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01 septembre 2019

Thomas Gunzig : interview pour Feel Good

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thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandorThomas Gunzig est depuis quelques années une figure littéraire et médiatique majeure en Belgique. J’aime tellement son œuvre que je l’interviewe le plus souvent possible. Une première fois en 2013, là, pour l’excellent Manuel de survie à l’usage des incapables et plus récemment en 2017, pour un magnifique roman d’amour, drôle, lyrique, cruel, sombre et optimiste, La vie sauvage. Une réflexion profonde sur la sauvagerie de notre époque qui ne m’a pas laissé indifférent. Cette fois-ci, l’auteur revient avec « un roman en abyme où humour noir et fatalisme côtoient rage de vivre et espoir sans faille, Feel Good (au Diable Vauvert) ne pouvait porter meilleur titre. Alternant des passages hilarants sur le phénomène littéraire du moment et description lucide de son temps, Gunzig parvient, avec beaucoup d’intelligence, à croiser son roman avec celui de son héroïne, pour mieux s’amuser de la littérature et brosser son époque. » (dixit le site anneetarnaud.com)

Le 22 aout dernier (jour même de la sortie du roman), j’ai rejoint Thomas Gunzig, au Zimmer, une brasserie parisienne, pour évoquer ce feel-good book qui est loin de n’être que ça.

4eme de couverture :thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandor

« Ce qu’on va faire, c’est un braquage. Mais un braquage sans violence, sans arme, sans otage et sans victime. Un braquage tellement adroit que personne ne se rendra compte qu’il y a eu un braquage et si personne ne se rend compte qu’il y a eu un braquage, c’est parce qu’on ne va rien voler. On ne va rien voler, mais on aura quand même pris quelque chose qui ne nous appartenait pas, quelque chose qui va changer notre vie une bonne fois pour toutes. »

Quel est le rapport entre un écrivain sans gloire, le rapt d’enfant et l’économie de la chaussure ?
Vous le saurez en lisant la nouvelle satire sociale de Thomas Gunzig.

À propos de l'auteur :

Thomas Gunzig, né en 1970 à Bruxelles, est l’écrivain belge le plus primé de sa génération et il est traduit dans le monde entier. Nouvelliste exceptionnel, il est lauréat du Prix des Éditeurs pour Le Plus Petit Zoo du monde, du prix Victor Rossel pour son premier roman Mort d’un parfait bilingue, mais également des prix de la RTBF et de la SCAM, du prix spécial du Jury, du prix de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Française de Belgique et enfin du très convoité et prestigieux prix Triennal du Roman pour Manuel de survie à l’usage des incapables. En 2017 il reçoit le prix Filigranes pour son roman La Vie sauvage. Star en Belgique, ses nombreux écrits pour la scène et ses chroniques à la RTBF connaissent un grand succès. Il a publié et exposé ses photos sur Bruxelles, Derniers rêves. Scénariste, il a signé le Tout Nouveau Testament aux deux millions d’entrées dans le monde, récompensé par le Magritte du meilleur scénario et nominé aux Césars et Golden Globes. Sont aussi parus au Diable vauvert, ses romans : 10 000 litres d’horreur pure, Assortiment pour une vie meilleure, Et avec sa queue il frappe.

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(Photo : Hannah Gunzig)

thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandorInterview :

Dans ton nouveau livre, tu donnes ta définition d’un feel good book : « Un livre pour se sentir bien. En gros, on doit présenter la vie sous un angle positif, faire des portraits de personnages qui traversent des épreuves compliquées mais qui s’en sortent grandis. Ce sont des histoires dans lesquelles l’amitié triomphe de l’adversité, dans lesquelles l’amour permet de surmonter tous les obstacles, dans lesquelles les gens changent, mais aussi pour devenir meilleurs que ce qu’ils étaient au début ». As-tu appliqué tout cela dans ton livre ?

