Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01 octobre 2019

Batlik : interview pour L'art de la défaite

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

© Pierrick Guidou

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor« Il a mis 3 ans à arriver et dure 40 minutes. Il se découpe en 10 et se déguste par les oreilles. » C’est ainsi que Batlik présente son nouveau disque, L’art de la défaite, sur sa page Facebook. Sobre présentation comparativement à la profondeur et à la beauté de ce disque qui pourrait/devrait devenir un standard de la chanson française. Comme l’indique le site de FIP, « accompagné par sa guitare, une batterie, une basse, des cuivres et des chœurs, il livre 10 titres poétiques et farouches inspirés par les écrits du philosophe, poète, écrivain roumain, nihiliste et cynique, Emil Cioran, avec qui il partage une certaine idée de l'indépendance artistique. » Aphorismes déroutants de vérité, poésie caustique et humour noir… Que c’est bon d’entendre des textes de ce calibre-là !

Voici donc la troisième mandorisation de l’artiste (la première ici en 2015 pour son album Mauvais sentiments et la deuxième là en 2016 pour son album XI Lieux). Elle a été réalisée le 19 septembre dernier en terrasse d’un bar de la capitale.

Son site officiel.

Pour écouter l'album, L'art de la défaite.

Argumentaire de presse (officiel) :batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

La carrière de Batlik s'écrit en 3 actes : une fausse route, une erreur de lecture et un malentendu.

La fausse route, c’est celle du morceau de pastèque qui, un soir d'octobre 2003, vient obstruer les voies respiratoires de son grand père alors qu'ils sont tous les deux en voyage en Algérie. Batlik s’empare des derniers mots du défunt, « La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur », et se reconvertit en musicien.

L’erreur de lecture a lieu quelques mois plus tard, lorsque Batlik demande la transcription du mot pastèque en arabe. Il ne lit pas Batikh comme il aurait fallu mais Batlik, et s’en fait un nom pour la scène.

Le malentendu, quant à lui, se dissipe en 2016 lorsqu’il tombe nez à nez avec les derniers   mots de son aïeul, dans un livre d'Emil Cioran. C’est en prenant conscience que la phrase qu’il poursuit depuis 13 ans est celle d’un philosophe du siècle dernier, qu’il écrit, compose et produit L’Art de la défaite.

À prendre le risque de donner un tel nom à un album, on peut y laisser des plumes.

Ce disque a été celui de toutes les catastrophes, de tous les ratés, une succession systématique de coups du sort. Tous ces ratés, sans exception, ont fini par se transformer en magistrales embellies, avec l’art musical pour outil. Batlik nous confirme que, quelle que soit la raison pour laquelle on s'entête à faire quelque chose, plus on le fait, mieux on le fait.

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorLe disque :

L'art de la défaite est le 12ème album de Batlik. On y retrouve les signes distinctifs de toujours : textes, mélodies et riffs hypnotiques, groove et voix nonchalamment appliquée. Il convoque basse, batterie, chœur et cuivres pour soutenir les 10 titres de cet opus, tous inspirés du philosophe, poète et écrivain Emil Cioran.

Le morceau « L’Art de la défaite » résonne comme la vision en miroir d’une des nombreuses citations de Cioran : « Rater sa vie, c’est accéder à la poésie, sans le support du talent ».

Le rapport du compositeur, auteur et producteur indépendant avec le milieu musical n’est pas sans évoquer celui de l’écrivain, philosophe et poète avec le milieu de la littérature.

L’indépendance artistique et structurelle du chanteur n’a jamais rien eu à voir avec une quelconque quête de liberté, mais depuis toujours avec une volonté de retranchement.

Batlik nous livre un hommage lumineux, à l’orchestration riche et savoureuse. Magistralement mixées par Jean Lamoot, ces 10 chansons sont autant d’échappées, de perspectives et de tentatives de sublimer les mornes contingences du temps en ondes poétiques.

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

© Pierrick Guidou

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorInterview :

C’est ton 12e album. Nicolas Jules m’a confié récemment qu’au dixième disque, peut-être qu’il estimera que sa « carrière » ressemblera à quelque chose. Tu en penses quoi ?

Ce qui est vrai dans sa déclaration, c’est que plus il y a de chansons, plus il y a de disques, plus il y a de tableaux, plus il y a de livres, quelque chose apparait et plus ce quelque chose est détaillé.

Tu travailles beaucoup pour construire ton œuvre ?

Le rapport que j’ai au travail n’est pas un rapport artistique. C’est un rapport d’assiduité et de contraintes. Il s’agit de s’y mettre. J’ai une vision très floue du travail d’un artiste. Non, en fait, je n’en ai pas vraiment. Au fond, je pense qu’il vaut mieux ne pas avoir de vision. Ne pas cesser de se mettre à l’ouvrage sans trop savoir à quoi correspond ce travail… j’ai l’impression que ça peut davantage faire parler de soi.

Tu as été soutenu par le programme 365 de l'Adami (dispositif d'accompagnement global d’un an batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandordédié à un artiste identifié sur la scène musicale), c’est ce qui t’a permis de prendre ton temps pour concevoir et enregistrer ce disque ?

Dans mon label, à brûle pourpoint, j’étais obligé de sortir un disque par an pour salarier mon personnel et pour faire en sorte que le label s’élargisse. On a l’impression que l’indépendance est une forme de liberté, mais pour moi, c’était devenu l’inverse. Avec l’argent de l’Adami, j’ai eu du renfort et un sacré filet de sécurité… et je n’ai plus été dans l’urgence.

