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16 juin 2017

Monsieur Lune : interview pour Un Renaud pour moi tout seul

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(Photo : Patrick Ullmann)

monsieur lune,un renaud pour moi tout seul,interview,mandor(Photo de gauche : Bruno Lévy) J’ai un peu eu peur en recevant le disque de Monsieur Lune (un artiste que j’apprécie beaucoup depuis le début de sa carrière, il y a 17 ans). Un album de reprises de Renaud… c’est bon, on a déjà donné  (et on a vu le résultat catastrophique). Alors, je l’ai laissé dans un coin quelques jours. Et puis, entendant/lisant de-ci, de-là que ce « projet » n’est pas si mal, qu’il est même fichtrement bien foutu, cela a aiguisé  ma curiosité. Le dossier de presse m’explique que « Monsieur Lune a une vision bien précise de Renaud... Son cœur de "petit bourgeois" ne vibre que pour la fibre sociale du chanteur, qui a jalonné son passé puisque Maman Lune et Papa Lune ont jadis tous deux travaillés pour Renaud Séchan... » Je comprends que ce répertoire a dessiné les contours de son enfance, que ce disque est comme une boucle bouclée.

Disons-le tout net. Un Renaud pour moi tout seul est une parfaite réussite, aucune faute de goût, un choix de morceaux et des arrangements audacieux. Pas beaucoup de tubes et beaucoup de bijoux. Un plaisir de retrouver Renaud dans ce que l’on a préféré de lui. Je n’ose pas dire que Monsieur Lune réhabilite Renaud. Non, je n’ose pas le dire.

(Sinon, la mandorisation de Renaud, il y a 11 ans, est là.)

J’ai retrouvé Monsieur Lune dans un bar parisien le 8 juin dernier. C’était la première fois. Une belle première fois.

monsieur lune,un renaud pour moi tout seul,interview,mandorArgumentaire de l’album par Arnaud de Vaubicourt :

Un Renaud pour moi tout seul fait référence au nom de la série de concerts que Renaud donna à l'Olympia en janvier 1982. Mitterrand est président depuis peu, et le défenseur des loubards au grand cœur se produit dans la salle mythique parisienne. En grandissant, Monsieur Lune, que l'injustice sociale fait défaillir, est touché par ces textes qui évoquent les laissés-pour-compte, les mis au banc, les égratignés de la vie...

"Deuxième Génération", "Laisse Béton", "Je suis une Bande de Jeunes" ou encore "La Chanson du Loubard" forment alors une caisse de résonance idéale pour Monsieur Lune, qui est passé, à une époque de sa vie, du chic 14ème arrondissement de Paris à la poudrière Saint-Ouen. Il a eu envie d’en découdre avec lui-même et de fomenter ce projet de reprises.

Et quelle meilleure aire de jeu que les histoires de losers magnifiques de Renaud ?

C'est en se les appropriant sans les dénaturer, en choyant leur ADN social tout en les caressant du bout des doigts que Monsieur Lune est parvenu à éclairer ces onze reprises de sa lumière enfantine.

90% de l'album a été enregistré en live comme pour donner aux chansons la rugosité et la fragilité dont elles se nourrissent et dont elles ont encore besoin. Un Renaud pour moi tout seul raconte finalement plus l'histoire de Monsieur Lune que celle de Renaud. Et ça tombe bien, car c'est exactement ce que l'on attend d'un bon album de reprises.

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monsieur lune,un renaud pour moi tout seul,interview,mandorInterview :

Il est indiqué dans la présentation de l’album que tes parents travaillaient avec Renaud. Que faisaient-ils ?

Après avoir travaillé sur France Inter, ma mère est rentrée chez Polydor en tant qu’attachée de presse. Pendant 6 ans, elle a été celle de Renaud. A cette période-là, ma mère s’est séparée de mon père et s’est mariée avec mon beau-père, la personne qui m’a élevé. C’est le photographe Patrick Ullmann. Il avait son labo photo sous la scène de l’Olympia.  Il a fait énormément de pochette d’album pour Léo Ferré, Barbara, Lavilliers… et la pochette de l’album live de Renaud, Un Olympia pour moi tout seul (voir ci-dessous), d’où le nom de mon album. J’ai pris toutes les vieilles chansons de Renaud pour des histoires de sens qui me collent à la peau, mais aussi pour le coté symbolique. Les chansons que j’ai choisies sont aussi tirées des monsieur lune,un renaud pour moi tout seul,interview,mandordisques que m’a mère défendait et que j’ai beaucoup écouté à la maison. Ma mère a arrêté de travailler pour lui, en 1983,  au moment de l’album Morgane de toi.

Tu l’as croisé toi, bambin ?

Oui, ma mère était amie avec lui, il passait donc beaucoup de temps à la maison. Je le voyais, mais comme j’étais gamin, je m’en foutais. Je me souviens qu’à huit ans, elle m’avait emmené au Zénith, dans les loges, le jour où elle lui a annoncé qu’elle arrêtait de travailler avec lui. A l’époque, il y a avait des cartes avec la photo de l’artiste qu’on faisait dédicacer. Moi, j’avais un gros paquet et je lui ai demandé d’en signer presque 200. Pour donner à mes copains potes.

Ton père était programmateur sur FIP et je crois qu’il a été un des premiers à le diffuser avec la chanson « Hexagone ».

Oui, tout à fait. Il y  a donc beaucoup d’accointances entre Renaud et ma famille. Je vais même te dire un truc ridicule. Quand j’étais petit, je pensais que la chanson « Chanson pour Pierrot » avait été écrite pour moi, alors que pas du tout (rires).

Clip de "La teigne" réalisé par Monsieur Lune.

Avec tout ce qu’il y a de familial dans ton rapport à Renaud, ce doit être encore plus lourd d’initier unmonsieur lune,un renaud pour moi tout seul,interview,mandor tel projet, non ?

Franchement, je n’ai eu aucune pression. J’ai  repris des chansons, je les ai interprété en guitare-voix comme si c’était les miennes. A la base, j’ai fait ce travail parce qu’un programmateur de spectacle m’a demandé de faire un concert à partir des chansons de Renaud. Il a calé une date. C’était en 2015 pour les 40 ans de son premier album. En parallèle était sorti La bande à Renaud, un disque que je ne trouve vraiment pas très réussi parce qu’ils sont partis dans l’imitation. Moi, j’ai pu chanter et arranger ces chansons à ma façon parce que, comme je ne suis pas un chanteur à succès, on ne m’attend pas au tournant. J’ai toujours travaillé ainsi : de manière artisanale et discrète. Je n’ai pas fait ce disque par opportunisme. J’aime vraiment ces chansons et je pensais qu’il y avait un moyen de les réinventer.

Tu as gommé le coté franchouillard dans sa façon de chanter.

Je n’aime pas trop quand il prend l’accent trop parigot. Ses mélodies sont très belles et il y a une vraie douceur dans ses textes. J’ai utilisé sa musicalité comme une matière de manière à la rendre un peu différente.

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On connait tellement ses chansons que ce doit être difficile de ne pas l’imiter, même inconsciemment ?

Pour l’album, j’ai choisi les chansons, je les ai réécoutées une fois, puis je ne les ai plus écoutées. Je connaissais tellement les chansons par cœur que j’ai fait comme si c’était des chansons  que je venais d’écrire. Donc pas de maniérisme, ni imitation possible. A chaque fois que l’on a commencé à arranger une chanson, on essayait d’aller dans la direction qui n’était pas l’imitation. Ca a pris du temps de me détacher complètement. On a essayé de trouver une identité par chanson.

Tu n’as pas bossé seul.

C’était important que je fasse ce disque avec mes trois musiciens de scène. J’avais aussi besoin d’un électron libre qui ne faisait pas partie de notre petite famille, j’ai donc fait appel à un ami, Sébastien Collinet. Il est guitariste de Florent Marchet, de Carmen Maria Véga et plus récemment de Rover. Il aime beaucoup Renaud. Il avait un peu de temps avant la tournée de Rover, donc nous avons arrangé les chansons ensemble.

L’album a été enregistré en 15 jours.

Ca faisait presque une chanson par jour.

Tu n’as pas fait un best of de Renaud. Tu as choisi les chansons sociétales, les chansons contestataires.

C’était le Renaud qui était dans le monde. Quand il a commencé à être une énorme vedette, son regard n’a plus été le même. Il a chanté « la commune refleurira » et après, il a vécu dans un hôtel particulier. Après, il a fait d’autres chansons contestataires comme « Miss Maggie », mais plus beaucoup de chansons sociétales. Il est aussi à l’origine de très belles chansons qui parlent de sa vie, comme « Mistral Gagnant » et « Morgane de toi ». Ces chansons-là ne m’intéressaient pas parce que je ne pouvais pas m’approprier des histoires qui parlent de sa fille ou de sa femme. Je préfère nettement chanter des textes qui racontent la relation entre les mecs qui vivent à Neuilly et ceux qui vivent à la Courneuve. Moi qui étais un petit bourgeois qui vivait dans le 14e, je suis allé m’installer à Saint-Ouen. Là, je me suis fait péter la gueule pour me piquer mon survêtement. En écoutant en boucle   « Deuxième génération », ça m’a rendu plus tolérant. Ca a créé une résonnance en moi très forte.

Clip de "Deuxième génération".

« Deuxième génération » c’est encore diablement d’actualité, dis donc…

On pourrait imaginer que c’est un des frères Kouachi qui a écrit cette chanson avant d’aller commettre l’indicible.

Tu as choisi les chansons les plus anciennes, mais elles sont finalement le plus d’actualité.

Toutes parlent de la violence en tout cas. Il n’y a pas une chanson où il n’y a pas une baston, alors que, personnellement, j’ai peur de la violence. Il faudrait analyser ce paradoxe (rires). Il y a un déterminisme social que je trouve aujourd’hui dramatique. On est dans un monde tellement inégalitaire que mettre en avant des chansons qui est un condensé de ce que l’on vit aujourd’hui est essentiel. La vision du monde de Renaud était si juste…

Ton disque permet aussi de découvrir des chansons que l’on connait moins. « Buffolo débile » par exemple.

Initialement, c’est une chanson piano-voix. Nous, on en a fait une version très rock. Il y a plein de gens qui ne connaissent pas Renaud hormis les gros tubes. Ça me fait plaisir de faire découvrir ce Renaud-là.

Je suis impressionné parce que, même les puristes de Renaud aiment bien ton disque.

J’ai été surpris de l’accueil, en effet. Mais il y a quand même quelques vrais fans qui m’ont insulté. Il y en a qui pensent que j’ai fait ça pour l’argent. Il faut juste savoir que ça me coûte beaucoup plus cher que ça ne me rapporte. Certains ont dit aussi que je faisais ça parce que je n’avais aucune imagination. Mais quand on écoute Jeff Buckley qui reprend « Hallelujah » de Léonard Cohen, même si je ne me place pas au même niveau, c’est de la création. Quand on écoute Billie Holiday qui va chanter Gershwin, c’est de la création. Quand Camille chante « Que je t’aime » de Johnny Hallyday, c’est de la création. Je me sens tellement à ma place et honnête par rapport à ce répertoire de Renaud que je suis prêt à tout entendre. Je me sens exactement où je dois être.

Version acoustique de "La chanson du Loubard", filmée par les Music'ovores en juillet 2016.

Tu continues à écouter Renaud ?

Non, j’ai arrêté en 1994, au moment de l’album A la Belle de Mai. Pour moi, après, il est tombé dans la variété. Le dernier album, c’est même de la grosse variété.

Renaud est le chanteur qui t’a touché le plus ?

Oui. Aujourd’hui moins, comme tu l’as compris. Je ne l’écoute plus trop. Mais il m’a énormément touché, il m’a façonné. J’écoute plein d’autres choses et surtout, beaucoup de musiques anglo-saxonnes. Mais celle qui me touche le plus, c’est Billie Holiday. Je suis fan de sa voix et la moindre vibration de ses mots, je pleure.

Pour en revenir au Renaud que tu aimes, a-t-il influencé ta façon d’écrire tes chansons ?

Bien sûr. On est toujours le résultat de ce que l’on a écouté. A un moment donné, il faut digérer tout ça et en faire un truc à soi. Encore une fois, je n’ai pas envie d’être un imitateur. Comme lui, j’adore les mélodies très simples, j’aime le côté couplet-refrain, le côté songwriter, le côté folk. D’autres m’ont influencé, mais Renaud est le premier que j’ai écouté pour de vrai.

Renaud a-t-il écouté le disque et a-t-il donné son autorisation ?

Je ne lui ai pas encore envoyé le disque. Quant à l’autorisation, je n’en ai pas besoin puisqu’on paye des droits. Je n’ai pas spécialement envie de le rencontrer aujourd’hui, ce qui m’intéresse, ce sont ses chansons. Je fais partie d’une famille d’artistes et j’ai croisé beaucoup de gens célèbres alors je ne suis pas à la recherche de cela. Je ne te dis pas que si je voyais Renaud je ne serais pas fasciné ou que je n’aurais pas peur, mais ce n’est pas le sens du propos. Evidemment, si je savais qu’il venait me voir à un concert le chanter,  je serais terrorisé.

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Après l'interview, le 8 juin 2017.