Oui et non. Je raconte l’histoire de personnes qui sont dans des difficultés réelles et qui finiront par en sortir en étant peut-être meilleures à la fin. Par contre, dans l’écriture, ce n’est pas réellement du feel good.

Comment ça dans l’écriture ?

Dans le vrai pur feel good, l’écriture doit être stéréotypée. L’usage du lieu commun... Moi, j’essaie quand même de développer un certain niveau littéraire.

Tu aimes bien t’attaquer à des genres littéraires et en casser les codes.

C’est vrai que j’ai écrit de l’épouvante, de la science-fiction, du roman d’amour initiatique… Au fond de moi je cherche toujours quelque chose qui me mobilise. Je reprends les mots d’André Breton, je recherche « l’étincelle motrice » et puis j’y vais.

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Pourquoi le feel good cette fois-ci ? thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandor

Parce que quelqu’un m’a dit : « Thomas, si tes livres ne marchent pas très bien, c’est parce que tu racontes des histoires vraiment bizarroïdes et parfois très violentes. Ce qui marche, c’est le feel good… tu devrais essayer. » J’ai donc essayé, mais à ma façon, en y glissant des thèmes qui me tenaient à cœur. Notamment la question de l’argent dans la classe moyenne fragilisée. Je fais de la radio, j’écris des scénarios, des livres, des pièces de théâtre… mais les apparences sont trompeuses, je fais partie de cette classe moyenne fragilisée depuis 25 ans. Je suis tributaire des commandes des autres et tout peut s’arrêter pour moi du jour au lendemain.

Il y a donc beaucoup d’angoisses personnelles dans celles de tes deux héros, Alice et Tom ?

Oui, mais ce sont des angoisses dont je parle aussi beaucoup autour de moi. Quand j’ai commencé ce livre, il y a deux ans, j’avais eu une commande de scénarios de manga comics et elle s’est arrêtée brusquement à cause du dessinateur. Je comptais dessus pour finir l’année financièrement. Il ne me restait que 3000 euros pour tenir trois mois. Les impôts arrivaient, c’était dur. Aujourd’hui, ça va un peu mieux car je travaille sur un scénario. L’angoisse de Tom, écrivain sans succès, c’est la mienne. Je pars du principe qu’une émotion, même l’angoisse, est toujours un bon sujet de roman.

Donc Tom, c’est complètement toi ?

Oui, franchement. J’écris des livres depuis plus de 25 ans. Comme Tom, je ne suis pas un inconnu, mais je ne suis pas très connu non plus. Quelques-uns de mes bouquins sortent en poche, mais je n’en vends pas assez pour vivre. Je n’ai pas la carte. Je ne vais pas dans les grandes émissions de télé, je n’ai pas la grande presse, je ne suis pas dans les sélections de prix, du coup, qu’on le veuille ou non, se pose la question du talent. Ne suis-je pas en train de complètement me bercer d’illusions ? Si mes livres n’intéressent pas grand monde, ne serait-ce pas parce qu’ils ne sont pas terribles ? Tom se pose ses questions parce que je me les pose. Dans ce livre, je décris, de la manière la plus transparente possible, ces questionnements qui traversent beaucoup d’écrivains.

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(© SAMUEL SZEPETIUK)

thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandorTom, par ses écrits un peu « bizarroïdes », pensent éventuellement devenir un auteur culte à sa mort.

Je me rassure comme Tom en me disant que quand Herman Melville, Franz Kafka ou John Kennedy Toole sont morts, personne ne les connaissait (rires). Chez Tom, il y a quand même quelque chose qui fait qu’il y croit encore et qui le pousse à chaque fois à remettre le couvert.

Tu évoques aussi ce que vit un écrivain qui n’est pas une star de l’édition.

