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11 août 2015

Clément Bénech : interview pour Lève-toi et charme

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(Photo : Léa Crispi pour Flammarion)

Je persiste à croire que Clément Bénech est en train de s’imposer comme l’un des meilleurs écrivains de sa génération. J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de lui dans sa première mandorisation, à l’occasion de la sortie de son premier roman, L’été Slovène (qui vient de sortir en poche). Voici la seconde pour son petit nouveau, Lève-toi et charme.

En cherchant ce qui a était dit sur lui et son nouveau livre, je suis tombé sur ce passage émanent du site Zone Critique : « Ce printemps, en publiant Lève-toi et charme, le jeune romancier continue de tracer « les contours d’une ombre humaine », la sienne propre, avec une retenue élégante et polie, une douceur infinie, une ironie déguisée, sans impatience, en contemplant l’action invisible des choses et des êtres sur lui, qui prend ses marques, en se recréant romanesquement sous les traits d’un jeune adulte qu’il ne prénomme toujours pas dans son second livre ».

Rien à ajouter. C’est tellement ce que je pense…

J’ai donné rendez-vous à Clément Bénech, une  fin d’après-midi caniculaire (le 1er juillet dernier) dans un bar parisien. Par rapport à notre première interview, je l’ai trouvé plus « pro », plus mûr, un peu plus sérieux… Peut-être a-t-il plus conscience de sa condition d’écrivain ? Je ne sais pas. Lui, peut-être n’aura pas vu son changement. Il n’en reste pas moins que ce moment/cette conversation était très agréable. (Et je ne suis pas prêt de le lâcher dans les années à venir).

tumblr_inline_nibspzriUe1r3t2kn.jpg4e de couverture :

Trop distrait par sa vie parisienne et sa petite amie Annabelle, un étudiant s'exile à Berlin pour finir sa thèse. Très vite, il se montre réceptif à tout ce qui peut différer le moment de s'adonner à la tâche. S'en remettant au hasard et au désir, notre jeune héros prend la vie comme elle vient, persuadé qu'il finit toujours par se passer quelque chose. Et, effectivement, grâce à son chat et à une laverie automatique, il va rencontrer Dora. "Pour se déplacer en ville, elle utilisait la marche. Pour tout le reste, Dora était invivable." Il cherchera à aller plus loin que ce déroutant constat, quitte à troubler sa relation avec Annabelle. Clément Bénech, avec ce deuxième livre, a écrit un singulier roman d'apprentissage, où les atermoiements amoureux et les déboires de la vie adulte ne sont pas des rites de passage mais plutôt des expériences parmi d'autres. Ce qui compte, c'est de rester curieux et de toujours se dire "Lève-toi et charme". Et le charme opère.

L’auteur :

Clément Bénech est cité par Télérama parmi les 10 écrivains à suivre sur Twitter.
À tout juste 24 ans, il collabore au journal Libération (lire son article « 
Booba, faim de reparties ») et publie un 2e roman chez Flammarion. Après  L’été Slovène, Lève-toi et charme fait déjà l’objet de nombreux articles enthousiastes dans la presse.

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(Photo : Olivier Steiner)

Clément-Bénech-vu-par-Olivier-Steiner-450x450.jpgInterview :

J’ai beaucoup aimé ton deuxième livre. J’avais peur d’être déçu.

Mes amis, eux, ont été plus mitigés sur celui-ci. Certains m’ont dit que ce livre était moins évident que le premier. L’été Slovène était pour eux plus cohérent.

Quand ils te disent cela, tu te mets à douter ?

Oui, forcément. Au moment où on me le dit, ça commence à ébrécher un truc. Cela dit, j’ai aussi des personnes autour de moi qui ont préféré Lève-toi et charme. De toute manière, quoique l’on dise de mes romans, je vais aller dans des directions de plus en plus singulières. Je suppose qu’il y aura de plus en plus de gens qui ne vont pas comprendre, voire ne pas aimer. Je pense qu’il faut que j’aille là où je le sens, sans me soucier des avis des uns et des autres. Par contre, je me dis que ceux qui aiment aimeront encore plus. C’est un peu ça mon pari.

