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06 avril 2021

Didier Sustrac : interview pour l'album Marcher derrière

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(Photos : Aubane Despres) 

Didier Sustrac, depuis toujours, joue une guitare Brésilienne très acoustique sur des chansons à double sens (et moins futiles qu’elles n’y paraissent). C’est en 1993 que parait son premier album, Zanzibar. Le titre « Tout seul » devient un gros succès lors de l’été de cette même année. Sept  autres albums suivront avec un succès inégalé, mais toujours d’une créativité et d’une qualité irréprochables.

J’ai rencontré cet artiste à part (il était temps), pour la sortie de Marcher derrière (que mon ami Louis Ville a mixé). Interview à la Gare de Lyon, sur les marches du restaurant Le train bleu (pas de bar ouvert, alors, on fait comme on peut), le 14 mars 2021.

Son site officiel.

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter l'album Marcher derrière.

didier sustrac,marcher derrière,interview mandor,balandras editionsBiographie officielle :

Né à Grasse, Didier Sustrac s’empare de la guitare familiale dès sa huitième année. Dix ans plus tard, nourri des récits de sa grand-mère poétesse et peintre, il part explorer le Venezuela une paire d’années... Puis le Brésil, et le choc de la bossa nova « j’ai toujours l’impression d’en avoir été́ orphelin », il en sera le fils prodigue. Il s’immerge dans la mouvance de Joao Gilberto, Caetano Veloso et cisèle son écriture, pour laquelle le français s’impose. Il trouvera le succès qu’il cherchait quelques années plus tard avec un premier album nommé Zanzibar, qui lui vaut un joli succès en France et au Japon, occasions rêvées de repartir sur la route et d’invoquer les rencontres : des poèmes pour Madagascar, un duo avec Chico Buarque, ou Claude Nougaro, écrire pour les autres aussi...pour lui, sept albums, autant de regards sur le monde. Et l’envie profonde de chanter pour nous. 2021 marque l’année de son retour au premier plan avec un album magnifique, Marcher derrière, qui vient de paraître chez Balandras Editions/EPM/Universal.

Notes d’intentions pour l’album Marcher derrière:didier sustrac,marcher derrière,interview mandor,balandras editions

C’est un temps d’arrêt, celui du marcheur qui reprend son souffle, quand surpris, touché par la grâce du paysage, il s’arrête pour regarder. Il est seul, pourtant tout est vivant autour de lui. L’immense comme la minuscule. Le vent dans les arbres, l’oiseau dans son nid, là sous la pierre les fourmis. Il sent les parfums, il sent la vie. L’horizon est trop beau pour ne pas s’y perdre. Il médite déjà, observe ses humeurs ̀ à travers le ciel changeant, comme un miroir. Lui reviennent ses amours, son cœur si souvent mal nourri et la beauté́ de ses doutes. Du haut de son petit sentier, soudain, il y voit plus clair. La marche forcée de la modernité, le mirage de la ́beauté́ plastique, la gratuité pour bonheur, la peur du vide, la boulimie des hommes et ses tentations aux raccourcis. Maintenant il n’a plus mal au cœur. Il a retrouvé́ son souffle. Il s’est rempli de cette vallée, de ce ciel, de cet infini. La nature lui a souri. À son tour il lui sourit. Il n’est plus pressé, il se dit que les autres peuvent bien se dépêcher, lui, ce qu’il préfère, c’est marcher derrière... Il reprend son pas et s’en va sur son chemin, marcher derrière, vivant...

didier sustrac,marcher derrière,interview mandor,balandras editionsInterview :

Tu restes avec ce nouvel album dans les mêmes références musicales que depuis le début de ta carrière.

C’est mon expression naturelle. C’est comme ça que je compose à la guitare. Ma technique est bossa, samba, parfois je peux être inspiré par la musique créole ou parfois la musique africaine. L’inspiration que j’ai n’est pas décidée, elle est instinctive.

Du coup, ta patte est reconnaissable entre mille.

J’aimerais pouvoir, à la fin de ma vie, dire que j’ai construit une œuvre qui se tient. J’essaie de chercher une honnêteté de propos et une sincérité de travail.

Clip de "Marcher derrière" réalisé par Julien Walissimé Ehrhardt & Lucille Campagna.

Ta chanson « Marcher derrière » donne envie de prendre la vie avec légèreté.

Au Brésil, il y avait un maitre de la chanson subversive, c’est Chico Buarque. Il contestait le fascisme et la dictature militaire en faisant des chansons subversives que le peuple brésilien savait  comprendre. Seuls les militaires ne les pigeaient pas. Moi aussi, j’aime la chanson subversive. Dans les miennes, il y a souvent plusieurs couches, plusieurs sens à découvrir dans ce que je raconte. Il n’y a jamais qu’une réalité. Je préfère dire les choses de manière subtile que frontalement. Je retiendrai toujours cette phrase de Primo Levi dans Si c’est un homme : « L’homme  n’est pas noir, il n’est pas blanc, il est gris ». Cette mélasse inconsciente dans laquelle nous sommes actuellement fait que nous sommes tous bourreaux, tous victimes… la réalité n’est pas aussi franche que cela. J’aime bien dénoncer quelque chose sans affirmer détenir la vérité. Je détiens une vérité. Pour en revenir à  « Marcher derrière », c’est prendre la vie à la légère, mais pas avec une légèreté inconsciente, plutôt avec recul et une notion politique. Cette marche à tout prix de la technologie, ce souci d’aller toujours en avant, vite, cette marche avec le temps, est-ce vraiment sain pour l’homme ? Est-ce que ça rend heureux ? Dans beaucoup de mes chansons, je m’interroge aussi sur qui nous sommes dans cet univers.