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13 juin 2017

Ottilie [B] : interview pour :passage:

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(Photo : Frank Loriou)

ottilie b,passage,interview,mandorLa biographie d’Ottilie [B] le stipule parfaitement « avec patience, finesse et précision extrême, Ottilie [B] taille dans la musicalité des mots et du son, comme dans une matière première et vivante, à transformer et réinventer. Poétique, charnel et intimiste, l’univers qu’elle sculpte avec grâce, nous ballade entre slam et chanson, colère et douceur, violence et sensualité. » Dans ce deuxième album, :passage:, qu’elle a composé et réalisé, il est question de la naissance : la première mais aussi la deuxième, le passage qui par la création, fait accoucher de la conscience qu’on a de soi ; ou qui par la force de la nature, conjure le sort de la mort et ramène sur le chemin de la vie.

Pour cela « elle s’est inspirée de la mythologie grecque, de la philosophie épicurienne, de la littérature comme celle de Lorette Nobécourt, de la poésie de René Char ou Marina Tsvétaéva, d’artistes chercheurs défricheurs tels Gainsbourg, Rita Mitsouko, Claire Diterzi, Nicolas Repac… Pour cette femme du monde aux origines métissées – kabyles, italiennes, mongoles – chaque voyage est quête de soi, mais aussi matière créative directe, brute et multiple : sons du réel capturé au cœur de la nature, rythmiques et sonorités nouvelles, instruments, musiques et chants de tous les mondes. »

J’apprécie et défend le travail d’Ottilie [B] depuis son premier EP (lire là), puis son premier album (lire ici), j’ai donc été ravi de la mandoriser une troisième fois. C’était le 26 avril dans un bar de Chatelet.

Argumentaire de l’album : ottilie b,passage,interview,mandor

Passeuse atypique de frontières, de sons bruts et d’émotions à fleur de mots, Ottilie [B] revient avec 12 paysages multipistes, world et electro, poétiques et foisonnants. Toujours armée de ses crayons de colère, elle peint ces paysages sensoriels avec les couleurs vives de ses cartes plurivocales, fabriquées aux quatre coins d’un globe qu’elle sillonne en 2015, micro en main.

C’est dans le sensible et dans le réel que l’interprète, compositrice et réalisatrice de ces « passages», cueille la matière première et primaire de ses créations: rumeurs de la nature, souffles et voix humaines, instruments traditionnels dépoussiérés par un jeu minimaliste et actuel, du bendir marocain au roulèr réunionnais, en passant par l’anatar indien ou la kora malienne. Alors elle travaille, pétrit, façonne, sculpte en studio, des pulsations de vie, des mélodies éclatées, des sons chaleureux et hybrides, à mi-chemin de l’electro et de l’organique, du rudimentaire et du sophistiqué.

ottilie b,passage,interview,mandorPlus libre et plus ouvert que dans le premier opus, son chant se promène entre onomatopées et vocalises, bourdons et fréquences décalées, sons de gorge et de tête,  avec la souplesse hors-norme d’une contorsionniste vocale. Sa voix singulière  s’étire, s’amuse, se superpose à elle-même ou à celle d’autres passeurs et passeuses, fantômes parfois  invisibles et clandestins de l’opus. Ils sont pourtant bien là: Denis Péan (Lo’Jo) (mandorisé-là), Ibrahim Ag Alhabib (Tinariwen), Christine Salem, parmi tant d’autres. Et chaque composition imprime sur les murs du présent, le souvenir passé et sensible, la trace intérieure et indélébile, l’empreinte précieuse et indicible, d’une rencontre musicale avec l’une d’entre eux. Brouilleur de frontières, de codes et d’idées reçues, ce deuxième album est une invitation vocale et sensible à un voyage poétique et spirituel, à la croisée des chemins de passage, de soi vers l’autre et de la mort vers la vie.

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(Photo : Frank Loriou)

ottilie b,passage,interview,mandorInterview :

Habituellement, tu vas loin dans l’exploration des sons, mais là, tu t’es surpassée !

Comme d’habitude quand je fais un disque, j’ai travaillé sur un thème. Pour celui-ci, c’était le passage. J’entendais par-là : transformation, naissance, mort, voyage.

Quand nous nous sommes vus la dernière fois, tu m’avais dit que cet album allait parler de la mort uniquement.

Au fil de mes rencontres pour élaborer ce disque, plus la mort était abordée, plus ça parlait de vie. Je suis allée plus loin que prévu.

Même dans ton écriture.

J’ai l’impression que j’écris de façon cubiste. J’ai construit une histoire avec plein de portes ouvertes, encore et encore. J’ai lâché le mental et je suis allée à l’essentiel.

Et celui qui t’écoute part dans ton voyage.

J’ai toujours du mal avec les propositions artistiques ou poétiques qui nous disent où on doit regarder, où on doit penser, où on doit cheminer. C’est pour ça que je cherche une autre voie pour toucher les gens et les amener quelque part. Ce que j’aimerais, c’est les amener où ils ont envie d’aller. C’est délicat parce que proposer une chanson, c’est déjà hyper engageant ou engagé.

Pourquoi as-tu plus travaillé sur les musiques du monde cette fois-ci ?ottilie b,passage,interview,mandor

C’est parce que j’ai voyagé et que j’ai été touché et ému par les endroits visités. L’ile de la Réunion et sa culture, la Mongolie et la Laponie aussi. Le meilleur moyen pour que la musique existe, c’est de la faire vivre… et pour la faire vivre, il faut prendre des risques. Celui qui crée doit aller dans des endroits inconnus de lui et explorer les territoires vierges de son mental. Tout ça m’a bien bousculé.

Qu’est-ce qui t’a bousculé exactement ?

La quête dans la rencontre. Brassens a écrit dans une lettre : « Tu es l’ami du meilleur de moi-même ». Le fait de provoquer des rencontres avec d’autres artistes est complexe pour moi, parce que je suis timide et que j’ai des complexes de légitimité. Il a fallu que je donne le meilleur de moi-même sur un temps court, improvisé avec un thème bien précis. Je me suis dépassée. Plus on joue avec des artistes qui nous touchent, qui nous amènent ailleurs, qui nous font voyager un peu plus loin que la bout de notre nez, plus on va plus loin.

"Conte des faits" (audio).

ottilie b,passage,interview,mandorCe problème de légitimité est récurrent chez toi depuis que je te connais. Mais quand tu vois qu’un artiste comme Denis Péan accepte de travailler avec toi, ça devrait te rassurer sur ta place dans le monde musical, non ?

J’ai ressenti ça au début, mais en fait, non. J’ai beaucoup appris avec les gens qui ont collaboré à cet album, dont Denis. C’est plus cela qui me rassure. Je m’aperçois que je prends plus de plaisir à jouer, à être sur scène qu’avant. J’ai appris que le doute pouvait être un moteur, après, il faut savoir comment utiliser ce doute pour être encore plus authentique et généreuse.

Comme pour le premier album, c’est toi qui réalise Passage.

Oui, et j’ai un regret, c’est de ne pas accéder à l’épure au niveau sonore. J’ai l’impression de me cacher derrière ces sons hyper ciselés et léchés. J’avais envie d’honorer tous les magnifiques sons que j’avais en ma possession. Je vais peut-être mûrir dans ce sens-là. Il faut que je sois moins gourmande.

L'EPK de l'album :passage:

Pour toi la musique et l’image sont hyper liés.

C’est pour ça que j’ai fait beaucoup de photos et que j’ai réalisé le clip « Crayons » sur l’album précédent. Le prochain, pour cet album, sera à base d’archives. J’ai une matière visuelle que je retravaille. J’aime bien utiliser ce qui existe déjà pour en faire autre chose. Un artiste est toujours un peu un voleur. Tout existe déjà.

Pourtant, tu essayes toi-même d’inventer quelque chose.

Peut-être. Est-ce que c’est moi qui trouve ou, parfois, n’est-ce pas une erreur ? Une erreur heureuse. L’inspiration est quelque chose qui nous dépasse un peu. On n’a pas tout pouvoir sur la création.

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On ne maitrise rien ?

C’est la maitrise du non contrôle. C’est vivre à l’instant présent, c’est accueillir ce qui est là. Dans la création d’un album, il faut un peu d’humilité.

Cet album, c’est deux ans de travail.

Intense. Je n’ai pas beaucoup dormi pas beaucoup mangé. Cet opus m’a vraiment beaucoup mobilisé. Je voulais que tout s’imbrique parfaitement. Je sais, c’est paradoxal avec le fait que je te parle de non contrôle.

Tu es dans la musique depuis dix ans. As-tu l’impression de progresser d’album en album ?

J’ai l’impression d’avoir beaucoup appris et qu’il reste beaucoup à apprendre. Voilà où j’en suis. Ca va vite et ce qui est important, c’est de vivre intensément le présent.

 Quel sera le thème du prochain disque ?

C’est encore un peu tôt, mais j’ai envie d’évoquer la relation amoureuse.

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Après l'interview le 26 avril 2017.

(Toutes les photos, hormis celle avec Denis Péan et celles dans le bar, sont de Frank Loriou.)

11 juin 2017

Igit : interview pour l'album Jouons

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Rappeler qu’Igit a été repéré grâce à l'émission The Voice saison 3 en 2014, n’est pas lui faire injure. Venant de la scène française, non pas « underground », mais peu médiatisée, cette mise en avant télévisuelle (et musicale) lui a certainement fait gagner du temps en ce qui concerne la visibilité. Nous avons été nombreux à apprécier Igit dès sa première apparition. Un timbre rauque, une identité vocale immédiate et une sympathie naturelle. Après un premier EP, Les Voiles, arrive l’album, Jouons. Il pousse encore plus loin son songwriting et l'immisce naturellement dans de nouvelles sonorités où folk, blues et electro offrent un écrin inédit à sa voix si particulière. Il chante les enfers de ses amours mortes ou en sursis avec une énergie contagieuse. On pense un peu à Stromae (oui, oui), Brel (houlà ! Comme j’y vais !), Bashung Igit, jouons, interview, grain de sel, mandormême… des influences assumées mais jamais copiées.

Le 13 juin 2017, Igit sera en concert à Paris, à La Nouvelle Seine.

J’ai rencontré ce génial auteur compositeur interprète le 13 mai dernier, dans l'espace réservé aux artistes lors du Festival Grain de Sel de Castelsarrasin.

Argumentaire officiel :

La voix est chaude, elle prend par la main. La mélodie est indélébile, sans attendre, elle ne quitte plus le cour de celui qui l'écoute. Pop, folk, électro, peu importe, Igit trace sa route loin des clichés, en toute liberté. Jouons, c'est le regard d'un songwriter élégant et aérien qui a tout écrit et qui préfère, à la peur qui dévore tout ces derniers temps, la poésie qui élève, celle qui refuse d'abdiquer. 13 titres dont un duo exceptionnel avec Catherine Deneuve.

Interview : Igit, jouons, interview, grain de sel, mandor

Nous sommes dans un festival. C’est différent d’un concert « normal » ?

D’habitude, je tourne en groupe et là, ce soir, pour la première fois, je joue seul sur scène. J’aurai pas mal de trucs avec moi, un lecteur vinyle, un toy piano, des diapositives… J’appréhende. Pour moi, c’est un peu quitte ou double parce que je raconte une histoire de A à Z et dans les festivals, les gens se déplacent, c’est donc un peu une mise en danger.

Tu t’es fait connaître par l’émission The Voice. Une notoriété si soudaine est-elle un handicap ou un avantage ?

Il y a quelques mois, je t’aurais dit que ce n’est que du positif parce que ça m’a permis de trouver très vite un entourage professionnel. J’ai désormais un tourneur, j’ai signé en édition, par ricochet, j’ai trouvé un manager, une maison de disque… je vis de ce métier aujourd’hui grâce à cette émission que je ne connaissais pas avant d’avoir été contacté par la production. J’ai habité à l’étranger lors des deux premières saisons de The Voice, je n’avais donc pas compris la folie que cela représentait. C’est plus difficile depuis que j’ai sorti un disque qui n’est pas dans les codes « grand public ». Il y a des chansons dites « populaires », mais aussi des chansons plus « indés ». Je sens qu’il y a un gros a priori envers moi dans les médias. Je revendique le côté auteur et j’ai l’impression qu’on ne me prend pas tout à fait au sérieux. De plus, The Voice représente TF1, du coup, les autres chaines sont, pour le moins, distantes avec moi. Ça m’ennuie, surtout pour les gens avec qui je travaille.

Le clip de "Joie".

Une notoriété soudaine, c’est déstabilisant ?

Ça devient déstabilisant quand tu surestimes ta notoriété. Moi, je n’ai pas changé et je n’ai rien changé à mes habitudes. Je continue à sortir beaucoup, à prendre le métro, à être disponible.

On te reconnait dans la rue ?

Souvent, on ne me calcule pas. Quand je chante, j’ai un look particulier et je porte un chapeau. Bien sûr qu’il y a des gens qui me reconnaissent, mais je ne suis pas une rock star. Pendant The Voice, quand je me promenais, les gens me situaient à peu près, mais ne savaient pas vraiment qui j’étais. Je me suis rendu compte souvent qu’ils ne connaissaient pas mon nom, qu’ils pensaient que je sortais de La Nouvelle Star… ça relativise les choses.

Clip de "Encre Marine".