Avant de savoir que tu allais recevoir cet argent, tu m'as confié que tu souhaitais sortir un album à peu de frais.

Oui, c’est ça. J’ai remercié gentiment tous les gens qui travaillaient avec moi au niveau artistique et dans le label (note de Mandor : sauf Benjamin Vairon qui est resté à la batterie). Au lieu d’avoir du personnel, j’ai fait appel à des structures extérieures pour gérer notamment l’administratif. J’avais dans l’idée de ne pas sortir cet album sur Internet, j’hésitais même à le distribuer. Je voulais juste qu’il existe en vinyle.

Mais la donne a changé avec l’Adami.

De tout petit, cet album finalement a été fait avec des moyens plus importants que d’habitude.

Clip de "Seulement".  

C’est dur de se séparer de ses collaborateurs ?

C’était dur de travailler avec eux avant. J’étais à la fois l’ami, le collègue et le patron. Relationnellement parlant, ça a toujours été d’une complexité que je ne suis jamais parvenu à résoudre. C’est comme dans un couple, on se connait tellement que chacun peut faire du mal à l’autre.

Changer son équipe, c’est repartir à zéro ?

Oui, mais pas seulement. J’ai travaillé avec des personnes que je ne connaissais pas et qui ne me connaissaient pas. J’ai retrouvé le désir du début de la part des nouveaux musiciens et de moi-même.

Le fait que l’album soit plus lumineux que les précédents provient aussi de cette notion de désir et de plaisir retrouvés.

Oui, certainement. Il y a une joie et un enthousiasme dans ce disque que je n’avais jamais connu avant.

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorJean Lamoot a réalisé ce disque. Quel est son apport précis ?

Je n’avais jamais travaillé avec un ingénieur du son « haut de gamme » par crainte de service minimum de sa part parce que je ne suis pas très connu. Avec Jean Lamoot, j’ai été de surprise en surprise parce qu’il a participé à cet enthousiasme général de travailler ensemble. J’ai senti tout de suite que ce que je faisais artistiquement lui plaisait. Il me proposait des mixages avant que je n’ai le temps de lui demander. Il n’a cessé d’inventer de nouvelles choses. J’ai été bluffé par la qualité de son travail et de son rendement impressionnant.

Est-ce qu’il t’a permis de lâcher prise réellement ?

Non, parce que mon angoisse est trop importante, mais elle a été mise à l’amende. Il a tellement été bon que mon angoisse allait se recoucher dans le panier… comme un chien qui a fait une bêtise.

J’ai lu dans la bio que ce disque a été celui de toutes les catastrophes. Lesquelles par exemple ?

D’abord, me séparer des gens n’a pas été de tout repos. Ensuite, je m’étais fait une espèce de mythologie par rapport à la raison pour laquelle je faisais de la musique qui avait un rapport avec une phrase qui avait été prononcé par mon grand-père peu avant qu’il ne meurt : « La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur ». J’expliquais ainsi que je savais pourquoi je faisais de la musique. Sauf que quelques temps avant de commencer l’écriture de ce disque-là, je tombe nez à nez sur cette phrase dans un livre de Cioran. J’ai vécu cette découverte comme une catastrophe parce que ce que je pensais être quelque chose de personnel ne l’était pas. Ce sur quoi je m’étais construit un imaginaire pendant des années n’avait plus aucune valeur. C’est ce que je raconte dans la chanson « Avalanches ». Je me suis senti nu. Non, plus que nu, squelettique.

Clip de "Avalanches". 

C’était donc une catastrophe symbolique.

Cette phrase que je considérais faire partie de ma famille et de mon histoire n’était en fait qu’une phrase d’un inconnu. J'ai vécu cela comme une vraie dépersonnalisation. Moi qui pensais avoir construit quelque chose de valide, de sûr, avec des fondations saines… tout s’est écroulé en une phrase. Je me suis dit que, puisqu’il en était ainsi, j’allais faire un disque comme on fait une promenade sur les champs, un jour de pluie.

C’est amusant que tu parles de promenades. Il y a une chanson qui s’appelle ainsi. Je crois savoir que c’est un intérêt que tu partages avec Cioran… l’amour de la promenade.

Dans « Promenades ». On partage ce plaisir de se perdre, ce plaisir de découvrir vers quoi mène la promenade.

Peux-tu me donner l’exemple d’une catastrophe non symbolique liée à ce disque ?

J’ai enregistré cet album dans le studio que j’utilise depuis 15 ans. De nouveaux voisins sont arrivés et le jour où j’ai pris la décision de commencer l’enregistrement, les marteaux-piqueurs ont retenti. Ils refaisaient tout l’appartement. J’ai donc enregistré ce disque de nuit en tremblant de peur que les marteaux retentissent de nouveau. Il y a mille prises qui ont été fichus.

Je crois savoir aussi que tu avais mis pas mal d’argent sur un premier clip.

Oui, et ça a été une catastrophe. Le réalisateur et la boite de prod m’ont fait un clip sur « Avalanches » d’une tristesse insondable. Quand on l’a vu la première fois, au prix où il nous avait coûté, nous étions dégoutés.

Du coup, vous ne l’avez jamais publié ?

Non. Quelques jours après, je croise à un voisin, Florian Jeandel, qui me demande si je vais bien. Devant un verre, je lui explique la situation. Il me répond qu’il est lui-même réalisateur. De fil en aiguille, il a refait le clip et c’est devenu un ami.

