le rejoindre.

Clip de "Playmobil".

Revenons au livre. Il y a toi et il y a le « pirate » Sean Fountain. Par son attitude, lui aussi pourrait être un double de Jérémie Bossone, non ?

Il y a beaucoup de moi dans ce personnage, bien sûr. Je le considère  comme un grand frère, une espèce de modèle. A part que je ne vis pas au XVIIIe siècle, on a effectivement beaucoup de choses en commun.

Ce côté joueur, tu l’as ?

Oui, même s’il va très loin dans le jeu et les facéties. J’aime les gens qui vont loin, même s’ils finissent par être mal vus par une société qui a d’autres manières de fonctionner.

Il est sacrément égoïste.

Très. Je le revendique aussi chez moi, à la fois comme une force et comme une énorme faiblesse. Ce n’est pas un égoïsme qui va dans le mur, il doit être orienté vers quelque chose. C’est comme l’orgueil. Pour moi, l’orgueil est une grande valeur.

Et la vanité ?

C’est le travers de l’orgueil.

Un artiste n’est pas un homme comme tout le monde ?

C’est ce que les gens attendent. Si c’est pour être comme tout le monde, ça ne sert à rien. Il faut aller plus loin quitte à déranger, bousculer, choquer. C’est important parce que ça peut déclencher un réveil chez le public. L’artiste doit donner un coup de pied à l’ordre établi sinon, il n’a aucun intérêt.

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Quelle image penses-tu donner au public ?

Après 10 années de chansons, j’ai été enfermé dans une image d’artiste écorché vif, romantique. C’est de ma faute parce que cela doit être une part de moi que j’ai mis un peu trop en avant. J’aime déconner et rire, mais je n’arrive pas à exprimer ça dans ce que je chante. Quand je tente, ce ne sont pas mes chansons les plus réussies. Proust, encore lui, écrivait que le bonheur n’était pas fait pour être écrit, mais pour être vécu. Ce qui s’écrit, c’est le malheur.

Dans le roman, l’humour est là en tout cas. Un peu noir, second degré, sarcastique.

Je veux tirer dans le tas tout en restant élégant. J’aime les sourires qui dézinguent.

Le narrateur, il ne fait pas bon vivre avec lui quand on est une femme amoureuse.

Dans le livre, Suzanne a eu raison de partir, en effet.  La patience a des limites, j’ai les miennes. Euh… le narrateur à les siennes. A un moment donné, chacun retourne à sa place.

Est-ce que ce livre a été écrit aussi pour que les gens, voire tes proches, te comprennent, te connaissent un peu mieux ?

Je voulais montrer une forme de cynisme qui est en moi et que ne véhiculent pas mes chansons. Je le regrette, mais le peu de fois où j’ai essayé, je me suis ramassé. Ce livre me permet peut-être inconsciemment de faire voler en éclat le romantisme qui me colle à la peau.

Comme ton nouveau personnage musical Kapuche.

Oui, il se moque de tout et de tout le monde. Il n’a pas de place à défendre dans ce milieu musical… il se contente de survivre sur un radeau, et ce n’est pas facile. J’aime beaucoup ce double parce qu’il dit ce qu’il veut, comme il veut.

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Bossone et Kapuche.

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandorAvec le projet Kapuche, tu veux balayer Jérémie Bossone ?

C’est ça. C’est moi derrière le masque, mais quand je l’endosse, je ne suis réellement plus le même. En termes d’écriture, ça m’envoie encore ailleurs, comme tu pourras le constater quand tu auras écouté le prochain album (dont voici la pochette à gauche). J’ai besoin de ça. 

Tu passes de guitare-voix à du rap insolent.

Le changement est violent, je te l’accorde. J’aimerais pourtant que l’on m’apprécie pour ma manière de passer d’un projet à un autre.

Comme dans tes chansons, dans le livre, tu parles aussi beaucoup d’alcool. Je te cite : « Quand  je pense qu’il existe des gens qui sont réfractaires aux lumières de l’alcool, je n’arrive pas à me figurer une telle étroitesse de vue ».

Je me suis fait remonter les bretelles à cause de cette phrase (rires). Il y a un bouquin à écrire sur l’alcool, sur son panache, sur ce que cela permet…

Blondin a écrit sur l’alcool.

