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18 mars 2015

Arnaud Dudek : interview pour Une plage au pôle nord

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(Photo : Molly Benn)

J’ai lu quelque part : « Arnaud Dudek, écrivain d’utilité publique ». Je ne peux que souscrire à cette affirmation tant j’aime son écriture simple, belle, efficace et tout à fait jouissive.

Dans Une plage au pôle Nord, il raconte une histoire d’amitiés, de solitudes, de destins qui se croisent, de désir, de dangers de la routine, de la vieillesse, de la mort aussi. Le tout sur un ton léger, parfois un peu plus grave, mais jamais plombant.

Avec Arnaud Dudek, les petits riens se métamorphosent en grand tout.

Il y a chez lui une distance sur les événements et un point de vue presque philosophique sur la vie. La vie n’est pas super passionnante, mais elle mérite d’être vécue, quitte à la bousculer un peu.

L'auteur est venu à l'agence le 23 février dernier pour une deuxième mandorisation. (La première est à découvrir ici!)

arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interviewMot de l’éditeur :

Dans son troisième roman publié chez Alma, Arnaud Dudek, l’écrivain le plus narquois du moment, raconte l’histoire de deux solitudes couvertes par la banquise. Françoise, veuve, septuagénaire, peine à avancer depuis que son mari s’est éclipsé dans des circonstances aussi flamboyantes que pathétiques. Jean-Claude, jeune père divorcé, cache pas mal de bosses sous sa lisse bonhomie.
Aimantés par le hasard (qui prendra la forme d’un appareil photo perdu) ce duo improbable découvrira – en commençant par un petit porto – les bienfaits du réchauffement climatique. Jean-Claude apprendra à Françoise à manier l’ordinateur et les clubs de rencontre. Françoise l’encouragera à être fier de lui.
Autour d’eux gravitent en un ballet d’insolites trajectoires quelques personnages un rien fantasques : juriste qui se rêve dessinateur, couple de magiciens has been, blonde aussi piquante qu’un cactus, malfrats sur le retour… On peut les classer en deux catégories : les intrépides, genre même pas peur. Et les frileux, auxquels l’auteur réserve un traitement de faveur : doucement, il les réchauffe, leur souffle dans le bec, pose quelques sparadraps et leur redonne des couleurs.
Avec beaucoup de gaieté, Arnaud Dudek nous offre ici de fines tranches de vie. Du léger raconté avec sérieux. Et inversement…

L’auteur :

Arnaud Dudek est né en 1979 à Nancy. Il vit à Paris. Il a précédemment publié Rester sage (Alma, 2012) et Les Fuyants (Alma, 2013).

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Interview :

Depuis ta première mandorisation, il y a un an et demi, que s’est-il passé pour toi ?

Ma vie s’est simplifiée. J’habite désormais à Paris et j’y travaille. Je t’avais expliqué la dernière fois que nous nous sommes vus que j’écrivais beaucoup dans le train… j’ai donc dû changer ma manière de travailler parce que je ne le prends plus. Sérieusement, c’est un grand changement dans ma vie. Maintenant je fais des micronouvelles dans le métro entre trois stations. Je plaisante, tu n’écris pas ça.

Tu essaies de trouver un autre rythme ?

Il faut que je pose des jours de congé pour écrire. Pour certaines phases d’écriture, travailler trois heures le soir  n’est pas suffisant. Je vais finir par trouver le rythme. Il va falloir que je le  trouve, car je t’annonce que ma femme attend un enfant.

Toutes mes félicitations ! Du coup, tu vas avoir du mal à écrire ton quatrième livre, non ?

Le quatrième ne me posera aucun souci, car il est largement avancé. J’ai rendu récemment mon premier jet à mon éditeur. J’attends un premier avis incessamment sous peu.

Sérieusement, le fait que tu ne prennes plus le train, ça t’a fait peur par rapport à ta créativité ?