Session acoustique de "Les éléphants blancs". Trompette : Nicolas Bruche. Saxophone : Blandine Puechavy

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorJe trouve quelques similitudes entre Cioran et toi.

Au-delà de son œuvre, je me suis plongé dans les ouvrages qui ont été écrits sur lui. Des biographies et des livres d’entretiens. Je me suis senti très vite très proche de cet homme autant par ses aphorismes que par son placement vis-à-vis de la philosophie et des autres philosophes. Je me suis trouvé mille points communs avec lui. J’ai fini par me sentir plus proche de Cioran que de mon grand-père, des gens de ma famille et des proches autour de moi.

Il avait du mal à supporter ses congénères. C’est un point commun avec toi ?

Oui. Je crois que tout le monde a du mal avec ses congénères. Ce qui est fort chez Cioran, c’est qu’il le formule d’une telle façon que tu ne peux pas lui en vouloir. Quand on explique qu’on a du mal à avoir de l’intérêt pour l’autre, c’est perçu comme quelque chose de violent et critiquable. Cioran arrive à expliquer cet état d’une manière complètement neutre… presque belle et très intelligente.

Qu’est-ce qui t’as influencé chez Cioran pour cet album ?

Les thèmes. Chaque chanson évoque une thématique abordée par Cioran. Dans « Brasse coulée », c’est un rapport à la philosophie. Comment vivre avec philosophie la vie qui va être compliqué à vivre ?

Il y a des chansons d’amour, comme « Garde fou ».

Cioran met toujours en balance l’extrême et l’extrême inverse. « Garde fou » présente à la fois l’horreur et l’extase d’un couple.

« Madeleine » rebondit sur l’amour qu’avait Cioran pour la nostalgie

Il disait qu’il avait quitté son village d’enfance très tôt et qu’il se souvenait très nettement de ce moment qui avait interrompu sa vie. En gros le passage de l’enfance à l’âge adulte. C’est une chanson sur l’élan et l’enthousiasme de la jeunesse qui viennent se briser brutalement à un moment.

« Réplique » est un texte sur la conversation.

Cette chanson raconte l’inutilité et la vacuité d’une conversation. Cioran n’aimait pas converser avec ses amis. Il pensait que dès que quelqu’un allait donner son avis, ou exprimer une idée, il allait se tromper. Je me suis approprié cette idée parce qu’à chaque fois que j’ai une discussion, j’en retiens un sentiment de culpabilité par rapport à ce que j’ai affirmé. Mon erreur me rend coupable.

Clip de "L'art de la défaite".

La chanson « L’art de la défaite » a un rapport direct avec une phrase de Cioran.

« Rater sa vie, c’est accéder à la poésie sans le support du talent ». Ce morceau est l’histoire de cet aphorisme. C’est un texte sur la défaite, sur un demi-tour, sur un rendez-vous qui n’a pas eu lieu. C’est une construction de la défaite.

« Outrage » est le seul morceau qui n’a rien à voir avec Cioran.

Ce qui fait de ce titre là une défaite par rapport à la thématique principal de l’album. Je crois qu’il n’y a pas un seul de mes albums qui échappe à ce thème : la vengeance. Je n’arrive pas à ne pas en parler. Là, c’est la vengeance du règne animal sur le règne humain, de l’instinct sur la pensée…

Tu as écrit ce disque facilement ?

Oui, contrairement à d’habitude. Je voulais profiter de cette facilité d’écriture toute neuve que je découvrais sans m’inscrire dans un discours qui était censé m’appartenir. C’est agréable d’écrire sur un thème imposé. Je ne me suis jamais aussi peu appliqué à écrire. Sur mes 11 disques précédents, je me suis pris la tête de manière infernale. J’avoue que l’écriture de ce nouveau disque m’a dépassé.

Au départ, l’idéologie de Cioran faisait froid dans le dos, non?

Ses tout premiers écrits roumains étaient des écrits en faveur du fascisme. Il s’en est mordu les doigts toute sa vie. J’ai même lu une thèse sur lui qui expliquait que toute l’œuvre de Cioran venait de cette honte d’avoir écrit ses livres-là. Toute sa vie, il a tenté de se racheter.

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

Après l'interview, le 19 septembre 2019. 

© Marie Britsch (photo sélectionnée et "filtrée" par Batlik)

Ce qu'en dit le journal Libération sous la jolie plume de Patrice Demailly:

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

Et ce mois-ci, qui est le premier du classement francophone du réseau Quota (composé de 19 radios dans toute la France)?

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

02 décembre 2016

Batlik : interview pour XI Lieux

batlik,11 lieux,interview,mandor

(Photo : Toine)

batlik,11 lieux,interview,mandorBatlik est un artiste sans compromis, authentique au timbre unique, sensible et puissant. 12 ans maintenant qu'il martèle sa guitare et écrit ses textes avec la même énergie, restant fidèle à son art et son indépendance ainsi qu'au public. Après avoir exploré les mauvais sentiments (voir précédente mandorisation de l’artiste) et après avoir pris la casquette de producteur pour Sages Comme des Sauvages, Batlik revient avec un album charmant et profond, XI Lieux.

Le 4 octobre, ce brillant et ténébreux artiste est venu à l’agence m’en parler.

Photo en concert ci-dessus : David Desreumaux/Hexagone.

Celles en studio (qui ornent avec majesté cette chronique): Toine.

Celle à l'agence (tout en bas): Marie Britsch.

