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10 septembre 2018

Bertrand Louis : interview pour son disque Baudelaire

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(Photo : Thibault Derien)

bertrand louis, baudelaire, epmAprès la poésie hyper contemporaine et sans concession de Philippe Muray auquel Bertrand Louis a consacré un disque en 2013 (Sans moi, primé par l’Académie Charles Cros et mandorisé là), le compositeur interprète (dont vous pouvez lire le parcours sur le site de La Manufacture Chanson) s’attaque dans son 4e album à Baudelaire, ce qui n’est pas un mince exploit.

Le 4 août dernier, il a accepté une rencontre autour de ce poète maudit, méconnu dans la France de Napoléon III et la Belgique de Léopold Ier.

Rappel : Charles Baudelaire n’a publié que deux volumes de son vivant, Les Fleurs du mal et Les Paradis artificiels. Il n’en est pas moins la figure centrale du grand tournant littéraire de la décennie 1850-1860, admiré d’emblée par Rimbaud, Verlaine et Mallarmé. Son pari sur l’absolu et la toute-puissance de la poésie, « magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui-même », fait de Baudelaire un précurseur du symbolisme des années 1870, du surréalisme de 1920 et de toute la poésie du xxe siècle.

Le disque par Baptiste Vignol :

D’une dizaine de chefs-d’œuvre extraits du recueil Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, paru en 1857, Bertrand Louis en a fait des chansons. Il fait des souffrances de Baudelaire une projection actuelle, d’un bleu azur métallisé. Bertrand Louis, dont la voix n’a jamais paru aussi profonde et généreuse, confronte avec éclat la légèreté d’une harpe aux grognements basiques du rock. Surgit alors de ce cocktail étonnant l'univers post-punk de Joy Division, de Bauhaus, des premiers Cure et de Nick Cave. Dans cet assaut plein de fièvre, « Élévation », sur les mots duquel Bertrand surfe avec une grâce désinvolte, a tout du single radiophonique, hypnotique, obsédant. « À une passante » et « La Beauté » sont stupéfiantes. « Le chat » est sensuel et dangereux. Et « L’invitation au voyage », ce classique absolu, jouit ici d’une robe si légère qu’elle parvient à mettre en relief ses formes rondes et parfaites ! Avec cet album de rentrée, Bertrand Louis accomplit un véritable coup de maître qui l’inscrit tout de go parmi les grands interprètes du poète, mais dans une forme totalement originale et renouvelée !

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(Photo : Thibault Derien)

bertrand louis,baudelaire,epmInterview :

Pourquoi tous les poèmes de Baudelaire de ce disque sont uniquement tirés des Fleurs du Mal ?

C’est le seul recueil qui est en vers. Je n’avais pas envie de me lancer dans les textes en prose. Pour moi, le but c’était de faire des chansons, j’estimais plus judicieux de mettre en musique les poèmes en vers.

Placer de la musique sur du Baudelaire, c’est simple ?

Léo Ferré disait qu’on ne pouvait pas mettre n’importe quelle petite musique sur des vers de cette qualité. Je te répondrai donc que ce n’est pas si évident que cela quand on cherche une communion avec le texte, la voix, la musique... Comme j’avais fait avec Muray, j’ai beaucoup lu les textes de Baudelaire, mais aussi les textes sur lui par des gens qui l’avaient connu. Je cherchais des détails sur comment il était dans la vie, quel genre de voix il avait. Je me suis immergé dans son univers et je me suis fait complètement happer. A ce moment-là, l’inspiration arrive de manière plus juste et plus profonde.

C’est étonnant parce qu’il y a plein de poèmes qui paraissent réguliers et qui ne le sont pas.

Oui, c’est le cas de « À une passante » par exemple. Tout le monde tombe dans le panneau, car les phrases ne correspondent pas forcément à la structure. Là par exemple, il y a une première phrase qui dure un vers (La rue assourdissante autour de moi hurlait.), puis la suivante, beaucoup plus morcelée d'ailleurs, qui dure 4 vers et qui donc empiète sur le deuxième quatrain. Je dis que tout le monde tombe dans le panneau car la plupart des mises en musique de ce poème sont faites avec des couplets de 4 vers et ça ne fonctionne pas.

Audio : "Élévation".

