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27 août 2018

Matthias Jambon-Puillet : interview pour son premier roman Objet trouvé

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(Photo : Pauline Darley)

31924563_10155522259542944_3166127591417446400_n.jpgUn des romans chocs de cette rentrée est celui de Matthias Jambon-Puillet, Objet trouvé. Il pose de nombreuses questions sur le désir, sur l’amour à travers le prisme de la soumission. Quand j’ai dit cela, je n’ai rien dit. C’est un livre qui interroge aussi sur la sexualité, sur les émotions qu’elle engendre. Et l’on comprend que rien n’est simple, qu’il est difficile d’aimer et que parfois, pour y parvenir, l’être humain peut envisager des solutions qui peuvent paraître radicales aux yeux de certains et finalement normales pour d’autres. On ressort de la lecture de ce premier roman un peu bouleversé et moins sûr de nos certitudes sur les choses de l’amour.

Le 11 août dernier, intrigué par la lecture de ce livre très bien écrit, je l’ai mandorisé sur la terrasse d’un café parisien.

Argumentaire de l’éditeur : Objet-trouve.jpg

« Disparaître n'est jamais le plus compliqué. On peut s'effacer comme on appuie sur un interrupteur. Il suffit de ne plus sortir, de ne plus parler, de ne plus penser. Un coup tu me vois, un coup tu me vois plus. Non, la véritable épreuve, c'est de refaire surface, de naître une seconde fois, prendre de nouveau sa première inspiration. »

Le soir de son enterrement de vie de garçon, Marc disparait, laissant seule sa fiancée, Nadège, enceinte de leur premier enfant. Trois ans plus tard, alors que Nadège a refait sa vie, on retrouve Marc : nu, dans une salle de bain, bras menottés dans le dos. Dans la pièce voisine, quelqu’un est mort – une femme gainée de cuir. Qui était-elle ? Que s’est-il passé durant ces années ? Et, surtout, quel futur pour Marc et Nadège ?

Derrière l’énigme apparente se cache une histoire simple qu’il faut reconstituer, celle de trois personnes qui se cherchent, se frôlent, et doivent choisir comment mener leur vie.

Dans ce roman, Matthias Jambon-Puillet donne à voir un triangle amoureux atypique, qui trouve sa réalisation dans l’exploration des sexualités alternatives. C’est aussi, en filigrane, une réflexion sur la masculinité, l’engagement et la quête de la jouissance.

L’auteur :

Matthias Jambon-Puillet est titulaire d'un Master 2, Communication Stratégique et Marketing de l'École des hautes études en sciences de l'information et de la communication - Celsa (2008-2011).

Il travaille dans le milieu du divertissement et des nouvelles technologies.

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(Photo : Pauline Darley)

matthias jambon-puillet,objet trouvé,interview,anne carrière,mandorInterview :

Je lis ton blog The best place depuis qu’il existe et j’ai toujours aimé ta plume. L’écriture a toujours fait partie de ta vie ?

J’écris depuis l’âge de 6 ans. En colonie de vacances, l’été, les moniteurs nous faisaient écrire des nouvelles pour nous occuper. J’écrivais des histoires qui faisaient peur avec des loups-garous, du sang… c’était un peu dark pour un gamin.

Comment expliques-tu cela ?

J’ai grandi sans télé jusqu’à 13 ans et je n’avais pas non plus Internet. J’avais juste le droit d’accéder à la bibliothèque et de choisir les livres que je souhaitais. J’ai lu jusqu’à satiété. En  primaire et au collège, je lisais de la littérature générale parce que j’avais épuisé la littérature ado. Par survie, pour lutter contre l’ennui, je lisais donc tout.

Il y a des gens qui aiment lire et qui n’écrivent pas pour autant.

Moi, j’aime raconter les histoires. Faire des récits, inventer des intrigues, mettre des éléments narratifs en place, ça m’a toujours passionné. L’imaginaire était tout pour moi. J’étais très porté sur l’heroic fantasy, la science-fiction, parce que c’était des dimensions supplémentaires.

Tu montrais tes textes ?

Oui, et c’était même primordial. Je pouvais créer en sortant des choses de moi et le montrer à quelqu’un. C'était ma famille, mes amis, mes profs. Ainsi, je pouvais avoir un retour sur mon travail. Il y a avait une espèce de cercle vertueux, presque social.

Il y a des gens qui n’écrivent que pour eux. matthias jambon-puillet,objet trouvé,interview,anne carrière,mandor

Cela m’est étranger. Personnellement, je n’ai jamais rien écrit sans avoir eu pour objectif de le montrer à un moment.

Y a-t-il une part de calcul dans tes écrits ?

A partir du moment où tu sais que tu n’écris pas uniquement pour toi, mais pour être lu par d’autres, tu réfléchis dès l’inception du projet à comment il va être reçu. Mine de rien, tu as quelques contraintes qui viennent se greffer par rapport à quelqu’un qui écrit juste pour écrire.

Jeune, tu écrivais déjà des romans.

Non. J’ai commençé par écrire des nouvelles jusqu’à mes 15 ans. Ensuite, jusqu’à 20 ans, je me suis lancé dans les scénarios de bande dessinée, je dessinais aussi des petits strips. C’est à partir de 20 ans, que j’ai commencé à faire de la prose en m’intéressant à des sujets plus proches de la littérature générale. Mon premier vrai manuscrit de roman, je crois qu’il date d’il y a dix ans.

Là, tu as franchi une nouvelle étape.

Il y avait un peu de ça, en effet. Le medium influe sur le type d’intrigue et l’univers que je dépeins. Quand je faisais de la BD, j’avais des histoires très visuelles qui me venaient avec des bagarres, des vaisseaux, des choses souvent très spectaculaires. En faisant de la prose et du texte, j’allais plus vers l’intimiste. A 20 ans, j’avais des préoccupations autres que le divertissement pur. J’ai commencé à avoir des questionnements sur ma propre vie, mes relations, mon rapport aux autres. C’est par évolution naturelle que j’ai écrit de la littérature générale.

A quel moment tu te dis : « Tiens ! Si j’étais publié ! » ?

Mon premier manuscrit, je l’ai soumis à la publication. Tous les textes que j’ai écrits dans ma vie, je les trouvais supérieurs aux précédents, donc j’ai continué à les soumettre aux maisons d’édition. C’est rétrospectivement que tu comprends que tu n’étais pas encore au point pour telle ou telle raison.

matthias jambon-puillet,objet trouvé,interview,anne carrière,mandorTu as mis 10 ans avant d’être publié pour la première fois.

Oui. Objet trouvé est le 4e que j’ai soumis à tout  le monde dans l’espoir d’être publié.

Quel est le sujet de ton livre ?

Il parle de la masculinité contemporaine. On est actuellement sur une charnière entre les modèles traditionnels de masculinité et la possibilité de faire autre chose. Depuis quelques années, on peut inventer d’autres masculinités hétérosexuelles sans que cela pose de problème, tout en étant encore dans un milieu ou, pour des gens, ça en pose. C’est aussi un livre qui parle de fuite, de la fatigue d’être soi, de l’envie de se reposer.

Ton héros, Marc, se laisse dominer complètement par une femme, mais vraiment de manière extrême.

Il se repose de sa propre identité. Il s’est dit : « Voilà qui je suis. Voilà le rôle que la société me donne et que j’accepte. » Il y a des moments, ce rôle est épuisant. Dans le livre, il y a trois histoires avec trois personnages différents, et les trois se demandent quelle modalité de couple ils sont prêt à explorer, à accepter, pour être heureux. Ces trois personnages cherchent un équilibre qu’ils ne trouvent pas là où ils auraient pensé le trouver.

C’est un roman qui tombe à pic, je trouve, socialement parlant. C’est le moment de parler de ces choses-là.

Dans les milieux militants du genre, des rapports hommes-femmes ou globalement des avancées sur la société, on parle beaucoup de la notion de « déconstruction ».

C’est quoi cette notion ?

C’est oublier ce que l’on nous a appris pour pouvoir construire sur de nouvelles bases. Pourquoi le rose est pour les filles et le bleu pour les garçons ? C’est une construction sociale, il faut donc déconstruire cela pour pouvoir avancer. Dans Objet trouvé, Marc se déconstruit mentalement, mais aussi physiquement, en renonçant à toutes prises de décisions. Il revient à un état, pas amorphe, mais assez neutre à tous les niveaux.

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Après l'interview.

Dans la troisième partie du livre, on assiste au détricotage de Marc.

Il se rend compte qu’on ne peut pas ne rien être. Il faut reconstruire. Ce personnage va essayer de se reconstruire en faisant la paix entre ce qu’il pensait qu’il était et ce qu’il peut être. Pour moi, ça sert à ça la déconstruction : il faut voir ce que l’on garde, ce que l’on jette et ce que l’on remplace.

Ce roman interroge, mais il ne donne pas de réponse.

Ce n’est pas un manuel. Ce qu’il se passe ne s’applique qu’aux personnages de mon roman. Je propose une façon, parmi d’autres, de s’en sortir, de trouver un équilibre. Comme cette façon va à l’encontre de ce que l’on nous apprend, elle devient une réflexion. J’aimerais que le lecteur prenne du recul et comprenne qu’il y a aussi cela qui existe.

A un moment, tu parles de la masculinité toxique. C’est quoi ?

Ce sont tous les aspects de la masculinité telle que communément définie qui sont destructeurs ou blessants. C’est, entre autres et par exemple, tout ce qui est injonctions négatives et rappels à l’ordre, liés à la masculinité que tu renvoies.

matthias jambon-puillet,objet trouvé,interview,anne carrière,mandorPourquoi avoir abordé tous ces sujets dans un roman ?

Jeune, je n’ai pas subit des choses ou vexations terribles, mais j’ai toujours été très conscient des rappels à l’ordre sur la masculinité. Je ne suis pas grand, je n’étais pas très sportif,  j’ai mis 25 ans à avoir des muscles, j’ai toujours un peu flirté avec la marge. J’ai toujours trouvé absurde que l’on puisse commenter ou juger ma masculinité et avec le temps, j’ai découvert des outils pour qualifier cette absurdité. Je trouve que nous sommes dans une période de remise en question des frontières de la masculinité. C’est un vrai sujet.

C’est un livre qui sera clivant.

Oui, je le sais. Il y a déjà des gens qui ne comprennent pas du tout ma démarche et mes propos. Il y a eu aussi des retours de gens très enthousiastes. Je pense que c’est lié au vécu des personnes. On m’a laissé entendre que certains avaient détesté car ils ont trouvé ce livre amoral, choquant et malvenu. Les voix discordantes ne me dérangent pas.

C’est bien d’être clivant, non ?

Ça m’inquiète un peu parce que je préfèrerais que les gens aiment mon livre et le comprennent. Il n’est pas du tout trash, il est même bienveillant. J’ai beaucoup de tendresse pour tous les personnages parce qu’ils font tous de leur mieux.

Il y a des scènes dures quand même.

Oui, mais elles sont toutes réalisées dans le consentement mutuel de tout le monde. Le livre met en scène des rapports et des actes qui sont peu communs et qui vont chatouiller certaines perceptions ou logiques du couple traditionnel, mais aussi la masculinité et la féminité traditionnelles.

Sur le BDSM (Bondage, Discipline, Sado-Masochisme) dont il est question dans le roman, tu t’es renseigné auprès de gens très compétents ?

Le SM n’est pas le thème du livre, mais le révélateur du thème. Ce sont des pratiques suffisamment fortes pour faire ressortir le sel de tous les personnages et c’est cela qui m’intéressait. Je n’avais pas l’expérience nécessaire pour écrire ces choses-là, du coup, je me suis inscris sur des forums. J’ai lu des articles, des journaux intimes en ligne sur leurs expériences dans ce domaine, j’ai interviewé plusieurs personnes, dont une dominatrice qui est remerciée à la fin du livre. Je voulais que ce que je raconte sur le sujet soit juste et respectueux.

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Après l'interview, le 11 août 2018.

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24 août 2018

Boulevard des Airs : interview de Sylvain Duthu pour Je me dis que toi aussi

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Sylvain Duthu et Florent Dasque (Photo : Cedrick Nöt)

boulevard des airs,bda,sylvain duthu,interview,je me dis que toi aussi,tarbesDès leur premier album, sorti en 2012, Paris-Buenos-Aires (certifié disque d’or), le groupe Boulevard des Airs, à l’époque considéré comme un groupe « festif » avec leurs cuivres mis en avant, a trouvé un large public. En 2013, avec leur deuxième album, Les apparences trompeuses, il était net qu’il se passait quelque chose autour d’eux. Une tournée de presque deux ans s’en est suivie ainsi que des critiques positives dans tous les médias.

Quand j’ai reçu le troisième album, Bruxelles, la claque ! J’ai compris que ce groupe était une perle et qu’il y avait une forte probabilité qu’il devienne un des nouveaux poids lourds de la scène française. Avec ce disque (vendu à plus de 200 000 exemplaires), ils affichaient clairement une volonté d’évoluer vers des sons plus modernes. Moins de cuivres et une touche d’électroboulevard des airs,bda,sylvain duthu,interview,je me dis que toi aussi,tarbes sur des textes de plus en plus aboutis de Sylvain Duthu. Résultat, des tubes en  pagailles (« Emmène-moi », « Bruxelles », « Ce gamin-là » et « Demain de bon matin ») et des concerts complets partout.

Boulevard des Airs revient avec un disque encore plus ambitieux, écrit et enregistré entre Tarbes et Bruxelles. Avec les onze nouveaux titres de Je me dis que toi aussi, mixés par Lionel Capouillez (Stromae), BDA va plus loin encore dans l’exploration du son électro-pop d’aujourd’hui. C’est impressionnant.

Rencontre avec le chanteur et auteur du groupe, Sylvain Duthu, dans un bar devenu une institution, L’Europe, en plein centre de Tarbes, le 20 août dernier.

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Sylvain Duthu à L'Europe à Tarbes.

boulevard des airs,bda,sylvain duthu,interview,je me dis que toi aussi,tarbesInterview :

Que ressent-on quand un nouvel album va être divulgué au public ?

Ce n’est pas une angoisse. Nous sommes simplement excités. Nous avons travaillé sans discontinuer pendant près de neuf mois. Je ne dirais pas jusqu’à épuisement, mais on a tout donné en tout cas. On a fait ce que l’on a voulu, ce que l’on aime et ce que l’on aurait aimé entendre dans le paysage musical. Est-ce que cela va correspondre à ce qu’attend le public ? C’est notre seule crainte. Nous nous sommes lancés, nous verrons bien.

Depuis l’album Bruxelles en 2015, le son de BDA est devenu très moderne. Mais alors, avec celui-là, vous franchissez une étape supplémentaire.

D’abord cela vient de nos influences. Pour ma part, je parlerais notamment d’Odezenne, de Vitalic, de Vald et de Damso. Très français modernes, donc. Les autres membres écoutent des choses différentes et m’ont fait découvrir des milliers d’artistes durant l’élaboration de cet album. Tout cela s’est mélangé et a donné un son d’aujourd’hui. Les trois compositeurs du groupe, Jean-Noël Dasque, Florent Dasque et Jérémie Planté, ont monté un groupe électro qui commence à tourner et qui s’appelle Trackead. Du coup, ils ont acquis un savoir-faire énorme sur les machines et sur la production. Ça se ressent sur notre nouvel album qui est donc plus léger, plus moderne.

