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08 novembre 2018

Bertille : interview pour #EP

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(Photo : Vincent Bourdin)

bertille,bertille fraisse,#ep,interview,mandor« Bertille c'est un son, une humeur, une voix singulière, et le sensible comme étendard. L'élégance brute et sans compromis d'une chanson électronique et orchestrée ». C’est ainsi que nous est présentée Bertille dans son dossier de presse. Bien vu. Cela fait quelques temps que je suis cette multi-instrumentiste de formation classique dans ses différents projets. Déjà mandorisée en 2015 pour le duo qu’elle constituait avec Olivier Daguerre et plus récemment en 2017 pour sa participation au groupe Wallace. J’ai toujours apprécié l’artiste qu’elle est, mais aussi cette jeune femme, toujours souriante, un peu timide et d’une désarmante gentillesse.

Dans ce premier EP en solo (qui sort le 16 novembre), elle se livre donc pour la première fois sans se « cacher » derrière quelqu’un. Le dossier de presse l’indique parfaitement : « Un univers féminin, mélangeant le doux au dur, les caresses aux coups de griffes. »

Le 15 octobre dernier, j’ai donné rendez-vous à Bertille Fraisse en terrasse d’un bar parisien pour un troisième entretien… mais cette fois-ci, en tête à tête. C’était sa toute première interview pour ce disque.

Biographie officielle (par Samuel Rozenbaum) :bertille,bertille fraisse,#ep,interview,mandor

Si c’était la bande annonce d’un film, ce serait au début de l’après-midi. Intérieur, jour. Une lumière bleutée envahit le salon. Sur le canapé, de dos, une jeune femme. Gros plan sur sa joue, une larme coule. Avant d’atteindre le menton, l’eau a séché. Seule une légère trace reste sur sa peau, comme en filigrane, invisible si ce n’est au soleil.

La montée des océans ne peut pas être imputée à Bertille. De ses histoires tourmentées, elle ne garde que l’essence, celle qui lui permet d'avancer. Inutile de s’encombrer de la part liquide de la tristesse, elle a confié ses larmes au vent. Peut-être est-ce par pudeur, peut-être par timidité. Quoiqu’il en soit, Bertille se cache moins qu’on ne l’imagine. Nous ne sommes pas en présence d’une éternelle indécise qui bascule de la chanson à l’électro selon la mode du moment. Nous ne sommes pas face à une musicienne qui ne sait que choisir entre son violon et ses claviers. Elle est de ces figures inspirées qui ne font pas la course, qui s’exercent et peaufinent leur art sans savoir qu’elles exercent et peaufinent leur art. Bertille ne fait qu’être. Et voici le moment de la révélation, dans la succession de ses mots, l’évidence de son oreille musicale. Tout est cohérent, tout est aligné. La fréquence de chaque élément qu’elle révèle entre en résonance avec ce qu’elle est. Tout sonne juste. Nous sommes en présence d’un accord parfait.

À n’apercevoir que la légèreté de Bertille, je n’avais pas fait attention à l’épaisseur de son talent. J’ai hâte de découvrir de quelle couleur sera la fin de l’après-midi.

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(Photo : Vincent Bourdin)

bertille,bertille fraisse,#ep,interview,mandorInterview :

Enfin, nous voilà en tête à tête. Jusqu’à présent, je t’ai toujours vu accompagnée d’autres artistes.

C’était pour moi plus facile de ne pas être seule. En termes de création, on est partie prenante, mais on peut doser l’implication, alors que seule, il faut y aller en entier.

Pourquoi as-tu franchi l’étape de l’EP en solo ?

C’est la suite de mon chemin. Je ne suis pas quelqu’un qui se projette. J’avance au jour le jour. Dans mon parcours musical, j’ai toujours fonctionné ainsi : aux rencontres, à l’amitié et à l’intérêt que je porte aux projets qui me sont proposés… C’est ce chemin et les personnes que j’ai rencontré qui m’ont amené là. Le fait de chanter, par exemple, c’est quelque chose que j’ai fait petit à petit, au fil des collaborations, jusqu’à Olivier Daguerre avec qui j’ai fait l’album Daguerre et Bertille où là, j’ai trouvé une vraie place de chanteuse.

A la base tu es sidewoman (accompagnatrice).

Oui, j’ai mis ce que j’avais à proposer au service des projets des autres. J’ai fait ça très longtemps. Etonnamment, c’est l’écriture qui m’a donné envie de concrétiser ce projet solo. Moi, aussi j’ai des choses à dire.

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Bertille est aussi une formidable violoniste.

Tu les couches régulièrement sur papiers ces choses ?

Je n’ai pas encore trouvé mon fonctionnement. Parfois, ça vient d’une idée qui me traverse l’esprit, parfois ça vient d’une mélodie. Mon moteur, c’est l’émotion et le sentiment. Je suis assez novice en écriture, mais pour l’instant mes textes sont souvent ces émotions que je mets en abyme et que j’essaie de décrire le plus honnêtement  possible. Pour le moment, je suis dans ma bulle, mais dorénavant, j’essaierai d’écrire des chansons en arrêtant de regarder mon nombril pour mieux voir ce qu’il se passe autour de moi.

S’il te plait, ne fais pas de chansons engagées.

Je ne sais pas comment font ceux qui y parviennent. Je ne sais pas le faire.

Pour moi, ce n’est pas le rôle de l’artiste. Je préfère qu’il me fasse rêver plutôt qu’ils me donnent l’impression de regarder BFM TV.

Sur ce point-là, c’est très vrai. Je n’irai jamais dans cette direction. Mon engagement est dans ma vie de tous les jours.

Clip de "Je plonge".

Tu as écrit tous les textes de cet EP ?

Non, j’ai demandé à certains artistes que je connais bien et dont je suis admirative de m’accompagner. Cette façon de m’accompagner c’est aussi, de leur part, une façon de me placer sur la route. Olivier Daguerre a écrit « Les rivières" par exemple. « La véranda » est une chanson écrite par Jérôme Pinel de Strange Enquête. C’est quelqu’un que j’ai rencontré aux Rencontres d’Astaffort. Le dernier jour de cette session, il a écrit cette chanson en 24 heures et je me la suis appropriée.

A Astaffort, tu as appris à écrire pour les autres aussi ?

Quand tu écris pour toi, il faut interpréter en assumant le propos. Quand j’ai écrit pour les autres, j’ai eu l’impression de m’être autorisée beaucoup plus de choses. Grâce à Astaffort, au moment de l’écriture, je peux me dissocier de l’interprète. Avant, j’écrivais en m’imaginant interpréter ce que j’écrivais.

Tu écris à quelle fréquence ?

Pour tout t’avouer, je n’écris pas beaucoup. Je trouve que c’est un acte très précieux. Je suis très admirative des gens qui écrivent, du coup je me sens très petite par rapport à l’écriture. D’ailleurs certaines chansons ont eu trois ou quatre versions. Je suis une besogneuse.

Tu es pudique dans la vie ?

Très pudique.

Avec les chansons de cet EP, tu n’as pas eu l’impression de te mettre à nue, de te livrer à tout le monde ?

Je m’en suis rendu compte après la création. Quand j’ai écouté les chansons finies, j’ai été effarée par ce que je racontais sur moi (rires). Même si, quand on écrit une chanson on travestit un peu la réalité, il y a quand même beaucoup de moi dans mes textes.

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(Photo : François Mandor Alquier et iPhone5)

Il parait que tu puises aussi dans tes muses… Qui sont-elles ?

Mes muses, ce sont les gens qui m’ont appris des choses et qui m’ont fait ressentir des choses très fortes, qu’elles soient positives ou plus dures à vivre. Mon amoureux, d’anciens amoureux… parfois, je les mélange et je puise de l’inspiration dedans.

Tu comparerais la musique à quoi ?

A de la peinture par exemple. J’aime les paysages sonores. J’ai été forgée à l’école classique, donc il me faut de belles mélodies, mais j’aime la texture. C’est en cela que ça peut se rapprocher de la peinture. Ce que je trouve fabuleux avec la musique électronique, les synthétiseurs et les cordes, c’est la matière. Au moment de l’écriture, je décris quelque chose plus que je ne l’écris.

Tu pourrais faire des musiques de films ?

J’adorerais. Je suis toujours fascinée quand la musique fonctionne avec l’image.

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Bertille Fraisse et Maëlle Desbrosses.

Comment défends-tu tes nouvelles chansons sur scène ?

Nous sommes deux. Je travaille avec Maëlle Desbrosses, une musicienne magnifique. Elle est violoncelliste, altiste et fait les chœurs aussi. Ce que j’aime, c’est qu’elle vient de la scène jazz contemporain, expérimental même. Moi, j’ai mon ordinateur, mon synthétiseur, mon violon et ma voix. C’est la formule idéale pour mes chansons.

Que pensent Erwann de Wallace et Olivier Daguerre de cet EP? Je le rappelle, ce sont deux des artistes avec lesquels tu as collaboré.

Ils aiment beaucoup, mais c’est vrai qu’ils m’aiment beaucoup…

Tu veux dire par là qu’ils ne sont peut-être pas objectifs ?

Si, ils le sont. Ils sont honnêtes et de bons guides, alors leur avis était important car je leur fais confiance. Ils connaissent ma sensibilité et mes limites. Ce sont deux personnes qui m’ont beaucoup poussé et fait évoluer. Daguerre est à l’origine de cette envie de chanter seule. Il m’a montré que j’en étais capable.

A quelques jours de la sortie du disque, tu te sens comment ?

Je suis très entière, alors je ne peux pas faire comme si j’étais très sure de moi. La façon que j’ai de « survivre », c’est d’avoir été honnête avec ma proposition. Ce que je trouve génial, c’est que l’EP va sortir et je ne le vis pas comme une fin en soi, mais comme un début de quelque chose. Une continuité de mon chemin…

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Après l'interview, le 15 octobre 2018.

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07 novembre 2018

Zaza Fournier : interview pour Le déluge

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(Photo : Raphaël Neal)

Après 3 albums à son actif, Zaza Fournier livre un spectacle musical envoûtant à la croisée des genres. Cette fable poétique commence après le fameux « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Voyez le projet ci-dessous, mais je suis sûr qu’il intéressera autant les hommes que les femmes. La relation à l’autre ne va pas que dans un sens.

Cela fait 10 ans que je suis la carrière de Zaza Fournier (lire ici les mandorisations précédentes) et ce que j’apprécie par-dessus tout, c’est qu’elle évolue d’album en album et qu’elle ne se place jamais où on l’attend.

Respect.

Pour évoquer son nouveau projet, Le déluge, elle m’a donné rendez-vous, le 15 octobre dernier, au Café sans nom à Paris.

Elle sera le 13 novembre au Café de la Danse pour ce  nouveau spectacle.

zaza fournier,le déluge,interview,mandorLe projet :

Cette histoire est celle du DÉLUGE du dedans, de l'intime. L'histoire de nos tempêtes secrètes.  Le DÉLUGE  qui se déchaîne en chacun de nous. Que nous avons appris à dompter. Nous, dresseurs professionnels de Déluges !  À l'heure où l'on nous demande d'être définissables, nets, lisibles, quand nous sommes des êtres mouvants, changeants, des corps qui bougent.  Cette histoire questionne le couple, le désir, défie la fidélité, interroge notre façon d'être ensemble.  Cette histoire est celle de nos monstres, tendres et féroces.  Elle se raconte en mots mais d'abord en chansons. Des chants qui parlent à la tête et au ventre. Des chants qui remuent. Treize chansons, que Zaza Fournier écrit pour ce spectacle.  Pour les porter, elle s'entoure de deux chanteuses et musiciennes, Diane Villanueva (chant et rythmiques) et Juliette Serrad (Chant et violoncelle). Pour raconter cette histoire, là-bas au fond du bois, où les doutes sont des bêtes qui se tapissent dans l'ombre, les désirs des poissons flottants, et les remèdes des chants qui agitent.

Petites biographies des 3 artistes :

Zaza Fournier pourrait être étiquetée « chanteuse française », et l’est d’ailleurs par un public friand zaza fournier,le déluge,interview,mandord’identité marquée… Elle a un petit rien de la tradition réaliste parisienne et pourtant les mots qu’elle utilise, son jeu de scène, sa recherche de sonorités la place dans une catégorie de jeunes contemporains qui fluctuent entre l’iPod et le vintage.

zaza fournier,le déluge,interview,mandorDiane Villanueva – Percussions :

Diane a commencé la musique, au conservatoire du 9ème en chant. Elle continuera en horaires aménagés au CNR de Paris puis dans une école pluridisciplinaire (chant, danse et théâtre).

Plus tard elle découvre la percussion corporelle et décide de se perfectionner dans cet art. Elle travaillera avec des artistes comme Camille, Leela Petronio et sa compagnie le " Hip Tap Project ".

Forte de son expérience avec  Squid and the stereo, dont elle était la chanteuse, elle décide de lancer son nouveau projet Üghett, trio house/dance en français avec univers nineties élégant et culture street.

Juliette Serrad – Violoncelle :zaza fournier,le déluge,interview,mandor

Violoncelliste et chanteuse, après une formation de violoncelle classique, Juliette fait entrer dans son univers la soul, le jazz, l'électro. C'est sa rencontre avec Ibrahim Maalouf au Conservatoire de Paris qui la mène à travailler avec d'autres artistes, en mêlant le chant et le violoncelle. Elle a notamment collaboré avec Isabel Sorling, Yael Naim, le Starpop Orchestra, Gino Sitson, LAAKE... 

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(Photo : Raphaël Néal).

zaza fournier,le déluge,interview,mandorInterview :

Ce que j’aime chez toi, c’est que tu évolues de disque en disque et que tu participes à plein de projets différents. C’est pour ne pas te lasser de ce métier ?

Le résultat, c’est celui-là, mais je ne me pose pas la question ainsi. Je me demande à chaque fois : « que veux-tu faire exactement pour de vrai ? » Ce métier, c’est beaucoup de joie, mais c’est aussi plein de moments de remises en question, de frustrations…. On est sans arrêt à la merci du regard des autres, à la merci du désir des autres aussi, mais moi, j’ai décidé de faire uniquement ce qui m’est nécessaire. Si je commençais à penser à ce qu’on attend de moi, je ne ferais plus ce métier aujourd’hui. Je n’aurais pas tenu. La seule raison de continuer à faire ce métier, c’est de faire ce qui n’est pas négociable en soi.

C’est amusant, parce que finalement, c’est le thème du déluge.

Exactement.

Le déluge parle beaucoup de comment il faudrait être par rapport à ce que les gens attendent de toi, c’est ça ?

Pas que les gens. C’est une injonction que l’on peut se faire à soi-même en fonction des grands schémas qui construisent nos sociétés occidentales. Le mariage, la famille, exister socialement, être adulte c’est gagner de l’argent… Il y a des grandes lois comme ça. Il y a aussi une nécessité de se situer vis-à-vis de ces lois parce que le monde fonctionne ainsi. Moi, je crois qu’il y a un endroit de liberté à ne pas lâcher. Il faut continuer à être proche de sa singularité, de ce qui nous rend unique, voire parfois monstrueux.

Monstrueux ?

Je pense que c’est bien de se faire des amis des monstres que nous avons en nous. Ils sont là, autant que l’on s’entende bien avec eux.

C’est quoi les monstres ?

Ce sont les désirs coupables, les impulsions sauvages, ce que l’on n’assume pas de soi-même. On nous demande souvent d’être très définissables, d’être très clairs sur ce que l’on est, d’être complètement lisibles.

Etre clair sur ce que l’on est… mazette ! C’est compliqué d’être clair avec soi-même.

Tu as raison, c’est impossible. On est en mouvement permanent. L’être humain est une sacrée bestiole. 

L'EPK du projet "Le déluge".

Le poids moral est important en Europe ?zaza fournier,le déluge,interview,mandor

On a plus ou moins de marche de manœuvre selon l’endroit où l’on vit, il faut être honnête. C’est plus facile pour moi, trentenaire à Paris, que pour un jeune garçon qui se découvre homosexuel au fin fond de Nord-Pas-de-Calais dans un village de 200 habitants et qui se rêve femme.

Tu parles de la norme dont la société exige que nous soyons intégrés. Dans ta vraie vie, l’es-tu ?

Aujourd’hui, je ne me pose vraiment plus cette question. Dans mon adolescence, je me sentais complètement à côté de la plaque et donc, pas validée socialement. Je ne me reconnaissais pas dans les désirs des gens autour de moi. Je ne m’habillais pas de la même façon que les filles de mon âge. Je sentais qu’il ne fallait pas sortir des rails pour ne pas prendre le risque d’être visible pour de vrai.

Tu ne te sentais pas visible ?

Si. Je n’avais pas de problèmes avec le fait d’être moi-même. Par contre, je m’en suis plein la gueule d’être ainsi.

Devenir artiste t’a aidé à t’intégrer ?

Le luxe phénoménal que j’ai, c’est qu’en tant qu’artiste, on me demande absolument l’inverse. J’ai le droit d’être qui je veux être et d’être absolument moi-même. On me paye et on paye pour venir voir la personne que je suis moi. Ce sont ma musique et mes mots et ce n’est absolument pas interchangeable.

La Zaza Fournier de la scène est la même que la Zaza Fournier de la vraie vie ?

Maintenant, il n’y a pratiquement plus d’écart. Quand j’ai commencé il y a 10 ans, il y avait un décalage évident. A 23 ans, je me sentais 10 fois plus moi-même sur scène que dans la vie. Allez, je vais plus loin. J’avais l’impression d’être moi puissance 1000.

La première fois que je t’ai interviewé, pour ton premier disque, je t’ai trouvé très timide.

Bien sûr. A 23 ans, j’étais encore une enfant. Tout était nouveau pour moi et je ne me sentais pas légitime.

zaza fournier,le déluge,interview,mandorEn 2018, quand tu es applaudie sur scène, tu as l’impression d’être le maître du monde ?

Non, il ne s’agit pas de ça. J’ai juste l’impression d’avoir le pouvoir du temps. C’est grisant d’avoir une heure et demie où c’est moi qui malaxe l’espace et l’air.

Tu veux mettre en mouvement les sens des spectateurs ?

Quand ils le permettent. C’est plus que grisant, c’est carrément addictif. Je partage parfois plus avec le public qu’avec les gens qui font partie de mon quotidien.

Le déluge, c’est un spectacle musical ?

Oui, il y a autant de textes que de chansons. Il se passe beaucoup de choses, mais on ne sait jamais ce qu’il va se passer au tableau d’après.

Tes années de comédienne t’ont servi pour ce spectacle ?

Comme j’ai commencé le métier de chanteuse par accident, il a fallu que je travaille sur ce sentiment de légitimité. J’ai mis 10 ans à accepter tous mes endroits. Je fais des chansons depuis toujours, mais je sais que je ne suis pas une grande musicienne. L’écriture est centrale dans mon travail. Ce qui m’intéresse, c’est d’être dans l’incarnation.

Tu aimes transcender le réel ?

Oui, parce que je m’en fous du réel quand je vais au théâtre ou au concert. J’ai besoin d’être surprise. Je ne veux pas voir ce que j’avais prévu de voir.

Le réel, tu l’aimes bien ?

Ça dépend. Je suis très attentive à trouver de la joie dans la vie. C’est presque ma mission. Je pense que je suis fatigante parce que je suis capable de tricher pour inventer un peu de joie. J’essaie de me concentrer sur le sublime du quotidien.

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Zaza Fournier avec ses deux musiciennes, Diane Villanueva et Juliette Serrad.

(Photo : Raphaël Neal)

Un artiste a-t-il une mission ? zaza fournier,le déluge,interview,mandor

L’artiste doit témoigner du monde tel qu’il est. Quand on monte sur scène, nous avons la responsabilité d’avoir un truc à dire. C’est un métier. Les gens payent et prennent de leur temps pour venir te voir.  La mission, c’est d’avoir travaillé.

Le #metoo correspond bien aux propos que tu tiens dans ton spectacle, mais c’est une coïncidence ?

Oui. Mes obsessions sont les mêmes depuis 10 ans, donc, on ne peut pas dire que je suis ce mouvement. Je ne cesse de parler de la tentative de vivre ensemble, de vivre avec l’autre.

Faut-il se laisser aller à son propre désir ?