Personnellement, je m’habitue à ta « patte ».

Je n’ai pas essayé de prendre le contre-pied de ce que j’avais fait auparavant. Je ne me sens pas très proche de ces auteurs qui veulent montrer qu’ils savent tout faire. Moi, je pense que je ne sais pas tout faire. Je suis ce que je me sens capable d’écrire… tout est très lié à ma personnalité.

As-tu l’impression d’avoir évolué stylistiquement entre tes deux romans ?

C’est un peu paradoxal. J’ai l’impression de réfléchir de manière plus profonde à ce que je fais et d’avoir une pensée de ce que j’écris, mais je ne suis pas sûr que cela serve mon style. Dans toute forme d’art, quelque part, la clairvoyance n’est pas toujours bénéfique. Il me semble que parfois, il vaut mieux laisser dans l’ombre certaines choses. Quand on commence à s’interroger sur certains mécanismes, ce n’est plus fluide, ni naturel. Je joue un peu de piano. Je sais que je joue d’autant mieux que je ne me pose pas la question de ce que je fais. Je ne veux pas que ce que je joue ou j’écris devienne mécanique.

Malgré ta belle écriture, ce que tu écris est simple, très abordable.hqdefault.jpg

Je ne cherche pas du tout à être incompris. Au contraire. S’il m’arrive de mettre un mot un peu plus compliqué que la moyenne, c’est juste par souci de précision. Je n’essaie jamais de faire écran entre le lecteur et moi. J’ai plutôt une préoccupation de transmission. C’est aussi pourquoi je réfléchis beaucoup à la forme. Il y a dans ce deuxième roman des photos, un « chat » Facebook, enfin des moyens de raconter qu’on ne voit pas d’habitude.

A quoi servent ces nouvelles formes ?

Elles ont pour but de correspondre exactement à ce que je veux exprimer. Toutes mes réflexions à propos de la littérature ont le lecteur pour centre… ou plutôt, pour point d’arrivée.

As-tu la volonté, même inconsciente, d’être original ?

Oui, c’est sûr. Là où il y a une distinction qui me semble importante, c’est que je tiens à être original  de manière naturel. Pas forcé. Il y a un critique d’art américain que j’aime bien, Clément Greenberg, qui dit : « une innovation organisée au lieu d’être sentie n’est pas une innovation véritable. »

Puisqu’on parle des photos qu’il y a dans ton livre, à un moment, après une de tes saillies bien senties, tu ajoutes (voir photo). Or, il n’y en a pas.

C’est une blague. C’est drôle que tu m’en parles parce qu’il y a eu un papier dans « Le Monde du Livre » sur le roman dans lequel Éric Chevillard a parlé de ce passage. Il explique que c’est bien dans l’humour du roman et que c’est cruel. Je ne te cache pas que ce procédé est une allusion à Desproges. Un simple clin d’œil.

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(Photo : Léa Crispi pour Flammarion)

Le lecteur que je suis sent que tu t’amuses en écrivant.

L’écriture est une grande source de joie pour moi. Je n’adhère pas du tout à ce mythe de l’écrivain torturé, bien que j’aie un rapport au monde qui n’est pas évident. L’humour est mon regard constant sur le monde, même si j’ai le sentiment et la lucidité de savoir que le réel est assez dur. Le moment de l’écriture est pour moi un moment d’apaisement. Chevillard parle d’un ressaisissement du réel, c’est exactement ce que je ressens. 

Il n’y pas que du rire dans ton roman.

Ce livre est une espèce d’électro-encéphalogramme. Il représente l’état de mon esprit à un moment ou à une période. Il ne peut pas y avoir que du rire dans ce que j’écris. Il y a des moments où j’essaie d’exprimer des idées plus profondes et complexes. Après, je tente de faire quelque chose d’homogène. Mélanger le tout pour faire sens et style au final.