S’imposer dans ce milieu s’apparente à un combat, non ?

C’est un combat avec soi-même parce que l’on essaie de faire les choses le mieux possible. Ce serait une erreur d’envisager ce métier comme un combat. J’estime que la réussite réside dans le fait d’arriver à combiner ses envies et d’être bien avec soi-même. Il n’y a aucune violence dans ce métier… c’est juste de la musique. Par contre, ce que je peux t’avouer, c’est que parfois, c’est décourageant et qu’il faut s’accrocher comme un dingue pour ne pas baisser les bras.

Le public, il faut aller le chercher, non ?

Oui, mais pas au forceps. Les gens t’écoutent quand tu ne chantes pas fort. Si tu essaies de crier plus fort que tout le monde, ça ne marche pas, tu rentres dans un espèce de conflit et les gens ne vont pas te suivre.

Duo avec Catherine Deneuve, "Noir er blanc".

Tu as le trac avant de monter sur scène ?

Oui, tout le temps, c’est terrible ! C’est parfois même extrêmement désagréable. Je suis d’une nature à douter. Il suffit que je saisisse un regard un peu ennuyé, ça me déstabilise complètement. J’essaie de me concentrer sur les gens qui ont l’air intéressé par le propos. On peut être sur  scène et être quelqu’un de timide, ce n’est pas incompatible. C‘est le paradoxe des artistes. Nous ressentons le besoin impérieux de nous dévoiler dans des chansons et de nous montrer devant des tas de gens qu’on ne connait pas, alors que la plupart d’entre nous sommes pudiques et timides.

A part le fait que tu ne chantes plus en anglais, ton album est la continuité musicale de tes EP précédents.

Ça me fait plaisir que tu dises ça parce que plein de gens m’ont dit le contraire. Il  y a une volonté de délivrer des messages aux gens qui m’écoutent, d’écrire des chansons plus profondes qu’elles en ont l’air. J’aime bien l’idée qu’on ne se méfie pas de mes textes.

Clip de "Des conséquences".

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Après l'interview, le 13 mai 2017.

10 juin 2017

Stéphane Mondino : interview pour Les rêves de Babylone

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(Photo : Joanna Zielinska)

Au son d’un rock des années 70, dans Les rêves de Babylone, Stéphane Mondino décline le concept du rêve éveillé. C'est le livre de Richard Brautigan, Un privé à Babylone, qui a donné au chanteur le fil conducteur de ce disque oscillant entre rêve et réalité. Son héros à lui révèle une part de lumière même là où il fait sombre. Et puis, un album solaire qui se termine mal… pas de doute, c’est du Stéphane Mondino.

Cet artiste est l’un de mes préférés. Je le suis et le soutiens depuis son premier album en 2004 (outre son œuvre à lui que je trouve admirable, l’idée que son chanteur préféré soit Daniel Balavoine, n’est pas non plus pour me déplaire). Le 13 avril, Stéphane Mondino est venu une seconde fois à l’agence (la première fois, c’est à lire là).

stéphane mondino,les rêves de babylone,interview,mandorArgumentaire officiel :

On l'a découvert La tête ailleurs produit par Francis Cabrel en 2004... On l'a suivi au fil des 4 albums qu'il a sortis par la suite... Et c'est avec une énergie « babylonienne » qu'il revient aujourd'hui.

Stéphane Mondino nous livre, avec ce nouvel album des chansons aux accents pop/rock. L'ambition d'un disque aussi onirique que cruellement réel est pleinement assumée par l'auteur. Il porte une poésie qui veut que la beauté se cache aussi dans les coins sales de l'âme et d'ailleurs. On retrouvera certainement derrière le chant d'un oiseau enfin libre, derrière l'odeur d'une cigarette mal éteinte ou derrière une saison d'eaux salées, la contradiction d'un monde où la course aux profits n'autorise plus à ralentir, mais qui porte pourtant en lui tout le dégoût nécessaire à lâcher prise. Peut-être que Stéphane Mondino a vraiment arraché des bouts de songes qui sortaient du sable. Peut-être qu'il a ramassé pour de vrai des fantasmes qui dormaient dans l'ombre pour en faire Les rêves de Babylone. Peut-être aussi que le vent chaud venu du désert parviendra à coller à vos oreilles la trace brûlante d'un cœur énorme qui bat vite et lourd. Et parce qu'au final, même les plus terriens d'entre nous peuvent aussi passer un tiers de leur vie à rêver, on pourrait dès maintenant et le temps d'une heure au moins, le faire avec Les rêves de Babylone. 

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(Photo : Patrick Batard).

stéphane mondino,les rêves de babylone,interview,mandorInterview :

Je t’ai interviewé il y a 5 ans. Entre les deux disques, 1975, et celui-là, Les rêves de Babylone, il y a eu un album compilation intitulé Un jour en juillet.

Il n’est sorti qu’en numérique. Je l’ai enregistré après une tournée en piano-voix. Je suis retourné à Astaffort pour le jouer dans les conditions live, mais en studio. On a demandé à quinze personnes de faire le public pour que j’aie la niaque. C’est un disque réunissant plein de titres à moi tirés de mes quatre albums précédents, en version acoustique.

Les chansons du nouveau disque, Les rêves de Babylone, tu les portes depuis au moins trois ans. Je t’ai vu les chanter sur scène il y a deux ans je crois.

Je ne voulais pas sortir ce disque en autoproduction. L’expérience que j’ai à ce niveau-là m’a permis de pointer du doigt les limites que j’avais.  Cette fois-ci, je voulais une structure, un label, un distributeur…

La première fois que je t’ai interviewé, c’était pour ton premier disque, Saint Lazare, en 2004. Nous étions chez Sony. Tu as donc connu major et petit label.

Je me suis fait repérer par Francis Cabrel, un homme simple, qui te donne des conseils et des moyens, je passe par Columbia, j’ai des soucis, je passe en autoprod, j’ai des soucis, je suis indépendant, j’ai des soucis. J’ai fini par me faire à l’idée qu’il y a des soucis tout le temps. Très vite, tu as du mal à chercher un bouc émissaire, un coupable de tout ça, parce qu’il ne faut pas chercher un coupable. Tu es sans doute toi-même le premier responsable de ce qu’il t’arrive.

DES LARMES from Stéphane Mondino on Vimeo (extrait de l'album Les rêves de Babylone).

Ta période Columbia, ça a été une sacrée désillusion du métier, non ?

J’avais l’impression d’être jugé en permanence. Il fallait que je sois dans la performance. En interview, j’étais naturel, j’avais une façon de parler qui ne leur plaisait pas. On me recadrait. Quand j’étais petit, ce n’est pas comme ça que je voyais les choses. Je faisais des concerts avec des Lego. Je faisais aussi des concerts chez moi à Franconville, dans le salon de mes parents. Quand j’ai été signé, j’ai compris que ce monde n’était pas celui que je fantasmais inconsciemment. Il avait tendance à sacrément se regarder le nombril.

Il n’y a plus beaucoup de place pour la chanson française de toute façon.

Pour que les médias s’intéressent à toi, c’est très difficile en tout cas. J’ai 41 ans et j’ai l’impression d’être un chanteur des années 70.

On n’y reviendra. Pourquoi ne lâches-tu pas le morceau si c’est difficile ?

Parce que j’ai toujours envie d’écrire des chansons.

Et de les faire écouter.

Oui, mais honnêtement, quand ça me fera trop de mal de faire des disques parce qu’on ne peut pas les entendre nulle part, je pense que j’arrêterai. Je fais beaucoup de scènes, pas dans de grosses salles, mais j’y vais,  je me donne… et combien de fois les gens qui me voient me demandent pourquoi on ne me connait pas.

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Tu te revendiques chanteur de variété.

Ce n’est pas un gros mot. Je ne suis pas un chanteur de rock. Le problème de la variété d’aujourd’hui, c’est que celle qui est matraquée à la radio n’est pas forcément la plus subtile. Du coup, on dit que ma variété à moi est ambitieuse. Putain, mais ça veut dire quoi, « c’est ambitieux » ?

Certes, tu as des textes exigeants, mais je trouve que tes mélodies sont d’une redoutable efficacité et que beaucoup de tes titres auraient pu devenir des tubes.

Ce qui ne va pas, c’est peut-être ce que je suis. Je suis obligé de prendre en compte aussi cela. Il y a les chansons, mais il y a aussi le chanteur, avec tout ce qu’il véhicule.

As-tu l’impression de progresser dans ton écriture ?

J’espère. Ce que j’aime en tout cas, c’est écrire à plusieurs. J’ai des mélodies depuis 20 ans et je ne leur trouve pas de textes. J’adore travailler avec des auteurs qui vont plus loin que moi au niveau de l’écriture. Je n’arrive pas à ajouter de la poésie à mes chansons. Pour cela, j’ai besoin d’aide. Et puis, je t’avoue que je suis une feignasse pour les mots. Autant la musique, je ne m’en lasse jamais, autant les textes, pour moi, c’est laborieux.

Clip de "Les rêves de Babylone" (extrait de l'album Les rêves de Babylone).

Peut-on dire que ton album est conceptuel ?

Il y a un fil avec Babylone, mais évidemment, les chansons s’écoutent indépendamment. Babylone, c’est juste le décor. Le monde de l’inconscient m’a toujours fasciné. Ce que l’on croit être, ce que l’on projette… ce disque parle de tout ça.

Tu t’es inspiré d’un roman de Richard Brautigan, Un privé à Babylone.

Son héros à lui est un détective privé minable. Un gros looser. Un jour il reçoit une balle de baseball et dans son évanouissement, il se retrouve à Babylone. Et du coup, dans sa vie réelle, à chaque fois qu’il le peut, il se barre à Babylone. Ça lui pourri sa vie réelle, il rate des arrêts de trams… ce livre, c’est beaucoup de poésie dans une ambiance crade.

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Pendant l'interview...

Tu fais des concerts « hommage » à Daniel Balavoine. Pourquoi ?

Parce que je suis fan depuis toujours. Ça me fait plaisir de faire un spectacle sur ses chansons que j’interprète à ma façon. Je ne copie pas Balavoine parce que de toute façon, vocalement, c’est impossible. J’arrive à atteindre les voix de têtes, mais  lui était  tellement un extra-terrestre qu’il est inimitable. En faisant ces concerts-là, je me suis rendu compte qu’il était très segmentant. Balavoine, soit tu l’adores, soit tu le détestes. Ce n’est pas comme Goldman qui, lui, fait l’unanimité.

Il était ultra populaire quand même !

Oui, mais il pouvait agacer. Moi, encore une fois,  je suis son plus grand fan.

Aurais-tu préféré être de la génération des Balavoine, Goldman, Souchon, Voulzy, Cabrel ?

C’est marrant que tu me poses cette question, car j’en parlais récemment à Marc Lumbroso (éditeur et directeur artistique, découvreur de Goldman et Paradis notamment). Je lui ai dit qu’il aurait fallu que je naisse plus tôt pour faire partie de cette famille-là qui me correspond totalement. D’ailleurs, mon nouvel album sonne fin des années des 70, ce n’est pas un hasard. 

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Après l'interview, le 13 avril 2017.

07 juin 2017

Céline Ollivier : interview pour Grands Espaces

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Céline Ollivier revient avec un nouvel album doux et envoûtant, mystérieux et sensuel, Grands Espaces, quatre années après La femme à l’éventail (lire la mandorisation (juin 2012) de la chanteuse pour cet album). Elle prend son temps, ne cesse jamais d’écrire, parce qu’écrire c’est se soigner.  Dans ses textes, il y a autant de certitudes que de doutes. On n’y entend un travail  vocal exceptionnel, par superpositions chorales à certains moments. Musicalement, Céline Ollivier passe de l’épure d’une guitare acoustique ou d’un piano à des déploiements orchestraux subtils.

Céline Ollivier sera demain au Divan  du  Monde avec quelques guest comme Robi, MellClarikaAlex Beaupain et Katel. Elle sera accompagnée par sa Team : Franck Amand à la batterie, Remy Galichet aux Claviers, et Emilie Marsh à la guitare. 

L’occasion était belle de se rencontrer une nouvelle fois pour évoquer le disque et le concert.  Le 31 mai, Céline Ollivier est donc revenue à l’agence pour une seconde mandorisation.

celine-o-hp.jpgArgumentaire de presse officiel :

Souvenir encore tenace que celui de La Femme à l’Eventail, disque d’arc-en-ciel d’émotions, de sentiments mélangés. Ceux qui ont eu su tendre l’oreille n’ont eu de cesse que de vouloir le partager. Parce qu’on y décelait un bouquet royal d’élans, d’évocations, de sensations altruistes et de parfums qui touchent droit au cœur. Entrée en matière probante avec notamment un passage significatif en playlist sur France Inter et un accueil médiatique enthousiasmant. Puis quatre ans. Laps de temps écoulé avant ce deuxième chapitre. Pourquoi une si longue durée ? Ne pas y voir de la désinvolture dans la démarche. Plutôt de l’exigence.  Les chansons sont venues à elle, l’ont culbutée, sans lui laisser le choix. Ses nuits sont mélodiques, ses lectures durassiennes. Forcément, ça travaille inconsciemment.

