Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27 octobre 2014

Le club des cinq : Julien Blanc-Gras, Richard Gaitet, Bertrand Guillot, Guillaume Jan et François Perrin

1.jpg

Openmag.jpgPour le journal Open Mag (le gratuit offert dans toutes les Fnac de France) daté du mois d’octobre 2014, j’ai voulu rendre hommage à cinq auteurs qui forment un club (sans en former vraiment). Ils s’en défendent, mais j’estime qu’ils pourraient allègrement être à l'origine d'une nouvelle école littéraire.

Julien Blanc-Gras, Richard Gaitet, Bertrand Guillot, Guillaume Jan et François Perrin sont des amis/écrivains aux tons, aux styles et aux sujets originaux et modernes. Je suis ces cinq bons vivants, pour la plupart, depuis le début de leur « carrière » littéraire.

(Et je les aime beaucoup humainement.)

Au passage, voici les dernières mandorisations de Julien, Richard, Bertrand, Guillaume et François (et la participation amicale de Philippe Jaenada.)

2a.jpg

2b.jpg

2c.jpg

2d.jpg

3.jpg

3a.jpg

3b.jpg

2e.jpg

4.jpg

4a.jpg

4b.jpg

28 décembre 2013

François Perrin (et Philippe Jaenada): interview pour Bois sans soif

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor

François Perrin n’est pas mon meilleur ami. Je n’ai d’ailleurs pas de meilleur ami. Mais François Perrin est une personne que je prends beaucoup de plaisir à voir. Un type rare que je vois rarement.

Nous nous connaissons depuis 2006 ou 2007, je ne sais plus bien, mais ce dont je suis certain, c’est que j’ai toujours été impressionné par sa personnalité brillante et par sa façon d’écrire les choses, qui ne l’est pas moins.

Je fais partie d’une petite communauté de personnes qui incite François Perrin à publier un livre depuis longtemps. C’est fait aujourd’hui. Il était temps. Il se pourrait bien que nous l’ayons eu à l’usure…

Si j’affirme que Bois sans soif est un livre sur les barmans, les bars et les personnes qui s’yfrançois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor rendent, c’est que je n’ai rien compris à ce livre.

C’est bien plus que cela. Il s’agit d’un ouvrage poético-philosophique sur l’espèce humaine.

Carrément.

Pour parler de ce livre, le 16 décembre dernier, j’ai demandé à François Perrin de me rejoindre dans un bar (ça tombe bien !) du 10e arrondissement. C’est déjà compliqué d’interviewer un ami, mais quand cet ami fait le même métier que toi, journaliste culturel, ça ne facilite pas la tâche. Disons que la pression était là. (Dans la tête et sur la table).

Cerise sur le gâteau, j’ai demandé à l’un de mes écrivains préférés, Philippe Jaenada, de nous rejoindre une demi-heure après le début de l’entretien (pression supplémentaire).

Hips!

Philippe Jaenada est le préfacier du livre de François Perrin. Mais pas que.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor4e de couverture de Bois sans soif :

« Il m’en avait fallu du temps, avant de comprendre de quel bois j’étais fait, et quel serait son usage le plus approprié. »

Au moment de se choisir un avenir, le narrateur de Bois Sans Soif pousse la porte d’un bar. Et se découvre plus qu’un métier, une vocation. Tout l’attire derrière le zinc : le mystérieux bouton qui ouvre la trappe menant aux boissons, les recettes des cocktails, les manettes délivrant la bière pression…

Ce cockpit le laisse rêveur. Il devient donc barman pour dix ans et réalise bien vite que cette profession est le meilleur poste avancé pour comprendre ses contemporains, pour vivre parmi eux et les écouter en passant inaperçu.

Ce qu’il appelle les superpouvoirs de Barman, des qualités que l’homme derrière le bar développe plus vite que celui accoudé face à lui. Bois Sans Soif fait le récit de ces années de bar, dans un style précis, humain, parfois lyrique.