Le serveur du bar où nous sommes nous interrompt. boulevard des airs,bda,sylvain duthu,interview,je me dis que toi aussi,tarbes

-Excusez-moi, vous me dites quelque chose. Vous êtes chanteur, non ?

-Si.

-De Boulevard des Airs ?

-Oui, c’est ça.

-J’aime beaucoup ce que vous faites. Mais je peux encaisser tout de suite ?

Je reprends.

Tu aimes ça, être reconnu ?

Ce n’est pas que j’aime où que je n’aime pas, c’est comme ça. Je n’ai pas le choix. Mais c’est toujours gentil, simple et bienveillant. Les gens qui ne t’aiment pas te laissent tranquille.

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(Les  cinq autres membres du groupe, de gauche à droite : Jean-Noël Dasque (guitare-programmation), Jérémy Planté (piano-programmation), Laurent Garnier (basse), Jean-Baptiste Labe (trombone) et Ernst Caree (batterie).)  Photo : Cédrick Nöt

Au début de votre carrière, il y avait pas mal de cuivres. Là, plus du tout.

Deux membres du groupe sont partis, Manu et Mélissa, et comme ils jouaient respectivement de la trompette et du saxophone, nous nous sommes dirigés ailleurs musicalement et eux ont pris un autre chemin. Mais nous nous sommes quittés dans une très belle entente, je le précise.

Aucun album ne se ressemble, je trouve que vous prenez des risques de disque en disque.

Pendant l’enregistrement de cet album, on a eu conscience de cela. On a fait vraiment ce qu’on aimait. C’est ainsi depuis le premier album, donc nous continuons sur cette voie. Parfois, on se disait qu’on allait peut-être un peu loin, mais à partir du moment où ça plaisait aux trois compositeurs et moi, on y allait quand même.

Clip de "Je me dis que toi aussi".

Vous travaillez un album dans la sérénité la plus totale ?

Oui, surtout sur celui-ci. On a de plus d’expériences et de savoir-faire… et on se connait de plus en plus.

Mais vous vous connaissez depuis le lycée !

Oui, mais on continue à apprendre de chacun. Nous nous sommes connus à 15 ans, aujourd’hui, nous en avons 30, nous sommes donc devenus adultes et par la même occasion, une véritable famille. On s’apprécie vraiment beaucoup et il y a un respect mutuel très fort. Aujourd’hui, on n’a plus peur de se dire les choses.

Et l’ego entre les membres du groupe ?

Déjà que nous n’en avions pas beaucoup, avec l’âge, on en a encore moins. Etre en groupe est une école sublime pour calmer son ego. Ce n’est pas ton projet personnel et tu n’as pas toujours raison. C’est l’intelligence du groupe qui a raison. BDA n’appartient à personne en particulier, c’est le bébé de sept personnes.

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Sylvain Duthu et Florent Dasque (Photos : Cédrick Nöt)

Pourquoi sur la pochette de Je me dis que toi aussi, il n’y a que Florent Dasque et toi. C’est la première fois que vous êtes isolés comme ça.

C’est uniquement pour être un peu plus identifiés. Quand on déplie l’album, il y a tout le groupe. Ça fait dix ans que l’on se produit, mais quand les gens nous demandent dans une discussion ce que l’on fait dans la vie, nous répondons que l’on joue de la musique au sein de Boulevard des Airs. Souvent les gens nous répondaient qu’ils ne voyaient pas qui était ce groupe. Quand on leur parlait de « Cielo Ciego », « Bruxelles » et « Emmène-moi », ils disaient qu’ils connaissaient très bien. On a donc décidé qu’on n’allait pas faire toute notre carrière sans être identifiable. On ne voulait pas que les chansons soient connues et pas du tout le groupe.

Je sais pourtant que Florent et toi n’aimez pas vous mettre en avant.

(Rires) Les autres, c’est pire. Ils sont extrêmement timides. Voir nos têtes en gros sur les affiches, Florent et moi, ça ne nous rend pas fous de joie, mais nous acceptons cela pour le bien de BDA. Quand le public entend les chansons de nos copains Jain et Vianney, direct, il voit leur visage. Il y a plus d’affect de la part du  public pour l’artiste quand il y met un physique.

Grand moment parmi bien d'autres, Boulevard des Airs aux Francofolies de la Rochelle en 2017 : "Bruxelles".

boulevard des airs,bda,sylvain duthu,interview,je me dis que toi aussi,tarbesPuisque tu évoques Vianney, parles-moi du duo avec lui sur cet album.

On l’aime beaucoup. On a fait des participations dans ses concerts et lui dans les nôtres. Même si on a quelques connaissances, on n’a pas beaucoup de vrais amis dans le métier. S’il y en a un, c’est lui. Il est simple et humble. On voulait absolument faire un duo avec Vianney. Nous sommes allés chez lui, on a écouté les six premiers morceaux de l’album et il a adoré. Sa préférée était « Allez reste ». On lui a proposé de la chanter avec nous, quitte à ce qu’il y mette sa patte perso. Il a accepté, on a fait quelques légères modifications, il a ajouté un gimmick avec sa guitare. C’est un vrai duo comme on les aime. Il n’est pas juste venu poser sa voix, on a vraiment fait le morceau ensemble.

Vous faites tout vous-mêmes et êtes très indépendants. C’est rare dans ce métier.

On a une liberté totale. Maison de disque, manager, tourneur… aucun ne nous embête parce que cela fonctionne comme cela depuis des années. Il y a juste Bertrand Louis, notre manager, qui ne lâche pas le morceau si quelque chose le gêne… et il a souvent raison.

Qui écoute en premier vos nouvelles chansons ?boulevard des airs,bda,sylvain duthu,interview,je me dis que toi aussi,tarbes

Les autres membres du groupe. Leurs avis sont primordiaux. Dans un second temps, on fait écouter à nos amis et aux proches. Là, pour la première fois, on a d’excellents retours de la part de proches qui n’étaient pas particulièrement amateurs de notre musique. Ça nous a rassurés. Ensuite, on les fait écouter à Bertrand et au label… et là, on a plus d’angoisses. Ça ne s’est jamais aussi bien passé que pour ce disque. Tout le monde était ultra content, du coup, ça a boosté et surmotivé la maison de disque et créée une belle dynamique générale.

Tu es l’auteur de tous les textes. Sur votre musique énergique, ils sont un peu mélancoliques. Tu évoques beaucoup le temps qui passe par exemple.

J’ai l’impression de me répéter (rires).

Les chanteurs parlent d’amour depuis la nuit des temps.

Moi, je veux faire de belles chansons. Il y a trois grands tiroirs : l’amour, la mort, donc le temps qui passe et la société. Depuis Homère qui a écrit l’Illiade et l’Odyssée, les deux premières œuvres de la littérature occidentale, ce sont toujours ces mêmes grands thèmes qui sont évoqués. Il faut juste ne pas trop se répéter. J’essaye toujours de trouver un angle d’attaque différent pour diversifier notre répertoire.

boulevard des airs,bda,sylvain duthu,interview,je me dis que toi aussi,tarbesTu es quelqu’un de mélancolique ? 

Apparemment, c’est inné en moi. Je suis comme ça, je n’y peux rien. Dans les chansons de BDA, c’est toujours de la mélancolie joyeuse, car il y a toujours de l’espoir. Dans la chanson « Emmène-moi » qui est quand même très sombre, dans les trois dernières phrases la lueur est là. Je procède ainsi souvent.

Je te rencontre parfois, tu es toujours calme et posé. Dès que tu es sur scène, ce n’est plus le même Sylvain que je vois.

Avec le recul, je me rends bien compte que je rentre en transe. Je ne suis plus du tout le même homme. Un jour, je me suis cassé l’orteil d’un pied, je suis rentré sur scène, pendant une heure et demie et je n’ai strictement rien senti. J’ai eu extrêmement mal, de nouveau, après le concert. Quand on joue devant un public, on oublie tous ses maux.

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Les disques de Boulevard des Airs sont désormais vendus au Japon. Ils viennent d'y effectuer (avec succès) une mini tournée.

boulevard des airs,bda,sylvain duthu,interview,je me dis que toi aussi,tarbesJean-Noël Dasque, Florent Dasque et Jérémie Planté ont leur projet de groupe techno, Trackhead, toi tu as ton spectacle pour enfant Quand j’étais petit, j’étais une limace. Ça fait du bien de sortir de sa zone de confort ?

Ça fait du bien de mener un projet avec une amie, en l’occurrence Fanny Violeau. Grâce au producteur de la pièce qui est Le Parvis, la scène nationale de Tarbes, on est parti d’une simple idée et elle s’est transformée en spectacle avec deux musiciens et une équipe technique. On a même fait les Francofolies de la Rochelle cet été. Et tu as raison, ça fait du bien de faire autre chose que ce je fais depuis 10 ans. Il est bon de se prouver qu’on est capable de sortir des chemins déjà battus.

La présentation de l’album se passera à Tarbes à La Plage de l’Arsenal le 1er septembre prochain, toute l’après-midi à partir de 16h,  jusqu’au soir. C’est symbolique ?

On est d’ici, la ville et les tarbais nous sont très fidèles, ça nous fait plaisir de présenter ça en avant-première ici. C’est vraiment la moindre des choses… Après, on fera la promo partout ailleurs, mais depuis notre premier album, c’est toujours Tarbes d’abord.

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Pendant l'interview, le 20 août 2018, à l'Europe à Tarbes.

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Et enfin, les premières dates de concert prévues...

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23 juillet 2018

Francofolies de La Rochelle : interview de Didier Varrod

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(Photo : France Inter)

didier varrod, foule sentimentale, france inter, interview, francofolies de la rochelle, mandorIl n’existe (quasiment) plus d’émissions consacrées à la chanson française sur les ondes radiophoniques et je trouve cela déplorable. Un des derniers des mohicans défendant la chanson d’aujourd’hui, classique et moderne est Didier Varrod (mais citons aussi notamment Yvan Cujious avec son Loft Music sur Sud Radio et Olivier Bas avec Ricochets sur Radio Néo...).

« Didier Varrod a fait toute sa carrière à France Inter. Directeur de la musique de la chaine de service public de 2012 à 2016, il s’est illustré par le lancement à la radio d’une nouvelle génération d’artistes. Il est aujourd’hui producteur de l’émission Foule sentimentale consacrée à la scène musicale française, où se croisent anciennes et jeunes pousses de la chanson, de la pop, du rock, du hip hop et des musiques électroniques.

Dans cette émission, il a mis en place des résidences de jeunes artistes qui pendant quatre semaines se font connaitre au grand public. On y a ainsi découvert les premiers pas radiophoniques de Juliette Armanet, Tim Dup, Eddy de Pretto, Fishbach, Lomepal, Aloise Sauvage, Nusky, Clara Luciani etc… Il est également l’auteur de documentaires événements sur la chanson pour la télévision de service public. France Gall, Renaud, Julien Clerc, Véronique Sanson, Daniel Balavoine, Serge Gainsbourg, Coluche, Jean Jacques Goldman, tous couronnés par de gros succès critiques et d’audience. Il a également signé une douzaine d’ouvrages sur la chanson. Didier Varrod a été également programmateur. Francofolies de la Rochelle, Nuit des électrons libres au Futuroscope de Poitiers, le festival FNAC Live… Il a été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en janvier 2011. » (Source : site de l’Académie Charles Cros)

Le 15 juillet dernier (quelques heures avant la finale de la Coupe du Monde), nous nous sommes donnés rendez-vous dans un hôtel Rochelais. Présent sur place du premier au dernier jour, Didier Varrod a animé bon nombre d’émissions en direct des Francofolies. L’occasion de lui poser notamment des questions sur ses relations (parfois houleuses) avec ce festival, sur son émission, l’état de la chanson française aujourd’hui, son rapport avec les artistes et sur des affaires plus personnelles… C’est passionnant et sans langue de bois.

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(Photo : Renaud Monfourny)

didier varrod,foule sentimentale,france inter,interview,francofolies de la rochelle,mandorInterview :

Ça te fait quoi de revenir aux Francofolies chaque année ?

Les Francofolies de La Rochelle et moi, c’est une histoire d’amour qui, comme beaucoup d’histoires d’amour, a été contrarié. C’est une histoire très particulière, à la fois très forte, constitutive de ce que je suis, où il y a toujours quelques traces de petites douleurs qui ne parviennent pas à s’effacer et qui parcourent mon esprit quand j’arrive ici.

Tu as appris beaucoup aux Francos, je crois.

J’ai commencé dans ce métier de journaliste musical en 1983 et deux ans plus tard, j’arrivais ici avec Jean-Louis Foulquier. Les Francos sont liés à l’émergence, à la naissance de mon métier. J’ai appris à être journaliste intrinsèquement. Il faut rappeler que ce type de festival n’existait pas, même si, aujourd’hui, il s’est démultiplié sur tout le territoire. Il y avait donc tout à faire, à inventer, à imaginer. Jean-Louis l’a souvent expliqué, il a exporté le modèle de nos amis québécois. Quand il est allé au Québec la première fois, il a vu que ce peuple francophone était capable de se regrouper, de vivre ensemble et d’inventer sur cinq jours un territoire utopique ou toutes les musiques, toutes les générations, tous les modes de vie pouvaient se rencontrer. C’est ce qu’il a fait ici avec, au début, beaucoup d’oppositions locales. Je me souviens que les premières années des commerçants mécontents affrontaient Foulquier parce qu’ils assimilaient le public des Francos à une horde de punks à chiens. Il a fallu aussi convaincre les artistes que ce moment-là était un passage obligé. J’ai vécu la construction, l’édification, le développement, les crises de croissance, le désamour et le retour en grâce.

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Après la victoire des bleus, lors de la dernière émission en direct du Café Pollen, aux Francofolies de La Rochelle le 15 juillet 2018 (photo : Mandor).

En ce jour de finale de la Coupe du Monde, que ressens-tu ?

Je suis très ému, parce qu’une finale de coupe du monde c’est un grand moment de vivre ensemble pour le pays et la nation, mais aussi parce que lors de la finale de 1998, je n’étais pas là. J’ai quasiment fait toutes les éditions, mais j’ai commencé à prendre le large avec les Francofolies en 1997 et 1998. Pendant ces années-là, je travaillais en maison de disques. C’était compliqué d’être à la fois programmateur avec Foulquier et être, en même temps, directeur artistique d’une maison de disques.

Le début des années 2000 est un tournant pour Jean-Louis Foulquier.

Oui, c’est le moment ou le bateau s’est remis dans le bons sens après des années plus difficiles. En 98, les Francos ont programmé à la fois Sardou et organisé une rave. Les festivaliers ont perdu leurs repères. Les Francos avec les années 2000 sont retournés vers leurs fondamentaux. Les artistes de scène de la chanson plutôt d’auteur et le hip hop mieux intégrés… A partir de 2001/2002 les Francos ont trouvé enfin leur deuxième souffle. La musique bougeait déjà. Il y avait de la techno, du hip-hop, plein d’autres musiques, mais Jean-Louis a estimé qu’il fallait que ce festival reste fidèle à ce qu’il avait toujours été. Ça a correspondu à l’émergence de la nouvelle scène française : Cali, Sanseverino, Benabar, La Grande Sophie, Camille… ils ont émergé de la scène sans passer par le filtre réducteur des médias. Moi j’adorais la techno et les musiques électroniques et cette nouvelle génération dite nouvelle scène française était celle avec laquelle je tissais des liens. Ambre, la fille de Jean-Louis, a ouvert le festival au hip hop. C’est donc à ce moment que j’ai rejoint Foulquier à nouveau avec cette promesse faite en 2004 qu’il quitterait le navire pour me passer la succession. C’était une décision qu’il a même annoncé à la presse et au métier pour pouvoir préparer la transition.

