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10 septembre 2018

Bertrand Louis : interview pour son disque Baudelaire

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(Photo : Thibault Derien)

bertrand louis, baudelaire, epmAprès la poésie hyper contemporaine et sans concession de Philippe Muray auquel Bertrand Louis a consacré un disque en 2013 (Sans moi, primé par l’Académie Charles Cros et mandorisé là), le compositeur interprète (dont vous pouvez lire le parcours sur le site de La Manufacture Chanson) s’attaque dans son 4e album à Baudelaire, ce qui n’est pas un mince exploit.

Le 4 août dernier, il a accepté une rencontre autour de ce poète maudit, méconnu dans la France de Napoléon III et la Belgique de Léopold Ier.

Rappel : Charles Baudelaire n’a publié que deux volumes de son vivant, Les Fleurs du mal et Les Paradis artificiels. Il n’en est pas moins la figure centrale du grand tournant littéraire de la décennie 1850-1860, admiré d’emblée par Rimbaud, Verlaine et Mallarmé. Son pari sur l’absolu et la toute-puissance de la poésie, « magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui-même », fait de Baudelaire un précurseur du symbolisme des années 1870, du surréalisme de 1920 et de toute la poésie du xxe siècle.

Le disque par Baptiste Vignol :

D’une dizaine de chefs-d’œuvre extraits du recueil Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, paru en 1857, Bertrand Louis en a fait des chansons. Il fait des souffrances de Baudelaire une projection actuelle, d’un bleu azur métallisé. Bertrand Louis, dont la voix n’a jamais paru aussi profonde et généreuse, confronte avec éclat la légèreté d’une harpe aux grognements basiques du rock. Surgit alors de ce cocktail étonnant l'univers post-punk de Joy Division, de Bauhaus, des premiers Cure et de Nick Cave. Dans cet assaut plein de fièvre, « Élévation », sur les mots duquel Bertrand surfe avec une grâce désinvolte, a tout du single radiophonique, hypnotique, obsédant. « À une passante » et « La Beauté » sont stupéfiantes. « Le chat » est sensuel et dangereux. Et « L’invitation au voyage », ce classique absolu, jouit ici d’une robe si légère qu’elle parvient à mettre en relief ses formes rondes et parfaites ! Avec cet album de rentrée, Bertrand Louis accomplit un véritable coup de maître qui l’inscrit tout de go parmi les grands interprètes du poète, mais dans une forme totalement originale et renouvelée !

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(Photo : Thibault Derien)

bertrand louis,baudelaire,epmInterview :

Pourquoi tous les poèmes de Baudelaire de ce disque sont uniquement tirés des Fleurs du Mal ?

C’est le seul recueil qui est en vers. Je n’avais pas envie de me lancer dans les textes en prose. Pour moi, le but c’était de faire des chansons, j’estimais plus judicieux de mettre en musique les poèmes en vers.

Placer de la musique sur du Baudelaire, c’est simple ?

Léo Ferré disait qu’on ne pouvait pas mettre n’importe quelle petite musique sur des vers de cette qualité. Je te répondrai donc que ce n’est pas si évident que cela quand on cherche une communion avec le texte, la voix, la musique... Comme j’avais fait avec Muray, j’ai beaucoup lu les textes de Baudelaire, mais aussi les textes sur lui par des gens qui l’avaient connu. Je cherchais des détails sur comment il était dans la vie, quel genre de voix il avait. Je me suis immergé dans son univers et je me suis fait complètement happer. A ce moment-là, l’inspiration arrive de manière plus juste et plus profonde.

C’est étonnant parce qu’il y a plein de poèmes qui paraissent réguliers et qui ne le sont pas.

Oui, c’est le cas de « À une passante » par exemple. Tout le monde tombe dans le panneau, car les phrases ne correspondent pas forcément à la structure. Là par exemple, il y a une première phrase qui dure un vers (La rue assourdissante autour de moi hurlait.), puis la suivante, beaucoup plus morcelée d'ailleurs, qui dure 4 vers et qui donc empiète sur le deuxième quatrain. Je dis que tout le monde tombe dans le panneau car la plupart des mises en musique de ce poème sont faites avec des couplets de 4 vers et ça ne fonctionne pas.