Comme toute la bande des Hussards, ils ont fait un premier pas, il manque la dimension épique.

Tu évoques aussi l’écriture : « Or, ce qui prime en écriture, c’est la puissance ludique. C’est ce plaisir du jeu que procure l’agencement des images et des sonorités. Sans lui, nulle catharsis et les émotions retournent comme des baudruches dégonflées… ». L’écriture est ta passion absolue ?

Elle a une part prépondérante dans ma vie, c’est clair et net. Mais, ma passion absolue est de raconter des histoires. Soit en chanson, en poème, en roman, en série, ou avec des outils vidéo. 

Des outils vidéo ?

On a publié sur YouTube deux épisodes en vidéo sous forme de dessin animé avec Kapuche. Les dessins animés m’ont énormément impactés aussi, et notamment les mangas. Pour moi, c’est la dernière forme d’art qui défend une valeur épique de la narration.

Trailer de Kapuche : La Sparkle Rose.

Je sais que tu ingurgites beaucoup de séries télévisées et que tu lis des mangas. Est-ce que cela peut influencer ta façon d’écrire tes chansons ?

Absolument. Déjà, mon schéma narratif à tendance à se modifier continuellement. Ces derniers temps, contrairement à avant, je suis très porté vers la rime riche. A travers Kapuche, le rap me permet de m’y adonner.

Le rap, ce n’est pas un nouvel amour pour toi.

Non, c’est loin d’être une lubie. Ça fait  20 ans que j’en écoute et ça fait un moment que j’avais envie de m’y mettre. Déjà, pour faire comprendre au milieu « chanson » que l’on pouvait marier la chanson et le rock, ça m’a pris 10 ans. J’estime avoir fait mon job. Il faut que je fasse pareil avec le rap.

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Pendant l'interview...

Pourquoi es-tu pour la violence dans l’art ?

S’il y avait plus de violences dans l’art, il y en aurait moins dans la vie. Je ne dis pas que l’art doit se restreindre à n’être que de la violence, mais allons loin dans la violence dans l’art. Il y aura moins de guerre…

Dans Crimson Glory tu évoques aussi la morale : « Depuis que j’ai une conscience, je me suis toujours essuyé les pieds sur la morale. C’est la moindre des politesses à l’égard de la poésie. « La morale, c’est la faiblesse de la cervelle » dit le frangin Rimbaud et l’ami Proust de surenchérir « on devient moral quand on est malheureux » ». Tu aimes aller à l’encontre de la morale ?

Par posture, un peu, par essence même, par profondeur, oui. Faut dézinguer la sacro-sainte morale. Comme disait Brassens : « Je préfère me tromper tout seul qu’avoir raison avec tout le monde ». J’ai un côté sale gosse qui a envie d’avoir sa place. Une  place différente.

Un artiste, c’est un grand enfant ?

Il faudrait qu’il le soit, malheureusement, ce n’est pas toujours le cas.

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Après l'interview, le 14 juin 2018.

28 février 2015

Jérémie Bossone : interview pour Gloires

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« Entre l'excès du rock et la sagesse brouillonne d'une chanson française aux ciselures classiques, Jérémie Bossone est un artiste d’une stupeur sauvage » indique le dossier de presse. Je suis entièrement d’accord avec ce propos. J’irais jusqu’à dire que cet auteur-compositeur-interprète m’impressionne. Un talent hors-norme !

Après un excellent premier EP sorti en 2011, l’artiste à la voix EXTRAORDINAIRE (je suis fan) revient en ce début d’année avec un ambitieux premier album intitulé « Gloires ».

Jérémie Bossone se produira le 5 mars aux Trois Baudets à Paris afin de présenter son nouvel album qui ne devrait pas laisser indifférent les connaisseurs de la très belle chanson française.

