Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26 octobre 2016

Romain Humeau : interview pour Mousquetaire#1

romain humeau,mousquetaire#1,eiffel,interview,mandor

Profitant d'une (longue) pause dans la discographie d'Eiffel, Romain Humeau balance la sauce en solo pour deux albums, Mousquetaire#1 (qui vient de sortir) et Mousquetaire#2 (que l’on devrait voir sur le marché l’année prochaine), qu'il a enregistré depuis la fin de la tournée Foule Monstre en décembre 2012.  Il a écrit, composé et arrangé ces albums dans son studio perso, près de la gare de Bordeaux, sollicitant juste Nicolas Bonnière pour le coup de patte final. 30 morceaux se sont imposés au fil de l'actualité et des rencontres. Dans ses textes, il laisse aux gens la liberté de remplir les blancs. Son langage imagé fonctionne avec des ellipses, parfois des références (nombreuses en fait), si on cherche un peu.

Mousquetaire#1 est un des albums français majeurs de 2017. Il restera dans les annales du rock (mais aussi dans les annales de la pop et de la chanson) hexagonal.

Le 29 septembre dernier, nous nous sommes donné rendez-vous dans un hôtel de la capitale.

romain humeau,mousquetaire#1,eiffel,interview,mandorArgumentaire officiel de l’album (très écourtée) :

Depuis le premier album d’Oobik & the Pucks, en 1996, Romain Humeau est demeuré fidèle à la ligne qu’il s’était fixé : celle d’une exigence sans concession. C’est elle qui lui a permis de traverser les projets avec autant de soin que de fraîcheur. L’homme a été capable de se remettre en question et de se réinventer régulièrement au cours de ces deux dernières décennies. La dernière de ses incarnations n’est pas la moins fascinante. Ce premier volume de Mousquetaire, nouvel album solo du musicien, montre les ressources inouïes dont dispose cet artisan. Après plus de 900 concerts, cinq albums d’Eiffel écoulés à plus de 200 000 exemplaires et le succès de A tout moment, disque d’or, il a investi son studio pour y confectionner un album aux accents pop. Avec un seul mot d’ordre : explorer de nouveaux territoires. Dans l’intervalle, séparant les prémisses de ce disque et sa sortie, Romain Humeau s’est employé à multiplier les collaborations. On lui doit la réalisation de deux disques de Bernard Lavilliers : l’album original Baron Samedi, en 2013, sur lequel il compose 3 titres et le recueil Acoustique, l’année suivante. On lui doit également la composition de la musique d’une adaptation de Vendredi ou les limbes du Pacifique de
Michel Tournier
avec Denis Lavant en récitant. Dans le passé, Romain avait déjà contribué avec bonheurromain humeau,mousquetaire#1,eiffel,interview,mandor à des arrangements des morceaux de Noir Désir, Têtes Raides, Dominique A ou The Divine Comedy. Projet aux accents délibérément pop, Mousquetaire prolonge une des obsessions du compositeur depuis ses débuts : jeter un pont entre vocabulaire musical anglo-saxon et culture de l’écrit en langue française. Pour l’occasion, l’homme a renoué avec le pan le plus britannique de ses influences : l’écriture de Lennon-McCartney, de Bowie, d’Andy Partridge (XTC) et de Damon Albarn. Sur Mousquetaire, le chanteur s’est autorisé à chanter dans la langue des Beatles, pour la première fois depuis bien longtemps. Romain Humeau a veillé à développer un thème particulier sur chacune des chansons de Mousquetaire. En plus du chant, il a joué la grande majorité des parties instrumentales du disque, passant avec aisance de la batterie à la guitare avec des détours par la basse ou à toutes sortes de claviers. Frais et érudit à la fois, Mousquetaire constitue une des plus belles réussites d’un surdoué qui se réinvente avec beaucoup de finesse. Le deuxième volume de Mousquetaire d’une part (30 titres ont été enregistrés), mais aussi un nouvel album d’Eiffel, déjà écrit, qui comblera les ahuris, communauté de fans à la ferveur impressionnante.

romain humeau,mousquetaire#1,eiffel,interview,mandor

(Photo : Rebecca Dautremer au Studio des Romanos.)

romain humeau,mousquetaire#1,eiffel,interview,mandorInterview :

Tu as commencé ta carrière en 1996 avec le groupe Oobik & the Pucks… cela fait donc 20 ans. Tu n’as pas fêté cela ?