Le pitch de ton livre se tient en une ligne : « un étudiant va à Berlin pour essayer de finir sa thèse de géographie. Il y rencontre une jeune femme. » C’est une histoire banale que tu finis par transcender.

Ce n’est pas faux. J’aime bien aborder la banalité du réel. Il n’y a rien d’extraordinaire dans mes histoires, mais il y a plusieurs raisons à cela. La première, la plus fondamentale, c’est que je ne crois pas que la littérature puisse parler aujourd’hui de choses monumentales. Il me semble que la littérature, par ses moyens qui sont très minimes, très économes, est plus capable d’aborder les choses minimes de la vie et ce qu’elle a de plus minutieuse. Il me semble que la littérature a un pouvoir moindre que celui du cinéma. Si tu lui proposes des desseins qui la dépassent, il ne va rien se passer au sein du livre. J’ai l’air d’en dire du mal, mais cette modestie de la littérature, on en a besoin et elle est absolument irremplaçable.

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En interview dans La Quinzaine Littéraire de ce mois d'août 2015.

Écrire la banalité incite le lecteur à penser que ce que tu écris est vrai finalement.

C’est tout à fait ça et je te remercie de le remarquer. J’aime profondément cette idée. Aujourd’hui, ça pourrait sembler à contre-pied parce que les auteurs adorent se désolidariser de leur texte en disant que tout est imaginé et que ce n’est que de la création fictive. Moi, j’ai tendance à dire « tout est vrai », alors qu’au fond, c’est de la fiction. J’ai juste envie qu’en lisant, on se dise que toutes ces aventures ont été vécues.

Berlin est un lieu que tu connais ?

Un peu oui. J’y suis allé faire un Erasmus en master. Je devais vaguement écrire un mémoire, mais j’ai fait autre chose.

Je n’ai pas compris si tu étais bienveillant avec cette ville.

C’est une bonne question. Le rapport à la ville m’intéresse pas mal. Que peut-on transmettre d’une ville dans un roman ? A un moment, le narrateur, à Berlin, dit qu’il n’a pas le sentiment d’être à Berlin. Ça m’est arrivé aussi. Je me méfie toujours des gens qui disent que dans tel pays, les gens sont comme ci ou comme ça. J’aime bien me frotter à ce qu’il y a de complexes dans le réel. La certitude fige trop les choses. Les clichés ont quelque chose d’assez plaisants.

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Berlin.

Bon, Berlin, tu as aimé ?moving_to_berlin.jpg

A Berlin, j’ai vécu des choses belles et des choses décevantes, mais j’aurais du mal à lui donner une identité qui lui soit propre. L’identité d’une ville correspond à ce qu’on lui apporte. En clair, Berlin, je ne me sens pas légitime pour donner un avis sur elle.

Dis donc, c’est moi où tes narrateurs sont attirés par des chieuses ?

Non, tu as raison. Dans mes deux livres, c’est le cas. Mes narrateurs sont un peu loosers avec les nanas. Ils se laissent embarquer. Ils sont prêts à tout pour avoir un peu d’intimité avec elles, mais ça ne fonctionne  jamais. Moi, personnellement, je n’aime pas les chieuses, je préfère que tout se passe bien, mais c’est un motif littéraire intéressant, parce que ça crée une altérité et un dialogue.

Tu m’as dit tout à l’heure en aparté que tu voulais te lancer dans l’édition jeunesse. Raconte-moi ça.

Depuis deux ans, je m’intéresse beaucoup à tout ce qui est lien entre textes et images. La littérature jeunesse est historiquement liée à l’image. J’ai été bercé dans mon enfance par Roald Dahl et quand j’étais ado, j’ai fait un peu de bande dessinée.

10599279_10152585022945622_547662795172982265_n.jpgTu es très actif sur les réseaux sociaux, mais il y a quelque chose que j’aime bien sur Facebook, ce sont les échanges entre François-Henri Désérable (voir photo à gauche), Arthur Dreyfus et toi.