Argumentaire (officiel) du disque :

Batlik est devenu musicien à presque 30 ans, sans jamais y avoir songé avant. Est-ce pour rattraper ce batlik,11 lieux,interview,mandorretard qu'il a depuis une décennie enregistré un album par an? 

Suivre son parcours musical revient à feuilleter un album photo. Les thèmes, l'écriture et l'orchestration ont muri avec l'artiste, lentement, pas à pas, mais avec une rare persévérance. La chanson, d'abord réaliste ou militante, soutenue par une voix et un jeu de guitare scandés et percussifs a progressivement cédé la place à une musicalité plus dense, une interprétation plus ample autour de thèmes et d'une écriture toujours plus chargés de poésie. 

Il s'agit de faire de la musique comme on respire, toujours, tout le temps, mais en s'en rendant compte, sans oublier que cela nous fait vivre.

Ce 11ème album, XI LIEUX est l'occasion de revenir à une orchestration épurée guitare/voix, et pour la première fois Batlik s'accompagne de subtiles touches de sample, qui apportent modernité et fraicheur à cet album concept. Batlik a pris en charge l'écriture, la composition, la réalisation, l'enregistrement et le mixage, conférant à ces 11 titres une définition toute particulière.

batlik,11 lieux,interview,mandor

(Photo : Toine)

batlik,11 lieux,interview,mandorInterview :

XI Lieux, c’est pour signifier que c’est le 11e disque ?

11 lieux, 11 albums. Et dans chaque morceau, on retrouve un lieu. Parfois, il est vrai que pour voir le rapport avec un lieu, il faut chercher un peu parce que ce ne sont pas que des lieux géographiques. Par contre, chaque titre est un lieu.

J’adore ton écriture et nous sommes nombreux dans ce cas.

Je la maîtrise pourtant de moins en moins. Je pense que la place que je prends par rapport à l’écriture a changé. Pendant longtemps, j’utilisais l’écriture et j’avais l’impression de la maîtriser pour faire passer un discours. Mes premiers textes étaient d’ailleurs de l’ordre d’un discours, un discours d’homme politique ou un discours de marketing.  Et de plus en plus, comme l’écriture est devenue quelque chose d’important au fil des années, je me rends compte que c’est une idée bien prétentieuse que de s’imaginer qu’on va pouvoir maîtriser les mots. En fait, ce sont eux qui te maîtrisent. Aujourd’hui, j’ai un rapport à l’écriture qui est beaucoup plus humble, voire même soumis. La pire des choses que tu puisses faire avec l’écriture, c’est justement de la maîtriser.

Désormais, ton écriture te surprend toi-même ?

C’est absolument ça.  En écrivant un texte, j’ai l’impression de voir un semblant de sens, mais c’est comme si ce n’était pas moi qui l’avait trouvé. C’est l’écriture qui me l’apporte. Maintenant, j’ai beaucoup de mal à écouter des artistes, à lire des auteurs qui utilisent l’écriture pour arriver à discourir avec.  Je trouve ça trop réducteur. Et,  je le répète, je l’ai fait pendant des années. L’espèce d’ouverture que me procure le fait de ne plus utiliser l’écriture, mais de se laisser utiliser par elle, est insondable. Ça ouvre de très nombreuses perspectives nouvelles.

Quand on n’a plus le contrôle, du coup, c’est plus facile d’écrire ?batlik,11 lieux,interview,mandor

La peur par rapport à l’écriture reste la même. Justement parce que tu sais qu’elle te maîtrise et que du coup, tu ne sais pas non plus ce que cela va engendrer. Mais je pense que je suis plus à l’aise dans la place du contrôlé que celle du contrôlant, du soumis que celle du maître. J’ai désormais une certaine candeur.

Que s’est-il passé pour qu’il y ait eu chez toi cette réflexion sur l’écriture ?

C’est grâce à ma femme qui est psy. Elle ne savait pas que j’étais musicien quand nous nous sommes rencontrés et quand elle l’a su, ça ne l’a pas intéressé plus que ça. Un jour, je lui ai demandé de me dire ce qu’elle pensait de mon travail. Elle m’a dit qu’elle n’appréciait guère l’écriture que j’avais.

Ça t’a vexé un peu ?

Bien sûr. Enfin, ça m’a touché. En même temps, je sentais qu’elle mettait le doigt sur quelque chose que je n’avais pas formulé, mais que je savais déjà. Je me suis rendu compte que, pendant très longtemps, je prenais de haut le métier que je faisais. Mon épouse, qui justement utilise le langage, m’a dit qu’on n’utilisait pas le langage. On croit qu’on peut l’utiliser, mais c’est une erreur. Désormais, j’apprécie les artistes qui ne sont pas maîtres de leur art et qui ne s’en servent pas. On doit être au service de son art, mais on ne doit pas l’utiliser. Aujourd’hui, je suis plus heureux parce que les choses se sont inversées, comme dans un miroir. Je suis devenu le reflet du musicien que j’étais avant.

Clip de "Ailleurs", tiré de l'album XI Lieux.

batlik,11 lieux,interview,mandorCe positionnement par rapport à l’écriture te positionne-t-il différemment par rapport à la musique ?

Certainement. J’avais envie de faire une tournée seul et c’est la tournée qui m’a dicté comment faire ce nouveau disque. J’avais envie de faire des chansons en guitare-voix. Finalement, je n’ai pas été si courageux. J’ai ajouté d’autres instruments.

Mais avec parcimonie.