Comme le souligne Philippe Jaenada dans sa préface, « on s’enivre d’une écriture magnifique, à la fois fluide et forte, toujours en équilibre. On y apprend surtout, avec l’impression distrayante d’observer simplement une maquette, vue d’en haut, un petit bistrot avec des petites personnes dedans, on y apprend surtout ce qu’est la vie sur terre. »

L’auteur :

Riche d'une solide expérience dans la limonade, François Perrin est aujourd'hui journaliste (Ce soir (ou jamais !), Standard, Le nouvel observateur, TGV Magazine...). Bois Sans Soif, paru aux éditions Rue Fromentin, est son premier roman.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorInterview :

Nous étions quelques-uns à te supplier de publier un livre un jour, tant nous aimions ta plume. Pourquoi t’es-tu lancé dans cette aventure juste aujourd’hui ?

Je ne voulais pas forcer les choses. Je fonctionne énormément sous contrainte, que ce soit pour l’écriture ou pour la plupart de mes autres projets. Là, j’attendais simplement qu’un éditeur me demande de le faire concrètement. De manière très présomptueuse, je ne voulais pas partir moi même en quête d’un éditeur. Je me disais aussi que si ça ne sortait pas, ça ne sortait pas… et que ce n’était pas grave.

Ce texte est-il complètement inédit où tu t’es servi dans des textes antérieurs ?

Il y a des textes que j’ai écrits sur des sujets environnants dans différents blogs. C’était des réflexions générales sur les bars, sur des différents types d’alcool. J’avais donc des textes épars. Je n’avais pas de liants et je ne savais pas si j’avais envie d’en avoir. Au détour d’une discussion en marge d’un salon du livre, le Festival Etonnants Voyageurs, j’ai discuté avec les éditeurs de mon camarade Bertrand Guillot, Jean-Pierre Montal et Marie Barbier. Au fur et à mesure de la conversation, très alcoolisée d’ailleurs, j’ai développé des théories que je n’avais pas développées dans mes différents textes sur le rôle social du barman et son rôle fantasmé, voire sublimé. Pendant cette conversation éthylique généralisée, ils ont trouvé mon discours super.  Un peu plus tard, les effets de l’alcool envolés, ils se sont demandé ce qu’ils pourraient faire d’un livre avec un thème pareil. Ils ont fini par me tester en me demandant de travailler deux chapitres sur une communauté d’origine étrangère parisienne. Moi, j’ai bloqué sur mon idée originale et je leur envoyé un texte sur un bar tenu par un membre de la communauté en question. Ils ont compris et ont laissé tomber leur enquête initiale. Ils m’ont demandé de leur proposer un texte à moi sans garantie d’être publié. J’ai envoyé ce texte et l’éditeur à trouvé ça suffisamment honorable pour être publié. Il y a eu des corrections massives complètement justifiées. J’ai retravaillé l’ensemble.

Cela fait quelques années que je sais que tu écris sur les barmans et sur les bars, mais je françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorn’avais  aucune idée précise de la façon dont tu allais traiter le sujet. Je ne pensais pas que ça allait être des « Brèves de comptoirs » bis, mais pas un texte si pointu et philosophique sur l’étude de tes contemporains.

Mon livre, si je dois  le synthétiser, est un roman théorique. Il y a une volonté d’écriture réellement littéraire et de l’autre côté, une vraie théorie avec des typologies de bars que l’on découvre grâce au parcours original d’un homme qui est passionné par ce genre d’établissements, leurs fonctionnements et les gens qui s’y réfugient.

Pour toi, un barman est un super héros. Il a plein de pouvoirs que n’a pas le quidam moyen.