Tous les trois, on utilise Facebook de manière humoristique et ludique. Ce sont des amitiés assez fertiles. Au début, Arthur m’a donné des conseils sur mes nouvelles de façons ferme et fructueuse. Ce que j’en ai tiré me semble aujourd’hui palpable, du moins mesurable.

Vous passez des soirées à parler littérature ?

Arthur est assez déconneur, donc pas tout le temps. Mais je parle beaucoup littérature avec François-Henri. On évoque des livres qu’on a lus et des auteurs qu’on aime. On admire tous les deux Éric Chevillard. C’est le seul auteur qu’on admire en commun. Lui est plus dans une veine héritière du grand roman français comme Dumas ou Hugo. Moi, je m’intéresse plus à une forme de modernité contemporaine.

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Pendant l'interview.

Récemment, tu es devenu pigiste à Libération.

Oui, mais je n’ai pas encore de périodicité de publication.

C’est quoi l’idée ? Un jeune écrivain exprime ses idées.

Jusqu’à présent, c’était un peu le cas. Avec le temps, je vais prendre une tournure plus journalistique.

sdscv-380x175.jpgIl y a un article qui a fait parler de toi. Celui sur le rappeur Booba.

On m’avait sollicité pour parler de son disque.

Et l’imitateur Laurent Gerra s’est foutu de toi en direct sur RTL à une heure de grande écoute.

Ça m’a un peu énervé parce que Gerra est un type que j’aimais bien. Bon, il n’aime pas le rap et ne me connait pas, donc j’ai réussi à relativiser. Il a pris la voix de Lucchini pour me citer. Ce qui m’a gêné,  ce sont ses insinuations sur Charlie Hebdo. Il a dit que j’en n’avais rien à foutre de la mort de Wolinski ou de Cabu. Ça m’as tué. Ça m’a fait mal parce que ce sont des types que j’adorais. J’ai toujours lu Le Canard Enchainé ou Charlie Hebdo bien avant les attentats. Quand j’entends dire Gerra « il en a rien à foutre le Bénech de la mort des dessinateurs », ça m’a gravement heurté.

Tu écris ton prochain roman en ce moment ?

Oui, je n’ai pas encore le titre, mais je vais te donner un scoop. Ça se passera à New York et c’est une histoire d’amour entre un roumain et une française. Cet été, je vais lire tout Cioran, afin de m’imprégner de l’esprit roumain.

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Après l'interview, le 1er juillet 2015.

23 août 2013

Clément Bénech : interview pour L'été slovène

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« Dans l’été slovène, Clément Bénech est un guide épatant, drôle et subtil, que l'on accompagne le sourire aux lèvres d'un bout à l'autre d'un périple semé d'embûches » explique Alexandre Fillon dans le magazine Lire. C’est tout à fait ça ! Ce livre m’a emballé. Comme m’a emballé l’auteur la première fois que je l’ai rencontré. C’était le 14 avril 2013, au Salon du Livre 2013 de Provins. J’anime ce salon chaque année depuis 4 ans et je passe de table en table pour interroger quelques minutes un maximum d’auteurs possible. Quand je suis arrivé à Clément Bénech, j’ai posé quelques questions simples sur son livre et il m’a répondu de manière si surréaliste qu’il m’a fait marrer. Je me suis dit : « Toi, mon gars, je vais lire ton livre et je te mandorise »… Voilà qui est fait. Donc.

clément bénech,l'été slovène,interview,mandorClément Bénech est venu à l’agence le 11 juillet 2013. Je me suis arrangé pour que l’entretien garde une tournure un peu « sérieuse », mais ça n’a pas toujours été évident. J’apprécie ce garçon. Il n’a que 22 ans et il m’impressionne beaucoup. Un auteur et un esprit à suivre. On n’a pas fini d’en entendre parler…

L’histoire :