Tu m’as dit que tu avais « enquêté » sur la façon dont il parlait. As-tu tenté de te rapprocher aubertrand louis,baudelaire,epm maximum de cette façon ?

Dire « je vais incarner Baudelaire comme il était à l’époque », ce serait complètement prétentieux. Mais le fait d’avoir eu des indications, ça m’a quand même aidé et inspiré. Par exemple, j’ai appris qu’il aimait lire ses poèmes les plus trashs de façon très douce à ses amis médusés. J’ai baissé un peu les tonalités de ma voix pour qu’elle soit plus soufflée et un peu plus grave.

C’était conscient ?

Non, je cherchais quelque chose qui représentait le plus possible Baudelaire, mais ce n’était pas calculé, c'était une sorte d'intuition.

Tu as employé le mot « incarner ». Il faut rentrer dans le personnage pour l’interpréter ?

Oui j’aime bien chercher une certaine incarnation et j’ai pris la part de moi qui se rapprochait le plus de lui. Je voulais simplement être juste par rapport à ce qu’il était. Baudelaire, c’est la beauté extirpée du mal, d’ailleurs, il le dit lui-même puisque son recueil s’appelle Les Fleurs du Mal.

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(Photo : Thibault Derien)

Tu te reconnaissais beaucoup dans Philippe Muray, te reconnais-tu autant dans Charles Baudelaire ?

Ils sont différents, mais le lien c’est « le moderne anti moderne ». Ce n’est pas très connu, mais Baudelaire était contre la modernité et le progrès, même s'il était ancré dans la modernité. Il y a là une ambiguïté qui existait aussi chez Muray.

Y a-t-il d’autres points communs entre les deux ?

Ils étaient des personnages solitaires, un peu contre tout et contre tous. Par contre chez Muray, il y a de l’humour, pas chez Baudelaire, enfin pas dans les Fleurs du Mal en tout cas.

Tu as découvert Baudelaire comment ?

Comme tout le monde, à l’école. Je ne l’ai plus jamais quitté. Je lisais toujours Les Fleurs du mal en février, quand l’ambiance est bien glauque et qu’on est bien déprimés. Ça me faisait du bien. Je soignais le mal par le mal. Un jour, je me suis dit qu’il fallait que je plonge dans son univers, j’ai donc replongé dans mon adolescence, dans mes souvenirs. Mais ça ne m’a pas donné les mêmes sensations qu’avec Muray. Chez ce dernier il y avait quelque chose de très actuel. Ce dont il parlait existe encore aujourd’hui. C’est vraiment notre monde contemporain.

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Tu as découvert Baudelaire en classe. Moi aussi, mais à l’époque, j’étais loin d’en comprendre toutes les subtilités. Ne faut-il pas l’expérience de la vie pour apprécier à sa juste valeur l’œuvre de Baudelaire ?

Comme tous les grands génies, il a touché tout le monde à tout âge, mais pas de la même façon. Quand j’étais ado, il faisait partie de mes références même si je ne comprenais pas la moitié de son propos. Je le voyais d’une certaine façon, aujourd’hui, avec mon vécu, je comprends plus ses vers et ses proses en profondeur. Et j’espère que je vais faire découvrir aux gens des choses sur lui qu’ils ne connaissent pas.

Qu’aimes-tu précisément chez Baudelaire, en fait ?

Quand on me pose cette question, je vois arriver une grosse masse devant moi. Qu’est-ce que je peux dire ? La forme de ses écrits est d’une beauté inégalée. J’apprécie aussi le fait que son inspiration vienne de choses « malsaines » et qu’il les transcende pour en faire de la beauté. Pour moi, c’est une leçon de vie. Personne n’est un saint, alors arriver à transcender ses mauvais côtés, c’est la meilleure façon d’aller vers la vertu.

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Charles Baudelaire.

Comment as-tu choisi les textes présents dans ton disque ?

Au début, je voulais prendre des textes moins connus pour éviter les gros clichés baudelairiens. J’en ai glissé quand même deux ou trois qui m’ont immédiatement inspiré musicalement. A un moment, je ne suis plus parvenu à m’arrêter. J’avais une vingtaine de poèmes mis en musique. J’ai commencé à les enregistrer pour finalement n’en retenir plus que dix.