Changement d’approche également avec le piano qui a cette fois-ci provoqué l’impulsion, à la fin de l’automne 2014, elle a suffisamment de matière dans son escarcelle pour reprendre contact avec Martin Gamet, le réalisateur du premier album. Mais Céline Ollivier, en intransigeante perfectionniste, multiplie les allers-retours avec ses morceaux. Entre-temps, elle se fond aussi dans le projet folk de Charlotte Savary (Felipecha) à la guitare et aux chœurs. Poursuit son activité de professeur de chant. Et revient, encore et toujours, sur ses micro-détails qui peuvent changer l’existence d’un titre. Presque une question d’éthique chez elle. En d’autres termes, Céline Ollivier défend un modèle d’artiste davantage préoccupé par la qualité des chansons que par les points d’édition.

La dernière chanson à prendre naissance ouvre l’album. Elle s’appelle « Où je reprends mon Souffle ». Une738_celine-299-2.jpg supplique adressée à sa grand-mère, doublée d’une tendresse diffuse. Aux manettes, Katel dont la superposition de claviers scintille comme une voie lactée.

Pour ces Grands Espaces, la jeune femme ne s’est résolue qu’à écrire sans autre objet que ses obsessions. Aucune joliesse superflue de sa part. C’est un journal intense et sincère dans son abandon. Ses textes embrassent un « tu » permanent et récurrent. Elle s’adresse à un destinataire bien défini, à une ou deux exceptions près, jamais le même.

Dans toutes les chansons, il y a toujours des absent(e)s. Ce sont eux qui tiennent le rôle principal. Elle sait que c’est lourd, une absence. Bien plus lourd qu’une disparation. Voilà ce qu’elle nous dit aussi, souvent de manière concise et imagée. En duo avec Alex Beaupain, « Pour la Peine », elle chante pour les vivants et dessine une géographie post-Bataclan.  L’air circule sur ce disque à larges bouffées de constats distanciés. Il y a autant de certitudes que de doutes. Des inquiétudes rédemptrices aussi. Ce sont surtout des chansons magnétiques et d’une élégance vibratile. Parfois, elles sont traversées par une tension teintée de colère, comme sur « Le 8 Rouge ». Il y a aussi la femme à la parole décomplexée qu’elle admire « Le Rouleau », les tétanies douces des renoncements amoureux, « En Miroir ».

Avec ses compagnons de partage (Martin Gamet, Mathieu Coupat, Mell et donc Katel), Céline Ollivier joue subtilement avec les textures, absorbe nos âmes dans un divin piano-voix « Tes Lèvres sur mon Front », renoue avec le côté latin des débuts, « Dernière Bobine », marche dans les pas d’une valse atmosphérique « Les Goélands » et s’envole vers des chœurs aériens « Tes Vertiges ».  Et enfin la voix, l’autre grande affaire de l’album. Une voix d’une vibrante légèreté, d’une justesse imparable et qui voltige audacieusement entre le phrasé et le parlé. Une voix féline, en osmose avec l’écriture, assumant les différentes facettes de sa personnalité et exprimant toutes les nuances d’un sentiment. Rares sont les chanteuses qui parlent, avec autant de justesse, au cœur et à l’intellect.

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IMG_2062.JPGInterview :

J’aime quand les artistes ne se précipitent pas pour sortir des disques…

Je me suis accordé le  luxe de prendre le temps. Un an avant que l’on détermine la sortie du disque, j’ai cru que nous l’avions fini. Mais non. Finalement,  j’ai encore écrit « Pour la peine » et « Je reprends mon souffle ».

Cette chanson pour ta grand-mère est d’une beauté.

Je l’ai écrite au mois d’octobre. Je suis allée la voir dans sa maison de retraite à Bayeux et cela m’a inspiré cette chanson. Comme j’adore la voix et les mélodies de Pauline Croze, je voulais que ce soit une chanson pour elle. Je crois qu’elle ne l’a jamais reçu.

Aimes-tu raconter à un journaliste de quoi parle tes chansons ?

Oui, j’aime bien. Mes chansons sont tellement ciblées, que cela ne me dérange pas d’expliquer à qui elles s’adressent. Cela part toujours d’une histoire personnelle, intime, d’un lien à l’autre, qu’expliquer ce que j’ai poétisé à ma façon me parait logique. Paradoxalement, j’aime bien que les gens ne sachent pas de quoi parle un de mes textes, mais que cela raisonne quand même chez  eux. Le but de toute œuvre est que les gens s’en fassent une interprétation personnelle.

Ton premier album La femme à l’éventail était un album très personnel, dans lequel tu te livrais beaucoup. Est-ce que tu t’es demandée à un moment ce que tu allais bien pouvoir raconter dans le prochain ?

J’ai des phases de plongée intérieure et de solitude qui provoquent des rencontres avec moi. C’est pour ça que j’ai appelé cet album Grands Espaces. J’aime rencontrer des zones dans lesquelles je n’ai pas poussé certaines portes complètement. En tout cas, là,  je pense déjà au prochain. Je sais juste que des chansons récentes comme « Où je reprends mon souffle » et « Tes  lèvres sur mon front », j’aurai envie de les défendre sur scène toute ma vie. Ce qui n’est pas le cas de quelques chansons du premier disque.

Parce qu’elles racontent des histoires d’un autre passé ?

Pour des raisons musicales et textuelles, que je trouve relatives.

Tu as travaillé un peu comme tu voulais, dans une sorte d’élasticité idéale ?

Exactement ! J’écris en fonction de mon humeur du moment, de mes états, de mes lectures, de mes envies. Cet album parle beaucoup de tensions, de réconciliations, des présents, des absents, de mes absences à moi… Je garde de cette période de création un souvenir très agréable, mais très dense aussi.

Pas douloureux ?

Si, quand on écrit « Pour la peine » ou « Où je reprends mon souffle »,  je ne suis pas dans la gaité la plus absolu. Après réflexion, la plongée à l’intérieur de moi n’a pas toujours été facile, parce qu’il y a beaucoup de résistance.

Et d’insatisfactions ?

Oui. Par exemple, pour « Les goélands », j’ai mis des mois à terminer le texte. Il est très court, car je voulais être au plus juste de l’idée que j’avais du choix des mots et des structures. Martin Gamet, un des réalisateurs de ce disque, m’a apporté son intuition, son éclat. A un moment donné, il faut savoir laisser la main. Quand on essaie plein de choses, il faut qu’elles se résolvent. Il faut savoir s’appuyer sur des gens de confiance.

De quoi parle « Les goélands » ?

Je m’adresse à la Alice du premier album, ma meilleur amie qui est décédée il y a très longtemps. Je parle de l’absence avec la métaphore de la mer, de la rocaille et de la marée. Je la cherche et j’essaie de la retrouver parmi les signes… Quand tu perds quelqu’un dans un tragique accident, il y a un sentiment d’injustice, de réparer quelque chose, de comprendre. Cela devient une quête.

"Les goélands" en concert.

La solitude, dans la création, c’est compliqué ?

Oui. Heureusement que les réalisateurs sont là. J’aime beaucoup ce mot : réaliser. Réaliser les chansons des autres. Martin Gamet a vraiment une facilité pour cela. J’ai une écriture musicale assez classique, assez simple et toutes mes chansons folks, mes chansons acoustiques, il parvient toujours à les sublimer.

Tu ne lui as pas confié toutes les chansons, contrairement au premier album. Pourquoi ?

Parce que j’avais beaucoup composé et maquetté aux claviers et que j’avais envie de quelqu’un qui est habitué à une réalisation de ce type-là. Naturellement, j’ai pensé à Mathieu Coupat, à qui j’ai confié « Sourde », « Le 8 rouge », « Tes lèvres sur mon front » et « Le rouleau ».

Il y a aussi Mell dans ce projet.

On avait réalisé des prémaquettes de « Tes vertiges » quand elle habitait  encore à Metz. J’ai gardé une des prémaquette plutôt que l’autre version qu’on avait faite pour l’album. Elle sonnait mieux, elle avait même une sorte de magie.  Je passe beaucoup par l’émotion, la musicalité, le placement dans l’espace. Il y a une dimension spatiale à la musique.

"Pour la peine" en concert.

Revenons à la chanson post-Bataclan, « Pour la peine ».

Je l’ai écrite après les évènements. Mais, à la base, je voulais qu’elle soit pour la chanteuse Dani, pour les bonus dans son dernier disque, mais ils n’ont gardé aucune nouvelle chanson. C’est mon producteur qui m’a incité à l’enregistrer moi-même.

Tu la chantes donc avec Alex Beaupain.

Oui, et avant que je lui dise, il ne savait pas vraiment de quoi la chanson parlait. Juste, il l’a trouvait belle. On a fait quatre prise ensemble, face à face. Les deux premières, il ne savait pas… on a gardé  la troisième et la quatrième.

La mort t’obsède ?

Pas du tout. Je parle beaucoup plus d’absence physique.

Ecrire, c’est un pansement à ses failles personnelles ?

Un pansement, je  ne sais pas. Je dirais qu’au contraire, c’est comme si je revenais sur la cicatrisation. C’est comme si j’ôtais la croute pour que cela se cicatrise mieux. Parfois, on croit qu’un problème est réglé et on se rend compte qu’il faut y retourner parce qu’il n’est pas réglé tout à fait. Une chanson peut être aussi une remise en question personnelle. Parfois je sais que j’ai condamné les autres un peu vite…  

Parlons de ton concert de demain ? Pourquoi y aura-t-il plein d’invités ? Pour te rassurer ?  

Non parce qu’au contraire, il faut gérer… ce n’est pas une mince affaire ! Je réunis mes amis et les artistes que j’aime. Il y a un vrai sens à la présence de chacun.

Tu as le trac ?

Je suis toujours une grosse traqueuse. Cette date sera un peu celle de l’année pour moi. En tout cas, je suis heureuse de jouer ces chansons dans une version très fidèle à l’album. Je veux qu’on respecte l’esprit et les structures de Grands Espaces.

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Après l'interview, le 31 mai 2017.

02 juin 2017

Daguerre : interview pour le livre disque La nuit traversée

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(Photo : Julie Thomas)

Daguerre sort déjà son sixième album solo. Je l’ai déjà mandorisé seul, ou à deux, c’est dire s’il ne me laisse pas indifférent. Il fait partie de ces artistes essentiels, authentiques, rares, bons, qui sortent des sentiers battus et que j’aime mettre en avant. La nuit traversée est un livre disque illustré à découvrir absolument. Il y dévoile ses blessures du passé, son espoir en l’avenir, conquêtes et aventures en tous genres. Ses textes vifs et sincères tapent dans la fourmilière sociétale et pourraient même déranger une certaine société bien propre sur elle. Le 25 avril dernier, le jour de son Café de la Danse, nous nous sommes posés à la terrasse d’un café à proximité de la salle parisienne. Au programme cup of tea et longue conversation.

daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditionsArgumentaire de presse de La nuit traversée :

 ..." Cette nuit nous devons partir, et on ne va pas se mentir

D'autres ont essayé avant nous, et on a tous entendu dire, fuir c'est mourir

Il nous faut prendre le risque d'affronter ce sentiment, et choisir

Qu'on a le droit de rêver d’une meilleure destinée,

On a le droit de rêver de la nuit traversée "

Le sixième album de Daguerre nous invite à une découverte singulière. Une toile sombre et lumineuse est tissée. On se perd, on se retrouve, on oublie, on se rappelle, on se bat, on se relève. Les mots revêtent une texture, les sons prennent des odeurs, des couleurs. Guitares, piano, cordes atmosphériques et cuivres, éclairée par sa voix rauque et profonde, viennent rythmer ses neufs chansons inédites, engagées et poignantes.

Daguerre a voulu offrir plus qu’un album : un livre-disque illustré où les dessins de Sarane Mathis et le récit de l'écrivaine Mély Vintilhac viennent transpercer ses nouvelles chansons.

Une traversée à oser...

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daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditionsInterview :

Raconte-moi l’aventure de ce livre-disque ?

En préparant mon 6e album, j’avais envie de sortir un objet particulier, quelque chose d’original. Je sais que le vinyle revient pas mal. Je voulais vivre autre chose. Après, c’est une histoire de rencontre. J’ai eu l’idée du livre, car je suis  amoureux de l’objet, de leur odeur…  J’en ai plein chez moi.  Cette compagnie-là m’apaise. J’aime aussi les librairies, je me sens bien dans ces lieux.

Du coup, tu voulais qu’on te trouve dans  les librairies ?

Il y avait aussi l’idée de découvrir autre chose que le circuit habituel de distribution auquel je suis habitué. Le disque est en train de crever et comme je suis en indé, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose de beau. J’ai donné mon nouveau disque à Fany Souville de Lamao Editions, celle qui est devenue mon éditrice. Elle semblait intéressée, alors je lui ai dit que je voulais travailler avec un auteur et un illustrateur autour de mes chansons. Je ne voulais pas que ce soit juste un beau livret amélioré. Elle  a adoré l’idée et la machine s’est mise en route.

Mély Vintilhac est l’auteure et Sarane Mathis, l’illustrateur. Peux-tu me les présenter ?