Bossone est passé à l’agence le 15 janvier dernier pour une première mandorisation.

jérémie bossone,gloires,interview,mandorArgumentaire officiel :

Jérémie Bossone signe son 1er album réalisé par Ian Caple (Alain Bashung, Simple Minds, Stevie Wonder). L’album intitulé Gloires annonce la naissance d’un artiste rare et précieux.
D’un rock atmosphérique tissé d’arpèges électriques au rock primaire à guitares saturées, en passant par un autre teinté d’orchestrations classiques ou d’éléments électros…De la chanson française à celle du folk américain, en passant par le lied allemand…Les courants sont vastes, et Bossone est avide de les voir s’embrasser.
Le maître mot de son travail est : reliefs.
Son objectif : raconter des histoires (histoires d’amour, de haine, d’alcool, de quête, d’amitié, de voyages…), comme on le faisait dans la chanson française des années 50 et 60 mais en mettant au service de la narration une musique plus contemporaine, plus électrique, cathartique.

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jérémie bossone,gloires,interview,mandorInterview :

Ça fait longtemps que tu es dans le circuit. Tu ne débarques pas comme ça avec un EP et un album qui suit…

Pour être tout à fait honnête, il y a eu des albums avant, des choses autoproduites. J’en vendais encore moins qu’aujourd’hui (sourires). Je considère que Gloires est le premier album, dans le sens, où je me suis entouré d’une équipe, de la réalisation à l’enregistrement en passant par la promotion.

Dois-tu ta passion pour la musique à tes parents ?

Ils sont un peu responsables, en effet. Cela dit aujourd’hui, ils sont un peu dans l’inquiétude car ce n’est pas une voie très rassurante. Je pose des pierres petit à petit, je marque des points. Il y a des gens qui aiment et comprennent ce que je fais. Si mes chansons  touchent quelques personnes, elles ont une raison d’être. 

Pourquoi t’es-tu lancé dans la musique ?

Ça se résume à un nom : Bob Dylan. Bon, avant lui, ado, je jouais dans un groupe de métal. J’étais jérémie bossone,gloires,interview,mandorchanteur et j’ai reçu quelques menaces de mort, car ma façon de chanter ne s’adaptait pas à ce genre musical. Je cherchais à interpréter comme mes idoles du moment, mais quand tu cherches à faire comme… ça ne peut pas marcher. Je recevais les portes dans la gueule et c’était normal. Un jour, je me suis rendu compte que j’écoutais de moins en moins de métal, donc je me suis retrouvé paumé. Je savais que je voulais faire de la musique, mais je ne savais pas trop où aller. Après, je suis revenu à mes bases. Et mes bases, c’est ce qu’écoutaient papa et maman. Le folk américain, Graeme Allright, Leonard Cohen, et puis des français comme Georges Chelon, Jean-Michel Caradec, Jacques Brel, Barbara, Georges Brassens. Au milieu de toutes ces étoiles, il y a un soleil qui m’a pété à la gueule, c’était Bob Dylan. Du jour au lendemain, ça a été clair, j’ai compris que je ne voulais rien faire d’autres.

Du coup, tu as arrêté de jouer dans des  groupes.

J’ai pris juste une guitare et j’ai commencé à tourner dans des bars. Une bonne chanson, ça fonctionne en guitare voix, donc à toi de faire en sorte que ce soit une bonne chanson.

jérémie bossone,gloires,interview,mandorIl y a des chansons qui datent de plusieurs années sur ton album.

C’est pour ça que c’était important de les réunir. C’est une espèce de best of finalement. C’est un phénomène assez courant. Les premiers albums sont souvent un condensé des premières chansons.

Ce premier album « officiel » enfin sorti, ça va t’aider à passer à autre chose ?

C’est carrément ça. Je suis soulagé de savoir mes anciennes chansons posées sur une galette officielle. Soulagé aussi de pouvoir tourner la page. Je suis content d’avoir ce disque parce que ce sont les chansons que je défends sur scène. Il y a douze morceaux dans la playlist de mes concerts, et onze sont présentes sur l’album.

Le songwriter que tu es ne veut pas être étiqueté « chanson française » ou « rock ».

Chanson et rock, chanson ou rock… c’est un peu tout le défi de ce projet. C’est juste moi. Je n’ai pas l’impression de chercher une esthétique. Je suis ma ligne et ma ligne est précisément entre chanson et rock. Je n’ai pas à choisir, je n’ai pas envie de choisir. Je suis là où je veux être.

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Jérémie Bossone avec Ian Caple pendant l'enregistrement de "Gloires".

