02 mai 2012

Erwan Larher : interview pour Autogenèse

erwan larher,autogenèse,interview,mandorLa première fois que j’ai mandorisé Erwan Larher, c’était il y a deux ans, pour son premier roman, Qu’avez-vous fait de moi.  Il suffit de relire cette chronique pour comprendre à quel point j’avais été impressionné par son écriture et son propos. Des termes dithyrambiques en veux-tu en voilà… bref, Larher était pour moi un choc littéraire.

Quand on a un coup de cœur comme celui-ci, évidemment, on a peur d’être déçu par le second roman. Et si le souffle, la rage de dire, de convaincre, de donner des coups de pieds dans les nombreuses fourmilières sociétales n’y étaient plus ? Si cet auteur avait décidé de se reposer sur ses lauriers en ne faisant que poursuivre le chemin balisé du premier ? S’il ne nous surprenait plus ?

Avec Autogenèse, le type, en fait, il récidive. Époustoufle. Dérange. Déclenche l'hilarité autant que l'angoise.

L’Humanité à découvert, l’Humanité redécouverte.

Sans humanité.

Une écriture enlevée, magnifique et percutante. Et qui questionne. En permanence. On ressort de cette lecture jubilatoire parfaitement crevé… mais heureux.

(Voire un peu plus intelligent).

(Voire un peu plus humain).

erwan larher,autogenèse,interview,mandor4e de couverture :

Il se réveille, nu, dans une maison isolée.
Il ne se souvient plus de rien. Il se lance dans le monde, à la recherche de son passé et de son identité. C'est un destin qu'il trouvera, agrémenté d'une mystérieuse ange gardien à la gâchette facile, d'un journaliste schizophrène, d'un bienfaiteur sans scrupule. Dans son turbulent sillage, les trajectoires se déjettent, pas toujours en douceur. D'exclu amnésique, jouet du hasard, nom de code Icare, il devient maître du jeu.
Mais certains n'ont pas l'intention de le laisser faire... Roman picaresque et politique, Autogenèse interroge sur la folie et la grandeur des hommes, entrelaçant parcours singuliers et Histoire en marche. Peut-on (se) construire en misant sur le bon sens contre les passions, les émotions ? Peut-on (se) bâtir sans mémoire ? Et qui est ce diable d'Icare ?

L’auteur :
Auteur de pièces de théâtre, chansons et scénarios, Erwan Larher a publié son premier roman, Qu’avez-vous fait de moi ? en 2010.

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erwan larher,autogenèse,interview,mandorInterview (réalisée le 24 avril  dernier dans les locaux de "l'agence".):

C’est un livre qui a mis du temps à aboutir.

C’est une idée que j’ai eue il y a quelques années. J’ai commencé à l’écrire en 2005 et puis j’ai été absorbé par d’autres projets. J’ai laissé de côté et me disant que j’y reviendrais.

L’entreprise était gigantesque dans ce projet. Il fallait donc que tu sois bien concentré.

Oui, mais au départ, je ne m’en rendais pas autant compte que cela. Ma base de départ était : que se passerait-il si Candide était jeté dans notre monde d’aujourd’hui? Un type qui n’a pas d’a priori, pas de présupposé et ensuite, du coup, pas de passé. Il se demande pourquoi constamment. Pourquoi on fait telle chose, ou telle autre. Jusqu’au moment où on ne peut plus se demander pourquoi. La matriochka théorie, quoi !

Ton roman est foisonnant, il part dans de nombreuses directions, mais d’une manière telle que l’on retombe toujours sur ses pieds…

Quand j’ai repris le bébé, après Qu’avez-vous fait de moi, je me suis quand même dit que j’étais bien prétentieux, en tout cas bien ambitieux, de m’attaquer à un projet de cette nature, même si je n’aime pas l’expression, à un roman « monde ». Quand on crée un monde, il faut créer les super structures, mais aussi, les infrastructures. Le macro et le micro. Comment vivent les gens au quotidien et comment tout ça est régi ? Il faut que ça reste cohérent, il ne faut pas que ça prenne trop de place parce que sinon on a des descriptions super chiantissimes sur la manière dont le pouvoir politique se transmet, dont les institutions fonctionnent. Parfois, j’ai un peu baissé les bras devant l’ampleur de la tâche et je me suis souvent dit que j’allais mettre 20 ans à finir ce livre.