Quelque part, oui. C’est curieux, mais dans le train, j’étais dans une vraie bulle personnelle dans laquelle je pouvais écrire et lire, coupé du monde. J’avais trois heures à moi, tous les jours.

Le fait de ne plus écrire dans le train, ça change aussi ta façon d’écrire ?arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interview

J’ai l’impression. J’en ai parlé récemment avec notre ami commun Erwan Larher. Lui passe un temps colossal à écrire. Il me disait que si je faisais pareil, je n’écrirais pas de la même manière, j’écrirais peut-être des pavés... Quelque part, il n’a pas tort. Je pense qu’inconsciemment, le style et le volume du livre sont dictés par les contingences de ta vie personnelle.

J’aime beaucoup ton écriture, tu le sais. Simple, belle, touchante, parfois mordante…

Ça me fait plaisir parce que c’est beaucoup de travail. La fluidité est une chose compliquée.

Tu te joues du lecteur avec une certaine malice. Par exemple, quand on commence ton livre, on pense que le personnage principal est Pierre Lacaze.

Oui, il passe au second plan très rapidement. Il est le lien, l’appareil photo humain entre les deux personnages, Françoise et Jean-Claude. Je me suis amusé à faire une fausse entrée en matière. Je suis très joueur… le risque c’est de l’être trop.

Tu testes beaucoup de choses en fait ?

C’est pour cela que la deuxième phase d’écriture de mes livres est toujours très longue. Le premier jet va vite, ensuite j’essaie plein de choses. Je rajoute des passages ou j’en enlève. Je m’amuse à mettre des tableaux Excel dans mon bouquin. A un moment, en revoyant un vieux Steve McQueen, je me suis interrogé sur la possibilité de faire un split screen dans un livre. Du coup, à la fin de mon roman, j’ai fait quelques transitions un peu abruptes de phrases qui commencent sur un personnage et qui se terminent sur un autre. Essayer des choses nouvelles, c’est aussi ça qui me fait plaisir quand j’écris. En fait, les premiers jets, c’est écrire pour soi d’abord. Après, quand on réécrit, on pense aux lecteurs.

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Certains écrivains que j’ai interrogés m’ont dit le contraire. Ils ont peur que penser aux lecteurs modifient leur style.

Moi, je me demande toujours si le lecteur va comprendre tout ce que j’écris. C’est pour ça qu’avec mon éditeur, on en est arrivé, pour mon deuxième livre, Les Fuyants, à faire une entrée en matière pour les personnages, comme au théâtre. C’est pour ça aussi que dans le premier roman, Rester sage, j’ai supprimé des personnages parce qu’on trouvait qu’il y en avait vraiment trop. Une de mes obsessions littéraires est de rester compréhensible.

J’ai l’impression que tu as besoin de t’amuser en écrivant. Penses-tu que si tu t’ennuies, le lecteur va lui aussi s’ennuyer ?

Oui. Je le vois comme ça. Si je m’aperçois qu’au moment où je raconte le passé d’un personnage, je commence à moi-même décrocher, ce n’est jamais bon.

Dans tous tes livres, tu t’adresses parfois aux lecteurs.  

C’est encore du travail sur le rythme. Une plage au pôle Nord, j’avais envie de le travailler comme un conte. Je commence d’ailleurs le livre ainsi : « Au début de l’histoire, Pierre Lacaze reçoit des lettres. » Ce roman est un conte de la vie ordinaire.

Le narrateur est facétieux, ironique, très second degré. C’est un sacré personnage !

Oui, et il a fallu que je fasse attention à ne pas le rendre trop présent pour qu’il n’efface pas mes héros. Un livre, c’est une question de dosage, surtout sur un format court.

arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interviewEs-tu influençable quand tu lis d’autres livres ?