J’ai trouvé intéressant de parler de ce dont les écrivains ne parlent jamais, c’est-à-dire la solitude dans les salons du livre, la jalousie entre auteurs, l’incompréhension que tu peux ressentir quand tu vois des ouvrages médiocres portés aux nues, le fait d’aller sur Amazon pour voir en quelle position se trouve son nouveau livre…

Parlons d’Alice à présent. Je la trouve très audacieuse.

Quand tu n’as plus d’autres possibilités, tu as de l’audace. Elle n’a plus rien à perdre et elle est fâchée. Elle s’effondre un peu, mais se reprend très vite parce qu’elle a des enfants. Sa colère lui est extrêmement fertile et lui est utile pour la mobiliser.

Pour gagner de l’argent, elle va même tenter la prostitution à son domicile.

Dès le premier client, elle a pris le côté brutal de la prostitution dans la gueule. Ca va la démolir et elle va arrêter immédiatement l’expérience.

Alice ira jusqu’à kidnapper un bébé pour obtenir une rançon. Mais pas de chance…

C’est l’élément déclencheur du livre, mais n’en disons pas plus.

Elle finit par écrire un livre elle-même… qui devient best-seller.

Le succès d’un livre est quelque chose d’extrêmement mystérieux. Il y a certainement du talent, pas toujours. Il y a certainement la machine marketing, pas toujours. Il y a le facteur chance, toujours. Il y a un dosage entre tout ça pour qu’un livre trouve son public.

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Pendant l'interview.

Finalement, Feel good, c’est un livre sur quoi ?

C’est un roman sur la fragilité, la précarité, sur le questionnement des auteurs, sur ce que c’est d’écrire, sur ce que la littérature n’est pas et, je le répète, sur les sentiments négatifs qui traversent beaucoup d’auteurs…

Que penses-tu des émissions littéraires ?

Tout ronronne dans les émissions littéraires, c’est sans doute pour cette raison qu’elles ont tendance à disparaitre. Elles sont très codifiées, les auteurs reçus sont feutrés… il n’y a rien qui dépasse.

As-tu été approché par de grandes maisons d’édition?

Oui. Mais accepter serait une fausse bonne idée. J’ai beaucoup de copains qui publient dans les grandes maisons, Gallimard, Grasset, Seuil. Dans ces maisons, il y a toujours un ou deux écrivains qui se font remarquer, mais pour 30 romans publiés. Si tu fais partie des 28 autres qui n’ont pas marché, c’est bien pire que d’être un bon cheval du Diable Vauvert. J’ai le rêve qu’un jour mes livres se vendent beaucoup et que ce soit dans ma maison d’édition actuelle. J’adore mon éditrice, Marion Mazauric. Si je partais ailleurs, j’aurais l’impression de la trahir.

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Après l'interview, le 22 août 2019, au Zimmer à Paris.

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12 août 2017

Thomas Gunzig : interview pour La vie sauvage

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(Photo : Colerebelge Branden)

Thomas Gunzig est depuis quelques années une figure littéraire et médiatique majeure en Belgique. Après l’excellent Manuel de survie à l’usage des incapables (pour lequel je l’avais mandorisé, ) le voici de retour  avec un livre formidable, La vie sauvage. Un magnifique roman d’amour, drôle, lyrique, cruel, sombre et optimiste (oui, oui, aussi) qui revisite le mythe du bon sauvage qui découvre la civilisation. Une réflexion profonde sur la sauvagerie de notre époque qui ne laissera personne indifférent.

Le 15 juin 2017, je suis allé à la rencontre de Thomas Gunzig, dans les locaux de ses attachées de presse. Rencontre avec un homme toujours en colère… mais un peu apaisé.

thomas gunzig,la vie sauvage,interview,au diable vauvert,mandor4e de couverture :

Seul survivant d’un accident d’avion recueilli par des mercenaires, Charles vit durant quinze ans dans la jungle d’Afrique centrale. Lorsqu’il est retrouvé grâce à – ou à cause de – la toute-puissance de Google Maps et des réseaux sociaux, il part retrouver ce qu’il reste de sa famille en Belgique.