Cet été-là, il part avec Eléna en Slovénie, pour changer d'air. Mais très vite, tout vient contrarier l'intimité du jeune couple : la traversée à la nage d'un lac glacé, une nuit passée dans un parc, un accident de voiture, une chatte en chaleur dans leur chambre d'hôtel, rien ne se passe comme ils l'espéraient. Dès lors, ce périple chaotique semble déteindre sur leur relation au point qu'ils finissent par ressembler, l'un pour l'autre, au pays qu'ils traversent : aussi familier que mystérieux, aussi énervant qu'attendrissant. Avec beaucoup d'humour et de subtilité, Clément Bénech nous offre les instantanés d'un amour qui décline et qui, malgré la bonne volonté des deux amants, court inexorablement vers sa fin.

clément bénech,l'été slovène,interview,mandorInterview :

Tu as eu une scolarité particulière…

En primaire, j’ai sauté une classe. Ma grand-mère m’a appris à lire très tôt, du coup, je lisais donc beaucoup. J’ai arrêté en 6e, presque complètement. Pendant tout mon collège et mon lycée, je ne m’intéressais qu’au Basket. J’achetais des magazines de basket. Je vivais basket constamment.

Tu faisais donc le minimum syndical en classe.

Voilà. Je lisais juste les livres obligatoires. Je suis très exclusif dans mon tempérament. Quand j’ai une passion, ça devient obsessionnel.

Aujourd’hui, c’est la littérature qui t’obsède.

Au point que je me dis que je fais l’impasse sur plein de choses. Le cinéma, par exemple. Je ne connais rien.

Comment es-tu passé du basket à la littérature, alors ?clément bénech,l'été slovène,interview,mandor

Un jour, ma mère m’a offert un livre sur le basket écrit par Harlan Coben. C’était un polar sur le monde de la NBA et ça m’a beaucoup intéressé. Ensuite, j’ai lu d’autres livres de lui. La transition s’est faite en douceur finalement. Après j’ai lu Le portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde. Ce roman a été mon entrée dans la grande littérature. Le côté fantastique de ce livre s’est senti par répliques dans ce que j’écrivais : venir insérer dans un endroit très réaliste une histoire complètement improbable. C’est étrange, ce n’est jamais de la science-fiction. C’est juste un détail. Ca ressemble un peu à un rêve où tout est normal, quand soudain, un truc bizarre…

C’est amusant que tu parles de détails chez Oscar Wilde, parce qu’en te lisant, j’ai remarqué très vite qu’il y en avait aussi beaucoup dans ta façon de raconter. Tu vas te focaliser sur quelque chose qui n’est pas essentiel, mais qui finit par passionner le lecteur.

Je crois que ça, c’est une similitude avec la psychanalyse. La psychanalyse est un univers qui m’intéresse beaucoup, plus dans son côté vision du monde que guérison. Dans ce que j’écris, ce qui me passionne, c’est comment un petit détail va être ressassé et analysé. Souvent un détail en psychanalyse, ça va cacher des choses gigantesques. C’est ce que j’aime bien dans les récits de Freud.

Tu as l’air de t’être régalé à écrire ce livre.

Oui et d’ailleurs, c’est une condition sine qua non de la littérature. Il faut qu’il y ait une jubilation. J’aime bien sentir cette jubilation chez les autres. Il se trouve que je la sens, plus particulièrement dans les récits autobiographiques ou autofictifs, mais il y a des écrivains comme Éric Chevillard qui arrivent à créer cette jubilation avec des choses qui sont à des années-lumière de lui en créant des mondes originaux.

Tu aimes les bons mots, les jeux de mots. Tu as un sens de la formule assez sidérant.

L’humour, c’est un état d’esprit et une vision du monde. J’ai été un peu élevé dans ce sérail. J’ai un père contrepétographe. Du coup, dans ma famille, on a une culture humoristique. Mon père ne va jamais dire un truc directement. Il va toujours le modifier. Il ne peut pas m’envoyer un mail, sans mettre un mot à la place d’un autre. D’un côté, c’est bien, mais du coup, j’ai du mal avec le solennel.