Il n’y a pas la section rythmique, par exemple. J’ai passé beaucoup de temps sur ce disque-là. Je l’ai écrit, enregistré et mixé tout seul. Il n’y a plus de contrainte et qui dit « plus de contrainte » dit « la plus grande de toutes les contraintes ». Il n’y a pas de choix plus terrible que d’avoir tous les choix. C’était un peu comme d’apprendre une autre langue. Au début, je ne comprenais foutrement rien et au bout de 4 mois, j’ai commencé à m’en sortir.

Tu te sentais seul ?

Oui. C’était éprouvant. J’étais de très mauvaise humeur. J’avais vraiment des crises d’angoisse et de panique. A l’arrivée ça donne un disque qui est étrangement mixé, mais il fallait que je fasse comme ça pour envisager les prochains disques. Ça m’a donné une vision sur ce qu’était le travail de mixeur. Pour les prochains albums, j’aurai vraiment acquis ce petit plus de savoir qui me permettra d’emmerder davantage le type qui mixera le disque.

Clip de "Dans le maintenant", tiré de l'album XI Lieux.

Tu as la réputation d’être quelqu’un d’un peu dur quand tu enregistres, t’es-tu radouci ?

Malheureusement pas. Je continue  m’embrouiller systématiquement avec les gens avec lesquels je travaille. Il y a un moment où je perds le contrôle et où je casse la relation. Les seules personnes avec lesquelles ça dure depuis très longtemps, ce sont des personnes qui n’ont pas accès au langage, ceux qui ne parlent pas. Quand je ne connais pas les gens, je suis quelqu’un de très cordial, mais dès qu’il y a un niveau d’intimité qui s’installe, je n’arrive pas à le gérer. Je n’arrive pas à gérer le rapprochement.

Ta femme ne t’explique pas pourquoi ? C’est pourtant son métier…

C’est son métier, mais je ne suis pas son patient. Cela dit, elle mène ce combat-là aussi. Je me rends compte que tous les gens que je côtoie sont confrontés à ça. A un moment, j’ai considéré que la musique pouvait être de l’ordre de la thérapie, mais non. Ça ne fonctionne pas non plus. Il faut que je trouve autre chose. L’Autre m’énerve, car j’ai la sensation qu’il m’envahit.

"Saint-Nazaire" en acoustique avec Sages comme des sauvages (morceau original sur l'album XI Lieux).

Puisque c’est ta femme qui est à l’origine de ton changement d’écriture. Que pense-t-elle du Batlik nouveau ?

Elle aime beaucoup plus ce que je fais aujourd’hui. Comme dans la vie de tous les jours je suis quand même un enfoiré, il faut que je me rattrape sur ce que je fais pour séduire ma femme. Je me rends compte qu’elle m’inspire énormément. Récemment, je regardais les séminaires qu’elle avait faits ses dernières années et les textes que j’avais écrits. Je suis obligé de constater qu’il y a une espèce de calque. Je lui dis souvent qu’un jour, il faudrait faire des choses ensemble. Il faudrait que ses paroles à elle et mes chansons à moi se croisent. J’espère que ça se fera un jour.

Ton épouse est ta muse ?

J’espère bien. C’est la base. Les gens qui écrivent, écrivent tout le temps pour quelqu’un. L’écriture est forcément un rapport à l’autre. Au début, j’ai écouté Duras dire qu’on écrivait par vengeance, à l’époque ça m’avait beaucoup parlé. Je découvre depuis quelques années, que tu peux aussi écrire par séduction. On écrit pour avoir un pouvoir sur l’Autre. Mais l’autre, ça devient moi. Ça ne veut pas dire que ça devient vraiment moi, ça veut dire que j’ai de plus en plus de facilité à faire de moi un autre. Et ça, je crois que ça plait à ma femme (sourire).

"Paradis" en version acoustique (morceau original sur l'album XI Lieux).

Regrettes-tu que certaines anciennes chansons existent ?

Je regrette toutes mes chansons d’avant l’album de 2012, Le poids du superflu. Je crois que j’ai commencé à écrire depuis ce disque-là. Ceux d’avant, je n’écrivais, je discourais. Et comme je te l’ai dit tout à l’heure, discourir n’est pas écrire.

Te moques-tu de ce que l’on pense de toi et de ton œuvre ?

Je ne m’en moque pas. Ça n’a rien à voir avec moi, c’est tout. Il y a des chansons que les gens adorent et que je déteste et vice versa. Il n’y a pas de jugement de valeur à avoir. C’est comme c’est.

Tu as écrit une chanson sur les attentats du 13 novembre en France, « Barbarie ». Tu t’es demandé s’il fallait traiter ce sujet étant donné que beaucoup d’artistes l’ont fait aussi ?

C’est la chanson la plus difficile que j’ai eu à écrire parce qu’effectivement, le discours existait. Alors comment faire quand on veut s’extraire du discours mais que l’idée est déjà là ? J’ai écrit la chanson maintes fois et quand je la relisais, je me voyais parler. A un moment, enfin, le mot barbarie est sorti. Je me suis mis à tourner autour de ce mot-là.

batlik,11 lieux,interview,mandor

A l'issue de l'interview, le 4 octobre 2016.

batlik,11 lieux,interview,mandor

03 février 2015

Batlik : interview pour Mauvais sentiments

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor

On m’avait tout dit sur Batlik. D’abord qu’il avait un talent fou et qu’il était un artiste majeur, si ce n’est un des plus importants, de la scène française d’aujourd’hui. Bon, ça, je le savais depuis un moment. Mais, il m’a été rapporté plusieurs fois qu’il avait une forte personnalité, qu’il avait ses têtes, qu’il faisait ce qu’il voulait dans n’importe quelle circonstance et que les interviews l’emmerdaient carrément (d’ailleurs, dans une chanson de son nouvel album, il brocarde un peu les « journaleux »).