Là-bas, il découvre une autre sorte de vie sauvage, urbaine et polluée à laquelle il doit s’acclimater mais également une nouvelle famille qu’il doit apprivoiser. Entre sa tante obsédée par son corps et la consommation, son oncle petit politicien suffisant et véreux, son cousin ado perdu dans les tréfonds d’internet et sa cousine boudeuse et disgracieuse, il tente de comprendre ce nouveau monde.

Mais alors qu’il s’intègre doucement à la société́ civilisée grâce à ses camarades de classe et une équipe pédagogique qui rivalise d’attention pour l’aider, il met en place son plan pour retourner en Afrique retrouver Septembre, son grand amour.

L’auteur :

Thomas Gunzig est né en 1970 à Bruxelles où il vit. Nouvelliste et romancier traduit dans le monde entier, lauréat du Prix Victor Rossel, du Prix des Éditeurs et du Prix triennal du roman, il est chroniqueur à la radio RTBF et écrit pour la scène. Coscénariste du Tout Nouveau Testament récompensé par le Magritte du meilleur scénario, il travaille également pour le cinéma.

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thomas gunzig,la vie sauvage,interview,au diable vauvert,mandorInterview :

Comment est venue l’idée de Charles, ce personnage atypique ?

Mon précédent livre « Manuel de survie à l’usage des incapables » était une sorte de road movie qui bougeait beaucoup, là, j’ai eu envie d’un livre plus confiné avec des situations plus fermées. En lisant Le journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau, j’ai été bluffé par la façon qu’il a eu de relater un milieu, un univers clôt et étouffant. J’ai ressenti le besoin d’essayer de faire quelque chose de similaire.

Pourtant, tu as toujours été fasciné par les super-héros qui ont des supers pouvoirs.

J’adore ces gens qui n’ont l’air de rien, dont on ne se méfie pas, mais qui ont une double identité. J’ai eu l’idée de cet accident d’avion, de ce bébé élevé par des militaires locaux en Afrique centrale en pleine guerre et qui finit par posséder un super pouvoir original : une super culture, une connaissance presque surnaturelle de la littérature et des sciences humaines.

Charles est aussi un adolescent qui est en proie à tous les tourments et les émotions liés à son âge.

Même s’il a été entrainé à faire la guerre, s’il a vécu beaucoup de violence, il reste un ado « normal ». Toutes ses opinions, il va les puiser dans cette culture insensée qu’il possède.

Son rapport avec les psys n’est pas brillant.

Tous les personnages du roman pensent que ce garçon est malheureux, traumatisé parce qu’il a vécu des choses terribles. J’ai l’impression un peu intuitive qu’en règle générale les gens ne réagissent jamais comme on l’imagine. Lui a traversé tout ça, mais n’a pas plus de raison d’être traumatisé par ce qu’il a vécu par rapport à ce qu’a vécu un élève du lycée.

Charles pense même que la civilisation est beaucoup plus dure que ce que lui a vécu.

Il considère que le monde et la violence qu’il a connu ne sont pas pires que celle sourde, insidieuse et quotidienne de notre monde à nous. Ici, la violence ne dit jamais véritablement son nom : la violence sociale. La violence du patron envers son employé, celle du prof envers l’élève, du psy envers son patient qui ne va pas très bien. Je trouve que toutes ces violences-là sont aussi abominables et difficiles à vivre que la violence claire et  nette de la guerre. Notre civilisation nous fait une guerre permanente et je pense que l’on peut plus ou moins essayer de résister.

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Un auteur, des livres et des chouquettes!

Charles arrive à s’adapter à n’importe quelle situation. Il est apprécié par tous.

Il a effectivement un talent d’adaptation important. Le fait qu’il dégage une impression de liberté par rapport au monde dans lequel il est le rend assez fascinant par rapport aux autres ados. Il devient vite le centre d’intérêt des garçons de la classe et objet de convoitises des filles.

