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11 octobre 2020

Illustre : interview pour l'album Ille

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(Photo : Julien Mignot)

illustre,ille,interview,mandor,xrayIl y a eu Diam’s, il y a désormais Illustre. Cette nouvelle rappeuse frappe textuellement encore plus fort. « Elle se déplace avec une aisance déconcertante sur la fine ligne de crête entre poésie et engagement. Portée par un élan inaltérable, riche d'un regard neuf, elle avance à grande vitesse et s'attache à transmettre cette énergie débordante » explique  l’argumentaire  de presse.

Après un premier EP en auto production l’année dernière, Les mains bleues, elle arrive pour casser la baraque avec un premier album qui risque de faire date, Ille. Le 22 septembre dernier, en terrasse d''une brasserie de la gare du nord, j’ai rencontré ce phénomène venu de Clermont-Ferrand pour une première mandorisation.

Pour écouter l'album,  c'est là.

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Mini biographie officielle :illustre,ille,interview,mandor,xray

Comme les deux pôles d'un iceberg, Illustre cherche à assembler les différences. Créer une cohésion, une alchimie, dans une société en plein bouleversements. Hors des codes et non-binaire, remettant en question les clichés sur le genre, elle aime rendre complémentaire ce qui tend à s’éloigner. Et s'adresse à toute une génération, qui doit puiser dans ses complexes les plus enfouis, pour devenir enfin soi-même.

Cette identité singulière se retrouve dans son premier album, ILLE, une ode musicale rap soutenue par des productions modernes entre chill trap et turn up hip hop. A travers un jeu de miroirs entre féminin et masculin, elle parle de notre monde, de notre identité, du lâcher prise, de la place de la femme, elle parle de persévérance, d'émotion...

Illustre a mis un peu de son histoire, de son chemin personnel, dans une robe soyeuse, classe et accessible. Car elle fait du rap pour les gens. L'art pour rassembler, connecter les énergies, raconter un possible, élargir les frontières et oublier les limites. L’album ILLE sera la première pierre de ce puissant édifice. La scène sera son terrain de jeu.

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(Photo : Julien Mignot)

illustre,ille,interview,mandor,xrayInterview :

Tu as commencé en faisant tes maquettes dans ton home studio.

Avec ces maquettes, j’ai rencontré des gens dans ma ville qui m’ont permis d’aller plus loin que ça. J’ai fait beaucoup de scènes ouvertes, des open mic (micros ouverts) pour les performances qu’il y avait à faire. Avec ces expériences, j’ai commencé à comprendre l’idée d’esprit de groupe propre au hip-hop. Avant cela, j’étais toute seule à tout faire jusqu’au jour où  j’ai  rencontré mon meilleur ami aux Beaux-Arts. Il faisait de la musique sur des scènes locales, ça m’a donné envie de faire évoluer les choses. En tout cas, je ne voulais plus rester seule dans mon coin. De fil en aiguille, ça m’a permis de sortir mon premier album sous le label XRay. Grace au gros soutien de Clermont-Ferrand les choses sont allées assez vite. J’ai pu jouer dans certains lieux qui, indéniablement, nous ont aidés à sacrément évoluer.

Tes chansons délivrent des messages sur le « genre ».

Mon album est constitué de deux parties. J’ai essayé d’enlever cette binarité (concept utilisé en sciences sociales pour désigner la catégorisation de l'identité de genre en deux et uniquement deux formes distinctes et complémentaires : masculin et féminin) tout en l’exprimant. Il y a parfois des textes assez virulents dans le propos et la manière de l’énoncer, mais il y a aussi des textes plus introspectifs qui ramènent plus à mes histoires personnelles.

C’est quoi ton propos exact, finalement?

Il y a énormément d’affirmation de soi. Dans cet album, j’ai été portée par une année de développement personnel assez poussée. C'était une manière introspective de prendre du recul sur tout cela. Très sincèrement, les sujets que je traite ne sont pas abordés dans le rap : s’affranchir des codes sociaux, des lois morales, parler de la maladie, de l’intelligence émotionnelle… ce sont vraiment des thématiques qui me concernent et qu’on n’entend pas dans le rap. J’avais envie d’amener un peu de fraîcheur là-dedans, avec un côté hybride. J’en ai profité pour rendre complémentaire les deux facettes de ma personnalité, entre la poésie et mon côté écorché. Je suis aussi lucide de la réalité qui est la nôtre.

"Dans « Type Chelou », Illustre aborde sans faux-semblants les questions du genre, de l’identité et de la diversité, qui lui sont chères, en s'adressant à toute une génération, qui doit puiser dans ses complexes les plus enfouis, pour devenir enfin soi-même. Véritable ode à l’émancipation, Illustre y exprime sa non-binarité assumée et traite du conflit générationnel dans lequel elle vise à déconstruire les codes prédéfinis pour en créer une vision libre et nouvelle."

Tu n’as pas peur de devenir porte-parole des personnes qui épousent ta cause ?

Je  n’ai pas envie d’être  l’étendard de quoi que ce soit parce que je ne suis personne pour l’être. Je n’estime pas avoir toutes les questions et toutes les réponses sur le sujet. Je cherche encore. Je fais mon truc, je me présente comme je suis, c’est tout.

Tu te sens différente des autres rappeurs ?

Disons que je n’ai jamais voulu me fondre dans la masse. Depuis ma jeunesse, je n’ai jamais aimé cela. On ne peut pas espérer quelque chose de différent en faisant la même chose que tout le monde. Il y a de la singularité dans toute performance artistique, mais je trouve dommage que les jeunes qui démarrent essayent de faire ce qui a déjà été fait sans chercher en eux ce qu’il a d’unique. Tout le monde a des choses personnelles à raconter parce qu’on a tous des parcours et des identités différentes.

Je formule ma question différemment. Te sens-tu à part ?

J’ai plus l’impression d’être une intruse. C’est une relation personnelle de moi à moi-même. Tout l’enjeu de la dimension artistique, c’est d’arriver à s’accepter soi-même et à s’affirmer…  

"Vautour" : morceau égo-trip dans lequel Illustre mêle punchlines, technique et flow. Premier extrait de son premier album, c'est une manière de nous dire qu’elle est possédée par la passion du rap, qu’elle arrive, avec un peu de clash, de classe et surtout beaucoup de détermination.

Ça te fait du bien de livrer tout ce qu’il y a en toi ?

Oui. C’est réellement une thérapie. Au début inconsciemment, aujourd’hui consciemment. J’écrivais pour exprimer et relâcher un peu toutes les émotions que j’avais, au bout d’un moment, c’est devenu un style de vie, j’écrivais tous les jours. J’écrirai toute la vie, que j’ai de la notoriété ou pas, parce qu’écrire me rend vivante. C’est une manière de laisser une trace en moi-même.

Ça t’a sauvé d’écrire ?

C’est une belle question, mais j’ai besoin de réfléchir avant de te répondre. Ça m’a sauvé dans le sens où ça m’a donné une ligne de conduite et créé un chemin… là où je ne voyais pas d’issue.

Dans "Mémoire", Illustre expose sa vision de la France et de notre démocratie. Son ambition est de nous rappeler que les droits que nous avons acquis ne sont pas dus pour autant et que c’est une chance de les avoir. Elle fait le parallèle entre une génération passée qui s'est battue pour obtenir ces droits, et une génération actuelle qui oublie le confort dans laquelle elle se trouve. Avec « Mémoire », Illustre prône ainsi le fait de continuer à se battre pour préserver nos droits, et potentiellement en obtenir de nouveaux.

Tu as beaucoup de tatouages bien visibles. C’est pour un peu choquer, interpeller.

On n’a pas besoin de choquer pour choquer. J’aimerais juste que les gens se posent des questions et qu’ils tentent d’aller chercher autre chose que dans l’apparence. Je veux plus bousculer les consciences que choquer.

Sur ton visage, tu as un tatouage du mot amour, tu veux bien m’en parler ?

Cela faisait deux ans que je réfléchissais à un tatouage sur le visage, il ne fallait donc pas que je le regrette. Je voulais choisir un mot. Amour concerne tout le monde. Cela peut être l’amour d’une personne, d’un projet, d’une sensation. Il est partout et c’est la seule chose que tout le monde possède. Amour, c’est aussi pour me regarder avec amour. Là où certaines personnes pourraient trouver cela niais, moi je trouve ça très frontal et authentique.

Illustre nous dévoile sa facette émotionnelle et poétique avec « Maladif », un morceau intimiste dans lequel elle aborde la maladie de son père : « C’est comme si un vent violent venait vous frapper sans que vous n'ayez le contrôle. Je ressens et je chante le refrain de manière très spirituelle, comme s'il y avait un déploiement d'énergie qui se manifestait, dans lequel j'essayais de répondre aux questions existentielles. J'y exprime un quotidien désorienté et un inversement des rôles. Mon pilier identitaire est absent, je dois grandir plus vite, comprendre le comportement des gens, et m'adapter. » Pour réaliser le clip qui illustre ce nouveau morceau, l’artiste est allée puiser dans les archives VHS des vidéos familiales.

Dans ta façon de chanter, je décèle une niaque très rare.

Ce sont des textes assez conscients et violents qui m’ont amenée au rap. J’ai donc cette partie-là en moi dans ce que je fais, mais je ne me contente pas uniquement de cette manière d’exprimer les choses. Je ne me cantonne pas à une forme de rap parce qu’il en existe une multitude.

Soudain, un homme même pas éméché s’approche de nous et lance à Illustre : « Toi tu es une rock star, ça se voit direct. »

C’est très intéressant cette scène que nous venons de vivre. Il n’y a ni micro visible ni camera et un homme vient pour te dire ça. C’est qu’il y a indéniablement quelque chose qui se dégage de toi.

(Rires un peu gêné).

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(Photo : Julien Mignot)

Tu as un flow hyper rapide. Il faut beaucoup de pratique pour y parvenir ?

Ah oui ! Je t’assure que ça ne vient pas du jour au lendemain. Ça demande beaucoup de travail. Ça fait dix ans que j’écris et cinq ans que je slame/rappe/chante. Aujourd’hui, j’aime sortir de ma zone de confort. Je cherche des nouvelles productions, des nouveaux rythmes et je change les structures habituelles. A force, cela crée une technique assez unique. J’essaie aussi d’élargir mon panel de capacités vocales.

Quel artiste t’a donné envie de prendre ce chemin-là ?

Sans hésiter Diam’s. Au début, ce qui m’a intéressée dans le rap, c’était l’amour des mots. Diam’s maniait les mots parfaitement. Il faut comprendre que je viens de la poésie. J’en écrivais sans musique. Puis, j’ai découvert le rap, alors je me suis lancée là-dedans pour que mes textes à messages puissent être intégrés par un plus large public. Dans le rap, il y a une réflexion sur des sujets qu’il n’y a pas forcément dans les autres styles musicaux. Ce n’est pas mieux ou moins bien, je ne porte aucun jugement.

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Pendant l'interview...

Tu me sembles quelqu’un que le métier ne va pas pouvoir diriger.

C’est viscéral pour moi. Je ne pourrai jamais faire semblant. Je ne serais tout simplement pas capable de faire ce que je ne souhaite pas. Je me sens incapable de monter sur scène avec le sourire si je me sens étriquée.

As-tu le souci d’être comprise par tous où tu t’en fous ?

Intéressante question. J’aimerais l’être… de manière différente. Dans le plus profond, pas juste en surface. En y réfléchissant je me demande si en voulant être comprise, ce n’est pas pour que je me comprenne moi-même. J’ai l’impression que ce sont les autres qui nous font comprendre ce qu’on est. C’est la question de l’ego.

Tu as l’impression d’avoir beaucoup d’ego ?

Oui, beaucoup. Trop. Il en faut quand tu fais du rap, mais à juste dose.

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Le 22 septembre 2020.

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(Photo : Julien Mignot)

04 octobre 2020

Antoine de Maximy : interview pour J'irai mourir dans les Carpates

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(Photo : Marie Augustin)

antoine de maximy,j'irai dormir dans les carpates,interview,mandorDepuis toujours, Antoine de Maximy recherche l’originalité, faire autrement, prendre un autre chemin. Avec J’irai dormir chez vous, en filmant avec son harnais et ses trois caméras, il a inventé une écriture filmique.

Le 17 septembre dernier, j’ai donné rendez-vous à Antoine de Maximy dans une brasserie de la Gare du Nord où j’ai mes habitudes. L’objet de cette deuxième mandorisation (lire la première là, en 2012) est son premier film de fiction J’irai mourir dans les Carpates. Ce que j’aime avec Antoine, c’est qu’il parle cash (et ça fait du bien en ces temps de bien-pensance et de lissitude).

Biographie (source AlloCiné) :

Issu d’une famille assez bohème, Antoine de Maximy est passionné de voyages, d’expéditions et de découvertes. C’est aussi un homme d’images car il commence à filmer très tôt, réalisant une fiction de 3 minutes en super 8 à 12 ans. Viré du lycée en seconde, il s’engage au cinéma des armées comme ingénieur du son. Il couvre plusieurs conflits avant de faire un premier pas dans le cinéma toujours comme ingénieur du son sur le film de Gérard Vienne Le Peuple Singe en 1989. Puis Antoine réalise de nombreux documentaires animaliers et scientifiques partout sur la planète, aussi bien à 6 800 m d’altitude qu’en sous-marin à 5 000 m de profondeur dans le Pacifique. C’est en 2004 qu’il se fait connaître du grand public en créant et présentant la série J’irai dormir chez vous : des carnets de voyage fantaisistes et antoine de maximy,j'irai dormir dans les carpates,interview,mandortotalement improvisés, tournés dans plus de 60 pays. Le concept est unique : il se filme seul à l’aide de plusieurs caméras, en cherchant à dormir chez l’habitant. À partir de ce concept, Antoine de Maximy réalise un long métrage J’irai dormir à Hollywood dans lequel il traverse seul les États-Unis avec une bonne dose d’autodérision et une grande tendresse pour les personnages rencontrés. Le film sorti en salles en 2008 est nommé aux César. Poursuivant cette idée il décide alors d’écrire et réaliser son 1er long-métrage de fiction : J’irai mourir dans les Carpates.

Sa page YouTube.

Synopsis :

L’histoire commence par un banal accident de voiture sur une route montagneuse des Carpates. La voiture d'Antoine de Maximy, le présentateur de la série J'irai dormir chez vous a été emportée dans une rivière et son corps n’a pas été retrouvé. Le matériel et les images du globe-squatteur sont rapatriés à Paris. Agnès, la monteuse de la série, décide de terminer ce dernier épisode. Après avoir visionné les images elle s’attaque au montage du film. Mais des détails attirent l'attention d'Agnès. Petit à petit le doute s'insinue. L’histoire n’est peut-être pas aussi simple...

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(Photo : Nathalie Guyon-France 5)

antoine de maximy,j'irai dormir dans les carpates,interview,mandorInterview :

Ça s’est bien passé la promo de ce film ?

J’arrive au bout. J’ai fait 113 avant-premières dans toute la France, seul avec ma bagnole. 10 000 kilomètres parcourus en tout. La réaction des gens est hyper bonne. Si tu regardes sur AlloCiné les critiques de la presse, tu constateras qu’elles sont mitigées. J’ai 2 et demi sur 5, donc, c‘est très moyen. Par contre, avec les notes du public des avant-premières, on arrive à 4,7. Visiblement, les gens qui aiment la série s’y sont complètement retrouvés. Les vrais cinéphiles et les gens de cinéma ne s’y retrouvent pas forcément parce que je n’ai respecté aucun code.

Pourquoi n’as-tu pas respecté les codes du cinéma ?

Premièrement, je ne les connais pas et deuxièmement, je m’en fous. Je voulais faire mon film, sans influence, sans conseils de pros. Je voulais faire une histoire, je l’ai faite. Le film qui existe, c’est celui que je voulais faire. J’assume ce film comme tu n’as pas idée.

Bande annonce du film J'irai mourir dans les Carpates.

D’où t’es venu l’idée d’écrire une vraie fiction?

Je me retrouvais régulièrement dans des situations un peu tendues. A peu près tous les trois épisodes, il y a des séquences où on se demande comment ça va finir et je dirais que tous les dix épisodes, il y un moment plus que critique. Je me suis souvent posé la question de savoir comment ça pourrait déraper. J’ai commencé à imaginer ce qu’il pourrait se passer. Très rapidement, j’ai réalisé que ça ne serait pas suffisant. Ce qui m’intéressait encore plus, c’est de faire une enquête dans les images. Il y a donc une intrigue qui est cachée dans les rushs. Je sais qu’il y a des gens qui retournent le voir pour voir si rien ne leur a échappé, si tous les détails sont réellement en place. Sans vouloir comparer mon film à ceux-là, j’aime beaucoup Blow up et Blow out dans lesquels on cherche à résoudre un mystère grâce aux photos pour l’un et au son pour l’autre…

Je me souviens que tu as déjà tourné un épisode de J’irai dormir chez vous en Roumanie, il y a une quinzaine d’années.

Je me souviens qu’une fois sorti des grandes villes, on découvrait une campagne comme la France d’avant-guerre avec des charrettes à chevaux, des paysans avec des fourches et des mobylettes. Même si les choses ont complètement changé en quinze ans, j’avais gardé cette image en tête. Pour ce film, je me suis concentré sur les Carpates parce qu’elles s’étendent de la Roumanie à la Pologne en passant par de nombreux pays comme l’Ukraine. Cela donne un côté mystérieux, sans s’attacher à un pays particulier.

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Antoine de Maximy avec Maxime Boublil (Photo : Tiberiu Hila)

On te voit souvent parler à ta caméra pour t’adresser au  monteur de l’émission. Tu fais vraiment cela quand tu tournes ?

Oui, car je suis toujours seul. Aux Etats-Unis, quand j’ai tourné J’irai dormir à Hollywood, j’ai pété les plombs. J’étais là depuis deux mois et j’en avais ras le bol. J’ai dit à la caméra, donc au monteur : « Les américains me font chier, j’en ai plein le cul ! » Quand tu parles à la caméra, même si c’est décalé dans le temps, tu parles à quelqu’un et ça fait un bien fou.

Ce n’est pas dommage de dévoiler un peu les coulisses de tes tournages ?

Tu sais, je n’ai jamais rien caché des tournages de J’irai dormir chez vous. Personne n’est dupe, quand je parle à la caméra, il m’arrive de faire 15 prises. Dans les bonus ou bêtisiers, il m’arrive de mettre ces 15 prises.

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Pub : Antoine de Maximy et Alice Pol (avec un casque Marko).

J’ai l’impression que ton film a été conçu hyper vite.

C’est un record. Le 16 mai 2019, on n’a pas un centime pour faire le film. Le scénario était écrit et j’avais déjà trouvé mes producteurs. Mais ces derniers n’arrivaient pas à trouver des sous. Personne ne voulait mettre d’argent sur ce film. Un an après, le film était terminé et prêt  à être projeté. Je suis très content.

Comment as-tu obtenu un financement alors ?

Grace à KissKissBankBank, mais ça ne suffisait pas. On a récupéré 256 000 euros. Une fois remboursé les contreparties, il ne restait plus que 178 000 euros. Le film a coûté à peu près dix fois plus. On s’est débrouillé avec 1 500 000 et le budget était plutôt d’1 900 000. Pour un film, ça reste dans les petits budgets. Le financement participatif a eu un intérêt décisif parce que c’est comme une étude de marché, tu vois si les gens sont intéressés par le projet. Personne ne met cinq ou dix euros sur un projet auquel il ne croit pas. Sauf tes potes évidemment. Mais moi, je n’ai pas 6730 potes (rires). En moyenne, ces 6730 KissBankers ont mis une quarantaine d’euros chacun. Quand tu mets 40 euros sur un film qui n’existe pas, ça veut dire que tu veux que ce film existe. Ça, ça a rassuré tout le monde, dont mon distributeur Apollo. Le film passera sur OCS, ensuite sur Ciné + et après France 2. Ce sont eux qui ont financé le film après le financement participatif.