Ton couple est étrange. Le jeune homme et la jeune femme sont différents, mais au fond, ils sont pareils.

Ils ont un reste de complicité quand même. Nous suivons dans mon livre la fin d’un amour qui a duré assez longtemps. Ils n’arrêtent pas de se parler, ils sont incapables de se taire.

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Ils sont jeunes, beaux, sportifs, ils ont tout pour plaire. Ils sont un peu agaçants, en fait. Ce narrateur, est-ce qu’il te ressemble ?

Je pense qu’il est un peu plus tranchant que moi, un peu moins conciliant et peut-être un peu plus cavalier, un peu plus osé dans ce qu’il fait. Moi, je suis un peu retranché.

Que pensent tes parents de ton livre ?

Ils sont assez fiers, je crois. Ils sont inquiets, car j’ai une vie universitaire un peu chaotique. Comme j’ai écrit, c’est devenu ma priorité. Cette année, j’ai bossé pour avoir un concours de journalisme. Je vais étudier à Bordeaux l’année prochaine. Je suis retombé sur mes pattes, donc, mes parents étaient contents.

Tu souhaites devenir journaliste spécialisé en quoi ?

Je ne sais pas encore. Je verrai cela plus précisément quand je serai dans cette école.

Tu as eu 22 ans, fin avril. Tu sais que publier chez Flammarion à cet âge-là n’est pas très courant. Ce n’est pas un cas unique, mais…

Ni un Cahuzac.

Ah d’accord ! Je la note et j’en ferai un statut. Sérieusement, ça fait quoi à ton âge d’être publié dans une grande maison d’édition après avoir essuyé quelques refus ?

Ça a été dur d’imposer mes 3 premiers romans. Le troisième avait quand même attiré l’œil de Flammarion. Ça a donc été plus rapide pour publier le quatrième.

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Pourquoi as-tu choisi comme lieu de vacances la Slovénie, qui est un pays qui ne fait pas forcément rêver à la base.

C’est un peu mon goût du paradoxe. J’aime bien ce côté un peu bizarre. On se dit tous : « Qu’est-ce que c’est que ce pays ? » J’y suis allé deux fois en vacances. Une fois en été avec deux amis, une fois en hiver avec une fille.

Si elle l’a lu, elle a dû se sentir visée.

Elle l’a lu. Mais, avec elle, le voyage s’était plutôt bien passé. J’y retourne en septembre parce qu’il y a l’euro de basket 2013.

Je n’ai pas été emballé par le pitch de ton livre. Un couple qui part en Slovénie et qui s’emmerde, je schématise, mais bon… il y a plus romanesque. Et pourtant, je me suis régalé.

C’est très difficile pour moi d’expliquer mon livre aux gens. Je suis obligé d’utiliser la forme « il y a ». Il y a un chat, il y a un lac… c’est ma manière d’écrire. J’ai des visions comme ça, des choses que je veux absolument mettre. Même si c’est très éloigné, je vais les tirer pour essayer de les faire rentrer. C’est ce qui relève de mon travail dans l’écriture. Essayer d’emmener des choses qui normalement n’auraient pas pu rentrer. Après, dans la marmite, je vais essayer de faire un truc  qui finira par ressembler à quelque chose.

J’ai appris des choses essentielles, comme «comment calmer une chatte en chaleur ».

C’est une histoire que l’on m’a racontée. C’est amusant parce que la chatte en question s’appelait vraiment Swann… et il se trouve que ce sont les 100 ans de la sortie de « Du côté de chez Swann » cette année et que j’adore Proust. Je n’avais pas calculé.

Je te sens dans la même veine que Pierre Desproges.

En terminal et en première année de fac, j’ai commencé à vouloir écrire en lisant Modiano et en découvrant les sketchs de Desproges. Les deux en même temps. J’ai tout lu et vu de Desproges. Je suis très attiré par son côté pince-sans-rire et son côté vaguement absurde. La minute nécessaire de monsieur Cyclopède est un truc essentiel. En ce moment j’écris un petit feuilleton que j’aimerais proposer à France Culture qui est un peu dans l’esprit cyclopédien.