Ce monde que tu as créé ressemble au nôtre. C’est même la France, mais avec quelques variations. C’est le Canada Dry de notre monde. L’équilibre entre « c’est différent » et « c’est pareil » doit être compliqué à trouver, non ?

Oui, et ça n’a pas été de tout repos. Il y a plein d’autres éléments de ce monde que j’ai imaginé, puis que j’ai viré. Je voulais éviter la branlette d’écrivain. J’avais écrit beaucoup de détails, comme savoir si les voitures roulent ou si les voitures volent… ça n’a aucun intérêt dans mon roman. Mon gros travail a été de virer l’anecdotique pour ne garder uniquement ce qui était essentiel à la compréhension de l’évolution de l’humanité telle que je la voyais.

Dans ton roman, le contexte économique n’est pas tout à fait le même qu’aujourd’hui. Il a fallu que tu inventes aussi une situation géopolitique chamboulée. Tu as fait fusionner l’Espagne et le Portugal par exemple, la Suisse et la Belgique aussi d’ailleurs.

Encore une fois, tout ça, c’est le cadre. Pour moi, le plus important c’était de dire : si on n’y fait pas attention, voilà où ça peut nous mener. Pour s’en sortir, on s’unit. Je pose finalement deux questions : quid de l’humanité et dans quel sens va-t-on collectivement ? Il n’y a pas de collectif sans individuel et vice versa, donc nous sommes tous responsables de ce qu’il se passe aujourd’hui et de l’évolution que prend le monde.

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Tu évoques le système de la sécurité sociale qui évolue de manière fort peu conventionnelle, voire tragique. Par exemple, tu expliques qu’on obtient les indemnités de sécu contre des travaux d’intérêt général.

Si on regarde bien, c’est la pente sur laquelle on est. Il y a de plus en plus de déremboursement. On nous dit de nous couvrir de plus en plus, donc de prendre des mutuelles. Nous allons donc avoir un système privé de l’assurance maladie, comme ce qu’il se fait aux États-Unis et dans tous les pays libéraux. Un jour on va te dire : « ok ! Je te rembourse tes médocs, mais tu vas tailler les haies dans les jardins publics… ». Je te rappelle que pour le RSA, on est en train de dire : « on vous donne un peu d’argent pour que vous ne creviez pas la gueule ouverte, mais en échange il va falloir balayer le bord des routes »… ce qui, soit dit en passant, est du travail dissimulé. C’est moyen légal. Dans mon livre, comme on plonge dans un futur proche, ça peut paraître un peu brutal.

Ikéa (qui s’appelle aussi parfois  Icare, Harvey ou Arsène) est ton héros principal. Il ne comprend rien à ce qui lui arrive, mais il n’est jamais étonné pour autant.

Il est placide. En fait, je ne vais pas raconter pourquoi il est comme ça, ce serait raconter la fin du livre. Juste, il n’est pas dans l’émotion, du tout, du tout. Il est dans la contemplation et le bon sens. Comme il ne se rappelle de rien, il n’a aucun à priori et il est vierge de tout. Son disque dur se grave au fur et à mesure, donc il absorbe et il essaie de comprendre. Au bout d’un moment, il comprend en tout cas qu’il faudrait peut-être qu’il interagisse avec ce monde. C’est ce qu’il va faire, même un peu malgré lui.

Tu n’as pas eu peur que le lecteur s’égare avec le nombre impressionnant qu’il y a de personnages ?

Ça, je m’en fous. Si on commence à écrire les choses pour les lecteurs, on ne s’en sort plus. S’il faut prendre le plus petit commun dénominateur… les gens n’aiment pas quand c’est trop long, quand il y a trop de personnages, quand il y a des mots trop compliqués, il ne faut pas qu’il y ait trop de morts, trop de sexe, mais un peu quand même… Quand tu mets tout ça dans un pot pour avoir plaire potentiellement aux plus de lecteurs possible, tu ne fais finalement plus rien… ou alors, tu fais un téléfilm de Josée Dayan. Tu t’ennuies.