Audio : "Élévation".

Tu m’as dit que tu avais « enquêté » sur la façon dont il parlait. As-tu tenté de te rapprocher aubertrand louis,baudelaire,epm maximum de cette façon ?

Dire « je vais incarner Baudelaire comme il était à l’époque », ce serait complètement prétentieux. Mais le fait d’avoir eu des indications, ça m’a quand même aidé et inspiré. Par exemple, j’ai appris qu’il aimait lire ses poèmes les plus trashs de façon très douce à ses amis médusés. J’ai baissé un peu les tonalités de ma voix pour qu’elle soit plus soufflée et un peu plus grave.

C’était conscient ?

Non, je cherchais quelque chose qui représentait le plus possible Baudelaire, mais ce n’était pas calculé, c'était une sorte d'intuition.

Tu as employé le mot « incarner ». Il faut rentrer dans le personnage pour l’interpréter ?

Oui j’aime bien chercher une certaine incarnation et j’ai pris la part de moi qui se rapprochait le plus de lui. Je voulais simplement être juste par rapport à ce qu’il était. Baudelaire, c’est la beauté extirpée du mal, d’ailleurs, il le dit lui-même puisque son recueil s’appelle Les Fleurs du Mal.

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(Photo : Thibault Derien)

Tu te reconnaissais beaucoup dans Philippe Muray, te reconnais-tu autant dans Charles Baudelaire ?

Ils sont différents, mais le lien c’est « le moderne anti moderne ». Ce n’est pas très connu, mais Baudelaire était contre la modernité et le progrès, même s'il était ancré dans la modernité. Il y a là une ambiguïté qui existait aussi chez Muray.

Y a-t-il d’autres points communs entre les deux ?

Ils étaient des personnages solitaires, un peu contre tout et contre tous. Par contre chez Muray, il y a de l’humour, pas chez Baudelaire, enfin pas dans les Fleurs du Mal en tout cas.

Tu as découvert Baudelaire comment ?

Comme tout le monde, à l’école. Je ne l’ai plus jamais quitté. Je lisais toujours Les Fleurs du mal en février, quand l’ambiance est bien glauque et qu’on est bien déprimés. Ça me faisait du bien. Je soignais le mal par le mal. Un jour, je me suis dit qu’il fallait que je plonge dans son univers, j’ai donc replongé dans mon adolescence, dans mes souvenirs. Mais ça ne m’a pas donné les mêmes sensations qu’avec Muray. Chez ce dernier il y avait quelque chose de très actuel. Ce dont il parlait existe encore aujourd’hui. C’est vraiment notre monde contemporain.

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Tu as découvert Baudelaire en classe. Moi aussi, mais à l’époque, j’étais loin d’en comprendre toutes les subtilités. Ne faut-il pas l’expérience de la vie pour apprécier à sa juste valeur l’œuvre de Baudelaire ?

Comme tous les grands génies, il a touché tout le monde à tout âge, mais pas de la même façon. Quand j’étais ado, il faisait partie de mes références même si je ne comprenais pas la moitié de son propos. Je le voyais d’une certaine façon, aujourd’hui, avec mon vécu, je comprends plus ses vers et ses proses en profondeur. Et j’espère que je vais faire découvrir aux gens des choses sur lui qu’ils ne connaissent pas.

Qu’aimes-tu précisément chez Baudelaire, en fait ?

Quand on me pose cette question, je vois arriver une grosse masse devant moi. Qu’est-ce que je peux dire ? La forme de ses écrits est d’une beauté inégalée. J’apprécie aussi le fait que son inspiration vienne de choses « malsaines » et qu’il les transcende pour en faire de la beauté. Pour moi, c’est une leçon de vie. Personne n’est un saint, alors arriver à transcender ses mauvais côtés, c’est la meilleure façon d’aller vers la vertu.