Qu’est ce que la fidélité ? Nous sommes des êtres en capacité d’être troublés en permanence. Il y a des interactions physiques incontrôlables. Nous sommes tous sujets à ça. Pour lutter contre, certains finissent dans le déni absolu parce que le poids moral est le plus fort. Ma théorie est que c’est une émotion sublime d’être troublée par l’autre. Il y a des gens qui passent leur vie à se taper sur la gueule, il y a des guerres à travers le monde, alors quand je me sens troublée par quelqu’un, je ne pense qu’à l’amour du prochain. Après chacun fait ce qu’il veut de cette émotion-là, mais je la trouve extrêmement précieuse. Je tiens à dire que mon spectacle ne dit pas quoi faire avec cela.

Le teaser du Café de la Danse, le 13 novembre prochain.

zaza fournier,le déluge,interview,mandorTu poses de nombreuses questions dans le spectacle, mais, effectivement, tu ne donnes pas forcément les réponses.

Mes réponses bougent. Tout est une question de contexte dans la vie, c’est pour ça que je ne peux pas faire de généralité. Je ne peux donner que des réponses en rapport à ce que j’ai vécu moi à tel moment de ma vie. Il faut juste se dire qu’il n’y rien d’irréversible. Est-ce qu’être ensemble, ce n’est pas d’abord être avec soi-même? C’est la grande question.

C’est un spectacle très féminin.

C’est normal. Nous sommes trois femmes sur scène. Mais, je pense que mes chansons pourraient toutes être chantées par des hommes. J’ai eu des conversations avec des hommes qui se sentent concernés par ce que je raconte et d’autres qui sont en résistance totale.

Avec Le déluge, tu lâches les chiens ?

C’est génial.

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Pendant l'interview...

Tu te sens apaisée ?

Non, pas spécialement, parce que ce sont des questions que j’ai résolu avant de les évoquer. C’est la première fois de ma vie que je me sens aussi alignée avec ce que je suis aujourd’hui. D’être absolument moi-même, ça me donne une sensation de super pouvoir.

La légitimité dont tu me parlais tout à l’heure, tu l’as maintenant ?

C’est une question que je n’ai pas résolu. Je sais que j’ai une place et j’ai conscience de ce que je sais faire. Mais je ne suis pas dupe sur mes faiblesses et ce n’est pas toujours facile à assumer. Je ne me sentirai jamais une musicienne incroyable, en même temps, je n’ai jamais travaillé pour ça. Je ne me suis jamais enfermée 15 heures par jour pour faire de la musique parce que cela n’est pas ce qui m’intéresse.

Quel rapport as-tu à la langue ?

Je ne m’excuse jamais de ce que j’écris. C’est peut-être l’endroit où je me sens le mieux. Je me sens autrice. Un musicien virtuose n’a pas de problème pour ce définir comme tel, mais il peut devenir baba devant quelqu’un qui fait des chansons simples et qui improvisent parce qu’eux ne parviennent pas à ça.

Avec tes deux musiciennes, vous êtes sur la même longueur d’onde ?

On adore ce spectacle parce qu’il n’est pas confortable.

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Le 15 octobre 2018, après l'interview.

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05 novembre 2018

Liz Van Deuq : Vanités

(c) Stéphane Merveille.jpg

(Photo : Stéphane Merveille)

lizvandeuq-merveille7.jpgL’espiègle Liz Van Deuq n’y va pas toujours de main morte. Écriture subtile, sensible, elle dit beaucoup de choses « mine de rien ». Elle envoie sous son air enjôleur quelques scuds bien sentis sur la vie, sur la sienne et notre jolie société irréprochable (ironie). Sous des airs de pianiste/chanteuse de formation classique, elle se dévoile rapidement en concert comme un personnage à double facette, la diva punk expulsant en une seconde la trop sage diplômée du conservatoire.

Après un premier album très remarqué et une tournée de deux ans, Liz Van Deuq  revient avec un nouvel album, Vanités. La sortie de ce disque est associée à une tournée 2018-2019. Pour ce nouveau projet, elle s'accompagne du label Neômme (Amélie-les-crayons), du distributeur L'Autre Distribution, de la salle Les Bains Douches (Lignières 18) et d'une solide réputation scénique.

(Pour en savoir plus sur cet album, l'excellente critique du siteNos Enchanteurs signé Michel Kemper).

(Toutes les photos professionnelles en studio sont signées Stéphane Merveille.)

J’ai donné rendez-vous à la chanteuse dans un café de Pigalle, le 18 octobre dernier, la veille de la sortie du disque. Le moins que l’on puisse constater, c’est qu’elle n’a pas la langue dans sa poche… et c’est tant mieux.

Biographie officielle :

Pianiste au touché rugissant, Liz Van Deuq est au cœur d’un piano-solo qu’elle mène au doigt et à l’œil. De son tempérament vigoureux et ultra-sensible, l’artiste fait exploser les barrières de la chanson en nous promenant, entre poésie éclairée et humour acidulé. Un spectacle qui manie la dextérité ; autant dans l’écriture des textes que dans son jeu de piano bien personnel.

Anna-Liz est son premier album. Il reçoit en 2015 le Prix Georges Moustaki, le prix de l‘ UNAC-SACEM (Union Nationale des Auteurs Compositeurs) ainsi que le Prix de la Ville du Mans. En 2015, la ville de Nevers attribue aussi à Liz Van Deuq une médaille d‘honneur pour la chanson Nevers with an «S». Un EP - 6 titres piano-voix est sorti en 2016, Musique de chambre. Son deuxième album Vanités est sorti le 19 octobre LizVanDeuq_Vanites_Cover_Square_rvb.jpg2018 chez Neômme / L'Autre Distribution.

Le disque (argumentaire officiel):

Vanités sort avec une couleur musicale plus « British », moderne et pop. C'est le duo de réalisateurs lyonnais JMZ/Sarro qui s'est attelé avec Liz à fabriquer ces textures et ambiances aériennes ou robotiques à coups d'expérimentations, pianos traités, bandes passées à l'envers, et autres alchimies musicales. En ressort un album enveloppant, où les mélodies superbes de la chanteuse sont sublimées par un habillage automne-hiver extrêmement séduisant.

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(Photo : Stéphane Merveille)

liz van deuq,vanités,neômme,interview,mandorInterview :

Tu as commencé le piano à l’âge de 7 ans. C’est tôt.

Oui, mais je ne fais pas partie des prodiges non plus. Je ne suis pas une grande technicienne de l’instrument.

Tu as pourtant cette réputation-là dans le métier.

Je ne sais pas d’où ça vient. Peut-être que c’est parce que le piano est mon accompagnateur constant. Il y a sans doute une attente du public pour qu’il y ait quelqu’un de virtuose… mais ce n’est pas moi (rires). En chanson, la place à la virtuosité musicale est moindre. On n’est pas là pour ça, je crois.

L’envie de faire de la chanson est très vite arrivée ?

Disons que j’ai commencé à 24 ans, ce n’est pas si tôt que cela. Avant, j’étais claviériste pour des groupes. Accompagnatrice est d’ailleurs une place que j’aurais envie de reprendre, même aujourd’hui.

Comment as-tu découvert la chanson française ? liz van deuq,vanités,neômme,interview,mandor

J’étais journaliste dans une radio associative. Mais j’étais aussi programmatrice et je passais beaucoup de temps à écouter les disques que nous recevions. J’ai eu de la curiosité plus profondément pour les textes un peu plus tard, mais je me suis quand même rendu compte qu’il y avait une certaine pauvreté dans les paroles des chansons, même si la musique était bonne. Je me suis dit que mes chansons avaient peut-être une place dans ce milieu…

Dans ce que tu recevais à la radio, il n’y avait vraiment pas d’artistes intéressants textuellement ?

Si, bien sûr. Je faisais là une généralité. Il y a 10 ans, j’ai reçu le disque de Claire Diterzi, Tableau de chasse. C’est en tout point une merveille. Cette chanteuse instrumentiste est libre, ses paroles sont originales et elle a une façon de chanter unique. Il y a aussi des artistes comme Agnès Bihl que je trouve formidable. Elle propose de la bonne chanson engagée comme on n’en fait pas si souvent. J’aime aussi beaucoup Jeanne Cherhal. Je me sens proche de son travail.

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En  2015, Liz Van Deuq, la gagnante du Prix Georges Moustaki de cette année-là interviewée par Thierry Cadet et moi-même. (Photo : Marylène Eytier-Aubondeclic.com)

liz van deuq,vanités,neômme,interview,mandorJe trouve que tu as un style tout à fait personnel. C’est difficile de s’extraire des influences des artistes que l’on admire ?

Ça se passe un peu malgré nous. Par inconscience, par impression, par mémoire tout simplement. La mémoire inconsciente mémorise beaucoup de choses, il faut donc essayer de ne pas être dans la répétition et le mimétisme. Personnellement, je n’invente rien non plus. Mes harmonies sont assez simples.

Quelles sont les différences entre ton premier album, Anna-Liz, et celui-ci ?

Elles sont plus dans la réalisation, dans la manière d’enregistrer les instruments et la manière d’y aller directement dans les synthés et les boites à rythmes. Harmoniquement, je suis restée sur du conventionnel.

Dans le titre « Le wifi ou dieu », on est carrément sur du slam, là !

Dans cette chanson, ce qui est marrant, c’est qu’on ne sait pas vraiment où on va… On est dans un état émotionnel.

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Liz Van Deuq au Pic d'Or 2016 (photo : Cédrick Nöt).

Que s’est-il passé dans ta tête pour faire une corrélation entre dieu et le wifi ? liz van deuq,vanités,neômme,interview,mandor

C’est débile (rires). J’étais dans un bus, fatiguée, je ne sais pas pourquoi, je me suis dit qu’il y avait plein de points communs entre le wifi et dieu. C’est un peu la même chose, sauf que le wifi, c’est pour les jeunes et dieu, pour les vieux. Chacun son placebo. Il y a une sorte de rite entre les jeunes qui sont derrière leurs écrans et la génération de mes grands-parents qui sont dans le rite d’aller à la messe et de retrouver régulièrement, eux aussi, une communauté. C’est marrant, j’en parlais à quelqu’un qui m’a indiqué qu’il existait une expression : « Google God ». Google est dieu car il sait tout. C’est ça : la connaissance aspirée par le web ou la connaissance par dieu… c’est une théorie qui fonctionne.

(Aparté mandorien : ce matin j’ai appris dans un quotidien qu’un nouveau jeu arrivait sur les écrans. Après Pokémon Go, voici Follow Jesus Christ Go. L’Eglise catholique s’inspire du jeu qui permet de chasser des créatures Pokémon en réalité augmentée, avec cette appli en mode « biblique », où l’on capture dans les rues Jésus, Moïse ou Saint Thomas…)

Il y a des chansons où tu t’amuses vraiment avec les mots. C’est le cas de « Le béguin » par exemple.

Celle-là, j’ai mis deux ans à l’écrire. Je pensais la faire en duo avec un copain, mais en fait, elle marche toute seule. Je ne regrette pas d’y avoir passé autant de temps parce qu’aujourd’hui j’en suis satisfaite.

Clip de "Supporter".

Dans « Supporter », tu te moques de la « beauferie » de certains.

Je comprends cet engouement pour le foot, mais je trouve que c’est une attitude moutonnière un peu vide de sens.

« Disque dort », c’est une pointe d’ironie sur l’industrie du disque ?

Les plateformes d’écoute de disques en streaming et certains réseaux sociaux gagnent beaucoup d’argent sur le dos des auteurs et des compositeurs. A la SACEM, ils disent qu’il y a au moins 15% de ce qui circule sur Internet qui est de la culture. Le titre est payé 0,07 centimes. Pour m’acheter une baguette, il me faut au moins 1000 écoutes. Ça ne nous rapporte rien et ça tue la profession. Ça tue aussi l’entente qu’il y avait entre l’artiste, les producteurs de disques, les managers... beaucoup n’ont plus de boulot à cause de ça. On s’est fait avoir, alors que je suis certaine que les gros groupes savaient ce qui allait nous tomber dessus.

Parfois, tu n’as pas envie de baisser les bras ?

Si. Tous les jours. Je n’ai aucune certitude, je reste lucide, alors je profite de chaque instant que m’apporte ce métier.

Ecrire une chanson, c’est facile pour toi ?

Je suis hyper précautionneuse et laborieuse vis-à-vis des chansons que j’essaie de bâtir. Je peux mettre des années à être convaincue d’une chanson. La plupart de celles qui sont dans ce deuxième album ont eu deux-trois années de taillage, de polissage. Je considère une chanson comme mon bébé, alors je dis à mon équipe d’en faire très attention (rires).

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(Photo : Marisa Winter)

C’est sérieux de faire une chanson ?

Oui, c’est sérieux. Je veux que mes chansons me plaisent et qu’elles aient de l’originalité, que ce soit au niveau de la musique, des textes et de la facture.

Il faut que les chansons soient aussi faites pour la scène.

Le disque est une chose. La scène, c’est comment on assume la fluctuation d’énergie, en fonction des tempos, en fonction de l’enchainement.

Tu as étudié la théorie musicale dans différentes universités.  Ça t’a beaucoup servi pour écrire.

Oui, pour la question du vocabulaire, du côté précieux et sérieux de la chose. La théorie musicale, c’est bien pour pouvoir définir les choses. Moi, je me raconte mes histoires et ma manière de faire des chansons avec cette théorie-là, ce qui ne m’empêche pas de ne pas être très académique.

liz van deuq,vanités,neômme,interview,mandorQuand on apprend des théories officielles, a-t-on justement envie d’en sortir ?

On est là pour ça. Aujourd’hui, le gars qui fait des chansons comme Georges Brassens et qui pense que c’est ça la modernité, je pense qu’il se plante. Je ne comprends pas le succès de la plupart des chansons que j’écoute dans les médias. C’est trop glucose pour moi. J’ai l’impression que c’est écrit en français pour les quotas. Dans la catégorie dans laquelle je suis, nous sommes nombreux à faire attention, mais on ne nous entend pas trop en radio.

Il y a des sujets que tu n’aborderas jamais ?

Oui. La politique. Je ne me sens pas prête non plus pour la chanson engagée. L’engagement fort, militant, s’il n’est pas étayé sur le sujet, ça n’a aucun intérêt. C’est comme si on faisait un communiqué de presse pour dire qu’il faut arrêter la pollution, sinon, on est tous morts dans quelques années. S’il n’y a pas des gens qui disent qu’il faut réduire nos déchets et qu’il faut arrêter de rouler comme des cons dans des bagnoles, ça ne sert à rien.

Tu fais beaucoup de concerts, j’ai remarqué.

Oui. Des petites et des moyennes jauges. J’ai la chance de pouvoir vivre de mes spectacles. La sortie de l’album va relancer l’intérêt que l’on peut déjà me porter.

Avec cet album plus pop, plus moderne que le précédent, est-ce que tu vas changer la configuration de tes concerts ?

Je continue à me présenter sur scène souvent seule au piano, mais j’ai une petite machine en plus avec moi…  petite,  mais elle fait pas mal de trucs. Je reste un personnage derrière son piano, absolument pas planqué derrière des synthétiseurs à lancer des trucs qui le dépassent. Cela reste des concerts intimistes.

J’ai lu quelqu’un dire de toi que tu es « moqueuse, tendre, pince-sans-rire et très légèrement dérangée ».

Je suis un peu critique, mais je dis les choses en douceur. Quant à « pince-sans-rire », je l’entends beaucoup parce que c’est vrai. Par contre  « très légèrement dérangée », uniquement sur scène, pas dans la vie. C’est l’effervescence de me présenter devant des gens qui me fait accentuer mon comportement, je pense.

Je t’ai croisé deux fois. La première au Prix Moustaki 2015, que tu as d’ailleurs remporté et laliz van deuq,vanités,neômme,interview,mandor seconde au Pic d’Or en 2016. J’avais l’image de toi, un peu timide.

Peut-être que c’est parce que je suis quelqu’un qui ne prend pas sa place tout de suite. Moi, je n’aime pas les gens qui parlent fort et très longtemps. Ca me dérange. Je ne m’impose jamais en société.

Ton vrai prénom est Vanessa. Doit-on considérer que Liz est un personnage ?

Oui. C’est un personnage, un habit, une manière d’être. Je ne veux pas que les gens s’ennuient et Vanessa est un peu ennuyeuse, alors je me transforme en Liz. Il y a tellement de constructions et de recherches dans mes chansons et mes spectacles que je ne peux pas y aller en moi simplement. Je veux être libre de dire ce que je pense et que cela rejoigne des gens.

Tu es contente de ce disque ?

Oui. Je suis aussi contente de ne pas l’avoir fait toute seule. J’ai fait les arrangements et il y a eu quatre regards dessus. Les deux arrangeurs, JMZ et Sarro, Bruno Cariou, de mon nouveau label Neômme, et le mien. 

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Le 18 octobre 2018, après l'interview.

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03 novembre 2018

Koutla : interview pour son album Sur les bords

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Après un 1er EP 7 titres (À la vôtre en 2015), Koutla sort un premier album comptant 14 titres, Sur les bords. Première constatation, cet artiste d’origine guadeloupéenne devient de plus en  plus rock, même si certains titres sont encore très intimistes. On le sent à fleur de peau, mais je vous le dis tout net : ce disque engagé, enragé est surtout un concentré d’émotion et de profondeur.

Cela fait 18 ans que Koutla est dans la musique. Il s’est pas mal cherché artistiquement, mais aujourd’hui, incontestablement, il s’est trouvé.

Nous nous étions rapidement croisé au Pic d’Or 2016, mais là, j’ai souhaité le mandoriser. J’avais l’étrange sensation de passer à côté d’un artiste de qualité. Bref, Koutla m’a donné rendez-vous le 12 octobre 2018, dans son fief parisien, un rade que je ne connaissais pas, mais dans lequel j’ai senti de l’énergie positive. Il s'appelle "La liberté".

Biographie officielle (mais raccourcie) :koutla,sur les bords,interview,mandor

Début 2000, Koutla se lance dans la musique. Il intègre l’univers du Dancehall et du reggae. Il écrit alors ses premiers textes. Quelques années plus tard, il rejoint le collectif Bad Side Crew, constitué de compositeurs et de chanteurs. Lors de cette période, il participe à des mixtapes et se produit sur plusieurs scènes. Après deux années d’expériences et d’enrichissement musical, le groupe se dissout. Koutla continue d’écrire et décide de poursuivre la musique en solo : guitare/voix. Le Dancehall disparait peu à peu de son registre. Petit à petit, son univers musical change, en s’influençant de styles musicaux variés qu’il écoute au quotidien : Sizzla, Mano Solo, Renaud, Brassens, NTM… Son morceau intitulé « Grève » (2010) ouvre une nouvelle page dans sa vie artistique. Ce titre marque un nouveau style d’écriture basé sur son expérience personnelle, au travers duquel il dévoile une partie de lui-même. Sa composition en est également changée, et dès lors, il crée son véritable univers musical, qui appartient désormais à la chanson française.

koutla,sur les bords,interview,mandorInterview :  

Tu sors un disque avec 14 titres très variés. Le premier morceau, « Sur les bords », est très rock et il ne me semble pas que ce soit dans tes habitudes.

Ça découle des nombreux live que je faisais avec mes musiciens de l’époque. Après mon premier EP, A la vôtre, on a monté un groupe et on avait tendance à aller vers le rock. Pas pour toutes les chansons, mais quand même.

Ton album est un cri du cœur ?

Toutes mes chansons le sont. La musique ça doit être un cri du cœur.

Comment te viennent les idées de chansons ?

J’ai l’impression que l’on me parle quand j’écris. Les mots viennent à moi. Je ne sais pas expliquer cela.

En tout cas, tu écris beaucoup dans des bars.

Ici, précisément à la table où nous sommes, j’ai écrit quelques morceaux. J’aime bien écouter les gens. Il y a quelques énergumènes qui passent et qui m’inspirent. Les gens m’inspirent. Mes chansons, sont comme de la peinture… des portraits.

Clip de "Geronimo".

 « Geronimo » parle de la désespérance d’un artiste et de sa remise en question.

Oui, notamment. Je me remets en question tout le temps. C’est pour ça que j’ai besoin d’écrire de nouvelles chansons en permanence. Je veux toujours faire mieux que les précédentes. Dans « Geronimo », je laisse sortir mon côté guerrier que j’ai un peu.