Mon portable sonne. Il me dit : Vas-y répond, j’ai vu que c’était Mylène Farmer ! Je réponds que non, ça peut attendre, c’est Jean-Jacques Goldman.

As-tu l’impression que ton roman à été compris par tout le monde ?

Oui, je trouve. C’est super ce qu’il se passe avec ce livre. J’ai des retours magnifiques. C’est très émouvant. Je sens un truc particulier entre les personnes qui ont lu Autogenèse. C’est comme s’ils partageaient un truc, un secret ou une bonne adresse, je ne sais pas comment dire. Il y a une connivence. C’est prétentieux de dire ça, je le sais bien, mais c’est comme ça que je le ressens.

Tu sais que ton livre ne trouvera pas un public large.

L’important, c’est que je suis très fier de ce livre.

Moi, je suis sûr que ton succès sera sur la durée.

Je suis content de te l’entendre dire. C’est pour cela que j’écris.

Autogenèse est aussi un roman d’aventures. Il n’y a aucun temps mort…

J’aime lire des livres et j’aime que l’auteur parvienne à me transporter, à me donner envie de tourner la page. Donc j’écris des livres que j’aimerais bien lire. Sans rentrer dans des considérations philosophiques, je crois que l’on est ce que l’on fait dans la vie. Ce sont nos actes et nos engagements qui nous définissent. Le discours, c’est juste de l’enrobage. L’action, c’est important dans la vie, c’est important aussi dans un livre.

Une de tes façons d’agir, c’est d’écrire et dénoncer ?

Oui, c’est mon engagement citoyen.

Tu as voté et milité pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour... on peut en parler ?

Oui, mais ça, c’est un engagement personnel. Ça n’a rien à voir avec mes écrits. Un livre, ce doit être intemporel. J’estime qu’on doit pouvoir lire Autogenèse dans 50 ans et toujours comprendre l’histoire et les mécanismes sans que cela soit daté. Je sépare bien mes engagements citoyens et ce que j’écris. C’est important à comprendre : ce que j’écris n’est pas militant.

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Lors de l'interview...

J’ai le sentiment du contraire, Erwan.

L’auteur ne prend pas position dans mon livre.

Oui, mais à partir du moment où tu dénonces les excès de la société, sa barbarie, sa mesquinerie… c’est déjà militer, non ?

Oui, peut-être que l’acte de l’écrire est militant, si on part du principe qu’être écrivain, c’est déjà un engagement.

Pourquoi être écrivain est-il un engagement ?

Parce que l’on travaille 6 à 10 heures par jour pendant des mois. C’est un engagement dans la société pour changer la société, changer les choses et donner à réfléchir, à voir le monde autrement... et ce, presque bénévolement.  Dans Autogenèse, il y a mes convictions et toutes mes tripes.

Tu m’as dit en off tout à l’heure que tu n’avais plus le temps de prendre ton temps. Tu es donc déjà sur un prochain roman.

Oui, il devrait sortir à la rentrée littéraire prochaine. Il s’appelle Cherchez le garçon… ça va te plaire.

Référence à Taxi Girl ?

Évidemment. Ce roman se situe fin des années 70, début des années 80. Quant à la suite d’Autogenèse, je compte le sortir en septembre 2013.

Depuis la dernière fois que je t’ai mandorisé, tu es devenu un homme de télévision… tu présentes à TV Tours, une fois par mois, des livres que tu aimes bien et que tu as envie de défendre.

Oui, mais attention, je ne suis pas critique littéraire, juste, je me permets de dire ce que je pense sur certaines de mes lectures, à un niveau émotionnel… et pas intellectuel. J’ai trop de respect pour les vrais critiques littéraires, des gens capables de croiser des textes à plusieurs époques, d’inscrire tel ou tel écrit dans une histoire littéraire spécifique, pour prétendre au titre de « critique ».