Promesse non tenue. Tu n’étais pas Rochelais, c’était un problème ?

Oui, c’était pour certains un énorme problème. Beaucoup plus que reprendre un festival, parce que j’avais déjà un peu de bouteille. Je connaissais tous les rouages de ce festival, j’avais des idées très précises de la manière dont je pouvais le faire évoluer. Même si je n’avais jamais voulu en faire un métier. Je ne me suis jamais dit « quand je serai grand je serai directeur de festival ». Je crois que ce que j’ai payé par-dessus tout, c’est de ne pas être équipé financièrement. Je n’avais pas de société, pas de bizness, j’étais juste moi. Le montage économique était plus compliqué à imaginer. Face à des gens qui arrivaient avec de l’argent, je n’ai pas fait le poids.

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Jean-Louis Foulquier et Didier Varrod en 1989.

Tu t’es occupé des Francofolies de La Rochelle avec Jean-Louis Foulquier de 1985 à 2004 avec une pause entre 1997 et 1999. Tu es revenu plus tard pour faire des émissions ici pour France Inter.

J’ai mis du temps à revenir. C’est le patron des Francos, Gérard Pont, qui m’a invité. Il a été vraiment déterminant et a eu les bons arguments pour me convaincre. J’ai refusé pendant un petit moment. J’ai fini par accepter de revenir en juillet 2008. Il m’a reçu comme un prince et ça m’a touché évidemment.

Pourquoi ?

La blessure était un peu refermée, j’avais fait une psychothérapie. J’ai compris qu’à un moment donné, il fallait savoir affronter ses blessures, affronter ses propres failles et surtout accepter à ciel ouvert ce que l’on est. J’ai aussi compris que cette aventure n’était peut-être pas faite pour moi. Que ma place était ailleurs. Je ne suis pas parfait, mais je suis un homme qui accepte de souffrir et qui accepte enfin de se montrer tel qu’il est. Ça a été un parcours un peu long et difficile, mais essentiel pour la suite.

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Didier Varrod interviewe Gérard Pont, le directeur des Francofolies de La Rochelle.

Tu te sens l’enfant de Foulquier ou tu es aujourd’hui vraiment détaché de ce mentor ? 

C’est une très bonne question parce que, finalement, elle est pleine de sens et elle raconte ce qu’est la vie. Comme tout le monde le sait, j’ai eu une relation très forte avec Foulquier jusqu’en 2004. Il a été une sorte de tuteur professionnel. Mais j’en ai eu d’autres comme Christian Page, décédé aujourd’hui qui m’a fait entrer dans le métier. Par moments, on a des tentations de se désaxer ou d’être un peu moins digne ou de répondre à des sirènes qui ne sont pas forcément celles qui vous conviennent, donc Foulquier m’a toujours permis de savoir où étaient mes racines et de me tenir droit. C’est pour moi essentiel dans la vie. L’intégrité est la vertu cardinale de ce métier. En cela je lui dois sûrement ce que je suis et les choix professionnels que j’opère.

Et puis, il y a eu une séparation douloureuse entre vous (lire cet article de Libération datant de 2005)

Oui effectivement. Et qui s’est malheureusement terminé aux prud’hommes… Je le répète aujourd’hui, d’avoir fait un procès aux Prud’hommes à Foulquier en 2005, ça m’a paradoxalement libéré. En plus c’était à la fois un procès à Foulquier, mais aussi à la société des Francofolies. C’était à la fois la même chose et différent. Le fait de passer devant la justice désamorce toutes les problématiques psychanalytiques. Ça c’était vis-à-vis de lui. Je n’avais nullement envie de « tuer le père » grâce à la justice. Et finalement j’ai perdu, mais lui n’a pas gagné non plus. Moi, j’estime avoir vraiment perdu au regard du travail fourni. Vis-à-vis de la législation du travail. J’ai travaillé 20 ans dans un festival avec des CDD successifs qui n’ont pas été requalifiés en CDI. Et le fait d’être viré comme ça, c’était implicitement une non reconnaissance de mon investissement, de mon travail dans cette aventure pour laquelle Jean Louis m’avait fait confiance jusque-là. Et ce qui était le plus blessant c’était d’observer la lâcheté de certains, de tous ceux qui avaient été témoins de ce passage de témoin et qui n’étaient plus là. Beaucoup étaient aussi gênés, consternés ou attristés d’observer une telle rupture. Parce qu’ils nous aimaient ensemble autant que séparément…

Qu’est devenue ensuite ta relation avec Jean-Louis Foulquier ?

Il a été sidéré, ce qui est normal, que je puisse « l’emmener » aux Prud’hommes. (Un moment de silence) L’histoire est un peu dure, je vais garder mes lunettes noires. Je suis revenu à La Rochelle l’année où lui s’est fait virer de France Inter. Il était également en CDD, car tous les producteurs de Radio France sont en CDD. Je passais dans la rue où se trouve l’hôtel où nous sommes en ce moment et franchement, je craignais de le croiser. Ce qui devait arriver est arrivé. J’ai entendu crier très fort « Didier ! »  Là, c’était une scène de théâtre. Toute la rue nous regardait et, je te jure, il y a eu un silence aux tables des restaurants. Les gens se disaient « putain qu’est-ce qu’ils vont faire ? » Je suis arrivé devant lui, je lui ai fait la bise et il m’a dit : « Tu as vu ce qu’ils m’ont fait ». J’ai répondu sans acrimonie, le sourire en coin : « Je crois que tu vis ce que j’ai déjà vécu…»  Il s’est marré comme toujours. C’est le juste retour des choses, c’est la vie. Je l’ai quand même pris dans les bras. Il était au bord des larmes et je lui ai dit qu’il fallait s’en foutre et que nous étions plus forts que ça. C’était l’acte sacré de réconciliation… nous avions vécu la même chose.

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Aux Francofolies de La Rochelle, chaque année, deux portraits rendent hommage à Jean-Louis Foulquier, dont celui-ci (photo : Mandor).

Vous vous êtes revus après ?

Non. Il ne m’a pas rappelé pendant des mois alors que je pensais qu’il le ferait. On a fini par se recroiser parfois et à chaque fois c’était sympa, mais assez rapide. Il m’a parlé de son expérience au théâtre. Il était heureux comme un gamin de cette expérience où il avait adapté le best-seller de Philippe Delerm, La première gorgée de bière. C’était un de ses rêves, comme de faire le chanteur.

Un jour, il tombe malade.

Avant cela, Pauline Chauvet, qui était son assistante, m’a demandé de l’appeler parce qu’il le souhaitait. Ce que j’ai fait, mais il était déjà assez fatigué. Je me souviens d’une très longue conversation alors que j’étais à Venise. Il était heureux pour moi de me savoir amoureux et pacsé. On a parlé très longuement. Il rêvait en fait de me voir responsable de la programmation musicale d’Inter. Il était réconcilié de savoir Philippe Val aux commandes de la radio. Il l’aimait beaucoup. Puis il est tombé malade, je suis devenu directeur de la musique à Inter et je lui ai promis de passer le voir pour que l’on se retrouve enfin. Je voulais lui apporter mon livre sur Trenet, lui montrer comment je travaillais à la direction de la musique. Il m’a fait comprendre que ce n’était pas la peine que je vienne. Et il m’a dit très étrangement « je t’aime », ce qui n’était ni dans ses habitudes, ni dans son vocabulaire. Quelques semaines plus tard, Pauline m’a fait comprendre que c’était la fin. J’ai appris que juste avant de partir, il lui a dit : « Dis à Didier que je l’aime… dis le surtout à lui ». Ensuite il a fallu faire cette émission le soir de sa mort en direct avec tous ses amis artistes qui ont témoigné. C’était un exercice difficile, utile pour moi, mais surtout nécessaire pour que France Inter lui rende un peu ce soir-là ce qu’il avait donné à cette radio. Depuis qu’il est parti, tout mon parcours s’inscrit consciemment ou parfois inconsciemment dans cette continuité de l’œuvre de Jean-Louis Foulquier, différemment bien sûr, avec ma sensibilité, mes gouts... mais il n’y a pas une semaine où je ne parle pas de lui, où je n’évoque pas son travail. C’est ma manière, dans la durée, de démontrer que professionnellement on ne vient jamais de nulle part.

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Emission en direct du Café Pollen, le 15 juillet 2018 (photo : Mandor).

Dans ta façon d’interviewer les artistes, il y a du Foulquier en toi ?

Oui, un peu mais pas complètement. Nous avons en commun la bienveillance. Après, nous sommes totalement différents. Lui, dans la musique, ce qui l’intéressait c’était la fraternité, le côté « les copains d’abord ». Pour moi, cette notion aussi est importante, mais j’aime bien pénétrer dans la matrice de création. J’aime bien savoir le pourquoi du comment. Foulquier, c’était la force de la chanson comme lien de fraternité, moi c’est la force de la chanson comme lien politique et sociale dans la société.

Si tu n’as plus de responsabilités aux Francofolies, je vois bien qu’il y a comme « une cour » autour de toi. Je mets des guillemets à cour. Mais tu vois bien que tu es courtisé, non?

Un peu, mais quiconque a une possibilité de faire avancer, mettre en lumière un artiste est courtisé. Au fond, je sais que tout ça est tellement « fake ». J’ai vécu des années très difficiles, donc je peux te dire que malade, sans travail, dépressif, personne ne vient te voir. Ça a duré un petit moment, j’ai eu le temps de réfléchir à tout ça. Par contre, sans fausse humilité, je sais l’importance que j’ai aujourd’hui dans (long silence) l’économie de résistance de la chanson française. Même si je ne suis pas seul heureusement. Je suis très inquiet pour cette chanson qui est notre fleuron, qui est essentielle pour la culture de ce pays et qui est complètement méprisée. Comme un art marchand qui n’aurait pas besoin de cadre, de soutien, et d’une vraie politique… Et c’est vrai qu’on n’est de moins en moins nombreux à occuper des places stratégiques dans les grands médias.

C’est lourd à porter ça ?

Oui, particulièrement lorsque j’étais directeur de la musique à France Inter. C’est pour ça entre-autre que j’ai arrêté ce poste que j’ai tenu de 2012 à 2016. Ce n’est pas la seule raison évidemment. Il faut savoir laisser sa place, comprendre que l’essentiel a été fait, Mais c’est vrai que chaque fois que quelqu’un rentrait dans mon bureau et que je lui disais non pour la play list, j’avais l’impression que le monde s’écroulait. J’ai compris que je n’étais pas là pour détruire la vie des gens. Les artistes font des albums, ils y mettent toutes leurs vies, et ce n’est pas parce que France Inter va dire non que leur vie doit s’arrêter. J’avais de plus en plus l’impression que c’était ça.

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Didier Varrod, le 12 juillet 2018 avec Gael Faure, lors de la traversée du chenal de La  Rochelle (photo: Vincent Riviere).

Etre chef, tu as aimé ce rôle?

C’est génial, mais dans une durée courte. J'ai surtout aimé être le chef d’une mission de service publique. Cela a une autre dimension. 

Pendant cette période où tu étais directeur artistique et de la musique de France Inter, tu as intégré dans la programmation Woodkid, Christine & the Queens, Benjamin Clementine, Fauve, la Femme, Feu chatterton ! Jeanne Added, Radio Elvis, Jain… Le terme « défricheur de talents » te convient-il ?

J’adore l’idée de prendre des risques pour affirmer que tel ou telle artiste va cartonner. J’y crois à chaque fois et évidemment on se trompe aussi. Je dis toujours que je m’estime plus comme un passeur. Il y a toujours quelqu’un avant vous qui découvre un artiste. Que ce soit un journaliste, un manager ou je ne sais qui.

didier varrod,foule sentimentale,france inter,interview,francofolies de la rochelle,mandorChristine and the Queens, tu étais le tout premier à la passer à la radio.

C’est vrai. A 7h23, alors qu’elle n’était pas encore signée. Puis dans la Play-List d’inter, les émissions… Mais, encore une fois, il y a bien quelqu’un avant moi qui a dit : « Cette nana, elle est mortelle ! On va mettre un peu de sous pour l’aider à éditer son projet. » Et peut-être qu’avant l’éditrice, une petite salle avait décidée de la programmer parce qu’elle lui trouvait du talent… Voilà, ce n’est pas de la fausse modestie, mais je suis juste un passeur. Par contre, je pense que je peux être décisif dans le développement d’une carrière. C’est la plus belle des responsabilités.

Quand tu vois Christine and the Queens en couverture du Time, tu penses quoi ?

Je me dis que j’ai bien fait mon travail et je suis fier de l’avoir fait. Je me dis surtout que cette artiste peut nous rendre fier de faire bouger les lignes dans ce pays. Je pense qu’elle est aussi importante que les artistes de pop internationales comme Madonna ou Beyonce. C’est une femme qui dans son travail et sa musique redéfinit les questions d’identité et de son. Entertaineuse et politique à la fois, le rêve…

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Didier Varrod, chaque soir, en direct du café Belair à Radio France pour son émission "Foule sentimentale".

Les artistes te remercient-ils une fois le succès arrivé.

Il y en a bien sûr. Mais l’ingratitude existe aussi. Mais surtout, on ne fait pas ce travail pour être reconnu, même si c’est important pour sa propre confiance en soi, plus que pour son ego. Et pourtant parfois l’ego souffre. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi. J’ai eu parfois cette prétention d’avoir l’exclusivité de leur oreille ou de leurs confidences, mais j’ai fini par comprendre que tout cela est assez illusoire. Ce n’est pas plus mal parce que l’ego ça te décentre. Et tu perds l’essentiel de ta mission. Au fond, ça me permet de me centrer sur les gens de ma vie personnelle. Toute ta vie, il faut se remettre en question, refaire le match, comme dirait l’autre, prendre des risques avec des gens neufs… et parfois, ces risques, il faut les prendre en sachant quitter des gens avec qui tu as fait un bout de chemin. Je comprends ça.

Tu te sens bien dans notre corporation ?