Pourquoi fais-tu de la musique ?

Pas pour l’argent, sinon, ça fait longtemps que j’aurais arrêté (rires). J’en ai besoin, c’est tout. Evidemment, j’ai envie que mon travail soit reconnu et ça, ça prend beaucoup trop de temps. Je suis un peu pressé. Cet album a mis du temps à sortir parce qu’il y a beaucoup de gens sur le projet. Il y a 14 musiciens, alors tu imagines le boulot.

C’est énorme 14 musiciens !

J’ai voulu que ça joue vraiment. Cela dit, toutes les chansons peuvent être chantées en guitare-voix, mais elles n’ont pas le même impact. Je pense que c’est un bon disque. Un disque qui a des couilles.

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Koutla au Pic d'Or 2016 (photos : Cédrick Nöt)

koutla,sur les bords,interview,mandorTa voix, au Pic d’Or, me rappelait celle de Mano Solo. Ce vibrato que tu avais est atténué dans le disque.

Je n’ai pas appris à chanter comme ça. Ma voix chante ainsi naturellement pour faire passer les émotions. Bien sûr, Mano Solo est un de mes repères, comme Renaud… Parfois, on me dit que ma voix ressemble à celle de Bertrand Cantat. Moi, quand je m’écoute, je ne vois pas le rapprochement.

Tu es d’origine guadeloupéenne,  j’imagine que chez toi, on n’écoutait pas forcément de la chanson française. Pardonne-moi mon énorme cliché.

Mais tu as tellement raison. On écoutait pas mal de zouk. Mes parents ne sont pas mélomanes et je n’ai aucune éducation musicale. Je me suis fait musicien tout seul. J’étais très curieux, alors un jour, je me suis dit que j’allais écouter Brassens, Renaud, Brel et quelques autres. Je n’ai jamais arrêté depuis.

Le truc c’est de faire attention à ne pas trop avoir d’influences marquées?

Il faut savoir devenir soi, c’est certain. Maintenant, ce que tu as beaucoup écouté est là en toi, tu ne peux pas y échapper.

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En 2017, Koutla, une des trois étoiles espoirs du Parisien.

Est-ce que tu te sens dans une famille musicale ?koutla,sur les bords,interview,mandor

Non. A Paris, je suis allé voir beaucoup d’artistes de ma génération sur scène, mais je me suis rendu compte que personne ne venait me voir. En arrivant dans ce milieu-là, je pensais qu’il y aurait du partage entre artistes. Moi, j’ai toujours envie de travailler avec plein de monde. J’aime l’émulation que cela provoque. Tout le monde ne doit pas être dans la même démarche et ce n’est pas grave.

Ne penses-tu pas que le fait que tu sois noir, que tu portes des dreadlocks et que tu chantes de la chanson française à texte puisse perturber ton auditoire ?

Si. C’est l’histoire de ma vie. Je suis déjà arrivé dans des endroits où on n’avait pas écouté mon disque et c’était marqué : Koutla, reggae. En même temps, j’aime bien que les spectateurs soient surpris. 

"A quoi tu mens".

koutla,sur les bords,interview,mandorQue représente la chanson pour toi?

Il n’y a rien de sérieux dans la musique. Quand j’écris, là, oui, c’est sérieux. Je suis limite autiste. Je suis dans ma bulle et je n’en sors pas facilement. Après avoir digéré une chanson, je considère que tout ça n’est qu’une blague. La chanson, c’est du divertissement. Même la chanson triste. Quand tu regardes un film triste, c’est du divertissement.

On a tendance à trop intellectualiser la chanson ?

Oui. A commencer par moi. Cela m’arrive de me surprendre à raconter mes chansons sérieusement. Mais quand je fais le bilan, je rigole.

C’est quoi la thématique principale de ton œuvre ?

Je parle d’amour et de poésie. Quand je dis poésie, c’est ce qu’il me semble être beau. Parfois, je ne comprends pas un de mes textes, ou alors après coup. Sur d’autres, j’ai des lectures différentes. Pour moi, une chanson, ce sont surtout des émotions, du son et des vibrations.

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31 octobre 2018

Laura Flane : interview pour son premier EP

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(Photo : Justino Esteves)

Bac avec mention très bien et 3 prix au concours de piano de Radio France. Sciences Politiques… Laura Flane suivra-t-elle une carrière toute tracée ?

Non. 30 ans. Congé sabbatique. La musique prend la place centrale. Les concerts s’enchaînent, un premier disque voit le jour. Laura Flane est une artiste qui déborde d'énergie et son EP variété, tendance pop (à écouter ici), m’a emballé dès la première écoute. Le 11 octobre dernier, pour sa première mandorisation, elle m’a donné rendez-vous dans un bar de la capitale…

Mini bio officielle (photo de la pochette : Jeanne Delecluse): 42158440_1138112726340498_7553311382905552896_n.jpg

Laura Flane grandit derrière son piano, avec Liszt et Chopin dans les doigts, des mélodies anglo-saxonnes dans les oreilles et des textes de chansons françaises sur la table de chevet.

Avec ces influences, c’est une pop douce, sensible et féminine qu’elle écrit et compose, dans un premier EP, sorti le 21 septembre 2018.

Ses chansons : des textes subtils et des mélodies qui marquent, avec des thèmes qui sortent des sentiers battus. Sur les pas de William Sheller, Jeanne Cherhal ou encore Zazie, ce premier EP raconte le parcours initiatique d’une jeune femme qui chante tout haut ce qu’elle avait gardé tout bas.

Sur scène, à nouveau derrière son piano, on comprend qu’elle s’est trouvée, et qu’il y a de belles choses à découvrir chez cette jeune femme qui flâne…

IMG_6882.JPGInterview :

J’ai lu dans ta biographie qu’après une formation classique en piano au conservatoire, tu as appris le chant et la guitare en autodidacte. Pourquoi ?

Je voulais prendre mes libertés sur la guitare. Je ne voulais pas d’un enseignement classique de cet instrument. Et j’ai choisi la guitare parce que je ne pouvais pas trimballer mon piano partout dès que j’avais besoin de jouer de la musique. Enfin, au départ, la guitare m’a permis de plus écrire de chansons.

Tes premières chansons étaient donc en anglais et à la guitare.

Oui, et aujourd’hui, je suis revenue vers le piano et la langue française.

Ta famille écoutait quoi ?

Mes parents, principalement de la musique classique. Mon père écoutait aussi beaucoup de pop rock anglo-saxon des années 60 et 70. J’entendais Bob Dylan, Jimi Hendrix  et pas mal de blues. Bref, j’écoutais beaucoup de musique en anglais. J’adorais Ben Harper, les Cranberries…

Le français est venu après j’imagine.

Oui. J’adore Zazie. Elle est un modèle important pour moi. J’ai découvert la chanson française à texte un peu sur le tard : Brel, Barbara, Brassens.

Qu’aimes-tu chez Zazie ?

Beaucoup de choses. Sa façon d’écrire. Elle arrive à mettre des textes intelligents qui ne font pas forcément « chansons à texte » sur des musiques qui sont très pop. En plus, elle fait passer des messages. J’aime la liberté qu’elle prend et sa manière de se renouveler sans cesse. C’est comme Radiohead. Ce groupe n’arrête pas de se renouveler et c’est ce que j’apprécie par-dessus-tout chez un artiste.

Audio "Avec la mer pour horizon".

La première fois que je t’ai croisé, c’était aux 3 Baudets. Je suis reparti avec ton disque en me disantIMG_E6873 (2).JPG que j’allais encore écouter du guitare-voix ou du piano-voix, et moi, je n’en peux plus du guitare-voix ou du piano-voix. On est en 2018, passons à autre chose. Bref, quand j’ai écouté ton disque, je l’ai trouvé bien produit et moderne. Un disque d’aujourd’hui.

Merci. C’est Fred Perriot qui a réalisé l’EP au Studio Little de Fabien Martin qui a d’ailleurs mixé les chansons. Ils se sont bien occupés de moi. Je suis arrivée avec mes mélodies, mes chansons en piano ou guitare-voix… mais ce sont eux qui les ont rendu « vivantes ».

Pourquoi avoir choisi Fred Perriot comme réalisateur?

Nous nous sommes croisés dans les couloirs de l’Atelier de Cédric. J’y ai participé presque un an. C’est amusant parce que je disais à Cédric que je cherchais un réalisateur comme Dominique Blanc-Francard, des gens comme ça. Fred était à coté de nous. Il s’est présenté comme réalisateur. Il a écouté mes chansons et il a saisi immédiatement ce que je voulais comme son. Les orchestrations, ce n’est pas mon truc. Lui a compris que ce devait être pop. Je trouve qu’il a révélé mes chansons musicalement.

Tu as été sélectionnée en 2012-2013 pour suivre le cursus Auteur-Compositeur-Interprète d’ACP - la Manufacture Chanson.

Oui, j’ai été formé là-bas. La Manufacture Chanson est une super école pour le chant. Je venais du monde classique et je débutais dans la « variété ». J’avais mes chansons, mais je ne savais rien du reste du métier. A ce moment-là de mon début de carrière, ce passage-là a été primordial.

Et l’Atelier de Cédric ?

Ça m’a beaucoup aidé pour professionnaliser mon projet et pour penser à tout ce qu’il y autour. On était plus sur l’environnement professionnel et l’image qu’on doit montrer que sur l’artistique. Le fait de rencontrer autant de pros était bénéfique pour moi.

Avant cet EP, il existait un album, il me semble.

Oui, mais je le considère comme une maquette améliorée. Je l’avais réalisé avec très peu de moyens. Depuis ce premier essai, j’ai pris du temps. J’ai beaucoup travaillé pour en arriver à ce premier EP.

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MaMA Festival & Convention 2018. Laura Flane au PHONO Museum Paris -

(Photo : Jalal Aro)

Dans la chanson « Petite femme », tu parles d’une fillette qui joue à la femme plus âgée en se maquillant et en s’habillant comme une grande.

Il y a plein de sens possible, mais au départ, je pensais vraiment à une prostituée. Après, on peut aussi penser à une artiste qui monte sur scène. J’aime bien les doubles, voire les triples sens. Il y a une chanson de Barbara qui s’appelle « Silence » sur son album Soleil Noir. Je l’ai chanté plein de fois et il y a de multiples sens. J’adore ça. L’art existe aussi pour ça : que chacun puisse y donner son sens.

Dans « Je t’écoute », tu évoques bien les problèmes de communication au sein d’un couple ?

J’ai écrit cette chanson alors que je devais garder le silence pendant une semaine parce que j’ai eu un petit souci à la voix. C’était horrible. Je me suis donc mise dans la peau de quelqu’un qui ne pouvait pas parler et qui du coup, se contente d’écouter l’autre.

Il y a une chanson co-composée avec Fred Perriot, « Grandir un jour ».

J’ai écrit cette chanson lors d’un atelier d’écriture d’Éric Guilleton à la Manufacture Chanson. Il y avait une contrainte d’écriture. C’était un exercice de style, mais qui, au final, a donné une belle chanson. Ça parle de l’importance de l’enfance que l’on a pour l’adulte que l’on devient.

Clip officielle de "Ces mots".

Dans « Ces mots », tu parles des changements de vie. Il y a une raison bien précise à cela.

Il faut savoir s’écouter et se mettre en capacité de changer de vie. C’est vraiment un phénomène de société. Tu as plein de gens qui rêvent de pouvoir faire autre chose de leur vie.

Je voulais te faire dire que c’est aussi ton histoire.

Oui. Avant j’étais consultante en management dans l’entreprise. Pendant longtemps, j’ai mené cette vie-là tout en faisant de la musique, mais aujourd’hui, j’ai complètement arrêté. C’est un risque parce que je sais bien qu’aujourd’hui, vivre décemment de sa musique, c’est difficile. Petit à petit, j’essaie de constituer mon équipe. Maintenant, je cherche un éditeur pour me permettre d’écrire pour d’autres et je cherche une maison de disque. Pour cet EP je suis devenue artiste auto-entrepreneuse et c’est beaucoup d’énergie que je n’utilise pas pour la création.

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(Photo : Pan Pieper)

Tu as fait déjà quelques scènes ces dernières années.

Oui, je vais maintenant tenter des tremplins, des concours, des festivals… histoire de me faire connaître un peu.

Je crois que tu es programmée dans un festival en Allemagne.

Oui, grâce à Gerd Heger. Il a une émission sur une radio franco-allemande à Sarrebruck, SR2. Il semblerait qu’il ait adoré mon EP puisqu’il lui arrive de diffuser des morceaux. Du coup, il m’a invité à participer à un festival en juin prochain.

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Pendant l'interview...

Pourquoi veux tu être artiste ?

C’est une question que je me pose tous les jours. Je crois que la réponse est parce que j’en ai besoin. Personnellement, physiquement… j’ai besoin d’écrire des chansons, de jouer de la musique. J’ai fait Sciences-Po Paris en formation, j’ai travaillé en entreprise, mais mon plaisir est dans la musique. Je pense qu’il faut écouter la corde qui vibre en nous.

Es-tu pudique ?

Oui. Et justement, la chanson est un grand moyen pour s’exprimer.

Quel est ton souhait aujourd’hui ?

Pouvoir sortir un album, avec une équipe autour de moi.

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Après l'interview, le 11 octobre 2018.

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26 octobre 2018

Gilles Paris : Interview pour La lumière est à moi et autres nouvelles

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(Photo : Didier Gaillard-Hohlweg) 

gilles paris,la lumière est à moi,interview,collection haute enfance,mandor,gallimardDans la lignée de son roman devenu culte, Autobiographie d'une courgette (Plon, 2002), adapté au cinéma en 2016 et récompensé par deux césars, Gilles Paris signe chez Gallimard (dans la collection « Haute enfance » dirigée par Colline Faure-Poirée) le recueil de nouvelles, La lumière est à moi. Une fois de plus, la plupart de ses personnages sont entre le monde de l’enfance et celui des adultes. Comme souvent chez Gilles Paris, ses histoires sont habitées par la perte et le manque d’une mère, d’un père, d’un frère ou d’une sœur. C’est beau, poignant, émouvant parfois noir... même si la lumière n’est jamais loin.

Avec ce recueil, est organisé une exposition (photographies : Didier Gaillard-Hohlweg/textes : Gilles Paris). "Des paysages saisis dans la fugacité, cet 1/125s entre ombres et lumières, comme une ouverture vers le champs des possibles, espace-temps où tout se décide. Issus de la chambre-noire, des portraits rouges, incarnations des émotions interdites. celles des personnages de Gilles Paris dans son nouvel opus La lumière est à moi.
Des extraits de textes qui ponctuent le parcours, donnant vie au tout."

Teaser de l'exposition La lumière est à moi.

J’apprécie beaucoup humainement Gilles Paris. Ses romans aussi. Ce n’est pas pour rien que je l’ai mandorisé déjà trois fois (là en 2012, là en 2014 et là en 2017). Je pense pouvoir affirmer qu’on aime bien notre rendez-vous « interview » à chaque sortie d’un de ses livres. Pour ce recueil de nouvelles, il s’est tenu le 10 octobre dernier dans le salon jaune de sa nouvelle maison d’édition, Gallimard.

4e de couverture : Anton, Eytan, Angus, Julian, Aaron, Lior, Ethel, Anna, Ruth, Ambre, Brune... Les hérosgilles paris,la lumière est à moi,interview,collection haute enfance,mandor,gallimard romanesques de Gilles Paris ont tous en commun une part d'enfance déchue, le   désir de s'échapper, happés par l'espoir d'une vie plus lumineuse. Des bords de Seine aux rivages du lac Léman, de la mer des Éoliennes à l'océan Atlantique, leurs destins intranquilles se nouent et se dénouent, à l'heure où les paysages s'incendient en fin de journée.

L’auteur : Gilles Paris travaille dans le milieu de l’édition depuis plus de 30 ans. Il a publié 5 romans, parmi lesquels Autobiographie d’un Courgette dont l’adaptation cinématographique en octobre 2016, sélectionnée aux Oscars, a reçu 20 prix dans le monde entier et deux Césars.

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(Photo : Didier Gaillard-Hohlweg) 

Igilles paris,la lumière est à moi,interview,collection haute enfance,mandor,gallimardnterview :

Tu viens de sortir un recueil de 19 nouvelles. En fait, tu as commencé l’écriture par ce genre-là.

J’en écris depuis l’âge de 12 ans. Chaque fois que j’ai signé un contrat dans une maison d’édition,  j’ai demandé si, après, je pouvais sortir un recueil de nouvelles et tous m’ont répondu non. A commencer par mon premier éditeur, Jean-Marc Roberts, qui m’a confirmé que mes nouvelles étaient superbes, qu’il y avait une atmosphère, mais qu’il préférait que j’en étire une pour en faire un roman. Il en résulte que mes deux premières nouvelles « Papa et maman sont morts » et « Icare et Camille » sont devenus mes deux premiers romans. « Icare et Camille » a été débaptisé pour devenir « Autobiographie d’une courgette ». Les éditeurs ont toujours été frileux pour publier des nouvelles, car les recueils se vendent moins bien que les romans.

La belle histoire c’est que tu as été contacté par Gallimard quand tu étais en pleine promotion de Le vertige des falaises l’année dernière.

Ils ont adoré Autobiographie d’une courgette et L’été des lucioles et ils m’ont demandé si j’accepterais d’écrire un recueil de nouvelles. Pour moi, c’était le rêve total qui se réalisait.

C’est agréable d’être demandé ?

Ça n’arrive pas souvent  parce que le milieu de l’édition est un milieu très conservateur, très hypocrite, à quelques exceptions près. Il faut vraiment trouver les bonnes personnes pour avoir une confiance mutuelle. Aujourd’hui, beaucoup d’éditeurs, pour des raisons économiques compréhensibles, font moins de paris et s’enthousiasment beaucoup plus pour des succès colossaux. Il faut faire son petit bonhomme de chemin au milieu de tout ça, ce qui n’est jamais évident. On demande davantage aux auteurs aujourd’hui qu’on ne le faisait il y a 30 ou 40  ans.

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Gilles Paris dans le salon jaune de chez Gallimard.

Il y a quelque chose qui m’interpelle sur le fait de te demander de rallonger tes nouvelles. Une gilles paris,la lumière est à moi,interview,collection haute enfance,mandor,gallimardnouvelle se suffit à elle-même. Tout y est dit, normalement. Tu n’as pas l’impression de faire du remplissage ?

Non, vraiment pas. Papa et maman sont morts, par exemple, était une longue nouvelle, voire un très court roman si j’y réfléchis. Dans mon recueil La lumière est à moi, les deux nouvelles qui font l’ouverture,  « Les pins parasols »  et « Anton-Les pins parasols », je pourrais tout à fait aller bien au-delà de ce que j’ai écrit. Ce sont deux nouvelles qui se déroulent sur près de 40 ans, je me sentirai très bien le transformer en roman.

Quel plaisir prends-tu à écrire ?

J’aime prendre le lecteur et l’emmener dans une histoire forte, passionnante, passionnelle ou l’amour et l’enfance sont très présents. J’aime l’emmener vers quelque chose qui soit de l’ordre de la lumière et du vivant. Le vivant étant quelque chose qui nous fait battre le cœur et qui nous fait avancer dans la vie.

Dans ce recueil de nouvelles, tu t’es beaucoup intéressé aux étymologies des prénoms.

L’étymologie est intéressante parce qu’elle définit le prénom. Il parait que mon prénom, Gilles, vient d’un vieux nom allemand qui veut dire otage. C’est intéressant d’apprendre ça (rires).

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"Il y a une brisure nette entre les pierres, en bas de l’avenue. Les pavés écorchés semblent suspendus au-dessus de la flaque d’eau, où se reflètent les feuilles des arbres, en ombres noires et mobiles. Une herbe humide et résistante pousse entre les pierres. J’y vois comme une promesse." 
Gilles Paris « Le fleuve des oiseaux peints » - Extrait du livre La lumière est à moi et autres nouvelles.

gilles paris,la lumière est à moi,interview,collection haute enfance,mandor,gallimardL’ombre et la lumière sont dans tous tes romans.