Il lui faut de l’argent et il est prêt à tout pour en avoir.

Il est terriblement déterminé par rapport à sa volonté de retourner en Afrique et de mener à bien le plan qu’il a fomenter. Il doit gagner de l’argent, même si ce n’est pas de manière très noble.

Une de ses méthodes pour endormir tout le monde, c’est de faire semblant d’être naïf.

Disons qu’il ne dévoile pas son jeu immédiatement. Il en sait plus que tout le monde, mais ne dit rien en conséquence. Du coup, personne ne se méfie de lui. Aucun super héros n’arrive à un rendez-vous en disant « Batman, c’est moi ! »

C’est aussi un sacré manipulateur !

Il l’est, mais n’aime pas l’être. C’est un personnage qui a une notion très profonde de ce qui est bien et de ce qui est mal. Il sait parfaitement quand il transgresse, quand il passe la frontière du bien, mais il le fait sans hésiter si c’est pour atteindre son but.

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Pendant l'interview...

Quand son « nouveau » frère lui monte le Dark Web et ce que l’on y voit, Charles est presque choqué alors que lui a connu la vraie violence.

Il a connu la violence guerrière, une violence qui a un but. Sur le Dark Web, c’est du voyeurisme malsain. On est dans quelque chose de pathologique qui dégoute profondément Charles. On devient le spectateur des monstruosités et des perversions du monde pour des petits plaisirs pervers personnels.

Tu en as vu ?

Oui, mais j’ai très vite arrêté tant cela était écœurant et insoutenable.

Selon toi, la société devient-elle complètement tarée?

La civilisation est comme un vernis. Sous ce vernis, il y aura toujours un grouillement bizarre de phantasmes, d’égoïsme et de la noirceur de l’âme humaine. Sous ses dehors reluisants, il se passe des choses sombres et terrifiantes.

Charles a-t-il de la morale ?

Il a en a beaucoup, mais il n’est pas coincé dessus. Il peut la transgresser s’il n’a pas le choix.

Y a-t-il un point commun entre ton jeune héros, Charles, et toi ?

Quand j’étais petit on m’avait diagnostiqué dyslexique. On m’avait dit que je ne pourrais pas faire des études normales. Des psys me regardaient en me disant « mon pauvre enfant ! » Je garde contre les psys une certaine rancœur parce qu’ils m’ont mis dans un enseignement spécial. Ils ont eu tort. J’aurais été très heureux de faire des études normales. Ce qui est terrible quand on est enfant, c’est de se prendre dans la figure toute cette assurance théorique et bienveillante de quelqu’un qui sait mieux que toi ce qui est bon pour toi. Cette bienveillance douce, à l’image de cette société, va t’expliquer ce qui est bien, ce qui n’est pas bien, ce que l’on fait, ce que l’on ne fait pas. C’est d’une violence incroyable, un écrasement psychique complet. Quand tu es jeune, tu ne t’en rends pas compte, mais ça te met dans une rage terrible. Tu te sens mal, tu te sens triste, tu te sens minable, tu te sens comme une petite merde.

Je comprends mieux certains passages de ton livre. L’écriture te permet d’exorciser pas mal de choses négatives alors ?

Toute émotion est intéressante si elle sert ton travail. Même les émotions négatives. La jalousie, la vengeance, la colère, l’avidité sont des émotions qui te mobilisent intérieurement et qui peuvent être un bon moteur créatif.

Paradoxalement à ce que l’on vient d’évoquer, ton livre est finalement un formidable roman d’amour.

C’est ce que j’avais envie de faire. Ça fait un quart de siècle que j’écris des bouquins et je n’ai jamais écrit d’histoire d’amour. Cela me démangeait.