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Princess Erika et Didier Sustrac (photo  Aubane Despres).

Il y a une chanson qui s’intitule « Démodé ». T’es tu senti démodé artistiquement à un moment ?

On est toujours in ou out, dedans ou à côté. Effectivement, j’ai été à la mode à un moment et j’ai très vite été démodé. Mais qu’est-ce que que la mode ? Etre démodé, ne serait-ce pas une manière un peu cynique ou peut-être décalée de parler du désamour.

Au final, l’important c’est de durer. En 2021, tu es toujours-là avec des albums de qualité qui font voyager.

Je suis encore là parce que je suis tenace. Je ne peux pas me passer d’écrire et de faire des chansons quelle que soit la conjoncture.

Clip officiel de "Langue de bois", réalisé par Sylvain Pierrel.

Dans ton album il y a un duo avec Princess Erika, « Langue de bois ».

On se connait depuis longtemps. Nous avons été à l’école du showbiz ensemble. On a sorti nos premiers albums en même temps. Nous avons fait beaucoup de promo en commun. Ce duo, c’est une sorte de retrouvaille. Princess Erika n’a pas changé de ligne artistique et de tempérament. Elle n’a toujours pas la langue dans sa poche, alors, pour une chanson comme « Langue de bois » qui dénonce la langue de bois générale, à la fois politique et à la fois de chacun, c’était logique. Comme elle chantait « trop de bla bla », je lui fais chanter bla bla bla encore une fois. C’est anecdotique, mais j’ai trouvé ça rigolo.

didier sustrac,marcher derrière,interview mandor,balandras editionsAutre duo, « Mouchoir » avec Marianne James.

Pareil, c’est une ancienne connaissance. Nous nous sommes retrouvés sur un festival à Avignon. A un moment, elle m’a lancé, un peu en blaguant : « Sur ton prochain album, je reviens chanter avec toi. Tu m’invites ? » Pour déconner, j’ai dit oui. Et finalement, quand j’avais fini l’album, nous en étions au  mixage, j’ai décidé d’appeler Marianne pour qu’elle vienne chanter avec moi « Mouchoir » ». Elle a emmené quelque chose de très fort dans cette chanson.

Dans ce monde un peu terrifiant, ton album fait du bien. On voyage et on oublie presque la réalité.

J’ai une nature douce. Je suis pour la paix et l’harmonie. Ce n’est pas pour rien que je vais chercher cette musique à laquelle je suis sensible. Derrière son côté relax, on peut, si on le souhaite, entendre aussi une colère.

Il y a de l’inconscient dans ce que tu écris ?

Oui, beaucoup. C’est ça la magie de l’écriture et, plus généralement, de l’art. On projette son conscient, mais il y a une partie de soi-même qui nous échappe. Parfois, quand je relis un de mes anciens textes, je vois autre chose que ce que j’ai voulu dire à l’époque.

Tu sors parallèlement un deuxième disque qui est un best of. Il était temps, non ?

Mes trois premiers albums sont sortis dans des majors. Quand le numérique est arrivé, dans les grandes maisons de disque il y a eu un grand balayage.  Ça a été un véritable massacre pour beaucoup d’artistes dont j’ai fait partie. On a été virés pratiquement du jour au lendemain. Après, j’ai continué ma route en enregistrant trois albums tout seul. Laurent Balandras a racheté mes trois premiers albums, moi j’en avais quatre. J’ai trouvé que ça avait du sens de sortir une compilation (note de mandor : son label lui avait proposé, avant de le virer, de sortir un best of, Didier Sustrac a refusé, jugeant que c’était trop tôt.)

Tu as écrit un roman, Je hais les DJ’s. C’est une autre sorte d’écriture par rapport à la chanson.didier sustrac,marcher derrière,interview mandor,balandras editions 

Le rythme est très différent. J’ai du mal à me prétendre écrivain. Je ne me sens pas comme tel. Je hais les DJ’s  a été une écriture jubilatoire. Je me suis vraiment amusé à le faire, mais c’est juste une sortie de route dans ma carrière.

A quoi ça sert de chanter ?

A adoucir le monde et les hommes. Je ne parle pas de mes chansons, mais il y en a certaines qui ont réveillé des consciences et des pays. Comme l’image de Pierre Rabhi avec le colibri, je fais ma part. (Petit rappel sur cette histoire que raconte Pierre Rabhi : un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : "Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! " Et le colibri lui répondit : "Je le sais, mais je fais ma part." »)

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Avec Didier Sustrac, après l'interview, le 14 mars 2021.

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