Les deux vont ensemble. On ne peut pas traverser une vie guilleret, léger, insouciant, à moins d’avoir un pois chiche dans la tête. La vie n’est pas comme ça. On traverse tous des épreuves qui peuvent nous affaiblir, mais si nous les affrontons, les supportons et les dépassons, ça nous rend plus grands et forts. Et ça nous emmène justement vers la lumière. 

Une des nouvelles qui m’a le plus touché dans ton recueil, c’est « La petite dernière ». L’histoire d’une petite peste qui fait ce qu’elle veut car ses parents, les élèves et le professeur à l’école, lui passent tout… il y a évidemment une triste raison à cela.

Elle a semé la terreur partout et tout le monde se tait. La chute de l’histoire est encore plus terrible que ce que l’on pouvait imaginer. Dans « Incendie » aussi, il y a une petite peste qui accuse son professeur de l’avoir violé… sauf que.

Sauf que ce n’est pas possible. Et pour cause. Bref, on ne dira rien de plus, mais bravo parce que tu nous retournes toujours à la fin de chaque nouvelle.

Quand je trouve ce qui va faire le sel de ma nouvelle, je suis entre la jubilation et la jouissance. Ecrire, c’est comme faire l’amour. Tu peux écrire machinalement, mais quand ton texte prend une sorte de relief, comme une envolée lyrique, tu ressens presque une excitation.

Je crois savoir que tu n’es jamais totalement satisfait de ce que tu écris.

C’est parce que je me dis toujours que je peux faire encore mieux. Parce que je doute perpétuellement de moi, cela m’incite à beaucoup travailler mes textes.

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"Thomas, photographe, venu pour ces montagnes roses, ce ciel qu’il dépeint d’un bleu insolent, ces gens aussi rêches que la pierre, ce vide abyssal, ce rien loin du monde. Il m’a demandé si j’accepterais d’être photographiée par lui. J’ai haussé les épaules. Une insouciance pareille n’a pas sa place dans mon monde." 
Gilles Paris « Sur le toit du monde » - Extrait du livre La lumière est à moi et autres nouvelles.

On voyage beaucoup dans ton livre. gilles paris,la lumière est à moi,interview,collection haute enfance,mandor,gallimard

Oui. A Nice, aux Etats-Unis et en Italie notamment. Je trouvais intéressant de montrer différents décors,  différents lieux. Je voulais montrer que les sentiments et les émotions  restent les mêmes où que l’on soit.

Dans ton recueil, il y a des histoires racontées par des enfants, ça chez toi, c’est systématique, mais il y a aussi, pour la première fois, des histoires racontées par des adultes.

Les nouvelles « adultes », je les ai écrites spécifiquement pour Gallimard. Elles sont sorties de moi entre juillet et octobre dernier. Il y a quelques nouvelles « enfants » qui étaient déjà écrites depuis quelques années. On a convenu avec la directrice de la collection « Haute enfance », Colline Faure-Poirée, de faire une sorte d’alternance entre les adultes et les enfants, ce qui a donné une forme de respiration, de souffle. Malgré tout, chez les adultes qui racontent, l’enfance et l’adolescence sont primordiales. Soit, ils ont vécu quelque chose pendant cette période qui ne cesse de décrire leur destinée, soit ils sont observés par un neveu, une nièce, un fils ou une fille comme un personnage presque de fiction.

Tu vas finir par l’écrire ton roman dans le registre adulte ?

Oui, ce sera le prochain roman sur lequel je travaille depuis un an. C’est un gros livre, touffu, complexe, avec beaucoup de personnages, qui va me demander encore deux ans de travail. Il sera bien sûr question de l’enfance et de l’adolescence. Ça, je ne pourrai jamais l’enlever.

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"On fait du mal sans le vouloir. On sauve des vies, on en perd d’autres. On apprend à nuancer, à ne plus s’emporter autant. C’est sûrement cela être adulte : additionner les petites lâchetés et les sentiments qui nous paraissent les plus justes."
Gilles Paris « Les pins parasols » - Extrait du livre La lumière est à moi et autres nouvelles.

gilles paris,la lumière est à moi,interview,collection haute enfance,mandor,gallimardDans ton recueil, j’ai trouvé une définition sur le fait d’être adulte exprimé par ton personnage Anton : « C’est sûrement cela être adulte : additionner les petites lâchetés et les sentiments qui nous paraissent les plus justes. »

Je fais mienne cette phrase. Quand je dis additionner les petites lâchetés, je veux parler des petits coups bas que l’on fait dont on ne parle jamais parce que l’on en est pas très fier. Ils s’additionnent les uns après les autres et en même temps, ça nous aide à grandir parce que l’on est passé à autre chose. Personne n’a été le meilleur amant, le meilleur ami, la meilleure relation possible… je parle aussi de cette petite satisfaction que l’on peut avoir de soi-même qui est un peu agaçante. Mais, il faut bien l’avouer, l’autosatisfaction, nous aide aussi à grandir.

Tu refuses d’être adulte ?

Non, parce qu’on est obligé de l’être. J’ai un appartement, je paye un loyer, des impôts… Etre adulte, c’est ça aussi malheureusement. Mais l’année prochaine, j’ai 60 ans… je n’ai pas l’impression de les avoir. Dans ma tête, j’en ai toujours 30 ans. Bref, je n’ai pas le sentiment de n’être qu’un adulte.

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Le vernissage de l'exposition "La lumière est à moi" le 2 octobre à la galerie 55 Bellechasse.

Parlons de cette histoire de photo  avec Didier Gaillard-Hohlweg. Il y a une exposition parallèlement gilles paris,la lumière est à moi,interview,collection haute enfance,mandor,gallimardà la sortie de ton livre.

Je suis très attiré par la photographie depuis longtemps et je connais le travail de Didier depuis un an et demi. J’ai vu la plupart des reportages qu’il a faits. Il a travaillé longtemps dans le domaine de la mode, ensuite comme la mode ne lui plaisait pas, il est allé couvrir des pays en conflit, en Serbie, en Bosnie, en Israël… Au lieu de photographier les gens, il a photographié les lieux. Les murs criblés de balles, des affiches de propagandes déchirées, des traces de mémoires de ce qu’il reste finalement. Il a aussi beaucoup travaillé sur la seconde guerre mondiale et ses lieux de mémoires qui existent notamment en Allemagne et en Argentine. A un moment donné, j’ai vu un reportage qu’il avait fait en Uruguay, à Colonia, et  je lui ai demandé de me passer 5 photos. Je les ai regardé un quart d’heure chez moi et j’ai inventé une histoire autour.

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"Je viens d’arriver à Colonia del Sacramento. Je suis restée longtemps sous la douche, les yeux fermés, appuyée contre le carrelage frais. Je sors de l’hôtel et marche au hasard dans cette ville d’Uruguay où j’ai vécu autrefois."
Gilles Paris « Le fleuve des oiseaux peints » - Extrait du livre La lumière est à moi et autres nouvelles.

Comment se présente cette exposition ?

Il y a des photos de paysages prisent par exemple à Malte, en Urugay, en Bretagne, en Argentine… L’idée, c’était que l’on accorde nos émotions. Le texte que l’on a mis sous chaque photo résonne sur l’émotion propre à elle. On a choisi 100 phrases tirées de mon recueil, on en a gardé 16. Lors du vernissage à la galerie 55 Bellechasse à Paris, nous étions contents, car les visiteurs regardaient autant les photos que les textes qui correspondaient. Il y avait une totale adéquation.

Tu as un deuxième livre en préparation pour ton éditrice Colline Faure-Poirée.

On a signé pour deux livres. Ce recueil de nouvelles et un livre jeunesse illustré, Inventez les couleurs, qui sortira en mars 2019 au moment du Salon du livre de Paris.

As-tu le sentiment de construire une œuvre ?

Non. De par mon métier d’attaché de presse, j’ai défendu de grands écrivains depuis 35 ans, donc je sais rester à ma place. J’estime qu’une œuvre, c’est quand tu as publié au moins 50 livres.

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Après l'interview, le 10 octobre 2018, dans les jardins de chez Gallimard.

24 octobre 2018

Samuel Cajal : interview pour Une issue

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© PIERRICK GUIDOU

samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandorSamuel Cajal, connu pour avoir été l’un des deux 3 Minutes Sur Mer, sort un premier projet solo articulé autour d'une voix, d'une guitare et d'un looper. Dans Une issue, on est dans la grâce et l’épure rock. Quoi? Il y évoque la mort, la folie, l’amour, la haine, ses états d’âmes personnels ! La belle affaire ! Il parle franc, parfois cru. Ça fait du bien. On décèle en lui des zones d’ombre, mais c’est vers la lumière qu’il nous amène (tout à fait paradoxal, mais l’homme est paradoxal). Et s’il ne nous prend pas par la main pour nous accompagner dans son univers, dans son monde intérieur, c’est tant mieux… il faut trouver le chemin seul, mais comme le paysage est d’une étrange beauté, on tente d’y déceler tous ses mystères. Et il y en a.

Bref, il fallait que je rencontre Samuel Cajal pour une première mandorisation. Ce fut fait le 8 octobre dernier dans un bar de la capitale.

(Toutes les photos professionnelles sont signées Pierrick Guidou

Mini biographie (par Thomas Burgel) :

Avec K!, Jérémie Kiefer, Albane Aubry ou Andoni Iturioz, avec les furieux et punk Zissis the Beast, avec bien sûr 3 Minutes Sur Mer, ces très remarqués et voltigeurs cousins de Radiohead, Bashung ou Patrick Watson, Samuel Cajal a beaucoup écrit, produit, accompagné – mais jusqu’ici, jamais pour-lui-même. Se lancer en solo était une exigence impérieuse intime, et le grand bond dans le vide du Parisien est vertigineux.

Le disque (par Thomas Burgel) :samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandor

Conçu avec ses comparses Johan Guidou et Matthieu Lesenechal dans la même veine minimaliste et incandescente que son héros Troy Von Balthazar, son premier album Une issue va droit au but et droit au beau, plein de colère retenue (l’implacable introduction « Cœur Noir », avec Wilfried Hildebrandt), de rage gracieuse, de clairs et d’obscurs, d’arrangements à la discrète amplitude, de mélodies lumineuses (« Langoureusement »), rappelant Bertrand Cantat, Low, Pascal Bouaziz, Flotation Toy Warning, Dominique A. La politique générale et les renoncements personnels (la douce et amère « Indigné », avec Nellyla), l’amour et la haine, les batailles universelles du quotidien ou le deuil d’un père (la crépusculaire « Décibels », avec K!), les mots du garçon marquent l’âme d’un bel acide. Au-delà de cette Issue naît ainsi un chemin : celui qu’emprunte, poétique et rageur, un auteur qui s’affirme.

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© PIERRICK GUIDOU

samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandorInterview :

Tu fais partie d’une famille où on écoutait beaucoup de musiques ?

Oui. Mes parents écoutaient pas mal de chansons et de rock. J’ai grandi avec dans les oreilles Brassens, Pink Floyd, Renaud, les Doors, Jimi Hendrix, les Rolling Stones…

Certains de ces artistes t’ont-ils un peu influencé ?

Très jeune, j’ai eu une grande fascination pour les Doors. C’est amusant parce qu’en primaire, j’aimais les Doors et les New Kids and the Block. J’ai fait un grand écart monumental (rires).

Mais le vrai déclic pour envisager de faire de la musique s’est produit dans quelle circonstance ?

J’avais 13 ans quand je suis tombé raide de Nirvana. Au collège, la même année, les 3emes avaient fait un petit concert de fin d’année où ils avaient repris « Stairway To Heaven » de Led Zeppelin et d’autres titres comme ça. Ça m’avait fasciné. C’est à ce moment précis que je me suis convaincu de faire ce métier.

Tu as donc demandé à tes parents de t’offrir un instrument ?

Oui, une guitare. J’ai commencé par essayer de jouer « Come As You Are » de Nirvana correctement, puis certains morceaux des Red Hot Chili Peppers.

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© PIERRICK GUIDOU

Comme tout bon musicien qui se respecte, j’imagine que tu as fait partie d’un groupe au lycée.samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandor

Oui, j’ai trouvé des élèves assez motivés pour jouer avec moi. Ce groupe a duré 5 ans sous le nom d’Ugra Karma. C’était le nom d’un disque d’un groupe de black metal qui s’appelait Impaled Nazarene. On a gagné quelques tremplins dont un qui s’appelait «les Class’EuRock » à Aix-en-Provence. Ce sont mes vrais débuts. Un premier groupe, c’est le meilleur. Il y a l’innocence, tu crois que tu vas tout casser et que tu vas révolutionner le monde de la musique.  

Que se passe-t-il après ?

J’ai fait une école de musique à côté d’Avignon. Un professeur m’a dit un jour que la meilleure école de musique, c’est de jouer en groupe. Très vite, je me suis retrouvé avec une bande de copains pour jouer, donc. On nous demandait par exemple de faire des reprises et nous, très vite, on s’est amusés à les pervertir. On a fait « Get Back » des Beatles en zouk, « Fire » de Jimi Hendrix en néo metal. De là a découlé un groupe instrumental, Petit four et clarinette, qui a aussi gagné quelques tremplins. On faisait un mélange de jazz et de metal. J’étais bassiste. Ce groupe a continué sans moi sous l’appellation 1980. Ils ont fait un super album et j’espère qu’ils vont en faire un second.

"Une issue" en version acoustique par M-B Prod.

samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandorPhoto à gauche : avec 3 Minutes Sur Mer lors du Prix Georges Moustaki en 2013 (Marylène Eytier).

Tu arrives à Paris en septembre 2002.

J’ai commencé par faire les petites annonces pour trouver des groupes bien ciblés dans lesquels jouer. Au final, ça n'a jamais marché. Moi qui venais de la campagne, humainement, à chaque fois, il n’y avait pas d’évidence. En 2005, je rencontre Guilhem Valayé via une petite annonce. On devient potes, on se voit souvent et en vient à se dire que ce serait intéressant de tenter de monter un duo. On avait la même envie de s’engager sérieusement dans un projet en français avec des compositions originales. On a donc monté 3 Minutes Sur Mer en 2007.

L’histoire a duré 12 ans.

Une très belle histoire. On a fait deux albums officiels, des EP officieux et de nombreux concerts.

Et toi, tu n’avais pas envie de chanter dans ce duo ?

Pas du tout. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit. Déjà à la base, j’étais bassiste, je suis devenu guitariste… c’était un pas en avant vers quelque chose de nouveau. Etre devant un micro, mais jamais de la vie !

 Audio de "Décibels" (avec K!)

Et en 2018, tu sors ton premier disque en tant que chanteur, sans passer par la case EP d’ailleurs.samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandor

Je n’ai pas fait d’EP alors que beaucoup de gens me le conseillaient. J’avais le nombre de titres suffisant pour faire un disque, alors je l’ai fait. Pour découvrir un univers musical, je trouve qu’une demie heure de musique, c’est l’idéal.

Faire un disque solo, ça veut dire être leader, être devant…

Pour l’instant, je joue seul, je suis donc leader de moi-même… c’est déjà pas mal.

Mais chanter quand on n’a jamais été chanteur, c’est quand même un autre pas en avant gigantesque, non ?

J’ai pris quelques cours, mais je n’ai pas un répertoire qui nécessite d’être un grand technicien de la voix. Il y a pleins de gens qui sont chanteurs, mais qui ne le sont pas vraiment. Le point de départ, c’est que j’avais beaucoup de chansons et que je ressentais le besoin qu’elles existent. Garder des chansons dans son ordinateur sans les faire vivre, c’est un peu tristounet. Mine de rien, j’ai pris du temps avant de franchir le pas. Il fallait que je sois suffisamment bien dans mes baskets pour aller jusqu’à la création de cet album.

Tu y pensais déjà à l’époque de 3 Minutes Sur Mer ?

Ça s’est chevauché sur les deux dernières années. Après, effectivement, la fin de 3 Minutes Sur Mer a fait accélérer ma décision.

Audio de Cœur noir (avec Wilfried Hildebrandt).

samuel cajal,une issue,la couveuse,interview,mandorDans ce disque, il y a des « guests » comme K ! (sur la photo à gauche), Nellyla et Hildebrandt.

K ! et une amie, mais je ne connaissais pas Wilfried Hildebrandt. Je l’ai découvert avec son album Les animals. Je l’ai beaucoup aimé, c’est pour ça que je l’ai contacté pour lui proposer une participation sur la chanson « Cœur noir ». Il a été adorable, a répondu positivement, s’est rendu disponible très vite. C’est vraiment un super chanteur. Il a été ultra pro et humain.

Certains journalistes te rapprochent de Dominique A. Tu en penses quoi ?

C’est quelqu’un que j’aime beaucoup. Quand on a commencé 3 Minutes Sur Mer, des artistes qui faisaient de la chanson rock en français, il n’y en avait pas des masses, surtout avec des formules réduites. Dominique A, c’est une évidence. Il y a sa musique, son propos, son parcours qui s’inscrit dans la durée… Et dans tous ses disques, il y a au moins un ou deux chefs d’œuvres. Cela dit Dominique A n’est pas l’alpha et l’oméga de la musique en France, heureusement. Il force juste le respect.

Vous avez le même coiffeur, en plus.

Sérieusement, si j’avais les cheveux longs, je me demande si on me comparerait à lui si souvent.

Tu te sens plus dans la culture pop rock anglo-saxonne ?

Pas du tout. J’ai horreur du discours anti chanson française ou anti variété française. Je considère faire une sorte de variété française. Quant à qualifier ce qu’est la variété, c’est une autre histoire.

Extrait de "Une issue" (LaCouveuse / Differ - Ant - Believe). Auteur-Compositeur: Samuel Cajal. Produit par Johan Guidou. Prise de vues: Samuel Cajal Montage : Samuel Cajal et Pierrock Guidou.

Tes paroles sont à la fois poétiques et compréhensibles si on gratte un minimum.

Je n’aime pas écrire des textes cryptés, ni des textes premiers degrés. Je suis entre les deux. La vérité, c’est que je ne réfléchis pas à tout ça quand j’écris. Je n’auto-analyse pas mes textes, ce serait vite chiant. On se regarde déjà suffisamment le nombril.

Il y a des artistes dont je ne comprends pas les paroles… parfois, ça me gêne.

J’aime bien le « barré », mais je n’ai décidément pas la culture pop. Je n’aime pas perdre les gens pour perdre les gens. La chanson « Tu mords » par exemple est la ligne que je ne franchirai pas (rires). Mais, en tout cas, chez les autres, je n’ai pas de problèmes avec le côté abstraction, images poétiques, parcours sensitif. Peut-être que je ne suis pas encore capable de le faire, mais pour autant je n’aime pas les narrations hyper claires et linéaires.

En tout cas, tu as fait là un bien bel album.

Je te remercie.

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© PIERRICK GUIDOU

19 octobre 2018

Dani Terreur : interview pour Les portes du paradis

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(Photo : Julie Ona)

Dani Terreur est un futur grand qui avance palier par palier, tel un Bashung qui a su prendre son temps. Son rock romantico-mystique ne ressemble à rien d’autre qu’à du Dani Terreur. La marque des grands, je vous dis. Je ne vais pas m’attarder sur son passé, je l’ai fait en 2016 pour la sortie de son premier EP, Gri-Gri. Il m'en a déjà dit beaucoup dans cette première mandorisation qui explique bien qui est cet etrange et envoûtant artiste.

Le 4 octobre dernier, nous nous sommes réunis dans un café de la capitale pour qu’il nous explique en détail le changement de cap musical de son  premier album Les portes du paradis… et bien d'autres choses.

dany terreur,interview,mandor,les portes du paradisArgumentaire de presse officiel :

Ne vous fiez pas à sa gueule d’ange et à ses allures de dandy moqueur. Dani Terreur est un chaman. Un prophète des temps modernes qui, sans jamais se départir de son humour acerbe, vous entraine dans des contrées lointaines où la mer est émeraude, les corps fiévreux et le soleil liquide.

Musicien autodidacte et compositeur prolifique, Dani Terreur concocte en solitaire dans son homestudio des romances au vitriol et à la rose. Des invitations aux voyages où le cynisme des enfants des années 2000 côtoie sans complexe l’idéalisme des esthètes. En somme, de la chanson française néo-romantique fuselée aux sons électroniques et aux accords vintages adoubés par sa génération.