La vie sauvage sort un peu du lot. Il est plus « classique », même s’il ne l’est pas totalement. As-tu eu l’impression de tourner en rond ?

Non, mais j’en ai eu assez d’écrire des livres à l’imaginaire très barrés, avec de la science-fiction, beaucoup de cynisme et d’ironie noire. J’ai eu envie de creuser un peu plus loin et de me tester à une écriture plus « classique ».

Il y a tout de même une toute petite goutte de magie et de mystère…

Je ne peux pas m’en empêcher parce que j’y crois un peu. Je suis même allé voir un sorcier qui habite à Bruxelles avec mon manuscrit Je lui ai dit qu’il fallait que ce bouquin fonctionne bien et que je passe au niveau supérieur pour que je puisse m’acheter ma maison. Le professeur Malik a fait une petite cérémonie.

Tu te moques de moi, là ?

Non, je te jure que c’est vrai. Ça m’a coûté 20 euros (rires).

La première fois que l’on s’est vu, il y a quatre ans, tu me parlais déjà de la volonté que tes livres se vendent.

Grace au cinéma, aujourd’hui, je vis mieux. Je suis moins angoissé.  Quand mon ordinateur tombe en panne, je peux m’en acheter un autre, ce qui est pour moi le luxe suprême. Maintenant, je n’ai pas encore le luxe formidable d’avoir de l’argent de côté pour me dire que si je ne gagne pas d’argent pendant trois mois, ce n’est pas grave. L’angoisse du manque d’argent est encore en moi.

Tu as donc co-scénarisé le film Le tout nouveau testament de Jaco Van Dormael qui est allé au Golden Globe.

Nous étions contents parce qu’avec Jaco, on a beaucoup bossé dessus. On a eu de nombreux prix et le film a eu un succès public et critique. Cela m’a permis de travailler sur d’autres scénarios.

Bande annonce de Le Tout Nouveau Testament.

Scénariste, ce n’est pas frustrant ?

Terriblement. Un scénario n’est jamais qu’une étape de travail, tandis qu’un roman se suffit à lui-même. C’est gai à imaginer, à rêver, mais ce n’est pas gai à écrire. C’est même ennuyeux.

Tu écris aussi pour le théâtre. Quel est le point commun entre toutes ses formes d’écriture ?

Le grand point commun, c’est qu’il y a toujours un spectateur ou un lecteur. J’essaie d’employer toutes les stratégies pour qu’il ne s’ennuie pas et que je le fasse voyager. Robert Louis Stevenson disait : « Tout auteur digne de ce nom doit vous arracher à vous-même ».

Il parait que tu écris pendant les heures de bureau. C’est vrai ?

Absolument. De 10 heures à 18 heures avec une pause à midi. Et je bosse aussi le week-end.

Ton cerveau a du mal à s’arrêter, à ne plus être productif.

Parfois, il a envie de s’arrêter. Depuis quelques temps, je fais beaucoup de sport. C’est ce que je fais pendant ma pause.

Intellectuellement, ça change quelque chose ?

C’est un gros shoot de bonheur intellectuel. Sur le moment, c’est un vide total mais après, sous la douche, toutes les idées se mettent en place. Mon heure de sport intense réinitialise mon cerveau.

L’hygiène de vie est importante pour écrire ?

Oui, je m’en rends compte aujourd’hui. Je fais très attention à ce que je mange. Le vin, par contre, je me dis que c’est bon pour la santé. La vie sans vin ne serait pas une vie.

Quel le but que tu veux atteindre quand tu écris une histoire ?

Je veux juste que les gens aient envie de tourner la page pour connaitre la suite de mon histoire. Rien de plus.

Tu travailles sur quoi actuellement ?

Sur une BD. Ce sera un manga « comics » dessiné par l’excellent Andréa Mutti. Je devrais avoir fini le premier tome à la fin de l’été.

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Avec Thomas Gunzig, pendant l'entretien, le 15 juin 2017.

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