Mély, je ne l’ai rencontré que deux fois. C’est quelqu’un qui est venu me voir en concert à Biarritz et à Paris. Il y a trois ans, elle m’a dit qu’elle souhaitait m’envoyer des nouvelles très courtes. Je les ai reçu par mail et je les ai trouvé vraiment très intéressantes. On est resté en contact. Quand j’ai eu l’idée de ce livre-disque, j’ai pensé à elle pour les textes. Elle habite en Nouvelle-Zélande donc ce n’était pas très pratique, mais je voulais que ce soit elle qui écrive. Quant à Sarane, je le connais depuis le lycée. Il était en seconde, première et terminale avec ma fille. C’était déjà un tueur en dessin, maintenant, il aux Arts déco  de Strasbourg. Avec lui, je vois la vision d’une autre génération sur mes textes. Je n’ai pas envie de devenir un vieux con, alors j’aime bien confronter ce que je fais à la jeunesse.

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(Photo : Sébastien Garcia)

Quand on écoute une chanson, des images nous parviennent. Le fait de proposer des illustrations, ce n’est pas mâcher le travail de ceux qui écoutent ?

Je ne crois pas. Je lui ai donné carte blanche, c’est donc juste sa vision à lui.

Est-ce que Mély et Sarane ont eu un peu peur de te décevoir ?

Enormément. Sarane a eu un gros trac au début et dès qu’il a trouvé son fil conducteur avec son personnage, c’est allé vite. Mély, elle, a complètement craché les mots. Mes chansons l’ont renvoyé à des moments douloureux. Ensuite, c’est Fany Souville et moi qui avons coordonné le tout. Un an de travail dans une ambiance hyper agréable avec un côté artisanal intéressant.

Tu revendiques ce travail artisanal depuis le début de ta carrière.

C’est passionnant parce que tu redémarres toujours à zéro. Tu es sur un fil en permanence, tu ne sais pas si tu vas y arriver. Il n’y a aucun confort. Ça me fait me sentir vivant. C’est un moteur pour moi. J’ai été en majors et les choses étaient simples. J’ai rencontré des gens formidables, mais je me suis ennuyé. J’ai compris que cela ne me correspondait pas. Je venais du punk au départ, alors, même si toute identité se construit tout le temps, il y a des choses qui me sont restées.

Le côté inconfortable t’apporte quoi ?

Tu dois construire tout toi-même et il y a une grande fierté quand tu vas au bout de tes projets. Et c’est souvent le début de grandes amitiés qui se créent. Ça  n’a pas de prix, surtout dans le monde dans lequel nous vivons.

Tu as toujours 1000 projets, j’ai l’impression, non ?

En tout cas, j’en ai toujours 3 ou 4 en même temps. Là, je suis en train de réfléchir à quelque chose destinée aux jeunes publics, je fais beaucoup de collectifs d’artistes, je partage ma passion de l’écriture et je tente de transmettre aux autres… et puis, je suis sur un projet avec Michel Françoise. On a beaucoup travaillé ensemble. Je ne m’interdis rien, je recherche toujours des alternatives à quelque chose.

Clip de "Oublier". 

Mély Vintilhac a vu beaucoup le deuil dans tes chansons.

Dans La nuit traversée, elle a surtout vu comment on relève la tête après des épreuves. Certaines de mes chansons l’ont ramené à des moments ultra précis de sa vie qui n’était pas ultra joyeux. J’ai adoré qu’elle s’empare de mes chansons.

C’est génial d’écrire une chanson et que chacun se l’approprie par rapport à son vécu, n’est-ce pas ?

C’est la magie des chansons. Une chanson qui nous touche te renvoie toujours à un souvenir unique, qui n’appartient qu’à soi. On peut être 100 000 à écouter la même chanson, on n’aura pas les mêmes souvenirs, les mêmes sensations.

Il me semble que La nuit traversée est ton album le plus noir.

C’est vrai. Je pense que c’est par rapport au contexte actuel du monde. Ça fait naïf de dire ça, mais les artistes sont des éponges. J’ai ressenti chez les gens une tristesse, une haine et une violence incroyable. La tristesse plane au-dessus de nous. On a tous une angoisse nouvelle que je ne pensais pas connaitre de mon vivant. Ça m’a beaucoup influencé dans l’écriture.

Clip de "La nuit traversée". 

La nuit traversée, ça me fait penser aux migrants. Je sais que tu es touché par leur sort.

L’impuissance mondiale que l’on a face aux problèmes des migrants me révolte. C’est insupportable de voir ces images d’eux dans des bateaux. Il faut avoir un courage de dingue pour s’entasser comme ça afin de fuir un pays. Personne ne comprend qu’ils le font par désespoir et pas par plaisir? Alors, oui, l’album est sombre, comme notre époque.

Dans tes albums, tu as toujours parlé de la vie, de la mort, de l’amour, du deuil, du désir de liberté et de paix… finalement, tu parles toujours des mêmes sujets, mais sous des angles différents.

Chaque artiste est spécialisé dans certains thèmes. Les thèmes récurrents, je trouve ça assez logique. Après, il y a la manière d’écrire et l’interprétation. J’ai toujours écrit de façon très libertaire. Je ne fonctionne que comme ça. Et c’est aussi un mode de vie.

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(Photo : Patrick Batard)

Y a-t-il plus de gravité dans ta manière de chanter ?

Je ne crois pas, mais j’ai en moi une sorte de colère impuissante. J’ai toujours était en colère, mais la colère peut être une ennemie. Il ne faut pas se complaire là-dedans, donc j’essaie de désamorcer les choses.

La scène, tu l’envisages comment ?

De manière physique, voire animale. Presque charnelle. J’ai appris la scène comme ça. Quand je sens le public attentif et réceptif, c’est hyper impressionnant. Je ressens l’énergie de la salle. C’est ce qui fait que l’on devient accro à la scène.

On se sent comment ?

On ne se sent pas seul. Je vis la scène comme un match de tennis. Chaque chanson qui passe, c’est un point. A chaque fois, l’émotion est différente et surtout, je sais que ce n’est jamais acquis. Ca reste inconfortable pour moi, mais c’est un besoin vital. Si je n’ai pas la notion de danger, je m’emmerde. Il faut que je rencontre des gens aussi névrosés que moi pour que l’on fasse des trucs ensembles (rires).

Il y a un aspect ludique à la création ?

Bien sûr ! Moi, je m’amuse tout le temps. J’ai toujours désacralisé ça, j’en ai besoin. Tous mes projets sont épicuriens. Il faut que l’on travaille aussi autour d’une bonne table… un peu arrosée aussi. Je bosse comme un malade, mais en m’éclatant.

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Pendant l'interview...

Je reviens sur ton amour de la transmission. Tu fais ça aux Voix du Sud à Astaffort, mais pas uniquement.

Pour mes ateliers d’écriture, il m’arrive d’aller même dans les prisons, d’enseigner aux cabossés de la vie, aux jeunes, aux handicapés... Ça me permet de sortir du sentier balisé du métier. J’avais envie de ressentir une émotion super forte dans la transmission. C’est une autre façon de se sentir vivant. Etre intervenant maintient en vie ma sensibilité. Je ne veux pas qu’elle soit abîmée.

Habiter Biarritz, c’est important pour toi ?

Dans ma vie privée, j’ai la chance d’avoir une femme incroyable et d’habiter dans un endroit qui est primordial pour pouvoir vivre comme je le veux et le mieux possible. Mon sud-ouest et l’océan sont des éléments vitaux dans ma vie. Je ne peux pas ma passer de l’océan. Que j’aille bien ou pas, j’en ai besoin.

Tu as la vie rêvée ?

Oui, je le crois. Je me suis donné les moyens d’être le plus libre possible. Je n’ai jamais eu le projet de vivre vieux, maintenant que ça avance, je commence à l’avoir. Je suis heureux et je sais qu’aujourd’hui, c’est un luxe.

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Le 25 avril 2017, après l'interview. 

30 mai 2017

Martin Luminet : interview pour son EP En attendant d'aimer

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martin luminet,en attendant d'aimer,interviewJ’ai vu pour la première fois Martin Luminet il y a quelques mois dans un bar de Tarbes, Le Celtic, dans le cadre du Mégaphone Tour (j’en ai fait une mandorisation là). J’ai très vite apprécié ses chansons. Chansons d’amour désillusionnées à l’extrême, ironiques, tendres et drôles. Un savant mélange extrêmement rare. Il relie « plusieurs chansons » explique-t-il, « qui évoquent un peu la même période, celle où l’on tarde à tomber amoureux soit parce qu’on ne l’a jamais été, soit parce qu’on l’a été très fort et que l’on piétine à l’idée à s’y abandonner de nouveau. »

Chansons cinématographiques aussi, pour des raisons qu’il explique plus bas dans l’interview.

Bien sûr, quand on le voit seul sur scène avec son piano, on est saisi par l’influence de Vincent Delerm. Mais quand on écoute son EP, En attendant d’aimer (que vous pouvez écouter ), l’influence est beaucoup moins évidente. Personnellement, j’entends aussi du Arnaud Fleurent-Didier et du Alain Souchon, ce qui est un sacré compliment. Bref, Martin Luminet va très vite prendre son envol, dès qu’il aura décidé d’imposer sa propre personnalité et son propre style à la face du monde.

J’oubliais… cet as de la mélodie est éminemment sympathique et séduisant. Bref, fortement énervant.

Biographie quasi-officielle :martin luminet,en attendant d'aimer,interview

Martin Luminet a le même âge que les garçons de 1989.

Opposé à l’idée de devoir réussir dans la vie plutôt que de réussir sa vie, il quitte ses études de Sciences Politiques et se présente aux auditions du Conservatoire National de Lyon et de l’École Nationale de Musique et d’Arts Dramatiques de Villeurbanne où il sera admis en 2011. Il éprouve un grand intérêt à décloisonner les arts, les sortir de leur étui pour leur faire embrasser un inconnu et voir la réaction. Au cours de son apprentissage, il perfectionne son goût pour la mise en scène et crée en 2012 avec Joris Fistolet le projet Sur Les Mains, véritable film musical de poche entre chanson et spectacle (« un bijou de poésie, d’humour et de tendresse, un moment essentiel » France Inter / « élu parmi les meilleurs groupes lyonnais en 2015 » Madmoizelle). Passionné depuis toujours par les films sur grand écran, il fera cette fois-martin luminet,en attendant d'aimer,interviewci s’entrelacer le Cinéma et la Chanson afin que l’on puisse danser sur des films et fredonner des chansons du bout des yeux. Son premier EP, En attendant d’aimer, nous indique déjà la direction que va prendre Martin Luminet.

On retrouve dans ses chansons de doux paradoxes et l’entêtante idée de pouvoir vivre avec des incohérences, des faiblesses, des aveux d’impuissance et des regrets paisibles. Dans ses chansons on a le droit d’être maladroit, de souffrir de jolies choses, d’être heureux de travers, d’aimer quelqu’un de loin, de faire des chansons tristes qui rendent heureux, bref, on a le droit d’être pas droit. Martin Luminet cherche juste à démontrer qu’il est possible de pleurer en dansant.

En attendant d’aimer représente la période la plus confuse d’une vie, où l’on alterne entre le prodigieux et le dégradant, on fait du mal à se faire du bien, on abîme les entourages, on abandonne l'idée du courage. Jusqu’à ce que quelqu’un voit en nous ce qu’on n’est plus du tout et nous remette le cœur à l’ouvrage.

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Le 4 avril 2017.

martin luminet,en attendant d'aimer,interviewInterview :

Quels sont les albums qui t’ont marqué dans ta jeunesse ?

Nous avions deux, trois CD dans la voiture. L’album de Souchon, C’est déjà ça, Voulzy, Rockcollection et un disque de Céline Dion. On s’écoutait ça tout le temps pendant les vacances. J’étais petit donc j’ai été imprégné par ces trois disques.

Je te reconnais plus en Souchon.

Moi aussi. C’est d’ailleurs grâce à ce disque 1000 fois écouté que je me suis senti proche de lui. Par contre, ceux qui m’ont donné envie d’écrire, ce sont plus des artistes que j’ai eu la sensation de trouver tout seul comme Alex Beaupain, Thomas Fersen ou Benjamin Biolay. J’avais l’impression de les dénicher. 

Ta famille épouse-t-elle ta passion pour la chanson ?

Pas vraiment. Mon grand-père est chocolatier. Il est la figure centrale de la famille. J’étais le premier petit-fils, donc l’héritier naturel, on m’a demandé de reprendre l’affaire. C’est un métier de passion, mais je n’ai pas cette passion-là. J’ai choisi un autre métier de passion.

Ton histoire d’amour avec la musique a-t-elle commencé au lycée ?

Oui, pendant l’année du bac. J’étais avec des amis qui faisaient de la musique l’après-midi et comme je me faisais chier l’après-midi, pour assister à leurs répétitions, je leur ai fait croire que je faisais de la musique aussi. J’ai commencé à leur écrire des chansons. De leurs côtés, mes parents attendaient quelque chose de moi qui avaient l’air super bien sur le papier, mais sans me demander mon avis à la base. C’était donc ma petite rébellion à moi. Jusqu’à 20 ans, je ne me suis jamais demandé ce que j’allais faire de ma vie. Je n’avais pas une urgence absolue à me bouger le cul pour éviter de finir sous un pont. Il n’y avait pas de danger dans ma vie, mais c’est un peu dangereux de vivre loin du danger parce que du coup, on n’a aucune urgence sur rien.

Ton premier projet musical s’appelait « Sur les mains ».

C’est un duo piano-voix qui continue à exister d’ailleurs. Je fais ça avec mon meilleur ami, Joris Fistolet. On a donc laissé notre groupe de musique du lycée quand il a fallu se professionnaliser. C’est un spectacle nostalgique avec un peu de vidéos et des photos, tourné vers l’histoire de nos grands-parents.

"Pardonnez-moi" en piano-voix.

Pourquoi as-tu décidé de lancer aussi un projet solo ? martin luminet,en attendant d'aimer,interview

Pendant un an, je me suis mis à écrire des chansons tout seul. La maman d’un copain m’avait prêté son piano parce qu’elle ne savait pas quoi en faire. J’ai mis le piano dans le salon et j’ai commencé à pianoter. Ça m’a donné de l’inspiration, mais mes nouvelles chansons étaient trop personnelles, trop intimes, je n’osais pas les faire écouter à Joris. J’ai fini par avoir 20 chansons et je trouvais dommage de ne rien en faire. Des amis m’ont poussé à me lancer seul.

Tu as décidé de faire un EP. Sage décision ?

Oui sage. C’est le parcours habituel des gens qui font de la chanson. J’ai pris mes chansons comme une entité globale. J’ai écrit ça comme un scénario avec des chansons qui racontent les étapes importantes dans la vie de deux personnes. J’avais dix chansons qui pouvaient faire un album. Avant de le dévoiler, j’ai considéré que c’était bien de reprendre un petit échantillon et d’en faire un EP qui montrerait ce que j’ai envie de faire après.

L’EP est donc la bande annonce de l’album à venir ?

Ce disque-là est un film sonore, alors pourquoi ne pas l’envisager ainsi et assumer le côté cinématographique ? On a poussé l’idée plus loin. Notre démarche est de dévoiler les chansons, dévoiler mon univers et un jour, si on le peut, présenter une vraie histoire d’amour sur grand écran.

Le fil rouge, c’est l’amour. L’amour qui ne rime pas avec toujours.

Quand on parle d’amour, on parle toujours de ce qui va mal. L’amour, c’est l’aventure humaine que tout le monde peut vivre. Je me suis interrogé sur ce qu’il y a comme recours à l’amour boiteux.

"Boite d'ennui" (audio).

Il y a beaucoup d’ironie…

Ca fait passer les choses. En même temps, mes chansons permettent de dédramatiser les amours qui ne marchent pas. L’amour n’est pas une tragédie. Les vraies tragédies, on en voit partout tous les jours dans le monde.

Tes chansons expriment aussi le droit à vivre en étant incohérent, le droit d’être maladroit, faible. C’est un peu  toi ?

Un proche m’a dit : s’accepter soi est un acte ignoble. C’est dur d’accepter ce qu’on a de pas bien en nous et de se dire qu’on ne peut pas être autrement. Soit je convertis mes faiblesses en force, soit je me considère comme un bon à rien incompétent. Une fois que tu digères ça, tu prends tes points faibles et tu en fais des armes pour te sauver. Mes chansons c’est ça.

C’est attendrissant un homme lucide, qui dit les choses, qui se révèle tel qu’il est.

Pour moi l’exercice est d’être ultra sincère et de ne pas trop romancer. Il n’y a rien de fictif dans ce que je raconte, mais je souligne le trait.

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Pendant l'interview...

Ton EP est pop avec pas mal de synthés, contrairement à quand tu es sur scène où tu es en piano-voix. N’as-tu pas peur de désarçonner ?

Ce sont mes deux penchants. Parfois on aime les soirées au coin du feu, parfois, on aime bien s’éclater à danser toute la nuit. Comme mes chansons sont nées en piano voix, j’avais besoin pour cette première année d’existence de les restituer nues sans artifices, sans prothèses, sans armures autour et voir ce qu’elles valaient ainsi. Quand les choses vulnérables vont se renforcer, je pourrai venir sur scène avec des musiciens.

Faire des chansons, c’est quoi ?

C’est hyper dérisoire. Je ne comprends pas pourquoi on a ce besoin vital d’écrire des chansons pour aller mieux et faire du bien sur scène. Au bout d’un moment, je me dis que si je veux faire du bien aux gens, je prends mon sac et je vais aider vraiment ceux qui sont dans le besoin. Mais non, quand même, j’ai l’impression qu’avec des chansons ont peut prendre soin des gens.

Et la scène ?

Il n’y a que ça de vrai. Je ne veux pas tricher, je veux y arriver par le public, c’est la seule vérité de ce métier. J’ai envie de rencontres.

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Après l'interview le 14 février 2017, à l'agence.

06 avril 2017

Marc Moritz : interview pour Le roi du plaquage

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Bon, les romances, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. Mais quand un ami écrivain se lance dans ce genre littéraire, ça pique un peu la curiosité. Que vient-il faire dans cette galère ? me suis-je dis quand il m’a annoncé sa nouvelle aventure éditoriale (cela dit, ce n'est ni sa première, ni sa dernière). Et puis, un jour, le livre est arrivé entre mes mains. J’ai eu peur. Peur de lui dire : « Ouais, c’est sympa. Sinon, tu travailles sur quoi en ce moment ? ». Mais en fait, j’ai lu. Et je me suis pris au jeu. Un vrai page turner. Bien sûr, il y a un peu d’eau de rose (mais ça sent très bon l’eau de rose), un sens narratif inné et des personnages qu’on a envie d’aimer et surtout qu’on n’a pas envie d’abandonner. Celui qui se fait appeler Marc Moritz a réussi à faire sortir mon côté midinette (oui, j'avoue, je voulais que le rugbyman réussisse à pécho la photographe). Quand j’ai fini Le roi du plaquage, j’ai appelé l’auteur pour lui demander s’il y aurait une suite (je ne vous donne pas sa réponse). Je lui ai aussi demandé de venir me voir à l’agence le 14 février dernier (oui, oui, le jour de la Saint Valentin) pour une mandorisation dans les règles de l’art.

marc moritz,le roi du placage,milady4e de couverture :

Romain Mevasta est un joueur de rugby comme on n’en fait plus. Et il le sait. C’est aussi un homme comme on n’en fait plus, mais il n’en a pas vraiment conscience. Il n’est pas de ces minets qui posent pour les calendriers. Il court les jupons c’est vrai, un peu, mais pas les soirées de presse. Très peu pour lui. À 35 ans il est en fin de carrière et se trouve à un tournant de sa vie. Il s’est taillé une réputation de cogneur dans sa folle jeunesse, mais en fait ses coéquipiers le surnomment le philosophe parce qu’il lit. C’est un bourru au cœur tendre finalement. Et sa rencontre avec Margot va le bouleverser. Margot est photographe, elle est là pour tirer le portrait des joueurs et faire la photo annuelle. Certains joueurs, dont l’ennemi juré de Romain, se montrent un peu agressifs avec elle et Romain fait alors un peu trop honneur à sa réputation. C’est le début des ennuis pour lui et d’une belle histoire entre lui et Margot à qui il devra prouver qu’il est capable de donner sa confiance.

L’auteur (selon le site de Milady):

Marc Moritz est un écrivain français du XXIe siècle, converti à la romance par Rick Castle, avec les encouragements de la muse idéale (en mieux). Sous un autre nom, il a été champion du monde de belote et a publié trois romans, il joue au rugby et lit dans son bain, il ment plutôt mal mais fait très bien la vaisselle.

Bonus : L'avis de Sophie Adriansen.

Interview : marc moritz,le roi du placage,milady

Pourquoi écrivez-vous sous pseudonyme ?

Eh bien, cher Mandor (ce ne serait pas un pseudo, ça, au fait?), vous attaquez direct ! La vérité, c'est que j'écris sous un autre nom des livres qui n'ont rien à voir – ni dans les thèmes, ni dans la façon d'écrire. Du coup, les écrire sous deux noms différents me paraissait une évidence. Et puis, je vais vous dire : le pseudonyme, quelle liberté ! On se permet tellement plus de choses... Il y a longtemps que j'y pensais, je m'en veux de ne pas l'avoir fait plus tôt. 

Votre bio sur le site de Milady, est-elle proche de la réalité ?

Sûrement. Que dit-elle, déjà ?

« Champion du monde de belote, ancien joueur de rugby, il lit dans son bain, ment très mal mais fait très bien la vaisselle »...

Ha ! Je confirme. Bon, ok, le titre de champion du monde de belote n'est pas officiel. Mais le reste est assez vrai.

Vous écrivez habituellement des livres qui n’ont rien à voir avec la romance. Pourquoi vous êtes-vous lancé dans ce genre ?

Eh bien... Au départ, je dois le dire, il y a le défi que m'a lancé une amie, Angéla Morelli, que j'ai connue à l'époque de la blogosphère libre et légère et qui est devenue l'une des grandes auteures françaises de romance. Mais la vérité, c'est que j'avais envie depuis longtemps d'écrire une histoire d'amour, une vraie. Depuis des années, mon petit plaisir secret, c'était la série Castle – pas parce que le héros est écrivain, mais pour la romance entre lui et Beckett [le lieutenant de police avec laquelle il collabore]. Pendant trois saison, ça a été mon bonbon, et puis à un moment je me suis dit (alerte métaphore vaseuse) que quitte à manger des bonbons, je pourrais fabriquer le mien, ce serait meilleur pour les dents. 

C’est quoi un livre estampillé « romance » ? Il y a des codes à respecter ?

Oh, oui, plein ! Et je les ai respectés. Bon, ok, d'habitude les héroïnes de romance sont plutôt des jeunes fragiles et j'ai pris un rugbyman de 111 kilos, mais pour le reste, j'ai vraiment respecté les codes. Parce qu'un genre, ça ne se « détourne » pas (ça, c'est un truc de petit malin prétentieux), un genre ça se respecte ! Après, à l'intérieur du cadre, on peut commencer à s'amuser – mais je n'en suis qu'à mon premier, je parle surtout en lecteur, là.  

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Pendant l'interview...

Il y a quelque chose de Romain Mevasta en vous ?

Forcément, oui. J'ai suffisamment lu L'Equipe dans ma vie pour pouvoir me mettre dans la peau d'un rugbyman bagarreur en fin de carrière. Et puis, vous savez combien je suis mal à l'aise devant un appareil photo – ça, c'est le trait que j'ai prêté à Romain. Pour le reste, il s'est très bien débrouillé tout seul.  

Margot, la photographe, clairement, tout homme normalement constitué tombe amoureux d’elle. Elle est inspirée d’une femme existante ? Si oui, quelle est son identité ? Puis-je avoir son 06 ?

Je vais vous décevoir : aucun de mes personnages n'est directement inspiré de personnes réelles. Jamais. Je pourrais disserter des heures sur le sujet, mais bon, j'ai cru comprendre que vous aussi vous avez un livre à écrire. Je peux juste ajouter cette anecdote : une de mes amies a lu « Le Roi du plaquage », et elle m'a écrit : « Je sais qui est Margot ! » Je suis très très curieux de savoir qui elle a en tête...

Vous étiez à LivreParis®, la semaine dernière. Je me suis laissé dire qu’il y a eu une émeute dès votre apparition.

Haha, vous êtes bien renseigné ! Disons que ça a été un très beau moment, avec beaucoup plus de monde que je ne pensais. Des lectrices qui avaient aimé le livre et venaient me le faire signer, d'autres qui venaient le découvrir... Je suis encore tout nouveau dans cette « communauté » d'auteurs de romance, je découvre un rapport différent entre auteurs et lecteurs, très direct, avec un mélange d'enthousiasme et de respect – je le referai !

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Au fond, Marc Moritz, lors de la soirée de lancement de son livre à la librairie "L'humeur vagabonde", le 14 février 2017.

A ce propos, vous perdez l’anonymat si vos lecteurs peuvent vous rencontrer. Je ne comprends rien.

Très pertinente question... Pour commencer, on peut dire (attention scoop !) que je ne suis ni Eric-Emmanuel Schmitt, ni Jean d'Ormesson. Du coup, pour les lecteurs qui me rencontrent, je suis Marc Moritz et personne d'autre. Et puis, quand bien même : je crois vraiment que les gens savent faire la part des choses. On ne lit pas une romance comme on lit un Houellebecq (scoop bis : je ne suis pas Michel Houellebecq). Du coup, j'ai fini par me dire que tout ça n'était pas bien grave. Ce qui ne m'empêche pas de refuser qu'il existe pour l'instant une « photo officielle » de Marc Moritz. Un jour peut-être, mais pas maintenant !

Ok, ok... Et maintenant, allons au fond des choses. Un homme qui écrit de la romance, ça émoustille les femmes ?

Joker !

Et écrire des scènes érotiques, ça vous a émoustillé ?

Imaginer une scène érotique, ça c'est émoustillant. L'écrire, hum... Ça doit pouvoir l'être – il faudra que je gagne en expérience pour ça, que j'arrive à les écrire en même temps que je les imagine. On en reparle dans trois ans ?  

On découvre les coulisses d’un club de  rugby. C’est un univers que vous connaissez bien. Pourquoi l’aimez-vous ?

Le côté sport d'équipe, la tension qu'il y a entre la dimension physique du combat et la nécessité de se maîtriser sur le terrain... Pour les coulisses, j'ai été moi-même joueur et entraîneur dans plusieurs sports collectifs, j'ai un ami agent de joueurs – sans parler de la lecture quotidienne de L'Equipe ! Tout ça est venu assez naturellement.  

Allez-vous continuer à écrire des romances ?

Oui ! Le plus important pour moi, avec le Roi du plaquage, c'est qu'il m'a fait retrouver le plaisir d'écrire. Du coup, oui, j'écrirai d'autres romances. Des polars, aussi - peut-être sous un autre nom, allez savoir. Mais comme je disais tout à l'heure un genre, ça se respecte. Si je veux écrire un polar, j'en lirai d'abord plein. On a le temps, hein ! Tenez, vous faites quoi, en 2022 ? 

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Après l'interview... un peu de détente.

24 mars 2017

Fred Alera : interview pour son premier EP

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(Photo : Olivier Ducruix)

Jusqu’ici, le guitariste-bassiste-chanteur Fred Alera a toujours fait du rock (dans toutes les variations que peut proposer ce style musical) et a toujours chanté en anglais. C’est dire s’il y avait peu de chance qu’il se retrouve un jour sur ce blog. Mais il y a deux ans, il décide de franchir un autre cap. Il écrit des chansons dans sa propre langue sur des musiques plus pop. En découle un EP éponyme diablement efficace. Dès que j’ai découvert ce travail, j’ai appelé illico Fred Alera pour lui proposer une mandorisation. J’ai du mal à comprendre qu’il n’y ait pas d’articles, de focus sur cet EP (que vous pouvez découvrir là en intégralité) réalisé par Damny Baluteau, sorte de petit génie de la réalisation et de l’arrangement. Les chansons de Fred Alera, fines et sensibles te caressent l’âme et  réchauffent le cœur. Et quand  même, putain de voix !

J’espère pour lui que mes confrères auront la curiosité de s’intéresser à cet artiste au parcours pas banal et au talent certain. Le 24 janvier dernier, Fred Alera est donc passé à l’agence pour une première mandorisation.

fred alera,ep,billy the kill,interview,mandorBiographie officielle :

Auteur-compositeur-interprète multi-instrumentiste issu de la scène indé française depuis le début des années 2000, c'est avec des groupes punk-rock/noise hardcore (Second Rate, Billy Gaz Station, Napoleon Solo, Billy The Kill en solo...) que Fred Alera arpente le circuit Do It Yourself avec ce qu'il faut de de passion, de ténacité, et l'intégrité que requièrent les difficultés de la discipline. Tournées, disques, studios, collaborations, rien n'arrête ce hobo des temps modernes pour qui le rock est une réalité non fantasmée, celle qui rime avec mode de vie au quotidien.  Avec son nouveau répertoire en français, Fred est rapidement repéré sur internet par le réalisateur et arrangeur Damny Baluteau (La Phaze, Pungle Lions...). C'est dans cette collaboration fructueuse au Pliz Studio qu'il s'épanouit, en autonomie, à travers une production singulière et racée. Des arrangements crépusculaires conduisant au cœur des nuits urbaines, taillés à la mesure du songwriting pop et ombreux de Fred Alera.  Un blues à lui qui se prononce désormais BLEU.

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fred alera,ep,billy the kill,interview,mandorInterview :

Tu as commencé ta vie de musicien au début des années 2000 dans le punk rock et le rock’n’roll.

Je suis un pur produit de ma génération. J’ai eu des grandes sœurs qui m’ont fait découvrir très tôt des disques des années 70-80, que ce soit du classic rock ou du punk rock. A l’apparition de Nirvana, j’avais 13 ans  et l’impression que ce que chantait Kurt Cobain s’adressait à moi et à ma génération. Du coup, ça a décomplexé pas mal de choses parce que c’était une musique qui se faisait simplement, rapidement… quelques accords, de belles chansons. C’était des groupes qui mettaient un coup de pied dans la fourmilière. On était loin du rock progressif ou du rock technique.

Dans tes différents groupes, vous chantiez des textes revendicatifs ?

Pas forcément, non, mais j’écoutais des groupes revendicatifs comme les Clash. En France, à l’époque, nous étions plus séduits par la forme. Le fond des textes et les messages délivrés n’étaient pas trop notre problème. En tout cas, personnellement, à 14 ans, personnellement, j’étais loin de ses préoccupations là.

Second Rate : Live de "Must be a reason" et de "Full of devil" à La Pêche (Montreuil) le 03 mai 2014.

Tu étais un peu rebelle ?

Oui, on va dire ça. Ça se mesurait avec un look, une attitude face à la masse. On essayait de sortir du lot pour avoir notre propre identité. On avait le désir d’être à part.

Un jour, tu as décidé de te lancer en solo, en créant Billy The Kill. Tu en avais marre de la vie de groupe ?

J’ai fait Billy The Kill en parallèle de mes autres groupes. Je composais pas mal de chansons sur ma petite guitare en bois, du coup, je me suis mis à enregistrer des disques tout seul, à faire de la scène tout seul. Il y a avait derrière ça peut-être un truc égotique, mais j’estimais qu’il était dommage que  les chansons que je créais ne soient pas jouées. Je suis du genre à me dire : « N’attends pas que les gens viennent te chercher, va les chercher toi-même. »

Billy The Kill: "Please let me be" en audio.

Alerte !Tout le dernier album de Billy The Kill, An open bookwith spelling mistakes est écoutable ici.

Ce n’est pas pour rien si tu fais partie du circuit DIY( Do it yourself ).fred alera,ep,billy the kill,interview,mandor

C’est un mouvement américain qui se tient loin des majors, loin des grosses maisons de disque. « Fais toi-même ce que tu as à faire » est un peu le credo de ce mouvement. Moi, par exemple, à 14 ans, j’ai fait un fanzine pour parler des groupes que j’aimais bien. Je prenais le taureau par les cornes pour partager ma passion.

Que t’ont appris ces années-là ?

L’autonomie, la débrouillardise, la confiance en soi et penser par soi-même. C’était une belle aventure humaine à base d’échanges, de coups de main, de solidarité. Nous avions aussi une posture un peu politique et sociologique, avec de gros guillemets.  On était anti vedettariat, anti tout ce qu’on nous bassinait à la radio. Bon, je suis revenu aujourd’hui sur pleins d’idées préconçues que j’avais.  

Peut-on dire que le rocker est un peu fatigué et donc qu’il tourne la page pour se consacrer à la chanson française?

J’ai toujours beaucoup d’amour pour le punk rock, mais artistiquement, dans le fond, je trouvais que ce genre n’était plus mon meilleur vecteur d’expression. J’avais besoin d’une nouvelle façon de m’exprimer. Déjà avec Billy The Kill, je commençais ma mutation. C’était du song writing sur du blues, des ballades.

fred alera,ep,billy the kill,interview,mandorTu chantais en anglais, dans ton nouvel EP, tu chantes en français…

Chanter en français a été une manière de m’exprimer plus précisément et de réunir la forme avec le fond. Au bout d’un moment, quand je chantais en anglais, je me suis senti dans la peau d’un imposteur.

Tu as donc commencé à mettre de nouvelles chansons en langue français sur Youtube.

J’ai sauté le pas en n’en attendant rien de précis. Damny Baluteau, qui connaissait mes travaux d’avant,  tombe sur certaines vidéos. Il apprécie, on se rencontre et on décide qu’il devienne le réalisateur de mon EP. Il a aimé le côté un peu anglo-saxon de la musique avec les textes en français.

Qu’est-ce que cela t’apporté de travailler avec lui ?

D’abord, je voulais avoir une production vraiment différente de ce que je faisais avec Billy The Kill. Habituellement, je faisais tout moi-même, là, je suis arrivé, il a proposé des arrangements un peu plus synthétique avec plus de relief.

Il est bon de se laisser un peu diriger ?

En tout cas, je voulais tenter l’expérience. A la force d’avoir trop le contrôle de sa musique, j’ai l’impression que l’on se répète, que l’on dit la même chose. J’avais vraiment envie de tester d’autres choses, de travailler avec d’autres gens.

Tes chansons racontent des histoires d’un trentenaire désabusé, non ?fred alera,ep,billy the kill,interview,mandor

C’est vrai que je suis trentenaire bien entamé et que je suis un peu désabusé, mais je raconte surtout des choses qui traversent la vie de beaucoup d’individus, les difficultés de l’existence. Parfois, je pars d’un texte et je ne sais pas où il me mène. Après, rétrospectivement,  je pourrai y trouver du sens. Je réfléchis à la sonorité des mots, comment ils sonnent fluides dans ma tête. J’aime quand mes textes paraissent assez vagues, très naturels. J’essaie de trouver quelques « punchlines », des phrases qui me font de l’effet et dont j’espère qu’elles toucheront les gens.

Chaque personne peut trouver du sens à tes chansons, c’est très fort !

Merci, c’est un compliment, car je déteste imposer les choses. L’appropriation d’une chanson par ceux qui l’écoute est ce qu’il y a de plus important. J’aime qu’il y ait autant de liberté donné à moi qu’à l’auditeur.

Tu chantes de la même façon en anglais qu’en français ?

Je suis moins démonstratif en français, je n’ai rien à compenser et je suis un peu plus dans les graves. Et on chante mieux parce que, quand on a la mélodie dans la tête, avec par exemple, tels nombres de pied, on a pas de mal à la remplir. C’est beaucoup plus fluide.

Estimes-tu faire de la chanson française ?

J’aime à dire que ce que je fais aujourd’hui est du song writing pop. Pour moi, la base, c’est le song writing, que ce soit interprété par un groupe de punk rock sur une minute quinze ou par William Sheller dans une œuvre de six minutes. J’aime l’art de faire de bonnes chansons avec de bonnes mélodies.

"J'ai menti" en live le 2 mars 2017 au Pop-up du label.

Ta voix à quelque chose de proche de celle de Pascal Obispo, même si tu as ta propre et superbe identité vocale.

Pour moi, ce n’est pas du tout une insulte. J’aime bien sa voix, il utilise beaucoup les aigus à la Polnareff. Il est souvent démonstratif, mais il peut être très suave. C’est d’ailleurs son côté suave que je préfère. Mais quand on me dit que sa voix est proche de la mienne, je reste tout de même septique.

Je crois qu’un de tes groupes français préférés est Les Innocents.

Ils ont des productions hypra anglo-saxonnes. C’est hyper pop. Je conseille à tous les fans d’Elliot Smith, tous les gens qui aiment la pop élégante, d’écouter l’album Post-Partum. Ça n’a rien à envier aux américains ou aux anglais. Si j’atteins ce niveau un jour, je pourrai dormir tranquille.

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Pendant l'interview le 24 janvier 2017.

10 mars 2017

Albin de la Simone : interview pour L'un de nous

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(Photo : Frank Loriou, mandorisé )

« Albin de la Simone a creusé son sillon de manière aussi modeste que profonde. Parmi la grande famille de la chanson française, c'est lui le plus doux », indique le dossier de presse.  La fragilité de son timbre l'a immédiatement conduit à un registre intimiste : il en a fait sa force aujourd'hui. Quand Albin chante, c'est comme s'il vous parlait au creux de l'oreille.

L’un de nous fait suite à Un Homme, qui avait connu un accueil critique unanime. C’est peut-être son disque le plus grave, le plus sérieux et le plus mélancolique. C’est en tout cas ainsi que je l’ai ressenti. Ce 5ème album confirme ce que le précèdent avait commencé à montrer : Albin de la Simone est un artiste incontournable de la Chanson Française.

Je le connais un peu, juste par le biais de différentes interviews, et, lui comme moi, aimons nous rencontrer à chaque nouvel album. Le 23 février dernier, nous nous sommes donné rendez-vous dans un café à côté de sa maison de disque. Un délicieux moment.

15822890_10158096133215201_7463495530205142409_n.jpgBiographie officielle (très écourtée) :

Le précédent album d'Albin de la Simone s'appelait Un homme. Le nouveau aurait pu s'appeler Une femme tant il en est question. Il aurait aussi pu s'appeler Un piano, puisque c'est le trait d'union entre les titres : ils ont tous été enregistrés selon la formule piano-voix en deux jours, pour être par la suite généreusement étoffés. Il s'appelle finalement L'un de nous.

Si tous les morceaux sont nés autour d’un seul piano, ils se gardent bien de représenter le point de vue d'un seul homme mais plutôt celles d'une multitude de personnages qu'incarne tour à tour le chanteur : l'incorruptible ("À midi on m’a dit"), le résigné ("Embrasse ma femme"), le lucide ("Ma barbe pousse") mais aussi l'optimiste ("La fleur de l’âge"), le sensible ("Une femme"), le peintre face à son miroir ("L'ado")  et le disciple de l'absurde  ("L'un de nous"). La légèreté des arrangements cachent une mélancolie profondément ancrée au creux du personnage. Qui est toujours contrebalancée par un grain de folie qui donnent aux chansons d'Albin de la Simone toute leur saveur.

Les chansons de L'un de nous ont en commun d'exprimer un rapport au temps. Le couple est également unalbindelasimone_FrankLoriou2016-30.jpg sujet qui l'inspire. A l'auditeur de deviner quelles sont les chansons les plus autobiographiques : il n'en dira pas plus.  