Mais tu peux prétendre sans problème au titre d’écrivain futurement culte. Je ne cesse de le répéter et le temps me donnera raison.

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J'ai toujours rêvé que ma fille rencontre un auteur culte. C'est fait.

27 novembre 2010

Mes livres de l'automne 2010 (7) : Erwan Larher pour "Qu'avez-vous fait de moi?"

Septième numéro de « Mes livres de l’automne 2010 ». Après Florence Dell'Aiera pour Catharsis, Pierre-Emmanuel Scherrer pour Desert Pearl Hotel, Jérôme Alberola pour Anthologie du rock progressif, Habiba Mahany et Mabrouck Rachedi pour La petite Malika, Vincent Brunner pour Hendrix, electric life, Jérôme Attal pour Folie furieuse, voici mon gros coup de cœur littéraire de cette année, Erwan Larher pour ce qui pourrait bien devenir un jour un livre culte, Qu’avez-vous fait de moi (aux éditions Michalon).

 

couvmichalonsmall.jpg4e de couverture :

Je suis une bombe ... Fragmenté de frustrations. Vous m’avez gavé de savoirs, vous m’avez infiltré de connaissances, puis vous m’avez jeté sur votre marché du travail, lesté de bagages, mais sans rien ni personne pour me guider, avec en guise de boussole un impératif sans cesse instillé par vos médiatiques nervis : réussir. Je me suis perdu, il va de soi. Je ne me suis peut-être même jamais trouvé. Maintenu en dehors de votre monde - à la lisière tout d’abord, puis imperceptiblement de plus en plus loin à la périphérie - , je me suis mis à le haïr. Vous avez fait de moi un rebelle au lieu d’un petit soldat. Je voulais bien jouer le jeu, mais les rôles étaient déjà distribués. Alors, je m’en suis écrit un. S’il n’y a plus de révolutions, j’en inventerai. Je suis une bombe ... Fragmenté de frustrations. Et j’ai rencontré des artificiers.

 

Entre fantasme et réalité, Léopold Fleury découvre un abîme où il va basculer. Pris dans un engrenage infernal, il décide de livrer un combat héroïque. Puis comment démêler le vrai du faux sans laisser de corps au bord du chemin ni plaider coupable ?

 

self-revolutionsmall.jpgL’auteur :

Erwan Larher écrit des pièces de théâtre, des chansons, des scénarios. « Qu’avez-vous fait de moi ? » est son premier roman.

 

Extrait du livre (les premières lignes) :

"Comme la pratique en plein air du badminton, qui ne tolère pas de conditions météorologiques approximatives, mon petit-déjeuner ne supporte pas l’à-peu-près. Que la minuterie ne mette pas la cafetière en marche à l’heure prévue, que la chaîne stéréo ne se déclenche pas simultanément, que j’aie omis de mettre une brique de lait au frais et la mauvaise humeur prend, soudaine, calcinant l’enchevêtrement fragile de ma garrigue intérieure ; je n’enrayerai le sinistre que plusieurs heures plus tard, pour peu que rien ne soit venu l’attiser entre-temps. Mon bol de café chaud m’attend, les enceintes éructent du gros son, environnement familier, je maîtrise mon retour quotidien à la surface du monde, démiurge détendu, quand survient l’incident. Plus de clopes. Pile le matin de mon dernier jour."

 

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Crédits photos (les deux belles avec le lettrage) : Dorothy-Shoes

Les autres, (assez pourraves) sont signés de moi (pourraves techniquement, pas le modèle...).