Les musiques te venaient naturellement ?

Généralement oui. C’est ce que Brassens appelait « les 5% d’inspiration ». Après, il faut bosser. J’ai fait un travail musical « intellectuel » pour avoir un maximum de cohérence, par exemple en utilisant toujours les mêmes instruments (harpe, guitare électrique, basse batterie, alto et violoncelle), le même mode musical, des cellules mélodiques qui reviennent sur plusieurs titres, etc....

Il y a des gens qui aiment bien ce que tu fais, qui connaissent tes anciens disques. Certains, comme moi, se demandent quand tu vas rechanter tes propres textes…

Tu as raison de me parler de ça. J’enchaîne deux disques d’auteurs mis en musique et il y en aura peut-être un troisième. Ce serait Verlaine et principalement ses poèmes d’amour… pas forcément les plus connus.

Mais pourquoi ? Plein de gens aiment ton écriture.

J’ai envie de réécrire des textes, mais pour l’instant, ça ne vient pas. Je ne vais pas me rendre malade avec ça, mais après Muray et Baudelaire, la moindre phrase que j’écris, je la trouve nulle. Je recommence peu à peu à écrire des textes plus technoïdes avec des slogans publicitaires comme j’en ai glissé ici et là dans mes précédents albums personnels. J’aimerais bien faire un disque dont ce soit la trame principale. Les slogans publicitaires, ce serait prendre le contre-pied de la poésie.

Ça te manque de ne plus écrire ?

Non, parce que je m’imprègne tellement des textes des auteurs que je chante que ça remplit ma vie. Je m’approprie des textes qui sont tellement beaux que, pour le moment, ça suffit à mon bonheur. Je ne suis qu'un passeur de plat comme dit Fabrice Luchini, et je trouve cela pas mal.

Il y a une pièce de théâtre qui se monte autour de tes disques sur Muray et Baudelaire.

C’est l’acteur-metteur en scène David Ayala qui propose de faire une trilogie autour de mes deux disques et sur celui d’un poète palestinien. C’est un projet difficile à monter, mais pour l’instant, il est toujours sur les rails. Je chanterai mes chansons, mais je vais aussi un peu jouer la comédie. Le public du théâtre me parait plus ouvert que celui de la chanson. Globalement, les propos de Muray choquent moins au théâtre qu’en concert.

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(Photo : Thibault Derien)

bertrand louis,baudelaire,epmSur la pochette du disque, on voit Baudelaire, discrètement derrière toi. Ça veut dire quelque chose ?

Cette pochette représente exactement comment je me positionnais au niveau de l’interprétation et de la mise en musique. C’est moi qui passe ses textes et ses personnages et lui, il est là et il surveille.

Est-ce qu’il y a eu des moments difficiles lors de la création de ce disque ?

J’ai failli tout arrêter plusieurs fois. Baudelaire avait un côté vampire, il en parle beaucoup d’ailleurs dans certains textes. Il avait aussi un côté pervers. De quoi déstabiliser ou devenir un peu fou quand on est imprégné pendant des mois dans son univers. Le guitariste qui joue avec moi, Jérôme Castel, me demandait qui était Baudelaire pour moi. J’ai répondu du tac au tac: « mon frère ». Dans l’introduction des Fleurs du mal, dans le poème « Au lecteur », il écrit : « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ». Il s’adresse au lecteur comme à un frère, il voulait chercher au cœur de celui qui lisait, c’est peut-être pour cela que j’ai répondu cela.

Muray, Baudelaire avaient le dégoût de l’humanité. Et toi ?

Ça dépend des jours. Chanter ces poètes-là te permet aussi d’expulser ton dégoût. Mais mon album « Le centre commercial » exprimait cela aussi.  

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Après l'interview, le 4 août 2018.

19 octobre 2013

Bertrand Louis : Interview pour la sortie de SANS MOI

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C'est simple, l'album de Bertrand Louis, SANS MOI (qui sort ce lundi) est, pour moi, le disque le plus jubilatoire et exaltant de cette année. Mettre en musique douze poèmes ténébreux de Philippe Muray (1945-2006), extraits du recueil Minimum respect publié en 2003 était un projet ambitieux et casse-gueule. Mais au final c’est un exercice d'appropriation exécuté magistralement.