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Alice Pol sur le tournage du film (photo : Tiberiu Hila)

Tu t’en sors avec ça ?

Je n’en sais rien. Alice Pol, Max Boublil, toute l’équipe technique et moi, on a tous été mal payés. Je le répète, on est sur un petit budget, on a tous accepté de venir parce qu’on croyait au film.

Alice Pol et Max Boublil tiennent les rôles principaux, avec toi évidemment. C’est toi qui les as choisis ?

Non, je ne connaissais pas bien ces formidables comédiens. Alice, je l’avais repérée dans un ou deux films et Max, ma fille écoutait ses chansons, mais je ne l’avais jamais vue dans un film. Je vais être complètement transparent avec toi. Il y a eu d’autres choix avant. Eux ont eu le courage de venir. Ce film était assez à part et trop risqué pour pas mal de personnes. Un film écrit sur une émission improvisée, ce ne doit pas être engageant parce que cela peut paraître contradictoire. Quand Alice et Max ont accepté, j’ai vu qu’ils s’impliquaient vraiment. Ces deux comédiens de comédie sont plus audacieux que les autres. J’ai fait un stage de direction d’acteur de sept semaines et ça m’a beaucoup aidé. J’y ai appris que la direction d’acteur est beaucoup une histoire de confiance et de communication. Quand on sait ce qu’on veut obtenir, il faut le faire ressentir aux comédiens, ne surtout pas leur dire comment faire. Et quand on y arrive, les choses se font harmonieusement. Dans le film, en plus, je trouve super bons Alice et Max.

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Sur le tournage, Antoine de Maximy dirige Max Boublil et Alice Pol (photo : Tiberiu Hila)

Julie Gayet est une des productrices du film avec Yves Darondeau.

Elle est la première à m’avoir dit oui. Pour l’anecdote, j’ai dormi chez eux avec François Hollande. Ils m’ont invité à Tulle quand on a fait une avant-première dans cette ville. C’était très sympa. Nous n’étions que tous les trois.

Dans le film, il y a des scènes où tu te retrouves dans des situations ridicules et où, parfois, tu es ridicule. Je me souviens aussi avoir vu plein d’épisodes de J’irai dormir chez vous où tu n’as pas peur de te montrer tel que tu es.

Tu sais, j’assume ma vie. J’assume tout. J’assume aussi toutes les conneries que j’ai faites, même si je les regrette parfois. J’ai des défauts comme tout le monde, mais comme j’assume ma vie, je pense que j’en ai moins que les autres parce que j’essaie d’être en adéquation avec ce que je suis. Je n’ai pas deux niveaux de vie. Je suis pareil à la télé comme dans la vie. Le seul truc que l’on ne pourra jamais me reprocher, c’est de ne pas être authentique. Ça ne me dérange pas que l’on ne m’aime pas, ce que je ne veux pas, c’est que l’on ne m’aime pas pour de mauvaises raisons, sans savoir qui je suis.

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L'une des avant-premières, au cinéma Jean-Vilar à Conflans (photo : Fred Lecoq).

Dans J’irai mourir dans les Carpates, tu manges une chauve-souris, fausse évidemment. Tu es parfois obligé d’accepter de tout manger par politesse ?

Pas par politesse. Quand tu te retrouves face à un plat qui est vraiment répugnant, les mecs du pays savent très bien que, par rapport à ta culture, c’est dégueulasse. Donc, si tu dis « je ne peux pas manger ça », ils sont morts de rire. Tu ne les vexes pas, je t’assure.

Tu as traversé 110 pays dans ta vie ? Estimes-tu connaître tout de l’âme humaine ?

Je connais bien les gens. Je pense juger rapidement quelqu’un, mais je peux me tromper. Les vrais escrocs sont des gens difficiles à cerner parce qu’ils sont tellement retors à l’intérieur qu’ils ne sont pas faciles à débusquer.

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Au cinéma CGR de Cholet (Photo : Carla Loridan)

Pourquoi, dans ton film,  puisque tu es dans les Carpates, il n’y a aucune scène dans le château de Dracula ?

Il n’y a pas beaucoup de gens qui m’ont posé cette question. D’abord, ce n’est pas le vrai château de Dracula, et aller visiter cette très belle demeure, c’est se retrouver avec des touristes français… ça n’a aucun intérêt.

Tu évites de montrer les caricatures des pays que tu traverses.

Je n’en sais rien parce que certaines personnes prétendent que je stigmatise les pays. Je ne stigmatise rien du tout. Dans mon film, il n’y a que trois méchants, alors qu’il y a de nombreuses rencontres sympathiques. Si tu fais un film sur le gang des lyonnais, tu stigmatises Lyon ?

antoine de maximy,j'irai dormir dans les carpates,interview,mandorL’émission J’irai dormir chez vous va-t-elle revenir ?

Je n’en sais rien. D’abord, j’ai un problème de cheville. Je ne sais pas si je dois me faire opérer. Si tel est le cas, j’en ai pour six mois de rééducation. A  61 ans, je n’ai pas la même capacité de récupération. Avec le Covid-19, je ne sais même pas si je pourrais voyager comme je le voudrais. Et enfin, je n’ai pas de nouvelles de France 5. Aujourd’hui, je ne sais pas s’ils ont envie de continuer.

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Pendant l'interview...

Tu aimes les journalistes ?

Honnêtement, les rencontrer ne me fais pas chier. Même ceux qui ne m’aiment pas.

Tu préfères même ?

Bien sûr. Quand il y a une joute verbale, quand on se dispute, c’est passionnant.

Là, donc, tu te fais chier avec moi ?

Non. Mais c’est comme dans J’irai dormir chez vous, quand ça se passe bien, c’est bien, quand ça se passe mal, c’est bien aussi. Le public préfère quand ça se passe mal.

Je continue en étant méchant alors ?

Fais ce que tu veux.

Ce n’est pas dans mon ADN. En tout cas, ce film a plein de niveaux de lectures.

Oui, c’est vrai. Les spectateurs découvriront les coulisse de J’irai dormir chez vous, ils verront un métier qu’ils ne connaissent pas qui est le métier du montage… et surtout, je te le répète, c’est une enquête dans les images. Les gens pourront découvrir plein de choses avant la monteuse. D’une certaine manière, c’est un jeu.

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Le 17 septembre 2020. 

25 septembre 2020

Louis Chedid : interview pour Tout ce qu'on veut dans la vie

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(Photo : Audouin Desforges)

LOUIS_CHEDID_(C)_AUDOIN_DESFORGES_ (3).jpgSept ans après son dernier album, Louis Chedid revient avec onze titres finement ciselées, personnelles et attachantes. Tout ce qu'on veut dans la vie, juste et élégant, sait parler de sujets profonds de manière douce et légère, marque de fabrique de Louis Chedid. Ses nouvelles chansons sont sublimées par Marlon B. à la réalisation (Juliette Armanet, Renan Luce). Un grand cru chédidien!

Au début du mois de septembre 2020, nous avons parlé ensemble de la création de cet album.

(Rappelons que Louis Chedid est un habitué de Mandor : Ici en 2013 pour Deux fois l'infini et là en 2010 pour On ne dit jamais assez aux gens qu'on aime qu'on les aime).

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter le disque.

Avant l'interview, voici une communication officielle de la société qui produit les tournées de Louis Chedid.

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LOUIS_CHEDID_(C)_AUDOIN_DESFORGES_ (5).jpgInterview : 

Premier album en solo depuis 7 ans. Avez-vous peur de ne plus plaire aux gens ?

On ne sait jamais à quelle sauce on va se faire manger. Quand vous faites un disque, vous le faites toujours avec un maximum d’enthousiasme et de motivations. Il y a beaucoup de bonheur à faire un nouvel album à chaque fois. Contrairement à ce que beaucoup de gens croient, la barre est de plus en plus haute de disque en disque, surtout quand on en a fait vingt. C’est comme un perchiste qui doit petit à petit augmenter d’un centimètre la hauteur de la barre. Je vous assure, les gens vous attendent au tournant à chaque pas. Ils se demandent ce que vous allez bien pouvoir inventer encore. Moi-même, je me pose la question. Au fond, c’est ça qui est excitant.

S’il y a quelque chose qui ne doit jamais quitter l’artiste, c’est la passion du métier ?

C’est tellement ça. Quand je prends ma guitare encore aujourd’hui, j’ai toujours la même sensation que quand j’avais douze ans. C’est un vrai plaisir. C’est une amie avec qui j’ai fait pas mal de routes. J’ai toujours la sensation d’être ailleurs, de voyager… chercher des mots, des notes, je ne peux pas m’en passer.

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(Photo : Audoin Desforges)

En vingt albums, vous n’estimez pas avoir tout dit, avoir fait le tour de la question sur des sujets qui sont toujours les mêmes ? A commencer par l’amour.

Vraiment, ce qui m’anime pour continuer à écrire, c’est l’envie de progresser et de faire mieux. Je veux toujours aller au-delà de ce que j’ai déjà fait et rester actuel. Se reposer sur ses lauriers, ce n’est jamais bon. Si on se dit : « J’ai tout fait, je n’ai plus rien à prouver », c’est comme cela que l’on vieillit. Vous pouvez faire des chansons politiques, des chansons d’amour, des chansons de désespoir, on tourne tous autour des mêmes thèmes. La grande différence, c’est la façon de les faire, la forme, l’angle choisi pour en parler. Avoir quelques chansons qui ont traversé les décennies, ça ne me suffit plus. Je ne suis pas du tout dans l’antiquité.

Vous avez toujours l’imagination fertile, donc.

Je ne suis pas inquiet par ça. L’inspiration est quelque chose d’éternelle. Après, il faut l’entretenir, la travailler. De mon point de vue, il n’y a aucune raison pour que l’inspiration s’arrête.

Clip de "Si j'avais su".

Vous savez trouver des tournures de phrases pour évoquer un sens fort. Dans « Si j’avais su », il y a cette phrase incroyable : « Si je savais que vous alliez m’abandonner, Je ne t’aurais jamais dis-tu ». Je trouve que c’est la chanson sur la rupture la plus dure de votre répertoire. 

C’est vrai. En général, les chansons sur les ruptures, ce sont souvent des ballades, assez mélancoliques, ce qui n’est pas le cas dans cette chanson. Là, la musique est très enlevée, c’est aussi ce qui relève le côté cynique de ce que raconte le type par rapport au désespoir dans lequel il est.

Votre chanson « Volatile comme… » est dans la vague du moment. C’est de l’electro pop.

De l’electro, honnêtement, ce n’est pas nouveau dans ma carrière. J’ai été un des premiers en France à en faire. Avec Balavoine et Jean-Michel Jarre, nous avons été les premiers ici à avoir un Fairlight. De toute façon, je ne suis pas du tout sectaire en musique. J’aime ou je  n’aime pas, c’est très simple. Je ne peux pas dire que je sois amoureux du jazz, de la pop ou du rock, juste ça me plait ou pas. Je ne m’interdis aucune forme musicale. Si je veux faire une musique à la Gipsy Kings, je le fais… à ma sauce, évidemment. Si je trouve que mes mots et la musique fonctionnent,  j’y vais à fond. J’ai envie de m’amuser, alors, je ne me mets pas de frein. Mon nouveau disque, j’ai fait en sorte qu’il soit lumineux et positif.

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(Photo : Audoin Desforges)

Ah bon ? Il me semble qu’il y a des chansons tristes aussi. "La fille sur le banc" (du cimetière Montparnasse). C’est une chanson sur les disparus et sur la vie qui continue.

Oui, c’est la chanson la plus nostalgique du disque. C’est une chanson vécue. J’habite vraiment à côté du cimetière Montparnasse. J’y vais souvent, notamment parce que c’est là que ma maman, Andrée, repose. Je m’y promène parce que c’est très calme. Ce lieu m’apaise. Dans la vie ce cimetière est une bouffée de silence qui me fait du bien. J’y vais souvent avec un carnet et il m’arrive d’y écrire des bouts de textes. Ce lieu est parfait pour ma concentration. Un jour, il y a une fille qui m’a reconnu et qui a commencé à me parler. Elle m’a dit : « Ah ! C’est là que vous écrivez vos chansons ? » Elle est venue s’assoir à côté de moi et nous avons discuté. La fille venait de se faire larguer par son mec, elle n’était vraiment pas bien. Elle a commencé à pleurer. Je lui dis que peut-être, ce type lui avait rendu un service immense. Je lui suggère que, peut-être, dans un an ou deux, elle sera contente d’avoir trouvé quelqu’un d’autre encore mieux que celui-là. Ça lui a un peu remonté le moral. Je suis rentré à la maison et j’ai écrit cette chanson.

Elle a eu à faire à un Louis Chédid, conseiller conjugal, quoi !

(Rires) Je ne sais pas pourquoi, mais les gens se confient à moi souvent sur leurs histoires. Je dois inspirer confiance, je ne sais pas. Sans le vouloir, j’inspire certaines confidences, alors que je ne demande rien.

Après, ça devient des chansons, c’est cool.

Voilà, exactement.

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(Photo : Audoin Desforges)

Vous n’avez jamais caché, contrairement à certains, que toutes vos chansons sont autobiographiques.

Oui, toutes, même parfois sans le savoir quand je les ai créé. Quand vous avez fait pas mal de kilomètres comme moi, avec le recul, vous vous apercevez que quand vous chantez « La belle », « Ainsi soit-il » ou « Anne ma sœur Anne », ça correspond à quelque chose qui m’est proche.

Vous parlez beaucoup de l’enfance, notamment dans « Chasseur de papillons » et « Mon enfant intérieur ».

Quand vous faites ce métier là, vous avez intérêt à garder un pied dans l’enfance sinon vous êtes mal. Ce n’est pas pour rien que l’on dit « jouer la comédie » ou « jouer de la guitare ». On joue quoi !

Un artiste, c’est un grand enfant à vie ?

Oui. Tous ceux que je connais avec qui j’ai des atomes crochus, on est très enfants. J’ai 72 ans, quand je prends une guitare, j’en ai 12.

Clip de "Tout ce qu'on veut dans la vie".

A 72 ans, visiblement on s’intéresse encore à l’amour. Il y a deux chansons sur ce thème : « Tout ce qu’on veut dans la vie » et « J’ai toujours aimé ». Vous y évoquez même l’amour charnel.

Ces deux chansons sont effectivement très proches. Quand un type reçoit une vie sentimentale épanouie, il l’a prend et il l’a raconte.

« Ne m’oubliez pas » parle bien de l’amour du public qui pourrait décliner ?

Ça peut être compris comme ça, mais ce n’est pas que ça. Je pense que nous n’avons pas qu’une seule vie. On en a plein. Je préfère penser ça que d’imaginer qu’il n’y a plus rien après. Cette chanson raconte l’histoire de quelqu’un qui est passé de l’autre côté et qui dit : « Ne m’oubliez pas parce que je suis là quand même. » Malgré la mort, on est toujours vivant dans le souvenir de ceux qui restent. C’est comme ça que je vois les choses, après c’est très personnel.

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(Photo : Audoin Desforges)

« Redevenir un être humain » évoque les gens qui sont toujours sur leur smartphone.

Ce n’est pas une chanson moraliste parce que, moi aussi, j’y passe beaucoup de temps. Sans mon smartphone, je suis même paumé. C’est bien de temps en temps de se rendre compte qu’on exagère et de prendre la décision d’être plus raisonnable. C’est fou comme un simple objet prend la place de la vraie vie.

Vous n’avez jamais fait de compromis dans vos chansons.

Depuis le début, même quand j’étais inconnu au bataillon et que je ramais pour faire décoller ma carrière, je n’en ai faite aucune. Ça vient de l’école. Comme j’étais très mauvais et que je ne supportais pas l’autorité, je n’ai pas choisi de faire un métier de liberté comme celui de la musique pour me retrouver dans des contraintes et des choses que je n’ai pas envie de faire. Je préserve mon intégrité et ma liberté.

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22 mai 2020

Léonid : interview pour l'album Du vent

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(Photo : Sigrid Spinnox)

léonid,fabien daïan,rémi d'aversa,du vent,interview,mandorLéonid n’est pas l’affaire d’un seul homme, c’est un binôme indissociable. Il est composé de « la tête pensante », Fabien Daïan, et de son cousin Rémi d’Aversa, homme-orchestre lumineux / co-arrangeur et co- réalisateur sur leur deuxième album Du vent.

Rappelons que Fabien (déjà mandorisé-là en 2014 pour le premier opus éponyme) est auteur/compositeur/interprète, guitares, percussions. Membre de Sinsemilia pendant les 13 premières années du groupe, il s’est investi ensuite corps et âme aux côtés d’artistes comme Yoanna ou Djazia Satour en tant que réalisateur, arrangeur, scénographe…

Créé en 2013, le duo connaît depuis un développement constant et régulier. Et comme l’explique le dossier de presse,  « quelques 250 concerts plus tard et des retours souvent dithyrambiques d’un public touché tant par le fond que par la forme du spectacle, les deux cousins n’ont pas perdu une once de leur foi, de leur besoin de créer, de se renouveler, ni de leur capacité de travail ».

Du vent, a été co-réalisé et co-arrangé avec Pierre-Luc Jamain (Sergent Garcia, Feist, Arthur H, Oxmo Puccino, Djazia Satour...) et enregistré et mixé au printemps 2019 par Julien Espinoza au studio BESCO  (78) et aux Studios de la Ruche  (69). 

Si le Coronavirus décide de se barrer un moment, gageons que le spectacle dont sera issu cet excellent disque sera une nouvelle ère (de jeu) foisonnante pour le duo.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui vendredi 22 mai 2020, sont proposés 4 titres de Du vent en téléchargement. Quant à l’album, il sortira en intégralité le 21 août.

J’ai interrogé Fabien Daïan par téléphone, il y a trois semaines pour évoquer cette nouvelle aventure discographique. Avec l’espoir tout puissant que ce soit la dernière interview sous confinement…

La page Facebook officielle.

Les 13 chansons décryptées sur YouTube. 

léonid,fabien daïan,rémi d'aversa,du vent,interview,mandorL’album (argumentaire de presse officiel) :

Un nouvel album plein de vent. De vent frais, du vent des fous ou d’un vent de colère. Parce que le vent c’est tout mais surtout parce que le vent c’est rien. 

13 chansons cousues main et filées avec les tripes.

Sur « du vent », on sent un auteur/interprète enfin délesté du poids des « maîtres »  (Higelin, Brassens, Renaud et tant d’autres). Ce bagage trop lourd qui complexe et réfrène celui qui le traîne. Non que le bonhomme soit devenu prétentieux et ait désormais la naïveté de croire qu’il leur arrive à la cheville. Bien au contraire ! C’est en faisant le deuil du fantasme de chatouiller un jour les doigts de pied des grands qu’il a pu livrer sans détour inutile ce qu’il a dans les tripes. 

Ses tripes à lui, qui ont pour principal intérêt d’être les siennes. 

Aux premières loges de ce déballage, le cousin, le binôme, s’investit comme jamais sur ce disque. Il le marque de sa sensibilité et de son sens inné de la mélodie et de l’arrangement. 

Les chansons de l’album : Elles pourraient se diviser en quatre catégories. D’abord les chansons « psycho-torturées-mais-légères-quand-même », crédo de Léonid, à l’image de « La tâche d’encre » : hurlement venu de l’enfance sur l’impossibilité d’être libre sous l’emprise de l’angoisse. Les textes « réalistes » comme « P’tite soeur » : ode à l’amitié fraternelle et inconditionnelle en duo avec la lumineuse Djazia Satour. Les « existentielles » dont « Autrement dit » est l’incarnation. Chanson sur le troublant parallèle entre le début et la fin de la vie qui, déjà présentée sur scène à quelques reprises, arrache bien souvent les larmes des plus sensibles. Et enfin les chansons « politiques » à l’instar de « Mon avis » : constat désabusé de la difficulté d’allier la passion, les convictions avec l’engagement politique. Ou comme les reprises d’« Oscar » (Renaud) et du « Chiffon rouge » (Vidalin/Fugain) : double hommage au monde ouvrier « rouge » dont sont issus les grands-parents communs aux deux cousins. Leur héritage partagé. Le point commun à toutes ces chansons, le fil rouge, est l’aspiration à la liberté. 