Avec son 1er album Les portes du Paradis, Dani Terreur pose un regard lucide et distancié sur une génération un brin désaxée, furieusement cita- dine et avide d’expériences, et l’invite à prendre de la hauteur, pour sublimer ses excès, avec désinvolture et élégance.

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(Photo : Maxime Gaudet)

dany terreur,interview,mandor,les portes du paradisInterview :

Il s’est passé deux ans depuis ta première mandorisation à l’occasion de la sortie de ton EP Gri-Gri. Tu n’as pas chômé puisque que tu as fait beaucoup de scènes. Et puis, surtout, tu joues désormais seul avec des machines.

Le son s’est affiné par rapport au premier EP. Quand j’ai fait Gri-Gri, j’essayais de mettre les mêmes arrangements sur chaque titre. Sur mon album, je suis plus tranché. On est plus dans la musique électronique, voire parfois psychédélique.

Tu m’en avais parlé lors de notre première interview. Tu as longtemps joué avec plein de  groupes différents. C’est la raison pour laquelle tu préfères être seul désormais ?

Je vais être franc avec toi, dans les groupes, j’avais des problèmes à partager le leadership. Et puis, quand tu commences dans la musique, c’est dur de s’entourer et de ne pas perdre sa liberté artistique. Je suis désormais prêt à la collaboration, mais plus tard, quand j’aurai fait mes preuves. Sans parler d’ego surdimensionné, j’ai besoin de me sentir respecté dans le métier. Pour le moment, on n’en est pas encore là.

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(Photo : Maxime Gaudet).

dany terreur,interview,mandor,les portes du paradisComment vas-tu faire pour le live ?

Je vais exporter ma manière de travailler dans mon home studio sur scène. C’est un projet extrêmement solitaire. Je t’assure, la première fois que j’ai fait un concert seul avec mes machines, j’ai su qu’il fallait que je garde cette direction-là. Je me sens 1000 fois mieux, car j’ai un sentiment de liberté totale.

Je t’ai vu sur scène avec tes machines. Se concentrer sur elles, ce n’est pas au détriment de la liberté dont tu parles ?

Je parle plus de liberté artistique. Pour les concerts à venir, je suis en train de travailler pour que je puisse être en connexion plus avec le public qu’avec mes machines. Je vais avoir des phases où je pourrai beaucoup communiquer avec les gens. L’idée c’est d’avoir un groupe de rock, mais qui soit des machines.

En concert, les titres seront proches du disque ?

Pas totalement. D’abord, ils seront plus longs ou plus courts, selon l’humeur du public. Je pourrai même changer des arrangements. Ce sera plus musclé, plus rock, car il y aura plus de guitares électriques.

Clip de "Etoile du Kashmir".

Tu es vraiment un solitaire. Sur l’album, tu as tout fait seul. La réalisation, les musiques, les dany terreur,interview,mandor,les portes du paradismachines, les arrangements, le mixage…

Non, le mixage, ce n’est pas moi. C’est l’excellent Perceval Carré qui s’y est collé. A ce stade de l’enregistrement, quand on ne s’appelle pas Prince, mon idole, on a besoin d’oreilles neuves. J’étais quand même là pendant le mixage. J’ai aussi lâché la prise son des voix. C’est Dominique Ledudal (Higelin, Rita Mitsouko) qui s’en est occupé.

En parlant de ta voix, elle a évolué. Ça vient de tes nombreux concerts ?

Ce sont les concerts, mais c’est aussi parce que j’assume plus ma voix et je crois plus en ce que je chante. Dominique Ledudal a su m'apporter une belle confiance.

Tes textes sont très beaux, très originaux.

Ce qui me plait, c’est que l’on commence à les comprendre totalement après plusieurs écoutes. Dans une chanson, le texte, ce n’est pas la première chose que j’écoute, alors la démarche que j’ai est peut-être inconsciente.

Clip  de "Colosse de Rhodes".

dany terreur,interview,mandor,les portes du paradisLa chanson « Colosse de Rhodes » est une chanson à tiroir, non ?

C’est le texte le plus fou de l’album et j’ai même du mal à expliquer ce que j’ai voulu exprimer. Il y a des chansons nettement plus accessibles textuellement parlant.

Tu parles beaucoup de l’amour et de la frustration qu’il peut engendrer.

Je parle de ça notamment dans « Les anonymes ». C’est un titre que j’ai écrit il y a longtemps, à un moment où je n’avais pas envie de me fixer dans une relation amoureuse. Aujourd’hui, ça va mieux (sourire).

Tu as poussé plus loin la superstition qu’il y avait dans Gri-Gri.

J’ai poussé plus loin la superstition parce que je suis passé de Gri-Gri aux portes du paradis. Il y a trois morceaux dans le disque, « Etoile du Kashmir », « Montagne sacrée » et  « Femme fortune », qui sont un peu les piliers d’un temple bouddhiste. Je ne suis pas bouddhiste, mais quand tu les écoutes à la suite, ça peut devenir un cheminement sacré ou mystique. Dans « Air Inter », le pilote a aussi des hallucinations mystiques dans son cockpit.

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Dans « Beau souvenir », tel un poète maudit, tu portes un regard un peu désabusé sur les choses, dany terreur,interview,mandor,les portes du paradismême celles qui sont jolies. Tu te sens un peu comme un poète maudit ?

Mais pas du tout. Moi, je suis quelqu’un d’optimiste. Un poète maudit reste dans sa chambre, déprime, pense que personne ne l’aime et que ça ne marchera jamais… et va s’ouvrir les veines. C’est l’opposé de moi. J’ai des amis, une femme que j’aime et qui m’aime, une famille. J’ai la chance de faire des concerts et de sortir un disque. Et je t'assure qu'il n'est pas fait par une personne se considérant comme un poète maudit. A 35 ans, je réviserai peut-être ma position.

Te sens-tu à ta place dans cette époque ?

Oui. Tout le monde à sa place. Cette époque est très large au niveau artistique. J’ai mon délire et je pense qu’il peut plaire. Le piège, quand on fait de la musique et de l’art, c’est de trop réfléchir à ce que l’on peut faire pour que cela marche. Je pense que je suis honnête et que je fais la musique que j’aime.

Je trouve que tu avances lentement, mais sûrement ?

Ce que je sais, c’est que je ne m’arrête pas. Je ne peux pas m’arrêter. 

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Après l'interview, le 4 octobre 2018.

14 octobre 2018

Guillaume Gamand : interview pour sa chaîne YouTube La Péloserie

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guillaume gamand, la péloserie, youtube, sans, interview, mandor« SANS  est le premier projet de ma chaîne : la Péloserie. La Péloserie sera mon labo, je vais tester beaucoup de choses ici et les partager avec vous. Je serai là tous les 15 jours, les lundis à 18h. Bienvenue à tous ». C’est ainsi qu’a présenté récemment le comédien-auteur Guillaume Gamand sa chaîne YouTube.

Ayant été pendant longtemps dans les mêmes locaux (à Mixicom) que la team SideKick (un groupe de potes autodidactes à vocation humoristique composé de Kaza, Jérémy Nadeau, Vincent Scalera (mandorisé-là), Raphaël Liot, Guillaume Gamand, Jonathan O'Donnell et Akim Omiri), j’ai vu Guillaume Gamand dans ce contexte de création constante. Et il m’a toujours impressionné. Grand gaillard barbu sympathique, sans jamais un mot de trop, mais toujours le bon. Et puis, je ne sais pas, je l’aime bien. Son sourire en coin et son humour noir, subtil ou potache. Quand j’ai appris qu’il lançait sa Péloserie, j’ai souhaité en savoir plus.

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guillaume gamand, la péloserie, youtube, sans, interview, mandorInterview : 

Mine de rien, tu es un des premiers YouTubers français. Tu as commencé il y a très longtemps.

Même si je viens du théâtre, j’ai commencé des vidéos sur Internet il y a presque 13 ans, mais c’était sur Dailymotion pas sur YouTube. J’étais déjà avec mes deux compagnons du SideKick, Kaza et Raphael Liot. Sur Dailymotion, il y avait aussi le Palmashow, Kyan Khojandi, François Descraques et quelques autres. Norman et Hugo tout seul commençaient à peine. Ce que l’on faisait était sous l’appellation Silverhope. C’était la meilleure des écoles pour apprendre notre métier. On essayait des choses…

Pourquoi avoir créé ta chaine ?

J’avais besoin de monter ma chaine parce que je passais toutes mes journées du lundi au vendredi, de 9h à 20h à écrire non-stop pour différents projets qui n’étaient pas les miens et qui prenaient parfois du temps à se concrétiser. A un moment donné j’ai eu envie de voir se monter les miens.

Tu n’as jamais eu une frustration d’être dans les vidéos des autres, jamais dans des premiers rôles, guillaume gamand,la péloserie,youtube,sans,interview,mandormême au sein de SideKick ?

Pas du tout. Je viens du théâtre. J’ai très vite appris que je ne jouerais pas tout de suite les premiers rôles, pourtant, on m’en a proposé beaucoup. Je ne le sentais pas. Je vais te faire une métaphore qui vaut ce qu’elle vaut. Dans Rasta Rocket, ils se battent tous pour avoir la première place, mais quand ils comprennent que le leader de l’équipe, celui qui va conduire le bobsleigh, c’est celui qui va se lever à 6 h du matin et qui sera le dernier couché, du coup, plus personne n’est partant. Je ne vais pas te mentir, il y a un peu de ça chez moi.

Je te vois bosser comme un dingue depuis des mois, je ne peux pas croire que ce soit de la fainéantise de ta part.

Si, un peu. J’ai aussi peut-être eu les pétoches. Quand tu es le premier rôle, tu portes beaucoup de choses sur tes épaules. Contrairement à l’image que tu peux avoir de moi, un type un peu extravagant, je ne le suis pas. Je suis même un peu sauvage. Je n’aime pas qu’on m’emmerde et quand on est devant, on finit par t’emmerder. 

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De gauche à droite, avec les membres de SideKick : Jérémy Nadeau, Guillaume Gamand, Kaza, Jonathan O'donnell, Akim Omiri et Vincent Scalera (manquait l'excellent Raphael Liot sur la photo).

Ce que vous avez fait avec le collectif SideKick et notamment la série que j’adorais Blablou marchait moins que d’autres vidéos inintéressantes et faites avec peu de moyens. J’ai toujours trouvé cela injuste.

Toute la bande est comme moi. On s’en contrefout. Je suis content que les mecs fassent des vues parce que certains ne partaient de rien et ont quand même travaillé pour parvenir à un résultat. Nous ne sommes jaloux de personne, je t’assure. Si la qualité était ce qui marchait le plus, ça se saurait. 

Avec Blablou, vous avez encore été précurseurs. Une sorte de Monthy Python à la française. Je me régalais.

(Par humilité, Guillaume ne répond pas à ce compliment). On tente de progresser d’année en année. On apprend tous les jours et il faut être hyper humble. On continue certaines formations d’écriture pour ne jamais stagner. On veut se surprendre et surprendre ceux qui nous regardent. Pour cela, c’est du travail constant. Personnellement, j’ai un objectif ultime : avoir un point de vue sur les choses… C’est ce qui marque dans le temps.

guillaume gamand,la péloserie,youtube,sans,interview,mandorJe déplore que vous n’ayez pas continué Blablou.

On a écrit la deuxième saison, mais comme la première a marché moyennement, on ne la pas tourné parce que nous n’avions plus de budget. Je suis sûr qu’elle aurait cartonné. On a trouvé un public, mais qui était de notre âge. On avait des vannes tellement perchées que c’était normal qu’un gamin de 12 ans ne les comprenne pas. On était très second degré.

Parlons de ta chaîne La Péloserie.

Le premier projet actuellement visible s’appelle « Sans ». C’est un monde imaginaire où par exemple, les lampes n’existent pas. Quelles en seraient les conséquences ? Sans couteau, sans ceinture, sans happy end. Le but est de surprendre ceux qui regardent la vidéo. « Sans », c’est rapide, efficace, rythmé, avec plein de styles de jeux.

C’est autoproduit ?

Oui, je ne voulais pas d’entrée de jeu être en coproduction avec quelqu’un. Je voulais être libre d’être ce que je suis et de faire ce que je veux. Cette chaîne n’est pas ma vie. C’est un terrain de jeu dans lequel je vais tenter des choses et m’amuser avec des gens. Il y a plein de guests. Des gens pour lesquels j’ai écrit et avec lesquels ça s’est bien passé. Je pense à Tim, Jimmy fait le con, Jhon Rachid,  Nicolas Meyrieux, Thaïs Vauqières…

Et toute l’équipe de SideKick.

Bien sûr, c’est un plaisir de travailler avec eux tous les jours. On a chacun notre truc personnel, c’est ça qui est bien. On a créé une famille… On bosse chez les uns, chez les autres et on se voit même hors travail.

1er épisode de "Sans".

C’est quoi le déclic qui t’a incité à créer ta chaine ? guillaume gamand,la péloserie,youtube,sans,interview,mandor

De ne pas enchainer une deuxième saison de Blablou. Ça a été une grande frustration pour  moi parce que je n’avais plus notre terrain de jeu. Je sentais aussi que mon entourage professionnel avait besoin que j’aille vers autre chose, que je les surprenne.

Maintenant que tu as tourné pas mal d’épisodes, comment as-tu vécu le tournage ? 

C’est du sport. Je n’avais jamais été le centre d’une fiction comme celle-là. Je suis dans absolument tous les sketchs et chaque situation est complètement différente, du coup c’est extrêmement intense. À cela s’ajoute la gestion des autres comédiens, heureusement qu’Ilyes Harouni est là pour me libérer dans le jeu (c’est le réalisateur des sketchs). Mais même si cela était costaud niveau rythme, c’était beaucoup de fous rires avec les comédiens et l’équipe. Quand tu écris les sketchs, tu ne sais jamais comment les autres comédiens vont s’approprier les personnages, du coup c’est très souvent de très bonnes surprises.

2e épisode de "Sans".

guillaume gamand,la péloserie,youtube,sans,interview,mandor(Photo à gauche : avec Guillaume Gamand et Kaza)

Après la diffusion des deux premiers épisodes, quels sont les retours que tu as eus ?

Très positif, je ne pensais pas que j’allais en avoir autant. Surtout le milieu pro qui m’a fait énormément de retour et d’encouragement. Je ne vais pas te cacher que ça fait du bien. C’est la première fois que je la joue solo et quand tu as la tête dans le guidon pendant plusieurs semaines à cause de l’écriture, la prod, l’organisation, le tournage, le montage et autre… et bien, tu es déjà très content que les gens aiment quand ça sort...ça te booste carrément !

Après la série « Sans », que proposeras-tu dans ta péloserie ?

Je vais tourner encore quelques épisodes de « Sans », puis ensuite j’ai deux nouveaux programmes que je tournerai d’ici fin novembre et qui seront sur la chaîne en décembre. Je peux difficilement t’en dire plus, mais ça sera différent de « Sans ». Toujours dans l’humour mais dans un autre format.

A 35 ans, tu es très déterminé.

Je le suis depuis des années. J’ai en moi un moteur qui me dépasse.

Je suis sûr que bon nombre des membres de Sidekick vont se retrouver partout dans les médias, voire au cinéma…

C’est notre ambition. Sous l’émulation de Kaza, qui est pour beaucoup dans tout ça, on a le projet de placer nos billes partout et ensemble. Mais on veut surtout rester libres et avoir la liberté de création la plus totale.

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Après l'interview.

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11 octobre 2018

Alexis HK : interview pour Comme un ours

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(Photo: Pierre Leblanc)

La dernière fois que j’ai reçu Alexis HK, c’était une semaine après les attentats parisiens. Il venait pour parler du spectacle Georges& moi. Lui et moi, complètement choqués, avions du mal à nous projeter en mode « promo ». On a fait à peu près le job (voir là). Ce n’était pas la première fois que nous nous voyions pour parler musique  (là en 2009 pour le clip des « Affranchis » et ici en 2012 pour l’album L’instant présent.)

J’étais donc ravi de le revoir le 19 septembre dernier en terrasse de La Maroquinerie, plus sereinement, par une belle journée ensoleillée, pour évoquer Comme un ours (sortie vendredi dernier), dans lequel Alexis HK nous dévoile une nouvelle facette de son talent, toujours tout en élégance et en poésie.

alexis hk, comme un ours, interview, mandor, la familiaArgumentaire de presse (version un peu écourtée):

Alexis HK chante avec humour mais sans cynisme, avec tendresse mais sans fadeur. Après le succès des Affranchis, couronné par un Olympia en 2010, et de son spectacle Georges & moi en 2015, Alexis a pourtant voulu rentrer dans son antre. De là est né Comme un ours, projet de solitude intentionnelle dans lequel le chanteur, d’habitude si friand de collaborations, tient les commandes de A à Z. Mais les événements de 2015 ont fait trembler la plus profonde des cavernes, et même isolé au milieu du vignoble nantais, l’ours volontaire s’est retrouvé plongé tête la première dans un monde qu’on ne peut plus tourner en dérision. Il écrit alors la noirceur, la violence, et la peur en empruntant aux styles musicaux émergents leurs rythmiques électrisées et électrisantes qui remplacent les traditionnelles batteries, leurs loops aux basses lancinantes, et les syllabes martelées comme des halètements qui s’abattent frénétiquement sur les consonnes les plus dures.

Alexis HK a façonné cet album comme un exemple : partant des nuages les plus noirs de notre époque, du fascisme rampant et du racisme banalisé (« Les pieds dans la boue », « La chasse »), l’ours-chanteur s’accroche à la chanson pour faire refleurir nos sourires en trouvant du réconfort auprès d’un chien (« Je veux un chien »), d’une femme (« La fille à Pierrot ») ou d’un enfant (Salut mon grand). Et comme ultime défi, Alexis réussit la prouesse de rassembler dans une même chanson l’horreur et la beauté, se souvenant que le soleil brillait le 13 novembre 2015, et que les bières rousses s’empilaient sur les tables des terrasses (« Marianne »). Enfin, en guise de point final, Alexis s’envole le temps d’un dernier morceau (« Un beau jour ») qui rassemble tout ce qui fait la force de cet album : nous quittant sur une mélodie légère, il porte un dernier regard lucide et sensible sur cette vie au goût parfois amer qu’il aime pourtant de toutes ses forces.

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(Photo : Pierre Leblanc)

alexis hk,comme un ours,interview,mandor,la familiaInterview :

Il est indiqué dans l’argumentaire de presse que tu as fait ce nouveau disque seul. Or, tu tiens à préciser que Sébastien Collinet (Rover, Florent Marchet) est intervenu comme coréalisateur.

Il est intervenu après les maquettes. Il m’apporte énormément parce qu’il arrive à faire des choses que je ne parviens pas à régler moi-même. Il gonfle les morceaux de manière fine et intelligente. Avant qu’il n’arrive pour m’aider, je me suis enfermé volontairement.

C’était une expérience solitaire que tu souhaitais ardemment ?

Je voulais goûter cette solitude impossible. Cela m’a permis de comprendre que, décidément, on a vraiment besoin des autres pour avancer. Pour le savoir, il fallait que je prenne le temps de m’isoler.

Il parait que tu te levais à 5 heures du matin et que tu travaillais toute la journée. C’est vrai ?

Oui. Tu es déjà venu chez moi à la campagne, tu vois donc mon cadre de vie. C’est agréable. Je me suis acheté un tas d’instruments et je me suis fait plaisir. Je suis arrivé à un moment de ma vie où je ne sais pas trop quel va être mon avenir social, par contre, je sais que mon avenir personnel est dans le plaisir et l’amusement. Si je continue à avoir la chance de faire des albums, il faut que je m’en donne les moyens.

Tu continues à chercher de nouveaux sons ?

Oui, j’en cherche que je voudrais entendre. J’en trouve parfois. Je me suis aussi posé des questions sur mes propres envies. Là, j’ai vraiment pris le temps de la réflexion, ce qui n’était pas le cas dans les albums précédents. J’avais plus donné les clefs à Matthieu Ballet qui avait fait un super travail de réalisateur, mais là j’avais envie de garder le double des clefs.

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C’était aussi pour savoir si tu pouvais t’en sortir seul après toutes ces années ?