Je suis journaliste depuis 1985 et j’ai toujours considéré que j’étais un corps étranger de cette corporation. Je n’ai jamais fait partie d’une bande. Je lis les Inrocks depuis le début et n’ai été « reconnu » par eux que récemment. Idem, avec Rock & Folk et Best dans les grandes années… J’aurais adoré travailler pour Télérama, ou Le Monde, ou Libé… Ma culture musicale s’est formée avec eux. A un moment, quand je cherchais du travail, j’ai envoyé des CV partout et je n’ai jamais reçu de réponses alors que j’avais déjà fait mes preuves chez Foulquier à Inter. Après il y a des journalistes que j’admire, comme Valérie Lehoux, qui est d’ailleurs une amie. J’adore toujours lire mes collègues : les papiers de Stéphane Davet, Christophe Conte, Gilles Medioni, Olivier Nuc etc… Et puis j’ai aujourd’hui une famille de cœur et esthétique avec l’immense Patrice Bardot que je considère comme un frère de plume, avec qui j’ai fait le magazine Serge, mon plus beau souvenir professionnel. Alexis Bernier qui en était le chef de meute et dont la plume sur l’électro a tant compté pour moi. Mais pour revenir à ta question,  je crois que faire des livres sur Eddy Mitchell, ou Daniel Balavoine, (ou pire) Sheila, ne m’a pas aidé à être compris par tous ses journaux. Pour eux, il y avait un truc fake chez moi. Comment pouvais-je être un apôtre des raves, de Manu le malin, de Chloé, de jouer des trucs indie en chanson et de parler sans honte de mon admiration pour Goldman ou Balavoine. Je n’ai jamais compris ça. Je peux te dire que j’ai beaucoup souffert d’être suspecté d’avoir des gouts de chiottes et des goûts un peu pointus dans le même temps, comme si je n’avais pas de colonne vertébrale musicale.

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Didier Varrod, chaque soir, en direct du café Belair à Radio France pour son émission "Foule sentimentale".

C’est fou parce que ce n’est pas du tout la perception que j’ai sur ce que les gens pensent de toi.

Parce que le monde musical a changé aussi. En fait, ce que je viens de te raconter, c’était plutôt une réalité du début des années 1980 jusqu’à, en gros, l’année 2012. Quand est arrivée la génération Christine and the Queens, Woodkid et aujourd’hui Fishbach, Juliette Armanet,Tim Dup ou Jain, on s’est sentis sur la même longueur d’onde. Christine and the Queens m’a dit « j’adore Balavoine », Fishbach m’a avoué aimer Jean-Jacques Goldman… le groupe L’impératrice a rendu hommage à Michel berger dans Foule sentimentale. Eddy de Pretto reprend Jul. Les chansons honteuses existent moins aujourd’hui. Et puis il y a les rappeurs qui font beaucoup pour faire tomber toutes les barrières. Orelsan, Lomepal, Myth Syzer, Lonepsi, lord Esperanza etc… cette nouvelle génération a adoubé les artistes honnis historiquement par les Inrocks, Libé et Rock & Folk pendant des années. Aujourd’hui, dans le métier, je suis un réfugié avec une carte de séjour (rires). Là, c’est ma meilleure époque professionnelle. Je n’ai jamais été autant excité par les artistes qui arrivent. C’est comme si c’était mon moment. Je suis en phase avec les gens qui émergent, quand on se parle j’ai l’impression de me reconnaitre.

Vas-tu écrire un nouveau livre ?

Oui, mais si j’arrive à l’écrire, ce sera un livre qui sera particulier. Ce sera un récit un peu autobiographique, mais surtout ce sera une fiction dans lequel Johnny sera très présent. Je ne t’en dirai pas plus.

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Pendant l'interview...

Comment expliques-tu qu’il n’y ait quasiment plus d’émission sur la chanson française aujourd’hui.

Je ne sais pas. Je ne comprends pas parce que c’est le mode d’expression le plus populaire aujourd’hui. Peut-être que c’est parce que la chanson doit désormais passer par d’autres vecteurs ou canaux de diffusion que sont les plateformes musicales par exemple, sans prescription ou avec une prescription numérique constituée d’algorithmes ? Du coup, là, je suis d’un ancien monde. Mais attention l’ancien monde redevient toujours le nouveau monde un jour ou l’autre. Et puis c’est un truc qui historiquement appartient à la chanson. C’est un art populaire qui a toujours été un peu mésestimé. Contrairement au rock, à la pop ou au hip hop.

Tu es chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Tu l’as pris comme une reconnaissance de ton travail accompli ?

Non. Je l’ai pris pour mes parents. J’ai accepté pour que mes parents soient fiers de moi. Lors de la cérémonie, eux et mes frères étaient là. Je trouvais que c’était formidable qu’ils puissent assister à cela. Les honneurs, je préfère les recevoir du vivant de mes parents. C’est une façon de les remercier. C’est une histoire politique. Si tu as des parents qui sont attachés à l’éducation jusqu’à pouvoir te donner les moyens de faire ce que tu as envie alors que ce n’était pas leur projet premier, ils risquent de réussir les individus qu’ils ont enfanté. C’est la clé. 

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Après l'interview, le 15 juillet 2018.

14 juillet 2018

Francofolies de La Rochelle : interview de Pierre Lapointe

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Les Francofolies de La Rochelle ont accueilli hier Pierre Lapointe (déjà mandorisé là) au Grand Théâtre de la Coursive hier soir pour son spectacle Les sciences du cœur. Il y parle d’amour, de désamour de beauté et de tristesse. Des textes qui vont droit au cœur et à l’âme, qui nous entraînent dans son univers, sans artifice, sensible et sans pudeur. Une prestation imprégnée d’humanité, de tendresse, de sourires et de rires. Une musique qui nous prend à bras le corps en symbiose avec les mots et les images ; une performance à cœur ouvert, à hauteur d’homme, bien et beau dans sa peau. Une soirée pleine d’émotion (même si je n’aurais pas été contre le fait d'écouter aussi quelques chansons moins tristes).

Ce matin, il m’a livré notamment son sentiment sur ce concert.

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(Photo : Antoine Monegier du Sorbier)

francofolies de la rochelle,pierre lapointe,interview,mandorInterview :

Ton concert d’hier soir au Grand Théâtre - La Coursive était complet. Tout le monde a apprécié.

C’est parce que c’est un spectacle vivant (rires). Je préconise une espèce de sincérité. Même si elle est un peu fausse, parce que sur scène, c’est toujours faux dans le sens où c’est un espace qui est contrôlé et pas naturel. La scène, ce n’est pas la vraie vie pour moi. Dans ce contexte-là, c’est important de réussir à créer des moments vrais. Ça passe par l’acceptation de la spontanéité des éléments. Parfois, je perds ma concentration, mais je joue avec ça. Je me dis que les gens savent que le spectacle est construit. Je suis pro, mais je ne suis pas un robot, alors j’aime bien être naturel dans un spectacle très construit au millimètre près, mais malléable et vivant.

Tu parles entre les chansons et c’est souvent hilarant. Mais j’ai remarqué que tu le fais de moins en moins.

J’ai décidé de parler un peu moins sur ce spectacle-là, mais de parler à des moments très précis. Je me suis moins étalé que d’habitude.

Clip de "La science du cœur".

Je trouve gonflé qu’il n’y ait que des chansons tristes.

L’humour que je fais dans mes interventions parlées est là pour rééquilibrer, me redonner de l’énergie et pour faire respirer les gens. Sur ce disque-là, j’avais décidé de faire un clin d’œil à la grande tradition de la chanson française et francophone. Cette chanson-là, elle est souvent triste et mélancolique. Je n’ai aucun problème avec ça, je trouve ça beau et je l’assume depuis longtemps.

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(Photo : Antoine Monegier du Sorbier)

On a l’impression que tu peux tout te permettre, tout expérimenter.

Quand on est artiste, il faut se donner le droit d’être libre. Je me le suis donné. J’ai toujours ouvert un peu plus les valves en m’arrangeant pour que le public comprenne de projet en projet jusqu’où je suis prêt à aller. Il n’y a pas tant de métiers dans le monde où on peut être aussi libre. Ce que je déplore un peu chez la plupart des artistes en ce moment, c’est qu’ils n’ont pas le souhait de briser les frontières, qu’elles soient visuelles ou sonores. Camille le fait, mais elle est presque une exception.

Clip de "Sais-tu vraiment qui tu es".

En France, tu as du mal à obtenir le même succès qu’au Québec.

J’arrive en France avec des projets qui ne sont pas forcément tous faciles à vendre. J’estime que je suis en train de monter un répertoire et une œuvre et que l’on pourra les juger quand je ne serai plus de ce monde. Au Québec, j’ai une certaine notoriété qui s’est installée. D’ailleurs, je pense que c’est un accident que je sois une star comme ça. Avec mon disque La science du cœur, je fais partie des 5 artistes canadiens qui ont été numéro un au Billboard canadien. Je suis le seul canadien francophone depuis Céline Dion, les autres sont Shania Twain, The Weeknd, Arcade Fire et Drake. Moi, je fais l’éloge de la grande tradition de la chanson française avec des sonorités empruntées à la musique contemporaine. Je suis hyper content, mais je le répète, c’est pour moi un accident.

Que représentent les Francos pour toi ?

J’ai eu la chance de vivre de beaux moments ici. A chaque fois, je reçois un accueil généreux de la part du public et des organisateurs. Ce sont aussi des surprises constantes. Je tombe sur des amis à chaque fois que je reviens et ça me fait un bien fou.

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Après l'interview ce matin en salle de presse.

Francofolies de La Rochelle : interview de Voyou

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(Photo : Pierre-Emmanuel Testard)

À tout juste 28 ans, Thibaud Vanhooland, alias Voyou, a le vent en poupe et de beaux jours musicaux devant lui. Découvert via Elephanz, Pegase ou encore Rhum for Pauline, le jeune chanteur se lance en solo & nous révèle son univers éléctro-pop légèrement mélancolique à travers son premier EP, On s’emmène avec toi. Lumineuses et joliment bricolées, ses mélodies ont le chic de vous faire du bien et de rester en tête. Touché.

Je l’ai rencontré cet après-midi au lendemain de ces deux prestations aux Francofolies.

francofolies de la rochelle,interview,voyouBiographie officielle :

Voyou, on l’a découvert sur scène, seul avec sa guitare, ses machines et sa trompette, son instrument de cœur qu’il volait déjà à son père dès 3 ans. Et d’emblée, le sourire enfantin et la drôle de dégaine de ce jeune homme de 28 ans imposent un artiste au charisme hors-norme. C’est qu’il y a du Jacques Tati dans sa douce folie et ce corps un peu trop grand, pas toujours adapté au monde, mais qui s’en imprègne pour prendre son envol et virevolter avec aisance sur scène.

Portant un regard malicieux sur les vicissitudes de son époque, Voyou met la compassion et l’amitié au cœur de sa musique. Avec des mots simples et poétiques et une complète absence de cynisme, il nous raconte des histoires d’aujourd’hui. Des histoires d’amour et d’ennui, d’ailleurs et d’ici.

« Et roulez, roulez pourvu que jamais rien ne vous arrête...» : c’est tout ce qu’on souhaite à Voyou et à sa musique lumineuse et bienveillante car elle résonne déjà comme une évidence rassurante. Et si la vérité sort de la bouche des enfants, elle sort aussi de celles des voyous.

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francofolies de la rochelle,interview,voyouInterview :

Tu es déjà venu aux Francos avec Elephanz et tu as participé aux Chantiers des Francos, il y a 5 ans.

Oui, j’étais avec Feu ! Chatterton à l’époque où ils n’avaient sorti qu’un morceau sur YouTube. J’y suis retourné l’année dernière faire des showcases. Cette année, je suis passé au Théâtre Verdière et sur la grande scène, je n’en reviens pas.

Tu te rends compte qu’il se passe quelque chose autour de toi, en ce moment.

Oui, mais j’essaie de rester distant par rapport à ça. Il est difficile de rester naturel. C’est bizarre d’être si sollicité autour de quelque chose que l'on a créé dans sa chambre. C’est appréciable, mais ça peut être dangereux si on se laisse aller aux tourbillons des médias. Il faut être lucide.

Clip de "Tout seul sur ton tandem".

J’aime le fait que tu avoues apprécier les « vieux » chanteurs comme William Sheller ou Michel francofolies de la rochelle,interview,voyouFugain.

J’ai dénigré cette chanson française quand j’étais plus jeune, mais je me rends compte que je m’en suis écarté pour mieux y revenir et pour mieux la comprendre.

Tu fais de la musique pop avec des textes dignes d’intérêt, c’est rare.

Je ne suis pas contre l’idée de faire des textes qui soient ésotériques, un peu moins ancrés dans le réalisme.

Je sais que tu aimes Fishbach, Bagarre, Grand Blanc. Ce sont des artistes qui t’ont permis de penser qu’une musique pop pouvait intégrer des textes intéressants.

C’est drôle, tu n’as cité que des groupes de mon label.

Je ne l’ai pas fait exprès.

Il y a aussi Flavien Berger et La femme qui sont importants pour moi. Ces artistes ont amené un son et des textures très modernes, pas toujours faciles d’accès, et ils ont intégré des paroles en français. Ils déconstruisent complètement les codes de la variété française. Ça fait du bien à tout le monde parce que ça renouvelle le paysage musical francophone. Voir Eddy de Pretto, Juliette Armanet, Radio Elvis ou Fishbach aux Victoires de la Musique, nous les artistes de la nouvelle génération, on se dit qu’il se passe quelque chose.

Son nouveau titre, "Papillon".

francofolies de la rochelle,interview,voyouJ’ai lu que tu faisais « de la pop electronique avec zéro cynisme et beaucoup de tendresse ». Ça te convient comme définition ?

Tout à fait. Le cynisme est à la mode aujourd’hui. Le rap a pris une place super importante dans la scène française. Ce genre musical à une manière de parler beaucoup plus violente, dure, terne, froide, du coup, il y a plein de chanteurs qui font de la pop, mais qui puisent là-dedans. Moi, je suis quelqu’un d’assez heureux dans ma vie, je n’ai donc pas envie de mentir sur ce que je suis ou ressens, ni sur le point de vue que j’ai sur les choses. Les artistes doivent être là aussi pour montrer qu’il y a des choses qui vont bien, contrairement à ce que l’on voit à la télé.

Es-tu optimiste sur l’avenir de la chanson française ?

Oui, carrément. Là, nous sommes dans une phase qui est très prolifique. Ce qu’il se passe aujourd’hui dans la musique ouvre beaucoup de portes, du  coup, l’univers du possible s’agrandit, je trouve ça rassurant.

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(Photo : Aurèle Bossan)

Tu revendiques le fait de ne pas raconter tes propres histoires.

Je ne considère pas que ma vie est si intéressante qu’elle mérite que je la raconte. Nos histoires personnelles ressemblent aux histoires personnelles des autres personnes. Elles ont toutes une substance commune et je préfère raconter cette substance  plutôt que raconter les détails qui font que mon histoire est différente de celle des autres.

Comment as-tu vécu ces Francofolies ?

C’est fou, sur la scène Jean-Louis Foulquier, je me suis retrouvé catapulté devant 15 000 personnes. J’ai juste eu l’impression que je viens de courir derrière un tram, que je l’ai loupé, et que j’attends celui d’après. C’est l’aboutissement de deux ans de travail avec le Chantier des Francos.

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Pendant l'interview...

Francofolies de La Rochelle : interview de Dimoné

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(Photo : Marc Ginot)

Un univers élégant, poétique et rageur, voilà ce que le jeune groupe rock Kursed apporte aux chansons subtiles de Dimoné (mandorisés là en 2015 et là en 2017), ce dandy du sud (un de mes artistes français préférés) que les Francofolies de La Rochelle accueillent. Un voyage introspectif qu’il ne s’agirait pas de manquer.