Mais ne jamais avoir interviewé Batlik quand on se prétend « spécialiste de la chanson française » est au minimum une faute professionnelle. Connaissant son attachée de presse (merci Marie Britsch), j’ai obtenu un rendez-vous avec lui.

Batlik est donc venu à l’agence le 4 décembre dernier pour évoquer son 9e album, Mauvais sentiments. Il y délaisse le quartet au profit du trio, toujours entouré par James Sindatry à la contrebasse et Benjamin Vairon à la batterie. Avec ce disque, l’inépuisable Batlik continue d’emprunter un chemin singulier, bien loin des autoroutes de l’industrie du disque.

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor

batlik,mauvais sentiments,interview,mandorArgumentaire officiel :

Voilà maintenant 10 ans que Batlik sévit sur scène et sur disque en tant qu'auteur, compositeur, interprète et producteur indépendant aux manettes de son label A Brûle Pourpoint.

Le style a évolué, quittant progressivement l'univers de la chanson pour se rapprocher de celui du rock, avec toujours en fil conducteur des textes poétiques finement ciselés, un flow en français et un jeu de guitare reconnaissable entre mille. Après avoir écumé les cafés concerts, il réussit au fil des années à imposer sa personnalité musicale sur la scène française et à conquérir un public fidèle et toujours plus nombreux.

Batlik se fait rapidement repérer, des Francofolies de La Rochelle en passant par les découvertes du printemps de Bourges jusqu' à celles du festival Alors Chante de Montauban, même Warner, Wagram et Sony lui propose des signatures. Mais Batlik fait le choix de l'indépendance. Originaire de Seine Saint Denis, il y construit les locaux de sa maison de production et son studio d'enregistrement, marche après marche, à l'image de son développement.

Avec à son actif plus de 800 dates et bientôt 10 albums, Batlik fêtera ses 10 ans de carrière en enregistrant son 2ème album live sur la scène de l'EMB de Sannois les 6 et 7 février 2015. Il sera entouré de Benjamin Vairon à la batterie, Oliver Smith à la contrebasse, Nicolas Bruche et Blandine Puechavy aux cuivres, Mélanie Pain aux chœurs.

Actuellement en tournée avec son dernier album, Mauvais sentiments, sélection FIP et sacré coup de cœur par l’académie Charles Cros, prend à contre-pied les idées reçues et les mots en prêt-à-porter. Bon sens et bons sentiments sont les grands perdants de cet opus, cédant la place à la tranchante singularité d'un artiste en décalage, bien loin des autoroutes de l'industrie musicale.

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor

batlik,mauvais sentiments,interview,mandorInterview :

Est-ce parce que tu viens de Saint-Denis que tu as cet état d’esprit, cette indépendance, cette volonté de ne faire aucune concession?

Il s’avère que je n’ai pas grandi en Seine-Saint-Denis. J’y suis né, je suis parti et je suis revenu bien des années après. Ta question est presque d’ordre psychanalytique. Je ne sais pas si ma façon d’être à un rapport avec le milieu dans lequel j’ai grandi. A l’inverse, je suis bien obligé de constater qu’il y a beaucoup de gens du milieu hip-hop qui viennent de Seine-Saint-Denis et qui sont signés dans des grosses structures industrielles. Comme quoi, tu vois, mon état d’esprit ne vient pas forcément de la ville dans laquelle je vis.

Il vient plus de ton éducation, alors ?

Je ne me suis jamais posé la question, alors j’aurais tendance à expliquer mon goût de l’indépendance de manière plus terre à terre. C’est ma propre expérience avec cette industrie. Au début, j’ai fait comme tout le monde. J’ai envoyé mes premiers albums à des directeurs artistiques de grosses maisons. Ils ont refusé de me produire, de fait, j’ai continué à en faire, mais sans eux. Quand ils sont revenus vers mois deux ou trois ans après, c’était trop tard. J’avais pris mes habitudes et je ne voulais pas changer ma façon de travailler. Leurs propositions ne m’intéressaient plus.  

Avant de faire de la musique, tu travaillais dans des secteurs d’activités où tu avais des batlik,mauvais sentiments,interview,mandorpatrons…

J’ai aussi aimé la musique parce que cela me permettait de ne plus avoir de personnes au-dessus de moi. J’ai eu des patrons casse-couilles, des petits-chefs, dans des proportions relativement similaires à d’autres casse-couilles rencontrés dans ma vie de tous les jours. Je n’ai rien contre la hiérarchie, sauf quand elle est conne.

Pour moi, être indépendant, c’est avancer moins vite, avoir un supplément de pénibilité et des soucis administratifs à régler… Toi, j’ai l’impression que tu vis bien d’avoir ta propre structure.

Je le vis mieux depuis qu’il y a une personne qui travaille pour le label et qui m’aide à faire ça. Elle s’occupe de tout ce qui est rébarbatif et contraignant. Quand cette personne n’était pas là, effectivement, je vivais mal le fait de perdre du temps et de l’énergie à m’occuper de choses extra-musicales.

Ça tuait la création ?