Avant 1996, j’avais sorti des cassettes. Des cassettes commercialisées. Pour répondre à ta question, on aimerait faire une reformation d’Oobick qui ne serait finalement qu’une reformation d’Eiffel avec d’autres musiciens. Je songe à refaire un concert, comme ça, pour rigoler. Pour l’anniversaire de la fondation d’Eiffel, ce sera en 2018. Là, je pense qu’on va marquer le coup un peu plus officiellement.

As-tu vu  le temps passer ?

Non. On a dû faire plus de 800 concerts. Je conçois que tu me poses cette question. J’ai 45 ans et 20 ans de carrière. Les années ont passé et j’ai une sérieuse tendance à ne pas me soucier de ce qui a été fait. J’ai plus le souci de ce qu’il y a devant moi.

Mousquetaire#1 et #2, c’est combien d’années de ta vie ?

J’ai pris un an effectif, 12 heures par jour, sans week-end. J’ai besoin de ce temps-là pour chercher. Je suis un chercheur. J’essaie de trouver de nouvelles pistes musicales non empruntées par d’autres, sans me soucier de savoir si ça va plaire ou pas.

Clip officiel de "Amour", tiré de l'album Mousquetaire#1.

Tu ne penses pas au public quand tu travailles à un nouvel album ?

Au tout début de ma carrière, je n’y pensais pas. Mais pour le premier album d’Eiffel, je me suis rendu compte qu’il fallait que je fasse gaffe, qu’il fallait penser aux médias et au public. Mais quand tu as dépassé la quarantaine, ce qui est génial, c’est que tu t’en fous. Ce qui m’importe, c’est d’acquérir l’adhésion de ceux qui ont écouté le disque.

Tu ne suis jamais la mode. Pourquoi ?

Quand on veut créer, il ne faut pas se soucier des modes. David Bowie a utilisé la mode, mais il ne s’en est pas soucié, il l’a pervertie. Tu sais, parfois j’utilise même des éléments que je n’aime pas dans ma musique. Comme dans un film, il faut qu’il y ait le méchant. Par exemple, j’ai utilisé parfois le vocoder autotune pour avoir des voix robotiques, parce que ça raconte les choses poétiquement, mais encore une fois, ce n’est pas ce que j’aime.

Il y a de l’autotune ? Je ne l’ai pas remarqué.

Je l’ai plus utilisé dans Mousquetaire#2. J’ai pas mal trafiqué, mais pas sur la voix principale. En fait, j’ai fait plein d’autres voix parce que j’adore la multidimensionnalité vocale pour éclairer le sujet.

Clip officiel de "Struggle Inside", tiré de l'album Mousquetaire#1.

On joue quand on fait un disque ?

Oui, notamment pour ce disque-là. Je me suis amusé à glisser plein d’évocations artistiques, de clins d’œil.

A qui ?

Je suis un observateur à la manière de Walt Disney, Charlie Chaplin, Terry Gilliam, Fellini, Boris Vian, la Cour des miracles, Chapi-Chapo, Emile Zola, Babar… Du haut de ma petite colline imaginaire, j’observe le monde par de multiples angles artistiques. Je peux être aussi bien le Petit Nicolas que le diable…

Un artiste peut tout être finalement.

Je le crois sincèrement, surtout si l’artiste travail sérieusement, méticuleusement. En arabe, il n’y a pas de différence entre la définition d’artiste et d’artisan.

Que pensent tes parents de l’œuvre de leurs fils ?

Mon père qui est facteur de clavecins a souvent tendance à me dire : « depuis que tu es dans le business de la musique, tu fais des choses plus simples ». Les médias, eux, trouvent que mon travail est hermétique et compliqué.