56 minutes de La minute nécessaire de monsieur Cyclopède.

Il semblerait qu’il se passe quelque chose autour de toi… tu t’en rends compte ?

C’est difficile de se rendre compte. J’ai une bonne presse, mais j’ai du mal à me mettre dans la disponibilité d’esprit de me dire « il y a d’autres gens qui me lisent ».

Quand le livre est sorti (en mars dernier), tu t’es senti un peu dépossédé ?

Tu te dis : « Est-ce qu’il ne faut pas le rattraper », « est-ce que j’ai bien fait de sortir ce livre ? », « est-ce qu’il ne fallait pas attendre le prochain ? »… toutes ces sortes de questions.

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Ma première rencontre avec Clément Bénech (le 14 avril au Salon du Livre de Provins 2013).

Je sais que tu as commencé un nouveau livre.

Il se passe à Berlin et c’est un portrait de femme. J’ai déjà le titre : Lève-toi et charme.

Flammarion est au courant ?

Vaguement (rire).

Quand tu écris, tu es dans le doute ?

Pour L’été slovène, pas trop, parce qu’il m’habitait vraiment. Je me disais que même si les lecteurs trouvaient cela mauvais, ce n’était pas grave. J’avais besoin de le faire. Je ne m’étais pas vraiment posé la question de savoir si c’était bon ou pas. Le roman que je viens d’attaquer suscite plus cette question.

Comment peut-on plus douter sur un livre que sur un autre ?

C’est une question de proximité avec soi-même. Quand on a quelque chose qui nous est très cher, on se pose moins la question. Et quand on se met à construire un peu plus une intrigue, des personnages, un univers, on se demande plus comment il va être reçu.

Et quand on s’est fait remarquer avec un premier roman, il y a une pression supplémentaire pour le suivant.

Oui, il y a le mythe du deuxième roman. On verra bien. Je n’ai pas une tradition de barrer ce que j’ai fait. Je garde beaucoup.

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Le premier jet est souvent le meilleur ?

Voilà. C’est en partie lié avec la psychanalyse. Le côté instinctif est primordial quand j’écris. Si ce n’est pas vrai dans les phrases, c’est au moins vrai dans les sujets et dans les idées. Je vais rarement abandonner une idée. Je vais la remanier éventuellement. Un truc qui pour moi va provoquer une espèce de vision, une image rétinienne, je ne veux pas le mettre au rebut.

Je suis fasciné par les écrivains qui arrivent à être objectifs sur leur propre travail. Tu y parviens toi ?

C’est un peu paradoxal, mais je crois qu’on n’écrit jamais mieux qu’en faisant taire le lecteur en soi. Il ne faut pas se demander comment ça va être reçu. Moi, je suis incapable de me lire. J’ai un réflexe de recul quand on me montre un texte à moi.

As-tu un premier lecteur ?

J’ai de très bons amis qui me lisent. Je crois qu’il faut être capable de faire la part des choses. C’est aussi ça être auteur. C’est parvenir à choisir, à trancher, même quand on te fait des remarques. Pour ce roman, j’avais un lecteur privilégié qui était Jean-Baptiste Gendarme. Au début, j’ai publié dans sa revue, Décapage (voir la très ancienne mandorisation de Jean-Baptiste Gendarme).

Tu écris tous les jours ?

J’attends d’être un peu habité. Je me force très rarement. Ma méthode est simple : j’attends de savoir tout ce qu’il y aura dans mon roman avant de le commencer. J’écris souvent la nuit. Je trouve beaucoup d’idées pendant que je m’endors et au moment du réveil. Il y a toutes les idées qui valsent un peu. Ce que j’aime en littérature c’est faire se rencontrer des choses qui ne sont pas amenées à se rencontrer. Par exemple un chat et un coton-tige. Du coup, ça créé une espèce de foudre.

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