Je peux me retrouver à être éponge, notamment pendant les phases assez intenses de réécriture. Si tu lis du Proust quand tu réécris, tu vas te mettre à faire des phrases plus longues. Après, il y a des idées que je trouve chez d’autres qui me rendent presque jaloux et qui influencent peut-être mon style. Mais ce n’est pas que dans la littérature. J’ai vu il n’y a pas longtemps un film de Sébastien Betbeder, Deux automnes, trois hivers. C’est une histoire d’amour très construite, avec des panneaux contenant des phrases assez obscures en tête de chapitre. Sur le rythme, le découpage, le traitement des personnages secondaires, les digressions, j’ai trouvé ce film formidable. Si j’avais à écrire une histoire d’amour, je souhaiterais que cela ressemble à ce film. Sinon, un jour, j’aimerais bien essayer de détourner un genre littéraire. Prendre un polar et m’en emparer me tente bien par exemple. Pour répondre précisément à ta question, quand je tombe sur un livre qui me plaît, ça peut m’influencer, mais je n’ai plus vingt ans et je n’essaie plus de copier mes modèles. Je ne vais pas mettre des parenthèses partout pour faire du Philippe Jaenada, je n’essaie pas de raconter l’histoire de France à la façon d’un Paul Auster qui raconte l’histoire des Etats-Unis. Je n’en suis plus là.

As-tu l’impression d’avoir ton propre style ?

Ce serait présomptueux de dire cela, en tout cas, j’ai plus de facilité à le retrouver.

Je reconnais la patte Dudek. Pour toi, c’est un compliment ?

A ce stade, oui. Mais si dans quelques années je ne fais que me copier, si tous mes livres se ressemblent, je ne suis pas sûr d’être satisfait de moi.

A chaque fois que je lis une quatrième de couverture d’un de tes livres, je me demande quel est l’intérêt d’écrire cette histoire… et à chaque fois, je plonge et j’adore.

Il se passe tellement de choses dans une vie banale. J’aime raconter la vie quotidienne, les difficultés que l’on a à trouver sa place dans la société, les thèmes comme la solitude et la vieillesse. Tout ceci m’intéresse en tant qu’être humain.

Es-tu un auteur engagé ?

Je me sens juste concerné par ce qui m’entoure, par ce que je vois. Je suis révolté quand je vois des bancs anti-SDF près des gares. Le chômage, les combats que les gens mènent pour garder leur travail… tout ça me touche et c’est ce que j’ai envie de raconter. Il se passe un millier de choses intéressantes dans le quotidien. Je ne me vois pas partir sur des fresques monumentales.

Les drames que tu racontes font souvent sourire…

J’essaie de tout dédramatiser. Jean-Claude est assez emblématique de ma façon d’aborder mes personnages. C’est quelqu’un qui, à première vue, est assez dilettante et cool. Et plus tu grattes, plus tu trouves des failles. Il est malheureux parce qu’il est divorcé, qu’il n’élève pas sa fille, qu’il ne trouve pas de travail… il se réfugie dans les bars, les copains, mais cette ambiance-là, ça va bien cinq minutes. Soudain, il lui arrive un truc dans sa vie. Il a perdu son appareil photo et quelqu’un l’a retrouvé dans des circonstances assez étonnantes pour lui, il part dans cette aventure. Cela devient son odyssée personnelle.

Jean-Claude fréquente cette septuagénaire, Françoise, et commence alors une forte amitié très touchante.

Il y a cinq ans, j’avais déjà abordé le choc des générations et l’amour chez les personnes âgées dans une nouvelle. Je savais que j’y reviendrais à un moment donné. J’avais envie d’aborder le thème de la vieillesse à ma façon. C’est très personnel. Ma grand-mère vivait chez mes parents, elle était ma nounou et a beaucoup compté dans ma vie. Quand j’étais petit, elle m’emmenait chez ses copines de 70 ans. Je trouvais qu’elles avaient plein d’énergie. Quand j’ai commencé à écrire ce livre, il y a plein de souvenirs qui sont remontés. Le couple de vieux magiciens de mon livre, c’est la somme de plein de vieux couples que j’ai rencontrés et avec lesquels j’ai joué à la belote gamin.