Clip officiel de "Paris", tiré de l'album Mousquetaire#1.

Je suis sûr que tu as voulu faire de la musique pour impressionner tes parents ?

Entre autres. C’est vrai que mon père est un énorme improvisateur, pourtant, c’est un autodidacte. Ils jouent de tous les instruments. Quand il prend la guitare avec ses gros doigts de mec qui bosse le bois, il joue et chante le blues comme personne. J’aimerais bien faire un disque avec lui. Mon père est un libre penseur, il a des choses à dire. Mais pour être sincère, si j’ai voulu faire de la musique, c’était surtout pour impressionner les gens de mon âge quand j’avais 14 ans. J’aurais adoré être étymologiste ou rugbyman, mais j’ai vite compris qu’avec la musique, on peut séduire un peu, j’ai utilisé ça.

C’est presque cliché ça. Commencer la guitare pour plaire aux filles !

C’est ce que je me disais en te le disant (rires).

On a catalogué ta musique dans la case « rock », mais tu apprécies beaucoup d’autres genres de musique.

Je n’ai aucun problème de chapelle. J’aimerais sortir des albums de tous les genres musicaux. Par exemple, du free pop avec des jazz men. Un disque de salsa et de bossa m’intéresserait aussi.

Tu as déjà fait ça avec Lavilliers !

Un peu, mais Bernard, c’est de la variété. Quand je dis variété, je ne dis pas variétoche. J’ai beaucoup d’affection pour la variété. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, mes goûts sont très éclectiques.

Medley de l'album Mousquetaire#1.

Musicalement, j’ai l’impression que tu veux utiliser le passé de manière la plus moderne possible…

Dans Les yeux ouverts, une interview de Marguerite Yourcenar  de 400 pages, elle dit sensiblement : « si je veux être bien avec moi-même et être dans une idée de bien-être physique et mental, il faut que je vive au présent ». Le présent n’est constitué que d’éléments du passé, donc il me faut connaitre le passé. Moi, je ne le connais pas, je suis un inculte. J’ai juste conscience qu’il faudrait que je le connaisse. L’histoire des hommes, l’histoire des hommes à travers la musique, à travers les mouvements migratoires, à travers les guerres, les grandes invasions, à travers les grands penseurs, les tueuses en série comme la religion… A ce propos, je pense que connaître toutes les religions est capital. Je ne les connais pas bien.

Est-ce qu’un chanteur doit être en permanence dans la séduction avec son public ?

A un moment, je l’ai pensé. Mais j’ai toujours essayé de ne pas être trop dans la pose, de garder une forme d’humour et de dérision sur moi-même. J’ai toujours recherché l’honnêteté envers mon public. Parfois, en voulant être trop honnête, on est trop vibrant, trop pathos. En fait, j’ai constaté qu’il ne fallait pas trop se donner. Il faut respecter les émotions que le public a besoin d’avoir et pas les lui imposer.

Je sais que tu détestes demander sur scène : « est-ce que vous êtes là ce soir ? »

Le salon de l’agriculture, je ne suis pas trop fan. Quand j’ai vu ça chez les autres artistes, j’ai toujours rêvé que la salle réponde : « non, on n’est pas là, connard ! »

Es-tu satisfait de ta notoriété ?

Elle n’est pas grande, j’en ai conscience. Ce n’est pas grave, je le vis très bien. Il y a une dizaine d’année, je voulais qu’elle soit plus forte  pour des tas de mauvaises raisons, aujourd’hui, je suis très content que ce ne soit pas arrivé. Pour moi, le narcissisme est une maladie. Attention, j’ai moi aussi certainement beaucoup d’ego, mais pour tout ce qui est en rapport avec la musique. Je suis pénible au travail, je ne dors pas beaucoup, donc il faut que l’on me suive à des heures pas possibles. Je m’inscris dans une longévité et non pas dans une ponctualité stratégique.

Eiffel en live joue "A tout moment la rue" au Printemps de Bourges 2010.