Bertrand Louis est venu me rendre visite à l’agence le 5 juillet dernier.

bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorBiographie (signée Philippe Barbot) :

Il y a des rencontres qui ne doivent rien au hasard. Question d'atomes crochus, avec ou sans croches. Ainsi, la réunion aux sonnets de Bertrand Louis, artiste non conformiste et chantre des travers de l'époque, et de Philippe Muray, philosophe du désespoir ironique et chroniqueur de l'absurdité moderne, pouvait sembler inexorable.

C'est chose faite, à travers SANS MOI, un album mis en musique par le premier sur des textes du second. Des poèmes corrosifs et tendres, sombres et flamboyants, sortes d'odes au désastre contemporain, extraits d'un recueil intitulé Minimum Respect, publié en 2003, peu avant la disparition de son auteur. bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandor

Lorsque Bertrand Louis a eu le coup de foudre pour l'œuvre de Philippe Muray, découverte via une interview de Michel Houellebecq, il avait déjà composé la plupart des musiques. Puzzle idéal, les textes se sont imbriqués d'eux-mêmes dans l'électro rock tissé de guitares rageuses, de synthés sauteurs et d'un piano agile qui scandent tout l'album.

À l'image de l'opus précédent, Le Centre Commercial, romances noires contant le pétage de plombs d'une victime de la société de consommation, SANS MOI évoque tout à la fois la détestation du monde et l'amour d'une femme.

Avec des Moog qui mugissent, des cordes qui malaxent l'oreille et des tas de gros mots qui grommellent. Avec la participation de Lisa Portelli (mandorisées plein de fois) pour deux chansons.

"On n'est pas à l'abri d'un succès", chantait Bertrand Louis dans son précédent album. D'une réussite non plus. La preuve.

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bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorInterview :

Tu as découvert Philippe Muray en entendant Michel Houellebecq l’évoquer dans une interview, c’est ça ?

Comme j’avais mis en musique un poème de Houellebecq sur l’album précédent, un jour quelqu’un m’appelle en me disant que Houellebecq parle de moi dans une interview. Je suis allé l’écouter sur un site. Et effectivement, il parlait aussi de Muray. Ça m’a mis la puce à l’oreille, du coup, je suis allé voir ce qu’il écrivait. Je crois même que j’ai acheté directement Le minimum respect. Ça a été le coup de foudre immédiat.

Tu avais déjà entendu parler de Philippe Muray ?

Pas du tout. Ça me paraît fou aujourd’hui.

Qu’est-ce qui t’a plu chez lui ?

C’est difficile de répondre à cette question. J’écoute beaucoup les autres personnes parler de Muray, des intellectuels notamment, et ils ont toujours du mal à parler de lui. Ils le disent tous, c’est très difficile de le définir. Il y a deux choses, Minimum respect, que j’ai mis en musique, ce sont des réflexions anti poétiques rimées. Et puis il y a tout le reste, les essais notamment. Ce qui m’a plu, c’est le ton et les sujets évoqués. J’avais l’impression que je l’attendais. Depuis plusieurs années, il y avait des choses que je ressentais par rapport à la société, mais que je n’arrivais pas à exprimer. Je me suis rendu compte que lui les exprimait.

Tu as tout lu de lui ?

Oui et ça m’a pris quelques années, mais sans enchaîner, parce que c’est quand même lourd à digérer.

En écoutant ton précédent album, Le centre commercial, je me dis qu’il n’y a pas un bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorgouffre entre ce que raconte Muray et le sujet de tes chansons depuis longtemps.

D’une certaine façon, c’est vrai, j’avais déjà esquissé des thèmes similaires. Il y a en commun une détestation de la société, mais c’est dans un but créatif. Quand je suis allé voir la veuve de Philippe Muray pour lui demander l’autorisation de mettre en musique ses textes, je lui ai fait écouter notamment la chanson « 20 heures ». (Voir là.)

J’ai lu dans ton auto-interview que la musique existait déjà. C’est étonnant de savoir que tu as pu plaquer des textes de Muray sur une musique déjà composée.

Il y a eu comme une évidence et une magie. Je dis ça d’une façon très humble, mais je te le répète, c’est comme si je l’attendais.

Clip de Lâche-moi tout.

Tu écris toujours dans un deuxième temps, je crois.