Liberté dont le plus digne représentant est le vent !

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(Photos : Sigrid Spinnox)

léonid,fabien daïan,rémi d'aversa,du vent,interview,mandorInterview :

Il s’est passé six ans entre tes deux albums. C’est beaucoup, non ?

La première raison, c’est que j’ai énormément d’activités différentes avec d'autres artistes, comme régisseur et éclairagiste. J’aime avoir une vision globale du métier et toucher à tout. La deuxième raison, c’est qu’avec Rémi, on travaille principalement la scène en la peaufinant sans cesse. Enfin, la troisième raison, c’est qu’il se pourrait bien que je sois un laborieux. Il me faut du temps pour faire les choses. Créer de nouvelles chansons par exemple.

Pour la première fois, Léonid a demandé à une tierce personne un regard extérieur, celui de Pierre-Luc Jamain qui a co-réalisé et co-arrangé l’album. Pourquoi ?

J’ai toujours fait les choses tout seul et là, je sentais que j’avais besoin d’un œil neuf d’une personne dont je respecte le travail. Ça m’a permis de me focaliser plus sur ce que j’avais à dire et sur la façon dont je souhaitais transmettre ces nouveaux textes. Je me mets toujours beaucoup de pressions et le fait de pouvoir se reposer sur quelqu’un, ça m’a fait un bien fou. Je n’ai jamais su déléguer. Pour y parvenir, il faut trouver quelqu’un qui va mettre autant de temps, de passion et de perfectionnisme dans le projet que soi-même. C’est ce qu’a fait Pierre-Luc, accompagné bien sûr par Rémy en qui j’ai toujours eu une confiance illimitée. C’était l’équipe parfaite.

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Djazia Satour et Léonid en studio (photo : Pl Jamain).

Evoquons quelques chansons. « Petite sœur » est une ode à l’amitié entre un homme et une femme, enléonid,fabien daïan,rémi d'aversa,du vent,interview,mandor l’occurrence, celle que tu as avec Djazia Satour, qui chante avec toi sur ce morceau.

Djazia, c’est ma coloc’ de sang. J’ai voulu marqué cette amitié exceptionnelle, extrêmement chaleureuse, fraternelle, presque familiale. Notre amour est puissant, comme peut l’être celui d’un frère et d’une sœur.

Tu n’es pas précisément un chanteur d’histoire d’amour… Quand tu en parles, ça donne une chanson comme « Dégage ».

C’est l’histoire d’une rupture. Quand des gens se séparent, souvent, ils se disent que l’histoire sera toujours belle, malgré la souffrance. Dans cette chanson, j’avoue, j’ai un peu lâché ma pudeur. Désormais, j’essaie de « cracher » les choses de manière plus spontanée et directe. M’autoriser cela m’a permis d’aller mieux.

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(Photo : Sigrid Spinnox)

Tu es quelqu’un de pudique ?

Très. J’ai même une pudeur extrême. De plus, je suis sujet depuis tout le temps à des crises d’angoisse terribles et à des attaques de panique. J’ai appris récemment que nous étions 4% de la population à souffrir de cette pathologie. J’ai des périodes où le moindre évènement peut me terroriser et me mettre dans des états insoutenables. C’est ma croix… et c’est complètement contradictoire avec le fait de de monter sur scène et, plus généralement, de faire un métier public.

C’est peut-être une façon d’exorciser ça ?

Tu as raison. C’est exactement ce que je pense. Je ne veux pas lâcher l’affaire. Ma seule survie possible, c’est d’aller au front. Je dois passer ma vie à me prouver que je suis plus fort que ces fantômes-là.

Ce que tu me dis-là me fait penser à la chanson « La tâche d’encre », dans laquelle tu te racontes comme jamais… sans t’épargner. En écoutant les paroles, je l’ai comprise ainsi : l’histoire d’un type qui cherche la liberté absolu, qui n’y parvient pas toujours, mais un peu quand même. J’ai bon ?

Ça me va très bien parce que c’est tout à fait ça.

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(Photo : Sigrid Spinnox)

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(Photo : Vincent Assié)

Pour toi, c’est quoi la notion de liberté ?

Je trouve qu’il n’y a rien de plus angoissant, stable et acquis que la liberté. La liberté, c’est un grand vide en fait. J’accepte le combat en moi où il y a une inspiration à la liberté infinie et l’obligation de me mettre en danger en me dirigeant vers mes peurs.

La famille est importante pour toi. Tu évoques en  filigrane ta sœur décédée dans « 507 heures » et tes grands-parents dans « Oscar », de Renaud, et dans « Chiffons Rouges » de Vidalin et Fugain.

J’ai des familles très différentes côté maternel et paternel, mais le point commun qu’avait tout le monde, c’est une implication en politique, très à gauche, communiste, humaniste, voire anarchiste pour certains. Depuis mes grands-parents, c’est quelque chose qui est complètement ancrée dans toute la descendance. Nous avons été élevés dans la lutte et le combat pour plus de justice et d’égalité. La cadre idéologique que l’on m’a inculqué est mon plus bel héritage familial.

Toi, tu fais partie de la tendance anar ?

Je vais te dire la vérité. Je suis mélenchoniste, donc à fond dans le mouvement de La France insoumise. Il y a énormément de gens qui tapent sur Mélenchon parce qu’il serait égocentré et colérique… c’est autant de choses qui me le rendent très sympathique. C’est quelqu’un de brillant et droit politiquement. Il défend à merveille des valeurs que nous sommes des millions à partager.

Tu milites sur le terrain?

Je suis très peu militant, mais comme énormément de gens, je me suis fait embarquer en 2016 par le mouvement. J’ai fait pas mal de meetings et il m’est arrivé de distribuer des tracts pour Mélenchon. Mais j’ai beaucoup trop de respect pour les militants qui s’investissent concrètement pour me considérer comme tel. Moi, je me contente d’ouvrir ma gueule sur scène avec mes petites chansons.

"Le prince du RSA"-Spécial confinage.

Mais tu fais de la chanson politique ? (Photo :Vincent Assié)léonid,fabien daïan,rémi d'aversa,du vent,interview,mandor

Non.

« Le prince du RSA », chanson anti macroniste par excellence, ce n’est pas une chanson politique ?

Alors, partons du  principe que tout est politique. Pour moi, une chanson, c’est juste une idée qui passe et que tu veux transmettre, mais qui ne doit pas prouver ou argumenter quoi que ce soit. Chacun fait ce qu’il veut de l’idée que tu proposes. L’art n’est pas fait pour convaincre.

C’est le thème de ta chanson « Mon avis » !

C’est exactement ce que je raconte, effectivement. Pendant très longtemps, je suis monté sur mes grands chevaux en clamant de grandes tirades passionnées, mais aujourd’hui, je le fais de moins en  moins. Je ferme ma gueule en fait parce que je sais que je n’ai pas le bagage intellectuel et culturel pour me permettre de chanter des choses sentencieuses et encore moins pour faire la morale.

Dans « Autrement dit », tu désacralises les enfants. Tu n’as pas honte ?

Je précise que je n’ai pas d’enfant, je ne fais donc la leçon à personne. Je ne sais pas si c’est l’héritage de Françoise Dolto, mais je constate juste que l’on met les enfants de plus en plus à une place centrale. J’ai peur qu’on finisse par en faire des adultes décalés avec la vraie vie. Les valeurs que l’on m’a inculqué, c’était de rester à ma place d’enfant. C’est quelque chose d’important dans la fondation d’une vie.

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05 mai 2020

Nicolas Vidal : interview pour son exposition virtuelle, Chanteuses de France

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nicolas vidal,chanteuses de france,exposition virtuelle,interview,mandorNicolas Vidal est chanteur et photographe. A son compteur, trois albums pop d’excellentes factures : Des ecchymoses en 2011, Les nuits sereines n’existent pas en 2016 et Bleu Piscine en 2018 (pour lequel je l’ai mandorisé). L’homme, qui a plus d’un tour dans son art, crée Faces Zine en 2017, un webzine pop en noir et blanc pour lequel il interviewe et photographie des musicien.ne.s, leur consacrant de longs portraits.

Nicolas Vidal propose depuis quelques jours une exposition virtuelle baptisée Chanteuses de France. En tout, 53 photographies en noir et blanc des icônes féminines de la pop française d’aujourd’hui. Des artistes connues, comme des confidentielles…

En plein confinement, je l’ai appelé pour en savoir plus…

Le webzine pop Faces Zine.

La page Facebook de Faces Zine.

Pour voir l’expo.

nicolas vidal,chanteuses de france,exposition virtuelle,interview,mandorLe projet (par Nicolas Vidal lui-même) :

La pop française est-elle une grande famille ? On sait que la pop mondialisée a ses reines mères et ses princesses, ses king of Pop et toute une sorte de royauté marketing qui a fait ses preuves. Il y a des reines et des princesses en France aussi, mais il y a surtout une scène foisonnante de créatrices, chanteuses, productrices, qui résistent et proposent un panel pop de musique riche et dégourdi, foisonnant de sons et d’images.

Les chanteuses de France sont aussi anglaises, africaines, suédoises, algériennes, russes, suisses, israéliennes ou belges. Elles écrivent des chansons pop, font du rock, de l’électro, de la folk voire de la country. On ne peut plus les réduire à l’invisibilité tant elles sont nombreuses, plurielles, les forces vives d’une industrie musicale encore très masculine.

Cela fait maintenant un peu plus de deux ans que je photographie et interviewe des artistes pour Faces Zine. Quand j’ai créé le webzine, j’avais la secrète envie de cartographier une scène pop au présent, indépendantenicolas vidal,chanteuses de france,exposition virtuelle,interview,mandor et populaire, d’imaginer des familles musicales qui ne le sont que parce qu’on associe ensemble certains artistes.

En voici une première, féminine donc, partiale, qui existe autant par des choix éditoriaux que par les opportunités que j’ai eu de photographier certaines chanteuses. Cette exposition en forme d’abécédaire n’est absolument pas exhaustive, et cela n’aurait aucun intérêt. Mais elle dit tout de même quelque chose de la scène française, entre indépendance farouche et icônes populaires, entre glamour indé et féminisme pop.

Dans mon travail de chanteur et de photographe, les artistes femmes m’ont toujours fortement influencé, bousculé, fait rêver. A mon tour de rendre hommage à 53 chanteuses de France en 51 photos dans cette exposition virtuelle, au présent et au futur.

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Avec Nicolas Vidal, trois de ses modèles. De gauche à droite : Cléa Vincent, Jo Wedin et The Rodeo.

nicolas vidal,chanteuses de france,exposition virtuelle,interview,mandorInterview :

Pourquoi une exposition virtuelle ?

A la base, je voulais faire cette exposition dans une galerie ou dans un lieu adéquat. Avec le contexte actuel, plutôt que d’attendre un hypothétique bon moment, j’ai trouvé intéressant de faire exister cette exposition de manière virtuelle. Je ne voulais pas que le confinement m’empêche de faire découvrir ces photos d’artistes.

Pourquoi as-tu choisi de mettre en avant des artistes féminines ?

Ce sont elles qui, en ce moment, sont le moteur de l’industrie musicale. Pendant longtemps, les artistes femmes étaient cantonnées au rôle d’interprète. Elles étaient souvent l’égérie de grands compositeurs comme France Gall avec Michel Berger et Jane Birkin avec Serge Gainsbourg. Attention ! Je sais bien qu’il y en avait aussi qui écrivaient et composaient, comme Véronique Sanson, Françoise Hardy ou Catherine Lara. Aujourd’hui, les femmes ont pris les rênes de la musique en gagnant en autonomie et en s’affranchissant des hommes. La période #metoo et #balancetonporc n’y est sans doute pas pour rien.  Elles ne sont plus des faire-valoir ou juste des interprètes. La jeune génération féminine sait tout faire.

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Dans les labels et dans l’industrie de la musique, elles ne sont pas encore à la manœuvre.

Malheureusement. Par contre, elles le sont en terme créatif et médiatique.

Tu as choisi de mettre en avant des artistes connues et d’autres moins…

Il y a beaucoup de chanteuses que j’ai interviewées pour Faces Zine et d’autres que j’ai eu la chance de croiser dans des festivals (fin de conférences de presse où concerts) comme Corine, Zazie ou Aya Nakamura. Je pense que si je propose des artistes connus, les gens auront la curiosité de s’intéresser aussi à celles qui le sont moins.

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Comment se présente ton exposition virtuelle ?

Je ne voulais pas que ce soit juste un enfilage de photos, j’ai donc eu l’idée de l’abécédaire avec le prénom plutôt que le nom de famille et un lettrage qui rappelle la typographie que j’utilise sur le webzine. Je voulais qu’il y ait une cohérence avec Faces Zine.

Comment fait-on un bon portrait, selon toi ?

J’essaie d’avoir du temps et de ne pas « objétiser » la personne qui est devant moi. Généralement, j’interviewe les artistes avant de les placer devant mon objectif, donc une petite relation s’est déjà nouée. Ils sont plutôt en confiance et je m’évertue à les rendre à l’aise pendant la séance. Il faut que je parvienne à les diriger sans qu’ils s’en aperçoivent vraiment tout en les laissant très libres dans leur façon de se comporter. C’est un dosage subtil entre mes suggestions et leur part de naturel. Je pense aussi que le fait que je sois moi aussi musicien rassure certain.e.s de mes modèles.

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J’imagine qu’il y a aussi un travail de retouches ?

Pour l’expo, j’ai retouché surtout les lumières pour qu’il y ait une cohérence et une unité entre les clichés.

Si le monde se décide à tourner de nouveau un peu rond, est-il envisageable que cette expo existe dans un lieu approprié ?

Oui, j’aimerais bien. J’envisage aussi l’éventualité de faire un livre de portraits écrit et photographique pour donner suite à ce projet. Cela permettrait aussi de témoigner de la vitalité de la scène française féminine actuelle.

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10 avril 2020

Julien Belliard : interview pour Le mirage de Zo

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zo,julien belliard,le mirage de zo,interview,mandor« 10 chansons comme 10 ballades, un album sur l'errance au hasard d'un voyage imaginaire qui j'espère vous emmènera en chemin en ces temps d'immobilité physique. » C’est ainsi que Julien Belliard présente sur sa page Facebook son album Le mirage de Zo.

ZO, clin d’œil à son pseudonyme du début de sa carrière. En 2007, ZO et les dents de scie signaient l’album Sous mon pébroque, puis en 2015, ZO, cette fois-ci seul, nous proposait Les Paradis Ordinaires

Le mirage de Zo, dix titres pop et entraînants dans lesquels Julien Belliard brouille les frontières entre chanson française et indie folk.

Toujours sous confinement, j’ai appelé en  début de semaine ce sympathique artiste pour évoquer cet album, véritable épopée mystique et resplendissante.

Son site officiel.

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter l’album Le mirage de ZO.

Biographie officielle (par HUMANOSCOPE) :zo,julien belliard,le mirage de zo,interview,mandor

Après deux albums signés sous le patronyme de ZO, Julien Belliard dévoile un troisième opus écrit cette fois en son nom. Les voiles sont levées. Le mirage de ZO nous embarque dans un monde ambulant entre le réel à l’état brut et la poésie du rêve. Les grands espaces pris en filature, des parenthèses zoomées au fil du voyage. Une échappée belle. 

Julien se décrit dans le train des envies du moment. Profondément inspiré par la liberté de mouvement. Ce mouvement si familier dans ses chansons. De l’une à l’autre, on traverse des espaces où les émotions se rencontrent. La liberté de la plaine, l’aridité des montagnes.

Le Mirage de ZO est un album traversé par le mouvement. C’est un album de frontières, de passage, où les villes et les espaces s’entrelacent pour nous mettre en chemin. Dans ces chansons on y trouve autant d’images que d’itinéraires inspirées du réel ou de l’imaginaire. Rêveries, déambulations, errance, le but n’est pas une fin en soi. L’essentiel tient dans un état mobile, le long d’une écriture qui se déroule comme un long travelling musical. Le lien et les chemins, autant d’allusions représentées dans le visuel de l’album, où cette tige de fleur forme comme des lacets de routes avec au bout un chardon.es, le vent dans les éoliennes, l’agitation de la ville, puis ce calme à l’infini. On erre sans but mais toujours vers un ailleurs, entre songe et réalité. 

zo,julien belliard,le mirage de zo,interview,mandorL’album (par HUMANOSCOPE) :

Julien Belliard cavale à son rythme, réfléchi et emballé. La vie est une grande ballade et il la met en musique. Son album raconte ce défilé de paysages, d’ambiances sonores, le tout en parfum d’aventure. Un road-movie sans terminus. Où l’on croise des accords sixties aux nineties, sortis droit de son eldorado puis l’amour en ville, aperçu par la fenêtre des souvenirs.

Chacun de ses titres pourrait être un petit bout du scénario de son album. Autodidacte, il conçoit la musique en artisan. Une fabrique où il mêle les sons et les mots « à la mano ». Il sourit d’entendre parfois sur ses maquettes les bruits de la maison de famille. Son studio est ouvert sur le salon. La musique forme une fratrie. La même depuis des décennies. S’il écrit et compose en solitaire, Julien s’entoure pour mixer, arranger, illustrer les sons en images et laisser les amis, nourrir son projet de leur créativité. Sur cet opus, Yann Arnaud (La Maison Tellier, Olivier Marguerit, Sammy Decoster) tient les manettes du mixage et Dino Trifunovic (compagnon de route d’Alister) s’attelle à la coréalisation. Pour Julien, l’amitié musicale, c’est aussi ensemble arpenter les salles de concert et parler musique à travers les âges, chiner des vinyles... 

L’artiste aime ajuster les mots, ouvrir le champ des libertés. Et dans le flou du Mirage ou de la Brume, créer la musique d’un film. Alors on laisse son esprit vagabonder et la magie opère.

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(Photo : Alexis Barbera)

Interview :

Pourquoi as-tu placé ton ancien pseudo dans le titre de ton album ?

Il y a évidemment un aspect symbolique. Même dans les albums de ZO, je signais mes chansons de mon vrai nom. Là, j’ai décidé de remettre Julien Belliard en premier. J’ai l’impression de boucler une boucle en évoquant ZO dans le titre.

Tu te cachais derrière le personnage ZO ?

C’est possible, mais c’était de l’ordre de l’inconscient.

Ce nouvel album sur l’errance se réfère-t-il uniquement au livre de Raymond Depardon, Errance

Non, mais c’est vrai qu’en tombant sur ce livre magnifique, ça m’a conforté dans l’idée d’écrire sur ce thème-là. Je suis très sensible à la figure de style du road show. Des films comme Stranger Than Paradise de Jim Jarmush et Paris, Texas de Wim Wenders ont toujours été présents dans mes inspirations. J’essaie aussi de faire en sorte que mes chansons aient un esthétisme à la Twin Peaks de David Lynch, une série qui a mille portes d’entrées.

C’est exactement ce que j’ai ressenti en écoutant tes nouvelles chansons. Je m’y suis perdu souvent.

La définition du  mot « errance » est intéressante puisqu’il s’agit d’errer sans but et sans fin. Ça me donne une sensation de liberté forte dans la création. Mes chansons sont libres de lieux de vie.

Clip de "Cette fenêtre", réalisée par Adrien Heinz / Danseuse : Alice Kinh.

Quand tu écris, tu es dans quelle condition psychologique ?