Tout à l’heure, Dimoné et le gang Kursed se produiront au Chapitô des Francos et demain sur la scène du port. Deux voyages introspectifs électriques à pas de manquer. Interview entre deux répétions.

francofolies de la rochelle,dimoné,dimoné & les kursed,interview,mandorDimoné & Kursed par Dimoné :

Le voilà mon gang, Kursed, un groupe, rock, quatre garçons, d’une maturité rare qui jurerait presque du haut de leurs vingt ans. Electrique, toiles noires et cuirs patinés, des adorateurs de mythes sans compte à rendre à Œdipe. Et puis me voilà, moi, rendu pile au milieu, passager en mes chansons pudiquement pas sages. Elles, tendues sur cet isthme de l’existence après 5 disques à les jouer sur scène en duo avec Jean-Christophe Sirven que je vous invite à suivre sur L'Affaire Sirven. Elles, que j’ai déshabillé jusqu’à l’os, amené parfois jusqu’à la limite, et même relooké pour une Carte Noire. Il est venu le temps de me calciner à cette prédiction, à cet inéluctable appel de la tribu, avec mon pédigrée de chanteur nourri d’intranquillité. Ce sera avec Kursed et leur son donnera la couleur à mes nouvelles chansons, sur scène et sur un prochain album à paraître en 2018. 

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(Photo : Christine Cousin)

francofolies de la rochelle,dimoné,dimoné & les kursed,interview,mandorInterview :

Pourquoi t’es-tu associé au groupe Kursed ?

Avec Jean-Christophe Sirven, on avait pas mal tourné. Nous nous étions enfermés dans une précarité devenue confortable. Notre musique était devenue une recette. Je voulais changer ma façon d’envisager et de jouer la musique. Ce satané confort est pernicieux…

Qui sont les Kursed ?

Ce sont des musiciens de chez moi, de Montpellier, qui sont dans la lignée des White Stripes, Queens of the Stone Age, The Blanck Angels... C’est un groupe déjà constitué et je les ai vus plusieurs fois en concert. A un moment, j’ai compris que je voulais ce groupe de luxe derrière moi. Ils ont une acuité que je n’ai pas et ils m’ont donné envie de faire un assaut électrique avec tout ce que je revendique et qui me fonde dans la culture rock et punk. J’avais aussi de revisiter mes 50 ans, peut-être revisiter un fantasme de jeunesse. Faire de la chanson électrifiée à 3 guitares.

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(Photo : Christine Cousin)

J’ai eu la chance d’entendre trois chansons de ce nouveau projet.

Les textes que tu as entendus sont composés de beaucoup d’ellipses dans le sens, dans les mots qui ne sont pas dits. Musicalement, avec les Kursed, il y a beaucoup de liberté. Jean-Christophe me suivait plus, eux me réapprennent à compter, alors qu’ils sont plus jeunes que moi, les cons.

Tu avais besoin de ça ?

Je pense. J’avais envie de me réveiller de nouveau, de changer de rituel, de ne plus penser à ce qui m’attendais. Avec eux, justement, je ne sais pas ce qui m’attend. J’avais besoin de me repositionner pour reprendre du plaisir à refaire le circuit de la scène, des interviews, du  monde musical de la francophonie. J’ai aussi le désir de surprendre tout le monde.

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(Photo : Dany Lapointe)

Tu t’es lassé de ce que tu faisais ?

J’ai envie d’être le premier sur la brèche. Je me dis que j’ai des carences, donc je travaille. Physiquement, il faut que je m’implique.

Pourquoi les Kursed ont accepté ce projet avec toi ?

Il faudrait que tu leur poses la question, mais, à mon avis, pour le challenge. Et peut-être pour les mêmes raisons que les miennes. Ils ont du talent. Ils ont le sens du son et savent jouer de la musique. Ils sont aussi beaucoup dans la référence, peut-être avaient-ils envie de mettre des mots français dans leur musique et que quelqu’un comme moi les convenaient ? J’espère que notre jolie drague va rendre leur public et le mien curieux.

Tu as l’impression de repartir à zéro ?

J’ai quelques années de métier derrière moi, le fameux zéro n’existe plus. Tu continues ta route, c’est tout. Mes 50 ans ont remué beaucoup de choses en  moi, même dans ma vie personnelle. Tout ce qu’il se passe dans mon existence du moment à du sens. 

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(Photo : Mandor)

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(Photo : Marylène Eytier/Au bon déclic)

francofolies de la rochelle,dimoné,dimoné & les kursed,interview,mandorAux Francos, tu as passé deux jours avec une chorale adulte. Qu’as-tu fait avec elle ?

Emilie Yakich, des Chantiers des Francos, m’a fait cette proposition d’animer une chorale adulte. On a pioché dans la programmation des artistes de la nouvelle scène, on a rendu un hommage à Higelin et on a puisé dans notre répertoire à nous. On se produit ce soir au Chapitô des Francos à 20h30 et demain à 14h50 sur la scène du port.

Tu as une relation particulière avec les  Francos ?

J’ai fait beaucoup de choses avec eux et je viens souvent. Je ne fais pas que la vedette ici. Je laisse des traces de sel sur mes T-shirts. J’anime des chorales, des ateliers d’écriture et j’interviens dans différents Chantiers. Pour moi, c’est primordial d’avoir des instants latéraux.

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Après l'interview, le 14 juillet 2017.

13 juillet 2018

Francofolies de La Rochelle : interview de Clara Luciani

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 (@ Manuel Obadia-Wills RVB)

Clara Luciani, avec sa plume délicate et sa voix grave, en a déjà séduit plus d’un. Ancienne membre du groupe La Femme, elle a été entendue en featuring sur Cyborg, le dernier album de Nekfeu, et aperçue en première partie de Benjamin Biolay et des Insus. La scène, tout comme le studio, n’a donc pas de secret pour elle. Ce soir, dans le cadre des Francofolies de La Rochelle, elle se produit au Grand Théâtre de la coursive. Rencontre quelques heures avant sa prestation.

francofolies de la rochelle,interview,clara luciani,sainte-victoire,mandorArgumentaire officiel de l’album Sainte-Victoire :

Jeune. Brune. Voix grave et assurée. Auteure compositrice d'un premier album dont les dix chansons perforent le cœur comme autant de flèches embrasées. Elle a pleuré mais la vie continue. Désormais c'est elle qui mènera l'offensive et dansera jusqu'au bout de la nuit. Son premier EP Monstre d’Amour auréolé de tant de louanges était un indice. Ce premier album en est la preuve. Clara Luciani a un don pour l'écriture, celui de transposer le récit personnel en une valeur universelle. Une écriture qui possède la patine des chanteuses passionnelles avec lesquelles elle a grandi, de Françoise Hardy à Lana Del Rey en passant par Barbara, Blondie ou Nico. Si elle se défend d'être une femme de son époque, elle est pourtant une femme d'aujourd'hui. Après s'être, un temps, glissée dans les pas de ses ainés, Clara Luciani est désormais en marche pour marquer de son empreinte la nouvelle pop française. Une Sainte-Victoire.

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 (@ Manuel Obadia-Wills RVB)

francofolies de la rochelle,interview,clara luciani,sainte-victoire,mandorInterview :

C’est ta première fois aux Francos ?

Non, j’ai fait mes premières Francos à l’âge de 19 ans avec La Femme. Je chantais au sein du groupe. L’année dernière, j’ai joué sur une petite scène qui s’appelle La Guinguette. C’est donc  ma troisième fois.

Cette année a été celle de la consécration pour toi. Tu as pris le temps d’apprécier ?

Ça fait 6 ans que je suis à Paris et que j’essaie de faire ma place dans la musique. J’ai participé à plein de projets, j’ai fait plein de petits boulots en espérant ce que je vis aujourd’hui. J’apprécie au compte-goutte  tout ce qu’il m’arrive.

Soudain, les choses se sont emballées.

C’est vrai, mais j’attendais tellement ça que j’ai su recevoir ces cadeaux-là. Je ne suis pas du tout blasée.

Clip de "La grenade".

Ton premier EP  était un peu larmoyant, sombre et mélancolique. Ton album, Sainte-Victoire, lui, estfrancofolies de la rochelle,interview,clara luciani,sainte-victoire,mandor plus ouvert.

Oui, en effet. Il est plus solaire, plus optimiste. J’ai quand même l’impression que les deux disques sont complémentaires. Les deux ont un point commun, ils sont autobiographiques.

Tu as un Olympia en tant que « vedette » le 12 avril 2019. C’est une forme de consécration ?

C’est hyper excitant pour moi. J’ai fait 7 ou 8 premières parties à l’Olympia, ça fait beaucoup. J’ai en fait trois de Bernard Lavilliers, une de Juliette Armanet l’année dernière, une d’HollySiz… J’espérais tellement que les lettres rouges soient à mon nom sur la devanture. Me dire que cette chose-là va se réaliser m’émeut. J’ai appris avec le temps que monter sur scène c’est jouer de la musique, du verbe jouer. Ce doit être quelque chose de léger. Avant j’appréhendais la musique avec beaucoup de gravité, aujourd’hui, j’ai compris que sur scène, on avait le droit aussi de s’amuser.

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(Photo : Antoine Monegier)

Ça te laisse le temps d’écrire de nouvelles chansons.

Exactement. Là, je suis en plein travail. Je fais le tri dans les textes que j’ai déjà sur mon téléphone en démo. Ça va être un vrai challenge, mais j’ai hâte.

Clip de "La baie".

francofolies de la rochelle,interview,clara luciani,sainte-victoire,mandorHollySiz et Juliette Armanet, ce sont des amies ?

Oui, nous nous côtoyons. Ce sont des femmes que j’admire et que j’aime beaucoup. Elles ont eu la délicatesse de m’inviter à leur Olympia pour me soutenir et m’encourager, j’ai trouvé ça hyper chic. C’est formidable qu’il y ait des chanteuses, des femmes, solidaires entre elles. C’est important.

Ce que tu fais aujourd’hui est clair-obscur.

Il y a deux forces qui se bataillent en moi. Je suis toujours entre le rire ou les larmes, entre le chaud et le froid, entre le clair et l’obscur, entre le léger et le grave. Cette complexité, cette dualité, je crois qu’elle est propre à la nature humaine.

On sent beaucoup de sincérité dans ton album.

J’espère parce que je suis incapable de faire autre chose que ça. Je n’ai pas souhaité prendre un pseudo parce que les chansons étaient trop moi.

"Les fleurs" en live. 

"Eddy" en live.

Tu as hâte de créer de nouvelles chansons ?francofolies de la rochelle,interview,clara luciani,sainte-victoire,mandor

Si j’ai hâte de chanter de nouvelles chansons, je suis loin d’être lassée de celles-ci. Les chansons « Les fleurs », « La dernière fois », « Drôle d’époque », je les ai écrites trois mois avant de sortir l’album, donc elles sont neuves dans mon esprit.

Françoise Hardy est pour toi la grande figure féminine de la chanson française. Pourquoi ?

Je l’aime beaucoup et j’ai eu la joie de la rencontrer dernièrement. Elle est incroyable. Ce qui m’a le plus touché quand je l’ai découverte, c’est sa façon de chanter très droite, très pure, sans chichis. Sa voix est comme une flèche qui traverse très bien le temps. Elle n’a jamais essayé de chanter selon les modes. C’est une ligne directrice que je tente de suivre.

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La Rochelle, cet après-midi.

Francofolies de La Rochelle : interview de Suzane

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(Photo : Pierre & Florent)

@jupercute.jpgSon nom d'artiste, Suzane, elle l’a emprunté à sa grand-mère maternelle, mais lui a retiré un "n", pour l'esthétique (et sans doute pour qu’on la retrouve plus vite sur Internet). Elle ne compte à son actif que deux titres : « L'Insatisfait » et « La Flemme ». Mais, ces deux titres lui ont permis de vite se faire remarquer par les professionnels. Cette année, elle a déjà joué à l'Olympia et sera sur la grande scène des Francos ce soir. Lors du changement de plateau entre les rappeurs Bigflo & Oli et Lorenzo, Suzane montrera l'étendue de son talent aussi bien musical que chorégraphique.

Rencontre matinale pour parler des Francos et de ses chansons.

Biographie officielle :

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(Photo : Loll Willems)

IMG_4704.JPGInterview :

Tu t’es produite sur la petite scène du port hier. Ça s’est bien passé ?

Oui, les gens étaient très réceptifs, curieux et accueillants. Je ne pensais pas être si vite programmé dans ce festival. Je me voyais là, éventuellement, mais dans quelques années. Je trouve ça impressionnant d’être ici.

Tu mélanges de la musique electro avec de la chanson.

C’est dur de définir des mots sur sa musique. J’aime bien dire que je fais de la chanson à texte sur fond d’electro. C’est le texte qui doit sortir en premier, ensuite la musique trouve sa place. J’ai essayé de trouver un mélange subtil entre les deux.

Clip de "Insatisfait".

Ta bio indique que tu as écrit tes textes lorsque tu étais serveuse dans un restaurant. C’est vrai ?

L’envie d’écrire est arrivée à ce moment-là, donc j’écoutais beaucoup les conversations des gens qui étaient dans le restaurant. Je me suis nourrie de toutes leurs histoires. C’est un lieu  où on voit l’être humain tel qu’il est. Dans sa façon de se comporter, de se tenir, de s’exprimer. Ces gens ne voient pas la serveuse…mais la serveuse, elle, entend tout. Elle devient même une espèce d’éponge. Ma première chanson « L’insatisfait », c’est parce que j’en ai vu beaucoup et que, moi-même, je peux être insatisfaite. Dans cette chanson, j’ai mélangé mes insatisfactions à moi et celles des proches ou celles d’inconnues.

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(Photo : Antoine Monegier du Sorbier)

On ne s’improvise pas chanteuse et musicienne. Tu as pris des cours ?

J’ai découvert la musique d’abord par le corps. J’ai fait de la danse de 5 à 18 ans. Entre temps, j’ai pris des cours de chant, mais juste pour m’amuser. Quant à la musique, j’ai aussi pris quelques cours, mais pas  beaucoup. Je suis un peu naïve dans ma façon de faire, parce que je ne suis pas une grande musicienne. Je fais de la musique simple que j’ai envie d’entendre.

Clip de "La flemme". 

Il y a eu des artistes qui t’on inspiré ?

J’ai écouté tellement de choses que je ne sais même plus par qui je suis influencée. Je peux quand même dire que des artistes comme Brel, Piaf, Barbara, Renaud ont beaucoup compté pour moi. Je les ai écoutés toute ma vie. C’est sur le tard que j’ai écouté de l’electro comme Daft Punk ou Justice. Actuellement, j’écoute beaucoup Orelsan. J’aime sa façon de manier les mots. Il m’inspire beaucoup dans sa façon de raconter les choses de façon très réaliste.

Et Piaf ?

J’aime aussi beaucoup sa façon de chanter. J’ai beaucoup chanté sa chanson « L’accordéoniste » dans la rue.

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(Photo : Loll Willems)

En regardant tes clips et en écoutant ta musique, j’ai pensé aussi à Stromae.

Il a influencé toute une jeune génération. C’est un immense artiste que j’ai aussi beaucoup écouté. Il est possible qu’inconsciemment, il m’ait influencé. Si on pouvait comparer ma musique à la sienne, j’en serais très flattée.