Oui, surtout depuis l’album Centre commercial. J’ai besoin de trouver un thème qui m’accroche. Un peu comme un écrivain qui cherche un thème à son roman. Il me faut du temps pour le trouver. Et c’est vrai que je me sens plus musicien qu’auteur proprement dit. Des musiques, j’en ai beaucoup. J’en fais tout le temps quasiment. Pour ce projet-là, il m’a fallu prendre mon temps pour choisir les musiques qui pouvaient coller parfaitement aux textes. Et ça a collé. Sans devenir mystique ou quoi, Philippe Muray et moi, c’est une belle rencontre. Il y avait quelque chose de naturel et d’évident entre nous.

Les textes que tu interprètes sont parfois un peu modifiés, raccourcis.

J’avais demandé l’autorisation à sa veuve. J’ai respecté l’ordre chronologique des textes, mais certains font 10 pages, donc j’ai dû raccourcir parce que je voulais que ça reste aussi des chansons. J’ai évité que ça devienne un projet trop intellectuel.

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Se lancer dans un projet comme celui-ci est une sacrée gageure. Est-ce que ça t’a fait un peu peur au départ ?

Si je prends un peu de recul sur la genèse de ce disque,  je me souviens qu’au départ, j’ai foncé tête baissée inconsciemment parce que j’ai senti le truc. J’ai envoyé un message sur le site de Philippe Muray, j’ai pu être en contact avec sa veuve immédiatement alors que j’avais à peine commencé les maquettes… j’ai besoin de me bousculer comme ça. Après, quand j’ai commencé à me retrouver devant la phase de la construction de l’album, il y a eu des moments de doute très forts. Il fallait en même temps que j’assimile l’œuvre de Muray et ma relation avec lui.

Tu as vu au théâtre les lectures de Luchini des textes de Muray.

Oui, j’ai adoré. Surtout la première fois. Lui, il faisait ressortir le côté comique de Muray que je n’avais pas forcément décelé à ce point quand j’ai lu cet auteur. Avec Luchini, j’étais plié de rire du début à la fin. Moi, dans l’album, j’ai voulu montrer plus son côté teigneux, passionné, exalté du propos.

L'existence de Dieu.

Muray raconte le monde, la société, d’un côté, disons… pas très positif et surtout grinçant. En écoutant tes disques depuis longtemps, je t’ai toujours senti comme ça.

Je pense que j’ai toujours été comme ça, mais que je l’ignorais ou que je n’osais pas l’assumer totalement. J’ai toujours eu du mal avec les autres, avec le monde, du coup, ça me fait avoir un recul. Encore une fois, Muray m’a fait comprendre qu’on pouvait faire de son état désillusionné et lucide quelque chose de créatif.

Tu le faisais déjà avant. Je voulais aussi parler de la réputation que tu as. Celle d’un type qui n’aime pas trop parler, pas trop faire d’interview, pas trop justifier son œuvre.

C’est très bizarre la réputation qu’on peut avoir. J’aime bien faire des interviews parce que, justement, ça permet de prendre du recul sur soi même et sur son travail. C’est aussi une manière de me détendre après le travail accompli. La réputation qu’on a est due à des choses qu’on ne contrôle pas.

As-tu peur de la réaction des puristes de Philippe Muray ?

J’ai essayé de ne pas trop y penser. J’avais conscience que de mettre en chansons ses textes allait me placer dans une frontière un peu délicate. D’un côté, le public « chanson » qui ne connait pas Muray et de l’autre, les gens qui adulent l’auteur et qui ne connaissent pas mes chansons. Je ne m’en suis pas préoccupé parce que les adorateurs de Muray ont tendance à se le garder pour eux. Il ne faut surtout pas qu’il devienne populaire. Il était très individualiste, donc je peux comprendre… j’ai juste essayé d’aller dans son sens par rapport à ce que je suis aussi et dans la continuité de mes disques. Que je m’attaque à Muray est cohérent, mais je ne veux pas le « vulgariser » pour que plus de monde l’apprécie. Il a suffisamment miné son propos pour ne pas être récupéré de toute façon.

C'est la rentrée (teaser réalisé par Thibaut Derien).

Guy Debord s’est bien fait récupérer !