Je joue entre concentration et déconcentration. C’est très étrange. Je commence à travailler un morceau, puis je fais totalement autre chose la minute d’après. Le quart d’heure suivant, je reviens sur le morceau. J’ai procédé ainsi pour ce disque en tout cas.

Il y a 10 chansons dans ton album. A l’ancienne quoi !

C’est un exercice de style que je m’impose. J’essaie d’avoir une thématique, de la travailler, de trouver quelles directions prendre… ça se fait de moins en moins aujourd’hui. On marche plus à coup de singles ou d’EPs. Pour ma part, je veux produire des disques où il faut faire l’effort d’écouter du premier au dernier morceau. J’aime qu’on écoute un disque comme un lit un livre. Parfois, on accroche peut-être moins, mais on fait l’effort d’aller jusqu’au bout. Quand on sort d’un format long, je trouve que le ressenti émotionnel marque plus.

Clip de "Le mirage", réalisé par Adrien Heinz / 2019.

Il y a déjà trois clips de tes nouvelles chansons, "Le mirage", "Cette fenêtre" et "L'autre hémisphère".

Sur ce disque, j’ai pris beaucoup de plaisir à mettre en images mes morceaux. Mon écriture est de plus en plus inspirée par des mouvements cinématographiques.

Te sens-tu appartenir à une famille musicale française ?

Pas vraiment. J’ai écouté des choses assez diverses, mais je n’ai pas l’impression d’avoir une famille type qui ressort de musique chantée en français. J’ai du mal à me projeter dans une famille très poésie, ou très folk, ou très pop, ou très rock, ou très chanson…

Personne ne trouve grâce à tes yeux en France ?

Je n’ai pas dit ça! Il y a beaucoup de gens que j’aime. Dominique A, Mano Solo et Gainsbourg, par exemple. Dans un registre plus rock, j’ai toujours été touché par l’écriture de Romain Humeau. J’aime aussi beaucoup les premiers albums de Franck Monnet, La  Maison Tellier et Ludéal. Tu vois, le spectre de mes goûts est large. Il y a un lien entre tous ces artistes, c’est qu’il y a une recherche de poésie dans l’écriture.

Clip de "L'autre hémisphère", réalisé par Adrien Heinz. Comédienne : Maika Louakairim. Comédien : Augustin Passard.

Je sais que tu aimes beaucoup les livres de poésie.

J’ai beaucoup lu Arthur Rimbaud, Tristan Corbière, le Comte de Lautréamont, Charles Cros, Jacques Prévert... Quelque part, il a dû m’en rester quelque chose. En cette période de confinement, ça m’a traversé l’esprit d’écrire des poèmes sans musique.

Parlons de ta pochette très originale.

On y a voit un chardon avec une longue tige qui s’entrelace. J’avais envie d’une interprétation de la thématique de l’album, mais vu par quelqu’un d’autre. J’ai rencontré Valentin Abad du studio de création Akatre et, du coup, c’est ce studio qui m’a fait quelques propositions. Celle-ci m’a beaucoup plu parce que c’est une œuvre en soi et elle passera le temps.

08 avril 2020

Tom Poisson : interview pour Se passer des visages

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(Photos : Ayumi Moore Aoki)

tom poisson, se passer des visages, interview, mandorTom Poisson a peaufiné ses 10 nouvelles chansons en tournée pendant près de deux ans avant de nous les offrir sur son nouvel album Se passer des visages. 10 petits bijoux "chanson pop" finement ciselés. Je le suis depuis le début de sa carrière (quelques mandorisations, seul ou avec Les Fouteurs de joies) et force est de constater qu’il est comme le bon vin. Il vieillit bien avec le temps. Assurément, le cru 2020 est sa meilleure cuvée.

Confinement oblige, nous avons réalisé cette interview par téléphone en fin de semaine dernière.

 

Son site officiel.

Sa page Facebook.

Pour écouter le disque Se passer des visages.

Ce qu'en dit Sylvain  Siclier dans Le Monde du 5 avril 2020: 

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Argumentaire de presse officiel, par Arnaud de Vaubicourt (mais légèrement écourté) :

Se Passer des Visages pourrait bien être l'album qui, paradoxalement, impose le faciès de Tom Poisson comme indispensable en 2020. Plus de quinze ans après le début de sa carrière, ce nouvel opus est en effet un recueil de chansons qu'il distille à visage découvert. Non pas que Tom Poisson ait nagé en eaux troubles jusqu'alors, mais ces titres éclairent la personnalité de l’artiste d'un halo assez nouveau. Les thèmes abordés ici, la violence conjugale (« Trois Bleus de Plus »), le drame des migrants (« Se Passer des Visages ») ou l'émancipation face à nos propres démons (« Ma Peur ») forment l'architecture de ces chansons, qu'il déploie sur des airs parfois légers, sautillants, où la mélodie semble alléger la profondeur des textes.

Des teintes sombres s'y profilent alors. Et comme il n'y a pas d'ombre sans lumière, le chanteur y imprime aussi une sensibilité galvanisante. Celui qui "faisait des chansons" en 2004 les vit dorénavant. Il les habite pleinement. C'est à ce titre que ce nouveau disque saute tout de suite aux oreilles comme un album intimiste dans lequel on se sent immédiatement inclus, invité, pris par la main. Dévoiler une peau neuve implique de se confronter à la réalité. Alors, lorsqu'il ne chahute pas avec son groupe Les Fouteurs de Joie, Tom Poisson se présente en live dans une formule plus intimiste, aux côtés de Paul Roman, dans un spectacle baptisé 2+1* - 2 hommes & 1 micro.

En filigrane de l'album, les mélodies, les guitares, arborent une simplicité, une épure qui séduit d'emblée. Les arrangements laissent alors la part belle aux motifs plus complexes, agencés par Tom Poisson et ses acolytes Alexandre Léauthaud et Fred Pallem. Ce travail d'orfèvre ouvre aussi la voie à des gimmicks synthétiques (14 ans plus tard) qui servent la rythmique avec entêtement. Au final, si se passer des visages est une option, et parfois une nécessité, se passer de ces dix chansons de Tom Poisson devient difficile dès la première écoute.

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(Photo : Ayumi Moore Aoki)

tom poisson,se passer des visages,interview,mandorInterview :

Ton premier album est sorti en 2004. Tu as donc 16 ans de carrière en solo, avec Les fouteurs de joie et tes projets « jeune public ». Tu es en permanence dans l’action.

J’ai toujours les mains dans le moteur parce que je n’ai jamais connu une autre manière d’envisager mon métier. Je n’ai jamais été signé par une grosse maison de disque qui m’a pris en main en me facilitant la tâche. Tant mieux parce que c’est ma petite entreprise. Elle me permet de varier les plaisirs. Je n’aurais pas pu me contenter de la casquette de chanteur et vivre ainsi : faire un album, une tournée, refaire un album, refaire une tournée… J’aurais vite tourné en rond. J’essaie de trouver des formes différentes pour continuer à m’amuser de l’intérieur. Mes projets ont la chance de fonctionner à une échelle qui me convient. Même si je ne suis pas dans les grands médias, j’ai la chance d’être toujours sur la route... et c’est déjà précieux.

Tu prends juste du plaisir avec ces matières que sont la musique et la chanson.

C’est exactement ça. Ça fait du bien d’avoir des projets différents et des implications différentes dans chaque projet. Ça te donne de l’air frais et ça t’évite de trop te regarder le nombril. Je fais ce métier avant tout pour trouver du partage. L’existence est tellement courte que le partage est mon moteur.

Clip de "De loin", réalisé par François Berdeaux.

Alexandre Léauthaud, autre Fouteur de joie, et Fred Pallem t’ont aidé pour les arrangements.

J’ai écrit toutes les chansons et j’ai impulsé toute cette énergie totale acoustique. Fred et Alexandre, qui sont comme deux frangins, ont arrangé certaines chansons. Alexandre a été musicien, arrangeur et surtout réalisateur de l’album puisqu’il a fait les prises de son et le mixage. Fred a passé une dizaine de jours avec nous et a pris à son compte les chansons les plus orchestrées.

Tu as testé tes nouvelles chansons lors de ton spectacle 2+1 avec  Paul Romain.

Je voulais trouver une dynamique scénique à ce projet. En les portants sur scène, ça m’a permis de les patiner et de les affiner.

En tout il y a avait 16 titres et tu n’en a gardé que 10.

Dans le propos et dans la forme, il ne fallait pas que ce soit redondant.  Du coup, je pense que ça ne l’est pas et je trouve qu’il y a une cohérence entre toutes les chansons.

Clip de "Trois bleus de plus", réalisé par Fernando De Azevedo.

Tes chansons sont fines et loin d’être lisses.

J’essaie de les rendre pertinentes et percutantes en fonction de l’angle de tir. Il y a une chanson sur une rupture, une sur le temps qui passe, une sur les migrants, une sur les violences conjugales. Le sujet abordé n’a d’intérêt qu’à partir où on choisit le bon angle pour raconter.

Tu ne parles plus beaucoup de toi dans ce disque.

Raconter ma vie ne m’intéresse pas, beaucoup moins qu’avant en tout cas. Je ne décide pas vraiment des thèmes qui vont se dessiner dans mes chansons. Au début, je trouve un gimmick, un mot qui amène une phrase qui amène un thème. Ma façon d’écrire est un peu impressionniste et intuitive.

"Les gifles",version à la maison pendant le confinement. 

Ton écriture a changé. Elle est devenue plus poétique.

Le musicien aussi a changé et le chanteur également. Certains artistes ont une immédiateté à 25 ans. Dans mon cas, c’est comme un puzzle, assez long à faire mais qui vaut sûrement le coup de voir terminé. La vie, les épreuves, le travail nous font grandir, cela se ressent forcément dans ce que l’on peut produire. Et puis, j’aime donner aux choses le temps de voir le jour sans force volontarisme. Je suis lent dans un monde qui va vite. C’est comme suivre un long parcours sensuel jusqu’à sa propre voix/voie.

Du coup, tu as mis longtemps à te trouver en tant que chanteur ?

J’ai mis du temps à trouver mon identité vocale. Au début, je ne faisais pas ce métier pour devenir chanteur. Mon premier album, en 2004, s’appelait Tom Poisson fait des chansons pour bien signifier que c’était le côté artisanal qui m’intéressait. Je me disais que livrer des chansons comme Brassens le faisait suffisait. Pas dans mon cas. Je le répète, j’ai dû passer par un long cheminement pour trouver ma voix de chanteur.

"Ma peur", version à la maison pendant le confinement. 

Il y a deux duos : « Les fantômes » avec Laurence Jaillet et « La chanson » avec Clio.

Laurence Jaillet est une chanteuse en reconstruction musicale. Elle avait un projet il y a quelques années et elle a envie de revenir. C’est une très belle personne et une très bonne chanteuse, c’est pour ça que je suis allé la chercher. Quant à Clio, elle est top. Je suis impressionné par son deuxième album. Les gars qui l’ont réalisé ont été vraiment malins. Ca l’a modernisé sans la pervertir, le tout en rendant justice à sa plume.

Tu es content de cet album ?

C’est la première fois que je suis hautement satisfait d’un disque. Je le trouve dense. J’assume parfaitement la forme poétique utilisée qui, je l’espère, n’est pas hermétique. L’auteur, le compositeur et le chanteur que je suis se sont enfin rejoints.

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(Photos : Ayumi Moore Aoki)

03 avril 2020

Bon Air : interview pour l'album Sauvage

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(Photo : Boby)

bon air,gaëtane abrial,guillaume farré,the mellow,sauvage,mandor,interviewDu duo Bon Air, c’est d’abord Gaëtane Abrial que je connaissais. Je me souvenais de ses prestations en 2007 à la Nouvelle Star (éliminée en demi-finale, se classant 3e après Tigane et Julien Doré, le futur gagnant de cette édition). L'année suivante, elle avait sorti un album aux accents pop-folk, Cheyenne Song, produit et composé par André Manoukian, l'un des jurés du télé-crochet. Joli succès d’estime, mais pas de récidive. En 2010, elle commence à se produire avec son compagnon, Guillaume Farré, sous le nom The Mellow. En 2015, le duo change de nom et choisit Bon Air. Voilà pour le rapide historique.

Passons au présent. Le 28 février dernier est sorti leur premier album, Sauvage réalisé par Talisco, mandorisé là). Un album pop/folk à la fois lumineux, dansant, souvent émouvant, aux mélodies d’une redoutable efficacité.

Le 11 mars dernier,  peu de temps avant le confinement, nous nous sommes retrouvés dans un bar de la capitale pour une première mandorisation.

Le site officiel.

La page Facebook officielle.

Pour écouter l'album Sauvage.

bon air,gaëtane abrial,guillaume farré,the mellow,sauvage,mandor,interviewArgumentaire de presse (très raccourci) :

Il n’existe pas d’autres frontières que celles que l’on s’impose. Tel pourrait être le credo de Bon Air, un duo qui fait le grand écart entre son Sud-Ouest natal et sa Nouvelle-Zélande d’adoption. C’est chez eux, à Guéthary, qu’une partie de l’inspiration de ce nouvel album est née. L’autre source se trouve à 20 000 kilomètres de là, dans cette Nouvelle Zélande où débutait il y a huit ans l’aventure humaine et musicale de Gaëtane et Guillaume. Un territoire sauvage, si loin de chez eux et en même temps si proche de leur style de vie de nomade. Partir au bout du monde pour retourner à l’essentiel. Into the wild, autour et en soi.

Cet album est une fresque, un voyage émotionnel, avec textes en anglais bon air,gaëtane abrial,guillaume farré,the mellow,sauvage,mandor,interviewet en français, des jeux de textures et de tonalités, des modes majeurs, mineurs, calés sur les battements du cœur C’est au Manoir, en toute liberté, dans des conditions quasi live et épaulé par le sorcier des studios Talisco, que Bon Air a poli ses pépites pop-rock : On y retrouve leur univers indie-pop, épicé de déchirures électriques, de caresses électro, de chœurs qui claquent comme des tambours tribaux. Les guitares acoustiques posées en avant, mais pas que. À l’instar d’une fratrie comme Angus et Julia Stone ou d’un couple des seventies comme les vibrants Richard et Linda Thompson, Gaëtane et Guillaume ont, eux aussi, trouvé l’alchimie, cette symbiose entre deux personnes qui abolit les frontières. Quelles que soient les planches qu’il foule, Bon Air souffle chaud sur les productions pop-folk actuelles.

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(Photo : Boby)

bon air,gaëtane abrial,guillaume farré,the mellow,sauvage,mandor,interviewInterview :

Ça fait déjà 10 ans que vous chantez ensemble.

Gaëtane : Au début, nous nous sommes produits en Nouvelle-Zélande et on a été surpris de l’engouement des gens. On était là-bas surtout pour voyager, s’inspirer, mais on ne pensait pas jouer au point que cela devienne notre gagne-pain.

De retour en France, avant de monter le projet Bon Air,  il y a eu le duo The Mellow.

Guillaume : On a fait deux EP. L’un en 2012, Shelter, et le second, Seasons, en 2015. C’était un nom trop anglais, les gens ne comprenaient pas trop la signification.

Gaëtane : On a fini par se rendre compte que ce nom ne nous correspondait pas. On a donc choisi Bon Air. A Guétary, là où nous habitons, toutes les maisons ont un nom. Une s’appelle ainsi et on a trouvé que ça nous correspondait bien.

"De quoi j'ai l'air" en version acoustique.

Au début, vous chantiez en anglais. Cet album est en français, avec parfois de courts passages en anglais.

Gaëtane : Nous sommes rentrés de Nouvelle-Zélande il y a 9 ans. Nous nous sommes complètement réappropriés notre langue et notre culture française aujourd’hui... il était temps de le montrer.

Guillaume : Je t’avoue que, pour moi, chanter et écrire en français est une vraie découverte. C’est Gaëtane qui a commencé à écrire la première chanson en français, « De quoi j’ai l’air », qui est présente sur l’album. Je n’avais presque jamais chanté en français et ça m’a fait bizarre.

Oui parce qu’on ne chante pas de la même façon selon la langue.

Guillaume : En anglais, il y un léger marmonnement, alors qu’en français on articule beaucoup plus. Et puis j’ai l’accent du sud-ouest quand je parle, j’avais peur de faire trop Cabrel en chantant en français (rires).

Gaëtane : Textuellement, on a toujours autant fait attention aux textes en anglais qu’en français, mais il est clair que chanter en français à tout changé avec le public. Le retour des gens est plus intense, plus profond, depuis qu’ils comprennent les paroles.

"Aventurier", en version acoustique.

Vous vous êtes toujours sentis artistes ?

Gaëtane : Toujours. Pourtant, dans ma famille personne ne fait de la musique, même si elle en écoutait beaucoup. Depuis toute petite, je savais que j’allais faire de la musique. C’est très profondément ancré en moi, mais c’est impossible à expliquer.

Guillaume : Mes parents avaient beaucoup de 33 tours de musique américaine. Ma mère est suédoise. A 12 ans, j’avais une guitare et avec elle, je déchiffrais les paroles de Bob Dylan ou d’autres song writers. La musique était une passion. Quand j’ai commencé à voyager, elle m’a permis de partager et de faire beaucoup de rencontres. C’est un sacré lien social !

Avoir un premier album, c’est important pour vous ?

Gaëtane : Nous continuons notre chemin tranquillement. Ces dernières années, nous faisons presque 100 concerts par an, donc nous sommes déjà très contents de notre sort. Cet album est juste une continuité. Bon, j’avoue, le voir en vrai est émouvant. C’est quand même le symbole de deux ans de travail.

Vous avez créé Sauvage en  toute liberté.

Gaëtane : On ne peut pas travailler si on n’a pas une totale liberté. Nous avons été très impliqués dans toutes les étapes de la création de ce disque.

Clip officiel de "Sauvage". Réalisation / Photographie : Valentin Duciel. Co-réalisation : Gaëtane Abrial. Assistance photo : Maya Erba. Production exécutive : Konsu Agency (Wesley Wilquin).

C’est vous qui avez demandé à Talisco (Jérôme Amandi) d’amener sa pierre à votre édifice ?bon air,gaëtane abrial,guillaume farré,the mellow,sauvage,mandor,interview

Gaëtane : Oui. Quand on a écouté ses disques, on a su que c’était un son comme ça que nous voulions. On aimait l’âme et l’énergie que dégagent la musique de Talisco. Quand on a pris la décision d’amener nos chansons plus loin en sortant de notre binôme, il s’est imposé à nous. Un regard extérieur et faire évoluer notre musique étaient primordial. Nous l’avons contacté et ça a collé entre nous. On le remercie parce que c’est la première fois qu’il collabore avec quelqu’un.

Guillaume : Nous voulions des sons un peu tribaux qui nous permettent de danser en rond (rires). On a enregistré les chansons en deux fois une semaine dans une vieille maison avec un studio de 100 m2 de manière la plus live possible.

Gaëtane : Nous avons travaillé vraiment main dans la main. Chacun amenait ses idées et nous en discutions. Talisco, Guillaume et moi sommes trois pointilleux et exigeants, donc nous avons beaucoup  échangé, testé… c’était hyper intéressant. Talisco est quelqu’un de très franc et droit, beaucoup dans la communication, donc tout était clair et sain entre nous. C’est un vrai bonheur de faire un disque dans ces conditions musicales et humaines.

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(Photo : Boby)

bon air,gaëtane abrial,guillaume farré,the mellow,sauvage,mandor,interviewDans vos chansons, comment vous vous distribuez vos temps de chants respectifs ?

Gaëtane : On chante beaucoup à deux dans les refrains. Sinon, on fait de la musique ensemble depuis tellement longtemps que le partage des chants vient naturellement.

Vous écrivez et composez tous les deux ?

Guillaume : Oui, mais chacun de notre côté. Une fois que quelque chose nous plait, on le propose à l’autre qui peut très bien se permettre de corriger pour parfaire la chanson.

Quand est-ce que vous savez quand une chanson est bonne ?