J’ai bossé près de 10 ans dans des bars assez différents et je me suis rendu compte d’une chose : parmi tous les métiers que j’ai exercés, je ne me suis jamais senti aussi investi, au sens physique et sensoriel du terme, que derrière un bar. J’avais l’impression d’avoir des pouvoirs hyper sensoriels. La vision périphérique, par exemple, qui permet d’avoir des yeux dans le dos et de tout voir partout en même temps. Il y a aussi l’oreille à pallier qui permet de suivre trois conversations en même temps, tout en prenant une commande sur le côté et en ayant une partie du cerveau concentré sur tout ce qu’il se passe dans la salle. Ces super pouvoirs-là sont des exagérations de choses réelles existantes en termes de sens et de rapport à l’espace et à la physique.

Ton écriture est exigeante, sans concession à la facilité. N’as-tu pas peur de te priver d’une partie d’un éventuel lectorat ?

Peut-être… et sans doute, d’ailleurs. Pour être tout à fait honnête, il y a des gens, au bout de trois pages, ils vont comprendre que ce n’est pas pour eux. Mais depuis toujours j’écris comme ça. Quand j’écrivais sur les blogs on me reprochait d’écrire trop long, mais c’est comme ça que j’écris et c’est comme ça que je suis content de mes textes. Certains étaient énervés par mes digressions, car ils se demandaient si j’allais arriver quelque part. Je ne sais pas écrire autrement. Pour ce livre, en tout cas, j’avais envie d’écrire un texte littéraire. L’enquête journalistique, le « grand roman » avec une écriture exigeante et le livre drôle et pétillant ne se rencontrent jamais habituellement. C’est ce que j’ai tenté de réunir.

Tu es journaliste et critique littéraire… y avait-il de ta part une crainte de ne pas être à la hauteur ?

 Quoi que l’on fasse comme métier, il faut toujours se poser la question de la légitimité. Je maintiens aujourd’hui qu’en tant que critique littéraire, si je ne  me pose pas tout le temps cette question de légitimité, je n’ai pas à faire ce travail. Je ne connais pas tous les livres de la planète, même pas tous ceux de la rentrée littéraire, je sais qu’il y a des gens qui sont plus cultivés que moi, qui sont meilleurs lecteurs que moi, cela dit, j’essaie de faire au mieux et d’être intègre. À partir de là, c’est vrai que si je me lance dans un travail d’écriture, le but du jeu n’est pas de torcher un petit livre et d’attendre d’éventuels retours d’ascenseur.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorÀ qui s’adresse ce livre ?

La population que j’ai fréquentée dans les bars et à laquelle je rends hommage dans le texte et en remerciement à la fin du livre ne sera pas spécialement les lecteurs les plus intéressés par ce livre et les plus visés. S’ils le lisaient, ils pourraient même trouver inconséquente ma démarche de m’autoriser à raconter ça tranquillement, alors que c’est leur métier et leur vie. Je n’ai pas la même trajectoire qu’eux, donc je suis un coucou dans un nid. J’ai piqué leur place, je raconte tout et après, je me barre. Sinon, je ne sais pas à qui s’adresse ce livre. Je n’ai pas de réponse exacte.

Tu as été barman pendant une période de 10 ans… tu dis que c’est le poste idéal pour observer ses contemporains. Le barman, selon toi, doit être caméléon. Il doit devenir ce que les consommateurs voudraient qu’il soit.

Je ne sais pas si c’est le cas de tous les barmans. Pour moi, et j’ai pratiqué ce métier ainsi, un barman doit être un exécutant idéal. Il est fondamental de pouvoir servir au mieux. Il doit être le majordome idéal. Pour ça, il faut être ce que les gens veulent que l’on soit et presque, au bout d’un moment, réussir à précéder, à deviner ce qu’ils veulent que l’on soit pour l’être. Du coup, c’est une dilution d’identité totale. Par exemple, si quelqu’un veut un abruti derrière le bar pour briller auprès de sa petite amie qui l’accompagne, moi, je veux bien jouer le jeu. Ça ne me dérange pas. Et au contraire, s’il veut un type un peu cultivé, je peux aussi tenir ce rôle. Je ne suis pas du genre à vouloir briller… je préfère lustrer les autres.