Et bien je n’espère pas qu’il en soit de même pour Muray. Ce n’est surtout pas mon but, en tout cas.

bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorPhilippe Muray n’a jamais été populaire.

Non, mais aujourd’hui, il devient une référence intellectuelle. Il a un côté Cassandre. Celui qui dit la vérité, mais qui est condamné parce que personne ne le croit. Dans les entretiens qu’il a eus avec Élisabeth Lévy dans Festivus Festivus, elle  lui reproche d’aller beaucoup trop loin. 10 ans après, elle reconnait qu’il avait raison. Tout ce qu’il annonçait se passe. 

Il était incompris parce que  trop en avance sur son temps ?

Il y a de ça, mais surtout, la société n’aime pas qu’on la critique.

Aurais-tu aimé rencontrer Philippe Muray ?

Dèjà, je pense que j’aurais eu peur. Ça m’aurait intéressé si la rencontre avait eu lieu naturellement. Mais sinon, je ne crois pas. On est toujours déçu de rencontrer quelqu’un qu’on admire.

Pas toujours, je t’assure. Comment toi tu vis ta condition de musicien/auteur/chanteur ? Tu me sembles avoir une personnalité à ne pas te sentir bien dans ce monde.

Non, je n’y suis pas très bien. Mais, ça va beaucoup mieux depuis que je porte ce projet. Je me suis toujours senti à côté de la plaque. Je sentais que ça ne collait pas, que je n’étais pas à ma place. Je ne suis pas très communicant, donc j’ai du mal à rentrer dans le petit jeu du show-biz, comme bon nombre de chanteurs d’aujourd’hui.

Futur éternel de substitution (teaser réalisé par Thibaut Derien).

Et réaliser pour les autres, ça t’apporte quoi ?

Ça m’apporte beaucoup. C’est une façon aussi pour moi de murir et de trouver ma place. J’ai déjà une place, mais il faut se battre pour la garder.

Professionnellement, le métier reconnait ton talent.

Enfin, à chaque fois que je veux faire un disque, j’ai du mal à trouver un label,  j’ai du mal à trouver un tourneur, c’est un peu « casse-couille ». C’est toujours très difficile entre deux albums.

Qu’est-ce qui fait que tu continues quand même à faire ce métier ?

La musique est dans mes gènes. Je ne m’imagine pas faire autre chose. J’ai carrément l’impression d’avoir de plus en plus envie, si tu veux savoir.

C’est rassurant, parce que si à la base, tu as des doutes sur ton propre travail et que tu n’es pas motivé, c’est mal barré.

Tu sais, je connais plein de gens qui ont arrêté parce que ça ne marchait pas et qu’ils avaient envie d’essayer de faire autre chose. Ils ont fait un choix que je ne pourrais pas prendre moi. À un moment, on est sur un chemin et on ne peut pas reculer.

Tu travailles pour qui en ce moment ?

Je réalise le deuxième album de Je Rigole (mandorisé deux fois ici). C’est très intéressant parce que c’est moi qui fais les arrangements.

Parlons littérature à présent. Qui sont tes auteurs de prédilection ?

J’hésite entre Dostoïevski et Flaubert. Ce sont les deux pans de ma personnalité. Le côté très construit et bourgeois de Flaubert et le côté lâché et fou de Dostoïevski. J’aime aussi beaucoup Balzac. Tiens, d’ailleurs Muray aussi était fan de Balzac.

Ce que j'aime (teaser réalisé par Thibaut Derien).

Ton disque m’a incité à relire Muray.

Je conseille de lire au moins Minimum respect. C’est un livre à part.

Dis donc, réécrire des chansons personnelles après être passé par Muray, ça va être un peu duraille, non ?

Il est clair qu’au niveau texte, je suis KO. Après, quand on cherche, on trouve. Je pense que je veux avoir une bonne période de réflexion avant de passer à autre chose.

C’est aussi ça l’intérêt de ce métier. Mettre la barre plus haute encore de projet en projet, de disque en disque…

Oui, mais j’ai besoin de ça. J’ai un côté fainéant, j’ai donc besoin de me donner des challenges. Après Muray, il va falloir assurer. J’ai déjà des idées, mais c’est trop tôt pour en parler.

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Après l'interview, avec Bertrand Louis, le 5 juillet 2013.