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Charles Baudelaire.

Comment as-tu choisi les textes présents dans ton disque ?

Au début, je voulais prendre des textes moins connus pour éviter les gros clichés baudelairiens. J’en ai glissé quand même deux ou trois qui m’ont immédiatement inspiré musicalement. A un moment, je ne suis plus parvenu à m’arrêter. J’avais une vingtaine de poèmes mis en musique. J’ai commencé à les enregistrer pour finalement n’en retenir plus que dix.

Les musiques te venaient naturellement ?

Généralement oui. C’est ce que Brassens appelait « les 5% d’inspiration ». Après, il faut bosser. J’ai fait un travail musical « intellectuel » pour avoir un maximum de cohérence, par exemple en utilisant toujours les mêmes instruments (harpe, guitare électrique, basse batterie, alto et violoncelle), le même mode musical, des cellules mélodiques qui reviennent sur plusieurs titres, etc....

Il y a des gens qui aiment bien ce que tu fais, qui connaissent tes anciens disques. Certains, comme moi, se demandent quand tu vas rechanter tes propres textes…

Tu as raison de me parler de ça. J’enchaîne deux disques d’auteurs mis en musique et il y en aura peut-être un troisième. Ce serait Verlaine et principalement ses poèmes d’amour… pas forcément les plus connus.

Mais pourquoi ? Plein de gens aiment ton écriture.

J’ai envie de réécrire des textes, mais pour l’instant, ça ne vient pas. Je ne vais pas me rendre malade avec ça, mais après Muray et Baudelaire, la moindre phrase que j’écris, je la trouve nulle. Je recommence peu à peu à écrire des textes plus technoïdes avec des slogans publicitaires comme j’en ai glissé ici et là dans mes précédents albums personnels. J’aimerais bien faire un disque dont ce soit la trame principale. Les slogans publicitaires, ce serait prendre le contre-pied de la poésie.

Ça te manque de ne plus écrire ?

Non, parce que je m’imprègne tellement des textes des auteurs que je chante que ça remplit ma vie. Je m’approprie des textes qui sont tellement beaux que, pour le moment, ça suffit à mon bonheur. Je ne suis qu'un passeur de plat comme dit Fabrice Luchini, et je trouve cela pas mal.

Il y a une pièce de théâtre qui se monte autour de tes disques sur Muray et Baudelaire.

C’est l’acteur-metteur en scène David Ayala qui propose de faire une trilogie autour de mes deux disques et sur celui d’un poète palestinien. C’est un projet difficile à monter, mais pour l’instant, il est toujours sur les rails. Je chanterai mes chansons, mais je vais aussi un peu jouer la comédie. Le public du théâtre me parait plus ouvert que celui de la chanson. Globalement, les propos de Muray choquent moins au théâtre qu’en concert.

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(Photo : Thibault Derien)

bertrand louis,baudelaire,epmSur la pochette du disque, on voit Baudelaire, discrètement derrière toi. Ça veut dire quelque chose ?

Cette pochette représente exactement comment je me positionnais au niveau de l’interprétation et de la mise en musique. C’est moi qui passe ses textes et ses personnages et lui, il est là et il surveille.

Est-ce qu’il y a eu des moments difficiles lors de la création de ce disque ?

J’ai failli tout arrêter plusieurs fois. Baudelaire avait un côté vampire, il en parle beaucoup d’ailleurs dans certains textes. Il avait aussi un côté pervers. De quoi déstabiliser ou devenir un peu fou quand on est imprégné pendant des mois dans son univers. Le guitariste qui joue avec moi, Jérôme Castel, me demandait qui était Baudelaire pour moi. J’ai répondu du tac au tac: « mon frère ». Dans l’introduction des Fleurs du mal, dans le poème « Au lecteur », il écrit : « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ». Il s’adresse au lecteur comme à un frère, il voulait chercher au cœur de celui qui lisait, c’est peut-être pour cela que j’ai répondu cela.