Aujourd’hui, quand tu es dans un bar, observes-tu toujours les barmans?

Pendant très longtemps, j’ai regardé les barmans ou les employés de bar de manière très envieuse, ce qui m’a poussé à le devenir moi-même. Il y a des moments, j’avais très envie, métaphoriquement bien sûr, de les assommer et de prendre leur place. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, car j’ai eu mon expérience personnelle dans ce milieu, mais mon œil d’expert sait apprécier ceux qui font bien leur boulot. Être bon ne veut pas dire être servile. Il y a des gens qui sont faits pour ça ou pas. Je le sens immédiatement.

Comment peut-on dire qu’un bar est le meilleur endroit pour étudier ses contemporains, alors que ceux qui s’y trouvent sont souvent dans un état d’ébriété avancée?

D’abord, ils ne boivent pas tous de l’alcool. Et ceux qui en boivent sont-ils tous moins naturels que les personnes sobres. Juste, ils ont un autre masque. J’ai toujours pensé que le bar est le seul endroit dans lequel on peut croiser tout le monde. Je persiste à dire qu’en terme qualitatif et quantitatif, un bar est le meilleur poste du monde pour observer l’être humain.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorFaut-il être un peu schizophrène pour faire ce métier ?

Non, je ne crois pas. Dans mon cas, je suis bien dans mes baskets, et je ne suis pas dans le questionnement permanent sur moi-même. Je n’ai pas une identité puissante, j’ai juste une identité fluctuante, mais par jeu. Tu vois, toi qui me connais depuis longtemps, tu sais bien que j’adore changé de coiffure de manière parfois radicale, de porter la barbe, de l’enlever… ça fait partie de ce jeu. J’ai toujours un côté monsieur Patate.

Philippe Jaenada arrive à ce moment-là. François est à moitié étonné.

Quelle surprise, Philippe Jaenada, ici ! Bon, tu t’en doutais François ?

François Perrin : la semaine dernière, quand tu m’as imposé le jour, le lieu et l’heure pour ce rendez-vous, pas très loin de chez Philippe, j’y ai pensé. Mais hier, je l’ai vu quand je lui ai dit que je te voyais, il a parfaitement bien joué le rôle du type pas au courant. Et j’ai fini par douter. On parlait du jeu et de la dissimulation, bien joué Philippe !

Pourquoi as-tu choisi Philippe comme préfacier ?

François : C’était une évidence totale. J’ai rencontré Philippe quand j’ai commencé à être critique littéraire et tout de suite, il s’est passé quelque chose entre nous. C’était l’évidence. On est devenu des amis immédiatement. Quand j’ai fait lire mon texte à Philippe, il m’en a fait un retour plutôt enthousiaste. Ce n’était pas du tout dans le but de lui demander de faire une préface, car nous ne savions pas que nous allions en faire une.

Philippe, tu l’as écrit, tu n’aimes pas les préfaces et tu ne vois pas à quoi ça sert.

Philippe Jaenada : Je ne sais effectivement pas à quoi ça sert et je ne suis pas un très bon préfacier. Mais un livre sur les bars écrit par François Perrin, alors que je suis le plus grand spécialiste mondial de ce domaine et que François est mon pote, si ce n’est pas moi qui écris la préface, je meurs…

Tu dis à un moment que tu aimes les bars, les livres et François Perrin, enfin, la notion de François Perrin.

Philippe : En fait, François, c’est vraiment mon super pote, mais je ne voulais pas l’indiquer dans la préface… j’ai minimisé notre amitié. Je suis incapable de dire non à ce type-là, de toute façon. Mais, j’insiste sur le fait que j’ai lu ce livre en baignant dans un sentiment d’aise et de béatitude.