Non, parce qu’avoir trop de facilités pour écrire des chansons ne m’aide pas. Je n’ai jamais autant écrit que quand je travaillais à mi-temps ou quand les moments consacrés à l’écriture étaient rares. Je vois des gens qui sont signés et qui n’ont pas ces problèmes-là… mais ils en ont d’autres. Je ne comprends pas pourquoi tu dis qu’il te semble que je vis bien d’avoir ma propre structure. Au contraire, si je montre une image de coolitude, c’est un leurre parce que je suis quelqu’un de très angoissé. Ta question est intéressante, parce que la plupart du temps, les gens conjuguent indépendance avec liberté. C’est une vaste connerie. Quand on est indépendant, nous sommes soumis à beaucoup plus de contraintes que les autres.

Cela dit, tu as une liberté que beaucoup pourrait t’envier : une liberté artistique.

Je rencontre beaucoup d’artistes qui sont signés et sursignés. Je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un à qui on aurait dit « cette chanson-là ne va pas du tout ». Parce que les artistes sont les premiers à se censurer, moi y compris. Le mythe comme quoi plus on est dans une structure importante, plus la création serait muselée, je n’y crois pas.

Clip de "Généalogie" tiré de l'album Mauvais sentiments.
Réalisation: Christophe Demigné

De l’extérieur, on a l’impression que tu fais ton métier de manière confortable.

Je suis toujours à flux tendu. Il faut toujours alimenter la machine. Ma structure est tellement petite et tellement fragile qu'il faut que je sorte au moins un disque par an pour être viable. Ce n’est pas possible de me reposer quatre ans.

Si on te donnait les moyens de ne rien faire pendant trois ou quatre ans, tu aimerais ?

En tant que personne angoissée, je crois que je ne le vivrais pas bien.

Sortir un disque annuel par obligation, c'est contraignant ?

Pour moi, c’est une contrainte de faire des disques par obligation. Il faut que je passe par l’écriture et ça ne me plait pas particulièrement. Je trouve ça compliqué d’écrire. Je préfère chanter mes chansons que de les écrire.

C’est très rare comme discours.

Non, moi je trouve que c’est rare les gens qui aiment écrire.

(Un peu ironique) Et pourquoi ne demandes-tu pas à d’autres auteurs d’écrire pour toi?

Euh… non. Ça peut être très compliqué ça aussi.

"Mauvaise graine" extrait de l'album Mauvais sentiments (Live Radio Néo)

Tu n’as pas toujours des choses à dire ?

Non, c’est surtout que j’ai toujours du mal à dire les choses.

C’est bizarre, tu as la réputation inverse. Savoir choisir les mots comme personne.

Mes textes sont le fruit d’un travail qui m’angoisse. C’est ce qui fait que je suis souvent de mauvaise humeur et acariâtre quand je crée. Ca me stresse parce que j’ai l’impression que mes chansons sont tout le temps ratées.

Tu n’es jamais satisfait du résultat final.

Non. Je pense qu’à partir du moment où un artiste est satisfait de ce qu’il a fait, il faut qu’il se demande s’il n’est pas en train de faire de la merde.

Donc, c’est une déchirure quand tu écoutes ton album terminé.

Depuis que j’ai rencontré mon épouse, ça va de mieux en mieux parce qu’elle a été suffisamment sévère pour que je m’applique d’avantage. A un moment, j’avais pris une espèce de ronronnement d’attitudes et d’automatismes qui n’avaient rien de bon. Tu sais, il y a un lexique à disposition, dans la chanson française en particulier. Moi, j’étais dans la branche pseudo subversive. Je piochais des mots dans le lexique de la pseudo subversion et j’étais confronté à un public qui était d’accord avec moi. J’avais l’impression de me rebelliser avec des gens qui étaient 100% d’accord avec mes propos.

Les gens qui sont d’accord avec toi, tu t’en fous un peu ?

Notre société actuelle à pervertie notre monde artistique. Si on schématise, il faut adhérer soit au pour, soit au contre. A mon sens, le seul moyen de sortir de ce truc binaire, c’est la poésie. La poésie n’appartient qu’à celui qui l’a créé.

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor

Tout le monde n’a pas le talent d’émettre ses convictions en poésie.

Mais la poésie n’est pas un talent ! Tout le monde à sa poésie. La poésie existe dans les lapsus et les erreurs que l’on fait, dans tout ce que l’on rate et que l’on ne maitrise pas. Et heureusement, on ne maitrise pas tout ce que l’on fait. C’est quand ça ne marche pas que la poésie s’exprime chez tout le monde. Ça va à l’encontre de la société dans laquelle on vit. Il s’agirait de savoir qui on est, ce qu’on veut et savoir comment les choses se passent… ce qui est compliqué dans l’écriture, c’est de s’affranchir de cela.

Francofans a décrété que ton album était le meilleur de l’année.

Par rapport à ma réputation, c’est vraiment compliqué. C’est dur de savoir comment on est perçu par les autres. Je suis rarement confronté au public pour la simple raison que la plupart du temps, les gens m’emmerdent. Après les concerts, je sens que je dégage des choses qui font que les gens ne vont pas venir me parler, du coup, j’ai peu de retour de mon travail. A chaque fois, le terme qui revient, même pour ce disque, c’est la surprise.

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor

Je sais que tu n’aimes ni la flagornerie, ni les compliments. Mais un journal comme Francofans qui est spécialisé dans la chanson française et qui te célèbre, ça doit te faire chaud au cœur ?