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Droit dans les yeux. 

De quoi parleras-tu dans ton album à venir ?

Des moments de vie, d’histoires de vie, du quotidien… Je n’écris jamais sur des personnages qui ne sont pas liés à moi. J’ai un troisième titre qui arrive à la rentrée et qui s’appelle « Suzane » où je raconte mon histoire. Chaque personnage est lié aux émotions que je peux ressentir.

Es-tu confiante pour l’avenir ?

C’est dur d’être confiante. J’ai même peur. Mais plus on a peur, plus on a envie.

Tu te produis ce soir sur la grande scène Jean-Louis Foulquier pour deux chansons. Tu as le trac ?

Ça va être un grand moment, mais j’ai ultra peur. J’ai peur surtout de m’évanouir au dernier moment. Chanter devant 14 000 personnes, ce n’est pas tous les jours !

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Après l'interview, ce matin.

Francofolies de La Rochelle : interview Chaton

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francofolies de la rochelle,interview,chaton,siméo,mandorJ’ai connu Chaton quand il ne s’appelait pas encore ainsi. Il a longtemps travaillé dans la musique sous le nom de Siméo, puis comme compositeur et producteur pour des gros noms de la variété (Jenifer, Yannick Noah, Amel Bent, Natasha St-Pier….). Ensuite, la débandade. Problèmes de santé, déceptions professionnelles, crise de panique. Il a ressenti le besoin de refaire des choses pour lui. Il a décidé de travailler des sons et de hanter des textes pour raconter sa vie, ses rêves, ses désillusions, son mal-être et sa solitude, sans se mentir. Des chansons très personnelles, autobiographiques, mais qu’il est parvenu à rendre universelles. Possible est un disque réunissant des tranches de vies douces-amères et indolentes, chantées à l’autotune sur fond dub. C’est simple, insolite et curieusement cohérent. De la chanson française de qualité autotunée sur une prod dub, personne ne l’avait fait avant. Chapeau l’artiste ! Chaton s'est produit aujourd'hui sur la scène du port… l'occasion d'une rencontre pour évoquer les Francos et son album.

francofolies de la rochelle,interview,chaton,siméo,mandorInterview :

C’est ta première venue aux Francos ?

Oui, et c’est curieux. Même en tant que professionnel de la musique, auteur et compositeur, c’est la première fois que je viens. Je crois que c’était le seul festival où je ne suis jamais allé et je ne sais pas pourquoi. Le fait de venir ici directement en tant qu’interprète, ça a une petite magie en fait. Je n’ai  pas souillé ma venue ici avec d’autres choses, d’autres souvenirs… je suis complètement pur des Francos.

Tu as fait un concert tout à l’heure sur la scène du port. Il s’est bien passé ?

L’accueil a été génial. Je vais faire un autre concert au Chapitô des Francos. Il fait beau, l’ambiance est belle, on mange bien, on voit des concerts très intéressants, on rencontre plein de copains parce que tout le métier est là. Je suis heureux.

Clip de "Poésies".

J’ai lu quelque part que tu es le chainon manquant entre Souchon en PNL.

C’est un compliment, je les adore. Je suis même extrêmement fans des deux. Ça me va donc très bien.

Tes textes sont terribles de tristesse, de doutes, d'errance, de désenchantement, de grisaille urbaine, d'honnêteté. Ils sont parfois impudiques, mais je sais que tu l’assumes parfaitement.

C’est parce que j’ai écrit les chansons de cet album sans savoir qu’elles sortiraient un jour, du coup, je n’ai eu aucun frein. Je les ai écrites vraiment pour moi, je suis donc absolument impudique dedans. Le paradoxe aujourd’hui, c’est que, du coup, en interview, je n’aime pas expliquer mes chansons parce que je suis timide et pudique en vrai. Et puis, j’estime que tout est dit dans mes textes. Ce que je raconte est clair, premier degré et autobiographique. Qu’ajouter de plus ?

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(Photo : Antoine Monegier)

Tu abats les cloisons entre le hip hop, l’electro, la chanson et le dub.

Ce sont toutes les musiques de j’aime. Je fais partie de cette génération où on a moins de cloisons entre les musiques parce qu’on peut la consommer plus facilement avec internet, parce qu’il y a moins de cases et de castes et enfin  parce que le monde est de plus en plus ouvert.

Clip de "J'attends en bas".

Tu aimes beaucoup les punchlines, mais sous anxiolytiques.

C’est ma culture hip hop… et les anxiolytiques, c’est ceux que je prends le soir.

Le succès de ton album t’a étonné ?

Complètement. J’ai fait ce disque dans ma chambre, aujourd’hui, je suis aux Francofolies même pas  un an après l’avoir fini. Je l’ai mixé et enregistré tout seul, je me suis écouté à 100%, j’ai été honnête avec ce que j’avais envie de dire. Le fait qu’il y ait des gens qui l’apprécient ou qui le détestent, bref, qui ont un avis là-dessus, je trouve ça complètement incroyable.

Tu as passé 10 ans à travailler avec d’autres artistes dans le domaine de la variété, tu connais tous les tralalalas de ce métier, aujourd’hui, tu te retrouves de l’autre côté, ça t’amuse tout ça ?

Je connais la majeure partie des acteurs de ce métier. Ils savent d’où je viens, ils savent pourquoi je suis là aujourd’hui, je pense qu’il y a une forme de respect.

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Cet après-midi, à La Rochelle, après l'interview…

12 juillet 2018

Francofolies de La Rochelle : Interview de Chevalrex

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(Photo : Matthieu Zazzo)

francofolies de la rochelle,interview,chevalrex,anti slogan,mandorAprès un premier album, Catapulte, à tirage réduit (200 exemplaires), et un second en 2016, Futurisme, qui l’a fait un peu plus remarqué, voici le troisième album de Chevalrex, Anti Slogan. Il poursuit sa quête d’une musique fantasmée entre chanson minimale, symphonie de poche, vignette sixties, collage sonore. Dans Télérama, Valérie Lehoux dit de lui : « Si discret soit-il, Chevalrex mérite qu’on lui donne les moyens de se faire entendre. Une sorte d’Yves Simon des temps nouveaux, qui aurait gagné du souffle à côtoyer Georges Delerue ou François de Roubaix. Et dont les chansons, même traversées de doutes et de heurts, prennent le parti de l’existence. » Pas mieux.

Aux Francofolies, Chevalrex a fait un carton. L’occasion de le rencontrer aujourd’hui.

Argumentaire de presse officiel : francofolies de la rochelle,interview,chevalrex,anti slogan,mandor

Rémy Poncet, l’homme derrière Chevalrex, s’est d’abord fait connaître par son album Catapulte, un album lo-fi fait maison. Il rejoint ensuite Vietnam pour Futurisme, un second album auquel Télérama attribue la note maximale de 4 clés : «Ses chansons naviguent entre pop symphonique et chanson fine, confidences et lyrisme», Chevalrex “s’inscrit dans le fil d’une chanson française porteuse de sens”. Libération, Les Inrocks ou France Inter s’enthousiasment eux aussi pour cet «authentique génie» et parlent de «symphonie de poche». Avec Anti slogan, il n’est plus question de «musique de poche», l’ambition va bien au-delà, et Chevalrex s’entoure cette fois ci d’un groupe mais aussi d’un véritable orchestre de cordes pour propulser sa musique dans une toute autre dimension lumineuse, intime et raffinée.

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francofolies de la rochelle,interview,chevalrex,anti slogan,mandorInterview :

J’ai l’impression que cet album Anti slogan est l’album qui t’a révélé à plus de médias et à un public plus large.

Le premier disque que j’ai sorti, Catapulte, je l’ai sorti seul sur ma propre structure. Il n’y a eu aucune promo, ni aucune existence à part mon propre réseau. Le deuxième disque, Futurisme, c’était un peu la même chose, même si je l’ai sorti sur le même label que le nouveau. Je continuais à travailler comme graphiste à côté de ce que je faisais en musique, bref, je travaillais un peu en dilettante. Pour Anti slogan, j’ai décidé de faire les choses sérieusement. Je me suis consacré à l’écriture et à la musique avec d’autres musiciens. J’ai fait un pas pour essayer de vivre de mes chansons.

Les médias, toujours aussi originaux, disent que tu es la nouvelle révélation pop. Comment le prends-tu ?

Même si je ne suis pas dupe, c’est plaisant. Je n’ai eu aucune mauvaise critique sur ce troisième album. Ceux qui n’ont pas aimé n’en ont pas parlé. Avant Chevalrex, j’écrivais déjà des chansons, je jouais dans des groupes, mais toujours hors du cercle médiatique. Sur Futurisme, je commençais à avoir de discrets retours et déjà, ça me faisait plaisir. Ça m’a même incité à tenter la chose plus loin encore. Du coup, j’y suis allé à fond.

Clip de "L'adversaire".

Tu écris des textes que l’on pourrait qualifier de « littéraire ». Lors de l’enregistrement de ton disque, tu lisais Simone de Beauvoir. Je crois savoir que cela t’a influencé.

J’ai commencé à écrire ce disque lors de l’été 2016 et, effectivement, je lisais les œuvres autobiographiques de Simone de Beauvoir. Comme elle, j’ai toujours évoqué dans mes textes ces histoires d’émancipations, de liberté, de la famille et des rapports sociaux. Je me sens très proche de sa pensée, cela a donc dû m’influencer. Pour moi, elle a été une caution intellectuelle. Je me suis dit : « Ok ! C’est ça qu’il faut faire ! »

C’est pour ça que dans tes textes, il y a du sens profond.

Chacun peut trouver le sens qu’il veut dans mes textes. C’est vraiment une histoire de perception. Je n’ai surtout pas la prétention d’affirmer que mes chansons ont un sens profond. J’essaie d’y mettre ce qui vibre chez moi, ce qui m’intéresse.

Clip officiel de "Bonjour, c'est moi".

On dit de tes textes qu’ils sont intimes. Le sont-ils vraiment ?

C’est un jeu. Il y a beaucoup de textes qui parlent de moi et d’autres pas du tout. J’aime bien les auteurs qui travaillent autour de l’autofiction. Je m’implique dans la narration, mais ce n’est pas forcément moi. Il y a aussi des choses inconscientes qui jaillissent de moi…

Nous sommes aux Francofolies, ça te fait quelque chose de t’y produire ?

Il y a quelque chose de symbolique de jouer ici. C’est une sorte de validation de la grande famille de la chanson française. Je me dis que c’est possible d’exister en restant sur son écriture.

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Après l'interview...

Francofolies de La Rochelle : interview de Foé

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Foé est l’une des grandes révélations de la chanson de cette année. Cette année, aux Francofolies, il s’est produit sur différentes scènes. Ce samedi 14 juillet, à 17h00, à la maison des Francofolies, les Francofolies de La Rochelle et les éditions Raoul Breton vont remettre le Prix Félix Leclerc dont il est le lauréat 2018.

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Remise du Prix Félix Leclerc, deux jours après l'interview… (Photo : Aurèle Bossan)

En ce 12 juillet, accaparé par tous les médias, il m'a tout de même accordé une interview.

29541719_527403484326917_8399696509303127369_n.jpgBiographie officielle :

Chad Boccara, producteur et manager, tombe sur une de ses vidéos postées sur YouTube. Curiosité immédiate et sensation de tomber sur une pépite en or massif. Il prend le jeune toulousain sous son aile. Avant cette rencontre déterminante, Foé embrasse un itinéraire musical plutôt commun: cours de piano à domicile de l'âge de huit à quinze ans, apprentissage de la guitare dans une MJC de quartier, groupe de lycée tendance rock alternatif et dans lequel il écrit en anglais. A la maison, beaucoup de musique classique. Lui carbure plutôt à AC/DC, Red Hot Chili Peppers, Alt-J, Stupeflip et rap américain. Très peu, ou plutôt quasiment pas, de chansons françaises. Il exprime rapidement un désir tenace d'évasion sonore. Ni vitesse ni précipitation. De toute façon, les parents exigent qu'il décroche un diplôme. Chose faite l'an dernier avec l'obtention d'un DUT génie mécanique et productique, spécialité aérospatiale.

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IMG_4681.JPGInterview :

2018 est un peu ton année.

Oui, j’avoue, il se passe beaucoup de choses pour moi cette année. Tout est allé très rapidement, il parait que c’est assez rare dans le métier, à ce point-là.

Le fait d’être aux Francos représente quelque chose pour toi ?

J’ai d’abord fait les Chantiers des Francos pour apprendre notamment la gestuelle et la présence scénique. Aujourd’hui, me retrouver sur des scènes officielles des Francofolies est symboliquement très fort.

Clip de "Bouquet de pleurs".

Tu es comparé à des grands de la chanson alors qu’à la base, dans ta jeunesse, tu écoutais surtout du classique.

J’ai appris le piano et beaucoup écouté Rachmaninov ou Bach. J’ai commencé la musique au conservatoire. Ensuite je me suis mis au piano, vers mes 8 ans. Plus tard, j’ai aimé le hard rock. Je n’avais quasiment pas de connaissance en matière de chanson française. C’est aujourd’hui que j’en écoute beaucoup. J’en avais un peu  marre de ne pas connaître l’œuvre de ceux avec lesquels on me comparait. Un jour, j’ai commis une énorme bourde sur une grande radio, j’ai parlé de Léo Ferrer. Là, je me suis dit qu’il y avait urgence à parfaire mes connaissances (rires).

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(Photo : Aurèle Bossan)

Tu es jeune, te laisse-t-on libre de tes choix artistiques ?

Complètement. Je vais vers la musique que j’ai envie de faire et d’entendre. 

Ton album est très diversifié. Il y a autant de ballades que de chansons electro-pop rythmés, mais il en ressort tout de même beaucoup de mélancolie.

Oui, je dois l’être un peu, mais je ne m’en rends pas bien compte. Ces chansons ont quelques  années maintenant. Je ne sais pas si je vais continuer sur cette trace-là ou si je vais explorer d’autres terrains. C’est encore trop tôt pour savoir.

Clip de "Mommy".

Tu as eu le temps d’aller voir d’autres artistes ici ?

C’est un peu compliqué. On m’emmène à droite à gauche et je n’ai pas vraiment le temps de me poser pour voir mes collègues. Je le regrette un peu, mais je ne suis pas ici pour ça, donc, je ne me plains pas.

Tu es de Toulouse, tu habites toujours là-bas, chez tes parents. Pourquoi ?

Ça me permet de garder les pieds sur terre. Quand je ne suis pas en représentation à la télé, à la radio ou sur scène, je redeviens l’enfant de mes parents. Je ne peux donc pas péter les plombs. 

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Après l'interview...

Francofolies de La Rochelle : Les siestes acoustiques de Bastien Lallemant

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Dans le cadre des Francofolies de La Rochelle 2018, les tours de La Rochelle accueillent Bastien BANDEAU BASTIEN LALLEMANT.pngLallemant (mandorisé làcompositeur-interprète, à la tour Saint-Nicolas pour des siestes acoustiques !