Oui, tu as raison. C’était un bilan de compétence personnel. Je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller seul. Ça m’a permis de faire des recherches musicales tranquillement. Je pouvais faire, défaire, refaire, redéfaire… Par ignorance, j’ai fait des détours qui m’ont amené à des résultats inattendus qu’au final j’aime bien.

L’histoire de la contrebasse que tu as voulu apprendre tout seul, c’est vrai ?

Tout à fait. C’est un instrument que j’aime énormément depuis toujours et j’ai envie de progresser encore et encore. J’adorerais être accompagnateur d’un autre artiste avec cet instrument (rires).

Goldman a fait ça pour certains potes comme Gildas Arzel. Il n’était que guitariste.

Oui, c’est très fort étant donné sa notoriété. Tu sais, c’est agréable de changer de poste.

"Marianne" audio.

La dernière fois que nous nous sommes vus pour une interview, c’était une semaine après les attentats parisiens. Je me souviens que tu étais meurtri. Ce nouvel album est marqué par ces évènements, notamment dans la chanson « Marianne ».

Ca a dû te rappeler des propos que je t’avais tenu.

Oui, nous avions beaucoup parlé en off de tout ça.

L’histoire de la chanson « « Marianne » est vraie. J’ai clairement raconté ce que j’ai vécu. Marianne n’est pas le symbole de la république, même si ça le devient au fur et à mesure de la chanson, mais au départ c’est ma grande amie, Marianne, avec laquelle je déjeunais ce jour-là, rue Jean-Pierre Timbaud, pas loin du Bataclan. Cela faisait longtemps que nous ne nous étions pas vus, elle était très déprimée. Elle craquait un peu. Elle avait l’impression que le monde était en pleine régression. J’ai essayé de la réconforter et je suis parti jouer dans le 77. Et est arrivé ce qui est arrivé quelques heures plus tard. J’ai trouvé qu’il y avait quelque chose à raconter sur cette femme qui ne croyait plus trop en ce monde et qui habitait à côté des lieux où se sont passés ses attentats.

Cette chanson est aussi un devoir de mémoire ?

Oui, parce que c’est un événement crucial dans l’histoire.

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(Photo : Pierre Leblanc)

Depuis 2015, peux-tu continuer à tourner le monde en dérision ?

Ce qui est sûr, c’est que je n’écris plus de la même façon. Mais, ce n’est pas qu’à cause de cela. On n’écrit pas les mêmes choses à 44 ans qu’à 22 ans. J’ai voulu faire une introspection sur ce que je ressentais par rapport à l’état du monde.

Et il t’inspire quoi le monde ?

Il y a des avancées incroyables et je suis persuadé qu’il y a de très belles choses dans l’époque d’aujourd’hui, même si on ne nous les montre pas forcément. Mais en même temps, il y a une régression des mentalités, des régressions idéologiques et plus de racisme ordinaire. Le nouveau président des Etats-Unis est une caricature à lui tout seul, on ne peut même pas le tourner en dérision. On n’est plus dans l’époque où il y avait les guignols de l’info qui était le baromètre, qui pouvait se moquer de tout… Il y a clairement quelque chose qui a changé.

"La chasse" audio.

Ce racisme ordinaire, tu l’as traité dans deux chansons : « Les pieds dans la boue » et « La chasse ».

Dans « La chasse », j’ai pensé que j’étais allé trop loin parce que je parle de chasse à l’homme, mais j’ai lu un article récemment sur une chasse à l’homme, pour être clair, une chasse aux migrants, qui a eu lieu en Allemagne après la mort d’un allemand. Du coup, ma chanson reflète bien la réalité. Je n’ai pas été excessif.

Dans « Les pieds dans la boue », tu vises clairement le Front National, enfin le désormais Rassemblement National.

Non, je vise tout le monde parce que presque tous les partis se sont mis sur la même ligne idéologique. Il y a même des partis de gauche qui brisent la ligne de leur parti en disant qu’il faut arrêter de faire de l’angélisme et que les migrants est un problème qu’il faut savoir gérer. Je pense par contre qui si on accueille des personnes, il faut qu’elles soient bien accueillies. Dans cette chanson je parle plus de sentiments que de situations politiques. Je n’ai pas de solutions politiques, par contre la régression me fait peur et c’est quelque chose que je ressens profondément.

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(Photo : Pierre Leblanc)

Pour passer à un sujet plus tendre, il y a une chanson qui m’a fait fondre : « Salut mon grand ». J’adore cette phrase que tu chantes : « une pensée douce au mec que m’a donné ta maman ».

Un chanteur qui écrit pour son enfant, je sais, ce n’est pas original, mais j’avais envie de le faire. J’en ai profité pour parler de notre génération à nous, la tienne et la mienne, qui sont sensiblement les mêmes.

Cette chanson me met dans un état de mélancolie.

On parle de la jeunesse d’aujourd’hui. On la caricature un petit peu avec les smartphones ou toutes sortes d’écrans. Nous aussi on était tout le temps sur un écran, mais c’était un seul et même écran avec trois chaînes de télé. La télé a rapidement compris son pouvoir. Je dis à la jeune génération qu’il y a eu pire qu’eux. Nous, nous voyions le monde avec très peu de prismes. Mon fils de 10 ans me sort des trucs que je n’aurais jamais pu dire à son âge. Les enfants d’aujourd’hui sont beaucoup plus mûrs que nous l’étions. Internet, c’est mieux que la télé.

Tu ne vas te faire que des amis…

(Rires) Comme je ne passais pas beaucoup à la télé, ça va continuer.

Ton fils aime cette chanson ?

Oui, il l’adore. En plus, sa mère, Liz (Cherhal), en a aussi écrit une sur lui. Il est donc très content.

"Je veux en chien" audio.

Une autre chanson que j’aime beaucoup, c’est « Je veux un chien ».

Je voulais parler des chiens parce que je les adore, mais j’adore les chats aussi. Je voulais parler des tempéraments. On est dans des sociétés où les gens sont plutôt chats. Il faut être à leur service et ils sont imprévisibles. Les chiens, eux, donnent tout… et je connais des gens qui sont comme ça, avec un tempérament chien, qui vous suivent, qui ne vous jugent pas et qui vous aiment. Dans cette chanson, il y a évidemment une double lecture possible, je ne voulais pas faire juste « 30 millions d’amis » (rires).

Parlons de « La fille à Pierrot ». La façon d’écrire cette histoire m’a fait penser à Pierre Perret.

Déjà ça me fait très plaisir. Je l’ai découvert sur le tard. J’ai même participé à l’album lui rendant hommage avec les Ogres de Barback. Je l’ai donc rencontré et je me suis plongé dans son œuvre. Je ne connaissais que les basiques très populaires, mais j’ai réalisé le niveau d’écriture extraordinaire qu’il a. Que tu me rapproches de ce grand homme me touche profondément.

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Tu n’aimes pas entendre cela, mais dans le métier, nous savons bien que tu es une des plus belles plumes de la chanson française.

Je pense que j’essaie d’avoir une écriture personnelle et que j’essaie de soigner mes mots. C’est mon arme pour pouvoir proposer quelque chose d’artistique. Dans la scène française d’aujourd’hui, il y a quand même du monde et des gens extrêmement brillants. Je pense à des gens comme Laura Cahen, Babx, Liz Cherhal… ils ont un sens de l’écriture qui est très fort et qui me rassure beaucoup parce que j’ai l’impression qu’on en a besoin. Nos cerveaux qui reçoivent tellement d’informations ont besoin de temps en temps qu’on leur parle de manière un peu apprêtée.

Tu as une façon d’interpréter tes chansons assez unique.

Quand on écoute Brel ou Brassens, deux artistes diamétralement opposés, ce sont eux qu’on écoute. Barbara, Juliette, Nougaro, Gainsbourg sont des gens qui ont mis aussi la barre très haute en matière d’écriture  et qui ont proposé quelque chose de reconnaissable. C’est ce qu’il y de plus difficile en musique et c’est ce que je tente de faire. J’ai bien dit « je tente ».

Clip officiel de "Come un ours".

Tu racontes la solitude des êtres dans « Comme un ours ».

Souchon, ce génie, avait trouvé la formule idéale : « l’ultra moderne solitude ». Je parle dans cette chanson de cette solitude pas seule. C’est parfois agréable, mais comme toutes les drogues, il ne faut pas en abuser parce qu’après, on perd le contact et c’est là que l’on réalise tout ce qui nous manque, tout ce que l’on a perdu et ainsi de suite. Moi, j’ai un mode de vie assez solitaire parce que je vis dans un endroit isolé. J’ai eu à un moment le sentiment de me perdre. Je me disais que si je continuais comme ça, j’allais commencer à parler à mes glaïeuls et penser à mes aïeux. Ça m’a inspiré cette chanson. La solitude est une maladie très dangereuse.

Une maladie ?

Le virus de la solitude qui nous pousse à nous retrancher, ça peut devenir une maladie mentale.

Dans « Porté », tu écris « la prose apaise les ecchymoses ». Là, j’ai besoin de précisions.

Je dis au premier degré qu’écrire apaise. La prose est là pour mettre en avant des états d’âme qu’on garderait pour soi. Il faut chercher les mots qui sont les plus proches de ce que l’on ressent, c’est apaisant comme thérapie.

« Le cerisier » a été écrit par ton père.

Mon père aime bien écrire et il voulait que je chante une chanson à lui. Il m’a proposé plein de choses, mais je lui ai répondu que je voulais chanter quelque chose qui parle de la vie simple et réelle. Un jour, j’étais dans son jardin et je lui fais la remarque que ce cerisier dont on croyait qu’il allait mourir chaque année restait bien vivant. Chaque année il est toujours là et très productif. J’ai trouvé que c’était un message d’espoir. C’est une image qui contient la mélancolie de la mort et la joie de la renaissance. Il a tout de suite écrit ce texte et j’ai tout de suite adhéré.

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Quel rapport as-tu avec la reconnaissance ?

Je ne suis pas dans l’obsession de la reconnaissance, mais je suis comme tout le monde, quand j’ai des marques de considérations appuyées, j’apprécie et ça peut être très touchant. Après, si c’est le seul objectif d’une démarche artistique, je pense que c’est un peu gâché. Il faut que ça arrive à la toute fin… quand on a bien travaillé.

Tu sais quand tu as réussi un album ?

Je pense que Comme un ours est un album réussi. Les autres me semblaient plus expérimentaux. Je suis heureux de ce disque parce que je trouve qu’il y a une vraie cohérence. Le dernier présent s’approchait de ça, mais Comme un ours est plus abouti.

Tu t’es sorti facilement du spectacle Georges et moi ?

Oui et non. Ca a créé une dynamique en tout cas. J’ai écrit les chansons de Comme un ours pendant la tournée Georges et moi. Tu sais, j’ai le cerveau fragmenté. Une chose en appelle une autre, donne envie d’une autre, mais je suis rarement en focus sur un seul truc. J’ai un problème de dichotomie interne qui fait que j’avais l’impression d’être en dialogue avec le fantôme de Brassens, mais que ça ne m’empêchait pas d’être dans mes sons et mes textes à moi. J’ai l’impression qu’il me soufflait sa philosophie : « fais les choses par toi-même, trouves ton truc à toi ». C’est ce qu’il a fait lui. Je pense que j’ai écouté son message subliminal.

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24 septembre 2018

Elsa Kopf : interview pour La vie sauvage

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(Photo : Severin)

Elsa Kopf, en chiffres, c’est 5 millions d’écoutes en Chine (Xiami), plus de 500 000 vues sur YouTube, plus de 2000 followers sur Instagram, 800 publications #elsakopf. Mais ce n’est pas beau de parler d’un artiste par le biais de ses performances autres que vocales, textuelles et musicales. La bio officielle d’Elsa Kopf nous indique que ces douceurs entre folk et jazz sont le point de départ de son style, de ses premières compositions parues sur l’album Acoustic Joys (2011). En 2013, sur son deuxième album Marvelously Dangerous, son ami et producteur Pierre Faa (cf. Peppermoon) lui avaient offert un écrin d’arrangements subtils, où la guitare folk s’entremêlait à des volutes digitales. D’ailleurs, j’avais mandorisé Elsa Kopf à ce sujet. 

La voici de retour avec un troisième disque plus pop-electro entièrement produit par WHOISIX, La vie sauvage (déjà sorti).

Le 5 octobre prochain, vous allez pouvoir la découvrir sur la scène du Bus Palladium (en co-plateau avec Nicolas Vidal) avec ces nouvelles chansons. Un rendez-vous à ne pas manquer !  Pour parler de tout cela, j’ai interviewé Elsa Kopf  le 11 septembre dernier sur la terrasse d’un café parisien.

elsa kopf,la vie sauvage,whoisix,interview,mandorArgumentaire de presse officiel :

Après 6 tournées en Asie, 3 B.O en Corée du Sud, 5 millions d’écoutes en Chine et des milliers de fans de par le monde, Elsa Kopf revient en France, riche de nouveaux sons, de nouvelles images et d’un regard neuf sur la production musicale.

En 2015 lors d’une tournée-promo à Amsterdam, Elsa rencontre Marnix Dorrestein, le talentueux producteur aka Whoisix (Brisa Roché, Herman Van Veen). De la rencontre naitra un premier remix de « Cherry Blossom Rain » orienté électro minimal, qui  décide les deux artistes à prolonger la rencontre sur un EP.

Deux ans et quelques Paris-Amsterdam plus tard, voici La Vie Sauvage.

Enregistré dans un manoir hollandais, au milieu des paons et des biches, La Vie Sauvage marque un tournant dans la carrière d’Elsa, qui collabore actuellement sur de nombreux projets d’artistes de la nouvelle scène électro française comme Durantin ou encore Korgelt.

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(Photo : Severin)

elsa kopf,la vie sauvage,whoisix,interview,mandorInterview :

Depuis la dernière fois que je t’ai interviewé en 2013, il s’est passé beaucoup de choses. Notamment pas mal de concerts en Asie où tu es une star.

C’est magique ce qui m’arrive là-bas. Un jour, j’étais dans mon salon et celui avec lequel j’ai fait mon deuxième et mon troisième album, Pierre Faa, m’a appelé pour me dire qu’il avait deux bonnes nouvelles. La première, c’est qu’une chanson de mon premier album, « Larmes de caramel », avait accumulé plus de 200 00 écoutes en Chine et la deuxième, c’est que l’on allait partir en tournée dans toute l’Asie. J’étais très émue, je n’en revenais pas. On s’est vite rendu compte que mon nombre d’écoute des plateformes musicales chinoises augmentaient considérablement très rapidement.

Quand tu es là-bas, tu fais les plus grandes émissions ?

La dernière fois, on est passé en direct sur CCTV (la télévision centrale de Chine) pour une prestation live lors de la Coupe du Monde. On a enregistré plusieurs génériques de séries coréennes. En Corée, j’ai participé à l’émission musicale "EBS Space", à l’invitation de la chanteuse folk Siwa. J’ai aussi enregistré une chanson très remarquée "Days and Moons" pour la série My Beautiful Bride (OCN). Comme tout ceci est vu dans le monde entier, j’ai trouvé sur YouTube, des chansons de moi sous-titrés en arabe.

Comment expliques-tu le succès là-bas d’une artiste française pas très connue dans son pays ?

Les asiatiques aiment beaucoup la France. Ils sont très curieux et écoutent les chansons. Il y a peut-être dans mes albums une introspection, une sensibilité, une  nostalgie, une certaine poésie romantique qui leur plait. En Asie, les chansons un peu « dark » comme celles de Bashung sont moins comprises par les asiatiques.

En chine, tu as 5 millions de clics sur tes chansons en écoute.

C’est complètement dingue, mais ça fait un plaisir fou.

Mais, tu n’en as pas marre de ne pas avoir la même notoriété ici ?

Effectivement, même si c’est flatteur ce qu’il m’arrive en Asie, j’aimerais bien trouver mon public en France aussi. Le succès ça monte, ça descend, c’est des courbes. Il faut gérer sans se prendre la tête. Mon succès ailleurs me permet d’être un peu rassuré sur mon travail, même s’il faut en permanence en activité et surprendre le public en se surprenant soi-même.

Tu doutes de toi ?

Comme tous les artistes, mais ça veut dire qu’on est vivant et que l’on avance. Ce métier réserve plein de surprises. On ne sait jamais où on va être demain.

Clip de "The glamour, the Glory".

Tu reviens en France avec un EP de 6 titres, La vie sauvage.elsa kopf,la vie sauvage,whoisix,interview,mandor

Là, je change complètement de style. Je ne sais pas si le public asiatique va être sensible à ça, mais j’avais envie de le faire.

Certaines chansons ont été écrites il y a un moment, non ?

Oui, depuis plus de deux ans, notamment une qui s’appelle « Ta révolution ». Le refrain très fédérateur dit : « en marche, en marche, ta révolution  est en marche ». C’est une catastrophe pour moi parce que j’aime beaucoup cette chanson qui évoque une révolution intérieure personnelle. Je la voyais comme le titre fort de l’EP. Et les élections sont arrivées…  et le parti d’Emmanuel Macron. Je ne peux plus chanter ce titre, les mots n’ont plus le même sens pour  moi. Ce qui est drôle, c’est que j’ai chanté cette chanson à un concert de soutien de Jean-Luc Mélanchon en  2013.

Dans cet EP, tu chantes en Allemand, en Anglais et en Français.

Il n’y a aucune volonté particulière à cela. Comme je suis quadrilingue, les chansons sortent dans la langue qu’elles souhaitent. Je ne contrôle pas ça. J’aimerais bien qu’elles sortent aussi en coréen ou en chinois, mais je parle encore très peu ces deux langues.

On chante de la même façon quand on change de langue ?

Non. Par exemple, l’allemand se prête plus à l’electro et au cabaret qu’à la bossa-nova (rire).

Ta chanson « Cinderella » démarre tranquillement, puis elle devient vite electro-techno.

C’est l’influence de mon  producteur hollandais, Whoisix. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup. Il a une grande originalité, une folie dont j’avais très envie. Pendant un an, j’ai fait beaucoup d’aller-retour Paris-Amsterdam pour la production de ce disque. Je suis arrivé avec des morceaux dont la direction était déjà franche et claire, il a gardé mes idées. Pour celles qui étaient moins abouties, je lui ai donné carte blanche.

elsa kopf,la vie sauvage,whoisix,interview,mandorPierre Faa est un peu avec toi quand même puisqu’il t’a écrit « Dans la main de King Kong ».

Pierre me voit toujours en comédienne. Il m’invite à prendre des cours de théâtre depuis longtemps parce que j’ai quelque chose en moi d’assez multiple. Dans cette chanson, il me fait endosser pas mal de rôles différents.

Dans la plupart de tes chansons, tu es dans l’introspection.

J’ai toujours voulu exprimer mes sentiments et mes émotions. Je continue aujourd’hui mais, musicalement, de manière différente. J’ai évolué et j’ai envie d’essayer de nouvelles choses. J’ai l’impression d’avoir fait le tour de la question en ce moment donc, j’ai besoin d’aller vers d’autres instruments, ceux d’aujourd’hui.

Tu te sers de logiciels ?

Oui et du coup, ça m’emmène dans des directions complètement nouvelles. J’essaie d’ailleurs d’utiliser seule certains logiciels dont Ableton et je m’amuse comme une petite fille dans ma chambre à trouver de nouveaux sons, de nouvelles idées. A ce propos, hier, j’ai rencontré Boris Bergman. Il m’a cité une phrase d’Oscar Wilde : « une idée qui n’est pas dangereuse ne mérite pas de s’appeler une idée ». Ce qui est certain, c’est qu’avec mes nouvelles chansons, je me mets un peu en danger.

Clip de "La vie sauvage".

Il y a un clip de « La vie sauvage », aux couleurs très acidulées. elsa kopf,la vie sauvage,whoisix,interview,mandor

Je montre la partie de moi la plus pop. Il y a toutes les références visuelles que j’aime en ce moment. J’avais demandé à un collectif d’artistes de faire ce clip avec moi, mais les personnes n’avaient pas le temps. Du coup, j’ai trouvé mes idées moi-même et j’ai fait mon clip seule grâce au logiciel After Effects, après avoir pris des cours sur internet. Je n’attends plus rien des autres, je fais moi-même les choses, ça me fait gagner bien du temps.