Muray, Baudelaire avaient le dégoût de l’humanité. Et toi ?

Ça dépend des jours. Chanter ces poètes-là te permet aussi d’expulser ton dégoût. Mais mon album « Le centre commercial » exprimait cela aussi.  

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Après l'interview, le 4 août 2018.

15 février 2017

Michèle Bernard : interview pour Tout'Manières...

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Michèle Bernard à la remise des Prix de l'Académie Charles Cros le 24 novembre 2016.

(Photo : Caroline Paux)

J’ai vu Michèle Bernard pour la première fois le 24 novembre dernier lors de la remise des Prix de l’Académie Charles Cros (Grand Prix du disque « chanson » pour son album Tout’Manières). C’est une honte pour un journaliste qui se prétend « spécialiste de la chanson française ». Comment être passé à côté de cette formidable chanteuse, aux textes lucides et puissants, drôles et émouvants et complètement dans l’air du temps ? Il n’en reste pas moins que Michèle Bernard n’est pas reconnue à sa juste valeur par l’ensemble de la profession… Heureusement, certains la réhabilitent comme il se doit (comme Télérama (Valérie Lehoux) et RFI (Patrice Demailly))

De mon côté, je suis allée la rejoindre dans un appartement parisien, le 25 novembre 2016 pour une première mandorisation (mon Dieu, j’ai honte).

michèle bernard, tout'manières, interview, EPM, mandoorArgumentaire de presse :

Michèle Bernard trace depuis longtemps son chemin d’humanité. Sur le fil d’une vive conscience du monde, de ses égarements et ses espérances, elle tricote des chansons lucides et tendres, des chansons d’alerte… Dans Tout’Manières, elle pose un regard vif et sans complaisance sur le monde et ses dérives, à travers ces petites choses de rien qui nous entourent : des brocs bleus, un savon d’Alep, une serpillère, des petites boites… Avec toujours cette force de vie qui fait qu’on continue à chanter, à lutter, à aimer en 14 chansons. 

Ce CD a obtenu 4 Clés Télérama.

Biographie :

Après le conservatoire d'Art dramatique de Lyon, suivi de quelques années de théâtre, Michèle Bernard choisit très vite LA CHANSON, d'abord comme interprète, puis comme auteur et compositeur. Elle est, depuis 1975, "sur ces routes grises", enchaînant tournées en France et dans le monde.
On lui demande parfois des musiques pour le cinéma, la télévision, le théâtre ou la danse.
Elle signe quelques mises en scène, écrit pour les enfants, et enchaîne les créations (Divas'Blues/ Voler/ Une fois qu'on s'est tout dit/ L'Oiseau Noir du Champ fauve, cantate pour Louise Michel/ le Nez en l'Air/ Dans le lit de l'eau/ Des Nuits Noires de monde/ Sens Dessus Dessous).
Interprète dans la comédie musicale d'Anne Sylvestre : Lala et le cirque du vent.

Elle intervient dans de nombreux stages et ateliers et organise, au sein de l'association « MUSIQUES A L'USINE » à Saint-Julien-Molin-Molette (42), toutes sortes de festivités autour de la chanson (Les Oiseaux Rares).

michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoorInterview :

Vous avez encore une fois été honorée par l’Académie Charles Cros.

Oui, et c’est la 5e fois. J’ai reçu ce  prix la première fois pour mon premier 33 tours, en 1978.  Symboliquement, le fait que je reçoive cette reconnaissance de la part de cette Académie m’incite à penser que je ne suis pas trop à côté de la plaque. Pour moi, c’est un prix particulier parce qu’il est délivré par des gens qui aiment la musique et qui savent de quoi ils parlent. C’est un prix loin du commercial.

Sans être très médiatisée, vous avez un large public qui se déplace dès que vous êtes sur scène.

C’est pour cela que je continue. Si je n’avais plus aucun écho dans ce que je fais, je m’arrêterais.

Votre public est très fidèle.