Penses-tu être parvenu à tes fins concernant ton métier dans la musique ?

Même si c’est arrogant de le dire, mais il me semble que oui. J’ai gagné depuis un moment. Je fais ce que je fais comme je veux et personne ne m’emmerde.

Et tu ne joues pas le jeu du marketing depuis longtemps.

On me reproche d’être un peu grande gueule, de dire ce que je pense. J’ai dit des choses que je ne pense plus maintenant. Je ne sais pas me taire de toute façon.

romain humeau,mousquetaire#1,eiffel,interview,mandor

J’ai beaucoup aimé ta façon de chanter dans cet album. Ta voix est sublimée.

90% des voix sont les premières voix que j’ai faites. J’ai chanté comme si je chantais sur mon dictaphone. C’est le seul album pour lequel je n’ai pas fait de démos. Je suis parti en guitare-voix en me disant qu’à la fin je rechanterais plus puissamment, ce que j’ai fait. Ça m’a pris des plombes, mais j’ai tout effacé. Finalement, je n’ai gardé que le premier jet.  

Faire un disque, pour toi, ça représente quoi ?

C’est énormément de travail dans un plaisir absolu. Pour Mousquetaire#1 et Mousquetaire#2, c’était le bonheur. J’ai cherché à créer la tension la plus prégnante que j’ai pu proposer jusqu’alors, mais dans un climat enfantin. Enfantin comme dans « L’automne à Pékin » de Boris Vian ou dans « Julia » de John Lennon sur le double blanc.

romain humeau,mousquetaire#1,eiffel,interview,mandor

Pendant l'interview...

C’est quoi le pire dans une chanson ?

Sans hésitation, le néoréalisme. Parler de son quotidien, de manière classique. Pour moi, c’est la petite mort, une forme de fascisme même.

Une bonne mélodie, c’est difficile à trouver ?

C’est mathématique. Les mathématiques, c’est de la poésie, c’est l’art de mettre en schéma le monde. L’art n’est-il pas le fait de transcender la vie ? Il y a la vie et moi, je la parabolise avec mon bordel intérieur. J’ai à ma disposition une équation, les abscisses, les ordonnées et éventuellement le « y » pour la profondeur. La mélodie, c’est ce qui est soumis au temps, donc ce sont les abscisses et l’harmonie, c’est ce qui n’est pas soumis au temps. Ça se passe à l’instant T. On plaque quatre notes, elles sont jouées en même temps. Pardon, c’est compliqué tout ce que je dis, c’est même peut-être chiant non ?

Je m’accroche parce que j’ai toujours été nul en math. Tu écris pour quoi ?

Pas pour faire des albums en tout cas. J’écris parce que j’écris. Je travaille tout le temps un petit peu. Je traverse ma vie en faisant ça et c’est ce que j’ai toujours voulu faire. J’essaie d’en vivre. Ceux qui aiment bien mon travail sont des gens qui défendent les indéfendables, mais je sais que je n’aurai jamais l’adhésion des amateurs de « mainstream ».

romain humeau,mousquetaire#1,eiffel,interview,mandor

Après l'interview, le 29 septembre 2016.

09 octobre 2012

Dam Barnum : interview pour la sortie de Des pieds, des mains

390978_280781321958514_1796095822_n.jpg

J’ai fait venir à l’agence Dam Barnum parce que son premier album (sorti avant-hier) a titillé mes oreilles de manière réjouissante. Et puis, parce que l’histoire d’un bassiste qui joue dans des groupes de rock se lançant soudain dans une carrière solo m’intéressait au plus haut point. Damien Lefèvre, puisqu’il s’agit de lui, a abandonné un temps le groupe Luke pour aborder une nouvelle phase musicale, plus pop et solitaire. Il est venu m’expliquer le pourquoi du comment, un matin. Très tôt. Merci à lui pour ce petit déjeuner/interverview.

Dam_Barnum_-_Des_Pieds_Des_Mains.jpgBiographie (inspirée de l’officielle, mais raccourcie et réarrangée sinon c’est pas drôle).