En lisant son roman, je me suis demandé comment ce putain de bon auteur, Erwan Larher, avait eu l’idée de m’envoyer une demande d’amitié Facebook accompagnée d’un message assez sympathique me demandant d’avoir l’obligeance de m’intéresser à son ouvrage. Ma modestie risque d’en souffrir atrocement, je le sais, en vous avouant ce fait bien réel, mais cela m’arrive régulièrement d’être sollicité pour des lectures post-mandorisations éventuelles. Et selon le cas de figure, j’accepte ou je refuse. En lisant Qu’avez-vous fait de moi ? je n’avais qu’une hâte : rencontrer l’auteur. Et je vais jusqu’à dire qu’il aurait été complètement dingue de ma part de refuser de rencontrer Erwan Larher. Erwan Larher, retenez bien ce nom! Erwan Larher a une forte probabilité de devenir un auteur culte. Peut-être pas avec ce livre (quoique), mais je sens poindre une œuvre essentielle. Erwan Larher est dans l’air du temps et sait en capter les effluves...

 

Le 18 novembre dernier, nous convenons d’une rencontre au Delaville café, près de mon boulot, le soir, après mes heures officielles de travail rémunérateur.

 

Immédiatement, j’apprécie ce type. Il me raconte son amitié avec Bertrand Guillot. Un ami auteur que nous avons en commun. Il me dit que c’est sur ses conseils qu’il m’a envoyé son livre.

 

OK ! Erwan Larher adoubé par Bertrand Guillot, ça me convient parfaitement. C’est même très réjouissant tant j’apprécie l’adoubeur.

 

Un thé pour lui, une bière pour moi (j’emmerde Dukan, ce soir-là…).

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Mandor : Il me semble intéressant de connaître un peu ton parcours professionnel plutôt atypique.

 

Erwan Larher : J’ai commencé dans la musique. J’ai fait mon stage de DESS chez un tourneur, puis je suis devenu roadie, assistant régisseur, régisseur, après, j’ai monté ma boite et j’ai produit des tournées… ensuite, je suis devenu chef de produit chez EMI et Universal. Je me suis occupé notamment de Fugain, Pagny, le spectacle Roméo et Juliette. Ce qui m’éclatait le plus, c’était de m’occuper des petits groupes, comme Tanger.

  

- Je comprends mieux pourquoi tu fais un clin d’œil à ce milieu dans ton livre.

  

 - Oui, à un moment, je fais parler une personne du métier de chef de  produit dans une maison de disque. Ca m’a amusé de glisser ça.

  

- Tu as écrit des chansons aussi…

  

 - Oui. Par exemple pour le groupe Native et pour Erwann Menthéour. Si tout ça fait partie de mon passé, il est question que je récidive avec David Grumel et Marie Espinosa.

  

- Tu as toujours écrit, ai-je lu quelque part.

  

- Oui, aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours écrit des histoires. J’écrivais des pièces de théâtre avec mon frère, que je mettais en scène… avant celui-là, j’ai écrit 5 romans.

  

- Que tu as tenté de faire publier ?

  

 - Oui, avec plus ou moins d’intensité.

  

Erwan Lahrer 18.11.10 4.JPG- Dans ton roman, il y a beaucoup de doubles lectures, de superpositions de propos de tes personnages… c’est très malin !

 

 - Je suis un gros lecteur, j’aime lire des histoires, j’aime être embarqué, être complètement pris par ce que je lis. Mais, je considère que quand on écrit, ce ne doit pas être gratuit. Il faut dire quelque chose. Un écrivain, ou n’importe quel artiste d’ailleurs, est forcément engagé, sinon tu fais de l’Entertainment et c’est très bien, je n’ai rien contre, mais c’est autre chose. Pour mon livre, la difficulté était de raconter une histoire du début à la fin, de prendre le lecteur et en même temps, le laisser en intranquillité permanente. J’ai voulu que le lecteur reste en permanence sur le fil. Qu’il continue à suivre l’histoire tout en se posant des questions. Qui parle ? Est-ce l’auteur, est-ce t mon héros Léopold ? Est-ce un autre personnage ?

  

- C’est quoi le point de départ de ce livre ?

  

 - C’est le décalage qu’il y a entre le discours général qu’on finit tous par intérioriser: « il faut faire des études pour réussir sa vie et gagner de l’argent, être entouré de belles filles…etc. ». D’un coup, tu te retrouves dans le monde et tu te rends compte que ça ne marche pas comme ça. Tu tentes quand même de suivre un tel chemin et en même temps, ce n’est pas toi. Si tu ne le fais pas à 100%, comme Léopold, tu restes sur le bord du chemin.