Je crois savoir que Ian Caple, le réalisateur de ton album, a bien aimé ta dualité.

Ce qui marrant, c’est qu’il l’a capté tout de suite.

Comment as-tu obtenu les services de ce réalisateur qui a travaillé pour, entre autres, Alain Bashung, Simple Minds et Stevie Wonder ?

J’avais quelques noms en tête, mais il est le premier à qui j’ai envoyé des maquettes. C’était un dimanche. Il m’a répondu le soir même. Dans son mail hyper enthousiaste, il m’a expliqué que c’était ce qu’il cherchait à réaliser en ce moment. Il trouvait que j’étais entre Ferré, Radiohead, un machin un peu hybride. Il m’a demandé de lui envoyer d’autres chansons, ce que je me suis empressé de faire. Ensuite, je suis allé le voir dans son studio perdu dans la forêt en Angleterre. C’est un homme très timide, très secret. On a longuement discuté musique et c’était parti. Le feeling était là. Après les managers ont pris le relais pour parler prix. Ça nous a calmés pendant un an (rires). Mais, bon…  le disque a fini par se faire avec lui.

"La tombe" en concert.

Ta voix est très particulière. Je l’aime beaucoup.

Au début, cette voix à part n’était pas facile à assumer et à imposer. Tant que je cherchais à faire comme les autres avec elle, ça n’allait pas. C’était trop particulier. A un moment, il faut savoir s’accepter, creuser et chercher ce que je pouvais faire avec. Quand tu acceptes ta voix, tu peux l’emmener partout. Le champ d’exploration s’élargit considérablement. Voix rare, voix à part, aujourd’hui, ça m’arrange.

Tu aimes les voix de qui ?

Personne ne me fait pleurer en musique comme Bob Dylan, malgré sa voix de canard. A part Hugo Wolf ou Schubert dans la musique classique. Le lied allemand est quelque chose qui me touche, me bouleverse, me rétame même.

Tu interprètes une chanson en allemand, « Der Leirmann ». Cette langue aussi te touche.

Je ne parle pas cette langue, mais j’aime ses sonorités. Beaucoup ne l’aime pas pour des raisons que je peux comprendre. A quel point un moment de l’histoire, ô combien important et noir, peut changer la sonorité d’une langue. L’allemand ça chante, c’est rocailleux, c’est lumineux, c’est abrupt. Mon dieu, qu’est-ce que c’est beau ! Il y a du relief et je suis très attaché à l’idée de relief en musique.

Tu reprends Göttingen de Barbara. Version admirable.

On me dit souvent que lorsque je chante cette chanson, on dirait que c’est elle. C’est troublant car nous n’avons pas du tout les mêmes voix. A mon avis, pour faire une bonne reprise, l’interprète doit être assez proche de l’original et en même temps, apporter quelque chose de neuf.

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La scène représente quoi pour toi ?

C’est là que tout se passe. Une chanson est terminée d’écrire quand tu la donnes aux gens. C’est là qu’ils la reçoivent, qu’ils l’aiment ou qu’ils ne l’aiment pas. C’est là que l’échange se fait. Tu ne peux pas parler de chansons, sans parler de partage. Je ne suis pas dans la démagogie, je crois vraiment à ce truc. La chanson est un truc de partage et d’échange, ce qui n’est pas le cas avec la poésie.

La poésie est plus personnelle ?

La chanson, c’est pouvoir partager, la poésie c’est pouvoir dire merde à ce partage. La chanson, c’est une parole immédiate, la poésie tu peux y revenir. La chanson, il faut que ça fonctionne à l’oral. Il faut que ça claque. L’idée d’immédiateté en chanson, c’est quelque chose qui me parait primordial. Après, il y a des contres exemples magnifiques. La mémoire et la mer de Léo Ferré. On est un peu paumé dans tout ça, mais tu pleures. Tu ne sais pas pourquoi tu pleures, mais les larmes coulent.

Lyrics Clip de "Rien à dire".

jérémie bossone,gloires,interview,mandorDans « Rien à dire », tu chantes « moi l’auteur qui n’as rien à dire, la poésie doit me maudire »… allons, allons, qu’est que c’est que cette fausse modestie ?