François, tu as profité de votre amitié pour qu’il te préface ton livre ? Ce n’est pas joli, joli…

François : Mais, je suis une énorme crevure, je me sers des gens.

Philippe : Ha ha ! Mais, il ne savait pas que je n’aimais pas les préfaces et que je n’en écrivais jamais.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor

Pendant l'entretien, le 16 décembre 2013.

Tu expliques dans la préface que c’est une sacrée responsabilité d’écrire une préface.

Philippe : Dans le cas présent, j’ai eu peur d’écrire une mauvaise préface. Peut-être est-ce renforcé parce ce que nous sommes amis. Je n’aime pas la notion de préface parce que soit c’est pour conseiller les gens de lire le livre qu’ils ont déjà entre les mains, soit les préfaciers dévoilent le contenu du livre et je ne vois pas l’intérêt. J’ai toujours estimé qu’écrire une préface est inutile, sauf pour se mettre en valeur. Moi, j’ai essayé de ne pas tomber dans ses écueils.  Mais je voudrais insister sur le fait que je suis très fier d’être dans ce livre. Mais vraiment ! Je ne savais pas que mon nom allait être sur la couverture, mais j’en suis très honoré.

Je me suis régalé à lire ta préface Philippe, je t’assure. J’ai souvent ri… l’humour étant l'une de tes marques de fabrique, ça ne m’a pas étonné.

Philippe : Il n’y a aucune prétention dans ce que j’ai écrit, je sais bien que ce n’est pas ma préface qui va faire que les gens vont continuer à tourner les pages. Comme tu l’as remarqué en la lisant, ce n’est pas une synthèse du livre, je dis juste que c’est un super livre et que je l’adore.

Oui, mais à ta manière. Qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans le livre ?

Philippe : En dehors du fait que je retrouve un univers que j’aime, c’est le côté symbolique. Quand il décrit les bars et les bistrots, c’est comme s’il décrivait toute une ville ou toute une planète.

Quand François t’a fait lire son manuscrit, n’as-tu pas eu peur d’être déçu ?

Philippe : On a toujours peur de ça quand on a un ami ou quelqu’un qu’on aime bien qui nous fait lire un texte. D’ailleurs, il y a plein de gens que j’aime bien et dont je n’aime pas les livres. Si ma mère écrivait un livre, ce serait nul, ce n’est pas pour autant que je n’aimerais plus pas ma mère. Je dissocie les deux. Mais, là, je t’avoue que j’avais très envie que ce soit bien. J’aurais été emmerdé d’être déçu. Quand tu as été sincère dans un livre, si on te dit « je n’ai pas trop apprécié », c’est comme si on te disait, « je ne t’aime pas trop ». Ça m’aurait embêté d’être obligé de dire ça à François.

T’attendais-tu à un livre comme ça ?

Philippe : Je ne savais pas à quoi m’attendre. Soit à ça, soit à un livre plus léger et rigolard. Tu n’es pas sans savoir que l’écriture de François a deux côtés. Un côté très désinvolte, très léger, quand on s’écrit des mails par exemple et un côté plus travaillé, plus sensible, plus recherché dans ce qu’il écrit de manière plus officielle dans les blogs ou dans les différents magazines auxquels il collabore. Ce que j’admire dans ce livre, en dehors de ce que cela dit, c’est l’absence complète de compromission. Ce n’est pas un livre hyper grand public. La manière dont c’est écrit est très intègre. Je lui ai même dit qu’il y a des moments un peu risqués. Parfois, c’est même ardu, hermétique, alors qu’il aurait pu s’assouplir ou adoucir son texte pour que ça touche plus de gens. Je l’admire aussi pour ça.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor

Tu vas beaucoup dans les bars toi aussi. Fais-tu comme François, observes-tu la « population » qui y règne ?