  

- Léopold est pédant, arrogant, lâche, fuyant, mythomane, il a une sacrée soif de reconnaissance et un rapport « bizarre » avec les femmes…

  

 - Oui, mais ce n’est pas de sa faute. Léopold est farci de tout ça, mais ce n’est pas son vrai moi. Par exemple, on lui a inculqué le machisme. J’espère que l’on comprend que mon roman dénonce aussi la domination masculine et cette vision que les mecs ont des femmes.

  

- Léopold a des sursauts de lucidité par moment.

  

 - Ce sont ses échecs qui font qu’il devient lucide. C’est le monde extérieur qui le force à s’interroger. Le patron du café et sa voisine, par exemple, lui font comprendre plein de choses. Je ne voulais pas qu’il soit manichéen, c’est la raison pour laquelle j’ai effectivement ajouté quelques pointes d’ironie et d’autodérision par rapport à lui-même. Les auteurs didactiques me font chier. Quand un auteur m’assène son message à travers des personnages qui représentent le bien, le mal et qui sont noirs ou blancs, ça m’emmerde. Dans la vraie vie, personne n’est parfait, les gens sont même d’une grande complexité. Léopold, tu as envie à la fois de bien l’aimer, de le détester, tu le trouves parfois attachant, puis soudain, tu le trouves d’une connerie affligeante, prétentieux… et en même temps, on peut se poser la question de savoir si nous-mêmes, nous ne sommes pas aussi comme ça.

 

Erwan Lahrer 18.11.10 1dd.jpg- À un moment, tu fais dire à un de tes personnages, Virginie (qui s’adresse à Léopold, jeune homme multi diplômé qui rêve de gloire littéraire) : « on ne s’attache pas au petit con vaniteux et égocentrique qu’est le héros de ce livre… ». Une manière de désamorcer ce genre de commentaire que l’on pourrait faire à propos de Léopold?

 

 (En souriant)

 

- Ah ! Tu as remarqué ? Tu es perspicace.

 

- J’ai noté quelques formules sympas, des phrases définitives, sortes d’aphorismes, telles que : « Les temps sont durs, les gens sont mous ». Plus généralement, ton roman m’a fait réfléchir.

  

 - C’est le plus beau compliment que tu puisses me faire. Je ne veux pas donner mes valeurs à moi, ni transmettre ma vision personnelle du monde, j’ai juste fait en sorte que les lecteurs s’interrogent et se posent des questions. Il se passe dans le monde tellement de choses absurdes, tellement de choses à gerber. Tout pourrait être tellement différent, tellement mieux... posons-nous des questions, soyons dans l’inconfort.

 

- Le regard des autres pour Léopold, c’est important. Pour toi ?

  

 - Ca l’a été pendant très longtemps. Aujourd’hui, le regard des gens que j’aime et pour qui j’ai de l’estime est primordial. Je veux être digne de leur amour, de leur affection et de leur amitié. Je n’ai surtout pas envie de les décevoir et je veux être beau dans leur regard. Pendant très longtemps, comme Léopold, je n’ai existé que dans le regard des autres. J’ai atterri dans le milieu du show bizness et j’ai fini par le fuir quand j’ai enfin compris comment j’étais devenu. J’ai franchement failli me perdre.

 

- En même temps, si tu n’avais pas vécu une période « strass et paillettes », tu n’aurais pas raconté tout ça dans ton livre…

  

 - C’est certain. Moi, je suis à maturation lente. Je suis un garçon qui comprend lentement. J’ai eu de la lucidité sur moi-même un peu tard. J’étais tellement préoccupé à être ce que les gens attendaient que je sois que j’étais sans cesse en représentation, dans un rôle. A un moment tu te réveilles, tu demandes ce que tu es et tu agis en conséquence.

 

- Ton roman est un mélange de satire sociale et de thriller politique.