Si tu es un peu taquin, tu ne te moques jamais de personne dans tes livres.

Je ne juge jamais les gens. Un libraire m’a dit récemment qu’il trouvait mes livres malicieux. J’étais content, car c’est ce qui caractérise le plus ma façon de voir la vie et ma façon de la raconter.

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(Je me demande bien qui a pris cette superbe photo...)

Tes livres finissent toujours par une note d’espoir.

Oui, et par une fin ouverte.

Est-ce que ton œuvre te ressemble ?

Je suis fondamentalement optimiste. C’est un peu triste à dire, mais c’est le drame qui fait le sel de la vie. On se construit aussi par ses échecs… mais mon optimisme revient toujours à la surface à un moment où à un autre. Ça guide ma façon de voir la vie et également mon écriture. Mes livres me ressemblent donc pas mal…

On parle beaucoup de toi, tu as de la presse dithyrambique, mais tu ne vends pas encore beaucoup. Que penses-tu de ta condition d’écrivain ?

Je suis serein parce que j’ai un autre métier. Le but c’est que l’on continue à pouvoir me laisser faire ce que je veux. Tant que l’éditeur est content, qu’il aime mes livres, tant que j’ai l’impression de progresser avec lui, je serai satisfait. Etre édité, c’est aussi avoir la possibilité de travailler ses textes avec des professionnels. C’est aussi l’école de l’humilité. Mes deux éditeurs ont beau me publier et me faire confiance, ce n’est pas pour autant qu’ils me signent un chèque en blanc, en me disant que mon premier jet est formidable, alléluia ! C’est aussi : « On a aimé 95 %, il y a 5 % qui ne nous plaisent pas »… etc. Leurs remarques sont constructives et j’ai toujours l’impression d’avancer avec eux.

Dans ta façon d’écrire, veux-tu parfois désacraliser l’écriture ?

Ta formule est intéressante. Je veux surtout la décloisonner. Décloisonner, c’est ce qui m’avait marqué chez ma prof de français de seconde. Elle nous disait qui si les bouquins que nous lisions ne nous intéressaient pas, nous pouvions ne pas les finir. Elle m’a fait lire Pennac, Boris Vian… C’est ce qui m’a amené de nouveau aux livres quand j’étais lycéen.

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Après l'interview, le 23 février 2015.

28 novembre 2013

Arnaud Dudek : interview pour Les fuyants

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Je devais rencontrer Arnaud Dudek à l’occasion de la sortie de son premier livre Rester sage. Il n’habitait pas à Paris, ça a été compliqué à organiser. J’avais tant aimé le premier que je n’ai pas voulu louper le second… Pour Les fuyants, impossible, donc, de le laisser m’échapper. Nous avons petit-déjeuné ensemble (micro ouvert) le 27 septembre 2013, à la terrasse d’un bar, à proximité de la Gare Montparnasse. Ça caillait sévère, mais l’ambiance était fort chaleureuse.

les-fuyants.jpgNote de l’éditeur :

Dans la famille Hintel quatre hommes décident d’en découdre avec la filiation. Mais l’herbe est-elle vraiment plus verte ailleurs ? Une tragi-comédie tendre et rosse, désopilante à souhait, construite comme un Rubik’s cube.

Jacob, David, Simon et Joseph Hintel n’ont pas vraiment l’esprit de famille chevillé au corps. Les uns après les autres, ils s’évaporent. Adieu famille, moquette et vieillesse : la vie, même ordinaire, est ailleurs. Courage, partons. Les trois premiers fuyants connaîtront des fortunes diverses : Jacob pose ses valises au pays de l’ennui (sidéral), David choisit les contrées éternelles (il avale un insecticide), Simon part en quête de sagesse à marche forcée (en devenant oncle actif à défaut d’être mari ad hoc). Seul le petit dernier, Joseph, hacker farouchement marxiste et amoureux transi, brise la ligne de fuite et les habitudes de la tribu.