Il y a ceux qui m’ont découvert avec mon premier disque et qui continuent à me suivre. Et comme ces dernières années, j’ai  ouvert mes activités du côté des enfants, ça m’a fait accéder à un public plus jeune ainsi qu’à leurs parents. Désormais, je me demande ce que je peux écrire qui soit universel pour toucher à la fois les petits et les grands.

C’est plus difficile d’écrire pour les enfants ?michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoor

Je ne sais pas. Il faut retrouver le maximum de simplicité et d’authenticité. Cela dit, c’est la même démarche quand j’écris pour les adultes. L’exigence d’écriture est exactement la même. Il faut peut-être plus retrouver l’enfant qu’on a été pour regarder les choses avec une certaine fraicheur. La seule différence est au niveau des thèmes abordés.

Peut-on tout aborder avec les enfants ?

Je crois que oui. Les grands thèmes qui angoissent ou qui font plaisir sont les mêmes pour les adultes et les enfants.

Les artistes sont de grands enfants, j’ai l’impression.

Surement. Beaucoup d’artistes sont des gens qui essaient de régler des comptes positivement avec leur enfance. Personnellement, ce que j’ai pu ressentir pendant mon enfance et ma jeunesse est devenu mon moteur.

"Tout'Manières" extrait de l'album Tout'Manières.

michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoorVous étiez comédienne, et finalement, vous avez préféré embrasser la carrière de chanteuse. Pourquoi ?

Ça s’est fait petit à petit, mais tout naturellement. Quand j’étais ado, j’étais très attirée par le monde des artistes tout azimut. Je faisais de la peinture, je suis allée au conservatoire de théâtre à Lyon, je faisais du piano, puis je me suis mise à écrire des chansons. Je baignais dans une envie de choses artistiques. Pour être plus précise, j’ai commencé dans le théâtre pour enfants et comme il y a beaucoup de musique et de chants dans ce genre théâtral, je me suis achetée un petit accordéon et je me suis mise à chanter. Je me suis vite aperçue que la voix chantée me donnait beaucoup plus de plaisir, de liberté, d’aisance.

Vous chantiez quoi quand vous avez décidé de prendre cette voie ?

Je n’étais qu’interprète. Je chantais évidemment Anne Sylvestre, des chanteurs de la rive gauche, du Francis Blanche, du Jacques Debronckart, du Georges Brassens.

Que des auteurs exceptionnels !michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoor

J’ai chanté ces auteurs-là, je me suis imprégnée de leur manière d’écrire, mais sans me le formaliser. A un moment donné,  j’ai voulu raconter mes propres histoires. C’était un besoin d’expression qui s’imposait à moi. Mes premiers textes sont venus spontanément, parce que c’était des choses qui me brûlaient à l’intérieur. J’ai regardé comment les textes de ces auteurs fonctionnaient et, au début, je les imitais.

Dans votre chanson en duo avec Anne Sylvestre, vous dites beaucoup sur ce métier.

C’est un métier cruel. C’est la loi du marché, de la mode. Des gens comme moi font partie du petit peuple de la chanson. On parvient à vivre de la chanson, on se produit dans toute la France et parfois plus loin, mais on a une absence de notoriété médiatique abyssale.

Pour moi, Anne Sylvestre et vous êtes victimes de cette énorme injustice… mais les gens qui aiment la chanson vous célèbrent. Eux, ils savent ce que vous êtes.

C’est peut-être une médaille à la ténacité (rires). Mais vous savez, le milieu des amateurs de chansons françaises est finalement un petit milieu. Ce que je trouve difficile c’est l’idée que plein d’autres personnes, plus jeunes, pourraient apprécier, mais ne peuvent pas accéder à nous. Il me semble qu’Anne Sylvestre et moi sommes ringardisées par un certain langage médiatique. Ça fout les boules…

Clip de "Je clique", extrait de l'album Tout'Manières.

michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoorDans votre nouvel album, il y a des chansons très modernes et d’actualité. « Je clique », « Savons d’Alep »…

Ce ne sont pas des sujets de grand-mères (rires). J’évoque des sujets d’aujourd’hui.