 

 - Je n’ai pourtant pas voulu écrire ni un thriller ni un roman d’intériorité psychologique. Quand on est un être humain, on est un être social. Qu'est-ce qu’on est sans la société ? Rien. Qu'est-ce qu’on est sans les autres ? Rien. Au fond, c’est le roman d’un type, Léopold, qui se pose un jour des questions sur ce qu’il est lui même comme individu et qui découvre qu’il  y a du monde autour de lui et que ça implique des valeurs et des comportements. Il est difficile de devenir citoyen et donc, d’agir. La partie thriller est un développement logique de Léopold qui, au début, est dans sa bulle et qui se rend compte que ça ne marche pas aussi bien que ça en fait. Le monde autour de soi, ce sont des rapports de force, de violence. Comment faut-il se positionner par rapport à ça ?

 

- Tu évoques une grande entreprise médias qui abrite en son sein une organisation secrète, apolitique, qui s’est donné pour but, je te cite, « de procéder à quelques petits changements dans l’ordre du monde ».  Tu crois, toi, personnellement, qu’il y a des organisations secrètes qui régissent le monde ?

 

- Je ne suis pas non plus pour « la théorie du complot », mais je suis désolé, tout ça est sous nos yeux. Le G8 est sous nos yeux. Les clubs de gens importants politiques, économiques, intellectuels qui font des diners tous les mois, ils existent… les faucons sous l’administration Bush, ils n’étaient pas cachés. Je sais qu’il y a des groupes de gens puissants qui ont des intérêts et qui s’unissent pour que leurs intérêts soient préservés. Ce n’est pas être « complotiste » que d’affirmer cela, tout le monde le sait.

 

- Je ne sais pas comment tu as procédé, parce que, paradoxalement, ton livre n’est pas cynique. C’est à la limite, mais tu ne franchis pas cette ligne pourtant tentante…

  

- J’étais dans un milieu qui le pratiquait à outrance. Je l’ai moi-même pratiqué à outrance. Aujourd’hui, je pense que le cynisme est la mal du siècle.

 

- En parcourant ton blog, j’ai décelé un peu de cynisme, non?

 

 

 - Pour bien combattre l’ennemi, il faut employer ses armes, mais en les détournant. Je ne porte jamais un jugement de valeur sur les gens, que souvent je rencontre pour la première fois, juste, j’aime raconter leurs attitudes qui s’apparentent souvent à des postures. Je suis franc avec de l’humour, pas cynique, ni méchant. Je ne veux plus être méchant. Quand j’étais en maison de disque, j’ai été un vrai connard et des gens ont continué à m’aimer, à être mes amis. Pour moi, c’est une belle preuve d’amitié. Sur mon blog, je sors juste des cartons orange à certaines personnes. Je me demande s’il ne faut pas que j’arrête mon blog, s’il faut que je continue de parler des auteurs que je rencontre, des livres que je lis. Je rentre dans ce milieu, est-il bon que je dénigre les collègues ? Dois-je respecter un code de bonne conduite, sans pour autant cirer des pompes à des gens que je n’aime pas ? Dois-je m’imposer un devoir de réserve ? Je ne chronique pas des livres que je n’ai pas aimés, c’est déjà pas mal, non ?

 

- Dans Qu’avez-vous fait de moi, tu rends hommage plus d’une fois à Denis Robert...

 

  

- Je suis extrêmement admiratif du parcours de ce gars… et de son écriture aussi, car il écrit de très bons romans. Mais surtout, il m’épate par son engagement. Il ne cesse de dénoncer les dysfonctionnements de la société et de payer de sa personne pour aller au bout de ses idées. Il y a vraiment des gens admirables et irréprochables.

Erwan Lahrer 18.11.10 3.JPG

Nous nous sommes quittés assez rapidement après l'entretien. Mon train de 18h24 à la Gare du Nord avait décidé de partir à l’heure. Je le savais. J’ai dû interrompre ce bon moment passé avec Erwan Larher. Et nous nous sommes promis de nous revoir très vite, avec Bertrand Guillot.

 

Sur le chemin du retour, je me suis juste dit que ce gars-là, j’aimerais bien m’en faire un copain.

 

C’est sûr.

 

Larher est humain.