(Rires).

Plus sérieusement, tu as des doutes sur ton talent ?

Des doutes, j’en ai tout le temps. Mais j’ai aussi certaines certitudes. J’ai un orgueil qui a aussi du poids. Sans certitude, doute et orgueil, tu n’avances pas.

Quelle certitude as-tu par exemple ?

D’avoir fait le bon choix dans la chanson. Je n’ai aucun doute sur le chemin que je prends.

Tu écris aussi des romans… qui ne sont pas publiés.

J’en écris et je les range dans les tiroirs parce que c’est compliqué de les faire publier. J’ai tenté il y a quelques années, mais là, je suis fatigué de me battre pour ça. Mais j’ai besoin d’écrire des formes longues. Il y a des choses qu’on ne peut pas dire en chanson. Pour moi, les romans et les chansons sont deux exercices de styles complémentaires.

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En tout cas, tu sais écrire de belles chansons.

Je ne serai jamais un grand auteur de roman comme Balzac, Conrad ou Proust, mais je sais ce qu’est une bonne chanson. Et je sais en écrire. Qu’on les aime ou pas.

C’est bien de ne pas jouer au faux modeste.

La modestie, ça va cinq minutes (rires). Quand je dis que je sais écrire une chanson, ça ne veut pas dire que je peux le faire quand je le veux. Il y a des instants où tu vas t’enfermer dix jours dans un grenier, seul, et tu vas pondre vingt chansons. Dans le lot, il y aura des merdes et des belles chansons. Ecrire des chansons, c’est un muscle qu’il faut travailler. Le plus dur, c’est de ne pas faire ce qui a déjà été fait.

Sais-tu combien de chansons tu as « pondu » ?

Plus de deux cent je crois.

"Scarlett" (ceci n'est pas un clip).

Il est beaucoup question d’alcool dans tes chansons.jérémie bossone,gloires,interview,mandor

J’essaie d’en écrire moins sur ce sujet, mais je trouve que c’est un thème magnifique. Tu peux le traiter dans l’humour ou dans la tragédie. C’est éminemment lyrique. Je pense qu’il y a de grandes chansons d’alcool qui n’ont pas encore été écrites.

Tu évoques aussi l’amitié et l’amour, thèmes éternels et incontournables…

Les mêmes depuis l’antiquité. Mais il faut les aborder à sa façon. C’est toute la difficulté. Le choix de l’angle.

Estimes-tu que ta carrière avance à la bonne vitesse ?

J’aimerais passer à la vitesse supérieure. J’apprends la patience depuis longtemps, mais je suis très mauvais élève.

Aimes-tu parler de ton « œuvre » dans les interviews par exemple.

Ça fait partie du jeu, mais je préfère écrire des chansons. En même temps, on est là aussi pour exister, alors quand il y a des gens ou des structures qui nous accueillent pour exister, on ne va pas cracher dans la soupe.

jérémie bossone,gloires,interview,mandorTe sens-tu appartenir à une famille musicale ?

S’il y a des artistes dont je me sens proche, je dirais que nous sommes plus cousins que frangins, mais je me sens vraiment à part. Un peu seul dans mon style. C’est plus dans ma musique que je me sens étranger par rapport à ce qu’il se fait en France. Concernant les mots, depuis Lafontaine et Racine, on sait comment faire chanter un vers.

Tu aimes les poètes.

Oui, par exemple, Ronsard, du Bellay… on peut remonter jusqu’à Villon.

Tu viens de citer des poètes extraordinaires, tu ne te mets pas un peu de pression, toi qui écris des textes.

Je n’ai aucune pression, mais uniquement du plaisir. J’entends les mots qui chantent de siècle en siècle via ces poètes et c’est merveilleux. C’est bien d’avoir des grands modèles, même si tu ne leur arrives pas à la cheville. Il y a une base qui court dans la langue française qui est là et j’aime ce classicisme.

Ta musique lorgne plus vers ce qu’il se passe de l’autre côté de l’atlantique.

Un journaliste a dit un jour de mon travail que mes textes étaient classiques et que ma musique était romantique. Je suis assez d’accord, pour une fois, avec un raccourci journalistique.

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Après l'interview le 15 janvier 2015.