Philippe : D’abord, je veux souligner que je suis d’accord avec tout ce qu’il a écrit sur les bars et ceux qui s’y trouvent. Tout est vrai. Concernant toute la partie « barman », je suis d’accord avec lui par procuration, parce que je ne l’ai jamais été moi-même. Cela étant, j’ai rencontré ma femme alors qu’elle était serveuse de bar. Mais, je ne sais pas quel regard ceux qui sont derrière le bar portent sur la clientèle. J’en parle souvent avec le patron du bistrot en bas de chez moi. Il me dit que l’énorme différence, c’est que lui ne peut pas partir. Tu dois te taper tout le monde, ceux que tu aimes et ceux que tu n’aimes pas. Par contre, en tant que consommateur, tu te diriges vers ceux que tu souhaites… s’il n’y a personne qui te plait, tu te casses. Je sais que François a un regard juste, sensible et lucide sur ce sujet et j’aurais pu écrire la même chose, mais avec moins de talent bien sûr. Une des choses qui fait que j’ai aimé, ce n’est pas seulement, le style, l’humour ou l’âme de François, c’est aussi que je reconnais tout ce qu’il raconte.

Toi aussi tu dis qu’il n’y a pas meilleur endroit pour connaître l’être humain, « la vie sur Terre » comme tu l’écris dans la préface. Je répète ce que j’ai dit à François, il y a quand même pas mal de personnes alcoolisées.

Philippe : Le type qui est bourré tout le temps n’est sûrement pas représentatif des autres, je te l’accorde. Mais des gens comme toi, moi ou François, qui de temps en temps picolent, ce n’est pas parce que notre état est un peu modifié par l’ivresse qu’on ne peut pas tirer de nos propos des enseignements sur l’espèce humaine. C’est la même chose pour la plupart des gens qui sont dans les bars. Être alcoolisé modifie peut-être les comportements, mais pas forcément les jugements.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor

Extrait de la préface de Philippe Jaenada : "Attention, on n’a pas là le petit livre sur les bistrots, le journal impressionniste du promeneur de comptoir, le vague traité de picologie à l’usage des buveurs de tilleul. Bien loin de là. On a dans les mains, tombé du ciel, le plus complet, le plus précis des manuels de vie en milieu baristique (...) On y apprend surtout, avec l’impression distrayante d’observer simplement une maquette, vue d’en haut, un petit bistrot avec des petites personnes dedans, on y apprend surtout ce qu’est la vie sur terre. Qu’on m’ôte les coudes si j’exagère."
Essayez donc d'ôter ses coudes à l'animal, tiens.

Pourquoi tu te sens bien dans les bars Philippe ?

Philippe : Je vous conseille la lecture de l’ouvrage Bois sans soif et vous comprendrez tout (rire). Sérieusement, j’aime le fait que tu rencontres des gens que tu n’aurais pas rencontrés dans d’autres circonstances. Pour ça, j’aime particulièrement les bars de quartiers. Les bars dans lesquels tu peux t’installer. Le bar en bas de chez moi, par exemple, est devenu mon quartier général depuis des années. Dans les bars que je ne connais pas, je suis uniquement spectateur. Il y a peu d’endroits où tu peux regarder les gens vivre, discuter, se confier et quand ils sont bourrés raconter des trucs très intimes à des inconnus. Dans le métro, tu n’entends personne te raconter « putain ma femme, quelle salope ! Elle m’a trompé ! ». François en parle très bien dans le livre, quand tu as ton bar habituel, celui dans lequel tu te rends tout le temps, non seulement tu es spectateur, mais tu peux aussi intervenir. Dans mon bar, je discute avec des avocats des Prudhommes, avec des plombiers, avec des toxicos, avec des flics, avec des voleurs. Le monde serait parfait si dans la rue on pouvait croiser quelqu’un et lui dire : « Viens ! On va discuter quelques minutes… ». Tu ne peux pas agir comme ça. Dans les bars, si. Avec le côté pratique de pouvoir te barrer quand tu veux et la possibilité de raconter ce que tu veux. Parfois, je m’amuse à faire des confidences super intimes sur ma vie de couple par exemple.