S’il n’y a pas d’espace médiatique en France pour cette chanson-là, elle parvient tout de même à se faire écouter.

Il y a en France un réseau de salles, d’associations, d’individus qui se fédèrent pour inviter des spectacles. La chanson se diffuse, quoiqu’il arrive.  

C’est un combat ce métier ?

Là où j’en suis rendue, je ne suis plus dans le combat. Je continue tout en mesurant mon impuissance devant comment les choses fonctionnent dans la société. Le combat, c’est de continuer à proposer ce genre de chansons. Et en continuant, je me fais du bien aussi à moi-même. J’ai consacré ma vie à la chanson, donc je m’arrêterai quand je n’aurai plus la force de continuer.

Parfois, vous abordez des sujets graves, mais il y a toujours de l’espoir dans vos chansons…

Je ne peux pas faire des chansons plombantes complètement. Il me faut une petite lueur dans un coin, un pôle positif quelque part.

Allez-vous voir des jeunes sur scène ?

Etant en région lyonnaise, ce sont beaucoup des artistes de coin-là. Il y en a des très talentueux. Il y a une fille qui s’appelle Lily Lucas qui écrit des choses très finement, aussi drôles que pointues et sensibles. J’aime aussi beaucoup Fréderic Bobin. Il écrit avec son frère de magnifiques chansons. Enfin, j’ai envie de vous citer Jeanne Garraud et Claudine Lebègue, parmi les gens que je suis de près.

Vous avez toujours de l’inspiration où vous en trouvez quand il s’agit de faire un nouvel album ?

C’est un mélange des deux.  Tous les jours, je pense chanson. Dans ce que j’ai pu vivre, voir, entendre, je me demande toujours ce qui ferait une bonne chanson. Ce n’est pas pour autant que j’écris. Pour écrire vraiment, je m’enferme et je me consacre à cette activité. Il faut se concentrer pour bien prendre le temps de laisser remonter les choses.

Vous êtes exigeante avec vous-même ?michèle bernard,tout'manières,interview,epm,mandoor

Je boucle rarement une chanson en une nuit. Il faut y revenir. C’est un peu comme une sculpture. On a une masse, on la sculpte, on l’affine, on remplace un mot par un autre. Ça peut prendre du temps…

C’est jubilatoire d’écrire ?

C’est jubilatoire d’avoir trouvé un super couplet. Souvent, je me dis que ce que j’écris est d’une platitude… c’est un passage douloureux. Alors quand j’arrive à trouver l’image, la manière d’exprimer une idée, à se faire rencontrer les mots de manière riche, j’en éprouve une grande satisfaction. Qu’est-ce qui va faire qu’une expression que l’on a trouvée va toucher ? Il y a quand même une part de mystère…

Un auteur n’est pas maître de tout ?

C’est bien de ne pas tout contrôler.

Y a –t-il des sujets que vous ne parvenez pas à aborder ?

J’ai un peu de mal à écrire des chansons d’amour. Il n’y en a pas dans ce dernier album. Il est plus dans le monde social et beaucoup dans l’amitié.

C’est parce que vous êtes pudique ?

Oui, un peu. C’est tout le paradoxe quand on fait un métier où on se met en avant.

Est-ce que vous ne craigniez pas d’avoir tout dit dans vos chansons ?

Ça ne veut pas dire grand-chose, « avoir tout dit ». Les thèmes des chansons se réduisent à quelques-uns. On parle tous de la même chose : l’amour, la mort, l’amitié… mais jamais de la même façon. C’est une question d’angle.

C’est quoi la fonction d’un ou une chanteuse ?

Brel disait : « imaginez les peuples sans musique ». La chanson, c’est frontal. On s’adresse directement au cœur des gens. C’est un impact qui trouve sa place dans le sensible et l’émotionnel. Il me semble que dans ce monde, c’est important que les artistes existent. On a besoin d’émotion, de divertissement…

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