Après Rester sage, retenu dans la sélection finale du Goncourt 2012 du premier roman et traduit aux Pays-Bas, Arnaud Dudek propose une nouvelle tragi-comédie. Ici, les personnages voudraient ne pas rester sages mais le demeurent, malgré eux. Enlevée, savamment organisée, sa mini-saga familiale, écrite en phrases courtes qui font mouche, file les chagrins et les drames de la filiation d'une voix rieuse et parfois narquoise.

L’auteur : 

Arnaud Dudek est né en 1979 à Nancy. Après Rester sage (Alma, 2012) sélectionné pour le Prix Goncourt du premier roman, Les fuyants (Alma, 2013) est son second roman.

Sa page Wikipédia.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaInterview :

Tu as commencé à te faire remarquer en publiant dans la revue littéraire Décapage. C’est son directeur, Jean-Baptiste Gendarme, qui t’a repéré, je crois.

C’était en 2003. Décapage existait en format papier noir et blanc, il faisait 20 pages et c’était très mal diffusé. Il n’y avait pas la diffusion par maison d’édition comme aujourd’hui.

Comment as-tu connu Décapage?

Via le site de Philippe Jaenada qui était parrain d’un des numéros. Il avait mis un lien qui amenait vers la page de la revue. J’ai donc envoyé une nouvelle à l’adresse mail indiquée. Pour la première nouvelle, j’ai reçu un mail très administratif de Jean-Baptiste disant que ça ne lui plaisait pas trop, mais que si j’avais d’autres textes, éventuellement, pourquoi pas. Comme j’en avais une quinzaine dans mon panier, dans la foulée, je lui ai envoyé une autre nouvelle. Il n’en a pas été satisfait. Il a fallu que je la retravaille. Décapage, c’est l’école de l’exigence. Pour une revue de l’époque quasiment sans diffusion, Jean-Baptiste avait la même exigence que maintenant. Finalement, j’ai participé à tous les numéros du 23 au 35. J’ai arrêté quand ils ont été repris par La Table Ronde. Les numéros se sont espacés et le gratin littéraire a commencé à grignoter les pages. Il y avait moins de place pour les auteurs du démarrage.

Avant Décapage, écrivais-tu dans le but de te faire publier ?arnaud dudek,les fuyants,interview,alma

J’écrivais surtout dans le but de me faire plaisir avant tout. En fait, j’écris depuis que j’ai 12 ans. Au début dans mon coin et ça a fini par se savoir autour de mon cercle d’amis. Beaucoup m’ont incité à participer au journal du lycée. Ce que j’ai fait. Le proviseur a failli nous interdire de publication tant ma nouvelle était hard. 

Tu étais donc déjà subversif ?

Tout est relatif. Pour un lycée de campagne de la banlieue de Nancy, je l’étais peut-être.

J’ai lu tes deux romans. Si je devais te comparer à un chanteur, ce serait Alain Souchon, mine de rien, l’artiste le plus subversif d’entre tous.

Ah oui ? Ça me plait bien cette réflexion. Je peux comprendre cette comparaison.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaEn 2007, tu sors un recueil de nouvelles, Copenhague, aux éditions Filaplomb.

Un homme m’a contacté via le blog que je tenais avec François Perrin, J’irai cracher sur vos blogs. Cet éditeur franco-belge voulait monter une maison d’édition uniquement dédiée aux nouvelles. C’est sorti tout à fait confidentiellement. C’est d’ailleurs aujourd’hui introuvable.

Ensuite Jean-Baptiste Gendarme t’a mis en contact avec Story Lab quand ils ont monté leur structure d’édition numérique. Et tu as publié un autre recueil de nouvelles, Les vies imperméables.