Dam Barnum sort son album. Il nous prodigue une pop rêveuse et quotidienne, une pop qui réactualiserait les Kinks au pays de Brel et Bashung. Dam Barnum n’est pas un débutant, ni un inconnu. Il a été un des fondateurs d’Eiffel, a enregistré l’album de Michel Houellebecq et tourné avec lui, enregistré avec Cali, composé pour la danse contemporaine et, depuis 2005, il est le bassiste du groupe Luke. Ses chansons sont moitié autobiographiques obliques, moitié fictions tendres. Dam Barnum appartient à l’école de la limpidité mélodique qui, de Michel Polnareff aux Innocents, nous a donné tant de tubes imparables. En tout, douze chansons ferventes et radieuses, sentimentales et pêchues.

DSC05653.JPG

Interview :

La première réflexion que je me suis faite en écoutant ton album, c’est que tu as un sens de la mélodie très développé.

J’adore les Beatles, et plus généralement la pop anglaise et sa manière mélodique d’amener les choses. Il est fort probable qu’inconsciemment, je m’en inspire.

Tu as été musicien de deux groupes de rock français légendaires, Eiffel et Luke. Pourquoi as-tu décidé de mener ta propre carrière ?

Je ne me suis jamais dit : « Tiens ! Si je devenais moi aussi chanteur ! ». En fait, en 2007, je sortais d’une tournée avec les Luke. Je n’avais rien à faire pendant deux mois, j’ai donc sorti ma guitare, je me suis amusé à jouer et à la fin, ça a fait des chansons. En faisant écouter à mes proches, j’ai constaté qu’ils semblaient tous d’accord pour dire que c’était intéressant.  Ça m’a incité à envisager cela de manière plus officielle.

Trailer

Mais, y avait-il une envie de se mettre quand même un peu plus en avant ?

Non.  Je ne le prends pas comme une ascension sociale, mais plus comme une envie d’aller voir ce qu’il se passe de l’autre côté de la rue.

On s’ennuie parfois en étant musicien d’un groupe ?

Non, on ne s’ennuie pas du tout. Après, comme dans tous métiers, il arrive qu’il y ait une routine qui s’installe. J’aime bien me renouveler et tenter de nouvelles expériences musicales. Attention, j’ai conscience que c’est génial de faire de la musique et en vivre. Mais arrivé à la 70e date, il y a quand même un petit sentiment de lassitude. J’ai eu envie de nouveauté et puis, j’ai surement aussi eu le besoin de me lancer un défi, d’aller dans tes territoires inconnus. On a tous besoin de se remuer, de se bouleverser, d’être stimulés par autre chose.

Tu as fait 10 ans de piano classique et tu es devenu bassiste rock. C’est ce mélange qui fait que l’on sent une espèce de douceur dans ton disque.

J’ai voulu que mon album soit fin, presque féminin et moins martial. J’ai conçu dans ma petite chambre quelque chose d’intimiste. J’ai joué parfois avec des instruments bricolés, ce qui a donné une espèce de fragilité. C’est un peu l’esprit de mon album. Je pense que j’ai voulu contrecarrer ce que j’ai fait pendant 10 ans. Jouer fort. 

Version acoustique de "Les souterraines".

As-tu pris du plaisir à écrire tes textes?

Ça m’a fait un bien fou. Ça a structuré ma pensée. Il faut essayer de formuler tes idées. J’adore me poser quelques heures et réfléchir à la bonne phrase, la meilleure formulation.

Tu joues beaucoup avec les mots et tes textes ne sont pas tous très joyeux.

C’est la vie qui est comme ça. Il y a des bons et des mauvais moments. J’ai des textes relativement graves, mais j’essaie de mettre un peu de gaieté dans ma musique parce qu’en même temps, il y a une envie de vivre et d’en découdre. C’est l’ambigüité entre la fureur de vivre et l’attirance vers la mort.

En sortant cet album solo, te sens-tu redevenir un débutant ?