Mais carrément. Je suis comme tout le monde. J’aime quand mes pairs reconnaissent mon talent.

Quand tu dois vendre tes disques ou faire la promo, ça te fait chier ?

Oui. J’aime bien considérer que les artistes sont des gens différents. Ce petit supplément d’âme que l’on veut bien nous admettre n’existe que lorsque nous ne sommes pas confrontés directement au public. Les artistes devraient vivre cachés. Je préfèrerais faire partie d’un truc de l’ordre du divin.

Pourtant, tu as une page Facebook. Est-ce toi qui t’en occupes ?

Non. Les réseaux sociaux m’angoissent vraiment. Quand je vois des artistes sur Facebook parler en leur nom et se dévoiler pour un oui ou pour un non, je trouve ça tellement triste. Heureusement que je n’ai pas de fonctions légales ou officielles, sinon j’interdirais cela tout de suite. J’arrêterais les carrières des artistes qui font ça. 

Il ne faut pas avoir Batlik président de la république, dis donc !

Ce serait clairement une dictature (rires)

batlik,mauvais sentiments,interview,mandorConjointement à la sortie de ce disque, il y a la sortie du livre de ta femme, Elsa Caruelle, Les monstres pratiques. Dans ce livre et dans ton disque, il y a des thématiques similaires…

Depuis que j’ai rencontré ma femme, je ne fais que croiser ce que je pense du monde avec son regard à elle.

Tu dis que ce livre te bouscule par la manière qu’il a de démontrer à quel point nous sommes façonnés, fabriqués, formatés, pervertis par l’idéologie capitaliste et surtout comment ceux qui pensent y échapper sous couvert d’une critique ouverte et prétendue subversive sont ceux qui sont plus soumis.

 J’ai d’ailleurs quelques potes d’extrême gauche qui ne nous parlent plus depuis que ce bouquin est sorti. Ils étaient persuadés d’être à l’avant-garde de la subversion. Donc, ils ont été très vexés. En plus, il y en a qui apparaissent dans le livre d’une certaine manière, alors qu’ils s’imaginaient apparaitre sous leur meilleur jour. Cette façon de voir que je prône, j’espère qu’elle existe depuis trois albums.

Ce qui te plait chez les autres artistes, c’est leur poésie.

J’aime quand il y a une perte de sens. Que l’on soit confronté à un vide plutôt qu’à un plein, à quelque chose de négatif plutôt qu’à quelque chose de positif. L’art, finalement, c’est la création qui doit venir mettre des trous là où les choses sont bouchées.

Te sens-tu compris dans le monde étriqué de la chanson française ?

J’entends bien que les gens considèrent que je suis quelqu’un de pas très aimable. Je vois qu’il y a une défiance.

Un artiste pour toi, c’est quoi ?

Il y a un rapport à soi qui est un peu trop affirmé chez l’artiste. Il est persuadé d’être ce qu’il est. Beaucoup d’artistes ont l’impression d’être supérieur aux autres. Je trouve ça dommage, car les artistes qui me font rêver, ce sont les artistes qui sont perdus. Je découvre que la musique peut servir à ça. A moins savoir. Il s’agit de se perdre quand on est confronté à la création.

Te sens-tu proche d’autres artistes ?

Par élimination, principalement des femmes. En France, je ne sais pas pourquoi, je suis plus touchée par la musique et la poésie des femmes comme Klo Pelgag ou Emily Loizeau. Les mecs m’emmerdent. Souvent, je les trouve mauvais. Sinon l’artiste qui me touche particulièrement, c’est une américaine qui s’appelle Ani DiFranco. J’aime quand les artistes écrivent comme ils s’échappent. J’aime quand il y a des zones inexplorables dans l’univers d’un artiste.

Quelle est pour toi la meilleure chanson ?

Celle qui permet d’affirmer et de dire que la vie n’existe pas. C’est la différence entre un discours politique et un discours scientifique. La meilleure chanson est celle qui ne donne pas d’avis.

Quand on dit de toi que tu es subversif et que tu mets des coups de pieds dans la batlik,mauvais sentiments,interview,mandorfourmilière de la bien-pensance, tu en penses quoi ?

Cela dépend de quelle subversion on parle. Si c'est de cette fausse subversion, fausse parce qu' entendue, acceptée et qui ne gêne personne, celle du « pour » ou du « contre », peut importe puisqu'elle ne fait que donner l'illusion qu'on peut ne pas être d'accord, alors que l'on continue à marcher bien droit. Si c'est de celle là dont on parle, je dirais que j'essaye de m'en affranchir depuis quelques disques. La démocratie prend tellement en charge la subversion et refuse tellement la violence qu'il est difficile, pour un artiste en particulier, d'être vraiment transgressif. Entre celui qui chante l'indignation et celui qui chante pour dire qu'il est indigné, la frontière est ténue.

Une société qui exclue la violence te gêne ?

Ce qui me gêne c'est que notre société cache sa violence comme elle cache ses vieux, ses malades et ses pauvres. Elle tente de la faire oublier. La seule violence qu'elle autorise est la sienne, mais elle ne l'appelle pas violence. Elle change son nom et la travestit tellement qu'on ne la reconnait plus. Lorsque cette violence nous revient, nous crions qu'elle ne nous appartient pas, qu'on ne sait pas qui elle est, qu'elle est forcement autre. C'est cette lâcheté et ce refus du face à face qui me gênent.

batlik,mauvais sentiments,interview,mandor