Comme l’indique le dossier de presse, « derrière les siestes, il y a une volonté simple : celle de proposer un spectacle sous le signe de l’imprévu et qui soit aussi divertissant pour le public que pour les artistes. Pour garder leur spontanéité, les siestes sont uniquement répétées le jour-même, dans les heures précédant l’ouverture des portes. Le répertoire est composé aussi bien d’originaux que de reprises, de duos que de collaborations. »

C’est ainsi que Bastien Lallemant conçoit ses Siestes Acoustiques que la Tour Saint Nicolas accueillera le 12, le 13 et le 14 juillet. Et surprise plus que délicieuse, une sieste acoustique Francos Juniors sera organisée le 13 juillet !

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(Photo : Loll Willems)

IMG_4675.JPGInterview :

C’est quoi une sieste acoustique ?

Il y a des matelas, des coussins, nous sommes allongés le plus confortablement possible, comme à la maison. Il n’y a pas de sono, juste des musiciens qui pendant une heure vont faire se croiser des chansons qui vont se suivre sans qu’il y ait d’applaudissements entre elles. Ce n’est pas un spectacle, mais un moment de détente absolue. On peut dormir ou ne pas dormir, regarder ou ne pas regarder... et se laisser aller. Ça se passe dans l’économie, le silence et la douceur. La douceur est le mot qui correspond le mieux à l’exercice.

C’est la première fois que tu viens aux Francos avec les siestes acoustiques ?

Oui. Je suis content, car ce n’est pas moi qui en ai eu l’idée, ce sont eux qui m’ont invité. Les siestes acoustiques voyagent dans un certain nombre de festivals, mais principalement les festivals littéraires, parce que ces siestes sont montées en mettant en relation musiciens et auteurs.

Etre ici, qu’est-ce que ça t’apporte ?

C’est l’occasion de travailler avec des gens qui sont ici plus souvent que moi, comme Albin de la Simone, Pascal Parisot, Emily Loizeau, Pierre Lapointe et Gaël Faure

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(Photo : Loll Willems)

Tu es l’artisan de ses siestes, tu es donc celui qui choisit les artistes.IMG_4672.JPG

Je tiens à ça, même si je suis très ouvert. J’invite des amis, des amis de mes amis. Tout ceci se fait naturellement. Il y a ici des artistes présents à ces Francos que j’aurais aimé intégrer, mais les horaires ne correspondaient pas.

Comment expliques-tu le succès de tes siestes ?

C’est un projet qui ne s’épuisent pas parce qu’il se renouvelle continuellement. Le public apprécie, car ce n’est jamais le même répertoire. Tu peux venir 10 fois, 10 fois, ce ne sera pas la même sieste.

Tu y puises quoi ?

Beaucoup de choses. C’est un laboratoire de musique. Connaître la mécanique des autres artistes est passionnant. Entendre des voix comme celles de Camélia Jordana ou Vanessa Paradis te susurrer aux oreilles des chansons, c’est une inexpérience qu’on n’oublie pas.

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(Photo : Loll Willems)

Informations pratiques :

Le 12 juillet à 16h30
Le 13 juillet à 10h30 (Francos juniors) et 16h30
Le 14 juillet à 16h30
Tour Saint-Nicolas
Tarif : 15 euros (10 euros pour les Siestes Francos Juniors)
Réservations : Ici

08 juillet 2018

Arman Méliès : interview pour Echappées Belles volume 1

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arman méliès,echappées belles,interview,mandorDire que Vertigone m’avait bouleversé est un euphémisme (voir ici). J’aime Arman Méliès (mandorisé aussi ) parce qu’il me touche, que sa voix m’impressionne et qu’il prend un malin plaisir à dérouter son public en prenant constamment des directions différentes, donc en prenant des risques. Ne pas se répéter, aller de l’avant, tel a toujours été l’objectif d’Arman Méliès depuis son premier album.

Mélancolique et inspiré, plus cinématique que jamais, il nous  revient avec un hommage à la nouvelle scène féminine française. Cette première Échappée Belle est constitué de quatre reprises de Maissiat, Blondino, Fishbach et Juliette Armanet et de deux inédits pour vingt minutes de musique enregistrée dans son home studio et mixée par Pierre Antoine. De très bonnes chansons retravaillées à sa façon, tant et si bien qu’on a l’impression que ces titres lui appartiennent. L’intensité de son interprétation ajoutée à l’instrumentation sophistiquée me laisse pantois d’admiration. Il ne faut pas hésiter à s’immerger dans cet univers, d’écouter et de  réécouter pour tirer de cet EP toutes les richesses qu’il contient.

Le 13 juin dernier, Arman Méliès m’a donné rendez-vous dans un bar près de chez lui pour évoquer ce premier volume de ces Echappées Belles (à écouter là).

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arman méliès,echappées belles,interview,mandorInterview :

Cet EP a surpris tout le monde. Peut-on dire que c’est un disque entre-deux ?

Oui, un autre « vrai » arrive début 2019. Il est déjà totalement écrit et arrangé, mais il y a encore beaucoup de travail d’enregistrement. Echappées Belles est plus récréatif, même si je l’ai fait sérieusement et avec le cœur.

Cela dit, même si tu n’interprètes que des reprises, on a l’impression que ce sont tes propres chansons tant tu as su intégrer ton univers.

Une des gageures était de se réapproprier ses chansons qui sont déjà très fortes. Si je les ai choisies, ce n’est pas un hasard. Ce sont des chansons qui sont importantes et intimes pour moi et dont certaines me suivent depuis deux ans. C’est bien beau de se dire « j’adore cette chanson, je vais la reprendre parce que j’ai l’idée d’un EP de reprises qui serait une sorte de chemin de traverse par rapport à mon parcours initial », mais en fait, il faut trouver l’angle pour la reprendre sans la dénaturer, sans la rendre moins bonne que l’originale et se la réapproprier. J’ai voulu habiter ses chansons de manières différentes. C’est plaisant de donner un nouvel habit à des chansons qui existent dans un format bien défini. J’ai beaucoup de respect pour ces chansons et ces chanteuses, il ne fallait donc pas que je me loupe.

Cet EP s’est fait très rapidement.

C’est une idée qui me trottait depuis quelques temps, mais j’hésitais car j’étais pris par pas mal d’autres choses. Quand je me suis décidé en mars de cette année, j’ai tout enregistré en avril. J’étais seul à la barre, c’est moi qui enregistrais et qui jouais tous les instruments hormis le saxophone. Il n’y avait pas d’histoire de planning à caler et de studio à trouver.

Le premier morceau que tu as repris est « Bleu » de Mondino.

Oui, et c’est ce qui m’a donné de faire cet EP. C’est un morceau que je jouais seul pour mon  propre plaisir. En l’enregistrant, j’ai été surpris de devoir m’y reprendre à plusieurs fois. Je me suis rendu compte que ce qui marchait en guitare-voix pour moi, ne fonctionnait plus une fois posé sur bande. Il y avait des nuances harmoniques que je n’avais pas saisies. Le phrasé que Blondino utilise sur le titre nécessite que la rythmique générale du morceau soit en accord avec ce phrasé. J’avais essayé de m’en détacher un peu, j’ai dû faire machine arrière.

Clip de la chanson de Maissiat, "Le départ".

Tu as eu peur de décevoir les interprètes originaux ?

C’était la principale pression. Le fil conducteur était que je puisse faire en sorte d’amener ma patte et ma singularité dans les morceaux sans trop les bousculer. Je ne voulais pas heurter les chanteuses. Quand on est très attaché à une chanson et à son interprétation, quand on l’a écrite, quand on l’enregistre, quand on tourne avec, si quelqu’un en fait n’importe quoi, je sais que cela peut être blessant.

Tu les as toutes contactées avant d’enregistrer les titres ?

Oui. Je leur ai évidemment demandé la permission. Pas pour des histoires de droit parce qu’on est libre de reprendre des chansons, mais par correction.

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Tu as bien éduqué ton public, il a l’habitude des changements d’Arman Méliès. Il prend ce que tu lui proposes.

Oui, j’ai cette chance d’avoir un public très fidèle et qui aime bien mes contre-pieds professionnels.

Toutes ces chanteuses connaissaient ton univers ?

Celle que je connaissais le moins, c’était Fishbach, mais elle a enregistré son album avec Antoine Gaillet qui est la personne avec laquelle j’ai enregistré tous mes disques. Ca rapproche. Même si on ne se connait pas, il y a un univers commun et des références communes.

Elles ont toutes accepté facilement ?

Oui. Tout le monde a considéré l’idée bonne et avait hâte d’écouter ce que ça allait donner.

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Juliette Armanet et Arman Méliès dans l'émission de Didier Varrod, "Foule sentimentale" sur France Inter.

arman méliès,echappées belles,interview,mandorTu as choisi trois chanteuses un peu pop electro, sauf Juliette Armanet. Et bien ça marche quand même ! Ça a été difficile de la reprendre ?

Non. C’est parfois plus compliqué quand l’esthétique musicale est proche de la mienne. Le risque est de faire presque la même chose en moins bien.

C’était compliqué de choisir parmi toute cette nouvelle génération de chanteuses ?

Pas tant que ça parce qu’au moment où je me suis dit que j’allais faire ce disque de reprises, j’en avais plein en tête. Il fallait juste que je trouve des chansons qui me plaisent, qu’elles soient adaptables par moi seul dans un studio et que l’ensemble musical soit cohérent. Les chansons choisies se sont imposées assez vite, même s’il y avait d’autres chansons que j’avais très envie de reprendre.

Elles seront sur le volume 2 alors ?

Peut-être, mais ce n’est pas certain. Je ne sais pas encore si le volume 2 sera des reprises de jeunes femmes.

Tu as prouvé que des chansons que l’on croyait féminines pouvaient devenir masculines.

C’était aussi ce que je voulais montrer. C’est dans l’air du temps de donner sa vraie place à la femme dans la société, parce que dans énormément de domaine elle est sous représentée. Si on reconnait du talent à ces jeunes femmes, c’est qu’elles sont merveilleuses. Point barre. Et je vais être très sincère, pour moi, l’avenir de la chanson française, ce sont elles. C’est ce qui se fait de mieux actuellement, c’est aussi pour cela que j’ai voulu les reprendre.

Tu te sens concerné par les #MeToo, #BalanceTonPorc et par la libération de la parole des femmes ?

En tant qu’homme, c’est toujours  un peu délicat de se positionner par rapport à ce discours. On peut vite être taxé d’opportuniste. Dire qu’on a toujours soutenu la condition féminine est très facile à dire, alors que l’on peut se comporter comme un goujat chez soi ou dans son métier. Pourtant la parole masculine a aussi sa place dans ces revendications féministes. Je ne me sentais pas de faire de long discours, mais reprendre ces chansons est aussi un geste féministe, même si j’ai mis de côté la thématique féministe dans le choix des chansons.

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Pendant l'interview...

Chaque homme à sa part de féminité, as-tu fait ressortir la tienne ?

J’ai surtout l’impression de l’avoir sorti depuis longtemps sur d’autres disques et certaines interprétations. Sur cet EP, il n’y avait pas la volonté de chercher une part de féminité en moi. Le challenge de faire honneur à ces chansons était déjà suffisant pour moi.

C’est un disque autoproduit ?

Oui, j’ai monté mon propre label, Royal Bourbon. Il est destiné à sortir tous les projets parallèles que j’ai dans les tiroirs ou des projets de gens qui me sont proches et que j’aime beaucoup qui ne nécessitent pas l’armada promotionnelle habituelle qu’une sortie nationale exige. On va essayer de sortir à chaque fois des objets singuliers et beaux pour les amoureux du disque physique.

Il y a une imagerie Arman Méliès sur les visuels des albums et dans les clips… très mystérieux.

Pour moi, tout est lié. Dans mes textes, je prends un malin plaisir à ne pas tout divulguer. Je laisse des pistes pour que chacun puisse se faire son interprétation, du coup, les visuels et les clips peuvent aussi aider à une meilleure compréhension ou à ajouter des possibilités et de l’imaginaire.

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Le 13 juin 2018, après l'interview.

07 juillet 2018

Pause Guitare 2018 : interview du gagnant du Prix Magyd Cherfi, Govrache

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Sans cesse à la recherche de la « perle rare », l’association Arpèges & Trémolos, organisatrice du festival Pause Guitare, milite et agit de façon concrète depuis de nombreuses années en faveur de la découverte dans le domaine de la chanson. Membre actif de plusieurs réseaux professionnels à échelles différentes, et de portées différentes, l’association effectue aussi un travail auprès des professionnels de la musique.

Qu’est-ce-que le Prix Magyd Cherfi ? (Tiré du site officiel de Pause Guitare)

Le Prix Magyd Cherfi, appelé auparavant tremplin « Découverte Chanson » est organisé à chaque édition du festival. Le jury se compose de professionnels du spectacle et du grand public, sensibilisé aux enjeux de la scène française actuelle. Deux raisons à cette exposition médiatique pour eux : la présence de professionnels du spectacle sur le tremplin « Jeunes Talents », et l’adhésion du public au spectacle proposé.

Comment se déroule le Prix Magyd Cherfi ?

8 groupes issus de toute la francophonie, choisis pour leur talent, jouent durant 25 minutes chacun. L’ordre de passage est établi par tirage au sort. 3 jurys votent ensuite : les professionnels, le public et le jury La Dépêche du Midi. A l’issue de ces délibérations, chaque jury délivre sa propre récompense : une date de concert de la part des professionnels, un soutien en communication de la Dépêche du Midi et 1000€ offert par La Poste pour le vote du public.

Hier, c’est Govrache (mandorisé là en 2012) qui a remporté haut la main le Prix Magyd Cherfi de cette année. Je l’ai rencontré pour qu’il me fasse part de ses impressions.

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(Photo : Marylène Eytier - aubondeclic.com)

pause guitare,prix magyd cherfi,gavrache,interview,albiInterview :

Tu as remporté deux prix importants, celui du public et du jury.

Le prix du public, c’est toujours avec une petite pointe au cœur parce que c’est génial de savoir que l’on plait au public et qu’il a été touché. Après, j’avoue que je n’avais jamais eu de prix de jury, ni aucun prix de pros… ça fait du bien aussi. Je t’assure que quand j’ai entendu que j’avais gagné je n’y croyais pas. J’ai ressenti vraiment une double émotion intense.

Tu as fait un choix audacieux. Au dernier moment, tu as décidé de ne pas chanter avec une guitare, mais juste slamer sans musique.

J’y ai pensé dans ma chambre d’hôtel ce matin. Soit je faisais ce que je fais habituellement sur un set de 25 minutes, c’est-à-dire mélanger les chansons de mes disques déjà existants et les slams de l’album à venir, soit jouer la carte de l’avenir. J’ai finalement estimé que mes chansons étaient derrière, j’ai donc eu envie de passer à autre chose.

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Après 2 concerts au centre de détention d'Albi, 7 interviews pour différents médias, le prix Magyd Cherfi, voici Govrache fin prêt pour la captation d'un slam dans le centre d'Albi... 3 jours intenses.

C’était un coup de poker.

J’ai décidé de tenter le coup. Mon idée était de susciter l’intérêt, pas forcément de gagner le prix. Je vais te dire franchement, je ne pensais pas gagner un prix sans musique.

Oui, certains ne comprennent pas le choix du jury. 