Complètement. C’est un état paradoxal, je t’assure, parce que ça fait dix ans que je suis sur la route. J’admire les Rolling Stones qui font la même chose depuis 50 ans et qui le font bien. Moi, j’en serais incapable. Bowie, par contre, lui, a toujours pris des risques. Il s’est renouvelé quasiment à chaque album. Même en France, un mec comme Cali, il essaie des choses différentes, quitte à se planter parfois. Je trouve ça très respectable.

"Sauvage" aux Trois Baudets le 8 mars 2012.

As-tu trouvé ta voix de chanteur facilement ?

Au début, tu ne réfléchis pas, ta voix s’impose naturellement, ensuite, ceux qui bossent avec toi te conseillent un peu, alors tu prends du recul et tu modifies le mieux possible. Il y a dix ans, tu m’aurais dit que j’allais faire un album solo en tant que chanteur, mais je t’aurais ri au nez. Je bosse en tout cas.

luke2010-frankloriou-02.jpg

Le groupe Luke (crédit : Franck Loriou)

Tes collègues de Luke ont-ils écouté l’album?

Je ne crois pas. On ne s’est pas beaucoup vu récemment. On a fait un petit break et chacun s’occupe de ses affaires. Ce disque, c’est ma parenthèse, mon petit jardin secret et je ne les emmerde pas avec ça. On a été pendant 2 ans tout le temps ensemble, on a besoin de respirer son propre oxygène.

C’est un peu difficile de se faire connaître des médias, non ?

C’est un peu long parce que je suis en développement et je suis autonome. Je fais tout avec mes petits moyens et une petite équipe. On n’a pas la même force de frappe qu’une major.

41XH2X47E5L._SL500_AA300_.jpgTu as enregistré et joué avec Michel Houellebeq. Quel souvenir en gardes-tu ?

J’en garde le souvenir d’une expérience folle. Je ne connaissais pas bien l’auteur, ni vraiment l’ampleur du personnage. Je l’ai découvert après. On répétait dans un petit studio au Studio bleu, dans ta rue, là, pas loin. On allait manger un sandwich en face. Il y avait Houellebeq, Bertrand Burgalat et nous ? nous étions trois d’Eiffel. Houellebecq était très sympa, très humain.

Ça t’a libéré de sortir ce disque ?

Oui, maintenant j’espère que les chansons vont toucher les gens. Cela étant, je ne cours pas après le succès. Mon but est d’acquérir une certaine liberté, faire un peu ce que j’ai envie de faire, quand j’ai envie de le faire. C’est ce que j’ai toujours fait dans ma vie. J’ai toujours été tête de mule à ce sujet. Je me suis barré à 18 ans de chez moi et je suis allé un peu partout en disant que je voulais faire de la musique.

En 2012, est-ce bien raisonnable de sortir un disque ?

Non, pas du tout. Mais faut-il être raisonnable ? Je n’ai pas envie de l’être. Je serai raisonnable quand je serai mort. Je sais bien que ce n’est pas viable de sortir un disque comme je le sors. C’est beaucoup d’énergie donnée pour un résultat totalement improbable. Mais quand tu as fait des chansons, il faut bien qu’elles sortent, sinon, tu finis avec de grands regrets et de grandes frustrations quand tu as 60 ans.

Le clip de "Tu tombes bien".

Pourquoi as-tu choisi de prendre un pseudo ?

Ça me paraissait plus facile pour moi de me cacher derrière un personnage pour habiter mieux mes chansons. J’ai l’impression que c’était plus simple pour moi de monter sur scène en étant quelqu’un d’autre.

Tu vis de ta passion, tu es le plus heureux des hommes ?

C’est fabuleux. Mais tu sais, il y a plein d’autres métiers qui m’attirent. Berger par exemple, guide de montagne aussi. Quand j’avais 17 ans, je ne me destinais pas à être musicien. Je voulais être journaliste.

C’est marrant, moi je voulais être musicien chanteur.

On échange nos places ?

Pour le bien de la musique, je veux bien de te donner la mienne, mais garde la tienne.

DSC05654.JPG