François : Ce que tu ne fais jamais dans les livres… tu es assez secret sur ta vie de couple (rires).

Philippe : (faussement vexé) Tu es drôle aujourd’hui, dis donc.

Écris-tu dans les bars Philippe ?

Philippe : Non, jamais. Je pense que tu écris comme tu as commencé à écrire. Mon père m’a offert un des premiers micro-ordinateurs et j’ai commencé à écrire là-dessus. Aujourd’hui, je ne peux qu’écrire sur ce micro-ordinateur.

Et as-tu déjà chopé des idées de personnages ?

Philippe : Oui, souvent. Les gens dans les bars me servent de personnages secondaires

Et toi François ?

François : Je n’écris jamais dans les bars. Pourtant, la moitié de ce livre, je l’ai écrit dans le bar d’en bas de chez moi. Pas physiquement. J’y ai passé du temps, j’ai médité, réfléchi, carburé au vin blanc notamment, et en rentrant chez moi, j’alignais les lignes tout seul sans difficulté.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorAs-tu écrit ce livre parfois un peu alcoolisé ?

François : Certains passages ont été écrits sous l’emprise de l’alcool, mais après, je les ai retravaillés. Il y avait des passages illisibles et d’autres que j’ai gardés tels quels. D’ailleurs si on s’arsouille au vin rouge, au vin blanc ou à la bière, on n’écrit pas la même chose et de la même façon.

Tu es d’accord avec ça Philippe ?

Philippe : Je ne suis pas sûr. Je ne sais pas en fait. Moi, il y a longtemps que je n’écris plus bourré. Bukowski, il écrivait toujours bourré, voire ivre mort, mais ça se sent dans certains de ses livres. Avec François, ça ne se voit pas. Peut-être es-tu aussi bizarre quand tu es sobre que quand tu as picolé?

Je voudrais revenir à votre amitié tous les deux. Comment vous êtes-vous connus ?

François : C’était en 2006, j’accompagnais un ami, Fabien Ory, dans un salon du livre. Fabien était un grand fanatique de Philippe Jaenada, que je ne connaissais pas et que n’avais jamais lu. Il me l’a présenté et assez rapidement on a commencé à discuter en picolant. Après nous sommes allés diner avec d’autres personnes et c’était très chaleureux entre nous. Très gentiment, à la fin du diner, Philippe m’a proposé de venir avec lui en taxi pour nous rendre dans son troquet historique, celui dont il parle dans ses livres. On a joué aux cartes toute la nuit.

Philippe : Ce soir là, ivre mort, je me suis effondré d’un tabouret. Il m’a rattrapé sept fois, mais pas la huitième.

Philippe, tu penses quoi de François ?

Philippe : Ces choses-là ne se disent pas… (Il fait le gêné) François est pile le genre de personnage que j’apprécie et que j’aime. J’aime les gens normaux qui ne sont pas trop prudents, trop raisonnables, ni trop rebelles ou trop fous. Tu sais, moi, je fréquente surtout des auteurs, parce que je vis enfermé dans ma grotte avec ma femme. Les seuls moments où je sors, c’est pour aller dans des salons du livre. En fait, je ne sors jamais. Mais j’aime me retrouver avec François. Avec ma femme et mon fils de 13 ans, François est l'une des personnes que je vois le plus au monde. Et en plus j’aime ce qu’il écrit. C’est mon pote quoi !

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor

Avec Philippe Jaenada et François Perrin, après l'interview, le 16 décembre 2013.

Et merci 1000 fois à Philippe Jaenada pour sa participation, lui qui n'aime pas du tout les interviews... Il ne m'a rien demandé, mais je lui fais une petite pub pour son dernier livre.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor