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24 octobre 2018

Samuel Cajal : interview pour Une issue

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© PIERRICK GUIDOU

samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandorSamuel Cajal, connu pour avoir été l’un des deux 3 Minutes Sur Mer, sort un premier projet solo articulé autour d'une voix, d'une guitare et d'un looper. Dans Une issue, on est dans la grâce et l’épure rock. Quoi? Il y évoque la mort, la folie, l’amour, la haine, ses états d’âmes personnels ! La belle affaire ! Il parle franc, parfois cru. Ça fait du bien. On décèle en lui des zones d’ombre, mais c’est vers la lumière qu’il nous amène (tout à fait paradoxal, mais l’homme est paradoxal). Et s’il ne nous prend pas par la main pour nous accompagner dans son univers, dans son monde intérieur, c’est tant mieux… il faut trouver le chemin seul, mais comme le paysage est d’une étrange beauté, on tente d’y déceler tous ses mystères. Et il y en a.

Bref, il fallait que je rencontre Samuel Cajal pour une première mandorisation. Ce fut fait le 8 octobre dernier dans un bar de la capitale.

(Toutes les photos professionnelles sont signées Pierrick Guidou

Mini biographie (par Thomas Burgel) :

Avec K!, Jérémie Kiefer, Albane Aubry ou Andoni Iturioz, avec les furieux et punk Zissis the Beast, avec bien sûr 3 Minutes Sur Mer, ces très remarqués et voltigeurs cousins de Radiohead, Bashung ou Patrick Watson, Samuel Cajal a beaucoup écrit, produit, accompagné – mais jusqu’ici, jamais pour-lui-même. Se lancer en solo était une exigence impérieuse intime, et le grand bond dans le vide du Parisien est vertigineux.

Le disque (par Thomas Burgel) :samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandor

Conçu avec ses comparses Johan Guidou et Matthieu Lesenechal dans la même veine minimaliste et incandescente que son héros Troy Von Balthazar, son premier album Une issue va droit au but et droit au beau, plein de colère retenue (l’implacable introduction « Cœur Noir », avec Wilfried Hildebrandt), de rage gracieuse, de clairs et d’obscurs, d’arrangements à la discrète amplitude, de mélodies lumineuses (« Langoureusement »), rappelant Bertrand Cantat, Low, Pascal Bouaziz, Flotation Toy Warning, Dominique A. La politique générale et les renoncements personnels (la douce et amère « Indigné », avec Nellyla), l’amour et la haine, les batailles universelles du quotidien ou le deuil d’un père (la crépusculaire « Décibels », avec K!), les mots du garçon marquent l’âme d’un bel acide. Au-delà de cette Issue naît ainsi un chemin : celui qu’emprunte, poétique et rageur, un auteur qui s’affirme.

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© PIERRICK GUIDOU

samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandorInterview :

Tu fais partie d’une famille où on écoutait beaucoup de musiques ?

Oui. Mes parents écoutaient pas mal de chansons et de rock. J’ai grandi avec dans les oreilles Brassens, Pink Floyd, Renaud, les Doors, Jimi Hendrix, les Rolling Stones…

Certains de ces artistes t’ont-ils un peu influencé ?

Très jeune, j’ai eu une grande fascination pour les Doors. C’est amusant parce qu’en primaire, j’aimais les Doors et les New Kids and the Block. J’ai fait un grand écart monumental (rires).

Mais le vrai déclic pour envisager de faire de la musique s’est produit dans quelle circonstance ?

J’avais 13 ans quand je suis tombé raide de Nirvana. Au collège, la même année, les 3emes avaient fait un petit concert de fin d’année où ils avaient repris « Stairway To Heaven » de Led Zeppelin et d’autres titres comme ça. Ça m’avait fasciné. C’est à ce moment précis que je me suis convaincu de faire ce métier.

Tu as donc demandé à tes parents de t’offrir un instrument ?

Oui, une guitare. J’ai commencé par essayer de jouer « Come As You Are » de Nirvana correctement, puis certains morceaux des Red Hot Chili Peppers.

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© PIERRICK GUIDOU

Comme tout bon musicien qui se respecte, j’imagine que tu as fait partie d’un groupe au lycée.samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandor

Oui, j’ai trouvé des élèves assez motivés pour jouer avec moi. Ce groupe a duré 5 ans sous le nom d’Ugra Karma. C’était le nom d’un disque d’un groupe de black metal qui s’appelait Impaled Nazarene. On a gagné quelques tremplins dont un qui s’appelait «les Class’EuRock » à Aix-en-Provence. Ce sont mes vrais débuts. Un premier groupe, c’est le meilleur. Il y a l’innocence, tu crois que tu vas tout casser et que tu vas révolutionner le monde de la musique.  

Que se passe-t-il après ?

J’ai fait une école de musique à côté d’Avignon. Un professeur m’a dit un jour que la meilleure école de musique, c’est de jouer en groupe. Très vite, je me suis retrouvé avec une bande de copains pour jouer, donc. On nous demandait par exemple de faire des reprises et nous, très vite, on s’est amusés à les pervertir. On a fait « Get Back » des Beatles en zouk, « Fire » de Jimi Hendrix en néo metal. De là a découlé un groupe instrumental, Petit four et clarinette, qui a aussi gagné quelques tremplins. On faisait un mélange de jazz et de metal. J’étais bassiste. Ce groupe a continué sans moi sous l’appellation 1980. Ils ont fait un super album et j’espère qu’ils vont en faire un second.

"Une issue" en version acoustique par M-B Prod.

samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandorPhoto à gauche : avec 3 Minutes Sur Mer lors du Prix Georges Moustaki en 2013 (Marylène Eytier).

Tu arrives à Paris en septembre 2002.

J’ai commencé par faire les petites annonces pour trouver des groupes bien ciblés dans lesquels jouer. Au final, ça n'a jamais marché. Moi qui venais de la campagne, humainement, à chaque fois, il n’y avait pas d’évidence. En 2005, je rencontre Guilhem Valayé via une petite annonce. On devient potes, on se voit souvent et en vient à se dire que ce serait intéressant de tenter de monter un duo. On avait la même envie de s’engager sérieusement dans un projet en français avec des compositions originales. On a donc monté 3 Minutes Sur Mer en 2007.

L’histoire a duré 12 ans.

Une très belle histoire. On a fait deux albums officiels, des EP officieux et de nombreux concerts.

Et toi, tu n’avais pas envie de chanter dans ce duo ?

Pas du tout. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit. Déjà à la base, j’étais bassiste, je suis devenu guitariste… c’était un pas en avant vers quelque chose de nouveau. Etre devant un micro, mais jamais de la vie !

 Audio de "Décibels" (avec K!)

Et en 2018, tu sors ton premier disque en tant que chanteur, sans passer par la case EP d’ailleurs.samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandor

Je n’ai pas fait d’EP alors que beaucoup de gens me le conseillaient. J’avais le nombre de titres suffisant pour faire un disque, alors je l’ai fait. Pour découvrir un univers musical, je trouve qu’une demie heure de musique, c’est l’idéal.

Faire un disque solo, ça veut dire être leader, être devant…

Pour l’instant, je joue seul, je suis donc leader de moi-même… c’est déjà pas mal.

Mais chanter quand on n’a jamais été chanteur, c’est quand même un autre pas en avant gigantesque, non ?

J’ai pris quelques cours, mais je n’ai pas un répertoire qui nécessite d’être un grand technicien de la voix. Il y a pleins de gens qui sont chanteurs, mais qui ne le sont pas vraiment. Le point de départ, c’est que j’avais beaucoup de chansons et que je ressentais le besoin qu’elles existent. Garder des chansons dans son ordinateur sans les faire vivre, c’est un peu tristounet. Mine de rien, j’ai pris du temps avant de franchir le pas. Il fallait que je sois suffisamment bien dans mes baskets pour aller jusqu’à la création de cet album.

Tu y pensais déjà à l’époque de 3 Minutes Sur Mer ?

Ça s’est chevauché sur les deux dernières années. Après, effectivement, la fin de 3 Minutes Sur Mer a fait accélérer ma décision.

Audio de Cœur noir (avec Wilfried Hildebrandt).

samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandorDans ce disque, il y a des « guests » comme K ! (sur la photo à gauche), Nellyla et Hildebrandt.

K ! et une amie, mais je ne connaissais pas Wilfried Hildebrandt. Je l’ai découvert avec son album Les animals. Je l’ai beaucoup aimé, c’est pour ça que je l’ai contacté pour lui proposer une participation sur la chanson « Cœur noir ». Il a été adorable, a répondu positivement, s’est rendu disponible très vite. C’est vraiment un super chanteur. Il a été ultra pro et humain.

Certains journalistes te rapprochent de Dominique A. Tu en penses quoi ?

C’est quelqu’un que j’aime beaucoup. Quand on a commencé 3 Minutes Sur Mer, des artistes qui faisaient de la chanson rock en français, il n’y en avait pas des masses, surtout avec des formules réduites. Dominique A, c’est une évidence. Il y a sa musique, son propos, son parcours qui s’inscrit dans la durée… Et dans tous ses disques, il y a au moins un ou deux chefs d’œuvres. Cela dit Dominique A n’est pas l’alpha et l’oméga de la musique en France, heureusement. Il force juste le respect.

Vous avez le même coiffeur, en plus.

Sérieusement, si j’avais les cheveux longs, je me demande si on me comparerait à lui si souvent.

Tu te sens plus dans la culture pop rock anglo-saxonne ?

Pas du tout. J’ai horreur du discours anti chanson française ou anti variété française. Je considère faire une sorte de variété française. Quant à qualifier ce qu’est la variété, c’est une autre histoire.

Extrait de "Une issue" (LaCouveuse / Differ - Ant - Believe). Auteur-Compositeur: Samuel Cajal. Produit par Johan Guidou. Prise de vues: Samuel Cajal Montage : Samuel Cajal et Pierrock Guidou.

Tes paroles sont à la fois poétiques et compréhensibles si on gratte un minimum.

Je n’aime pas écrire des textes cryptés, ni des textes premiers degrés. Je suis entre les deux. La vérité, c’est que je ne réfléchis pas à tout ça quand j’écris. Je n’auto-analyse pas mes textes, ce serait vite chiant. On se regarde déjà suffisamment le nombril.

Il y a des artistes dont je ne comprends pas les paroles… parfois, ça me gêne.

J’aime bien le « barré », mais je n’ai décidément pas la culture pop. Je n’aime pas perdre les gens pour perdre les gens. La chanson « Tu mords » par exemple est la ligne que je ne franchirai pas (rires). Mais, en tout cas, chez les autres, je n’ai pas de problèmes avec le côté abstraction, images poétiques, parcours sensitif. Peut-être que je ne suis pas encore capable de le faire, mais pour autant je n’aime pas les narrations hyper claires et linéaires.

En tout cas, tu as fait là un bien bel album.

Je te remercie.

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© PIERRICK GUIDOU

19 octobre 2018

Dani Terreur : interview pour Les portes du paradis

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(Photo : Julie Ona)

Dani Terreur est un futur grand qui avance palier par palier, tel un Bashung qui a su prendre son temps. Son rock romantico-mystique ne ressemble à rien d’autre qu’à du Dani Terreur. La marque des grands, je vous dis. Je ne vais pas m’attarder sur son passé, je l’ai fait en 2016 pour la sortie de son premier EP, Gri-Gri. Il m'en a déjà dit beaucoup dans cette première mandorisation qui explique bien qui est cet etrange et envoûtant artiste.

Le 4 octobre dernier, nous nous sommes réunis dans un café de la capitale pour qu’il nous explique en détail le changement de cap musical de son  premier album Les portes du paradis… et bien d'autres choses.

dany terreur,interview,mandor,les portes du paradisArgumentaire de presse officiel :

Ne vous fiez pas à sa gueule d’ange et à ses allures de dandy moqueur. Dani Terreur est un chaman. Un prophète des temps modernes qui, sans jamais se départir de son humour acerbe, vous entraine dans des contrées lointaines où la mer est émeraude, les corps fiévreux et le soleil liquide.

Musicien autodidacte et compositeur prolifique, Dani Terreur concocte en solitaire dans son homestudio des romances au vitriol et à la rose. Des invitations aux voyages où le cynisme des enfants des années 2000 côtoie sans complexe l’idéalisme des esthètes. En somme, de la chanson française néo-romantique fuselée aux sons électroniques et aux accords vintages adoubés par sa génération.

Avec son 1er album Les portes du Paradis, Dani Terreur pose un regard lucide et distancié sur une génération un brin désaxée, furieusement cita- dine et avide d’expériences, et l’invite à prendre de la hauteur, pour sublimer ses excès, avec désinvolture et élégance.

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(Photo : Maxime Gaudet)

dany terreur,interview,mandor,les portes du paradisInterview :

Il s’est passé deux ans depuis ta première mandorisation à l’occasion de la sortie de ton EP Gri-Gri. Tu n’as pas chômé puisque que tu as fait beaucoup de scènes. Et puis, surtout, tu joues désormais seul avec des machines.

Le son s’est affiné par rapport au premier EP. Quand j’ai fait Gri-Gri, j’essayais de mettre les mêmes arrangements sur chaque titre. Sur mon album, je suis plus tranché. On est plus dans la musique électronique, voire parfois psychédélique.

Tu m’en avais parlé lors de notre première interview. Tu as longtemps joué avec plein de  groupes différents. C’est la raison pour laquelle tu préfères être seul désormais ?

Je vais être franc avec toi, dans les groupes, j’avais des problèmes à partager le leadership. Et puis, quand tu commences dans la musique, c’est dur de s’entourer et de ne pas perdre sa liberté artistique. Je suis désormais prêt à la collaboration, mais plus tard, quand j’aurai fait mes preuves. Sans parler d’ego surdimensionné, j’ai besoin de me sentir respecté dans le métier. Pour le moment, on n’en est pas encore là.

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(Photo : Maxime Gaudet).

dany terreur,interview,mandor,les portes du paradisComment vas-tu faire pour le live ?

Je vais exporter ma manière de travailler dans mon home studio sur scène. C’est un projet extrêmement solitaire. Je t’assure, la première fois que j’ai fait un concert seul avec mes machines, j’ai su qu’il fallait que je garde cette direction-là. Je me sens 1000 fois mieux, car j’ai un sentiment de liberté totale.

Je t’ai vu sur scène avec tes machines. Se concentrer sur elles, ce n’est pas au détriment de la liberté dont tu parles ?

Je parle plus de liberté artistique. Pour les concerts à venir, je suis en train de travailler pour que je puisse être en connexion plus avec le public qu’avec mes machines. Je vais avoir des phases où je pourrai beaucoup communiquer avec les gens. L’idée c’est d’avoir un groupe de rock, mais qui soit des machines.

En concert, les titres seront proches du disque ?

Pas totalement. D’abord, ils seront plus longs ou plus courts, selon l’humeur du public. Je pourrai même changer des arrangements. Ce sera plus musclé, plus rock, car il y aura plus de guitares électriques.

Clip de "Etoile du Kashmir".

Tu es vraiment un solitaire. Sur l’album, tu as tout fait seul. La réalisation, les musiques, les dany terreur,interview,mandor,les portes du paradismachines, les arrangements, le mixage…

Non, le mixage, ce n’est pas moi. C’est l’excellent Perceval Carré qui s’y est collé. A ce stade de l’enregistrement, quand on ne s’appelle pas Prince, mon idole, on a besoin d’oreilles neuves. J’étais quand même là pendant le mixage. J’ai aussi lâché la prise son des voix. C’est Dominique Ledudal (Higelin, Rita Mitsouko) qui s’en est occupé.

En parlant de ta voix, elle a évolué. Ça vient de tes nombreux concerts ?

Ce sont les concerts, mais c’est aussi parce que j’assume plus ma voix et je crois plus en ce que je chante. Dominique Ledudal a su m'apporter une belle confiance.

Tes textes sont très beaux, très originaux.

Ce qui me plait, c’est que l’on commence à les comprendre totalement après plusieurs écoutes. Dans une chanson, le texte, ce n’est pas la première chose que j’écoute, alors la démarche que j’ai est peut-être inconsciente.

Clip  de "Colosse de Rhodes".

dany terreur,interview,mandor,les portes du paradisLa chanson « Colosse de Rhodes » est une chanson à tiroir, non ?

C’est le texte le plus fou de l’album et j’ai même du mal à expliquer ce que j’ai voulu exprimer. Il y a des chansons nettement plus accessibles textuellement parlant.

Tu parles beaucoup de l’amour et de la frustration qu’il peut engendrer.

Je parle de ça notamment dans « Les anonymes ». C’est un titre que j’ai écrit il y a longtemps, à un moment où je n’avais pas envie de me fixer dans une relation amoureuse. Aujourd’hui, ça va mieux (sourire).

Tu as poussé plus loin la superstition qu’il y avait dans Gri-Gri.

J’ai poussé plus loin la superstition parce que je suis passé de Gri-Gri aux portes du paradis. Il y a trois morceaux dans le disque, « Etoile du Kashmir », « Montagne sacrée » et  « Femme fortune », qui sont un peu les piliers d’un temple bouddhiste. Je ne suis pas bouddhiste, mais quand tu les écoutes à la suite, ça peut devenir un cheminement sacré ou mystique. Dans « Air Inter », le pilote a aussi des hallucinations mystiques dans son cockpit.

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Dans « Beau souvenir », tel un poète maudit, tu portes un regard un peu désabusé sur les choses, dany terreur,interview,mandor,les portes du paradismême celles qui sont jolies. Tu te sens un peu comme un poète maudit ?

Mais pas du tout. Moi, je suis quelqu’un d’optimiste. Un poète maudit reste dans sa chambre, déprime, pense que personne ne l’aime et que ça ne marchera jamais… et va s’ouvrir les veines. C’est l’opposé de moi. J’ai des amis, une femme que j’aime et qui m’aime, une famille. J’ai la chance de faire des concerts et de sortir un disque. Et je t'assure qu'il n'est pas fait par une personne se considérant comme un poète maudit. A 35 ans, je réviserai peut-être ma position.

Te sens-tu à ta place dans cette époque ?

Oui. Tout le monde à sa place. Cette époque est très large au niveau artistique. J’ai mon délire et je pense qu’il peut plaire. Le piège, quand on fait de la musique et de l’art, c’est de trop réfléchir à ce que l’on peut faire pour que cela marche. Je pense que je suis honnête et que je fais la musique que j’aime.

Je trouve que tu avances lentement, mais sûrement ?

Ce que je sais, c’est que je ne m’arrête pas. Je ne peux pas m’arrêter. 

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Après l'interview, le 4 octobre 2018.

14 octobre 2018

Guillaume Gamand : interview pour sa chaîne YouTube La Péloserie

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guillaume gamand, la péloserie, youtube, sans, interview, mandor« SANS  est le premier projet de ma chaîne : la Péloserie. La Péloserie sera mon labo, je vais tester beaucoup de choses ici et les partager avec vous. Je serai là tous les 15 jours, les lundis à 18h. Bienvenue à tous ». C’est ainsi qu’a présenté récemment le comédien-auteur Guillaume Gamand sa chaîne YouTube.

Ayant été pendant longtemps dans les mêmes locaux (à Mixicom) que la team SideKick (un groupe de potes autodidactes à vocation humoristique composé de Kaza, Jérémy Nadeau, Vincent Scalera (mandorisé-là), Raphaël Liot, Guillaume Gamand, Jonathan O'Donnell et Akim Omiri), j’ai vu Guillaume Gamand dans ce contexte de création constante. Et il m’a toujours impressionné. Grand gaillard barbu sympathique, sans jamais un mot de trop, mais toujours le bon. Et puis, je ne sais pas, je l’aime bien. Son sourire en coin et son humour noir, subtil ou potache. Quand j’ai appris qu’il lançait sa Péloserie, j’ai souhaité en savoir plus.

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guillaume gamand, la péloserie, youtube, sans, interview, mandorInterview : 

Mine de rien, tu es un des premiers YouTubers français. Tu as commencé il y a très longtemps.

Même si je viens du théâtre, j’ai commencé des vidéos sur Internet il y a presque 13 ans, mais c’était sur Dailymotion pas sur YouTube. J’étais déjà avec mes deux compagnons du SideKick, Kaza et Raphael Liot. Sur Dailymotion, il y avait aussi le Palmashow, Kyan Khojandi, François Descraques et quelques autres. Norman et Hugo tout seul commençaient à peine. Ce que l’on faisait était sous l’appellation Silverhope. C’était la meilleure des écoles pour apprendre notre métier. On essayait des choses…

Pourquoi avoir créé ta chaine ?

J’avais besoin de monter ma chaine parce que je passais toutes mes journées du lundi au vendredi, de 9h à 20h à écrire non-stop pour différents projets qui n’étaient pas les miens et qui prenaient parfois du temps à se concrétiser. A un moment donné j’ai eu envie de voir se monter les miens.

Tu n’as jamais eu une frustration d’être dans les vidéos des autres, jamais dans des premiers rôles, guillaume gamand,la péloserie,youtube,sans,interview,mandormême au sein de SideKick ?

Pas du tout. Je viens du théâtre. J’ai très vite appris que je ne jouerais pas tout de suite les premiers rôles, pourtant, on m’en a proposé beaucoup. Je ne le sentais pas. Je vais te faire une métaphore qui vaut ce qu’elle vaut. Dans Rasta Rocket, ils se battent tous pour avoir la première place, mais quand ils comprennent que le leader de l’équipe, celui qui va conduire le bobsleigh, c’est celui qui va se lever à 6 h du matin et qui sera le dernier couché, du coup, plus personne n’est partant. Je ne vais pas te mentir, il y a un peu de ça chez moi.

Je te vois bosser comme un dingue depuis des mois, je ne peux pas croire que ce soit de la fainéantise de ta part.

Si, un peu. J’ai aussi peut-être eu les pétoches. Quand tu es le premier rôle, tu portes beaucoup de choses sur tes épaules. Contrairement à l’image que tu peux avoir de moi, un type un peu extravagant, je ne le suis pas. Je suis même un peu sauvage. Je n’aime pas qu’on m’emmerde et quand on est devant, on finit par t’emmerder. 

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De gauche à droite, avec les membres de SideKick : Jérémy Nadeau, Guillaume Gamand, Kaza, Jonathan O'donnell, Akim Omiri et Vincent Scalera (manquait l'excellent Raphael Liot sur la photo).

Ce que vous avez fait avec le collectif SideKick et notamment la série que j’adorais Blablou marchait moins que d’autres vidéos inintéressantes et faites avec peu de moyens. J’ai toujours trouvé cela injuste.

Toute la bande est comme moi. On s’en contrefout. Je suis content que les mecs fassent des vues parce que certains ne partaient de rien et ont quand même travaillé pour parvenir à un résultat. Nous ne sommes jaloux de personne, je t’assure. Si la qualité était ce qui marchait le plus, ça se saurait. 

Avec Blablou, vous avez encore été précurseurs. Une sorte de Monthy Python à la française. Je me régalais.

(Par humilité, Guillaume ne répond pas à ce compliment). On tente de progresser d’année en année. On apprend tous les jours et il faut être hyper humble. On continue certaines formations d’écriture pour ne jamais stagner. On veut se surprendre et surprendre ceux qui nous regardent. Pour cela, c’est du travail constant. Personnellement, j’ai un objectif ultime : avoir un point de vue sur les choses… C’est ce qui marque dans le temps.

guillaume gamand,la péloserie,youtube,sans,interview,mandorJe déplore que vous n’ayez pas continué Blablou.

On a écrit la deuxième saison, mais comme la première a marché moyennement, on ne la pas tourné parce que nous n’avions plus de budget. Je suis sûr qu’elle aurait cartonné. On a trouvé un public, mais qui était de notre âge. On avait des vannes tellement perchées que c’était normal qu’un gamin de 12 ans ne les comprenne pas. On était très second degré.

Parlons de ta chaîne La Péloserie.

Le premier projet actuellement visible s’appelle « Sans ». C’est un monde imaginaire où par exemple, les lampes n’existent pas. Quelles en seraient les conséquences ? Sans couteau, sans ceinture, sans happy end. Le but est de surprendre ceux qui regardent la vidéo. « Sans », c’est rapide, efficace, rythmé, avec plein de styles de jeux.

C’est autoproduit ?

Oui, je ne voulais pas d’entrée de jeu être en coproduction avec quelqu’un. Je voulais être libre d’être ce que je suis et de faire ce que je veux. Cette chaîne n’est pas ma vie. C’est un terrain de jeu dans lequel je vais tenter des choses et m’amuser avec des gens. Il y a plein de guests. Des gens pour lesquels j’ai écrit et avec lesquels ça s’est bien passé. Je pense à Tim, Jimmy fait le con, Jhon Rachid,  Nicolas Meyrieux, Thaïs Vauqières…

Et toute l’équipe de SideKick.

Bien sûr, c’est un plaisir de travailler avec eux tous les jours. On a chacun notre truc personnel, c’est ça qui est bien. On a créé une famille… On bosse chez les uns, chez les autres et on se voit même hors travail.

1er épisode de "Sans".

C’est quoi le déclic qui t’a incité à créer ta chaine ? guillaume gamand,la péloserie,youtube,sans,interview,mandor

De ne pas enchainer une deuxième saison de Blablou. Ça a été une grande frustration pour  moi parce que je n’avais plus notre terrain de jeu. Je sentais aussi que mon entourage professionnel avait besoin que j’aille vers autre chose, que je les surprenne.

Maintenant que tu as tourné pas mal d’épisodes, comment as-tu vécu le tournage ? 

C’est du sport. Je n’avais jamais été le centre d’une fiction comme celle-là. Je suis dans absolument tous les sketchs et chaque situation est complètement différente, du coup c’est extrêmement intense. À cela s’ajoute la gestion des autres comédiens, heureusement qu’Ilyes Harouni est là pour me libérer dans le jeu (c’est le réalisateur des sketchs). Mais même si cela était costaud niveau rythme, c’était beaucoup de fous rires avec les comédiens et l’équipe. Quand tu écris les sketchs, tu ne sais jamais comment les autres comédiens vont s’approprier les personnages, du coup c’est très souvent de très bonnes surprises.

2e épisode de "Sans".

guillaume gamand,la péloserie,youtube,sans,interview,mandor(Photo à gauche : avec Guillaume Gamand et Kaza)

Après la diffusion des deux premiers épisodes, quels sont les retours que tu as eus ?

Très positif, je ne pensais pas que j’allais en avoir autant. Surtout le milieu pro qui m’a fait énormément de retour et d’encouragement. Je ne vais pas te cacher que ça fait du bien. C’est la première fois que je la joue solo et quand tu as la tête dans le guidon pendant plusieurs semaines à cause de l’écriture, la prod, l’organisation, le tournage, le montage et autre… et bien, tu es déjà très content que les gens aiment quand ça sort...ça te booste carrément !

Après la série « Sans », que proposeras-tu dans ta péloserie ?

Je vais tourner encore quelques épisodes de « Sans », puis ensuite j’ai deux nouveaux programmes que je tournerai d’ici fin novembre et qui seront sur la chaîne en décembre. Je peux difficilement t’en dire plus, mais ça sera différent de « Sans ». Toujours dans l’humour mais dans un autre format.

A 35 ans, tu es très déterminé.

Je le suis depuis des années. J’ai en moi un moteur qui me dépasse.

Je suis sûr que bon nombre des membres de Sidekick vont se retrouver partout dans les médias, voire au cinéma…

C’est notre ambition. Sous l’émulation de Kaza, qui est pour beaucoup dans tout ça, on a le projet de placer nos billes partout et ensemble. Mais on veut surtout rester libres et avoir la liberté de création la plus totale.

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Après l'interview.

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11 octobre 2018

Alexis HK : interview pour Comme un ours

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(Photo: Pierre Leblanc)

La dernière fois que j’ai reçu Alexis HK, c’était une semaine après les attentats parisiens. Il venait pour parler du spectacle Georges& moi. Lui et moi, complètement choqués, avions du mal à nous projeter en mode « promo ». On a fait à peu près le job (voir là). Ce n’était pas la première fois que nous nous voyions pour parler musique  (là en 2009 pour le clip des « Affranchis » et ici en 2012 pour l’album L’instant présent.)

J’étais donc ravi de le revoir le 19 septembre dernier en terrasse de La Maroquinerie, plus sereinement, par une belle journée ensoleillée, pour évoquer Comme un ours (sortie vendredi dernier), dans lequel Alexis HK nous dévoile une nouvelle facette de son talent, toujours tout en élégance et en poésie.

alexis hk, comme un ours, interview, mandor, la familiaArgumentaire de presse (version un peu écourtée):

Alexis HK chante avec humour mais sans cynisme, avec tendresse mais sans fadeur. Après le succès des Affranchis, couronné par un Olympia en 2010, et de son spectacle Georges & moi en 2015, Alexis a pourtant voulu rentrer dans son antre. De là est né Comme un ours, projet de solitude intentionnelle dans lequel le chanteur, d’habitude si friand de collaborations, tient les commandes de A à Z. Mais les événements de 2015 ont fait trembler la plus profonde des cavernes, et même isolé au milieu du vignoble nantais, l’ours volontaire s’est retrouvé plongé tête la première dans un monde qu’on ne peut plus tourner en dérision. Il écrit alors la noirceur, la violence, et la peur en empruntant aux styles musicaux émergents leurs rythmiques électrisées et électrisantes qui remplacent les traditionnelles batteries, leurs loops aux basses lancinantes, et les syllabes martelées comme des halètements qui s’abattent frénétiquement sur les consonnes les plus dures.

Alexis HK a façonné cet album comme un exemple : partant des nuages les plus noirs de notre époque, du fascisme rampant et du racisme banalisé (« Les pieds dans la boue », « La chasse »), l’ours-chanteur s’accroche à la chanson pour faire refleurir nos sourires en trouvant du réconfort auprès d’un chien (« Je veux un chien »), d’une femme (« La fille à Pierrot ») ou d’un enfant (Salut mon grand). Et comme ultime défi, Alexis réussit la prouesse de rassembler dans une même chanson l’horreur et la beauté, se souvenant que le soleil brillait le 13 novembre 2015, et que les bières rousses s’empilaient sur les tables des terrasses (« Marianne »). Enfin, en guise de point final, Alexis s’envole le temps d’un dernier morceau (« Un beau jour ») qui rassemble tout ce qui fait la force de cet album : nous quittant sur une mélodie légère, il porte un dernier regard lucide et sensible sur cette vie au goût parfois amer qu’il aime pourtant de toutes ses forces.

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(Photo : Pierre Leblanc)

alexis hk,comme un ours,interview,mandor,la familiaInterview :

Il est indiqué dans l’argumentaire de presse que tu as fait ce nouveau disque seul. Or, tu tiens à préciser que Sébastien Collinet (Rover, Florent Marchet) est intervenu comme coréalisateur.

Il est intervenu après les maquettes. Il m’apporte énormément parce qu’il arrive à faire des choses que je ne parviens pas à régler moi-même. Il gonfle les morceaux de manière fine et intelligente. Avant qu’il n’arrive pour m’aider, je me suis enfermé volontairement.

C’était une expérience solitaire que tu souhaitais ardemment ?

Je voulais goûter cette solitude impossible. Cela m’a permis de comprendre que, décidément, on a vraiment besoin des autres pour avancer. Pour le savoir, il fallait que je prenne le temps de m’isoler.

Il parait que tu te levais à 5 heures du matin et que tu travaillais toute la journée. C’est vrai ?

Oui. Tu es déjà venu chez moi à la campagne, tu vois donc mon cadre de vie. C’est agréable. Je me suis acheté un tas d’instruments et je me suis fait plaisir. Je suis arrivé à un moment de ma vie où je ne sais pas trop quel va être mon avenir social, par contre, je sais que mon avenir personnel est dans le plaisir et l’amusement. Si je continue à avoir la chance de faire des albums, il faut que je m’en donne les moyens.

Tu continues à chercher de nouveaux sons ?

Oui, j’en cherche que je voudrais entendre. J’en trouve parfois. Je me suis aussi posé des questions sur mes propres envies. Là, j’ai vraiment pris le temps de la réflexion, ce qui n’était pas le cas dans les albums précédents. J’avais plus donné les clefs à Matthieu Ballet qui avait fait un super travail de réalisateur, mais là j’avais envie de garder le double des clefs.

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C’était aussi pour savoir si tu pouvais t’en sortir seul après toutes ces années ?

Oui, tu as raison. C’était un bilan de compétence personnel. Je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller seul. Ça m’a permis de faire des recherches musicales tranquillement. Je pouvais faire, défaire, refaire, redéfaire… Par ignorance, j’ai fait des détours qui m’ont amené à des résultats inattendus qu’au final j’aime bien.

L’histoire de la contrebasse que tu as voulu apprendre tout seul, c’est vrai ?

Tout à fait. C’est un instrument que j’aime énormément depuis toujours et j’ai envie de progresser encore et encore. J’adorerais être accompagnateur d’un autre artiste avec cet instrument (rires).

Goldman a fait ça pour certains potes comme Gildas Arzel. Il n’était que guitariste.

Oui, c’est très fort étant donné sa notoriété. Tu sais, c’est agréable de changer de poste.

"Marianne" audio.

La dernière fois que nous nous sommes vus pour une interview, c’était une semaine après les attentats parisiens. Je me souviens que tu étais meurtri. Ce nouvel album est marqué par ces évènements, notamment dans la chanson « Marianne ».

Ca a dû te rappeler des propos que je t’avais tenu.

Oui, nous avions beaucoup parlé en off de tout ça.

L’histoire de la chanson « « Marianne » est vraie. J’ai clairement raconté ce que j’ai vécu. Marianne n’est pas le symbole de la république, même si ça le devient au fur et à mesure de la chanson, mais au départ c’est ma grande amie, Marianne, avec laquelle je déjeunais ce jour-là, rue Jean-Pierre Timbaud, pas loin du Bataclan. Cela faisait longtemps que nous ne nous étions pas vus, elle était très déprimée. Elle craquait un peu. Elle avait l’impression que le monde était en pleine régression. J’ai essayé de la réconforter et je suis parti jouer dans le 77. Et est arrivé ce qui est arrivé quelques heures plus tard. J’ai trouvé qu’il y avait quelque chose à raconter sur cette femme qui ne croyait plus trop en ce monde et qui habitait à côté des lieux où se sont passés ses attentats.

Cette chanson est aussi un devoir de mémoire ?

Oui, parce que c’est un événement crucial dans l’histoire.

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(Photo : Pierre Leblanc)

Depuis 2015, peux-tu continuer à tourner le monde en dérision ?

Ce qui est sûr, c’est que je n’écris plus de la même façon. Mais, ce n’est pas qu’à cause de cela. On n’écrit pas les mêmes choses à 44 ans qu’à 22 ans. J’ai voulu faire une introspection sur ce que je ressentais par rapport à l’état du monde.

Et il t’inspire quoi le monde ?

Il y a des avancées incroyables et je suis persuadé qu’il y a de très belles choses dans l’époque d’aujourd’hui, même si on ne nous les montre pas forcément. Mais en même temps, il y a une régression des mentalités, des régressions idéologiques et plus de racisme ordinaire. Le nouveau président des Etats-Unis est une caricature à lui tout seul, on ne peut même pas le tourner en dérision. On n’est plus dans l’époque où il y avait les guignols de l’info qui était le baromètre, qui pouvait se moquer de tout… Il y a clairement quelque chose qui a changé.

"La chasse" audio.

Ce racisme ordinaire, tu l’as traité dans deux chansons : « Les pieds dans la boue » et « La chasse ».

Dans « La chasse », j’ai pensé que j’étais allé trop loin parce que je parle de chasse à l’homme, mais j’ai lu un article récemment sur une chasse à l’homme, pour être clair, une chasse aux migrants, qui a eu lieu en Allemagne après la mort d’un allemand. Du coup, ma chanson reflète bien la réalité. Je n’ai pas été excessif.

Dans « Les pieds dans la boue », tu vises clairement le Front National, enfin le désormais Rassemblement National.

Non, je vise tout le monde parce que presque tous les partis se sont mis sur la même ligne idéologique. Il y a même des partis de gauche qui brisent la ligne de leur parti en disant qu’il faut arrêter de faire de l’angélisme et que les migrants est un problème qu’il faut savoir gérer. Je pense par contre qui si on accueille des personnes, il faut qu’elles soient bien accueillies. Dans cette chanson je parle plus de sentiments que de situations politiques. Je n’ai pas de solutions politiques, par contre la régression me fait peur et c’est quelque chose que je ressens profondément.

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(Photo : Pierre Leblanc)

Pour passer à un sujet plus tendre, il y a une chanson qui m’a fait fondre : « Salut mon grand ». J’adore cette phrase que tu chantes : « une pensée douce au mec que m’a donné ta maman ».

Un chanteur qui écrit pour son enfant, je sais, ce n’est pas original, mais j’avais envie de le faire. J’en ai profité pour parler de notre génération à nous, la tienne et la mienne, qui sont sensiblement les mêmes.

Cette chanson me met dans un état de mélancolie.

On parle de la jeunesse d’aujourd’hui. On la caricature un petit peu avec les smartphones ou toutes sortes d’écrans. Nous aussi on était tout le temps sur un écran, mais c’était un seul et même écran avec trois chaînes de télé. La télé a rapidement compris son pouvoir. Je dis à la jeune génération qu’il y a eu pire qu’eux. Nous, nous voyions le monde avec très peu de prismes. Mon fils de 10 ans me sort des trucs que je n’aurais jamais pu dire à son âge. Les enfants d’aujourd’hui sont beaucoup plus mûrs que nous l’étions. Internet, c’est mieux que la télé.

Tu ne vas te faire que des amis…

(Rires) Comme je ne passais pas beaucoup à la télé, ça va continuer.

Ton fils aime cette chanson ?

Oui, il l’adore. En plus, sa mère, Liz (Cherhal), en a aussi écrit une sur lui. Il est donc très content.

"Je veux en chien" audio.

Une autre chanson que j’aime beaucoup, c’est « Je veux un chien ».

Je voulais parler des chiens parce que je les adore, mais j’adore les chats aussi. Je voulais parler des tempéraments. On est dans des sociétés où les gens sont plutôt chats. Il faut être à leur service et ils sont imprévisibles. Les chiens, eux, donnent tout… et je connais des gens qui sont comme ça, avec un tempérament chien, qui vous suivent, qui ne vous jugent pas et qui vous aiment. Dans cette chanson, il y a évidemment une double lecture possible, je ne voulais pas faire juste « 30 millions d’amis » (rires).

Parlons de « La fille à Pierrot ». La façon d’écrire cette histoire m’a fait penser à Pierre Perret.

Déjà ça me fait très plaisir. Je l’ai découvert sur le tard. J’ai même participé à l’album lui rendant hommage avec les Ogres de Barback. Je l’ai donc rencontré et je me suis plongé dans son œuvre. Je ne connaissais que les basiques très populaires, mais j’ai réalisé le niveau d’écriture extraordinaire qu’il a. Que tu me rapproches de ce grand homme me touche profondément.

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Tu n’aimes pas entendre cela, mais dans le métier, nous savons bien que tu es une des plus belles plumes de la chanson française.

Je pense que j’essaie d’avoir une écriture personnelle et que j’essaie de soigner mes mots. C’est mon arme pour pouvoir proposer quelque chose d’artistique. Dans la scène française d’aujourd’hui, il y a quand même du monde et des gens extrêmement brillants. Je pense à des gens comme Laura Cahen, Babx, Liz Cherhal… ils ont un sens de l’écriture qui est très fort et qui me rassure beaucoup parce que j’ai l’impression qu’on en a besoin. Nos cerveaux qui reçoivent tellement d’informations ont besoin de temps en temps qu’on leur parle de manière un peu apprêtée.

Tu as une façon d’interpréter tes chansons assez unique.

Quand on écoute Brel ou Brassens, deux artistes diamétralement opposés, ce sont eux qu’on écoute. Barbara, Juliette, Nougaro, Gainsbourg sont des gens qui ont mis aussi la barre très haute en matière d’écriture  et qui ont proposé quelque chose de reconnaissable. C’est ce qu’il y de plus difficile en musique et c’est ce que je tente de faire. J’ai bien dit « je tente ».

Clip officiel de "Come un ours".

Tu racontes la solitude des êtres dans « Comme un ours ».

Souchon, ce génie, avait trouvé la formule idéale : « l’ultra moderne solitude ». Je parle dans cette chanson de cette solitude pas seule. C’est parfois agréable, mais comme toutes les drogues, il ne faut pas en abuser parce qu’après, on perd le contact et c’est là que l’on réalise tout ce qui nous manque, tout ce que l’on a perdu et ainsi de suite. Moi, j’ai un mode de vie assez solitaire parce que je vis dans un endroit isolé. J’ai eu à un moment le sentiment de me perdre. Je me disais que si je continuais comme ça, j’allais commencer à parler à mes glaïeuls et penser à mes aïeux. Ça m’a inspiré cette chanson. La solitude est une maladie très dangereuse.

Une maladie ?

Le virus de la solitude qui nous pousse à nous retrancher, ça peut devenir une maladie mentale.

Dans « Porté », tu écris « la prose apaise les ecchymoses ». Là, j’ai besoin de précisions.

Je dis au premier degré qu’écrire apaise. La prose est là pour mettre en avant des états d’âme qu’on garderait pour soi. Il faut chercher les mots qui sont les plus proches de ce que l’on ressent, c’est apaisant comme thérapie.

« Le cerisier » a été écrit par ton père.

Mon père aime bien écrire et il voulait que je chante une chanson à lui. Il m’a proposé plein de choses, mais je lui ai répondu que je voulais chanter quelque chose qui parle de la vie simple et réelle. Un jour, j’étais dans son jardin et je lui fais la remarque que ce cerisier dont on croyait qu’il allait mourir chaque année restait bien vivant. Chaque année il est toujours là et très productif. J’ai trouvé que c’était un message d’espoir. C’est une image qui contient la mélancolie de la mort et la joie de la renaissance. Il a tout de suite écrit ce texte et j’ai tout de suite adhéré.

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Quel rapport as-tu avec la reconnaissance ?

Je ne suis pas dans l’obsession de la reconnaissance, mais je suis comme tout le monde, quand j’ai des marques de considérations appuyées, j’apprécie et ça peut être très touchant. Après, si c’est le seul objectif d’une démarche artistique, je pense que c’est un peu gâché. Il faut que ça arrive à la toute fin… quand on a bien travaillé.

Tu sais quand tu as réussi un album ?

Je pense que Comme un ours est un album réussi. Les autres me semblaient plus expérimentaux. Je suis heureux de ce disque parce que je trouve qu’il y a une vraie cohérence. Le dernier présent s’approchait de ça, mais Comme un ours est plus abouti.

Tu t’es sorti facilement du spectacle Georges et moi ?

Oui et non. Ca a créé une dynamique en tout cas. J’ai écrit les chansons de Comme un ours pendant la tournée Georges et moi. Tu sais, j’ai le cerveau fragmenté. Une chose en appelle une autre, donne envie d’une autre, mais je suis rarement en focus sur un seul truc. J’ai un problème de dichotomie interne qui fait que j’avais l’impression d’être en dialogue avec le fantôme de Brassens, mais que ça ne m’empêchait pas d’être dans mes sons et mes textes à moi. J’ai l’impression qu’il me soufflait sa philosophie : « fais les choses par toi-même, trouves ton truc à toi ». C’est ce qu’il a fait lui. Je pense que j’ai écouté son message subliminal.

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08 octobre 2018

Adeline Dieudonné : interview pour La vraie vie

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Tous les médias spécialisés en littérature (et les autres également) le disent avec force conviction : le premier livre d’Adeline Dieudonné est un bijou finement ciselé. Qu’il provoque toutes sortes adeline dieudonné,la vraie vie,interview l'iconoclaste,mandor,fnacd’émotions oscillant entre peur, rire, tristesse…et espoir. La Vraie Vie touche tout le monde sans exception. Perso, je suis resté scotché du début à la fin. Coup de poing au cœur et à l'âme. Ce roman est un petit miracle comme on en fait peu.

J’ai interviewé Adeline Dieudonné pour le catalogue de Noël 2018 de la FNAC (voir photo à droite). Je vous propose l'article placé dans le contexte, à la fin de l'interview complète. Par souci d’honnêteté, je précise que nous avons échangé par mail, l’auteure étant en promotion (vrai tourbillon médiatique, devrais-je dire) dans toute la France, nous ne sommes pas parvenus à caler un tête à tête avant ma deadline (date à laquelle je dois rendre mon interview à ma rédaction).

adeline dieudonné, la vraie vie, interview l'iconoclaste, mandor, fnacArgumentaire de presse :

LA CONDITION PAVILLONNAIRE

Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

LA POÉTIQUE DU CAUCHEMAR

La Vraie Vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. De la plume drôle, acide et sans concession d’Adeline Dieudonné jaillissent des fulgurances. Elle campe des adeline dieudonné,la vraie vie,interview l'iconoclaste,mandor,fnacpersonnages sauvages, entiers. Un univers à la fois sombre et sensuel dont on ne sort pas indemne.

L’auteure (photo à droite : Jean-François Robert):

Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle habite Bruxelles. Dramaturge et nouvelliste, elle a remporté grâce à sa première nouvelle, Amarula, le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a publié une nouvelle, Seule dans le noir aux éditions Lamiroy, et une pièce de théâtre, Bonobo Moussaka, en 2017. La Vraie Vie est son premier roman.

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(Photo : Stéphane Remael)

adeline dieudonné, la vraie vie, interview l'iconoclaste, mandor, fnacInterview :

On suit votre héroïne de 10 à 15 ans. Pourquoi avoir écrit sur la perte de l’innocence d’une jeune fille en construction ?

Je ne sais pas trop. Cette histoire est née toute seule, je n’avais pas de volonté de parler d’un sujet en particulier. Mais l’adolescence est une période qui me fascine, c’est le moment des grandes métamorphoses, des émotions brûlantes…

Peut-on dire que votre roman est une fable sur la violence et la maltraitance ?

Oui, il y a de ça. J’aime bien l’aspect fable ou conte, ça permet de prendre du recul sur la violence, tout en la restituant avec beaucoup d’intensité. Mais de nouveau, ce sont des sujets qui se sont imposés à moi, je n’ai pas prémédité l’écriture…

Le père qui a trois passions (la chasse, la télé et le Whisky) lui propose deux alternatives dans la vie: adeline dieudonné,la vraie vie,interview l'iconoclaste,mandor,fnacêtre prédatrice ou une proie. Où trouve-t-elle la force de s’opposer à cette vision binaire ? (Photo de droite : Gael Maleux)

C’est une bonne question. Probablement dans l’amour qu’elle ressent pour son petit frère. Peut-être aussi qu’il y a une forme d’instinct de survie là-dedans. Et puis elle a le modèle de sa mère, auquel elle ne veut surtout pas ressemble. Son amie Monica arrive au bon moment avec la figure de Marie Curie, qui fait mouche. Avec Marie Curie ma jeune héroïne comprend que rien n’est joué d’avance, que ce sera certainement plus compliqué pour elle parce qu’elle est une fille mais qu’elle a la possibilité d’échapper au déterminisme de son père.

La narratrice aime son frère avec la tendresse d’une mère. Pourquoi se sent elle obligée de tout faire pour le sauver du traumatisme dont il fait l’objet ?

Parce que leurs parents font défaut. Et qu’elle sait que le petit ne peut compter que sur elle. Elle a peur de la solitude. Si elle perd son petit frère, elle sera complètement seule dans cette famille. Socialement, il est tout ce qu’elle a. Du moins au début de l’histoire…

adeline dieudonné,la vraie vie,interview l'iconoclaste,mandor,fnacL’accident du glacier est à la fois épouvantable et presque drôle. Il fallait envisager l’humour pour décrire l’horreur ? (Photo de gauche : Gael Meleux.)

Oui, je crois que c’est indispensable. En tout cas, je ne pouvais pas imaginer raconter cette scène autrement. C’est tellement atroce que sans humour, on tombait vite dans le pathos. Et puis j’aime bien mélanger les émotions, c’est là que le travail d’écriture devient intéressant.  Jusqu’où des mélanges atypiques peuvent rester harmonieux? C’est un peu comme en cuisine…

Tout le monde s’accorde à dire que votre écriture est au scalpel. « Il n’y a pas un mot en trop et pas un mot qui manque ». C’est difficile de trouver l’efficacité immédiate ?

Ça n’est pas difficile mais ça m’oblige à être extrêmement connectée à mes émotions. Et puis c’est aussi du travail de réécriture, je dois repasser sur le texte et le nettoyer de tout ce qui est superflu.

François Busnel a dit que ce roman était à ranger entre Stephen King et Amélie Nothomb. Ce sont deux références qui vous conviennent ?

Oui et elles sont extrêmement flatteuses! Mais j’ajouterais Thomas Gunzig, qui m’influence aussi énormément. Si on parle du mélange d’émotions, de l’étrangeté, du ton grinçant, de la jubilation dans la noirceur, ce sont des choses que j’ai puisées dans son écriture.

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Adeline Dieudonné a reçu son prix des mains de Daniel Pennac, invité d'honneur du 3e salon Fnac Livres, lors de l’inauguration de la manifestation le 14 septembre à Paris à la Halle des Blancs-Manteaux.

adeline dieudonné, la vraie vie, interview l'iconoclaste, mandor, fnacQu’avez-vous ressenti en apprenant que vous aviez remporté le prix du roman Fnac ?

Tout d’abord l’incrédulité. J’avoue que je n’avais pas envisagé cette possibilité. Puis j’ai pleuré comme une gamine avec mon éditrice… C’est incroyable d’être choisie par des libraires et des lecteurs, dans un contexte extrêmement démocratique et ce, parmi d’autres romans exceptionnels. Avec toute l’équipe de l’Iconoclaste, on est sur un petit nuage…

Vous êtes nommés pour de nombreux prix donc les prix Goncourt et Renaudot. Vous en revenez ?

Non. Pas du tout. Au mois de mai, quand mon éditrice m’a dit qu’elle allait envoyer La Vraie Vie pour les prix littéraires, j’ai rigolé. Je n’aurais jamais imaginé que les jurys de ces grands prix puissent se pencher sur mon petit roman.

Voici donc l'interview telle qu'elle est parue dans le catalogue de Noël 2018 de la FNAC.

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24 septembre 2018

Elsa Kopf : interview pour La vie sauvage

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(Photo : Severin)

Elsa Kopf, en chiffres, c’est 5 millions d’écoutes en Chine (Xiami), plus de 500 000 vues sur YouTube, plus de 2000 followers sur Instagram, 800 publications #elsakopf. Mais ce n’est pas beau de parler d’un artiste par le biais de ses performances autres que vocales, textuelles et musicales. La bio officielle d’Elsa Kopf nous indique que ces douceurs entre folk et jazz sont le point de départ de son style, de ses premières compositions parues sur l’album Acoustic Joys (2011). En 2013, sur son deuxième album Marvelously Dangerous, son ami et producteur Pierre Faa (cf. Peppermoon) lui avaient offert un écrin d’arrangements subtils, où la guitare folk s’entremêlait à des volutes digitales. D’ailleurs, j’avais mandorisé Elsa Kopf à ce sujet. 

La voici de retour avec un troisième disque plus pop-electro entièrement produit par WHOISIX, La vie sauvage (déjà sorti).

Le 5 octobre prochain, vous allez pouvoir la découvrir sur la scène du Bus Palladium (en co-plateau avec Nicolas Vidal) avec ces nouvelles chansons. Un rendez-vous à ne pas manquer !  Pour parler de tout cela, j’ai interviewé Elsa Kopf  le 11 septembre dernier sur la terrasse d’un café parisien.

elsa kopf,la vie sauvage,whoisix,interview,mandorArgumentaire de presse officiel :

Après 6 tournées en Asie, 3 B.O en Corée du Sud, 5 millions d’écoutes en Chine et des milliers de fans de par le monde, Elsa Kopf revient en France, riche de nouveaux sons, de nouvelles images et d’un regard neuf sur la production musicale.

En 2015 lors d’une tournée-promo à Amsterdam, Elsa rencontre Marnix Dorrestein, le talentueux producteur aka Whoisix (Brisa Roché, Herman Van Veen). De la rencontre naitra un premier remix de « Cherry Blossom Rain » orienté électro minimal, qui  décide les deux artistes à prolonger la rencontre sur un EP.

Deux ans et quelques Paris-Amsterdam plus tard, voici La Vie Sauvage.

Enregistré dans un manoir hollandais, au milieu des paons et des biches, La Vie Sauvage marque un tournant dans la carrière d’Elsa, qui collabore actuellement sur de nombreux projets d’artistes de la nouvelle scène électro française comme Durantin ou encore Korgelt.

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(Photo : Severin)

elsa kopf,la vie sauvage,whoisix,interview,mandorInterview :

Depuis la dernière fois que je t’ai interviewé en 2013, il s’est passé beaucoup de choses. Notamment pas mal de concerts en Asie où tu es une star.

C’est magique ce qui m’arrive là-bas. Un jour, j’étais dans mon salon et celui avec lequel j’ai fait mon deuxième et mon troisième album, Pierre Faa, m’a appelé pour me dire qu’il avait deux bonnes nouvelles. La première, c’est qu’une chanson de mon premier album, « Larmes de caramel », avait accumulé plus de 200 00 écoutes en Chine et la deuxième, c’est que l’on allait partir en tournée dans toute l’Asie. J’étais très émue, je n’en revenais pas. On s’est vite rendu compte que mon nombre d’écoute des plateformes musicales chinoises augmentaient considérablement très rapidement.

Quand tu es là-bas, tu fais les plus grandes émissions ?

La dernière fois, on est passé en direct sur CCTV (la télévision centrale de Chine) pour une prestation live lors de la Coupe du Monde. On a enregistré plusieurs génériques de séries coréennes. En Corée, j’ai participé à l’émission musicale "EBS Space", à l’invitation de la chanteuse folk Siwa. J’ai aussi enregistré une chanson très remarquée "Days and Moons" pour la série My Beautiful Bride (OCN). Comme tout ceci est vu dans le monde entier, j’ai trouvé sur YouTube, des chansons de moi sous-titrés en arabe.

Comment expliques-tu le succès là-bas d’une artiste française pas très connue dans son pays ?

Les asiatiques aiment beaucoup la France. Ils sont très curieux et écoutent les chansons. Il y a peut-être dans mes albums une introspection, une sensibilité, une  nostalgie, une certaine poésie romantique qui leur plait. En Asie, les chansons un peu « dark » comme celles de Bashung sont moins comprises par les asiatiques.

En chine, tu as 5 millions de clics sur tes chansons en écoute.

C’est complètement dingue, mais ça fait un plaisir fou.

Mais, tu n’en as pas marre de ne pas avoir la même notoriété ici ?

Effectivement, même si c’est flatteur ce qu’il m’arrive en Asie, j’aimerais bien trouver mon public en France aussi. Le succès ça monte, ça descend, c’est des courbes. Il faut gérer sans se prendre la tête. Mon succès ailleurs me permet d’être un peu rassuré sur mon travail, même s’il faut en permanence en activité et surprendre le public en se surprenant soi-même.

Tu doutes de toi ?

Comme tous les artistes, mais ça veut dire qu’on est vivant et que l’on avance. Ce métier réserve plein de surprises. On ne sait jamais où on va être demain.

Clip de "The glamour, the Glory".

Tu reviens en France avec un EP de 6 titres, La vie sauvage.elsa kopf,la vie sauvage,whoisix,interview,mandor

Là, je change complètement de style. Je ne sais pas si le public asiatique va être sensible à ça, mais j’avais envie de le faire.

Certaines chansons ont été écrites il y a un moment, non ?

Oui, depuis plus de deux ans, notamment une qui s’appelle « Ta révolution ». Le refrain très fédérateur dit : « en marche, en marche, ta révolution  est en marche ». C’est une catastrophe pour moi parce que j’aime beaucoup cette chanson qui évoque une révolution intérieure personnelle. Je la voyais comme le titre fort de l’EP. Et les élections sont arrivées…  et le parti d’Emmanuel Macron. Je ne peux plus chanter ce titre, les mots n’ont plus le même sens pour  moi. Ce qui est drôle, c’est que j’ai chanté cette chanson à un concert de soutien de Jean-Luc Mélanchon en  2013.

Dans cet EP, tu chantes en Allemand, en Anglais et en Français.

Il n’y a aucune volonté particulière à cela. Comme je suis quadrilingue, les chansons sortent dans la langue qu’elles souhaitent. Je ne contrôle pas ça. J’aimerais bien qu’elles sortent aussi en coréen ou en chinois, mais je parle encore très peu ces deux langues.

On chante de la même façon quand on change de langue ?

Non. Par exemple, l’allemand se prête plus à l’electro et au cabaret qu’à la bossa-nova (rire).

Ta chanson « Cinderella » démarre tranquillement, puis elle devient vite electro-techno.

C’est l’influence de mon  producteur hollandais, Whoisix. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup. Il a une grande originalité, une folie dont j’avais très envie. Pendant un an, j’ai fait beaucoup d’aller-retour Paris-Amsterdam pour la production de ce disque. Je suis arrivé avec des morceaux dont la direction était déjà franche et claire, il a gardé mes idées. Pour celles qui étaient moins abouties, je lui ai donné carte blanche.

elsa kopf,la vie sauvage,whoisix,interview,mandorPierre Faa est un peu avec toi quand même puisqu’il t’a écrit « Dans la main de King Kong ».

Pierre me voit toujours en comédienne. Il m’invite à prendre des cours de théâtre depuis longtemps parce que j’ai quelque chose en moi d’assez multiple. Dans cette chanson, il me fait endosser pas mal de rôles différents.

Dans la plupart de tes chansons, tu es dans l’introspection.

J’ai toujours voulu exprimer mes sentiments et mes émotions. Je continue aujourd’hui mais, musicalement, de manière différente. J’ai évolué et j’ai envie d’essayer de nouvelles choses. J’ai l’impression d’avoir fait le tour de la question en ce moment donc, j’ai besoin d’aller vers d’autres instruments, ceux d’aujourd’hui.

Tu te sers de logiciels ?

Oui et du coup, ça m’emmène dans des directions complètement nouvelles. J’essaie d’ailleurs d’utiliser seule certains logiciels dont Ableton et je m’amuse comme une petite fille dans ma chambre à trouver de nouveaux sons, de nouvelles idées. A ce propos, hier, j’ai rencontré Boris Bergman. Il m’a cité une phrase d’Oscar Wilde : « une idée qui n’est pas dangereuse ne mérite pas de s’appeler une idée ». Ce qui est certain, c’est qu’avec mes nouvelles chansons, je me mets un peu en danger.

Clip de "La vie sauvage".

Il y a un clip de « La vie sauvage », aux couleurs très acidulées. elsa kopf,la vie sauvage,whoisix,interview,mandor

Je montre la partie de moi la plus pop. Il y a toutes les références visuelles que j’aime en ce moment. J’avais demandé à un collectif d’artistes de faire ce clip avec moi, mais les personnes n’avaient pas le temps. Du coup, j’ai trouvé mes idées moi-même et j’ai fait mon clip seule grâce au logiciel After Effects, après avoir pris des cours sur internet. Je n’attends plus rien des autres, je fais moi-même les choses, ça me fait gagner bien du temps.

Est-ce que la chanson t’aide à canaliser la multiplicité qui est en toi, dont nous parlions tout à l’heure ?

Je ne crois pas. Pour me canaliser, je fais plutôt de la méditation, je me pose, je prends du temps pour moi, ce que je n’ai pas beaucoup fait les dernières années. Tout ceci m’aide à continuer à suivre le rythme que je m’impose.

Je te sens plus sereine.

C’est parce que j’apprends à relativiser. Aujourd’hui, c’est plus important ici et maintenant d’être dans la joie que de me dire que je serai à l’Olympia dans deux ans.

Je suis sûr que tu fourmilles d’autres projets.

J’aimerais refaire un projet electro encore plus fou que je produirais et en faire un autre en piano-voix avec des chansons qui ressembleraient à ce que je faisais en 2011 dans mon premier album « Acoustic Joys ».

Je crois savoir qu’il y a un best of de toi qui est prévu pour l’Asie.

Oui, il sort au mois d'octobre à Taïwan. Il s’intitulera Sugar Roses. On va en profiter pour faire une grande tournée en Asie.

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Après l'interview, le 11 septembre 2018.

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20 septembre 2018

16e salon du livre et de la chanson de Randan : Photos et commentaires

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salon du livre et de la chanson,randan,mandor,l'aventure starmaniaLa Chanson des Livres est le premier salon entièrement consacré à la chanson francophone. Il se tient à Randan, dans le Puy-de-Dôme. Inauguré en 2003, ce salon invite en Auvergne, face à l’orangerie du château de Randan, une vingtaine d’auteurs, artistes, biographes et chroniqueurs pour deux journées de rencontres, de débats et de dédicaces avec un public passionné par la chanson française.

J’avais déjà été invité il y a deux ans pour présenter mon livre sur Louane (voir là).

Les 15 et 16 septembre dernier, la seizième édition de ce salon a reçu Anne Sylvestre, Nilda Fernandez, l’immense parolière Vline Buggy (50 chansons pour Claude François, "Céline" pour Hugues Aufray, "Les bals populaires" pour Michel Sardou, "Pour le plaisir" pour Herbert Léonard, etc. etc.), Corine Marienneau (ex-Téléphone), Jacqueline Boyer, Richard Gotainer, Emma Daumas, Chris Evans, parmi d’autres auteurs et quelques spécialistes de la chanson (Stéphane Loisy et Baptiste Vignol pour leur nouvel ouvrage sur Jacques Brel, "40 ans, 40 chansons", rédigé avec Bruno Brel et moi pour mon livre-référence sur Starmania,).

Voici donc quelques photos commentées de ces deux journées fort sympathiques.

Le 15 septembre d’abord :

Comme nous respectons la nature et l'écologie, nous sommes partis de Paris en covoiturage, la chanteuse Jacqueline Boyer, l'attaché de presse Eric Durand et moi-même. C'est Alexandre Deffrenne qui conduisait. Merci à lui! Voici une photo à mi-parcours sur une aire d'autoroute.

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La salle nous accueillant était encore vide à notre arrivée. Normal, le salon ouvrait deux heures après. J'étais ravi de constater que ma place était à côté de celle de Nilda Fernandez, dont j'aime beaucoup les chansons et la personnalité.

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Ce livre me dit vaguement quelque chose...

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Avec mon ami, Olivier Vadrot, un fidèle compagnon de ma vie littéraire. 

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Papotage entre voisins de table. Nilda Fernandez, la grande classe!

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On se connait depuis une heure, mais nous, c'est quand même à la vie à la mort quoi!

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Ici, Doune Corbier, la femme de François Corbier (disparu l'année dernière et qui était un fidèle de ce salon). A côté, Richard Gotainer (une de mes idoles dans la chanson française).

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Notre chauffeur, Alexandre Deffrenne se faisant dédicacer un disque par Richard Gotainer, seul artiste à ne pas présenter de livres. L'exception qui confirme la règle. 

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Vue d'ensemble du salon.

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Une petite visite d'une amie amatrice de chansons, Edalina. Et hop! Un exemplaire vendu (même pas, elle l'avait déjà acheté à sa sortie).

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Jacqueline Boyer, Anne Sylvestre en moi, sagement, devant nos tables...

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Jacqueline François et Nilda Fernandez.

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La salle de l’Ancien Marché, où se tient le salon, se situe juste en face de l’entrée du Chateau de Randan, dont le parc, ce week-end là, était ouvert pour les journées du patrimoine. Qu'avons nous fait à la fin de la première journée? Nous sommes allés le visiter avec un guide (très prolixe). Ici, de gauche à droite, Olivier Vadrot, Richard Gotainer et la femme qu'il aime, un bout de je ne sais pas qui et Corine Marienneau.

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Olivier Vadrot et Richard Gotainer.

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Tout le groupe écoute religieusement le guide.

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Richard Gotainer et Corinne Marienneau.

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Les mêmes…

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Richard Gotainer et Al Pacino.

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Le soir, l'apéro avant le somptueux diner. Quelques auteurs…

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Tout ce beau monde le refait (le monde).

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Le diner se passe bien. Vous reconnaitrez à cette table notamment la parolière Vline Buggy, Emma Daumas, Corinne Marienneau, Richard Gotainer, Baptiste Vignol et bibi.

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Les mêmes… de loin.

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Richard Gotainer, Baptiste Vignol, Vline Buggy et moi.

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Petit trinquage de fin de soirée entre Anne Sylvestre et Richard Gotainer.

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Deux artistes importants de la chanson française dans deux genres différents. Privilège d'être là et d'assister à cette rencontre.

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Passons à présent au 16 septembre. Le monde arrive. Ici Jacqueline Boyer et Anne Sylvestre.

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Jacqueline Boyer et Anne Sylvestre, tout sourire (enfin, surtout l'une des deux).

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Petite pause entre collègues de salon. (La grande Anne Sylvestre quoi!)

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Entre deux charmantes personnes, Vline Buggy et Jacqueline Boyer (deux rayons de soleil). Et Corine Marienneau qui court derrière pour figurer sur la photo (même pas vrai, elle rejoignait simplement sa place).

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Vline Buggy et Corinne Marienneau.

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Petite pause entre collègues de salon (bis). Notez la mise en scène, l'ex Téléphone, Corinne Marienneau montrant son téléphone. C'est très fort. Symboliquement, je veux dire. 

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Alexandre Deffrenne et Emma Daumas photographiés par Kevin Escudero.

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La lumineuse et positive Emma Daumas avec Olivier Vadrot.

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Avec Olivier Vadrot et Nilda Fernandez (grand monsieur de la chanson et grand monsieur tout court).

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Avec Pascal Pacaly et Chris Evans, voisins de table également.

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Edda Mathillon et Kevin Lescudero. D'ailleurs, j'en profite pour dire un grand merci à Edda qui est l'organisatrice principale de ce salon. Elle est d'une grande gentillesse, ainsi que toute son équipe. Nous sommes toujours reçu comme des rois avec beaucoup de bienveillance. C'est rare. 

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A la prochaine édition, j'espère!

19 septembre 2018

Emma Solal : interview pour L'amour et c'est tout

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(Photo : Letizia Le Fur)

Emma  Solal sera le 11 octobre à l’hôtel Pigalle à Paris pour présenter son troisième album sensuelo-electro-pop, L’amour et c’est tout qui sort le 28 septembre prochain. J’apprécie la sensibilité de cette interprète qui n’hésite pas à prendre des risques en se remettant en question en permanence, quitte a changer complètement de style musical. Là, on est dans le moderne et complètement dans l’air du temps, tant musicalement que textuellement. Bref, du beau travail!

Voici la deuxième mandorisation d’Emma Solal (la première, en 2013, est à lire ici. On y apprend son passé artistique notamment). C’est dans un café parisien que nous nous sommes retrouvés le 5 septembre dernier.

emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandorArgumentaire de presse officiel :

« Moi, j’aime l’amour, et c’est tout », mantra du nouvel album d’Emma Solal, annonce la couleur. L’album L’amour, et c’est tout, qui fait suite à Robes du soir sorti en 2012 et à Messages Personnels (relecture jazzy du répertoire de Françoise Hardy) sorti en 2016, annonce un tournant dans la discographie d’Emma. Finies les peines de cœur jazzy, place à l’amour pop, aux sentiments électro et aux voyages italo disco. Emma Solal est un caméléon pop, option jeune femme pas toujours rangée. Une allure de ne pas y toucher héritée de son passé d’économiste, mais un sourire franc d’égérie latine, héritière d’une Italie qui aurait toujours la vie douce. Au-delà des chiffres, les lettres et les mots, ceux des songwriters qu’elle a inspirés et qui ont créé pour elle l’écrin pop atmosphérique de son nouvel album. On retrouve les fidèles Pierre Faa et Éric Chemouny, rejoints par Jérémie Kisling, Une Femme Mariée, Grégory Gabriel et Nicolas Vidal pour tailler sur mesure les douze chansons qui composent ce nouvel opus. L’album, produit par Aube et Nicolas Vidal, embrasse des influences que l’on pensait irréconciliables. On imagine Françoise Hardy chez Cassius, Lio chez Daft Punk, ou encore Barbara chez Moroder. Une modernité sonore pour conter d’une voix mélancolique et légère la chronique d’une femme amoureuse (« Un avant, un après », « Monica Vitti »), légèrement égocentrique (« L’amour de moi »), dévouée à son homme (« La femme d’une star ») ou bien encore teintée d’interdits (« Baisers illicites »). Le tout se déroulant dans la chaleur d’une plage italienne (« Is Arutas »), comme pour prolonger la douceur d’un été sans fin en Sardaigne. Ou au bar d’un hôtel parisien, chic mais assez loin de la rive gauche de son premier album. Nouvelle Emma, nouvel émoi.

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(Photo : Laurence Guenoun)

emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandorInterview :

Le changement de style musical nest-il pas un peu radical ?

Cest juste un petit rajeunissement. La vie est un éternel recommencement. Avec ce nouvel album, javais envie daller vers des couleurs plus pop, plus électro, plus actuelles, et aussi vers le type de musique que j’écoute actuellement.

Tu écoutes toi-même de lelectro ?

Oui, ou de la pop-électro celles et ceux qui mont influencée pour cet album sont par exemple Charlotte Gainsbourg, Barbara Carlotti ou Bertrand Burgalat. Jadore aussi la musique des Daft Punk, de Catastrophe ou de Flavien Berger.

Tu nas pas eu peur de désarçonner ton public en passant dun album jazz, chanson française à un album pop electro ?

Non je nai pas eu peur (sourire). Cest une évolution et un rebond, à linstar de la vie et puis ce nest pas non plus un album d’électro pur, je dirais que cest de la pop teintée d’électro. Et puis limportant, cest d’être en phase avec soi-même.

Nicolas Vidal était la personne adéquate pour ce disque ?emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandor

Cela faisait quelques années que lon souhaitait travailler ensemble. Nicolas est parfois venu chanter des chansons en duo avec moi lors de mon spectacle consacré à Françoise Hardy. La rencontre avec Valentin Aubert (aka Aube) a fini de matérialiser le projet. Valentin a arrangé le dernier album de Nicolas, « Bleu piscine » et jai trouvé le résultat formidable. Du coup, jai eu très envie de travailler avec eux deux pour mon propre disque. Ils ont réalisé mon nouvel album ensemble, même si jai apporté ma petite touche  perso parce que javais des idées assez précises sur le son que je voulais (et le son que je ne voulais pas !).

Qui a écrit ?

Les deux tiers des chansons sont de Nicolas Vidal ; il y a également deux chansons de Pierre Faa, que jai été ravie de retrouver sur ce nouvel opus, après « Robes du soir » et lalbum de reprises de Françoise Hardy. Mon ami Éric Chemouny ma aussi proposé une très belle chanson, composée par Jérémie Kisling. Grégory Gabriel fait également partie de la dream team, complétée par Une femme mariée, dont jadore les chansons. Je suis très contente quune femme soit présente sur lalbum.

Clip de "L'amour, c'est tout".

emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandorTextuellement, tu as émis des idées ?

Jai une grande passion et un grand respect pour la langue française. Javais à la fois le souhait de rester dans une exigence assez littéraire, mais aussi envie de légèreté et de profondeur. Je voulais que ce soit un peu plus dansant que les humeurs musicales que javais explorées jusqu’à présent, mais que cela reste aussi mélancolique. Jai limpression que nous sommes parvenus à réunir toutes ses envies et couleurs un peu paradoxales. Cest finalement un album très en phase avec ce que je suis devenue depuis Robes du soir !

Rétrospectivement, tu penses quoi de ce premier album ?

Jai beaucoup de tendresse pour lui. Cest mon amour de jeunesse, ma maison Et il y a toujours des chansons que je continue de chanter sur scène, avec un grand plaisir.

Ce nouveau  disque est né facilement ?

Ce projet sest déployé de manière très fluide, très naturelle. Cela a été très joyeux et enthousiasmant de le faire avancer

Je trouve que cest lalbum dune femme libre, une femme libérée. Elle fait ce quelle veut de sa vie, emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandorde son corps...  Cet album très féminin est tout à fait dans lair du temps.

Cela me touche que tu laie ressenti ainsi. Cest intéressant parce que les choses se sont faites presque malgré moi. Cest sans doute l’énergie que j’émettais et mes camarades de musique lont reçu ainsi. Avec Nicolas Vidal, on a passé pas mal de temps ensemble à échanger, écouter de la musique, manger de bonnes pâtes italiennes aussi (sourire). Il a très bien fait ressortir des aspects de ma sensibilité et de ma personnalité. Je me reconnais dans toutes les chansons quil a écrites pour ce disque et dans celles qui mont été offertes.

Il y a beaucoup de femmes qui se font remarquer en ce moment. Clara Luciani, Fishbach, Juliette Armanet Tu en penses quoi ?

Dabord, elles ont toutes du talent, avec leur propre singularité et couleurs musicales. Cette arrivée remarquée des femmes dans la chanson est à limage de la société. Beaucoup de femmes ont beaucoup de choses à dire, dautant quelles nont pas forcément eu loccasion de le faire pendant longtemps.

Ce qui est intéressant dans ton disque, cest que lhomme nest pas critiqué. Tu évoques le couple comme un terrain de jeu entre un homme et une femme. Parfois cest lun ou lautre qui gagne.

Je trouve essentiel quil y ait beaucoup de bienveillance, dintelligence et damour. On est tous embarqués ensemble. Lamour, et cest tout !

Clip de "Baisers illicites" avec Nicolas Vidal.

emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandorLe clip très classe de « Baisers illicites » revendique-t-il quelque chose ?

Cest dabord la vision du réalisateur, avec laquelle j’étais tout à fait en phase. Cest une exploration du désir amoureux, sous la forme dune sorte de rêve fantasmagorique, irréel. Cest également un hommage et un clin dœil à lunivers de David Lynch Ce nest pas un clip militant, mais jaime le fait quil sinscrive dans l’époque.

Le mot « militant », tu ne laimes pas ?

Ce nest pas ça, mais le clip est sorti juste avant la Gay Pride et certains mont questionnée sur un éventuel message militant, justement. Ce nest pas le cas. Nous avons souhaité mettre en scène une rêverie autour du désir, mais de façon délicate et suggérée.

Sur scène, tu vas devoir chanter et te comporter différemment.

Même sur le disque, je chante autrement. Je me ballade davantage dans les aigus ! Nous avons commencé les répétitions. Nous sommes en train de prendre nos marques et japprécie lidée de quitter ma zone de confort. Cela sera différent et je men réjouis.

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Après l'interview, le 5 septembre 2018.

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13 septembre 2018

Féloche : interview pour la sortie de Chimie vivante

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Féloche sort son nouvel album, Chimie vivante demain (le 14 septembre 2018) et ce soir, il sera au Café de la Danse pour fêter cette sortie.

J’aime cet artiste depuis son premier album, il y a 8 ans, mais, curieusement, nous ne nous étions jamais croisés. Il m’a toujours touché musicalement… et humainement. Je n’ai jamais trop su pourquoi. Après l’interview qu’il m’a accordée le 29  juillet dernier, j’ai compris.

Mini biographie officielle :

Découvert avec le chantier des Francos en 2010, Féloche sort la même année La vie cajun, son premier album marqué par un duo endiablé avec Docteur John ainsi que le titre phare « Darwin avait raison ». Sélectionné pour le prix Constantin, Féloche part dans la foulée, en tournée dans toute la France. Trois ans plus tard, sort l’album Silbo dont il a chanté la chanson éponyme aux Victoires de la musique (révélation scène). Chimie vivante est le troisième album de Féloche.

féloche,chimie vivante,interview,mandorArgumentaire de presse :

Revoilà Féloche, toujours un peu d’ailleurs et pourtant pile à l’heure. En équilibre sur une corde de mandoline ou une comète synthétique, écoutez-le expérimenter en funambule l’envers et l’endroit, le dessus et le dessous, partageant son étonnement face à la beauté du monde. Loin des moroses qui empoisonnent toute idée neuve, Féloche conserve dans tout son éclat ce que nous avons perdu. Son vol est superbe parce qu’il recueille ce que nous n’avons plus, cette précieuse lumière – l’enfance, celle des devenirs toujours à conquérir, des imaginations sans fins et des ivresses sans lendemains.   

Chimie vivante est le troisième album de Féloche, et c’est peut-être son plus personnel. Avec lui, cela signifie qu’une grande tribu sera de la partie. Les enfants, leurs voix décidées et hésitantes, leurs éblouissements et cette sagesse immédiate qui, émise par eux, renverse les certitudes pas bien sérieuses des adultes. L Nico, l’ami poète et ses algèbres d’incertitudes, ses images qui bousculent l’ordre du désordre pour ouvrir sur les fulgurances du chaos. Naïf Herin, gouailleuse italienne venue titiller un Féloche réincarné en gentleman crooner. Julia Wischniewski, dont les accents lyriques ornent les « structures atomiques » d’une Chimie vivante pétrie par Christophe Alexandre, également auteur des « Crocodiles ». Tout cela tient du galion de bric et de broc, de la grande fantaisie débridée, feu d’artifice et cotillons, arcs en ciel et grande roue.

Il est rare d’entendre autant d’innocence sincère, une poésie aussi peu concertée. Ici la dinguerie est douce et généreuse, elle réchauffe, ranime. Féloche, c’est tout un cirque, le grotesque en moins. Du burlesque pur, de la cabriole sans calcul, une légèreté inespérée, hors de la pesanteur.

Sa musique agit comme l’antidote inattendu à nos oublis, nos renoncements. « Après la mer, y’a l’Eldorado », dit-il. Avec lui, on y croit et l’on s’embarque, une nouvelle fois, cap sur le pays des merveilles. 

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féloche,chimie vivante,interview,mandorInterview :

Dans ce nouvel album, la mandoline est bel est bien là, mais mélangée avec des sons que je ne connaissais pas chez toi.

Je fais tout seul, je suis donc immergé dans la matière et les sons, alors j’aime aussi m’amuser, j’aime aller là où on ne m’attend pas. Comme dans « P’tite tête » où je fais du rap. C’est une chanson d’amour et d’aventure un peu terrifiante et violente sur une musique qui te transperce. J’expérimente beaucoup, tout en continuant à faire de la musique que j’aimais quand j’avais 15 ans. D’ailleurs, quand tu fais de la musique, tu as toujours 15 ans.

Féloche, c’est un personnage ?

Je n’irais pas jusque-là, mais je mets des barrières et des petites limites à ce que j’ai envie de raconter dans mes chansons. C’est comme si j’écrivais pour quelqu’un d’autre que moi. Féloche, ce n’est pas moi sur scène. C’est vraiment une démarche artistique. Cali, est-ce qu’il est Cali toute la journée ?

Pour l’avoir croisé assez longuement et souvent ces derniers temps, je crois pouvoir te répondre oui.

Ce que je veux te dire, c’est que je pense qu’il est plus en forme quand il est sur scène qu’à 10 heures du matin. C’est une sorte de super héros. En fait, c’est le même, mais en plus fort.

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(Photo : Christophe Cussat-Blanc)

Tu es fils d’un père connu pour ses musiques de films et de ballets de Béjart notamment, Hugues Le bars, qui lui-même était le fils de l’artiste-peintre et sculpteur Charles Le Bars. Tu es un vrai enfant de la balle.

Je vivais avec ma mère à Clichy, alors je n’ai pas été noyé dans la musique de mon père. Mon père était quand même comme un héros. Je ne le voyais pas, mais j’écoutais sa musique de loin. Aujourd’hui, c’est aussi pour ça que j’ai créé Féloche… pour qu’on ne fasse pas de comparaison.

Psychanalytiquement parlant, c’est intéressant. Tu fais le même métier que ton père.

Je suis d’accord, même si je n’aime pas l’admettre. C’est aussi pour cela que j’ai mis du temps pour trouver mon univers. Ce n’est pas pour rien que j’ai choisi de faire ce métier avec un autre nom. Ma filiation avec mon père s’est su très tard, ça m’a permis de créer en toute tranquillité et sans pression. Pendant très longtemps, je ne donnais pas mon vrai nom. Il fallait que je crée mon existence musicale personnelle et mon son.

Clip de "Crocodiles" réalisé par Yolande Moreau.

Ton père est mort il y a 4 ans. Il a donc connu Féloche.

Il a adoré La vie Cajun. Après il a eu une maladie qui l’a empêché de bien suivre la suite de ma carrière, mais il a vu et compris le chemin que j’empruntais.

Tu parles de La vie Cajun. Quand j’ai vu arriver l’album en 2010, j’étais content parce que c’était original. Il y avait une proposition différente avec des instruments qu’on n’avait pas l’habitude d’entendre.

Il y avait ceux qui disait que c’était génial parce que je m’étais approprié la musique cajun en délirant avec le son et l’imagerie et ceux, les puristes, qui étaient presque outrés. Je n’ai rien contre ces derniers. Ils défendent ce qu’ils aiment, on ne peut pas leur en vouloir. Ce qui est drôle, c’est qu’après, j’ai joué avec certains de ceux-là et ils ont apprécié de sortir de leur zone habituelle, l’imagerie bayou de la Nouvelle-Orléans. En Louisiane, aujourd’hui, il y a des spécialistes de la musique cajun qui me citent parce que le légendaire Dr. John a accepté un duo avec moi. Ça a légitimé ma musique en quelque sorte. Nous sommes devenus amis aujourd’hui.

Ta chanson « Miroir » est magnifique. Tu y évoques la vieillesse et ce que l’on devient.

Ce disque a mis 5 ans avant de voir le jour, mais j’ai perdu mon père et j’ai eu des mômes. Il y a eu le fils, le père, je suis devenu le saint esprit (rires). J’étais le lien parce que mon petit n’a pas connu son grand-père. Un jour, j’enregistrais en studio en sa présence et il y a eu une sorte de connexion. Je l’ai enregistré, comme un effet miroir. Moi, au même âge que lui, j’ai participé à l’enregistrement de Bébé funk. C’est moi, la voix de bébé qui fait « boom tschak » dans le générique de La Grande Famille sur Canal Plus qu’avait composé mon père. Ça a fait un effet spiral. On a cassé la faille spatio-temporelle (rires).

Tu parles de la chanson « Je crie ». Cette chanson m‘a bouleversé. Ton fils parle de ton père qui tombe. Ca va loin.

Rien n’était prévu. Mon fils a improvisé ça. J’avais du boulot, je l’ai mis sur un synthé avec un casque pour qu’il s’occupe. Il a commencé à parler comme jamais il ne m’a parlé. J’ai donc appuyé sur REC en le laissant parler tout seul. Il y a eu un truc bizarre qui s’est passé. Un lien. Ce disque a pris du temps, mais c’est un lien avec moi en tant que fils et en tant que père. Une transmission involontaire mais réelle.

féloche,chimie vivante,interview,mandorTon disque parle de l’enfance, la mémoire, la passion de vivre…

De la vie, l’amour et la mandoline aussi.

Raconte-moi l’histoire de ta copine Capucine qui a donné la chanson Tara Tari. Une jeune femme qui a une maladie des articulations et qui a traversé l’océan avec un petit bateau. C’est un truc de dingue.

Je l’ai entendu un jour à la radio, je l’ai contacté et elle m’a répondu qu’elle écoutait beaucoup Silo aux Canaries. C’est fou. Quand elle est rentrée à Paris, elle m’a raconté son histoire. C’est après coup que j’ai écrit la chanson.

Clip de "Tara Tari".

Quel est le rôle d’un artiste pour toi ?

Je ne sais pas. Quand on monte sur scène, l’énergie qu’on a en soi est décuplée grâce à la pression et l’adrénaline. Dans mes concerts, j’essaie de mettre les gens dans un état joyeux, même si je chante parfois des choses profondes. Il faut trouver le juste milieu.

Ton nouvel album est textuellement plus dur que les autres, es-tu d’accord ?

Je n’avais pas décidé d’enregistrer un disque comme ça. Je me suis rendu compte au fur et à mesure de l’enregistrement qu’il devenait ainsi. A mon avis, un disque, c’est une série d’accidents heureux.

Tu jettes beaucoup quand tu écris ou compose ?

J’ai entendu dans une des très rares interviews de Gérard Manset : « je joue très bien de la corbeille ». Il jette. Je suis un peu comme lui, je fais beaucoup de trie dans la surabondance de sons que je produis.

En 1986, j’avais interviewé William Sheller. Il m’avait dit :  « la musique, c’est l’art de décorer le silence ».

C’est Satie. Lui, il remplissait l’espace comme du papier peint.

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Pendant l'interview...

Et pour toi, c’est quoi la musique ?

Je vais te répondre en revenant au début de ce que l’on s’est dit. La musique, c’est l’émotion que j’ai eu quand je l’ai découverte. Aujourd’hui, j’essaie de la garder ou de la retrouver en continuant à jouer. Tu construis des sons et des émotions, c’est ça ce métier.

La part de l’ego, elle est où ?

Lego ou l’ego ? Non, parce que c’est pareil. Tu joues pour le jeu et pour toi en essayant de te construire, te déconstruire, te surprendre, avoir des émotions.

Un artiste ne fuit-il pas la réalité de la vie ?

Le plus dur, c’est que quand tu es en tournée, tu deviens un peu débile. On te balade partout et tu ne fais plus aucune preuve d’initiative. Tu deviens irresponsable. Quand tu rentres chez toi, soudain, il faut tout gérer alors que pendant des mois, tu as été couvé. Il faut redevenir responsable et ce n’est pas évident. Une tournée, c’est une soupape de malade. Tu redeviens un gamin. Les deux vies me vont, mais c’est la transition qui est violente.

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Après l'interview, le 29 juillet 2018.

07 septembre 2018

Goël : interview pour Le bruit dehors

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(graphisme: moitessier.fr, photos d'avant interview: Sasha Kuttlein)

goël,le bruit dehors,interview,mandor« Des êtres humains face à un groupe, des êtres humains face à la nature, des êtres humains qui se débattent entre leurs cultures, leurs corps et leurs édifices. Des êtres humains qui aspirent à la solitude ou la redoutent. Voilà ce qui coule de la plume de Goël et sa galerie de personnages, de matières, danimaux Voilà ce qui peuple ses huis-clos aux décors parfois absurdes. » C’est par ces mots que l’on nous présente officiellement Goël. Et c’est tout à fait ça.

Ecouter cet album, c’est faire un pas vers l’étrange, vers l’étranger aussi, c’est sortir des sentiers battus et découvrir des paysages musicaux non explorés, c’est écouter une fois, puis plusieurs parce qu’on remarque d’écoute en écoute, çà et là, des subtilités non perçues les fois précédentes. Je ne sais pas comment qualifier cet album. On a beau partir dans tous les sens, virevolter sans rien maitriser, il y a tout de même une unité. Tout se tient. C’est miraculeux. Le bruit dehors est une expérience musicale inédite. Soyez curieux, partez à la recherche d’une cohérence musicale improbable mais vraie. Le jour où vous la trouverez, vous n’aurez certainement plus envie de quitter ce coin de paradis.

Bref, j’ai aimé.

Alors, j’ai rencontré Goël le 30 juillet dernier dans une brasserie parisienne.

Et c’était bien.

Biographie officielle :goël,le bruit dehors,interview,mandor

Goël est l’aboutissement d’un parcours étrange et sinueux. Du dessin à la musique, du métal à la chanson française, des études d’arts et de philosophie au ciselage d’arrangements acoustiques, de la campagne bretonne à Paris et sa banlieue, Gilles Grohan a fait évoluer ses modes d’expressions comme ses terrains d’apprentissage. Parallèlement à son cheminement artistique il a travaillé dans des usines, des entrepôts, des magasins de disque, des salles de spectacle, des bureaux en tous genres. Il a pu observer et pratiquer quelques villes. 

Parmi ses collaborations musicales on peut retenir, de 2000 à 2009, ses années comme chanteur du groupe de rock-métal nantais Zo, avec lequel il travaillera à plusieurs disques et donnera une grosse centaine de concerts partout en France. Il entame ensuite une période de maturation et d’écriture autour d’un projet acoustique qui puisse synthétiser toutes ses aspirations artistiques : Goël. Certains s’étonnent qu’on puisse passer aussi naturellement d’un déluge de décibels à la dentelle de bluettes pop-folk orchestrées. C’est oublier que, d’où il vient, le goël est un « glouton » et que cet appétit démesuré de musiques et de littératures ne supporte aucun régime exclusif. L’énergie brute qui l’anime se ressent d’ailleurs encore au détour de certaines chansons.

Les maquettes fondatrices sont enregistrées en 2012, les concerts en solo puis en trio commencent l’année suivante. Un EP éponyme sort à la fin de l’année 2015, dévoilant cinq titres acoustiques aux arrangements précis et fouillés, dans un esprit de chanson française baignée de folk et d’étrangetés harmoniques. Passages radio, multiplication des concerts et des rencontres agrémentent un parcours qui, naturellement, se devait daboutir à un véritable album, plus ambitieux.

goël,le bruit dehors,interview,mandorLe disque :

Dès l’automne 2016 il commence à travailler sur Le Bruit dehors, sélectionne des titres, reprend ou peaufine certains arrangements, écrit de nouveaux morceaux. L’équipe qui s’est étoffée autour de lui entre en studio fin 2017. Réalisé en étroite collaboration avec Léonard Mule au studio du Poisson Barbu, ce disque installe l’univers de Goël dans un écrin plus épuré et résolument pop. Les douze titres de l’album explorent les possibilités d’un instrumentarium original – vibraphone, contrebasse, trio à cordes et batterie – dans des moments tour à tour lumineux, frondeurs, étranges, parfois même dansants. En filigrane résonnent néanmoins des arpèges de guitare cristallins et intimistes, qui offrent souvent leur première chambre d’échos à la voix et aux textes de Goël.

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goël,le bruit dehors,interview,mandorInterview :

Si on doit résumer, tu viens quand même du metal.

J’ai fait un peu de flute à bec quand j’étais gamin, mais  j’ai commencé la musique un peu sérieusement à l’âge de 16 ans. Avec ma guitare,  j’ai été influencé au début par les Beatles et ça a très vite basculé vers Led Zep. Je suis arrivé au metal, mais j’apprenais aussi le jazz. Je me situais un peu entre les deux. J’étais entre John Coltrane et Sepultura.

Qu’aimais-tu dans le metal ?

L’énergie, le son un peu lourd et gras, le coté plombé. J’aimais les groupes originaux qui cherchaient les dissonances et qui cherchaient à faire avancer la musique à leur façon. Par contre l’imagerie qu’il y avait autour, ça ne m’a jamais beaucoup branché.

Dans Zo, tu te comportais comme un hard rockeur ?

C’est quand même un groupe assez tonique, je pouvais donc en rajouter un peu sur scène. Mais c’était assez mélodique. Il y avait de supers musiciens et comme moi, ils s’adonnaient à la recherche musicale. Comme j’étais le chanteur et l’auteur des chansons et des mélodies, j’avais tendance à « popiser » cette matière un peu lourde et puissante.

Session acoustique de "Le bruit dehors".

Dans ce disque, Le bruit dehors, ton attitude reste la même parce que c’est la chanson folk acoustique que tu as « popisé ».

Ca a l’air d’être le grand écart, mais de mon point de vue, ça ne l’est pas. Juste, je ne peux pas laisser tranquille un genre musical, il faut que j’y ajoute ma sauce. Pour ce projet, il était clair qu’il devait être acoustique. J'aime la musique classique contemporaine et j’ai considéré qu’on n’exploitait pas assez le potentiel rythmique des cordes. J’étais sûr que l’on pouvait faire des choses intéressantes avec ça. S’il m’est arrivé de partir dans tous les sens, il y avait tout de même un fil conducteur sonore avec l’instrumentarium choisi qui me permettait de rester cohérent.

Tu te sens un explorateur dans le monde de la musique ?

Je passe beaucoup de temps à écrire des chansons et à les faire mûrir. Si au bout de 3 ou 6 mois, l’idée musicale me plait toujours, je la valide parce que je me dis que cela pourrait plaire aussi aux autres. J’explore beaucoup les possibilités de certains instruments. Par exemple, j’écris des parties pour vibraphone et pour cordes, alors que c’est difficile de les faire travailler ensemble parce qu’en terme instrumental, c’est carrément l’opposé.

Le clip de "Ma lyre".

« Ma lyre » est le premier single de ton disque. C’est peut-être le titre le plus pop.

C’est un  morceau dont j’ai le titre et l’esprit général des paroles depuis plus de 8 ans. Mais j’ai changé plusieurs fois la mélodie, l’harmonie et les arrangements. Il ne reste plus rien des premiers jets. Cette chanson est la tête de proue de certains éléments que j’avais envie d’intégrer dans l’album.

Tu n’as pas fait de concessions, ni dans l’écriture, ni dans la composition.

Je suis parti du principe qu’il fallait que ce soit des chansons un peu pop avec couplets, refrains qui durent 4 minutes chacune. Je n’ai pas fait de morceau de 20 minutes avec de la musique expérimentale, alors que j’adore ça. Je sais être raisonnable (rires).

Session acoustique de "De son arbre".

Ce que je trouve très fort, c’est que ce que tu joues est exigeant, mais à la portée de tous.

C’est ce que j’essaie de faire. Reste à savoir comment les gens recevront ça. Je n’ai jamais eu pour vocation de faire de la musique pour une personne sur un million.

Textuellement, tu emploies des mots que l’on n’utilise habituellement pas dans les chansons. « Postillonner » par exemple. Dans la chanson « Les algues », il y au début le mot « orteil ».

C’est du langage courant, il n’y a pas de mots compliqués dans ce disque, mais je trouvais intéressant de faire passer par ma bouche, ma voix et mes textes tout un vocabulaire peu usité dans la chanson.

J’aime beaucoup ta voix.

Tu aimes ma façon de chanter, ma façon de prononcer, parce qu’en fait, une voix, ce n’est pas grand-chose.

Session acoustique de "Les algues".

goël,le bruit dehors,interview,mandor(Photo de gauche : Julien Mignot). Il y a des tessitures qui plaisent ou pas. La tienne me plait.

Moi, je ne suis pas fan de mes potentialités vocales. Je subis ma voix, comme je subis mon corps. Quand on n’a pas choisi quelque chose, il faut faire avec. J’aime bien la sobriété, alors je ne pourrai pas en faire des caisses pour présenter une palette d’émotion. Je suis assez pudique de nature. Le fait que j’ai été dans le milieu du rock et du metal me permet par contre d’aller chercher de l’énergie assez facilement. Le grand travail de Léonard Mule qui a réalisé l’album avec moi, c’était d’aller chercher la personne qui était derrière la voix. J’aurais tendance à cacher ma voix derrière plein d’arrangements et un paravent de musique.

Les chanteurs sont souvent des gens pudiques. Il y en a qui se « déshabillent » complètement dans leurs textes et d’autres qui se cachent.

Moi, je pense que ça ne suffit pas de raconter sa vie. Ça ne me satisfait pas en tant qu’auditeur parce qu’on a tous des vies plus ou moins similaires dans nos sociétés et je n’ai pas envie d’entendre ce que je sais déjà. Sur nos joies et sur nos peines, nous disons tous un peu la même chose. Moi, je prends des détours. Par exemple, le verbe « aimer », tu ne le trouveras pas dans ce disque. Je ne parle que de matières, d’actes, de situations particulières et par ce truchement-là, j’espère que l’on va se rendre compte qu’il y a une humanité et une existence derrière. Il faut une transposition et cette transposition doit passer par quelque chose d’assez concret et peu courant.

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Pendant l'interview...

Tu as écouté un peu de chanson française ? (Photo de droite : Julien Mignot)goël,le bruit dehors,interview,mandor

Par la force des choses. Dans mon enfance, mes parents écoutaient RTL, alors, j’ai écouté de la variété.

Chez les « classiques », tu apprécies qui ?

Il y a deux artistes que je n’ai jamais cessé d’écouter, ce sont Brel et Brassens.

Et chez les vivants d’aujourd’hui ?

J’aime bien certaines choses de Dominique A. Dans son album La musique, il y avait 3-4 chansons qui étaient vraiment bonnes. J’aime aussi beaucoup Batlik. J’ai écouté son dernier album XI  lieux. C’est vraiment un artiste que je respecte beaucoup.

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A la fin de l'interview, le 30 juillet 2018.

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03 septembre 2018

Daniel Pennac : interview pour Mon frère et le Salon Fnac Livres

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daniel pennac,salon fnac livres,mon frère,interview,mandorLa troisième édition du Salon Fnac Livres se déroulera du 14 au 16 septembre 2018, à la Halle des Blancs Manteaux, à Paris. L’invité d’honneur de cette année est Daniel Pennac. Il remettra le 17ème Prix du Roman Fnac lors de la cérémonie d’ouverture, vendredi 14 septembre à 17h00. L’occasion de l’interviewer le 12 juillet dernier pour le journal des abonnés de la FNAC, Contact (tirage: 1 million 500 000 exemplaires), pour qu’il nous parle notamment de son nouveau roman, Mon frère et du Salon Fnac Livres 2018. Dans ce récit tendre, drôle et parfois cinglant, il dresse le portrait de son grand frère, Bernard, disparu il y a une dizaine d’années, entrecoupé d’extraits de la pièce Bartleby, le scribe, d’après une nouvelle d’Herman Melville.

(Rappel : En 2009, à Paris, Daniel Pennac donnait une série de lectures-spectacles de la nouvelle de Melville, Le Scribe, où il interprétait le rôle du scribe, Bartleby, cet employé aux écritures qui se dérobe aux consignes, aux invites et sommations de son employeur par une formule polie et désolée, toujours la même : «I would prefer not to», une esquive intraduisible dans les idiomes besogneux. Quelque chose comme : «Je préférerais ne pas», «Je ne préférerais pas», ou «J'aimerais autant pas».)

Voici ce qui est paru dans le journal Contact :

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Vous voyez, c'est assez court, alors je vous propose ici la version longue de l’interview (parce qu’avec Mandor, rien ne se perd).

Idaniel pennac,salon fnac livres,mon frère,interview,mandornterview: 

Il a fallu 10 ans après la mort de votre frère pour que vous écriviez ce livre sur lui.

C’était le 12 juillet 2017, à 5 heures et demi… (Daniel Pennac s’interrompt) Tiens ! Ca fait juste un an aujourd’hui, c’est amusant cette coïncidence… Bref, je me suis réveillé avec ce fort désir d’écrire sur Bernard et, en tête, la structure du livre telle que vous l’avez lu. J’avais essayé plusieurs fois sans y parvenir, parce que l’émotion était trop grande et les sensations de tristesse et de mélancolie empêchaient le souvenir. Mais ce matin-là, cela m’a paru comme une évidence narrative absolue de mettre en rapport Bernard et mon envie de monter au théâtre Bartleby de Melville. Vraiment, j’insiste, il y avait organiquement un rapport consubstantiel, un rapport de vitalité pure, entre le fait d’avoir monté Bartleby et le fait d’avoir écrit ce livre. C’est la même chose.

Votre adaptation de Bartleby et vos souvenirs de Bernard se sont entremêlés selon un rythme qui s’est imposé de lui-même?

Tout cela est tissé, absolument indémêlable, aussi mécaniquement enchaîné que le « marabout-bout de ficelle ». Et pourtant, après l’avoir réécrit et relu cinquante fois, je ne m’attends jamais au chapitre qui va suivre.

Il y avait du Bartleby chez votre frère ?

Mon frère avait en tout cas une forte résistance au monde consumériste et à toutes les idioties qui vont avec, c’est-à-dire le désir de carrière, les mondanités, la consommation… Les gros consommateurs, les grands carriéristes, les mondains frénétiques considèreraient cela comme du Bartlebyste chez Bernard, moi, je considère ça comme une grande sagesse. S’il était un personnage littéraire, il serait à classer du côté des non-désirants.

Qu’aimez-vous chez Bartleby ?daniel pennac,salon fnac livres,mon frère,interview,mandor

Par le biais de Melville, Bartleby a profondément interrogé le 20e siècle à partir des années 50. Dans notre société de satiété, d’explications permanentes, ce refus absolu de jouer le jeu et de donner la moindre explication à ses décisions et au refus lui-même m’impressionne.

Vous écrivez dans votre livre « Melville, c’est de la pâte à pain, c’est épais sans être lourd, c’est gorgé de sens et de silence ». L’écriture de Pennac, c’est la même chose ?

Pas vraiment. L’écriture de Melville est une écriture spécifique, extrêmement travaillée, comme la pâte à pain est travaillée. Ce qu’il raconte est une analyse sociétale, de milieu, d’éducation. C’est ça qui est extraordinaire chez Melville… et ce n’est pas du tout mon écriture à moi.

Votre livre donne envie de relire Bartleby.

Tant mieux, parce que j’espérais bien qu’après lecture de mon livre, ça donne envie au plus grand nombre possible de lire ou relire cette nouvelle essentielle.

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Daniel Pennac, 3 ans, et son frère Bernard, 8 ans.

(Photo : Gallimard)

daniel pennac,salon fnac livres,mon frère,interview,mandorVous dites que vous avez aimé votre frère comme personne d’autre, mais qu’au fond, vous ne savez pas qui vous avez perdu. Est-ce que vous le connaissez mieux après l’écriture de ce livre ?

Ca a ressuscité une connivence. En matière de connaissance humaine, avec lui, la connivence me suffit. J’ai retrouvé notre fraternité.

Vous vous aimiez, mais vous ne communiquiez pas beaucoup. D’ailleurs, vous expliquez dans le livre que vous étiez « les derniers représentants du monde du silence ». Le monde du silence, ça ne vous concerne plus. Vous communiquez beaucoup depuis quelques années.

J’ai d’abord été professeur de littérature. J’ai toujours refusé de faire de la psychologie avec mes élèves parce que je ne pense pas que ce soit le bon moyen de  pédagogie, mais effectivement, un professeur est dans la communication permanente avec l’élève. Il transmet un type de savoir, la littérature, qui est lui-même la trace du désir permanent de communiquer de l’humanité. De ce point de vue, je suis communiquant, même si je déteste ce mot. J’ai donc des rapports avec les gens, mais au plan strictement privé, je suis très réservé. Vous entendrez assez peu de chose sur mon intimité. L’intimité est une valeur.

Vous expliquez qu’à la mort de votre frère, vous n’avez plus eu peur de votre propre mort.

Après sa mort, j’ai eu plein d’accidents. Pendant 6 mois, je n’ai pas été suicidaire, mais j’étais déconnecté du danger. Je ne faisais attention à rien en matière de précaution. Je n’avais conscience de rien, je prenais donc des risques non calculés. Je traversais la route sans regarder par exemple, je suis tombé d'une falaise, des choses comme ça. Ma tête, mon esprit et mon corps n’étaient plus reliés… Ça a été un des effets du deuil sur moi daniel pennac,salon fnac livres,mon frère,interview,mandor

Est-ce que ça vous a fait du bien d’écrire ce livre ?

En ce qui me concerne, ça me fait toujours du bien d’écrire. Comme je vous le disais tout à l’heure, ce livre-là en particulier m’a juste installé dans une connivence retrouvée avec mon frère et ça m’a fait beaucoup de bien. J’ai ressenti de la douceur et de la tranquillité.

Aimeriez-vous refaire ce spectacle-lecture sur Bartleby ?

Ce qui m’empêche de refaire ce spectacle c’est le désir de faire des choses nouvelles. Là, par exemple, je suis en train d’adapter à la scène la bande dessinée que j’ai faite avec Florence Cestac, Un amour exemplaire. Nous le jouerons cet automne au Théâtre du Rond Point avec des comédiens.

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Vous êtes l’invité d’honneur du Salon Fnac Livres. C’est un honneur ?

J’en suis très heureux, bien sûr. C’est une des modalités de la vie littéraire d’aujourd’hui. Les lecteurs se rassemblent, se rencontrent et rencontrent des auteurs, c’est une forme de vie formidable.

Ce statut d’écrivain populaire, vous le vivez comment ?

Je ne sais pas quoi vous dire là-dessus. Ma vie s’est faite ainsi. C’est comme ça. C’est bien. Le rapport à la littérature est un rapport avec la littérature. Qu’on soit lu ou pas lu, dès lors qu’on a affaire avec la langue, on a un rapport à la littérature. Qu’ensuite ce rapport fasse que vous ayez ou non du succès, cela est dû à des paramètres qui nous échappent. Moi, le succès, ça me simplifie juste la vie matériellement… c’est assez trivial comme réponse, j’en ai conscience.

Pouvez-vous nous donner deux coups de cœur littéraires impératifs?

Philippe Videlier avec Dernières nouvelles des bolcheviks. Ce sont 14 nouvelles émouvantes, tragiques ou drôles, qui racontent la Russie de l’époque soviétique et les événements ou les acteurs majeurs de la révolution. Il y a aussi Antonio Moresco  avec La petite lumière. Un livre destiné aux lecteurs qui croient encore que la littérature est une entreprise dont la portée se mesure dans ses effets sur l’existence.

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27 août 2018

Matthias Jambon-Puillet : interview pour son premier roman Objet trouvé

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(Photo : Pauline Darley)

31924563_10155522259542944_3166127591417446400_n.jpgUn des romans chocs de cette rentrée est celui de Matthias Jambon-Puillet, Objet trouvé. Il pose de nombreuses questions sur le désir, sur l’amour à travers le prisme de la soumission. Quand j’ai dit cela, je n’ai rien dit. C’est un livre qui interroge aussi sur la sexualité, sur les émotions qu’elle engendre. Et l’on comprend que rien n’est simple, qu’il est difficile d’aimer et que parfois, pour y parvenir, l’être humain peut envisager des solutions qui peuvent paraître radicales aux yeux de certains et finalement normales pour d’autres. On ressort de la lecture de ce premier roman un peu bouleversé et moins sûr de nos certitudes sur les choses de l’amour.

Le 11 août dernier, intrigué par la lecture de ce livre très bien écrit, je l’ai mandorisé sur la terrasse d’un café parisien.

Argumentaire de l’éditeur : Objet-trouve.jpg

« Disparaître n'est jamais le plus compliqué. On peut s'effacer comme on appuie sur un interrupteur. Il suffit de ne plus sortir, de ne plus parler, de ne plus penser. Un coup tu me vois, un coup tu me vois plus. Non, la véritable épreuve, c'est de refaire surface, de naître une seconde fois, prendre de nouveau sa première inspiration. »

Le soir de son enterrement de vie de garçon, Marc disparait, laissant seule sa fiancée, Nadège, enceinte de leur premier enfant. Trois ans plus tard, alors que Nadège a refait sa vie, on retrouve Marc : nu, dans une salle de bain, bras menottés dans le dos. Dans la pièce voisine, quelqu’un est mort – une femme gainée de cuir. Qui était-elle ? Que s’est-il passé durant ces années ? Et, surtout, quel futur pour Marc et Nadège ?

Derrière l’énigme apparente se cache une histoire simple qu’il faut reconstituer, celle de trois personnes qui se cherchent, se frôlent, et doivent choisir comment mener leur vie.

Dans ce roman, Matthias Jambon-Puillet donne à voir un triangle amoureux atypique, qui trouve sa réalisation dans l’exploration des sexualités alternatives. C’est aussi, en filigrane, une réflexion sur la masculinité, l’engagement et la quête de la jouissance.

L’auteur :

Matthias Jambon-Puillet est titulaire d'un Master 2, Communication Stratégique et Marketing de l'École des hautes études en sciences de l'information et de la communication - Celsa (2008-2011).

Il travaille dans le milieu du divertissement et des nouvelles technologies.

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(Photo : Pauline Darley)

matthias jambon-puillet,objet trouvé,interview,anne carrière,mandorInterview :

Je lis ton blog The best place depuis qu’il existe et j’ai toujours aimé ta plume. L’écriture a toujours fait partie de ta vie ?

J’écris depuis l’âge de 6 ans. En colonie de vacances, l’été, les moniteurs nous faisaient écrire des nouvelles pour nous occuper. J’écrivais des histoires qui faisaient peur avec des loups-garous, du sang… c’était un peu dark pour un gamin.

Comment expliques-tu cela ?

J’ai grandi sans télé jusqu’à 13 ans et je n’avais pas non plus Internet. J’avais juste le droit d’accéder à la bibliothèque et de choisir les livres que je souhaitais. J’ai lu jusqu’à satiété. En  primaire et au collège, je lisais de la littérature générale parce que j’avais épuisé la littérature ado. Par survie, pour lutter contre l’ennui, je lisais donc tout.

Il y a des gens qui aiment lire et qui n’écrivent pas pour autant.

Moi, j’aime raconter les histoires. Faire des récits, inventer des intrigues, mettre des éléments narratifs en place, ça m’a toujours passionné. L’imaginaire était tout pour moi. J’étais très porté sur l’heroic fantasy, la science-fiction, parce que c’était des dimensions supplémentaires.

Tu montrais tes textes ?

Oui, et c’était même primordial. Je pouvais créer en sortant des choses de moi et le montrer à quelqu’un. C'était ma famille, mes amis, mes profs. Ainsi, je pouvais avoir un retour sur mon travail. Il y a avait une espèce de cercle vertueux, presque social.

Il y a des gens qui n’écrivent que pour eux. matthias jambon-puillet,objet trouvé,interview,anne carrière,mandor

Cela m’est étranger. Personnellement, je n’ai jamais rien écrit sans avoir eu pour objectif de le montrer à un moment.

Y a-t-il une part de calcul dans tes écrits ?

A partir du moment où tu sais que tu n’écris pas uniquement pour toi, mais pour être lu par d’autres, tu réfléchis dès l’inception du projet à comment il va être reçu. Mine de rien, tu as quelques contraintes qui viennent se greffer par rapport à quelqu’un qui écrit juste pour écrire.

Jeune, tu écrivais déjà des romans.

Non. J’ai commençé par écrire des nouvelles jusqu’à mes 15 ans. Ensuite, jusqu’à 20 ans, je me suis lancé dans les scénarios de bande dessinée, je dessinais aussi des petits strips. C’est à partir de 20 ans, que j’ai commencé à faire de la prose en m’intéressant à des sujets plus proches de la littérature générale. Mon premier vrai manuscrit de roman, je crois qu’il date d’il y a dix ans.

Là, tu as franchi une nouvelle étape.

Il y avait un peu de ça, en effet. Le medium influe sur le type d’intrigue et l’univers que je dépeins. Quand je faisais de la BD, j’avais des histoires très visuelles qui me venaient avec des bagarres, des vaisseaux, des choses souvent très spectaculaires. En faisant de la prose et du texte, j’allais plus vers l’intimiste. A 20 ans, j’avais des préoccupations autres que le divertissement pur. J’ai commencé à avoir des questionnements sur ma propre vie, mes relations, mon rapport aux autres. C’est par évolution naturelle que j’ai écrit de la littérature générale.

A quel moment tu te dis : « Tiens ! Si j’étais publié ! » ?

Mon premier manuscrit, je l’ai soumis à la publication. Tous les textes que j’ai écrits dans ma vie, je les trouvais supérieurs aux précédents, donc j’ai continué à les soumettre aux maisons d’édition. C’est rétrospectivement que tu comprends que tu n’étais pas encore au point pour telle ou telle raison.

matthias jambon-puillet,objet trouvé,interview,anne carrière,mandorTu as mis 10 ans avant d’être publié pour la première fois.

Oui. Objet trouvé est le 4e que j’ai soumis à tout  le monde dans l’espoir d’être publié.

Quel est le sujet de ton livre ?

Il parle de la masculinité contemporaine. On est actuellement sur une charnière entre les modèles traditionnels de masculinité et la possibilité de faire autre chose. Depuis quelques années, on peut inventer d’autres masculinités hétérosexuelles sans que cela pose de problème, tout en étant encore dans un milieu ou, pour des gens, ça en pose. C’est aussi un livre qui parle de fuite, de la fatigue d’être soi, de l’envie de se reposer.

Ton héros, Marc, se laisse dominer complètement par une femme, mais vraiment de manière extrême.

Il se repose de sa propre identité. Il s’est dit : « Voilà qui je suis. Voilà le rôle que la société me donne et que j’accepte. » Il y a des moments, ce rôle est épuisant. Dans le livre, il y a trois histoires avec trois personnages différents, et les trois se demandent quelle modalité de couple ils sont prêt à explorer, à accepter, pour être heureux. Ces trois personnages cherchent un équilibre qu’ils ne trouvent pas là où ils auraient pensé le trouver.

C’est un roman qui tombe à pic, je trouve, socialement parlant. C’est le moment de parler de ces choses-là.

Dans les milieux militants du genre, des rapports hommes-femmes ou globalement des avancées sur la société, on parle beaucoup de la notion de « déconstruction ».

C’est quoi cette notion ?

C’est oublier ce que l’on nous a appris pour pouvoir construire sur de nouvelles bases. Pourquoi le rose est pour les filles et le bleu pour les garçons ? C’est une construction sociale, il faut donc déconstruire cela pour pouvoir avancer. Dans Objet trouvé, Marc se déconstruit mentalement, mais aussi physiquement, en renonçant à toutes prises de décisions. Il revient à un état, pas amorphe, mais assez neutre à tous les niveaux.

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Après l'interview.

Dans la troisième partie du livre, on assiste au détricotage de Marc.

Il se rend compte qu’on ne peut pas ne rien être. Il faut reconstruire. Ce personnage va essayer de se reconstruire en faisant la paix entre ce qu’il pensait qu’il était et ce qu’il peut être. Pour moi, ça sert à ça la déconstruction : il faut voir ce que l’on garde, ce que l’on jette et ce que l’on remplace.

Ce roman interroge, mais il ne donne pas de réponse.

Ce n’est pas un manuel. Ce qu’il se passe ne s’applique qu’aux personnages de mon roman. Je propose une façon, parmi d’autres, de s’en sortir, de trouver un équilibre. Comme cette façon va à l’encontre de ce que l’on nous apprend, elle devient une réflexion. J’aimerais que le lecteur prenne du recul et comprenne qu’il y a aussi cela qui existe.

A un moment, tu parles de la masculinité toxique. C’est quoi ?

Ce sont tous les aspects de la masculinité telle que communément définie qui sont destructeurs ou blessants. C’est, entre autres et par exemple, tout ce qui est injonctions négatives et rappels à l’ordre, liés à la masculinité que tu renvoies.

matthias jambon-puillet,objet trouvé,interview,anne carrière,mandorPourquoi avoir abordé tous ces sujets dans un roman ?

Jeune, je n’ai pas subit des choses ou vexations terribles, mais j’ai toujours été très conscient des rappels à l’ordre sur la masculinité. Je ne suis pas grand, je n’étais pas très sportif,  j’ai mis 25 ans à avoir des muscles, j’ai toujours un peu flirté avec la marge. J’ai toujours trouvé absurde que l’on puisse commenter ou juger ma masculinité et avec le temps, j’ai découvert des outils pour qualifier cette absurdité. Je trouve que nous sommes dans une période de remise en question des frontières de la masculinité. C’est un vrai sujet.

C’est un livre qui sera clivant.

Oui, je le sais. Il y a déjà des gens qui ne comprennent pas du tout ma démarche et mes propos. Il y a eu aussi des retours de gens très enthousiastes. Je pense que c’est lié au vécu des personnes. On m’a laissé entendre que certains avaient détesté car ils ont trouvé ce livre amoral, choquant et malvenu. Les voix discordantes ne me dérangent pas.

C’est bien d’être clivant, non ?

Ça m’inquiète un peu parce que je préfèrerais que les gens aiment mon livre et le comprennent. Il n’est pas du tout trash, il est même bienveillant. J’ai beaucoup de tendresse pour tous les personnages parce qu’ils font tous de leur mieux.

Il y a des scènes dures quand même.

Oui, mais elles sont toutes réalisées dans le consentement mutuel de tout le monde. Le livre met en scène des rapports et des actes qui sont peu communs et qui vont chatouiller certaines perceptions ou logiques du couple traditionnel, mais aussi la masculinité et la féminité traditionnelles.

Sur le BDSM (Bondage, Discipline, Sado-Masochisme) dont il est question dans le roman, tu t’es renseigné auprès de gens très compétents ?

Le SM n’est pas le thème du livre, mais le révélateur du thème. Ce sont des pratiques suffisamment fortes pour faire ressortir le sel de tous les personnages et c’est cela qui m’intéressait. Je n’avais pas l’expérience nécessaire pour écrire ces choses-là, du coup, je me suis inscris sur des forums. J’ai lu des articles, des journaux intimes en ligne sur leurs expériences dans ce domaine, j’ai interviewé plusieurs personnes, dont une dominatrice qui est remerciée à la fin du livre. Je voulais que ce que je raconte sur le sujet soit juste et respectueux.

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Après l'interview, le 11 août 2018.

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23 juillet 2018

Francofolies de La Rochelle : interview de Didier Varrod

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(Photo : France Inter)

didier varrod, foule sentimentale, france inter, interview, francofolies de la rochelle, mandorIl n’existe (quasiment) plus d’émissions consacrées à la chanson française sur les ondes radiophoniques et je trouve cela déplorable. Un des derniers des mohicans défendant la chanson d’aujourd’hui, classique et moderne est Didier Varrod (mais citons aussi notamment Yvan Cujious avec son Loft Music sur Sud Radio et Olivier Bas avec Ricochets sur Radio Néo...).

« Didier Varrod a fait toute sa carrière à France Inter. Directeur de la musique de la chaine de service public de 2012 à 2016, il s’est illustré par le lancement à la radio d’une nouvelle génération d’artistes. Il est aujourd’hui producteur de l’émission Foule sentimentale consacrée à la scène musicale française, où se croisent anciennes et jeunes pousses de la chanson, de la pop, du rock, du hip hop et des musiques électroniques.

Dans cette émission, il a mis en place des résidences de jeunes artistes qui pendant quatre semaines se font connaitre au grand public. On y a ainsi découvert les premiers pas radiophoniques de Juliette Armanet, Tim Dup, Eddy de Pretto, Fishbach, Lomepal, Aloise Sauvage, Nusky, Clara Luciani etc… Il est également l’auteur de documentaires événements sur la chanson pour la télévision de service public. France Gall, Renaud, Julien Clerc, Véronique Sanson, Daniel Balavoine, Serge Gainsbourg, Coluche, Jean Jacques Goldman, tous couronnés par de gros succès critiques et d’audience. Il a également signé une douzaine d’ouvrages sur la chanson. Didier Varrod a été également programmateur. Francofolies de la Rochelle, Nuit des électrons libres au Futuroscope de Poitiers, le festival FNAC Live… Il a été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en janvier 2011. » (Source : site de l’Académie Charles Cros)

Le 15 juillet dernier (quelques heures avant la finale de la Coupe du Monde), nous nous sommes donnés rendez-vous dans un hôtel Rochelais. Présent sur place du premier au dernier jour, Didier Varrod a animé bon nombre d’émissions en direct des Francofolies. L’occasion de lui poser notamment des questions sur ses relations (parfois houleuses) avec ce festival, sur son émission, l’état de la chanson française aujourd’hui, son rapport avec les artistes et sur des affaires plus personnelles… C’est passionnant et sans langue de bois.

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(Photo : Renaud Monfourny)

didier varrod,foule sentimentale,france inter,interview,francofolies de la rochelle,mandorInterview :

Ça te fait quoi de revenir aux Francofolies chaque année ?

Les Francofolies de La Rochelle et moi, c’est une histoire d’amour qui, comme beaucoup d’histoires d’amour, a été contrarié. C’est une histoire très particulière, à la fois très forte, constitutive de ce que je suis, où il y a toujours quelques traces de petites douleurs qui ne parviennent pas à s’effacer et qui parcourent mon esprit quand j’arrive ici.

Tu as appris beaucoup aux Francos, je crois.

J’ai commencé dans ce métier de journaliste musical en 1983 et deux ans plus tard, j’arrivais ici avec Jean-Louis Foulquier. Les Francos sont liés à l’émergence, à la naissance de mon métier. J’ai appris à être journaliste intrinsèquement. Il faut rappeler que ce type de festival n’existait pas, même si, aujourd’hui, il s’est démultiplié sur tout le territoire. Il y avait donc tout à faire, à inventer, à imaginer. Jean-Louis l’a souvent expliqué, il a exporté le modèle de nos amis québécois. Quand il est allé au Québec la première fois, il a vu que ce peuple francophone était capable de se regrouper, de vivre ensemble et d’inventer sur cinq jours un territoire utopique ou toutes les musiques, toutes les générations, tous les modes de vie pouvaient se rencontrer. C’est ce qu’il a fait ici avec, au début, beaucoup d’oppositions locales. Je me souviens que les premières années des commerçants mécontents affrontaient Foulquier parce qu’ils assimilaient le public des Francos à une horde de punks à chiens. Il a fallu aussi convaincre les artistes que ce moment-là était un passage obligé. J’ai vécu la construction, l’édification, le développement, les crises de croissance, le désamour et le retour en grâce.

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Après la victoire des bleus, lors de la dernière émission en direct du Café Pollen, aux Francofolies de La Rochelle le 15 juillet 2018 (photo : Mandor).

En ce jour de finale de la Coupe du Monde, que ressens-tu ?

Je suis très ému, parce qu’une finale de coupe du monde c’est un grand moment de vivre ensemble pour le pays et la nation, mais aussi parce que lors de la finale de 1998, je n’étais pas là. J’ai quasiment fait toutes les éditions, mais j’ai commencé à prendre le large avec les Francofolies en 1997 et 1998. Pendant ces années-là, je travaillais en maison de disques. C’était compliqué d’être à la fois programmateur avec Foulquier et être, en même temps, directeur artistique d’une maison de disques.

Le début des années 2000 est un tournant pour Jean-Louis Foulquier.

Oui, c’est le moment ou le bateau s’est remis dans le bons sens après des années plus difficiles. En 98, les Francos ont programmé à la fois Sardou et organisé une rave. Les festivaliers ont perdu leurs repères. Les Francos avec les années 2000 sont retournés vers leurs fondamentaux. Les artistes de scène de la chanson plutôt d’auteur et le hip hop mieux intégrés… A partir de 2001/2002 les Francos ont trouvé enfin leur deuxième souffle. La musique bougeait déjà. Il y avait de la techno, du hip-hop, plein d’autres musiques, mais Jean-Louis a estimé qu’il fallait que ce festival reste fidèle à ce qu’il avait toujours été. Ça a correspondu à l’émergence de la nouvelle scène française : Cali, Sanseverino, Benabar, La Grande Sophie, Camille… ils ont émergé de la scène sans passer par le filtre réducteur des médias. Moi j’adorais la techno et les musiques électroniques et cette nouvelle génération dite nouvelle scène française était celle avec laquelle je tissais des liens. Ambre, la fille de Jean-Louis, a ouvert le festival au hip hop. C’est donc à ce moment que j’ai rejoint Foulquier à nouveau avec cette promesse faite en 2004 qu’il quitterait le navire pour me passer la succession. C’était une décision qu’il a même annoncé à la presse et au métier pour pouvoir préparer la transition.

Promesse non tenue. Tu n’étais pas Rochelais, c’était un problème ?

Oui, c’était pour certains un énorme problème. Beaucoup plus que reprendre un festival, parce que j’avais déjà un peu de bouteille. Je connaissais tous les rouages de ce festival, j’avais des idées très précises de la manière dont je pouvais le faire évoluer. Même si je n’avais jamais voulu en faire un métier. Je ne me suis jamais dit « quand je serai grand je serai directeur de festival ». Je crois que ce que j’ai payé par-dessus tout, c’est de ne pas être équipé financièrement. Je n’avais pas de société, pas de bizness, j’étais juste moi. Le montage économique était plus compliqué à imaginer. Face à des gens qui arrivaient avec de l’argent, je n’ai pas fait le poids.

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Jean-Louis Foulquier et Didier Varrod en 1989.

Tu t’es occupé des Francofolies de La Rochelle avec Jean-Louis Foulquier de 1985 à 2004 avec une pause entre 1997 et 1999. Tu es revenu plus tard pour faire des émissions ici pour France Inter.

J’ai mis du temps à revenir. C’est le patron des Francos, Gérard Pont, qui m’a invité. Il a été vraiment déterminant et a eu les bons arguments pour me convaincre. J’ai refusé pendant un petit moment. J’ai fini par accepter de revenir en juillet 2008. Il m’a reçu comme un prince et ça m’a touché évidemment.

Pourquoi ?

La blessure était un peu refermée, j’avais fait une psychothérapie. J’ai compris qu’à un moment donné, il fallait savoir affronter ses blessures, affronter ses propres failles et surtout accepter à ciel ouvert ce que l’on est. J’ai aussi compris que cette aventure n’était peut-être pas faite pour moi. Que ma place était ailleurs. Je ne suis pas parfait, mais je suis un homme qui accepte de souffrir et qui accepte enfin de se montrer tel qu’il est. Ça a été un parcours un peu long et difficile, mais essentiel pour la suite.

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Didier Varrod interviewe Gérard Pont, le directeur des Francofolies de La Rochelle.

Tu te sens l’enfant de Foulquier ou tu es aujourd’hui vraiment détaché de ce mentor ? 

C’est une très bonne question parce que, finalement, elle est pleine de sens et elle raconte ce qu’est la vie. Comme tout le monde le sait, j’ai eu une relation très forte avec Foulquier jusqu’en 2004. Il a été une sorte de tuteur professionnel. Mais j’en ai eu d’autres comme Christian Page, décédé aujourd’hui qui m’a fait entrer dans le métier. Par moments, on a des tentations de se désaxer ou d’être un peu moins digne ou de répondre à des sirènes qui ne sont pas forcément celles qui vous conviennent, donc Foulquier m’a toujours permis de savoir où étaient mes racines et de me tenir droit. C’est pour moi essentiel dans la vie. L’intégrité est la vertu cardinale de ce métier. En cela je lui dois sûrement ce que je suis et les choix professionnels que j’opère.

Et puis, il y a eu une séparation douloureuse entre vous (lire cet article de Libération datant de 2005)

Oui effectivement. Et qui s’est malheureusement terminé aux prud’hommes… Je le répète aujourd’hui, d’avoir fait un procès aux Prud’hommes à Foulquier en 2005, ça m’a paradoxalement libéré. En plus c’était à la fois un procès à Foulquier, mais aussi à la société des Francofolies. C’était à la fois la même chose et différent. Le fait de passer devant la justice désamorce toutes les problématiques psychanalytiques. Ça c’était vis-à-vis de lui. Je n’avais nullement envie de « tuer le père » grâce à la justice. Et finalement j’ai perdu, mais lui n’a pas gagné non plus. Moi, j’estime avoir vraiment perdu au regard du travail fourni. Vis-à-vis de la législation du travail. J’ai travaillé 20 ans dans un festival avec des CDD successifs qui n’ont pas été requalifiés en CDI. Et le fait d’être viré comme ça, c’était implicitement une non reconnaissance de mon investissement, de mon travail dans cette aventure pour laquelle Jean Louis m’avait fait confiance jusque-là. Et ce qui était le plus blessant c’était d’observer la lâcheté de certains, de tous ceux qui avaient été témoins de ce passage de témoin et qui n’étaient plus là. Beaucoup étaient aussi gênés, consternés ou attristés d’observer une telle rupture. Parce qu’ils nous aimaient ensemble autant que séparément…

Qu’est devenue ensuite ta relation avec Jean-Louis Foulquier ?

Il a été sidéré, ce qui est normal, que je puisse « l’emmener » aux Prud’hommes. (Un moment de silence) L’histoire est un peu dure, je vais garder mes lunettes noires. Je suis revenu à La Rochelle l’année où lui s’est fait virer de France Inter. Il était également en CDD, car tous les producteurs de Radio France sont en CDD. Je passais dans la rue où se trouve l’hôtel où nous sommes en ce moment et franchement, je craignais de le croiser. Ce qui devait arriver est arrivé. J’ai entendu crier très fort « Didier ! »  Là, c’était une scène de théâtre. Toute la rue nous regardait et, je te jure, il y a eu un silence aux tables des restaurants. Les gens se disaient « putain qu’est-ce qu’ils vont faire ? » Je suis arrivé devant lui, je lui ai fait la bise et il m’a dit : « Tu as vu ce qu’ils m’ont fait ». J’ai répondu sans acrimonie, le sourire en coin : « Je crois que tu vis ce que j’ai déjà vécu…»  Il s’est marré comme toujours. C’est le juste retour des choses, c’est la vie. Je l’ai quand même pris dans les bras. Il était au bord des larmes et je lui ai dit qu’il fallait s’en foutre et que nous étions plus forts que ça. C’était l’acte sacré de réconciliation… nous avions vécu la même chose.

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Aux Francofolies de La Rochelle, chaque année, deux portraits rendent hommage à Jean-Louis Foulquier, dont celui-ci (photo : Mandor).

Vous vous êtes revus après ?

Non. Il ne m’a pas rappelé pendant des mois alors que je pensais qu’il le ferait. On a fini par se recroiser parfois et à chaque fois c’était sympa, mais assez rapide. Il m’a parlé de son expérience au théâtre. Il était heureux comme un gamin de cette expérience où il avait adapté le best-seller de Philippe Delerm, La première gorgée de bière. C’était un de ses rêves, comme de faire le chanteur.

Un jour, il tombe malade.

Avant cela, Pauline Chauvet, qui était son assistante, m’a demandé de l’appeler parce qu’il le souhaitait. Ce que j’ai fait, mais il était déjà assez fatigué. Je me souviens d’une très longue conversation alors que j’étais à Venise. Il était heureux pour moi de me savoir amoureux et pacsé. On a parlé très longuement. Il rêvait en fait de me voir responsable de la programmation musicale d’Inter. Il était réconcilié de savoir Philippe Val aux commandes de la radio. Il l’aimait beaucoup. Puis il est tombé malade, je suis devenu directeur de la musique à Inter et je lui ai promis de passer le voir pour que l’on se retrouve enfin. Je voulais lui apporter mon livre sur Trenet, lui montrer comment je travaillais à la direction de la musique. Il m’a fait comprendre que ce n’était pas la peine que je vienne. Et il m’a dit très étrangement « je t’aime », ce qui n’était ni dans ses habitudes, ni dans son vocabulaire. Quelques semaines plus tard, Pauline m’a fait comprendre que c’était la fin. J’ai appris que juste avant de partir, il lui a dit : « Dis à Didier que je l’aime… dis le surtout à lui ». Ensuite il a fallu faire cette émission le soir de sa mort en direct avec tous ses amis artistes qui ont témoigné. C’était un exercice difficile, utile pour moi, mais surtout nécessaire pour que France Inter lui rende un peu ce soir-là ce qu’il avait donné à cette radio. Depuis qu’il est parti, tout mon parcours s’inscrit consciemment ou parfois inconsciemment dans cette continuité de l’œuvre de Jean-Louis Foulquier, différemment bien sûr, avec ma sensibilité, mes gouts... mais il n’y a pas une semaine où je ne parle pas de lui, où je n’évoque pas son travail. C’est ma manière, dans la durée, de démontrer que professionnellement on ne vient jamais de nulle part.

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Emission en direct du Café Pollen, le 15 juillet 2018 (photo : Mandor).

Dans ta façon d’interviewer les artistes, il y a du Foulquier en toi ?

Oui, un peu mais pas complètement. Nous avons en commun la bienveillance. Après, nous sommes totalement différents. Lui, dans la musique, ce qui l’intéressait c’était la fraternité, le côté « les copains d’abord ». Pour moi, cette notion aussi est importante, mais j’aime bien pénétrer dans la matrice de création. J’aime bien savoir le pourquoi du comment. Foulquier, c’était la force de la chanson comme lien de fraternité, moi c’est la force de la chanson comme lien politique et sociale dans la société.

Si tu n’as plus de responsabilités aux Francofolies, je vois bien qu’il y a comme « une cour » autour de toi. Je mets des guillemets à cour. Mais tu vois bien que tu es courtisé, non?

Un peu, mais quiconque a une possibilité de faire avancer, mettre en lumière un artiste est courtisé. Au fond, je sais que tout ça est tellement « fake ». J’ai vécu des années très difficiles, donc je peux te dire que malade, sans travail, dépressif, personne ne vient te voir. Ça a duré un petit moment, j’ai eu le temps de réfléchir à tout ça. Par contre, sans fausse humilité, je sais l’importance que j’ai aujourd’hui dans (long silence) l’économie de résistance de la chanson française. Même si je ne suis pas seul heureusement. Je suis très inquiet pour cette chanson qui est notre fleuron, qui est essentielle pour la culture de ce pays et qui est complètement méprisée. Comme un art marchand qui n’aurait pas besoin de cadre, de soutien, et d’une vraie politique… Et c’est vrai qu’on n’est de moins en moins nombreux à occuper des places stratégiques dans les grands médias.

C’est lourd à porter ça ?

Oui, particulièrement lorsque j’étais directeur de la musique à France Inter. C’est pour ça entre-autre que j’ai arrêté ce poste que j’ai tenu de 2012 à 2016. Ce n’est pas la seule raison évidemment. Il faut savoir laisser sa place, comprendre que l’essentiel a été fait, Mais c’est vrai que chaque fois que quelqu’un rentrait dans mon bureau et que je lui disais non pour la play list, j’avais l’impression que le monde s’écroulait. J’ai compris que je n’étais pas là pour détruire la vie des gens. Les artistes font des albums, ils y mettent toutes leurs vies, et ce n’est pas parce que France Inter va dire non que leur vie doit s’arrêter. J’avais de plus en plus l’impression que c’était ça.

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Didier Varrod, le 12 juillet 2018 avec Gael Faure, lors de la traversée du chenal de La  Rochelle (photo: Vincent Riviere).

Etre chef, tu as aimé ce rôle?

C’est génial, mais dans une durée courte. J'ai surtout aimé être le chef d’une mission de service publique. Cela a une autre dimension. 

Pendant cette période où tu étais directeur artistique et de la musique de France Inter, tu as intégré dans la programmation Woodkid, Christine & the Queens, Benjamin Clementine, Fauve, la Femme, Feu chatterton ! Jeanne Added, Radio Elvis, Jain… Le terme « défricheur de talents » te convient-il ?

J’adore l’idée de prendre des risques pour affirmer que tel ou telle artiste va cartonner. J’y crois à chaque fois et évidemment on se trompe aussi. Je dis toujours que je m’estime plus comme un passeur. Il y a toujours quelqu’un avant vous qui découvre un artiste. Que ce soit un journaliste, un manager ou je ne sais qui.

didier varrod,foule sentimentale,france inter,interview,francofolies de la rochelle,mandorChristine and the Queens, tu étais le tout premier à la passer à la radio.

C’est vrai. A 7h23, alors qu’elle n’était pas encore signée. Puis dans la Play-List d’inter, les émissions… Mais, encore une fois, il y a bien quelqu’un avant moi qui a dit : « Cette nana, elle est mortelle ! On va mettre un peu de sous pour l’aider à éditer son projet. » Et peut-être qu’avant l’éditrice, une petite salle avait décidée de la programmer parce qu’elle lui trouvait du talent… Voilà, ce n’est pas de la fausse modestie, mais je suis juste un passeur. Par contre, je pense que je peux être décisif dans le développement d’une carrière. C’est la plus belle des responsabilités.

Quand tu vois Christine and the Queens en couverture du Time, tu penses quoi ?

Je me dis que j’ai bien fait mon travail et je suis fier de l’avoir fait. Je me dis surtout que cette artiste peut nous rendre fier de faire bouger les lignes dans ce pays. Je pense qu’elle est aussi importante que les artistes de pop internationales comme Madonna ou Beyonce. C’est une femme qui dans son travail et sa musique redéfinit les questions d’identité et de son. Entertaineuse et politique à la fois, le rêve…

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Didier Varrod, chaque soir, en direct du café Belair à Radio France pour son émission "Foule sentimentale".

Les artistes te remercient-ils une fois le succès arrivé.

Il y en a bien sûr. Mais l’ingratitude existe aussi. Mais surtout, on ne fait pas ce travail pour être reconnu, même si c’est important pour sa propre confiance en soi, plus que pour son ego. Et pourtant parfois l’ego souffre. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi. J’ai eu parfois cette prétention d’avoir l’exclusivité de leur oreille ou de leurs confidences, mais j’ai fini par comprendre que tout cela est assez illusoire. Ce n’est pas plus mal parce que l’ego ça te décentre. Et tu perds l’essentiel de ta mission. Au fond, ça me permet de me centrer sur les gens de ma vie personnelle. Toute ta vie, il faut se remettre en question, refaire le match, comme dirait l’autre, prendre des risques avec des gens neufs… et parfois, ces risques, il faut les prendre en sachant quitter des gens avec qui tu as fait un bout de chemin. Je comprends ça.

Tu te sens bien dans notre corporation ?

Je suis journaliste depuis 1985 et j’ai toujours considéré que j’étais un corps étranger de cette corporation. Je n’ai jamais fait partie d’une bande. Je lis les Inrocks depuis le début et n’ai été « reconnu » par eux que récemment. Idem, avec Rock & Folk et Best dans les grandes années… J’aurais adoré travailler pour Télérama, ou Le Monde, ou Libé… Ma culture musicale s’est formée avec eux. A un moment, quand je cherchais du travail, j’ai envoyé des CV partout et je n’ai jamais reçu de réponses alors que j’avais déjà fait mes preuves chez Foulquier à Inter. Après il y a des journalistes que j’admire, comme Valérie Lehoux, qui est d’ailleurs une amie. J’adore toujours lire mes collègues : les papiers de Stéphane Davet, Christophe Conte, Gilles Medioni, Olivier Nuc etc… Et puis j’ai aujourd’hui une famille de cœur et esthétique avec l’immense Patrice Bardot que je considère comme un frère de plume, avec qui j’ai fait le magazine Serge, mon plus beau souvenir professionnel. Alexis Bernier qui en était le chef de meute et dont la plume sur l’électro a tant compté pour moi. Mais pour revenir à ta question,  je crois que faire des livres sur Eddy Mitchell, ou Daniel Balavoine, (ou pire) Sheila, ne m’a pas aidé à être compris par tous ses journaux. Pour eux, il y avait un truc fake chez moi. Comment pouvais-je être un apôtre des raves, de Manu le malin, de Chloé, de jouer des trucs indie en chanson et de parler sans honte de mon admiration pour Goldman ou Balavoine. Je n’ai jamais compris ça. Je peux te dire que j’ai beaucoup souffert d’être suspecté d’avoir des gouts de chiottes et des goûts un peu pointus dans le même temps, comme si je n’avais pas de colonne vertébrale musicale.

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Didier Varrod, chaque soir, en direct du café Belair à Radio France pour son émission "Foule sentimentale".

C’est fou parce que ce n’est pas du tout la perception que j’ai sur ce que les gens pensent de toi.

Parce que le monde musical a changé aussi. En fait, ce que je viens de te raconter, c’était plutôt une réalité du début des années 1980 jusqu’à, en gros, l’année 2012. Quand est arrivée la génération Christine and the Queens, Woodkid et aujourd’hui Fishbach, Juliette Armanet,Tim Dup ou Jain, on s’est sentis sur la même longueur d’onde. Christine and the Queens m’a dit « j’adore Balavoine », Fishbach m’a avoué aimer Jean-Jacques Goldman… le groupe L’impératrice a rendu hommage à Michel berger dans Foule sentimentale. Eddy de Pretto reprend Jul. Les chansons honteuses existent moins aujourd’hui. Et puis il y a les rappeurs qui font beaucoup pour faire tomber toutes les barrières. Orelsan, Lomepal, Myth Syzer, Lonepsi, lord Esperanza etc… cette nouvelle génération a adoubé les artistes honnis historiquement par les Inrocks, Libé et Rock & Folk pendant des années. Aujourd’hui, dans le métier, je suis un réfugié avec une carte de séjour (rires). Là, c’est ma meilleure époque professionnelle. Je n’ai jamais été autant excité par les artistes qui arrivent. C’est comme si c’était mon moment. Je suis en phase avec les gens qui émergent, quand on se parle j’ai l’impression de me reconnaitre.

Vas-tu écrire un nouveau livre ?

Oui, mais si j’arrive à l’écrire, ce sera un livre qui sera particulier. Ce sera un récit un peu autobiographique, mais surtout ce sera une fiction dans lequel Johnny sera très présent. Je ne t’en dirai pas plus.

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Pendant l'interview...

Comment expliques-tu qu’il n’y ait quasiment plus d’émission sur la chanson française aujourd’hui.

Je ne sais pas. Je ne comprends pas parce que c’est le mode d’expression le plus populaire aujourd’hui. Peut-être que c’est parce que la chanson doit désormais passer par d’autres vecteurs ou canaux de diffusion que sont les plateformes musicales par exemple, sans prescription ou avec une prescription numérique constituée d’algorithmes ? Du coup, là, je suis d’un ancien monde. Mais attention l’ancien monde redevient toujours le nouveau monde un jour ou l’autre. Et puis c’est un truc qui historiquement appartient à la chanson. C’est un art populaire qui a toujours été un peu mésestimé. Contrairement au rock, à la pop ou au hip hop.

Tu es chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Tu l’as pris comme une reconnaissance de ton travail accompli ?

Non. Je l’ai pris pour mes parents. J’ai accepté pour que mes parents soient fiers de moi. Lors de la cérémonie, eux et mes frères étaient là. Je trouvais que c’était formidable qu’ils puissent assister à cela. Les honneurs, je préfère les recevoir du vivant de mes parents. C’est une façon de les remercier. C’est une histoire politique. Si tu as des parents qui sont attachés à l’éducation jusqu’à pouvoir te donner les moyens de faire ce que tu as envie alors que ce n’était pas leur projet premier, ils risquent de réussir les individus qu’ils ont enfanté. C’est la clé. 

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Après l'interview, le 15 juillet 2018.

16 juillet 2018

Francofolies de la Rochelle : Bilan.

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Voici le bilan des Francofolies de la Rochelle très largement inspiré du communiqué de presse officiel, parce que moi, les bilans avec les chiffres, les trucs et les machins, ce n'est pas mon fort. De plus, j'ai un chouia transformé et raccourci car c’est l’aspect artistique du festival que j’ai mis en avant). Les phrases en italiques sont des réflexions personnelles et ne font pas partie de ce communiqué. Que les choses soient claires, je ne veux pas d’ennuis avec la police.

Du 11 au 15 juillet, 150 000 festivaliers (87 312 entrées payantes) ont pu apprécier plus de 140 heures de concerts. 14 lieux dans la Rochelle ont accueillis concerts, rencontres, expositions, ateliers et conférences réunissant tous les publics autour de la chanson et des musiques actuelles.

Le festival a mêlé des artistes incontournables et des jeunes talents pour plus de la moitié de la programmation. Et j’avoue que c'est une partie d'entre eux que j’ai voulu vous présenter puisque c’est l’ADN de Mandor. Ainsi, j’ai interviewé et mis en ligne immédiatement de nombreux artistes en développement comme Voyou, Suzane, Chaton, Chevalrex ou encore Foé. J’ai aussi mis en avant des artistes ayant plus de visibilité et d’expériences parce que je les apprécie beaucoup tels que Gaël Faure, Bastien Lallemant (pour ses fameuses siestes acoustiques), Dimoné, Clara Luciani (pour moi La vraie révélation de ce festival et de la chanson actuelle en général) et le québécois Pierre Lapointe.

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Véronique Sanson avec Alain Souchon (photo Loll Willems)

Bien sûr, les Francofolies de La Rochelle ont aussi accueilli quelques vraies valeurs de la chanson française telle que Véronique Sanson. Elle a ouvert le bal lors d’un concert unique rassemblant sur scène Chris et Stephen Stills, Alain Souchon, Vianney, Tryo, Jeanne Cherhal et Patrick Bruel.

Les concerts de NTM, Orelsan (absolument gigantesque), BigFlo & Oli, Calogero, Shaka Ponk, Jeanne Added et Jain ont emporté le public dans une énergie fédératrice. Eddy de Pretto, Loïc Nottet, Roméo Elvis ou Therapie Taxi, quant à eux, ont fait leurs premiers pas sur la scène Jean-Louis Foulquier avec succès.

Sur la même scène, Jane Birkin, Juliette Armanet, Brigitte ainsi que MC Solaar ont clôt le festival.

Charlotte Gainsbourg (très electro boum boum mais magnifique lumières), Pierre Lapointe (un génie, si si, mais qui devrait nous offrir aussi quelques chansons plus gaies et rythmées. Ce choix/parti pris, c’est son droit, mais parfois l’ennui m’a gagné. Mais bon sang, que je l’aime quand même !) et Clara Luciani (La star de demain et ma chouchoute), Julien Clerc et Nolwenn Leroy (ohwo !) ont proposé des concerts au Grand Théâtre de la Coursive, des instants pleins de sensibilité.

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Le Chantier des Francos a fêté ses 20 ans, du coup 20 artistes accompagnés par le dispositif ont été programmés sur la grande scène Jean-Louis Foulquier, comme par exemple BigFlo & Oli, Therapie Taxi (on en parle de leur texte ?) et Juliette Armanet (majestueuse… mais j’ai hâte qu’elle dépose ses habits de Sanson pour endosser ceux de Juliette Armanet. C’est pour bientôt, j’en suis sûr), à la Coursive avec Gaël Faure (le grand mystère du monde musical français. Pourquoi cet artiste brillant, charismatique et d’un talent fou n’est toujours pas en haut de l’affiche ?), Ben Mazué, Pomme, ainsi que toute la sélection 2018 avec entre autres Aloïse Sauvage, Voyou (je vais le surveiller de très près. Je sens un truc énorme chez lui), Malik Djoudi, Shelmi et Hyacinthe ou encore Emily Loizeau, Mariscal, François Atlas & Bostgehio à la Chapelle de l’Hôpital Saint-Louis pour des concerts qui ont rencontré un franc succès.

Par ailleurs, le meilleur de la scène hip hop francophone a été réuni, le temps d’une des Nuits Collectives à la Sirène, qui a donné lieu à une soirée pleine de découvertes avec Joey le Soldat, Loud, Sopico, Roméo Elvis (un poil agressif et hautain sur scène) et Bagarre, jusque tard dans la nuit.

Cette année, ce sont plus de 2 400 enfants et parents qui ont pu se retrouver grâce aux Francos Juniors, autour d’un véritable parcours entièrement dédié au jeune public. Quatre spectacles leur étaient dédiés dont celui d’Albebert, qui sera pour la saison 2018-2019, l’artiste associé aux Enfants de la Zique, ressource numérique d’éducation artistique et culturelle développée par le réseau Canopée et Francos Educ.

Le Village éphémère des Francos a accueilli sur la Scène du Port une quinzaine d’artistes comme Biffty & DJ Weedim, Hollydays, Chaton, Suzane, ainsi que les réunionnais Tiloun et les calédoniens de Jason Mist.

Notons également deux expositions : la première, née de la collaboration avec le Centre Intermondes et le Poemart a donné lieu à l’issue d’une résidence de création de 2 mois, à une performance-exposition détonante avec deux artistes de Nouvelle-Calédonie : le poète Paul Wamo et le plasticien, vidéaste Nicolas Molé. La seconde, accueillie à La Coursive a été celle des dessins d’Albin de la Simone, tout en simplicité et en humour.

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(Photo : Loll Willems)

La Maison des Francofolies a offert de très belles rencontres et échanges autour de la question de la scène française, orchestrés en complicité avec Éric Fottorino dans le cadre du partenariat des Francofolies de la Rochelle avec l’hebdomadaire Le 1.

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Eric Fottorino interviewant Aldebert (photo : Aurèle Bossan).

Les festivaliers ont également pu se retrouver autour de cinq ateliers de pratique artistique de chorale, d’écriture et de beatbox.

Les Francos Stories (Cinéma CGR Le Dragon) ont mis à l’honneur 5 artistes emblématiques de la scène francophone et ont connu un joli succès pour cette nouvelle édition, en partenariat avec la Sacem.

Trois prix ont été remis récompensant la jeune scène de la chanson :

Le prix Félix Leclerc : Foé,

Le prix Andrée Chedid : Joséphine Chloé.

Le coup de cœur du club partenaires : Catastrophe.

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Le groupe Catastrophe recevant le Coup de cœur du club partenaire (Photo : Aurèle Bossan)

Mon bilan à moi est plus simple : 11 interviews, 5 heures par jour dans la salle de presse, beaucoup de discussions avec des amis artistes et professionnels au Café Pollen, quelques verres bus, quelques restaurants fréquentés, une finale de coupe du monde appréciée et, évidemment, quelques concert vus avec intérêt (ou pas).

Je tiens à remercier les trois attachés de presse qui ont été d’une efficacité comme j’ai rarement vu : Brigitte Batcave, Jérémy Richet et François Troller. Garder son calme en toutes circonstances dans ce maelstrom de demandes en tout genre, c’est impressionnant. Il en faut des qualités humaines.

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De gauche à droite, Jérémy Richet, François Troller et Brigitte Batcave.

Voilà, la 35ème édition se tiendra du 10 au 14 juillet 2019.

J'espère y revenir et battre mon record d'interviews… 

14 juillet 2018

Francofolies de La Rochelle : interview de Pierre Lapointe

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Les Francofolies de La Rochelle ont accueilli hier Pierre Lapointe (déjà mandorisé là) au Grand Théâtre de la Coursive hier soir pour son spectacle Les sciences du cœur. Il y parle d’amour, de désamour de beauté et de tristesse. Des textes qui vont droit au cœur et à l’âme, qui nous entraînent dans son univers, sans artifice, sensible et sans pudeur. Une prestation imprégnée d’humanité, de tendresse, de sourires et de rires. Une musique qui nous prend à bras le corps en symbiose avec les mots et les images ; une performance à cœur ouvert, à hauteur d’homme, bien et beau dans sa peau. Une soirée pleine d’émotion (même si je n’aurais pas été contre le fait d'écouter aussi quelques chansons moins tristes).

Ce matin, il m’a livré notamment son sentiment sur ce concert.

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(Photo : Antoine Monegier du Sorbier)

francofolies de la rochelle,pierre lapointe,interview,mandorInterview :

Ton concert d’hier soir au Grand Théâtre - La Coursive était complet. Tout le monde a apprécié.

C’est parce que c’est un spectacle vivant (rires). Je préconise une espèce de sincérité. Même si elle est un peu fausse, parce que sur scène, c’est toujours faux dans le sens où c’est un espace qui est contrôlé et pas naturel. La scène, ce n’est pas la vraie vie pour moi. Dans ce contexte-là, c’est important de réussir à créer des moments vrais. Ça passe par l’acceptation de la spontanéité des éléments. Parfois, je perds ma concentration, mais je joue avec ça. Je me dis que les gens savent que le spectacle est construit. Je suis pro, mais je ne suis pas un robot, alors j’aime bien être naturel dans un spectacle très construit au millimètre près, mais malléable et vivant.

Tu parles entre les chansons et c’est souvent hilarant. Mais j’ai remarqué que tu le fais de moins en moins.

J’ai décidé de parler un peu moins sur ce spectacle-là, mais de parler à des moments très précis. Je me suis moins étalé que d’habitude.

Clip de "La science du cœur".

Je trouve gonflé qu’il n’y ait que des chansons tristes.

L’humour que je fais dans mes interventions parlées est là pour rééquilibrer, me redonner de l’énergie et pour faire respirer les gens. Sur ce disque-là, j’avais décidé de faire un clin d’œil à la grande tradition de la chanson française et francophone. Cette chanson-là, elle est souvent triste et mélancolique. Je n’ai aucun problème avec ça, je trouve ça beau et je l’assume depuis longtemps.

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(Photo : Antoine Monegier du Sorbier)

On a l’impression que tu peux tout te permettre, tout expérimenter.

Quand on est artiste, il faut se donner le droit d’être libre. Je me le suis donné. J’ai toujours ouvert un peu plus les valves en m’arrangeant pour que le public comprenne de projet en projet jusqu’où je suis prêt à aller. Il n’y a pas tant de métiers dans le monde où on peut être aussi libre. Ce que je déplore un peu chez la plupart des artistes en ce moment, c’est qu’ils n’ont pas le souhait de briser les frontières, qu’elles soient visuelles ou sonores. Camille le fait, mais elle est presque une exception.

Clip de "Sais-tu vraiment qui tu es".

En France, tu as du mal à obtenir le même succès qu’au Québec.

J’arrive en France avec des projets qui ne sont pas forcément tous faciles à vendre. J’estime que je suis en train de monter un répertoire et une œuvre et que l’on pourra les juger quand je ne serai plus de ce monde. Au Québec, j’ai une certaine notoriété qui s’est installée. D’ailleurs, je pense que c’est un accident que je sois une star comme ça. Avec mon disque La science du cœur, je fais partie des 5 artistes canadiens qui ont été numéro un au Billboard canadien. Je suis le seul canadien francophone depuis Céline Dion, les autres sont Shania Twain, The Weeknd, Arcade Fire et Drake. Moi, je fais l’éloge de la grande tradition de la chanson française avec des sonorités empruntées à la musique contemporaine. Je suis hyper content, mais je le répète, c’est pour moi un accident.

Que représentent les Francos pour toi ?

J’ai eu la chance de vivre de beaux moments ici. A chaque fois, je reçois un accueil généreux de la part du public et des organisateurs. Ce sont aussi des surprises constantes. Je tombe sur des amis à chaque fois que je reviens et ça me fait un bien fou.

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Après l'interview ce matin en salle de presse.