Gaëtane : J’ai besoin d’être émue et même d’avoir les poils au moment où je fais la chanson. Au stade d’ébauche, il faut que je sois touchée, sinon, je laisse tomber.

Guillaume : Moi, ce n’est pas pareil. Je pars d’une idée ou d’une émotion.

Vos chansons pop sont solaires.

Gaëtane : S’il y a parfois un fond de mélancolie, nous faisons en sorte que nos chansons soient toutes lumineuses. Nous sommes comme ça dans la vraie vie. Bon Air, ce n’est pas un projet, c’est une partie de nous au quotidien. Nous sommes des épicuriens et j’espère que cela s’entend dans nos chansons.

En quoi cet album vous ressemble ?

Gaëtane : Il nous représente totalement car il correspond complètement à notre mode de vie. Notre préoccupation première n’est pas tant la musique que la volonté de vivre dans l‘instant, en fonçant tête baissée vers cette vie sauvage.

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Le 11 mars 2020, après l'interview.

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01 avril 2020

Acquin : interview pour l'album Bareback

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(Photos : Selena Fontaine)

Acquin-619bySelenaFontaineweb.jpgAprès un premier EP en 2016, Choix Esthétiques, Acquin vient de sortir son premier album, Bareback. Neuf chansons poétiques, tourmentées et profondes réalisées par Frédéric Lo (mandorisé là) aux sonorités pop-rock et aux accents queer. Ce disque-là est mon coup de cœur de ces quatre premiers mois de 2020. Musicalement et textuellement, je me prosterne.

Le 6 mars dernier,  je lui ai donné rendez-vous dans un café de la Gare du Nord.

Son site officiel.

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter l’album Bareback.

Interview très intéressante (et complémentaire de celle-ci) pour Idoles Mag.

Biographie officielle :Acquin-617bySelenaFontaineweb.jpg

Chanteur, pianiste, auteur-compositeur C'est d'abord par une formation classique que le petit Acquin, à l'âge de quatre ans, fait ses premiers pas au violon par la méthode Suzuki. Puis il rejoint le conservatoire Gabriel Fauré à Paris à l'âge de 8 ans où il poursuit ses études de solfège et d'instrument avec l'enseignement de Hratchia Haroutunian. Il se produit avec l'orchestre inter-conservatoire dans différentes salles parisiennes dont notamment la salle Gaveau où il accompagne l'altiste soliste Yuri Bashmet. Il poursuit ses études musicales au CNR de Lyon où il se perfectionne en harmonie. En parallèle de cet apprentissage de la musique classique, il s'initie en autodidacte aux rythmes pop/rock…

IMG_5917.JPGArgumentaire de presse :

Loin des chansonniers, Acquin (comme coquin, taquin, parisien, baldaquin, Saint Thomas d’Aquin ?) lorgne plus du côté post-punk eighties et rock du genre, à l’empreinte musicale forte, tourmentée et ciselée. Sous une parure aux élégances rock, il délivre ses chansons sombres et distantes. Leur écoute sera au choix clinique, esthétique ou ironique. C’est selon. A travers une esthétique narrative et distanciée, la trame générale de Bareback dépeint et savoure différentes expériences de vie, de violences, de méandres amoureux, venant occuper l’existence et pallier son inquiétante absurdité. Cet album, continuité d’un premier EP Les Choix Esthétiques, d’une expérience live, et de la rencontre avec Frédéric Lo, s’inscrit dans une filiation avec l’album Crèvecoeur de Daniel Darc.

Des textes sombres et élégants qui collent avec la douce pop proposée.” ROCK & FOLK

Bareback n'affirme rien et préfère au contraire suggérer dans un spoken word déroutant et un bel art du contrepoint. Un disque tendu, bipolaire et caractériel.” MAGIC

Il y a une filiation avec Daniel Darc tout en ayant une singularité et une pertinence dans l’écriture des compos. J’ai aussi trouvé un lien avec Mendelson, le label Lithium, Burger et Biolay. Les textes sont étranges, avec quelque chose d’hors format. On retrouve la culture du musicien classique qui se met à l’écriture de la chanson.FRÉDÉRIC LO

« Jouissives et inhabituelles chansons, en ces temps aseptisés, sachant chanter gaiement le désir et le sexe, les bars de nuits et l’oubli. » TELERAMA (3 clefs).

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(Photo : Selena Fontaine)

IMG_5898 (3).JPGInterview :

Est-ce ce que c’est ton parcours musical « classique » qui t’a permis de sortir des chemins balisés de la pop française ?

C’est dur de répondre à cette question. Il y a un côté « avoir su pour oublier ». Mes connaissances, je ne les utilise pas, mais je ne sais pas si c’est volontaire ou non. L’harmonie dans la musique classique n’a pas bougé depuis Bach,  nous sommes nombreux à tenter de faire évoluer les curseurs.

Avant ton projet Acquin, tu as joué dans des groupes ?

Oui, je faisais de la basse dans un groupe rock avec des potes. A l'époque, je ne chantais pas encore. J’ai mis du temps à m’autoriser à composer des morceaux et à écrire des textes.

Clip de "Gender bender", extrait de l'album Bareback.

Quand as-tu décidé de t’y mettre sérieusement ?

J’étais en colocation avec quelqu’un qui avait un piano, donc je m’y suis mis. Je composais des chansons. Disons que c’était de la chansonnette. Beaucoup de mes premières créations sont restées secrètes jusqu’au moment où une m’a plu, puis une deuxième, puis une troisième… bref, un gars à qui j’ai fait écouter ces chansons me fait connaitre Maxime Lunel qui avait le studio Mastoïd à Pantin. C’est là que j’ai fait mon premier EP, Choix Esthétiques. Avec ce disque, on a fait des petites scènes à Paris.

Comment as-tu contacté Frédéric Lo pour travailler avec lui pour ton premier album?

J’avais tellement aimé son travail sur l’album de Daniel Darc, Crèvecœur, que je rêvais qu’il accepte de réaliser mon album. Je l’ai contacté sur Facebook. Il n’a pas répondu la première fois. J’ai récidivé et il a fini par me demander de lui envoyer des maquettes. Il les a écoutés et les a aimés. A ce moment-là, on a décidé de se rencontrer.

Ça t’a fait quoi de te retrouver avec lui dans son studio ?

C’était émouvant. Etre là où avaient enregistré Daniel Darc et tant d’autres…

Live Session de "Bareback", tiré de l'album Bareback, au Studio Mastoid, à Pantin. Guitare : Olivier Legall. Basse : Stéphane Mugnier. Batterie : Thomas Chalindar.

Acquin-583-bySelenaFontaineweb (2).jpgComment as-tu découvert l’album Crèvecoeur ? (Après la mandorisation d'Acquin, en bonus, mon interview de Daniel Darc en 2004 à l'occasion de la sortie de cet album..)

C’est un pote qui me l’a fait découvrir en 2012 après lui avoir fait écouter des maquettes. Il y trouvait un rapprochement. Après, j’espère qu’il ne m’a trop influencé dans ce que je fais aujourd’hui… On ne se rend jamais bien compte comment on peut être influencé par les autres.

Mélodiquement, tes chansons sont d’une efficacité redoutable.

Merci. Pourtant, j’aime que mes chansons soit sur un fil un peu casse gueule : je cherche toujours la frontière infime entre le kitsch, le raté et le réussi.

Quand tu me parles, tu n’as pas la même voix que quand tu chantes et ta personnalité ne correspond pas à ce que je m’étais imaginé en écoutant tes chansons. C’est très troublant.

On me le dit souvent (rires). Mais je n’ai pas l’impression de mentir. Il y a un côté plus sombre dans mes chansons, alors que je ne suis pas un grand mélancolique dans la vie. Je montre une part noire de moi-même, mais que l’on pourrait éventuellement trouver drôle.

Live session de "Groupe", tiré de l'album Bareback, au Studio Mastoid à Pantin. Guitare: Olivier Legall. Basse: Stéphane Mugnier. Batterie: Thomas Chalindar.

Si je te dis que tu es le Bret Easton Ellis de la chanson ?

(Rires) Je comprends que tu me dises ça, mais je tiens a rassuré tout le monde, je ne découpe personne en morceaux, comme dans American Psycho. Je ne cherche pas le décalage entre mon physique et ce que je chante, mais tant mieux s’il existe. En tout cas, je ne vais pas me créer un personnage parce que je n’ai pas envie de faire faux.

Tu évoques des histoires d’amour un peu borderline et non genrées ?

Oui, et en même temps, je ne cherche pas à être trop explicatif. Quand ça commence à être trop précis, j’aime moins. J’écris comme on fait de la peinture. Quand je crée une chanson, je commence toujours par la musique. Très vite un mot arrive, puis un autre, et la chanson commence à prendre forme. Rien n’est organisé, c’est à l’instinct phonétique que tout démarre.

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Pendant l'interview...

Ce sont des histoires vraies ?

Beaucoup de ce que je raconte vient de situation vue, entendue, racontée et ensuite, j’ai un peu transformé pour universaliser les histoires. Mes chansons sur le désir ne sont pas dans le militantisme.

Tu es content de cet album ?

Ca dépend des jours. Heureusement que j’ai travaillé avec un réalisateur sinon, je n’aurais jamais terminé le disque. Je pourrais modifier des choses à l’infini. Je ne peux pas être entièrement satisfait de cet album, sinon, je ne pourrai rien faire après.

Et qu’en pense Frédéric Lo ?

C’est quelqu’un de très réservé. Il m’a fait penser à mon ancien prof de violon qui lorsqu’il disait que c’était bien, ça voulait dire que c’était bien. Frédéric m’a juste dit : « c’est un beau disque ».

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Après l'interview, le 6 mars 2020.

Bonus: En 2004, j'ai rencontré Daniel Darc à l'occasion de la sortie de son album Crèvecoeur  (dont il est question dans cette mandorisation) pour le magazine L'hebdo (l'hebdomadaire des magasins Virgin). Je n'avais jamais publié cette interview chez Mandor. L'occasion était belle...

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30 mars 2020

Gemma : interview pour son second EP

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(Photo : Léa Tartière)

Gemma est apparue en 2015 avec un premier EP,  Juste après. Remarquée par France Inter et une partie de la profession. Personnellement, j’étais un peu passé à côté, mais à l’écoute de ce deuxième EP éponyme, j'ai été conquis immédiatement. De la pop moderne avec de jolis textes, parfois un peu grinçants, ce n’est pas notre lot quotidien. Sa sensibilité m’a beaucoup parlé.

Nous nous sommes attablés dans un bar de la capitale le 25 février dernier pour une première mandorisation qui, je l’espère, ne sera pas la dernière.

Sa page Facebook officielle. 

Pour écouter l'EP.

gemma,estelle  bruant,ep,interview,mandorArgumentaire de presse :

Gemma aime la pluie, les longues soirées d’hiver, les rendez-vous ratés et les explications inutiles.
Gemma n’aime pas le vide, le bruit, les odeurs d’essence et le mépris.
Gemma aime donner du sens aux aléas, aux détails du quotidien, aux silences entre deux mots, et à la musique des songes.

Gemma a séduit Didier Varrod et Valli sur France Inter, a joué devant Benjamin Biolay et Gaëtan Roussel, Alex Beaupain et Jeanne Cherhal.

Entre la liberté et le carcan sociétal, entre le désir d’être entendue et l’envie de se taire, Gemma écrit, compose et interprète un nouvel EP réalisé par Olivier Lude (Vanessa Paradis, - M-, Catherine Ringer, Johnny Hallyday, Yodelice...), une collaboration née au fil de l’accompagnement fidèle de la Coopérative de Mai, la SMAC de Clermont-Ferrand.

L’EP :gemma,estelle  bruant,ep,interview,mandor

En six titres étincelants et grinçants, habillés de musiques urbaines et de pop fragile, GEMMA parle du narcissisme maladif de notre société (« Les Autres », single partagé et co-écrit avec le chanteur et comédien Pierre Rochefort), de sentiments contrariés et d’amours inoubliables (« Jamais mieux que toi »), une touchante et désarmante légèreté de l’être traduite également en langue des signes, dans un spectacle pour personnes sourdes et malentendantes. 

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(Photo : Léa Tartière)

gemma,estelle  bruant,ep,interview,mandorInterview :

Quel est ton cursus professionnel ?

J’ai eu une formation en violon et en piano au Conservatoire de musique jusqu’à l’âge de 16 ans. Ensuite, je me suis mise à la guitare et j’ai commencé à composer mes premières chansons vers 20 ans. Parallèlement, j’ai fait des études assez longues, ce qui fait que je ne me suis pas focalisée sur la musique. J’ai un DEUG en Lettres et en art du spectacle. J’ai aussi une maîtrise en science du langage et j’ai suivi les cours Florent. Enfin, j’ai passé un master de médiation culturelle à Clermont-Ferrand. Ça fait cinq ans que je suis devenue plus professionnelle dans le milieu de la musique grâce à un concours de France Inter qui m’a permis de me faire remarquer par des professionnels. Sinon, à côté de ça, je suis prof d’éducation socio-culturelle. Ça reste dans l’artistique.

Tes parents t’ont-ils éduqué musicalement ?

Dans ma famille, à part moi, personne ne fait de la musique. Le Conservatoire, c’est un choix personnel. Mes parents ne m’ont pas incité à le faire. A la maison, ils écoutaient beaucoup de variété comme Souchon ou Goldman. De moi-même, à l’adolescence, je suis allée vers Jacques Brel, Charles Aznavour et Barbara. J’étais aussi très rock, Bob Dylan, Nirvana, Gun’s N Roses… J’aime aussi beaucoup William Sheller, Stephan Eicher et Véronique Sanson. Bref, plus jeune, j’étais rock et chanson française.

"Jamais mieux que toi", tiré du deuxième EP de Gemma. Ceci n'est pas un clip, mais une séquence vidéo expérimentale. 

Je sais qu’aujourd’hui, textuellement, tes préférences vont vers le hip hop.

Les rappeurs sont très doués. Oxmo Puccino et Orelsan ont des textes qui font réfléchir. C’est très riche.

Ce  deuxième EP est extrêmement bien réalisé. Il a un son d’aujourd’hui que j’apprécie beaucoup.

A la base, j’écris en piano-voix, mes chansons sont donc très acoustiques. Pour ce disque, je voulais des arrangements en phase avec ce qu’il se fait aujourd’hui. C’est La Coopérative de mai à Clermont Ferrand qui m’a mis en lien avec Olivier Lude, un ingénieur du son qui  a travaillé avec des artistes majeurs français. Lui-même m’a mis en lien avec d’autres arrangeurs. A trois, ils ont fait les arrangements de mes chansons piano-voix. Si cet EP pop chanson française trouve son public, l’idée est que nous nous retrouvions tous plus tard pour faire un album.

En écoutant les textes, j’ai eu l’image d’une femme qui doute, qui vit des histoires d’amour qui ne sont pas très positives.

Tu as bien cerné le personnage. Dans la vie, je crois que l’on tourne tous autour du même thème. Mon thème de prédilection est la rupture, mais la rupture au sens large du terme. Autant la rupture amoureuse que la rupture avec la société. La rupture de l’être, en fait. Je précise que ce n’est pas lié au fait que j’ai raté mes histoires amoureuses, puisque je vis une histoire qui fonctionne très bien depuis des années. Après, c’est vrai que je suis fragile et que j’ai des doutes. Il n’y a que les cons qui ont des certitudes.

"Déconsidération" (chanson qui ne figure pas sur le 2e EP  de Gemma). Prestation filmée par France 3 Auvergne-Rhône-Alpes (Studio 3).

C’est rare aujourd’hui, mais ton disque n’est pas foncièrement « féministe ».

Un peu quand même, mais involontairement. A partir du moment où on est une femme, il est évident qu’on est féministe. Parfois je parle des hommes dans mes chansons de manière pas très sympathique, mais j’ai conscience qu’ils ne sont pas tous des cons. Toutes les femmes ne sont pas parfaites non plus.

Tu as fait beaucoup de premières parties. Récemment avec Pomme devant 1500 personnes.

Je n’ai jamais fait un concert comme ça. C’est la première fois que je ressentais à ce point-là la force du public. 1500 personnes qui applaudissent, c’est indescriptible. C’est comme un tsunami. Ça réchauffe l’âme.

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Sur la scène de Trois Baudets, le soir de l'interview, le 25 février 2020.

Tu aimes la scène ?

Oui, même si je suis à la base une fille de l’ombre. Ce que j’aime vraiment, c’est écrire et trouver la musique qui va avec. Pour moi, c’est un peu scientifique. C’est comme une équation que l’on est en train de résoudre et à la fin, on a le résultat de notre travail. Dans le cerveau, le solfège se trouve au même endroit que les mathématiques. Ce n’est pas un hasard.

Pourquoi fais-tu de la musique ?

Pour savoir si mes textes peuvent toucher les gens. Si je vois que c’est le cas, je trouve que c’est utile de continuer à me produire sur scène et de faire des disques.

"Les autres" par Gemma et Pierre Rochefort (clip officiel, solidaire et confiné), tiré du 2e EP de Gemma. 

Sur scène, tu es à l’aise. Tu fais même rire le public.

A l’issue des concerts, il y a des personnes qui me disent que je devrais faire du one-woman-show. Comme je ne suis pas à l’aise d’avoir toute la lumière sur moi parce que je suis timide, je compense par l’humour.

Pourquoi te mets-tu en avant si tu es timide ?

L’être humain est ambivalent. C’est bien de l’admettre, ça peut nous aider. Moi, je suis au paroxysme de mon ambivalence. Je suis timide, j’ai le trac, je me demande pourquoi je fais ça, mais j’ai trouvé la réponse. J’aime ça.

Il y a des gens avec lesquels tu aimerais travailler ?

Albin de la Simone, Vincent Delerm ou Alex Beaupain… je les apprécie beaucoup.

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Après l'interview, le 25 février 2020.

28 mars 2020

Sages Comme Des Sauvages : interview pour Luxe/Misère

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Ava Carrère et Ismaël Colombani. (Photos : Claire Delfino)

sages comme des sauvages,ava carrère,ismaël colombani,émilie alenda,osvaldo hernandez,luxe misère,interview,mandorOn a connu le duo Sages comme des sauvages en 2015 avec un premier album qui se situait déjà entre univers tribaux et urbains, Largue la peau. Ava Carrère (chant, guitare, percussions) et Ismaël Colombani (chant, instruments à cordes), tous deux artistes non-conformistes, proposent des chansons folk sans frontières (calypso, rebetiko ou même country), avec toutefois une influence prononcée par le maloya réunionnais. Pour leur deuxième disque, Luxe/Misère, le duo devient quatuor. Osvaldo Hernandez (percussions afro-latines) et Emilie Alenda (basson, clavier, chant) les ont rejoints. Ils signent tous les quatre les arrangements luxuriants et foisonnants, le tout enregistré par le producteur Jean Lamoot (Alain Bashung, Noir Désir, Raphaël, Dominique A...). 

Le 18 février dernier, j’ai rencontré Ava et Ismaël (et leur bébé) dans les locaux de leur label, Zamora Productions.

Leur site officiel.

Leur page Facebook officielle.

Pour écouter l’album.

La chronique du programmateur musical de France Inter, Thierry Dupin.

Argumentaire de presse officiel :sages comme des sauvages,ava carrère,ismaël colombani,émilie alenda,osvaldo hernandez,luxe misère,interview,mandor
Avec Luxe Misère, Sages Comme Des Sauvages signe un album multiple mais constant, un album vert d’eau et jaune fluorescent à bandes réfléchissantes.

Sages Comme Des Sauvages c’est d’abord un grouple (un couple, qui a fait un groupe). Et un grouple a autre chose à faire qu’à chanter des bluettes. De leur point de vue à deux têtes, les auteurs-compositeurs s’inspirent de la maladresse des hommes (« Garçon »), des 8 mois durant lesquels ils ont accueilli deux jeunes Soudanais en partance pour l’Angleterre (« Inattendu »), du suicide dans tout ce qu’il a d’énigmatique (« Quasiment Parfait), des névroses de fond de tiroirs (« Ah les angoisses ») ou du naufrage européen (« Yassou Evropi »). À l’instar du premier album, chaque titre vient avec sa propre ambiance, et Sages comme des sauvages sait qu’une chanson peut être d’autant plus triste qu’elle est chantée gaiement, ainsi le grouple se permet tous les contrastes, toutes les fantaisies stylistiques. De nouveaux instruments viennent rejoindre leur zoo musical, une dombrah du Kazakhstan, une guitare lionne du Mexique, une guitare malgache…

Ainsi sont nées 12 chansons pour parer à la brutalité du monde, pour prendre le maquis, se cacher dans le feuillage et préparer les révoltes à venir. Les espaces sont neufs, mais sonnent pourtant familier. Le poumon sage et sauvage vient souffler aux oreilles attentives de nouveaux refrains qui sauront se rendre indispensables.

sages comme des sauvages,ava carrère,ismaël colombani,émilie alenda,osvaldo hernandez,luxe misère,interview,mandorInterview :

Avant ce duo, ni l’un ni l’autre ne jouait ce genre de musique ?

Ava : J’ai commencé la musique à l’âge de 26 ans. J’ai fait les beaux-arts, donc en musique, j’étais autodidacte. Avant Sage comme des sauvages, je faisais de la chanson qui pouvait être punk, funk ou plus traditionnel. Je ne savais pas jouer d’instrument donc j’en avais des faux, en carton, et je faisais semblant de les utiliser. J’étais plus dans le cabaret.

Ismaël : Pour ma part, j’ai commencé la musique très tôt. J’ai attaqué le violon classique à sept ans, j’ai donc eu une approche académique, mais très vite, j’ai dévié parce que le classique me saoulait. Je me suis donc dirigé vers l’expérimental. Quand j’avais seize ans, je voulais être compositeur de musique electro acoustique. J’étais attiré par la musique contemporaine, voire bruitiste. Ce qui est sûr, c’est que la chanson ne m’attirait pas du tout. Le point commun que nous avions, Ava et moi, c’est qu’on aimait briser les codes de la musique que l'on jouait.

Et quand vous vous êtes réunis, vous avez créé quelque chose qui a fonctionné.

Ismaël : Nous avons beaucoup négocié, mais nous sommes parvenus à un terrain d’entente.

Ava : La somme de nous deux allait beaucoup plus loin que ce que nous faisions chacun de notre côté.

Ismaël : Il y a une chose primordiale, c’est que nos deux voix se sont collées parfaitement et très vite. Nous avons une tessiture assez proche.

Clip de "Luxe misère" tiré de l'album Luxe/Misère.

Chanter en français était une évidence pour vous ?

Ismaël : Ça a été une ouverture immédiate par rapport à ce que je faisais avant. Le public comprend le propos et s’approprie la chanson, ce qui n’était pas le cas dans la musique que je faisais.

Ava : Notre projet Sages comme des sauvages a touché les familles. Les enfants comme les parents aiment ce que nous faisons. Nous avions des projets underground et là, c’est l’exact opposé.

Ismaël : Nous sommes arrivés dans la chanson par les bords. Et depuis que nous faisons de la vraie chanson, à notre façon, certes, nous parvenons à fédérer.

Vous êtes contents que les enfants aussi adorent votre musique.

Ismaël : Nous en sommes très fiers. Dans nos chansons, on évoque aussi beaucoup l’enfance. C’est notre premier Eden.

Ava : Les yeux d’enfants, ce sont ceux par lesquels tu peux toujours voir l’étrangeté du monde avec une certaine distance.

"Rouge colère" extrait de Luxe/Misère (live aux Studios Ferber).

Ce nouvel album s’est fait à quatre, contrairement au premier où vous étiez seuls. Là, vos comparses de scène, Emilie Alenda (basson, clavier, chant) et Osvaldo Hernandez (percussions afro-latines) vous ont aidé.

Ismaël : A deux, c’était hyper bien, mais nous étions peut-être un peu trop dans le côté chanson. Il nous manquait le côté dansant. A quatre, nous captons le public, mais on le fait aussi se mouvoir.

Ava : Avant, nous étions même assis, par nécessité.

Ismaël : Mais en même temps, nous avions développé la parlotte. On parlait beaucoup  entre les chansons et ça tissait des liens avec les spectateurs. Nous cherchions la convivialité. Aujourd’hui, à quatre, il y a un côté super héros. On a l’impression d’être les quatre fantastiques. Chacun à ses supers pouvoirs avec ses instruments respectifs.

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De gauche à droite, Emilie Alenda, Ava Carrère, Ismaël Colombani et Osvaldo Hernandez.

(Photo : Claire Delfino).

sages comme des sauvages,ava carrère,ismaël colombani,émilie alenda,osvaldo hernandez,luxe misère,interview,mandorC’est Jean Lamoot qui a enregistré et mixé ce deuxième album. Comment cela s’est passé avec lui ?

Ismaël : Ce que je trouve génial chez Jean, c’est qu’il s’adapte très facilement.

Ava : Malgré son énorme réputation de producteur, il respectait totalement notre travail et se contentait juste de nous faire des propositions le plus simplement du monde. Il a un côté très pointu dans son écoute, très sûr, mais il reste gentil et doux tout le temps. C’est un bonheur de travailler avec lui.

Ismaël : Tu sens qu’il met la musique au-dessus de lui-même. Il n’a aucun ego. Ce qui comptait avant tout, c’est qu’ensemble, nous faisions de la bonne musique. J’ajoute que c’est un des rares à comprendre la percussion. Nos deux percussionnistes nous ont dit qu’ils avaient rarement rencontré quelqu’un qui plaçait leur instrument à ce niveau-là.

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Pendant l'interview...

Vos textes évoquent la société de manière pas très positives, mais sur de la musique solaire.

Ismaël : Derrière nos chansons sociétales ou politiques, on essaie de voir le cœur des gens.

Ava : Ce qui amènent nos chansons, ce sont les ritournelles que l’on créé pour se soigner nous-mêmes. C’est presque une lapalissade ce que je vais dire, mais la musique joyeuse contrecarre la tristesse.

Ismaël : C’est comme un exorcisme. D’ailleurs, nous jouons comme des sorciers.

Il y a des participations de deux voix exceptionnelles, celle de Kate Stables dans « De l’eau » et Danyèl Waro dans « Le goût de la fumée ».

Ismaël : Ces deux voix sont magiques, chacune dans leur style. Ce que provoque leur voix nous touchent beaucoup. Il y a un côté mystique dans leur façon de chanter.

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(Photo : Claire Delfino)

Vous vous considérez plus dans la chanson française ou dans la musique du monde ?

Ismaël : On fait de la chanson française parce que nos textes sont en français, mais, c’est vrai que nous avons le cul entre deux ou trois chaises. On essaie de trouver une troisième voie qui ne respecte pas forcément les codes de la chanson française.

Vous être un grouple (groupe/couple). C’est être un binôme particulier ?

Ismaël : Oui. Il y a des thématiques que tu vas traiter différemment. Par exemple, c’est un peu compliqué de chanter une chanson d’amour à l’autre ou de chanter les amours déçus… L’introspection, sujet fort en vogue actuellement dans la chanson, c’est aussi hors de question puisque nous sommes deux. En tout cas, travailler à deux permet de se reposer l’un sur l’autre, ce qui crée une dynamique de force renouvelée intéressante.

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Après l'interview, le 18 février 2020. (Et non, vous ne verrez pas la tête de leur enfant.)

23 mars 2020

Miegeville : interview pour l'album EstOuest

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miegevielle,matthieu miegeville,interview,mandor,estouestMatthieu Miegeville n’est pas un débutant. Il dispense depuis vingt ans ses mots aux quatre coins du globe de Pékin à Los Angeles, de Clisson à Casablanca au sein de projets musicaux toujours ambitieux (Psykup, My Own Private Alaska, Agora Fidelio…) souvent issus des musiques dures (rock et metal). Trois recueils de textes ont d’ailleurs aussi vu le jour (L’Enfant du Silence, Si bleu qu’à sa brisure, Là où convergent les points cardinaux), rassemblant une partie de ses écrits.

Amorcé l’an dernier, sa carrière solo a démarré avec un très bon premier EP, Longue Distance avant que n’arrive cet album huit titres, EstOuest. Un disque qui montre toute l’étendue de son talent. Il passe d’un genre musical à l’autre avec une facilité déconcertante. C’est poétique, esthétique, violent ou doux et surtout… urgent !

Rendez-vous aux Trois Baudets, le 13 février dernier, pour faire connaissance avec cet artiste.

Son site officiel.

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter son album.

Argumentaire de presse (par Arnaud de Vaubicourt) :miegevielle,matthieu miegeville,interview,mandor,estouest

Dans un monde où il faut absolument tout faire rentrer dans des cases, où le besoin impérieux de coller une étiquette règne, Miegeville fait figure d’électron libre. Si c’est pour Toulouse que son cœur bat, au rythme d’une ville en perpétuelle ébullition culturelle, c’est aux quatre coins du monde que Matthieu Miegeville a jadis posé ses flight cases, en officiant pour des groupes de rock, tendance dure. Et comme le talent protéiforme de cet auteur-compositeur-interprète aime vagabonder, il se met ici à nu avec EstOuest, recueil de huit chansons taillées dans le granit pour ce féru de poésie. Ce premier album a été enregistré durant l’été 2019, avec Serge Faubert aux manettes.

miegevielle,matthieu miegeville,interview,mandor,estouestL’album (argumentaire de presse officiel):

Une voix enveloppante, dense et burinée se raconte sans ambages au fil de ces compositions à fleur de peau. « Longue Nuit » ouvre l’album et c’est ici que le voyage commence. Un road trip émotionnel où le sensible côtoie l’âpreté de la vie. Sur EstOuest, la mélancolie ne cède jamais aux injonctions du désespoir, bien au contraire, elle tend à se mouvoir vers une lumière salvatrice qui point au détour de chaque titre. Accompagné par Candice Pellmont (chanteuse du groupe Winnipeg) sur « La Baleine Bleue » et « Acte Manqué », Miegeville donne à entendre des mélodies plus pop, aux refrains imparables que l’on jurerait avoir toujours connues.

Entre poésie chantée et chanson urbaine, Miegeville navigue au plus profond de ses émotions mais jamais en eaux troubles. C’est même plutôt de manière clairvoyante qu’il ressent le monde dans lequel on vit, comme dans « Blanche », faussement désabusé, ou dans le pamphlet « Les Portes », morceau coup de poing où un phrasé hip hop impose une tension palpable. De Jacques Brel à Nick Cave en passant par Dominique A, qui par ailleurs a déjà salué la qualité de ses textes, Miegeville prend un malin plaisir à adresser un clin d’œil habile à ses influences, pour dénouer nos émotions les plus enfouies.

Sous sa voix ténébreuse s’érige un kaléidoscope de sentiments puissants, ceux d’un auteur dont les stigmates et les fêlures se muent peu à peu en un bouquet mélodique aussi délicat qu’engagé.

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miegevielle,matthieu miegeville,interview,mandor,estouestInterview :

Tu viens du metal. C’est marrant comme les gens qui viennent de la musique « dure », comme Kent, sont excellent dans la pure chanson française.

Le parallèle avec Kent, j’aime bien. Pour mon cas personnel, je suis un enfant de la chanson et du rock français. Avec tout l’amour que j’ai pour mes parents, ce ne sont pas eux qui ont fait mon éducation musicale. Mon père était fan de Sardou et on écoutait le Top 50, c’est dire d’où je viens (sourire). Je suis tombé dans la marmite du metal par pur hasard, même si je m’y suis bien épanoui, mais ce n’est pas ma culture de base. Mes dieux étaient Jacques Brel, Reggiani, Ferré..

Avec tes divers projets metal, tu as chanté dans une vingtaine de pays et trois continents. Tu as enregistré un album à Los Angeles avec le producteur de The Cure et de Korn. Sacrée carrière !

Merci. Il y a des gens qui ne me connaissent qu’avec cette partie-là de ma carrière.

En 20 ans de musique, tu as joué au Printemps de Bourges, aux Eurockéennes,  au Hellfest…  et avec cet album, c’est comme si tu étais redevenu débutant. Tu ne trouves pas la situation particulière ?

C’est bien de repartir à zéro. Ça ne me dérange pas que l’on ne sache pas ce que j’ai fait avant ce disque. C’est même normal puisque je viens d’un tout autre univers musical.

"Blanche", extrait de l'album EstOuest.

Le cri est une des composantes du metal. Là, dans EstOuest, tu chantes de manière très « intime ».

Ça me permet de mettre les textes en avant. Dans le milieu du metal, il est vrai que les textes ne sont pas trop écoutés.

Tu étais frustré que les gens se foutent royalement de tes textes ?

Oui, carrément. Quand il y a trop de décibels, ce que tu chantes est noyé dans  la musique. Mon premier EP en tant que Miegeville, cet album et mes trois recueils de poésie m’ont permis de calmer ma frustration.

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Tu es un peu le poète du milieu metal ?

Pendant un temps, c’était honteux de faire de la poésie, mais aujourd'hui, je me suis rendu compte qu’il y a des gens qui appréciaient cela. Aujourd’hui, je l’assume et je suis fier de le revendiquer.

Et ça ne t’empêches surtout pas de continuer le metal ?

Dans le milieu anglo-saxon, les gens se foutent de la pluralité, en France, il faut que l’on soit dans de petites boites. Je suis obligé d’expliquer que je fais de la chanson, mais que je n’ai pas arrêté le metal. Ce n’est pas toujours bien vu dans le milieu de la chanson. Certains ne comprennent pas.

"Longue nuit", extrait de l'album EstOuest.

Musicalement, c’est album est plutôt calme.

Il y a un piano, des guitares en sons clairs et des textures electro qui ne prennent jamais l’avantage. Mais j’assume le fait que ce n’est pas de la musique légère. Des gens comme Dominique A, Miossec ou Bertrand Belin ont mis du temps à s’imposer. Moi, j’ai l’impression que ça va être la même chose. Je me dis qu’avec ce projet, il va falloir que je sois patient. Je suis content d’avancer au fur et à mesure, avec le sentiment du devoir accompli.

C’est quoi ta musique ?

C’est de la chanson moderne. Je dis chanson parce que ce sont des chansons avec refrains, couplets, mélodies, textes qui se tiennent…  Je me plais à croire que je dépoussière la vieille chanson avec des arrangements un peu electro. Et dieu sait que j’aime cette vieille chanson…

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Pourquoi il n’y a que huit titres ?

Parce que je suis très dur et exigeant envers moi-même au niveau des textes. J’aurais pu mettre 13 morceaux, mais j’en ai viré plein parce qu’ils ne me satisfaisaient pas totalement.

Serge Faubert a enregistré et mixé ce disque.

J’ai travaillé avec lui pour d’autres projets et ça colle bien entre nous. Je suis allé vers lui une nouvelle fois, car il a beaucoup de bienveillance envers moi. Il a souvent répondu à mes doutes. Il m’a incité à avoir confiance et à garder le cap.

Il y a des jeunes que tu aimes bien dans la nouvelle génération ?

Baptiste Walker Hamon. Je le trouve très touchant et ses textes sont magnifiques. « Soleil, soleil bleu », « Peut-être que nous serons heureux » et « Quitter l’enfance », à mon avis, on en reparle dans 40 ans. J’aime aussi Govrache. J’admire beaucoup cet artiste. Tous les trois, nous ne faisons pas la même musique, mais nous faisons très attention aux textes.

Je suis en train d'écrire un livre sur Daniel Balavoine, je crois savoir que tu l'apprécies beaucoup.

J’ai un respect énorme pour lui. Il avait une sacrée paire de couilles. Aujourd’hui, les artistes qui marchent sont d’une vacuité et d’une superficialité... Qui parle de quelque chose ? Est-ce que quelqu’un aborde un sujet ? Balavoine abordait dans ses chansons des sujets lourds, importants. Ce genre de mec, il y en a plus !

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Après l'interview, le 13 février 2020.

Bonus :

Matthieu Miegeville participe à l'action socio-culturelle "Transformer le Négatif en Positif". Il s'agit d'intervention Scolaire en partenariat avec l'Agence Régionale de la Santé - Occitanie et le Rectorat (Toulouse) pour la Prévention du Mal-Être et de l'Angoisse chez les Jeunes.

Cette vidéo a été réalisée par Angel FONSECA, assisté de Grégory COURTOIS, avec le soutien de l’ADPS.

15 mars 2020

Rodrigue : interview pour l'album A Fuck Toute - A Love Toute

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(Photos : Aliosha)

rodrigue,afuck toute a fuck love,interview,mandorComme l’indique son dossier de presse, Rodrigue, c’est « de la pop française sans lipstick mais qui flirte insolemment avec le rock parfois libertaire et insouciant, souvent sombre et engagé. En solo ou en groupe, avec plus de 300 concerts au compteur, huit créations scéniques pro depuis 2006, quatre albums studio, un album live, deux dvds, cinq clips et un public qui suit, le projet, reconnu pour son inventivité, a aujourd’hui atteint, une maturité et une force sans précédent. »

J’aime beaucoup cet artiste qui apporte depuis 12 ans un renouveau à la chanson française. A l’occasion de son quatrième album studio, A Fuck Toute – A Love Toute, (dans lequel il met en musique les relations amoureuses, les émotions et les étapes d’un chemin de vie plein de paradoxes), voici sa troisième mandorisation (la première là en 2011 pour son deuxième album L’Entre-Mondes et la seconde en 2014 pour son troisième, #Spectaculaire Diffus.)

Le 27 février dernier, nous nous sommes retrouvés dans un bar de la Gare du Nord.

Son site officiel.

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter l’album.

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(Photo : Cécile Marcant)

rodrigue,afuck toute a fuck love,interview,mandorLe disque A Fuck Toute, A Love Toute(photo de la couverture: Natacha  Kerkhove)  par Rodrigue :

Quand mon réveil sonne, je m'entends souvent dire : “Allez tous vous faire foutre !”
Nihilisme joyeux et désinvolte ou glas de la défaite, déliquescence dans une pulsion de mort ?
Pourtant je sais... la vie. Tout est paradoxe.
Faut-il que tout meure pour se rendre compte de la beauté ?
En prendre conscience...
Petites épiphanies : nager dans la mer, marcher dans les montagnes... y ressentir depuis toujours le divin...
Faut-il que tout meure pour évoluer ? Peut-être oui...
Cet album est ce chemin...
Où la noirceur dans sa folie à aimer, met en lumière tout ce qui fait de nous des êtres sensibles.
Où le refus est fécond et interroge notre pugnacité à espérer.

Un album follement amoureux des désespérés, de ceux et celles qui sont revenus de tout et dont la foi en l’humanité ne tient qu’à un fil.
Un album de résilience, lorsqu'on sent que tout ne va pas se passer comme prévu
et qui nous interroge sur la direction :

À Fuck Toute : comme une banderole au devant d'un cortège

À Love Toute : comme le regard de l'homme qui palpite, change et prend un nouveau souffle

À Fuck Toute : comme le courage devant le Léviathan, malgré toute conséquence et avec une énergie proche du discernement.

À Love Toute : comme une lézarde à travers le mur pour répandre la bonnen ouvelle.

À Fuck Toute ~ À Love Toute : Comme celui qui veut jouir souverainement de tout et se réapproprier sa vie.

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(Photo : Aliosha)

rodrigue,afuck toute a fuck love,interview,mandorInterview :

Entre disques et tournées, depuis 2008 que je te suis, j’ai l’impression que tu n’arrêtes jamais.

Comme je n’ai pas de vraies tournées, je prends toutes les dates qui tombent… et il y en a eu pas mal. Là, je sais que je vais défendre cet album pendant trois ans.

Toutes les chansons de cet album sont nouvelles ?

Je les ai écrites entre 2016 et 2018, mais elles restent d’actualité.

L’album a un titre assez provocateur avec, en plus, un double sens, « A Fuck Toute, A Love Toute ».

C'est un chemin ce disque, c’est ce que je suis. Parfois, je peux ruminer sur des choses qui m’exaspèrent et au bout d’un moment, empathie oblige, comprendre que rien n'est ni blanc, ni noir. Tu sais, c’est un album de cassure et de résilience, donc, il a ce repli sur soi, cette cicatrice, ce premier élan sombre de dire « allez-vous faire foutre ! », mais il fait aussi ce chemin constructif, car aimer c'est faire, et du coup, il s'accompagne en même temps d'un véritable élan d'amour et d'ouverture. Ces deux élans paradoxaux tourbillonnent ensemble. Dans la chanson « À Fuck toute », il y a deux degrés. Je chante une phrase importante : « je veux jouir souverainement de tout ». C’est-à-dire, je veux faire mes propres choix et ne pas céder aux injonctions permanentes. Laissez-nous tranquilles et nous trouverons notre sens à la vie nous-même, avec le temps.

Teaser de A Fuck Toute - A Love Toute.

Dans « Au galop », tu te demandes « comment s’aimer quand ça n’a pas marché ? »

J’aime bien cette phrase parce qu’elle est à double sens. Comment aimer l’autre quand le couple a rompu et comment s’aimer soi-même par rapport à une rupture qui forcément te blesse narcissiquement.

J’aime beaucoup « Atteinte à l’intégrité d’un cadavre ».

Dans cette chanson, j’imagine quelqu’un qui fuit et qui revient de temps en temps faire un bilan. C’est quelqu’un qui cherche du sens à sa vie, mais qui n’en trouve pas.

Toi-même, tu es en quête de sens ?

Je ne suis pas sûr, mais j’ai un besoin d’expérimentation de la vie. Je suis un scientifique de la vie.

Ta chanson « Nous : Somme » est censé être féministe ?

Ecouter cette chanson peut mener à la réflexion à un moment T, elle est ce moment de suspension où on se dit: "Mais pourquoi ça me touche ?". Elle retrace ce chemin là. En fait c’est une chanson en deux parties. Et la deuxième partie, c’est un peu : « mais pourquoi diable j’écris ça !?! C’est une chanson qui parle de féminisme oui, mais en fait, ce n'est pas vraiment le sujet je trouve, et elle serait d'ailleurs plutôt pour les hommes alors. Mais non, en vérité, cette chanson parle avant tout de compréhension, de comprendre pourquoi quelque chose nous blesse pour pouvoir en discuter. C'est tout simple, mais pour moi, ça parle vraiment de ça en fait, nous sommes des élèves qui apprenons de la vie... ensemble.
J’ai écrit cette chanson en me disant qu’elle était juste destinée à la scène. En concert, je voyais bien qu’elle marchait particulièrement bien et qu’elle plaisait autant aux femmes qu’aux hommes. J’ai donc décidé de l’enregistrer pour qu’il en reste une trace.

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(Centre culturel de Lesquin - 2019. Photo : André C)

Aucun de tes albums n’est le même. Tu te renouvelles en permanence.

Je n’aime pas l’idée d’avoir un style et de rester dedans. Je suis toujours à l’écoute des musiques qui sortent aujourd’hui. Quand j’entends un son qui me plait, j’essaie des trucs en studio qui pourraient s’en rapprocher.

Musicalement, ton nouvel album est très varié. Pop, rock, chanson, variété, sons nouveaux…

J’ai retrouvé dans ce disque l’éclectisme que j’avais dans le premier Le jour où je suis devenu fou (2008). Il y a des artistes qui donnent un habillage à un album, moi je donne un habillage à chaque chanson. J’essaie de trouver des couleurs différentes quitte à ne pas respecter l’unité, ce n’est pas si grave. Je suis quelqu’un qui est ouvert à tout, il en est de même pour ma musique.

Sur l’album de 2014, Spectaculaire diffus, tu avais tenté l’unité.

En effet, mais finalement je préfère être éclectique.

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(Photo : André Caré)

Dans ce disque, tu joues avec les musiciens qui t’accompagnent sur scène depuis 2016.

Ce sont des bons potes et ils croient à mon projet. Il y a une très bonne ambiance entre nous. J’ai besoin de bienveillance autour de moi.

Textuellement, il y a des chansons poétiques dont la signification n’est pas évidente, comme dans « L’araignée », et des chansons plus « premier degré ».

Mais j’ai besoin que les gens qui m’écoutent ne soient pas largués. Il y a des chansons de Bashung dont j’ai du mal à comprendre les textes. Je pense être moins opaque que lui. Je me trouve compréhensible et abordable sans difficulté pour quelqu’un qui s’attarde un peu.

Ce disque est mixé par Dominique Ledudal (Les Innocents, Jeanne Cherhal, Tryo, Renaud…).

Ce que j’aime chez lui c’est qu’il travaille super bien les voix. C’est l’album où ma voix est la mieux mise en avant. J’ai fait des expérimentations de voix graves et je trouve cela beau. Je suis vraiment content de la production.

Clip de "Monokini".

Tu es satisfait de ce nouveau disque?

Oui, mais à chaque album, j’ai l’impression que c’est le meilleur. Celui-là est émotif, à fleur de peau. Si quelqu’un est disposé à l’émotion, il pourra être très touché. C’est le but de mes disques et de mes concerts… émouvoir, bousculer les gens.

Toi-même, tu es de plus en plus à fleur de peau ?

Je l’ai toujours été et j’en joue. Sur scène et sur disque. Je me mets totalement dans un moment émotionnel. Quand j’ai écrit en trois jours « Atteinte à l’intégrité d’un cadavre », j’étais dans cet état.

Es-tu content de ton sort dans le métier ?

J’ai coché tous mes rêves professionnels, sauf la tournée. Je n’ai jamais fait une vraie tournée avec un tourneur qui m’accompagne, alors que le live est ce qu’il y a de plus important pour moi.

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Après l'interview, le 27 février 2020.

12 mars 2020

Nirman : interview pour son premier album

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nirman,dimitri nirman,interviewJ’ai connu Nirman en 2017 avec son EP Animal (voir mandorisation-là). Comme il le disait lui-même, « de la chanson française teintée de pop hybride et d’électro organique ». Nous avions été nombreux à remarquer la chanson « Azzam David ». Il y évoque le pouvoir de l’amitié entre deux enfants rattrapés par la haine de leurs ancêtres : belle caisse de résonance dans le contexte actuel. Elle a permis à Nirman de décrocher le prix du texte lors du tremplin du Pic d’Or à Tarbes (pour l’anecdote, remis par Dominique Janin et moi-même le 26 mai 2018). Cette chanson a aussi ému Francis Cabrel au cours d’une résidence de travail à Astaffort. Autant de signaux approbateurs qui ont fini par convaincre son auteur de lui offrir une seconde vie sur l’album qui vient de sortir et réalisé par Da Silva (mandorisé là)

Le 10 février dernier, nous nous sommes retrouvés dans un bar parisien pour évoquer l’album pop le plus classieux du moment.

Son site officiel.

Sa page Facebook officielle.

Argumentaire de presse (légèrement écourtée) :nirman,dimitri nirman,interview

Nirman, le nom du père, barde et musicien russe, contraint de se réfugier dans les caves de Saint-Pétersbourg pour faire entendre ses ritournelles engagées, et bifurquant presque par obligation (la contrainte de la langue) vers la composition de musique de films lors de son arrivée à Toulouse. Initiation naturelle, transmission héréditaire et passion commune. Dimitri s’inscrit au Conservatoire, écoute en boucle les Beatles et confesse à 13 ans qu’il sera chanteur.

Inconsciemment, c’est le rêve avorté du père qu’il veut atteindre. Chez lui, de la détermination et de la discipline. D’abord la clarinette en tant qu’instrumentiste, puis la chanson-jazz. L’alliage entre les deux genres est fragile, surtout dans les esprits. Nirman ne joue pas les prolongations. Il revêt alors un habit qui lui sied davantage et conforme à ses aspirations actuelles. Collaboration probante et de longue haleine avec Guillaume Farley. Première carte de visite, il y a deux ans : l’EP Animal.

nirman,dimitri nirman,interviewL’album :

Sous la houlette de Da Silva au prestigieux studio ICP à Bruxelles, Nirman n’a pas cherché ici à courir derrière les modes. C’est un disque intemporel, aux teintes nuancées et dans lequel les mélodies s’insinuent en douceur et avec élégance. Un disque sur lequel des invités investis et de renom se glissent : Thomas de Pourquery au saxophone, Nicolas Fiszman le fidèle bassiste de Benjamin Biolay, Cali pour un duo autour de l’engrenage des errances nocturnes (« Compagnon de lune »).

Il y a la voix feutrée, très en avant, proche de celle d’un Alex Beaupain. Il y a aussi une délicate offrande à son fils (« Je te dirai »), une mue féminine et féministe (« Quand je ne serai plus belle »), l’apprivoisement de l’isolement créatif (« Ma solitude »), une pièce amoureuse en plusieurs actes (« C’est déjà du passé »), une déclaration frontale (« Mon amour »). Il y a là encore une percée dans les eaux plus sombres de la nostalgie (« Elles me rappellent ») et de la tristesse profonde. Celle de l’absence du père, disparu pendant la conception du disque (« Sur le balcon de mon cœur », « Où es-tu »). Des mots ordinaires, touchants de justesse et de simplicité. Comme son interprète.

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nirman,dimitri nirman,interviewInterview :

Comment as-tu contacté Emmanuel Da Silva pour la réalisation de ce disque ?

Un matin de juin 2017, alors que j’étais chez mon beau-père dans les Cévennes, j’allume mon téléphone. Une notification Twitter précise : « Da Silva vous suit ». Comme je le tiens en haute estime, je ne réprime pas mes élans d’enthousiasme. Je lui envoie un message incluant « Azzam David », une proposition de duo et une invitation pour mon concert parisien au Café de la danse. Da Silva répond dans les dix minutes. Indisponible pour le concert, partant pour le duo. Il demande aussi un numéro. Appel dans le quart-heure, causeries musicales et enregistrement en studio le mois suivant.

Pourquoi a-t-il accepté de travailler avec toi ?

Il a estimé qu’il pouvait apporter quelque chose à mes chansons et m’aider à me réaliser musicalement. Ce qu’il a fait. Nous nous sommes retrouvés aux studios ICP pour enregistrer le duo « Highlands ».

Cette première chanson, c’était aussi l’occasion de voir si ça collait suffisamment entre vous pour faire un album entier ensemble ?

Non, parce qu’au départ, il n’en était pas question. Après l’enregistrement du titre, il m’a simplement dit qu’il voulait bien continuer tout l’album si ça m’intéressait. J’ai accepté avec beaucoup de plaisir. C’est quelqu’un que j’admire depuis très longtemps.

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Nirman et Da Silva, lors de l'enregistrement du disque. 

Qu’as-tu appris avec Da Silva ?

Beaucoup de choses. Il m’a appris à chanter les mots. Il m’engueulait parfois pour que je chante plus avec les tripes. Il trouvait aussi que j’avais de jolis graves dans ma voix, mais que je n’exploitais pas. On a un peu travaillé ce côté-là et ça a bien collé.

Vous avez coécrit six chansons et lui en a écrit quatre.

Et les deux autres sont deux chansons de l’EP, dont « Azzam David ». Ecrire avec lui a été aussi très formateur. Il me reprochait souvent d’être trop dans la retenue dans le texte, de ne pas aller au bout des choses. Avant, je ne faisais que suggérer. Lui est plus tranchant que moi dans les mots. Je l’ai beaucoup écouté et observé. Ensemble, on a balayé des sujets, des moments de vie qui me traversent, qu’ils soient heureux ou malheureux, sans me cacher derrière un masque ou un personnage, comme j’avais tendance à le faire avant. J’ai pu évoquer tous mes questionnement sur l’amitié, la solitude, la mort, l’amour…

Clip de "Compagnons de lune".

nirman,dimitri nirman,interviewIl y a un duo avec Cali, que tu as rencontré à Tarbes au Pic d’Or 2018.

Après la finale, tous les candidats fumaient dehors en discutant entre eux. Moi, j’avais dans l’idée de choper Cali. Je suis parti tout seul devant la grande porte d’entrée du Théâtre des Nouveautés. Il est sorti au bout d’une demi-heure, nous avons fait une photo et nous avons parlé quelques minutes. Je lui ai dit que je travaillais avec Da Silva et je lui ai présenté mon projet. Quelques semaines après, je retourne à l’ICP faire mon album avec Emmanuel. On a commencé à chercher une personne pour un autre duo. Je lui suggère Cali. Comme c’est un pote à lui, il lui a envoyé le texte et, l’ayant apprécié, il a accepté de chanter avec moi. Cali est donc venu au studio et quand il m’a vu, il m’a dit qu’il se souvenait très bien de moi au Pic d’Or.

Comment s’est passé l’enregistrement du duo ? nirman,dimitri nirman,interview

Quand il a commencé à chanter, j’ai pris un grand coup de vent. J’ai eu l’impression que j’allais tomber à la renverse. J’étais troublé tant il était dans la chanson. Il était habité par elle au point de laisser couler des larmes en chantant. Inutile de te dire que j’avais une très grosse pression. C’est encore Da Silva qui a su trouver les mots pour me rassurer. Il m’a dit « Ce n’est pas un combat de coq. Quand tu reçois un ami chez toi, tu l’accueilles bien, tu lui fais de la place pour qu’il se sente bien chez toi… Tu fais pareil avec Cali sur ton album!" Du coup, on a trouvé un équilibre.

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Avec Cali et Da Silva, lors d'une pause.

nirman,dimitri nirman,interviewAvoir deux duos avec Da Silva et avec Cali sur son premier album… quel luxe !

Je ne les ai pas choisis au hasard. Ce sont deux personnes que j’admire énormément et avec lesquels je rêvais de travailler.

C’est marrant, je t’aurais plus associé à un artiste comme Alain Chamfort.

Pour « Compagnons de lune », Cali était l’interprète idéal, je t’assure. Dans le registre sombre et triste, il est exceptionnel. Tu n’as qu’à écouter son disque sur Léo Ferré, il est incroyable ! Quand tu lis ses livres, tu le constates, c’est quelqu’un à fleur de peau qui a des plaies encore bien ouvertes.

Clip de "Sur le balcon de mon cœur", tourné à Saint-Pétersbourg (Russie) et réalisé par Stéphane Neville.

Ton deuxième single est la chanson qui ouvre l’album, « Sur le balcon de mon cœur ». Le clip a été tourné chez toi, en Russie.

C’est une chanson qui parle de mon père que j’ai perdu pendant l’enregistrement du disque. Il fallait que les choses soient dites. Quand on a réfléchit à un clip, étant donné mes origines, mon vidéaste, Stéphane Neville, a trouvé logique que nous allions en Russie.

Tu es franco-russe, ça t’a fait quelque chose de te rendre là où sont tes racines ?

Ça m’a fait beaucoup de bien. J’ai retrouvé une partie de moi-même. En revenant en France, ça allait déjà un peu mieux.

La chanson, ça remplace un psy ?

Quelque part, oui.

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(Photo : Stéphane Neville)

Tu as écrit aussi sur ton fils, « Je te dirai » et sur ta femme, « Mon amour ».

Je réfléchissais à écrire une chanson d’amour et je me suis rappelé une interview de Florent Pagny qui expliquait qu’il ne voulait pas qu’on lui propose des chansons d’amour où il serait malheureux parce qu’il est très heureux depuis plus de 15 ans avec la même femme. Moi, je suis dans le même cas puisque je suis avec ma femme depuis 10 ans et que tout se passe bien. J’ai repensé à la chanson « Mon amour » de Kent dans laquelle il se demande comment sa femme et lui ont résisté au temps. J’avais enfin mon angle.

J’aime beaucoup la chanson « Ma solitude ».

J’ai beaucoup souffert de la solitude dans le milieu de la musique, mais depuis trois ans, je l’ai apprivoisé. Je me suis battu au quotidien pour mon projet et j’étais tout seul à travailler. Je n’avais pas de collègues et il y avait beaucoup de concurrence. J’ai aussi souffert que mes amis s’éloignent un peu et ne prennent pas au sérieux mon investissement dans la musique. J’en ai fait une chanson, avec l’aide de Da Silva qui, encore une fois, m’a permis d’aller jusqu’au bout.

Si je te dis que c’est un disque de variété française, tu le prends comment ?

C’est plus un album pop, mais j’ai fait en sorte que tout le monde puisse s’y retrouver, qu’il soit très large. Mais dire que c’est un disque de variété, je vis très bien avec ça.

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Nirman en première partie de Suarez en Belgique.

Tu as fait beaucoup de premières parties de Suarez en Belgique devant 800 à 1000 personnes, parfois plus encore. Je sais que ça c’est hyper bien passé.

Cette aventure, c’est encore grâce à Da Silva. C’est lui qui m’a présenté le chanteur du groupe, Marc Pinilla. On est devenu très copains. Un jour, il m’a proposé de faire ses premières parties en Belgique où ils sont multi disques d’or. Lors de la première date à Liège on a été accueilli comme des rois. J’ai appris que Marc parlait de moi à chaque fois qu’il faisait une télé ou une radio. J’ai halluciné ! Je ne vois pas qui, en France, considère autant sa première partie.

Tu vas continuer à tourner en Belgique, en Suisse (où le duo avec Cali est coup de cœur de l’année par RTS), en France, au Maroc…

Oui, et je suis accompagné par un brillant multi instrumentiste, Sylvain Briat. Il m’a beaucoup aidé à me trouver dans cette formule à deux.

Tu as formé une petite équipe autour de toi qui t’est essentielle.

Mon noyau dur c’est un musicien, Sylvain Briat, un photographe vidéaste, Stéphane Neville et un agent, Jean-Luc Bonaventure. Ces trois personnes m’ont permis d’éclore et aujourd’hui, on y va à fond. J’ai galéré des années pour espérer vivre ça.

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Après l'interview, le 10 février 2020.

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08 mars 2020

Marijosé Alie : interview pour l'album Madanm

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(Photo : Mike Ibrahim)

marijosé ali,madanm,une semaine et un jour,interview,mandorMarijosé Alie sort successivement son troisième disque, Madanm, et son deuxième roman, Une semaine et un jour. Cette artiste martiniquaise est connue musicalement pour avoir écrit et interprété un des plus grands tubes caribéens, le sensuel « Caressé Mwen ». Elle est aussi réputée comme journaliste ayant fait une belle carrière dans le service public à la télévision.

Ayant travaillé quatre ans à RFO Guyane, j’ai croisé la route de Marijosé Alie (voir après l’interview) en tant qu’artiste et en tant que journaliste. Je l’ai toujours considéré comme une sommité antillaise, ou plus simplement, une grande dame pour laquelle j’avais beaucoup de respect. D’ailleurs, le titre de son nouvel album signifie « Madame » en créole martiniquais, mais aussi maîtresse femme. Cela lui va comme un gant.

Quand les deux attachées de presse de Marijosé Alie m’ont fait parvenir son nouvel album dans le but de l’interviewer, j’ai accepté immédiatement. En écoutant ce disque enregistré et réalisé avec Mike Ibrahim, j’ai été immédiatement transporté dans mes années guyano-antillaises. C’est l’effet que me fait sa voix et ses mélodies. Les souvenirs remontent à la surface. Quant à ses textes, ils sont toujours aussi percutants que poétiques, en créole et en anglais. Ici, elle évoque des thèmes essentiels tels que les violences conjugales ou la place des femmes dans la société d’aujourd’hui. Il y a aussi un titre sur l'attentat du Bataclan…

Le 11 février dernier, je suis donc allé chez elle pour une première mandorisation. J’ai retrouvé la Marijosé Alie que j’ai toujours connu, sans aucune langue de bois. Appréciable…

Pour écouter l'album Madanm.