Je ne sais pas quoi dire sur le sujet, mais si tout le monde est venu dans la même optique que moi, personne ne devrait être énervé. Les huit artistes qui étaient là sont gagnants de toute façon. Ce qui compte, c’est de jouer devant des gens qui ne vont pas nous voir jouer en concert, c’est ça la base. Après il y a un choix du jury… et pour une fois, ça tombe sur moi. Personnellement, j’étais sûr que Dany Terreur gagnerait. J’ai été bluffé par sa prestation. Quelle performance !

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(Photo : Dominique Janin).

C’est ton année, j’ai l’impression, depuis que Gauvain Sers t’a emmené en première partie de sa tournée.

Grâce à Gauvain, effectivement, les choses se sont accélérées. Aujourd’hui, je suis du genre à prendre ce qui arrive sur le moment. J’évite de trop me projeter. Je l’ai fait souvent et j’ai été déçu. Maintenant, je saisi l’instant présent sans me poser de questions et c’est un gros, gros kif.

Le nouvel album arrive quand ?

On rentre en studio au mois d’août ou septembre. Je serai le 16 mars 2019 à La Cigale, normalement l’EP devrait sortir ce jour-là.

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Après l'interview, le 6 juillet 2018. (Photo : Rosanna Granieri).

Depuis le lancement de Découverte en Chanson, en 2007, 13 artistes ont reçu cette récompense :

L’Herbe Folle – 2007 / Manu Galure – 2008 / Garance – 2009 / Pauvre Martin – 2010 / Sarah Olivier – 2011/ Olivier Gil – 2012 / Gilles et Auguste – 2013 / JeserS – 2014 / K – 2015 / Denis K – 2015 / Barbara Weldens – 2015 / Emilie Marsh – 2016 / Zob’ – 2016 / Dalton Telegramme – 2017

04 juillet 2018

Jérémie Bossone : interview pour son roman Crimson Glory

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(© David Desreumaux-Lamao Editions)

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandorSi on connait l’œuvre de Jérémie Bossone (mandorisé une première fois ici en 2015), on n’est pas étonné de le voir arriver sur ce terrain-là. Celui de la littérature. La belle en plus. Bossone n’est pas un  chanteur qui écrit, il est écrivain. Il chante aussi. Point barre. On a le droit de bien maîtriser ces deux arts. Dans Crimson Glory, il ne raconte pas sa vie. Il livre une histoire originale où l’on fait la connaissance du facétieux pirate Sean Fountain. Certes, il distille quelques parcelles de son monde à lui, principalement celles liées à son métier d’artiste. Il y a même quelques considérations bien senties sur le petit milieu de la chanson française qui pourront amuser ceux qui en font partie ou ceux qui le connaissent. Hormis cela, l’auteur nous livre un « page turner » palpitant et souvent drôle.

Rendez-vous avec Jérémie Bossone le 14 juin dernier, sur une terrasse de Belleville pour parler littérature et chansons.

4e de couverture : jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

Chanteur à la carrière fluctuante, le narrateur voit sa vie bousculée sur une plage lorsqu’une bouteille s'échoue entre ses pieds. A l'intérieur, un message de 1823 l'invite à une chasse au trésor insolite.

Un chassé-croisé mouvementé entre cette nouvelle aventure et sa vie de songwriter s'engage alors.

Aventures imaginaires, autobiographies romancées ?

Un jeu d'équilibriste envoutant !

L’auteur :

Après un passage par le monde du théâtre (Prix du Meilleur Acteur Florent 2004), Jérémie Bossone, auteur-compositeur-interprète, a remporté de nombreux prix (Grand Prix du Centre de la Chanson, Prix Sacem, Prix Adami...).

En 2015 son album Gloires reçoit le Coup de Cœur de l'Académie Charles Cros.

Crimson Glory est son premier roman. 

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(© Lamao Editions)

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandorInterview :

Crimson Glory n’est pas ton premier roman je crois.

C’est le 10e que j’écris et c’est le premier publié. Pour moi, le roman est une forme d’écriture complémentaire à la chanson, ce format court où il faut tout dire en quatre couplets. Le roman me permet de dispatcher l’action, la narration, sur du plus long terme. Pour être sincère, j’ai commencé à écrire des romans bien avant ma première chanson.

Que fais-tu de ces romans ?

Je les range dans un tiroir, parce que je n’ai pas envie de me battre pour m’imposer dans le milieu de l’édition, comme je me bats pour m’imposer dans le milieu de la chanson.

Alors pourquoi Crimson Glory sort-il ?

Celui-là, j’ai voulu tenter le coup. J’avais fini le précédent qui faisait 700 pages et je le savais invendable. Crimson Glory, je le sentais plus donc, je l’ai envoyé à quelques maisons d’édition. J’ai eu des réponses presque positives, mais pas tout à fait, y compris dans de grosses maisons. Chez Albin Michel, je suis même arrivé au dernier comité de lecture, mais quelqu’un est passé devant moi. Au même moment, je reçois un mot de Fany Souville m’expliquant qu’un journaliste Bordelais avait écrit un article sur sa maison d’édition, Lamao Editions, dans lequel il était indiqué par erreur que j’avais écrit un livre chez elle. Je lui réponds, un peu sous forme de boutade, que j’aurais pourtant bien aimé.

Et du coup, tu lui as envoyé ton manuscrit par mail, c’est ça ? jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandor

Exactement. Fany (voir photo à droite) l’a lu dans la nuit.

Elle me l’a raconté récemment. Elle l’a lu sur son téléphone et elle n’a pu le lâcher.

Oui, et c’était bon signe.

Bref, vous avez fait affaire. Comment t’es venu l’idée de ce livre ?

Je marchais sur une plage avec un pote, j’étais en train de lui dire que j’étais au bout de mon roman, celui de 700 pages, que je l’avais recommencé trois fois, que ça m’avait demandé cinq ans de travail et que je n’en pouvais plus. Et soudain mon pied cogne une bouteille. Illico, ça a déclenché tout un processus. Celui d’en écrire un autre avec ce point de départ de bouteille sur une plage. En revenant dans le train qui me ramène de Toulon à Paris, je prends quelques notes, même si Proust disait que ça ne servait à rien d’accumuler les notes… Pendant deux ans, j’ai laissé murir tout ça. Un jour, j’ai dit : « C’est maintenant ». J’avais la narration et le schéma, ensuite, ça m’a pris quatre semaines de rédaction. En l’écrivant, j’ai souhaité qu’à chaque fin de page, le lecteur ait envie de tourner la suivante.

Le personnage principal du livre te ressemble beaucoup, non ?

C’est ce que me disent les gens.

Tu parles de ta vie de chanteur, de ton disque, du milieu de la musique… tu t’es un peu amusé à glisser des clefs.

Je savais que le public « chanson » qui me suit depuis quelques années allait éventuellement s’intéresser à ce disque, c’est une sorte de clin d’œil.

Clip de P-P-Patricia.

Tu n’es pas très tendre avec ce milieu.

Pas très, en effet. Il n’a pas toujours été très tendre avec moi non plus.

C’est bizarre parce que j’ai l’image d’un Jérémie Bossone aimé de ce milieu.

Ca dépend, mais globalement, je n’ai pas à me plaindre comparé à d’autres. Maintenant, on va peut-être apprendre à me détester parce que je tente d’autres aventures. En France, on aime un artiste pour une chose, un genre. On l’aime une fois pour quelque chose, on aimerait qu’il continue à faire ce pour quoi on l’a aimé. Le problème, c’est que c’est aux antipodes de ce que je suis. Faire constamment la même chose m’est proprement insupportable. Je ne peux pas. J’ai besoin de changer. J’ai besoin de métamorphoses, de passer par plusieurs formes et je sais que, fatalement, je perds des gens.

Tu as envie de chanter autre chose, avec des textes moins consensuels ?

J’aimerais chanter des sujets différents, scabreux, douteux… j’aimerais être le Roger Nimier de la chanson. J’hésite parce que je sais que les gens ne veulent pas entendre certaines choses. Faut-il leur donner tort ? A la base, la chanson est un art populaire. Si on vogue vers des choses non populaires, ont elles leur raison d’être ? Moi, je pense que oui. Il faut proposer d’autres alternatives.  Il y aura toujours des chansons sur l’amour, sur l’amitié, sur le temps qui passe, mais il ne faut plus qu’il n’y ait que ça. Il y a un continent à explorer et j’ai tendance à vouloir le rejoindre.

Clip de "Playmobil".

Revenons au livre. Il y a toi et il y a le « pirate » Sean Fountain. Par son attitude, lui aussi pourrait être un double de Jérémie Bossone, non ?

Il y a beaucoup de moi dans ce personnage, bien sûr. Je le considère  comme un grand frère, une espèce de modèle. A part que je ne vis pas au XVIIIe siècle, on a effectivement beaucoup de choses en commun.

Ce côté joueur, tu l’as ?

Oui, même s’il va très loin dans le jeu et les facéties. J’aime les gens qui vont loin, même s’ils finissent par être mal vus par une société qui a d’autres manières de fonctionner.

Il est sacrément égoïste.

Très. Je le revendique aussi chez moi, à la fois comme une force et comme une énorme faiblesse. Ce n’est pas un égoïsme qui va dans le mur, il doit être orienté vers quelque chose. C’est comme l’orgueil. Pour moi, l’orgueil est une grande valeur.

Et la vanité ?

C’est le travers de l’orgueil.

Un artiste n’est pas un homme comme tout le monde ?

C’est ce que les gens attendent. Si c’est pour être comme tout le monde, ça ne sert à rien. Il faut aller plus loin quitte à déranger, bousculer, choquer. C’est important parce que ça peut déclencher un réveil chez le public. L’artiste doit donner un coup de pied à l’ordre établi sinon, il n’a aucun intérêt.

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Quelle image penses-tu donner au public ?

Après 10 années de chansons, j’ai été enfermé dans une image d’artiste écorché vif, romantique. C’est de ma faute parce que cela doit être une part de moi que j’ai mis un peu trop en avant. J’aime déconner et rire, mais je n’arrive pas à exprimer ça dans ce que je chante. Quand je tente, ce ne sont pas mes chansons les plus réussies. Proust, encore lui, écrivait que le bonheur n’était pas fait pour être écrit, mais pour être vécu. Ce qui s’écrit, c’est le malheur.

Dans le roman, l’humour est là en tout cas. Un peu noir, second degré, sarcastique.

Je veux tirer dans le tas tout en restant élégant. J’aime les sourires qui dézinguent.

Le narrateur, il ne fait pas bon vivre avec lui quand on est une femme amoureuse.

Dans le livre, Suzanne a eu raison de partir, en effet.  La patience a des limites, j’ai les miennes. Euh… le narrateur à les siennes. A un moment donné, chacun retourne à sa place.

Est-ce que ce livre a été écrit aussi pour que les gens, voire tes proches, te comprennent, te connaissent un peu mieux ?

Je voulais montrer une forme de cynisme qui est en moi et que ne véhiculent pas mes chansons. Je le regrette, mais le peu de fois où j’ai essayé, je me suis ramassé. Ce livre me permet peut-être inconsciemment de faire voler en éclat le romantisme qui me colle à la peau.

Comme ton nouveau personnage musical Kapuche.

Oui, il se moque de tout et de tout le monde. Il n’a pas de place à défendre dans ce milieu musical… il se contente de survivre sur un radeau, et ce n’est pas facile. J’aime beaucoup ce double parce qu’il dit ce qu’il veut, comme il veut.

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Bossone et Kapuche.

jérémie bossone,crimson  glory,lamao éditions,interview,mandorAvec le projet Kapuche, tu veux balayer Jérémie Bossone ?

C’est ça. C’est moi derrière le masque, mais quand je l’endosse, je ne suis réellement plus le même. En termes d’écriture, ça m’envoie encore ailleurs, comme tu pourras le constater quand tu auras écouté le prochain album (dont voici la pochette à gauche). J’ai besoin de ça. 

Tu passes de guitare-voix à du rap insolent.

Le changement est violent, je te l’accorde. J’aimerais pourtant que l’on m’apprécie pour ma manière de passer d’un projet à un autre.

Comme dans tes chansons, dans le livre, tu parles aussi beaucoup d’alcool. Je te cite : « Quand  je pense qu’il existe des gens qui sont réfractaires aux lumières de l’alcool, je n’arrive pas à me figurer une telle étroitesse de vue ».

Je me suis fait remonter les bretelles à cause de cette phrase (rires). Il y a un bouquin à écrire sur l’alcool, sur son panache, sur ce que cela permet…

Blondin a écrit sur l’alcool.

Comme toute la bande des Hussards, ils ont fait un premier pas, il manque la dimension épique.

Tu évoques aussi l’écriture : « Or, ce qui prime en écriture, c’est la puissance ludique. C’est ce plaisir du jeu que procure l’agencement des images et des sonorités. Sans lui, nulle catharsis et les émotions retournent comme des baudruches dégonflées… ». L’écriture est ta passion absolue ?

Elle a une part prépondérante dans ma vie, c’est clair et net. Mais, ma passion absolue est de raconter des histoires. Soit en chanson, en poème, en roman, en série, ou avec des outils vidéo. 

Des outils vidéo ?

On a publié sur YouTube deux épisodes en vidéo sous forme de dessin animé avec Kapuche. Les dessins animés m’ont énormément impactés aussi, et notamment les mangas. Pour moi, c’est la dernière forme d’art qui défend une valeur épique de la narration.

Trailer de Kapuche : La Sparkle Rose.

Je sais que tu ingurgites beaucoup de séries télévisées et que tu lis des mangas. Est-ce que cela peut influencer ta façon d’écrire tes chansons ?

Absolument. Déjà, mon schéma narratif à tendance à se modifier continuellement. Ces derniers temps, contrairement à avant, je suis très porté vers la rime riche. A travers Kapuche, le rap me permet de m’y adonner.

Le rap, ce n’est pas un nouvel amour pour toi.

Non, c’est loin d’être une lubie. Ça fait  20 ans que j’en écoute et ça fait un moment que j’avais envie de m’y mettre. Déjà, pour faire comprendre au milieu « chanson » que l’on pouvait marier la chanson et le rock, ça m’a pris 10 ans. J’estime avoir fait mon job. Il faut que je fasse pareil avec le rap.

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Pendant l'interview...

Pourquoi es-tu pour la violence dans l’art ?

S’il y avait plus de violences dans l’art, il y en aurait moins dans la vie. Je ne dis pas que l’art doit se restreindre à n’être que de la violence, mais allons loin dans la violence dans l’art. Il y aura moins de guerre…

Dans Crimson Glory tu évoques aussi la morale : « Depuis que j’ai une conscience, je me suis toujours essuyé les pieds sur la morale. C’est la moindre des politesses à l’égard de la poésie. « La morale, c’est la faiblesse de la cervelle » dit le frangin Rimbaud et l’ami Proust de surenchérir « on devient moral quand on est malheureux » ». Tu aimes aller à l’encontre de la morale ?

Par posture, un peu, par essence même, par profondeur, oui. Faut dézinguer la sacro-sainte morale. Comme disait Brassens : « Je préfère me tromper tout seul qu’avoir raison avec tout le monde ». J’ai un côté sale gosse qui a envie d’avoir sa place. Une  place différente.

Un artiste, c’est un grand enfant ?

Il faudrait qu’il le soit, malheureusement, ce n’est pas toujours le cas.

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Après l'interview, le 14 juin 2018.