Est-ce que la chanson t’aide à canaliser la multiplicité qui est en toi, dont nous parlions tout à l’heure ?

Je ne crois pas. Pour me canaliser, je fais plutôt de la méditation, je me pose, je prends du temps pour moi, ce que je n’ai pas beaucoup fait les dernières années. Tout ceci m’aide à continuer à suivre le rythme que je m’impose.

Je te sens plus sereine.

C’est parce que j’apprends à relativiser. Aujourd’hui, c’est plus important ici et maintenant d’être dans la joie que de me dire que je serai à l’Olympia dans deux ans.

Je suis sûr que tu fourmilles d’autres projets.

J’aimerais refaire un projet electro encore plus fou que je produirais et en faire un autre en piano-voix avec des chansons qui ressembleraient à ce que je faisais en 2011 dans mon premier album « Acoustic Joys ».

Je crois savoir qu’il y a un best of de toi qui est prévu pour l’Asie.

Oui, il sort au mois d'octobre à Taïwan. Il s’intitulera Sugar Roses. On va en profiter pour faire une grande tournée en Asie.

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Après l'interview, le 11 septembre 2018.

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19 septembre 2018

Emma Solal : interview pour L'amour et c'est tout

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(Photo : Letizia Le Fur)

Emma  Solal sera le 11 octobre à l’hôtel Pigalle à Paris pour présenter son troisième album sensuelo-electro-pop, L’amour et c’est tout qui sort le 28 septembre prochain. J’apprécie la sensibilité de cette interprète qui n’hésite pas à prendre des risques en se remettant en question en permanence, quitte a changer complètement de style musical. Là, on est dans le moderne et complètement dans l’air du temps, tant musicalement que textuellement. Bref, du beau travail!

Voici la deuxième mandorisation d’Emma Solal (la première, en 2013, est à lire ici. On y apprend son passé artistique notamment). C’est dans un café parisien que nous nous sommes retrouvés le 5 septembre dernier.

emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandorArgumentaire de presse officiel :

« Moi, j’aime l’amour, et c’est tout », mantra du nouvel album d’Emma Solal, annonce la couleur. L’album L’amour, et c’est tout, qui fait suite à Robes du soir sorti en 2012 et à Messages Personnels (relecture jazzy du répertoire de Françoise Hardy) sorti en 2016, annonce un tournant dans la discographie d’Emma. Finies les peines de cœur jazzy, place à l’amour pop, aux sentiments électro et aux voyages italo disco. Emma Solal est un caméléon pop, option jeune femme pas toujours rangée. Une allure de ne pas y toucher héritée de son passé d’économiste, mais un sourire franc d’égérie latine, héritière d’une Italie qui aurait toujours la vie douce. Au-delà des chiffres, les lettres et les mots, ceux des songwriters qu’elle a inspirés et qui ont créé pour elle l’écrin pop atmosphérique de son nouvel album. On retrouve les fidèles Pierre Faa et Éric Chemouny, rejoints par Jérémie Kisling, Une Femme Mariée, Grégory Gabriel et Nicolas Vidal pour tailler sur mesure les douze chansons qui composent ce nouvel opus. L’album, produit par Aube et Nicolas Vidal, embrasse des influences que l’on pensait irréconciliables. On imagine Françoise Hardy chez Cassius, Lio chez Daft Punk, ou encore Barbara chez Moroder. Une modernité sonore pour conter d’une voix mélancolique et légère la chronique d’une femme amoureuse (« Un avant, un après », « Monica Vitti »), légèrement égocentrique (« L’amour de moi »), dévouée à son homme (« La femme d’une star ») ou bien encore teintée d’interdits (« Baisers illicites »). Le tout se déroulant dans la chaleur d’une plage italienne (« Is Arutas »), comme pour prolonger la douceur d’un été sans fin en Sardaigne. Ou au bar d’un hôtel parisien, chic mais assez loin de la rive gauche de son premier album. Nouvelle Emma, nouvel émoi.

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(Photo : Laurence Guenoun)

emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandorInterview :

Le changement de style musical nest-il pas un peu radical ?

Cest juste un petit rajeunissement. La vie est un éternel recommencement. Avec ce nouvel album, javais envie daller vers des couleurs plus pop, plus électro, plus actuelles, et aussi vers le type de musique que j’écoute actuellement.

Tu écoutes toi-même de lelectro ?

Oui, ou de la pop-électro celles et ceux qui mont influencée pour cet album sont par exemple Charlotte Gainsbourg, Barbara Carlotti ou Bertrand Burgalat. Jadore aussi la musique des Daft Punk, de Catastrophe ou de Flavien Berger.

Tu nas pas eu peur de désarçonner ton public en passant dun album jazz, chanson française à un album pop electro ?

Non je nai pas eu peur (sourire). Cest une évolution et un rebond, à linstar de la vie et puis ce nest pas non plus un album d’électro pur, je dirais que cest de la pop teintée d’électro. Et puis limportant, cest d’être en phase avec soi-même.

Nicolas Vidal était la personne adéquate pour ce disque ?emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandor

Cela faisait quelques années que lon souhaitait travailler ensemble. Nicolas est parfois venu chanter des chansons en duo avec moi lors de mon spectacle consacré à Françoise Hardy. La rencontre avec Valentin Aubert (aka Aube) a fini de matérialiser le projet. Valentin a arrangé le dernier album de Nicolas, « Bleu piscine » et jai trouvé le résultat formidable. Du coup, jai eu très envie de travailler avec eux deux pour mon propre disque. Ils ont réalisé mon nouvel album ensemble, même si jai apporté ma petite touche  perso parce que javais des idées assez précises sur le son que je voulais (et le son que je ne voulais pas !).

Qui a écrit ?

Les deux tiers des chansons sont de Nicolas Vidal ; il y a également deux chansons de Pierre Faa, que jai été ravie de retrouver sur ce nouvel opus, après « Robes du soir » et lalbum de reprises de Françoise Hardy. Mon ami Éric Chemouny ma aussi proposé une très belle chanson, composée par Jérémie Kisling. Grégory Gabriel fait également partie de la dream team, complétée par Une femme mariée, dont jadore les chansons. Je suis très contente quune femme soit présente sur lalbum.

Clip de "L'amour, c'est tout".

emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandorTextuellement, tu as émis des idées ?

Jai une grande passion et un grand respect pour la langue française. Javais à la fois le souhait de rester dans une exigence assez littéraire, mais aussi envie de légèreté et de profondeur. Je voulais que ce soit un peu plus dansant que les humeurs musicales que javais explorées jusqu’à présent, mais que cela reste aussi mélancolique. Jai limpression que nous sommes parvenus à réunir toutes ses envies et couleurs un peu paradoxales. Cest finalement un album très en phase avec ce que je suis devenue depuis Robes du soir !

Rétrospectivement, tu penses quoi de ce premier album ?

Jai beaucoup de tendresse pour lui. Cest mon amour de jeunesse, ma maison Et il y a toujours des chansons que je continue de chanter sur scène, avec un grand plaisir.

Ce nouveau  disque est né facilement ?

Ce projet sest déployé de manière très fluide, très naturelle. Cela a été très joyeux et enthousiasmant de le faire avancer

Je trouve que cest lalbum dune femme libre, une femme libérée. Elle fait ce quelle veut de sa vie, emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandorde son corps...  Cet album très féminin est tout à fait dans lair du temps.

Cela me touche que tu laie ressenti ainsi. Cest intéressant parce que les choses se sont faites presque malgré moi. Cest sans doute l’énergie que j’émettais et mes camarades de musique lont reçu ainsi. Avec Nicolas Vidal, on a passé pas mal de temps ensemble à échanger, écouter de la musique, manger de bonnes pâtes italiennes aussi (sourire). Il a très bien fait ressortir des aspects de ma sensibilité et de ma personnalité. Je me reconnais dans toutes les chansons quil a écrites pour ce disque et dans celles qui mont été offertes.

Il y a beaucoup de femmes qui se font remarquer en ce moment. Clara Luciani, Fishbach, Juliette Armanet Tu en penses quoi ?

Dabord, elles ont toutes du talent, avec leur propre singularité et couleurs musicales. Cette arrivée remarquée des femmes dans la chanson est à limage de la société. Beaucoup de femmes ont beaucoup de choses à dire, dautant quelles nont pas forcément eu loccasion de le faire pendant longtemps.

Ce qui est intéressant dans ton disque, cest que lhomme nest pas critiqué. Tu évoques le couple comme un terrain de jeu entre un homme et une femme. Parfois cest lun ou lautre qui gagne.

Je trouve essentiel quil y ait beaucoup de bienveillance, dintelligence et damour. On est tous embarqués ensemble. Lamour, et cest tout !

Clip de "Baisers illicites" avec Nicolas Vidal.

emma solal,l'amour et c'est tout,interview,mandorLe clip très classe de « Baisers illicites » revendique-t-il quelque chose ?

Cest dabord la vision du réalisateur, avec laquelle j’étais tout à fait en phase. Cest une exploration du désir amoureux, sous la forme dune sorte de rêve fantasmagorique, irréel. Cest également un hommage et un clin dœil à lunivers de David Lynch Ce nest pas un clip militant, mais jaime le fait quil sinscrive dans l’époque.

Le mot « militant », tu ne laimes pas ?

Ce nest pas ça, mais le clip est sorti juste avant la Gay Pride et certains mont questionnée sur un éventuel message militant, justement. Ce nest pas le cas. Nous avons souhaité mettre en scène une rêverie autour du désir, mais de façon délicate et suggérée.

Sur scène, tu vas devoir chanter et te comporter différemment.

Même sur le disque, je chante autrement. Je me ballade davantage dans les aigus ! Nous avons commencé les répétitions. Nous sommes en train de prendre nos marques et japprécie lidée de quitter ma zone de confort. Cela sera différent et je men réjouis.

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Après l'interview, le 5 septembre 2018.

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13 septembre 2018

Féloche : interview pour la sortie de Chimie vivante

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Féloche sort son nouvel album, Chimie vivante demain (le 14 septembre 2018) et ce soir, il sera au Café de la Danse pour fêter cette sortie.

J’aime cet artiste depuis son premier album, il y a 8 ans, mais, curieusement, nous ne nous étions jamais croisés. Il m’a toujours touché musicalement… et humainement. Je n’ai jamais trop su pourquoi. Après l’interview qu’il m’a accordée le 29  juillet dernier, j’ai compris.

Mini biographie officielle :

Découvert avec le chantier des Francos en 2010, Féloche sort la même année La vie cajun, son premier album marqué par un duo endiablé avec Docteur John ainsi que le titre phare « Darwin avait raison ». Sélectionné pour le prix Constantin, Féloche part dans la foulée, en tournée dans toute la France. Trois ans plus tard, sort l’album Silbo dont il a chanté la chanson éponyme aux Victoires de la musique (révélation scène). Chimie vivante est le troisième album de Féloche.

féloche,chimie vivante,interview,mandorArgumentaire de presse :

Revoilà Féloche, toujours un peu d’ailleurs et pourtant pile à l’heure. En équilibre sur une corde de mandoline ou une comète synthétique, écoutez-le expérimenter en funambule l’envers et l’endroit, le dessus et le dessous, partageant son étonnement face à la beauté du monde. Loin des moroses qui empoisonnent toute idée neuve, Féloche conserve dans tout son éclat ce que nous avons perdu. Son vol est superbe parce qu’il recueille ce que nous n’avons plus, cette précieuse lumière – l’enfance, celle des devenirs toujours à conquérir, des imaginations sans fins et des ivresses sans lendemains.   

Chimie vivante est le troisième album de Féloche, et c’est peut-être son plus personnel. Avec lui, cela signifie qu’une grande tribu sera de la partie. Les enfants, leurs voix décidées et hésitantes, leurs éblouissements et cette sagesse immédiate qui, émise par eux, renverse les certitudes pas bien sérieuses des adultes. L Nico, l’ami poète et ses algèbres d’incertitudes, ses images qui bousculent l’ordre du désordre pour ouvrir sur les fulgurances du chaos. Naïf Herin, gouailleuse italienne venue titiller un Féloche réincarné en gentleman crooner. Julia Wischniewski, dont les accents lyriques ornent les « structures atomiques » d’une Chimie vivante pétrie par Christophe Alexandre, également auteur des « Crocodiles ». Tout cela tient du galion de bric et de broc, de la grande fantaisie débridée, feu d’artifice et cotillons, arcs en ciel et grande roue.

Il est rare d’entendre autant d’innocence sincère, une poésie aussi peu concertée. Ici la dinguerie est douce et généreuse, elle réchauffe, ranime. Féloche, c’est tout un cirque, le grotesque en moins. Du burlesque pur, de la cabriole sans calcul, une légèreté inespérée, hors de la pesanteur.

Sa musique agit comme l’antidote inattendu à nos oublis, nos renoncements. « Après la mer, y’a l’Eldorado », dit-il. Avec lui, on y croit et l’on s’embarque, une nouvelle fois, cap sur le pays des merveilles. 

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féloche,chimie vivante,interview,mandorInterview :

Dans ce nouvel album, la mandoline est bel est bien là, mais mélangée avec des sons que je ne connaissais pas chez toi.

Je fais tout seul, je suis donc immergé dans la matière et les sons, alors j’aime aussi m’amuser, j’aime aller là où on ne m’attend pas. Comme dans « P’tite tête » où je fais du rap. C’est une chanson d’amour et d’aventure un peu terrifiante et violente sur une musique qui te transperce. J’expérimente beaucoup, tout en continuant à faire de la musique que j’aimais quand j’avais 15 ans. D’ailleurs, quand tu fais de la musique, tu as toujours 15 ans.

Féloche, c’est un personnage ?

Je n’irais pas jusque-là, mais je mets des barrières et des petites limites à ce que j’ai envie de raconter dans mes chansons. C’est comme si j’écrivais pour quelqu’un d’autre que moi. Féloche, ce n’est pas moi sur scène. C’est vraiment une démarche artistique. Cali, est-ce qu’il est Cali toute la journée ?

Pour l’avoir croisé assez longuement et souvent ces derniers temps, je crois pouvoir te répondre oui.

Ce que je veux te dire, c’est que je pense qu’il est plus en forme quand il est sur scène qu’à 10 heures du matin. C’est une sorte de super héros. En fait, c’est le même, mais en plus fort.

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(Photo : Christophe Cussat-Blanc)

Tu es fils d’un père connu pour ses musiques de films et de ballets de Béjart notamment, Hugues Le bars, qui lui-même était le fils de l’artiste-peintre et sculpteur Charles Le Bars. Tu es un vrai enfant de la balle.

Je vivais avec ma mère à Clichy, alors je n’ai pas été noyé dans la musique de mon père. Mon père était quand même comme un héros. Je ne le voyais pas, mais j’écoutais sa musique de loin. Aujourd’hui, c’est aussi pour ça que j’ai créé Féloche… pour qu’on ne fasse pas de comparaison.

Psychanalytiquement parlant, c’est intéressant. Tu fais le même métier que ton père.

Je suis d’accord, même si je n’aime pas l’admettre. C’est aussi pour cela que j’ai mis du temps pour trouver mon univers. Ce n’est pas pour rien que j’ai choisi de faire ce métier avec un autre nom. Ma filiation avec mon père s’est su très tard, ça m’a permis de créer en toute tranquillité et sans pression. Pendant très longtemps, je ne donnais pas mon vrai nom. Il fallait que je crée mon existence musicale personnelle et mon son.

Clip de "Crocodiles" réalisé par Yolande Moreau.

Ton père est mort il y a 4 ans. Il a donc connu Féloche.

Il a adoré La vie Cajun. Après il a eu une maladie qui l’a empêché de bien suivre la suite de ma carrière, mais il a vu et compris le chemin que j’empruntais.

Tu parles de La vie Cajun. Quand j’ai vu arriver l’album en 2010, j’étais content parce que c’était original. Il y avait une proposition différente avec des instruments qu’on n’avait pas l’habitude d’entendre.

Il y avait ceux qui disait que c’était génial parce que je m’étais approprié la musique cajun en délirant avec le son et l’imagerie et ceux, les puristes, qui étaient presque outrés. Je n’ai rien contre ces derniers. Ils défendent ce qu’ils aiment, on ne peut pas leur en vouloir. Ce qui est drôle, c’est qu’après, j’ai joué avec certains de ceux-là et ils ont apprécié de sortir de leur zone habituelle, l’imagerie bayou de la Nouvelle-Orléans. En Louisiane, aujourd’hui, il y a des spécialistes de la musique cajun qui me citent parce que le légendaire Dr. John a accepté un duo avec moi. Ça a légitimé ma musique en quelque sorte. Nous sommes devenus amis aujourd’hui.

Ta chanson « Miroir » est magnifique. Tu y évoques la vieillesse et ce que l’on devient.

Ce disque a mis 5 ans avant de voir le jour, mais j’ai perdu mon père et j’ai eu des mômes. Il y a eu le fils, le père, je suis devenu le saint esprit (rires). J’étais le lien parce que mon petit n’a pas connu son grand-père. Un jour, j’enregistrais en studio en sa présence et il y a eu une sorte de connexion. Je l’ai enregistré, comme un effet miroir. Moi, au même âge que lui, j’ai participé à l’enregistrement de Bébé funk. C’est moi, la voix de bébé qui fait « boom tschak » dans le générique de La Grande Famille sur Canal Plus qu’avait composé mon père. Ça a fait un effet spiral. On a cassé la faille spatio-temporelle (rires).

Tu parles de la chanson « Je crie ». Cette chanson m‘a bouleversé. Ton fils parle de ton père qui tombe. Ca va loin.

Rien n’était prévu. Mon fils a improvisé ça. J’avais du boulot, je l’ai mis sur un synthé avec un casque pour qu’il s’occupe. Il a commencé à parler comme jamais il ne m’a parlé. J’ai donc appuyé sur REC en le laissant parler tout seul. Il y a eu un truc bizarre qui s’est passé. Un lien. Ce disque a pris du temps, mais c’est un lien avec moi en tant que fils et en tant que père. Une transmission involontaire mais réelle.

féloche,chimie vivante,interview,mandorTon disque parle de l’enfance, la mémoire, la passion de vivre…

De la vie, l’amour et la mandoline aussi.

Raconte-moi l’histoire de ta copine Capucine qui a donné la chanson Tara Tari. Une jeune femme qui a une maladie des articulations et qui a traversé l’océan avec un petit bateau. C’est un truc de dingue.

Je l’ai entendu un jour à la radio, je l’ai contacté et elle m’a répondu qu’elle écoutait beaucoup Silo aux Canaries. C’est fou. Quand elle est rentrée à Paris, elle m’a raconté son histoire. C’est après coup que j’ai écrit la chanson.

Clip de "Tara Tari".

Quel est le rôle d’un artiste pour toi ?

Je ne sais pas. Quand on monte sur scène, l’énergie qu’on a en soi est décuplée grâce à la pression et l’adrénaline. Dans mes concerts, j’essaie de mettre les gens dans un état joyeux, même si je chante parfois des choses profondes. Il faut trouver le juste milieu.

Ton nouvel album est textuellement plus dur que les autres, es-tu d’accord ?

Je n’avais pas décidé d’enregistrer un disque comme ça. Je me suis rendu compte au fur et à mesure de l’enregistrement qu’il devenait ainsi. A mon avis, un disque, c’est une série d’accidents heureux.

Tu jettes beaucoup quand tu écris ou compose ?

J’ai entendu dans une des très rares interviews de Gérard Manset : « je joue très bien de la corbeille ». Il jette. Je suis un peu comme lui, je fais beaucoup de trie dans la surabondance de sons que je produis.

En 1986, j’avais interviewé William Sheller. Il m’avait dit :  « la musique, c’est l’art de décorer le silence ».

C’est Satie. Lui, il remplissait l’espace comme du papier peint.

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Pendant l'interview...

Et pour toi, c’est quoi la musique ?

Je vais te répondre en revenant au début de ce que l’on s’est dit. La musique, c’est l’émotion que j’ai eu quand je l’ai découverte. Aujourd’hui, j’essaie de la garder ou de la retrouver en continuant à jouer. Tu construis des sons et des émotions, c’est ça ce métier.

La part de l’ego, elle est où ?