J’ai fait de l’archéologie dans mon « œuvre » de jeunesse et j’ai compilé toutes mes nouvelles. C’était juste avant mon premier roman Rester Sage.

Bon, avec ce roman, les choses sérieuses commencent… tu passes au format long. 

J’avais fait une première tentative quatre ans auparavant, mais ce n’était pas concluant. Avec le recul, je suis obligé de constater que ça ne ressemblait à rien. En fait, quand tu viens du court, c’est intimidant de s’attaquer au roman. Ce n’est pas le même exercice. Et c’est compliqué de se consacrer à un roman quand tu as une vie professionnelle chargée.

Tu as envoyé le manuscrit de Rester Sage aux éditions Alma, toujours via Jean-Baptiste arnaud dudek,les fuyants,interview,almaGendarme.

Et, à ma grande surprise, ça a fonctionné.

Et ce livre t’a donné une certaine visibilité puisqu’il y a eu pas mal de presses très positives.

Oui, ça a été plutôt bien reçu… je suis allé de surprise en surprise. Un matin, je prends mon train et je me retrouve à la Une du Monde des Livres. Donc, j’ai appelé tout mon répertoire (rires). Bernard Pivot aussi en a parlé plus que positivement. Je suis ravi pour la maison d’édition et je ne te cache pas que je suis ravi aussi pour mon égo. Mais, le plus important, c’est que ça me permet de continuer.

Je trouve ton écriture très originale. Pas du tout linéaire.

Tu as raison. Elle est comme mon esprit : un peu tordue. J’ai beaucoup de mal à avoir du recul sur ça. Qui dit école de la nouvelle, dit patchwork. J’ai donc écrit un puzzle de nouvelles qui cherche la cohérence. Finalement, ça m’a demandé presque plus de travail de cohérence que d’écriture,.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaPlus dans Rester sage que dans ton dernier roman, Les fuyants, il y a un truc que j’aime beaucoup, ce sont les digressions à la Pérec ou à la Jaenada.

Ce roman s’est construit par petits bouts. Je l’ai pas mal repris parce que c’était un texte un peu ancien. Pour des tas de raisons, je me suis coupé dans mon élan. Au bout d’un certain temps, quand on revient sur un texte, on est soi-même un peu perdu. Le fait de créer dans le train, par à-coup, fait que j’ai des idées de personnages qui arrivent subitement. Et qui sortent de ce que je comptais écrire. Il faut que je trouve une autre idée pour les rattacher aux autres… j’ai dû faire des plans pour m’y retrouver. Le jeu avec l’éditeur, c’était de gratter un peu pour gagner en cohérence globale.

Avec ton éditrice, pour te rendre compte si les mots fonctionnent entre eux, tu as relu à haute voix ton roman.

C’est l’école Alma Editeur, l’école Catherine Argand pour être plus précis. Se rendre compte de l’oralité pour des textes très travaillés stylistiquement, c’est primordial.

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D’après ce que j’ai compris de ton œuvre, c’est que tu parles de la société à travers des « petites vies » de « petites gens ».

C’est la conséquence de ma sensibilité couleur Coca Cola (voir photo ci-dessus). Je lis beaucoup la presse et je suis très sensible à tout ce qui m’entoure. J’ai beaucoup œuvré dans des associations. Ce ne sont pas les histoires qui me font aller vers l’écriture, mais plutôt les personnages. Et je veux intégrer une dimension sociale. J’aime beaucoup le cinéma de Ken Loach par exemple. Je n’écrirais jamais une histoire d’écrivains dans le 16e arrondissement.

Tes personnages masculins sont attachants, mais ne sont jamais reluisants. Disons-le, ils ont beaucoup de défauts.

Ils ne sont pas parfaits. Ils sont faibles.