On reconnaît encore ici le timbre sensuel d'Emiliana Torrini. Maëva Le Berre et Anne Gouverneur, les complices d'Albin à la scène, l'ont accompagné au violoncelle et au violon. François Lasserre est venu poser des accords de guitare, Sarah Murcia de la contrebasse. Des instruments inattendus se sont invités à la table : la harpe de Milamarina, la scie musicale de Mara Carlyle et les casseroles de Jacques Tellitocci. Raphael Chassin a eu carte blanche au niveau des batteries. Sabina Sciubba, la chanteuse du groupe américain Brazilian Girls donne la réplique à Albin sur « À quoi ». En conclusion de L’un de nous, la voix de Vanessa Paradis – qui répondait déjà à celle d’Albin en 2008 sur « Adrienne » - invite « L’ado » à sortir de sa solitude.

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(Photo : Frank Loriou)

albindelasimone_FrankLoriou2016-164.jpgInterview :

Tu viens d’obtenir les 4 T de Télérama. C’est encourageant d’être reconnu par les professionnels ?

C’est super agréable. Je suis très content que l’on parle de moi et qu’il y ait ma photo dans Télérama. Ça me fait plaisir et ça fait plaisir à ma maman. En dehors du côté narcissique, qui est évidemment présent, ce genre d’article sympa amène plus de gens à mon travail. D’une manière pragmatique, c’est le véhicule de mes chansons. Il y a trois positions : soit la presse est contre ton travail, soit elle s’en fout, soit elle est pour. C’est plus agréable d’être dans cette dernière catégorie. Si je fais des disques et que personne n’en parle, je l’ai dans l’os. Je lis des choses très douces à mon sujet et ça rend acceptable le contre.

Il y a du contre ? Je n’en ai pas beaucoup vu ou lu.

Aujourd’hui, j’ai lu un article dans le Nouvel Obs qui est globalement pour, mais qui dit trois, quatre trucs assez chargés, un peu contre, mais ça ne me dérange pas du tout. Parce que c’est mon 5e album, j’arrive à être plus détaché par rapport à ce que l’on peut dire sur moi. Les gens aiment plus ce que je fais aujourd’hui que ce que je faisais il y a 15 ans, du coup, ça me détend. Je suis beaucoup moins inquiet.

Après ton précédent album, Un homme, que j’avais trouvé sublime, je me suis demandé si tu allais pouvoir faire mieux la fois suivante. Tu y es parvenu.

Moi aussi je me suis demandé si je pouvais faire mieux parce qu’il avait été dit beaucoup de bien de ce disque. Avec L’un de nous, c’est la première fois que je faisais un disque en étant encore en accord avec le précédent. Les autres, je les faisais un peu contre le disque d’avant. Là, je n’étais plus en réaction, donc j’ai cherché à « attraper » Un homme pour écrire ce nouvel album.

C’est vrai, tu as raison. Je me souviens par exemple que Bungalow, par exemple, était complètement opposé du précédent, Je vais changer.

Oui et d’ailleurs, Un homme a été une réaction à Bungalow.

Mais de réaction en réaction, du coup, tu es tombé sur la bonne réaction ?

Oui. Avec Un homme, j’ai trouvé le langage et la place qui me convenaient. En gros, je suis le même mec que la dernière fois que nous nous sommes vus, mais qui a vécu de nouvelles choses, donc qui parlent d’autres choses. Je suis désormais moins préoccupé par la masculinité, par le poids de ma responsabilité de nouveau papa. Aujourd’hui, je pense plus au couple. J’évolue, mais ma place est la même ? Je suis juste plus serein.

Clip de "Le grand amour", tiré de l'album L'un de nous.

Est-ce qu’un homme serein fait des chansons sereines ?

C’est à toi de me le dire.

D’après ce que j’ai écouté dans ton disque, pas forcément. Il y a de la rupture, des doutes…

Oui, mais aborder les choses, voir les problèmes et les accepter comme tels permet d’y faire face et permet d’être heureux. Je suis d’un tempérament psychanalytique. Je ne fais plus de psychanalyse, mais j’en ai fait. J’ai plutôt tendance à me dire que la vie n’est possible que lorsque l’on en reconnait les embuches. En parler est la première étape pour pouvoir y faire face. Si mes chansons parlent de ça, c’est parce que je ne me voile pas la face sur ce que c’est de vieillir, ce que c’est que la difficulté de faire durer l’amour. Pour moi, il faut être lucide pour pouvoir avancer et il faut faire des chansons lucides pour être honnête.

Quand tu vis des choses pas très agréables dans ta vie, tu te dis qu’au moins, ça fera une belle chanson ?

Non, pas du tout. Tu sais, je n’ai pas vécu la moitié de ce que raconte.

Oui, mais beaucoup de tes chansons racontent des évènements qui te sont personnels.

Je ne suis jamais sûr de pouvoir réussir une chanson sur une thématique. Je ne décide jamais des thèmes sur lesquels je vais écrire. Par exemple, un jour j’ai trouvé cette phrase que j’aime bien : ma barbe pousse. Ça veut dire quoi ma barbe pousse ? C’est le temps qui passe, je change aussi, et ça veut dire « tu ne reviendras pas ». Je confronte le changement et le temps à  l’amour. Elle ne reviendra pas parce qu’il a changé. Dans le refrain de cette chanson « Ma barbe pousse », finalement, il dit « ça va ». Et dans le refrain suivant, il dit « ça va aller » et on comprend que ça ne va pas tant que ça en fait. De fil en aiguille, j’avance et je me rends compte de quoi parle ma chanson. Je te le répète, je ne définis jamais un thème à l’avance.

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(Photo : Frank Loriou)

Cette faculté qu’ont les gens, j’en fais partie, de penser que des artistes comme toi racontent leurs propres histoires, c’est agaçant ?

Pas du tout. Je sais que je joue avec le feu. Je n’ai qu’à dire « sa barbe pousse ». Que cela parle de moi ou de mes préoccupations personnelles n’a aucun intérêt. Je peux avoir vécu certaines histoires que je raconte, sans que ce soit mon quotidien. Je me sers aussi de ce que je vois dans la vie des autres, dans des films… Une chanson comme « Les chiens sans langue », on peut ne pas comprendre que je parle d’un couple qui a perdu un enfant. Mais j’ai fait exprès d’écrire une chanson un peu énigmatique sur ce sujet. Je ne connais personne à qui c’est arrivé, mais je me suis inspiré du film « La chambre du fils » de Nanni Moretti que je n’ai pas vu, mais dont je connais le thème. Tu l’as compris, j’ai des images d’un film que je n’ai pas vu, des histoires que j’ai entendues, de très grandes peurs par rapport à mon propre enfant.

Est-ce qu’il faut savoir précisément de quoi parle une chanson ? Parce que maintenant, au regard de ce que tu viens de me dire, j’écouterai « Les chiens sans langue » différemment.  

Je ne sais pas justement. Sur mon deuxième disque, Je vais changer, j’ai écrit une chanson sur la pédophilie qui s’appelait « Notre homme ». C’est une chanson qui est forte, mais elle est trop dure. Il y a des gens qui m’ont dit avoir beaucoup souffert d’écouter cette chanson. Tout le monde n’a pas envie de faire face à ça. Un film de Nanni Moretti, tu décides d’aller le voir, on ne te le met pas au milieu d’un album, sans prévenir, entre deux chansons plus légères. Je ne veux plus que les gens prennent une chanson qui leur fasse comme un coup de poing dans la gueule parce qu’ils n’ont rien demandé. Du coup, je fais attention de ne pas faire souffrir les gens et je ne veux pas les prendre au piège. Je laisse désormais des portes de sorties à mes chansons graves.

Dans « Les chiens sans langue », moi, j’avais juste compris que c’était un couple qui avait complètement déraillé. Tu as mis de la poésie sur la souffrance la plus dure qu’un être humain puisse endurer.

Ceux qui ont vécu la tragédie que je raconte comprendront peut-être…

Parlons musique. Tu as enregistré tes chansons en piano-voix, ensuite toutes les musiques ont été intégrées sur elles au fur et à mesure.

On enregistre toujours un noyau, un squelette au piano ou à la guitare et après on étoffe. On fait toujours comme ça, sauf qu’après on refait toutes les voix. Là, j’ai décidé de ne rien toucher. J’ai enregistré sans aucune contrainte avec les arrangements. Ce sont les arrangements qui ont été contraints par la voix. J’ai découvert ça en travaillant avec Vanessa Paradis et avec Christophe Miossec. On a fait le costume autour du corps plutôt que d’essayer de faire rentrer le corps dans le costume.

Audio : 6 extraits de l'album L'un de nous en 1'36''.

Quel rapport entretiens-tu avec ta voix ?

J’ai un rapport compliqué avec ma voix, mais ça va de mieux en mieux. Je ne suis pas le chanteur que j’aimerais être. Je m’estime un chanteur correct et j’ai une voix qui ne ressemble à aucune autre, il parait que c’est déjà une chance. Par contre, j’ai un problème avec les effets non nécessaires.

D’où, ta série de concerts sans micro.

Si on est dans une pièce avec 100 personnes et que les murs ne sont pas trop loin, y a-t-il vraiment besoin d’un micro pour que l’on me comprenne, que l’on m’entende et que ce soit joli ? J’ai décidé, quand c’est possible, de chanter sans micro le plus souvent. Je vois que les gens apprécient beaucoup ça. On a joué dans des salles de 700 places avec mes musiciens et il n’y a eu aucun problème. Les oreilles s’ouvrent comme les yeux dans le noir.

Le public doit être discipliné, non ?

Quand un prof ne parle pas fort, s’il est intéressant, tout le monde l’écoute. Ce n’est donc pas une question de discipline, mais d’intérêt. Quand le public tape dans les mains, il entend plus la musique, donc finalement, ça créé un rapport ou tout son devient musique. On peut faire chanter le public, on se retrouve dans un rapport acoustique complètement juste et complètement équitable. Quand je demandais au public de faire les chœurs  ou des sifflements, comme je le faisais lors de la tournée précédente, c’était parfaitement musical et dissocié. Tous, dans la même pièce, nous faisions de la musique ensemble. Tout devient simple, naturel,  normal… c’est l’inverse qui n’est pas normal. On est tellement bombardé par la lumière et le gros son, que j’ai misé sur la simplicité.

Je suis le premier à t’interviewer pour ce disque, mais cette période de promo qui t’attends, tu l’apprécies à l’avance ?

J’aime bien parler, mais ce qui m’enrichit le plus, c’est d’entendre les analyses des uns et des autres sur mon travail, de découvrir des trucs sur moi, sur mon disque. J’aime bien mais évidemment, ça dépend aussi avec qui. On ne sait jamais comment le travail que l’on fait est compris. Il est possible qu’au 95e appel d’un journaliste de la presse régionale qui n’aura pas écouté mon disque, mais à qui on aura dit que je viens jouer le lendemain dans sa région et qu’il faut me poser des questions, je ne sois pas dans le même état d’esprit.

Clip de "Mes épaules", tiré de l'album Ton homme.

Dans ton précédent album, il y a une chanson qui est sorti du lot et qui a touché beaucoup de monde, c’est « Mes épaules ». Quand on écrit une chanson comme celle-ci, on a envie de parvenir et en faire une autre aussi importante ?

A mon échelle, « Mes épaules » est le tube de ma carrière. Les gens m’ont dit que cette chanson leur racontait des choses très intimes et très fortes. Est-ce qu’à un autre moment, je parviendrai à écrire une chanson aussi forte ? On ne sait jamais une telle chose. On ne peut pas, ni ne doit s’habituer à ce que notre « œuvre » fasse de l’effet, mais quand tu sais qu’une chanson a beaucoup marqué, à chaque fois, ça te fait plaisir.

La musique est un art…

Pas mineur du tout. Je ne suis pas du tout d’accord avec cette notion-là. Je suis un artiste totalement. Peut-être pas majeur, mais je fais un art qui est digne de cette appellation.

Tu fais le plus beau métier du monde ?

Oui, je pense En tout cas, il faudrait que je sois bien con pour que je ne me rende pas compte que j’ai une vie qui me plait. Ma vie est super compliquée pour plein de trucs, mais je fais un métier qui me demande beaucoup, mais qui me satisfait tellement. Le plaisir que j’ai est à la hauteur de mon investissement. Mon père est décédé en 2009, il n’a donc pas vu l’essentiel de mon travail. Entre 2009 et aujourd’hui, il s’est passé beaucoup de choses, je regrette qu’il n’ait pas eu le temps d’assister à ça. Je pense qu’il serait content de ce que je suis devenu et de ce que je fais.

Tu es ami avec Sophie Calle. Son travail d'artiste consiste à faire de sa vie, et notamment des moments les plus intimes, une œuvre.… Elle t’a permis d’utiliser une de ses photos pour la couverture de ton disque. Elle qui ne cache strictement rien de sa vie, est-ce que ça change ta perception du dévoilement dans la chanson ?

Je ne me suis pas posé la question de savoir si ça a modifié mon rapport à l’autobiographie. Je ne crois pas, parce qu’entièrement se dévoiler demande un certain tempérament. Etre Sophie Calle, c’est être Sophie Calle. Elle est ultra authentique, magnifique et sincère. Elle m’a tellement touché par cette manière de travailler sur elle. Moi, je suis beaucoup moins autobiographe. Ma matière est plus maquillée…

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Le 23 février 2017, après l'interview.

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