Lego ou l’ego ? Non, parce que c’est pareil. Tu joues pour le jeu et pour toi en essayant de te construire, te déconstruire, te surprendre, avoir des émotions.

Un artiste ne fuit-il pas la réalité de la vie ?

Le plus dur, c’est que quand tu es en tournée, tu deviens un peu débile. On te balade partout et tu ne fais plus aucune preuve d’initiative. Tu deviens irresponsable. Quand tu rentres chez toi, soudain, il faut tout gérer alors que pendant des mois, tu as été couvé. Il faut redevenir responsable et ce n’est pas évident. Une tournée, c’est une soupape de malade. Tu redeviens un gamin. Les deux vies me vont, mais c’est la transition qui est violente.

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Après l'interview, le 29 juillet 2018.

07 septembre 2018

Goël : interview pour Le bruit dehors

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(graphisme: moitessier.fr, photos d'avant interview: Sasha Kuttlein)

goël,le bruit dehors,interview,mandor« Des êtres humains face à un groupe, des êtres humains face à la nature, des êtres humains qui se débattent entre leurs cultures, leurs corps et leurs édifices. Des êtres humains qui aspirent à la solitude ou la redoutent. Voilà ce qui coule de la plume de Goël et sa galerie de personnages, de matières, danimaux Voilà ce qui peuple ses huis-clos aux décors parfois absurdes. » C’est par ces mots que l’on nous présente officiellement Goël. Et c’est tout à fait ça.

Ecouter cet album, c’est faire un pas vers l’étrange, vers l’étranger aussi, c’est sortir des sentiers battus et découvrir des paysages musicaux non explorés, c’est écouter une fois, puis plusieurs parce qu’on remarque d’écoute en écoute, çà et là, des subtilités non perçues les fois précédentes. Je ne sais pas comment qualifier cet album. On a beau partir dans tous les sens, virevolter sans rien maitriser, il y a tout de même une unité. Tout se tient. C’est miraculeux. Le bruit dehors est une expérience musicale inédite. Soyez curieux, partez à la recherche d’une cohérence musicale improbable mais vraie. Le jour où vous la trouverez, vous n’aurez certainement plus envie de quitter ce coin de paradis.

Bref, j’ai aimé.

Alors, j’ai rencontré Goël le 30 juillet dernier dans une brasserie parisienne.

Et c’était bien.

Biographie officielle :goël,le bruit dehors,interview,mandor

Goël est l’aboutissement d’un parcours étrange et sinueux. Du dessin à la musique, du métal à la chanson française, des études d’arts et de philosophie au ciselage d’arrangements acoustiques, de la campagne bretonne à Paris et sa banlieue, Gilles Grohan a fait évoluer ses modes d’expressions comme ses terrains d’apprentissage. Parallèlement à son cheminement artistique il a travaillé dans des usines, des entrepôts, des magasins de disque, des salles de spectacle, des bureaux en tous genres. Il a pu observer et pratiquer quelques villes. 

Parmi ses collaborations musicales on peut retenir, de 2000 à 2009, ses années comme chanteur du groupe de rock-métal nantais Zo, avec lequel il travaillera à plusieurs disques et donnera une grosse centaine de concerts partout en France. Il entame ensuite une période de maturation et d’écriture autour d’un projet acoustique qui puisse synthétiser toutes ses aspirations artistiques : Goël. Certains s’étonnent qu’on puisse passer aussi naturellement d’un déluge de décibels à la dentelle de bluettes pop-folk orchestrées. C’est oublier que, d’où il vient, le goël est un « glouton » et que cet appétit démesuré de musiques et de littératures ne supporte aucun régime exclusif. L’énergie brute qui l’anime se ressent d’ailleurs encore au détour de certaines chansons.

Les maquettes fondatrices sont enregistrées en 2012, les concerts en solo puis en trio commencent l’année suivante. Un EP éponyme sort à la fin de l’année 2015, dévoilant cinq titres acoustiques aux arrangements précis et fouillés, dans un esprit de chanson française baignée de folk et d’étrangetés harmoniques. Passages radio, multiplication des concerts et des rencontres agrémentent un parcours qui, naturellement, se devait daboutir à un véritable album, plus ambitieux.

goël,le bruit dehors,interview,mandorLe disque :

Dès l’automne 2016 il commence à travailler sur Le Bruit dehors, sélectionne des titres, reprend ou peaufine certains arrangements, écrit de nouveaux morceaux. L’équipe qui s’est étoffée autour de lui entre en studio fin 2017. Réalisé en étroite collaboration avec Léonard Mule au studio du Poisson Barbu, ce disque installe l’univers de Goël dans un écrin plus épuré et résolument pop. Les douze titres de l’album explorent les possibilités d’un instrumentarium original – vibraphone, contrebasse, trio à cordes et batterie – dans des moments tour à tour lumineux, frondeurs, étranges, parfois même dansants. En filigrane résonnent néanmoins des arpèges de guitare cristallins et intimistes, qui offrent souvent leur première chambre d’échos à la voix et aux textes de Goël.

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goël,le bruit dehors,interview,mandorInterview :

Si on doit résumer, tu viens quand même du metal.

J’ai fait un peu de flute à bec quand j’étais gamin, mais  j’ai commencé la musique un peu sérieusement à l’âge de 16 ans. Avec ma guitare,  j’ai été influencé au début par les Beatles et ça a très vite basculé vers Led Zep. Je suis arrivé au metal, mais j’apprenais aussi le jazz. Je me situais un peu entre les deux. J’étais entre John Coltrane et Sepultura.

Qu’aimais-tu dans le metal ?

L’énergie, le son un peu lourd et gras, le coté plombé. J’aimais les groupes originaux qui cherchaient les dissonances et qui cherchaient à faire avancer la musique à leur façon. Par contre l’imagerie qu’il y avait autour, ça ne m’a jamais beaucoup branché.

Dans Zo, tu te comportais comme un hard rockeur ?

C’est quand même un groupe assez tonique, je pouvais donc en rajouter un peu sur scène. Mais c’était assez mélodique. Il y avait de supers musiciens et comme moi, ils s’adonnaient à la recherche musicale. Comme j’étais le chanteur et l’auteur des chansons et des mélodies, j’avais tendance à « popiser » cette matière un peu lourde et puissante.

Session acoustique de "Le bruit dehors".

Dans ce disque, Le bruit dehors, ton attitude reste la même parce que c’est la chanson folk acoustique que tu as « popisé ».

Ca a l’air d’être le grand écart, mais de mon point de vue, ça ne l’est pas. Juste, je ne peux pas laisser tranquille un genre musical, il faut que j’y ajoute ma sauce. Pour ce projet, il était clair qu’il devait être acoustique. J'aime la musique classique contemporaine et j’ai considéré qu’on n’exploitait pas assez le potentiel rythmique des cordes. J’étais sûr que l’on pouvait faire des choses intéressantes avec ça. S’il m’est arrivé de partir dans tous les sens, il y avait tout de même un fil conducteur sonore avec l’instrumentarium choisi qui me permettait de rester cohérent.

Tu te sens un explorateur dans le monde de la musique ?

Je passe beaucoup de temps à écrire des chansons et à les faire mûrir. Si au bout de 3 ou 6 mois, l’idée musicale me plait toujours, je la valide parce que je me dis que cela pourrait plaire aussi aux autres. J’explore beaucoup les possibilités de certains instruments. Par exemple, j’écris des parties pour vibraphone et pour cordes, alors que c’est difficile de les faire travailler ensemble parce qu’en terme instrumental, c’est carrément l’opposé.

Le clip de "Ma lyre".

« Ma lyre » est le premier single de ton disque. C’est peut-être le titre le plus pop.

C’est un  morceau dont j’ai le titre et l’esprit général des paroles depuis plus de 8 ans. Mais j’ai changé plusieurs fois la mélodie, l’harmonie et les arrangements. Il ne reste plus rien des premiers jets. Cette chanson est la tête de proue de certains éléments que j’avais envie d’intégrer dans l’album.

Tu n’as pas fait de concessions, ni dans l’écriture, ni dans la composition.

Je suis parti du principe qu’il fallait que ce soit des chansons un peu pop avec couplets, refrains qui durent 4 minutes chacune. Je n’ai pas fait de morceau de 20 minutes avec de la musique expérimentale, alors que j’adore ça. Je sais être raisonnable (rires).

Session acoustique de "De son arbre".

Ce que je trouve très fort, c’est que ce que tu joues est exigeant, mais à la portée de tous.

C’est ce que j’essaie de faire. Reste à savoir comment les gens recevront ça. Je n’ai jamais eu pour vocation de faire de la musique pour une personne sur un million.

Textuellement, tu emploies des mots que l’on n’utilise habituellement pas dans les chansons. « Postillonner » par exemple. Dans la chanson « Les algues », il y au début le mot « orteil ».

C’est du langage courant, il n’y a pas de mots compliqués dans ce disque, mais je trouvais intéressant de faire passer par ma bouche, ma voix et mes textes tout un vocabulaire peu usité dans la chanson.

J’aime beaucoup ta voix.

Tu aimes ma façon de chanter, ma façon de prononcer, parce qu’en fait, une voix, ce n’est pas grand-chose.

Session acoustique de "Les algues".

goël,le bruit dehors,interview,mandor(Photo de gauche : Julien Mignot). Il y a des tessitures qui plaisent ou pas. La tienne me plait.

Moi, je ne suis pas fan de mes potentialités vocales. Je subis ma voix, comme je subis mon corps. Quand on n’a pas choisi quelque chose, il faut faire avec. J’aime bien la sobriété, alors je ne pourrai pas en faire des caisses pour présenter une palette d’émotion. Je suis assez pudique de nature. Le fait que j’ai été dans le milieu du rock et du metal me permet par contre d’aller chercher de l’énergie assez facilement. Le grand travail de Léonard Mule qui a réalisé l’album avec moi, c’était d’aller chercher la personne qui était derrière la voix. J’aurais tendance à cacher ma voix derrière plein d’arrangements et un paravent de musique.

Les chanteurs sont souvent des gens pudiques. Il y en a qui se « déshabillent » complètement dans leurs textes et d’autres qui se cachent.

Moi, je pense que ça ne suffit pas de raconter sa vie. Ça ne me satisfait pas en tant qu’auditeur parce qu’on a tous des vies plus ou moins similaires dans nos sociétés et je n’ai pas envie d’entendre ce que je sais déjà. Sur nos joies et sur nos peines, nous disons tous un peu la même chose. Moi, je prends des détours. Par exemple, le verbe « aimer », tu ne le trouveras pas dans ce disque. Je ne parle que de matières, d’actes, de situations particulières et par ce truchement-là, j’espère que l’on va se rendre compte qu’il y a une humanité et une existence derrière. Il faut une transposition et cette transposition doit passer par quelque chose d’assez concret et peu courant.

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Pendant l'interview...

Tu as écouté un peu de chanson française ? (Photo de droite : Julien Mignot)goël,le bruit dehors,interview,mandor

Par la force des choses. Dans mon enfance, mes parents écoutaient RTL, alors, j’ai écouté de la variété.

Chez les « classiques », tu apprécies qui ?

Il y a deux artistes que je n’ai jamais cessé d’écouter, ce sont Brel et Brassens.

Et chez les vivants d’aujourd’hui ?

J’aime bien certaines choses de Dominique A. Dans son album La musique, il y avait 3-4 chansons qui étaient vraiment bonnes. J’aime aussi beaucoup Batlik. J’ai écouté son dernier album XI  lieux. C’est vraiment un artiste que je respecte beaucoup.

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A la fin de l'interview, le 30 juillet 2018.

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03 septembre 2018

Daniel Pennac : interview pour Mon frère et le Salon Fnac Livres

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daniel pennac,salon fnac livres,mon frère,interview,mandorLa troisième édition du Salon Fnac Livres se déroulera du 14 au 16 septembre 2018, à la Halle des Blancs Manteaux, à Paris. L’invité d’honneur de cette année est Daniel Pennac. Il remettra le 17ème Prix du Roman Fnac lors de la cérémonie d’ouverture, vendredi 14 septembre à 17h00. L’occasion de l’interviewer le 12 juillet dernier pour le journal des abonnés de la FNAC, Contact (tirage: 1 million 500 000 exemplaires), pour qu’il nous parle notamment de son nouveau roman, Mon frère et du Salon Fnac Livres 2018. Dans ce récit tendre, drôle et parfois cinglant, il dresse le portrait de son grand frère, Bernard, disparu il y a une dizaine d’années, entrecoupé d’extraits de la pièce Bartleby, le scribe, d’après une nouvelle d’Herman Melville.

(Rappel : En 2009, à Paris, Daniel Pennac donnait une série de lectures-spectacles de la nouvelle de Melville, Le Scribe, où il interprétait le rôle du scribe, Bartleby, cet employé aux écritures qui se dérobe aux consignes, aux invites et sommations de son employeur par une formule polie et désolée, toujours la même : «I would prefer not to», une esquive intraduisible dans les idiomes besogneux. Quelque chose comme : «Je préférerais ne pas», «Je ne préférerais pas», ou «J'aimerais autant pas».)

Voici ce qui est paru dans le journal Contact :

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Vous voyez, c'est assez court, alors je vous propose ici la version longue de l’interview (parce qu’avec Mandor, rien ne se perd).

Idaniel pennac,salon fnac livres,mon frère,interview,mandornterview: 

Il a fallu 10 ans après la mort de votre frère pour que vous écriviez ce livre sur lui.

C’était le 12 juillet 2017, à 5 heures et demi… (Daniel Pennac s’interrompt) Tiens ! Ca fait juste un an aujourd’hui, c’est amusant cette coïncidence… Bref, je me suis réveillé avec ce fort désir d’écrire sur Bernard et, en tête, la structure du livre telle que vous l’avez lu. J’avais essayé plusieurs fois sans y parvenir, parce que l’émotion était trop grande et les sensations de tristesse et de mélancolie empêchaient le souvenir. Mais ce matin-là, cela m’a paru comme une évidence narrative absolue de mettre en rapport Bernard et mon envie de monter au théâtre Bartleby de Melville. Vraiment, j’insiste, il y avait organiquement un rapport consubstantiel, un rapport de vitalité pure, entre le fait d’avoir monté Bartleby et le fait d’avoir écrit ce livre. C’est la même chose.

Votre adaptation de Bartleby et vos souvenirs de Bernard se sont entremêlés selon un rythme qui s’est imposé de lui-même?

Tout cela est tissé, absolument indémêlable, aussi mécaniquement enchaîné que le « marabout-bout de ficelle ». Et pourtant, après l’avoir réécrit et relu cinquante fois, je ne m’attends jamais au chapitre qui va suivre.

Il y avait du Bartleby chez votre frère ?

Mon frère avait en tout cas une forte résistance au monde consumériste et à toutes les idioties qui vont avec, c’est-à-dire le désir de carrière, les mondanités, la consommation… Les gros consommateurs, les grands carriéristes, les mondains frénétiques considèreraient cela comme du Bartlebyste chez Bernard, moi, je considère ça comme une grande sagesse. S’il était un personnage littéraire, il serait à classer du côté des non-désirants.

Qu’aimez-vous chez Bartleby ?daniel pennac,salon fnac livres,mon frère,interview,mandor

Par le biais de Melville, Bartleby a profondément interrogé le 20e siècle à partir des années 50. Dans notre société de satiété, d’explications permanentes, ce refus absolu de jouer le jeu et de donner la moindre explication à ses décisions et au refus lui-même m’impressionne.

Vous écrivez dans votre livre « Melville, c’est de la pâte à pain, c’est épais sans être lourd, c’est gorgé de sens et de silence ». L’écriture de Pennac, c’est la même chose ?

Pas vraiment. L’écriture de Melville est une écriture spécifique, extrêmement travaillée, comme la pâte à pain est travaillée. Ce qu’il raconte est une analyse sociétale, de milieu, d’éducation. C’est ça qui est extraordinaire chez Melville… et ce n’est pas du tout mon écriture à moi.

Votre livre donne envie de relire Bartleby.

Tant mieux, parce que j’espérais bien qu’après lecture de mon livre, ça donne envie au plus grand nombre possible de lire ou relire cette nouvelle essentielle.

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Daniel Pennac, 3 ans, et son frère Bernard, 8 ans.

(Photo : Gallimard)

daniel pennac,salon fnac livres,mon frère,interview,mandorVous dites que vous avez aimé votre frère comme personne d’autre, mais qu’au fond, vous ne savez pas qui vous avez perdu. Est-ce que vous le connaissez mieux après l’écriture de ce livre ?

Ca a ressuscité une connivence. En matière de connaissance humaine, avec lui, la connivence me suffit. J’ai retrouvé notre fraternité.

Vous vous aimiez, mais vous ne communiquiez pas beaucoup. D’ailleurs, vous expliquez dans le livre que vous étiez « les derniers représentants du monde du silence ». Le monde du silence, ça ne vous concerne plus. Vous communiquez beaucoup depuis quelques années.

J’ai d’abord été professeur de littérature. J’ai toujours refusé de faire de la psychologie avec mes élèves parce que je ne pense pas que ce soit le bon moyen de  pédagogie, mais effectivement, un professeur est dans la communication permanente avec l’élève. Il transmet un type de savoir, la littérature, qui est lui-même la trace du désir permanent de communiquer de l’humanité. De ce point de vue, je suis communiquant, même si je déteste ce mot. J’ai donc des rapports avec les gens, mais au plan strictement privé, je suis très réservé. Vous entendrez assez peu de chose sur mon intimité. L’intimité est une valeur.

Vous expliquez qu’à la mort de votre frère, vous n’avez plus eu peur de votre propre mort.

Après sa mort, j’ai eu plein d’accidents. Pendant 6 mois, je n’ai pas été suicidaire, mais j’étais déconnecté du danger. Je ne faisais attention à rien en matière de précaution. Je n’avais conscience de rien, je prenais donc des risques non calculés. Je traversais la route sans regarder par exemple, je suis tombé d'une falaise, des choses comme ça. Ma tête, mon esprit et mon corps n’étaient plus reliés… Ça a été un des effets du deuil sur moi daniel pennac,salon fnac livres,mon frère,interview,mandor

Est-ce que ça vous a fait du bien d’écrire ce livre ?

En ce qui me concerne, ça me fait toujours du bien d’écrire. Comme je vous le disais tout à l’heure, ce livre-là en particulier m’a juste installé dans une connivence retrouvée avec mon frère et ça m’a fait beaucoup de bien. J’ai ressenti de la douceur et de la tranquillité.

Aimeriez-vous refaire ce spectacle-lecture sur Bartleby ?

Ce qui m’empêche de refaire ce spectacle c’est le désir de faire des choses nouvelles. Là, par exemple, je suis en train d’adapter à la scène la bande dessinée que j’ai faite avec Florence Cestac, Un amour exemplaire. Nous le jouerons cet automne au Théâtre du Rond Point avec des comédiens.

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Vous êtes l’invité d’honneur du Salon Fnac Livres. C’est un honneur ?

J’en suis très heureux, bien sûr. C’est une des modalités de la vie littéraire d’aujourd’hui. Les lecteurs se rassemblent, se rencontrent et rencontrent des auteurs, c’est une forme de vie formidable.

Ce statut d’écrivain populaire, vous le vivez comment ?

Je ne sais pas quoi vous dire là-dessus. Ma vie s’est faite ainsi. C’est comme ça. C’est bien. Le rapport à la littérature est un rapport avec la littérature. Qu’on soit lu ou pas lu, dès lors qu’on a affaire avec la langue, on a un rapport à la littérature. Qu’ensuite ce rapport fasse que vous ayez ou non du succès, cela est dû à des paramètres qui nous échappent. Moi, le succès, ça me simplifie juste la vie matériellement… c’est assez trivial comme réponse, j’en ai conscience.

Pouvez-vous nous donner deux coups de cœur littéraires impératifs?

Philippe Videlier avec Dernières nouvelles des bolcheviks. Ce sont 14 nouvelles émouvantes, tragiques ou drôles, qui racontent la Russie de l’époque soviétique et les événements ou les acteurs majeurs de la révolution. Il y a aussi Antonio Moresco  avec La petite lumière. Un livre destiné aux lecteurs qui croient encore que la littérature est une entreprise dont la portée se mesure dans ses effets sur l’existence.

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