Tu es parfois très caustique.arnaud dudek,les fuyants,interview,alma

C’est volontaire. Je veux faire passer des choses lourdes sans pathos. J’essaie de déclencher un peu de sourires. Quand tu lis l’histoire de Rester sage, ça donne ça : un pauvre type qui se fait larguer par sa copine, qui perd son travail, qui à 30 ans se pose plein de questions et qui est limite dépressif. Il y a quatre personnages paumés et l’histoire commence par un suicide. Si je n’inclus pas un peu d’ironie et de légèreté, je ne sais pas qui va lire ce roman.

Comment travailles-tu tes romans ?

Pour les deux, j’ai travaillé de la même façon. Je suis un vrai fonctionnaire, c’est horrible. En gros, c’est trois mois d’écriture intensive et après c’est 9 mois de retravail de manuscrit. C’est une question d’affinage et de cohérence.

Tu as été sélectionné dans plein de prix littéraires, dont le fameux Prix Goncourt du premier roman. Tu as même été dans la sélection finale. C’est encourageant, j’imagine.

Les prix littéraires permettent de faire pas mal de rencontres. Je me souviens, pour le Prix Emmanuel Roblès, les nommés se sont retrouvés à Blois. On a bien mangé et on a parlé aux lecteurs de ce prix de lecteurs.

As-tu des auteurs contemporains français que tu aimes particulièrement ?

Je suis Philippe Jaenada depuis toujours. J’aime aussi beaucoup Yves Ravey, que peu de gens connaissent. Un auteur des éditions Minuit qui est absolument confidentiel, malgré ces 15 romans. Ce sont des polars sociaux, un peu à la Manchette, mais encore plus épurés. Il a une écriture que j’aime beaucoup. Une écriture qui va à l’essentiel.

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Ça fait 10 ans que tu es fonctionnaire à l’éducation nationale…

Je fais beaucoup de ressources humaines. En gros, mon travail consiste à recruter des enseignants et en amont à préparer les campagnes d’emploi. L’autre parti de mon travail est de rencontrer au quotidien les gens qui ont des difficultés de tout ordre : « Mon salaire ne correspond pas à ce que j’attendais », « ma femme vient d’être mutée en Suisse, je travaille toujours à Dijon, quelle solution pouvez-vous m’apporter pour que ma vie soit plus simple ? »… des choses comme ça.

Les fuyants, c’est le roman de la fuite en avant.

Je parle de ce que je connais le mieux finalement. Face à beaucoup de complications de la vie, j’ai tendance à fuir, à me recroqueviller et à éviter les obstacles. C’est d’ailleurs un comportement très masculin. Avec mon premier roman, j’avais l’horizontalité, j’ai décidé de m’attaquer à la verticalité. Dans Rester sage, ce sont deux amis qui sont sur la même ligne, qui ont tous les deux 30 ans. L’un considère qu’il a raté sa vie, l’autre non, pas franchement, mais quand tu la rates un peu, ce n’est pas terrible non plus. La verticalité, c’est passer à la famille, passer à 4 générations et voir s’il y a un gène de la fuite.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaTu as mis un peu d’histoire familiale…

Bien sûr. Il y a de belles fuites dans ma famille proche. Il y a notamment un « je reviens, je vais chercher des cigarettes ! »

Comment a réagi ta famille par rapport à ce roman ?

Mes parents l’ont lu après la sortie. Il y a forcément pas mal d’histoires familiales même si c’est en filigrane. On n’en parle pas trop entre nous. En fait, ils ne m’ont fait aucun reproche.

Te considères-tu comme un écrivain ?

Non, pas encore. Il faut au moins 10 livres pour cela.

Si je dis que tu es le Claude Sautet de la littérature, tu l’acceptes ?

Je raconte des histoires très simples vécues par des gens du quotidien, mais où beaucoup de choses sont dites, mine de rien. C’est l’arrière-plan social que je trouve intéressant dans une histoire. S’il n’y en a pas, je ne vois pas l’intérêt d’écrire.

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Le 27 septembre, à l'issue de l'interview...