Biographie officielle :marijosé ali,madanm,une semaine et un jour,interview,mandor

Vingt ans que Marijosé Alie n’avait pas enregistré de disque à son nom. Pour autant, elle ne s’était pas murée dans le silence. Au cours d’une brillante carrière de journaliste (successivement grand reporter, rédacteur en chef, directrice régionale, elle évolue entre Paris, Dijon et la Martinique jusqu'en 2002, où elle occupe à Paris le poste de directrice de l'international à RFO) qu'elle achève en tant que directrice déléguée aux programmes chargée de la diversité à France Télévision, elle a trouvé le temps d’écrire deux livres, d’enregistrer un album en compagnie de ses filles également musiciennes, et de créer le concept Dom Tom folies qui a permis pendant 7 ans à des artistes des outre-mers de monter sur la grande scène des Francofolies de la Rochelle. Son amour pour la Martinique, son île, l'amène à croiser la route d'illustres écrivains de cette terre antillaise, qu'il s'agisse d'Aimé Césaire (à qui elle consacre un documentaire, Le Chemin de Lumière en 1982) ou d'Édouard Glissant, père de la pensée du tout-monde. Il n’y aurait d’ailleurs point de « tout-monde » sans des « toutes-femmes », ces femmes-rhizomes qui luttent sans relâche pour s'élever en se défaisant des liens pesants qui entravent leur pas. Marijosé Alie s’est justement construite dans ces mangroves-là.

marijosé ali,madanm,une semaine et un jour,interview,mandorArgumentaire de presse de l’album :

Cet album, Madanm (Madame, en créole martiniquais mais que l'on pourrait
aussi volontiers traduire par Maîtresse-Femme ou Femme Puissante), vient donc ponctuer une nouvelle étape du parcours de celle qui n’aura jamais cessé de garder le poing levé, un poing debout pour, dit-elle, «accentuer la verticalité de la détermination au féminin». Et bien que l’interprète de l’inoubliable « Caressé Mwen » n’affectionne pas particulièrement le terme «féminisme», les chansons de cet album sont sans ambiguïté des baumes, des miroirs, des interrogations, des clés pour les femmes, en particulier celles qui, du Moyen-Orient à Fort-de-France, de Paris à Harare, essaient de toutes leurs forces de participer à la construction d’un devenir, d’un avenir pour ce monde qui ne serait pas sans elles.

En suggérant les rythmes caribbéens plus qu’en les appuyant (les percussions sont rares) et en construisant l’essentiel de ses chansons sur un piano solitaire, Marijosé Alie élabore en compagnie du producteur Mike Ibrahim une folk créole élégante tout autant qu’elle redessine les contours de la chanson antillaise.

Les chansons :

Qu’elle aborde les violences conjugales dans « Madanm », chanson-titre de l’album, ou s’adresse comme une sœur à celles qui subissent la terreur (« Sista »), la plume de Marijosé Alie est aussi subtile que percutante, impressionniste et réconfortante, comme dans « An Ti Moman », où elle assure que le salut d’un monde à la dérive réside dans la douceur furtive de l’instant.

Même promesse de transcendance avec le très sixties « Missié Byron » dans lequel elle cite le poète Swinburne qui promet que même les rivières les plus lasses trouveront leur chemin jusqu’à la mer.

Comme ces rivières, la songwriteuse ne se perd d’ailleurs jamais. Ainsi, dans « Eva », la musique de Bach rejoint un traditionnel guadeloupéen, dans « Say Yes » un bottleneck très « morriconnien » répond à une guitare aride, dans « Missié Byron » encore, la poésie de 1866 et le créole du nouveau millénaire sont une seule et même voix et c’est dans « Da Me » qu’une pulsation afro-cubaine est traversée de stridences rocks avant de faire un détour reggae-dub.

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(Photo : Mike Ibrahim)

marijosé ali,madanm,une semaine et un jour,interview,mandorInterview :

Avant ce nouveau disque, il y a eu en 2015 l’album Kalenda du trio Elle et elles avec deux de vos trois filles, Frédérique et Sohée. C’était une sorte de « transmission ».

C’était très important pour moi d’enregistrer avec elles. On a eu envie de partager au public les moments de plaisir que l’on se donnait entre nous. Frédérique, mon ainée, et Sohée sont compositrices et auteures. Elles font donc leur propre musique. La première donne dans le latino-caribéen et la deuxième dans le folk, soul, blues. Quant à moi, je suis assise entre la musique classique et la musique traditionnelle, entre Bach et le tambour. Nous avons des accents musicaux qui sont complètement différents, même s’ils plongent dans le même creuset, la Caraïbe.

"Paloma", extrait de l’album Kalenda de Elle et elles, sorti en février 2016, raconte l'histoire d'une jeune femme mariée qui a une aventure avec un autre homme tandis que son mari l'attend à la maison.

Dans votre jeunesse, je sais que vous aimiez autant la musique classique, la musique traditionnelle, vous venez de me le dire, mais aussi le rock’n’roll, comme Santana ou Jimi Hendrix. Il y a d’ailleurs un peu de rock dans votre nouvel album…

Vous avez raison. Quand on écoute « Missie Byron », c’est assez électrique. Il y a dans cet album des rythmes très blues et des musiques qui n’ont rien à voir avec notre univers caribéen tout en ayant tout à voir. Avec Mike Ibrahim, qui a travaillé avec moi sur ce disque, on a dépouillé les morceaux de tous les marqueurs culturels de chez nous. Il n’y a pas beaucoup de tambours, pas beaucoup de basse… C’était un choix d’en mettre peu et de ne pas surligner cette musique-là que nous avons tellement dans notre ADN. Le groove est là, dans la manière de poser le piano et de poser les mots. D’avoir des musiques le plus dépouillée possible m’a permis d’aller au bout de ce que je suis. Parfois, on camoufle, on couvre les imperfections. Là, les imperfections sont nues. Je pense que dans les imperfections et les silences, il y a toujours un message musical qui passe.

Dans le disque, c’est vous qui êtes au piano.

C’est Mike Ibrahim qui m’a forcé. Il a trouvé que les maquettes de mes compositions, que je joue au piano, avaient déjà quelque chose d’intéressant. Pour chaque chanson, j’ai réenregistré le piano, mais les arrangements ont respecté la base.

Clip de "Live Goes On", tiré de l'album Madanm.

Peut-on dire que Madanm est l’album qui vous ressemble le plus ?

C’est en tout cas le disque qui ressemble le plus à ce que je suis aujourd’hui. Avant, j’avais beaucoup de plaisir à inviter d’autres musiciens, les meilleurs de la Caraïbe, à mettre leur patte et leur savoir-faire sur mes morceaux. A mes yeux, ça leur donnait une valeur ajouté. Je n’ai jamais été persuadée que je faisais des musiques qui pouvaient intéresser les gens.

A tort, je trouve. C’est comme votre voix. Je sais que vous, vous ne la trouvez pas exceptionnelle, alors qu'elle véhicule en moi beaucoup d'émotions.  

Je n’ai jamais été chanteuse. J’en connais beaucoup qui m’impressionnent parce qu’elles ont un grain, une personnalité vocale forte. Moi, je chante avec mes pieds (rires), mes tripes et mon cœur, mais pas avec mes cordes vocales. Je ne suis pas une instrumentiste de la voix. Ma voix ne me transporte pas. D’autres me transportent, mais pas la mienne.

Vous vous sentez plus musicienne que chanteuse ?

C’est ça, tout en ayant des choses à dire par le biais de la voix, mais surtout des mélodies. Je sais que suis une mélodiste.

Extrait du passage de Marie-José ALIE, lors du concert des 40 ans du groupe Malavoi au Zenith de Paris, le 1er Décembre 2012.

marijosé ali,madanm,une semaine et un jour,interview,mandorVotre chanson « Caressé Mwen », créé en 1983 avec le groupe Malavoi puis réenregistré en solo en 1988, est devenu un standard de la musique caribéenne. Vous avez toujours pensé que le monde a besoin de caresses ?

Complètement. J’ai eu l’idée de cette chanson alors que j'étais journaliste à FR3 Bourgogne, après avoir lu un graffiti sur un mur qui disait : « Alie rentre chez toi ». Je l'ai écrite et composée d'une traite à la guitare, en pensant à mes enfants.

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(Photo : Thierry Joly)

Vous avez travaillé avec les groupes Malavoi, Fal Frett, Ultra Marine… autant dire les meilleurs musiciens caribéens.

Oui, et c’est d’autant plus curieux que je ne l’ai jamais cherché puisque je ne me considérais pas comme une professionnelle de la musique.

C’est amusant parce que, je le répète, la perception que vous avez de vous n’est pas la mienne. Je vous vois plus comme une artiste que comme la journaliste star qui a occupé de hautes fonctions au sein de France Télévisions.

Franchement, la dimension artistique ne m’a jamais quitté dans la relation avec les autres, dans la manière dont j’inventais des programmes, des évènements. Je pense aussi que j’avais des réflexes d’artistes sur beaucoup de sujets, même si j’étais carrée et exigeante. Quand j’étais rédactrice en chef, on m’appelait Cruella, c’est tout dire.

C’était justifié ?

Je ne sais pas, mais ce qui n’avait rien à voir avec la réalité, c’est que les 101 dalmatiens, c’était des innocents. Moi, je peux vous dire que je n’avais pas affaire à des petits innocents (rires).

Et en plus, vous étiez une femme…

J’étais la première rédactrice en chef, la première directrice régionale… ça faisait beaucoup.

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(Photo : Mike Ibrahim)

Est-ce que vos collègues journalistes vous prenaient au sérieux alors que vous faisiez de la scène, qu’on vous voyait chanter à la télé et que vos chansons passaient à la radio ?

Quand je suis venue à la musique, j’avais déjà fait mes preuves journalistiques, donc ma réputation était déjà faite. Mais ce qui m’a été dit c’est : « tu ne peux pas interviewer le président de la République et chanter « Caressé Mwen » ! » Ça ne m’a pas empêché de le faire quand même. Le mélange des genres, dans deux domaines qui n’ont rien n’à voir, les gens n’aiment pas. Si j’ai été extrêmement critiquée, notamment par les politiques, c’était surtout parce que je ne faisais de cadeau à personne.

C’était en 1981 et la droite menait la danse…

Que ce soit outre-mer ou ailleurs, il y avait une sorte de main mise sur l’info. Si on n’était pas dans les clous ou si on ne caressait pas la bête dans le sens du poil, on était considéré comme un immonde gaucho communiste qui devait être cloué au pilori. C’était une époque où personne n’admettait qu’on ait une rigueur professionnelle, que l’on se batte pour être le plus objectif possible et que l’on donne la parole aux uns et aux autres. La résistance du journaliste face au pouvoir, ça n’a pas toujours été facile pour moi.

Et les musiciens, ils pensaient quoi de cette autre vie-là ?

Certains considéraient aussi qu’il n’était pas normal que je sois à la fois journaliste et chanteuse musicienne, c’était avoir deux fois de la lumière sur moi.

Globalement, il y avait beaucoup de jalousie autour de vous.

C’était plus de la perplexité que de la jalousie. Tout le monde se demandait si j’irais au bout de ce que je faisais. N’étais-je pas en touriste dans toutes mes activités ? Pas du tout parce que mon caractère profond m’incite à aller toujours au bout de ce que j’entreprends.

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Mariejosé Alie, Patrice Duhamel, Patrick de Carolis et Aurélie Bambuck, lors de la 11e rencontre avec les téléspectateurs de France Télévision.  

marijosé ali,madanm,une semaine et un jour,interview,mandor(A gauche, à l'anniversaire de François Mitterrand en 1991Vous parliez du pouvoir des hommes politiques, mais vous-même, vous avez été une journaliste influente et une patronne qui avait aussi beaucoup de pouvoir.

Ce n’était pas du pouvoir, c’était de la responsabilité.

Un petit peu quand même.

Non. D’avoir la possibilité de faire bouger les choses en donnant à voir les évènements au plus près du réel, c’est une forme de pouvoir, mais ce n’est pas un pouvoir qu’on exerce, c’est un pouvoir que l’on met à la disposition des autres. C’est complètement différent.

Mais la frontière est mince, non ?

Non. Elle est énorme. J’estime que je n’étais rien. D’ailleurs si j’écris et si je fais de la musique, c’est pour pouvoir parler à la première personne. Quand on est journaliste, on n’a pas le droit d’avoir une opinion… et moi, j’ai tout le temps des opinions et des convictions. L’art a toujours été une soupape qui m’a permis de ne pas imploser. Mon être profond a pu ainsi s’exprimer.

Clip de "Eva", tiré de l'album Madanm.

Est-ce que Madanm est un disque féministe ?

J’ai beaucoup de respect pour le féminisme du début du siècle dernier. J’ai du respect pour celles qui se sont battues au sens propre du terme, qui ont risqué leur vie, qui sont allées en prison… C’était des combattantes qui se heurtaient à un mur. Le féminisme à cette époque-là, c’était une action physique permanente. Moi, je suis juste une femme qui défend son territoire et par conséquent, celui de toutes les femmes parce qu’on est en complicité de par le monde.

Vous appartenez au parlement des écrivaines francophones.

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Nous sommes 100 et nous venons du monde entier. Il y a des femmes d’Afrique de l’ouest, d’Afrique du Sud, des femmes d’Inde, du Canada... C’est l’écriture en langue francophone qui nous relie. Nous ne sommes pas au même degré de revendication et aux mêmes étapes de combat selon d’où l’on vient, mais nous nous attendons les unes, les autres.

Vous vivez le féminisme d’aujourd’hui comment ?

Je suis femme, solidaire de toutes les femmes et solidaires de tous les combats que l’on peut mener ensemble pour pouvoir avancer. Il y a encore beaucoup de choses à faire. Les espaces que l’on a conquis ne sont jamais acquis. Il faut rester en vigilance permanente pour que ça ne redescende pas ou que ça ne retourne pas en arrière. Comme dans n’importe quelle bataille, ce qui est conquis n’est pas acquis.

On peut dire tout de même que la parole des femmes s’impose désormais. Le #balancetonporc ou #metoo ont changé la donne. Avez-vous été victime vous-même d’hommes un peu trop prévenants.

A mon époque, on se battait un peu chacune individuellement. Il n’y avait ni cet élan, ni ce partage de la parole. Quand je suis arrivée à Paris parce que l’on ne voulait pas de moi en Martinique (j’étais jugée trop subversive), le big chief de l’époque m’a accueilli dans son bureau pour que l’on discute de ma mutation. Il m’a dit que si je voulais Paris, c’était possible. En gros, c’était : « tu couches, tu as Paris ». Il devait s’imaginer des choses… femme et femme des îles de surcroit, double pénalité. Je précise que je n’ai pas eu à me défendre d’un attouchement quelconque, mais il y avait quelque chose de tellement méprisant et méprisable à me faire très clairement comprendre que pour obtenir Paris, ça ne dépendait que de moi. Résultat, je me suis retrouvée à FR3 Bourgogne, à Dijon. Franchement, je ne le regrette pas. C’est une belle région et c’était une belle période.

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Marijosé Alie, présentatrice du journal télévisé à FR3 Bourgogne – © crédit photo : Droits Réservés

Vous avez eu le droit à des mains qui traînent ?

Non, je suis assez sauvage et capable d’être violente physiquement. Je crois que les hommes le savaient. Je n’ai donc pas eu à me défendre d’agression physique. Par contre, je ne suis pas la seule dans ce cas-là, mais je me suis fait beaucoup rabaisser. Je ne me suis jamais laissé faire, j’ai d’ailleurs la réputation d’avoir le verbe haut. Avec les mots, je suis capable de mettre les gens plus bas que terre … ce qui fait que ma carrière a été difficile et chaotique.

Je la trouve belle, moi, votre carrière.

En tout cas, je ne la dois qu’à moi.

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Marijosé Alie excelle dans ce rôle de marraine de jeunes talents puisqu’elle a été, lorsqu’elle était directrice de RFO, l’ancêtre des réseaux 1ére, à l’origine d’une opération baptisée « Dom-Tom Folies » à la Rochelle qui consistait à faire monter sur la scène des Francofolies un représentant de chaque territoire ultramarin donnant ainsi de la visibilité à des jeunes artistes ultramarins. Autant dire que dans sa carte blanche à l'Olympia, elle a pris un malin plaisir à concocter et à valider une sélection d’artistes de la jeune génération.

Parlons écriture de livres. Vous avez publié deux romans et un recueil de poèmes. Pourquoi ne pas écrire sur votre vie ? Vous avez vécu beaucoup de choses…

Je ne pense pas que ma vie représente un intérêt quelconque. Par contre, j’ai besoin de libérer mon imaginaire. Ce n’est pas avec ma vie que je vais libérer mon imaginaire. Peut-être que pour mes enfants, un jour j’écrirais mes mémoires, parce que ce sont des époques et raconter comment je les ai vécues s’inscrit dans une plus grande histoire.

Dans vos livres, vous ne racontez jamais la Martinique. Vous tournez autour…

Dans mon troisième roman, sur lequel je suis en train de travailler, l’action se situe en Martinique. Ça a été difficile pour moi, car j’ai beaucoup de pudeur par rapport à mon pays. Dans la relation profonde entre les gens et leur endroit, leur espace et eux-mêmes, il y a beaucoup de désarroi, de haine parfois, de rancœurs, de passions positives ou négatives. C’est toujours difficile à restituer sans que cela ne soit manipulable. Je n’ai pas eu le courage de raconter mon endroit, mais ça vient… disons que ça fini par venir.

marijosé ali,madanm,une semaine et un jour,interview,mandorMarijosé Alie s’installe définitivement au premier plan dans le paysage de la littérature francophone. Prix Ivoire 2016 décerné pour son premier roman Le Convoi, elle revient avec un nouveau roman, Une semaine et un jour. En voici le résumé officiel :

Soraya marche dans les rues de Paris ; elle erre comme peuvent errer les gens qui ont tout perdu ou qui se sont perdus eux-mêmes. Elle n'a qu'un sac sur le dos et un vieux cahier qu'elle ne quitte pas. Elle a certainement eu une autre vie avant ; ses manières sont trop belles, son porte-monnaie trop plein. Alors quoi ? Qu'est-ce qui la pousse à vivre dehors, à écumer les chambres d'hôtel minables, à suivre cet homme étrange qui parle aux morts ?
Et pourquoi ce vieux cahier qu'elle ouvre dès qu'elle le peut et qui semble être le seul à pouvoir l'apaiser ? Qui est donc cette Célestine qui a traversé les océans pour arriver à Paris durant l'hiver 1788, alors que le froid sévit et que la Révolution française se prépare ?

Je lui ai posé quelques questions sur le livre en fin d’interview, puis je suis tombé sur cette rencontre enregistrée lors d’une soirée de présentation du roman le mardi 4 février 2020 à la Maison de l’Amérique Latine (Paris). Marijosé Alie répond aux questions de Viktor Lazlo. J’ai donc trouvé plus judicieux de diffuser cette vidéo plutôt que de publier les réponses de l’auteure à mes questions. Cette complicité féminine a indéniablement apporté un plus. Je ne lutte pas. Je vous propose la meilleure façon de vous inciter à lire ce formidable roman.

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Archives!

Comme je vous l'ai indiqué dans l'introduction de cette mandorisation, dans les années 80, j'ai parfois croisé la route de Marijosé Alie. Il m'en reste quelques clichés...

Ici, c'était le 24 août 1988. Elle participait au Grand Méchant Zouk qui s'est tenu au stade Baduel à Cayenne.

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L'année suivante, le 16 décembre 1989, toujours à Cayenne, je l'ai de nouveau interviewé, mais je ne sais plus du tout à quelle occasion. 

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