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03 décembre 2013

Pierre-Dominique Burgaud : interview pour Le Soldat Rose 2

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Le Soldat Rose 2 raconte la suite des aventures du petit Joseph et de son jouet favori, un soldat rose. Pierre-Dominique Burgaud est le créateur et l’auteur de toutes les chansons de « ce conte musical pour les enfants et ceux qui le sont restés ». Pour ce deuxième volet, Louis Chédid (qui avait composé Le Soldat Rose 1) laisse la place à un autre cador de la chanson française, Francis Cabrel. Le casting est entièrement renouvelé, à l’exception de Francis Cabrel qui retrouve son rôle de Gardien de Nuit. Exit Matthieu Chédid, Vanessa Paradis et Bénabar, place à Thomas Dutronc dans le rôle du Soldat Rose, à Nolwenn Leroy dans la peau de la poupée Made In Asia et Isabelle Nanty comme narratrice de l'histoire. Les chanteurs Tété, Laurent Voulzy et Renan Luce rejoignent également l'équipe. Gad Elmaleh, Ours et Pierre Souchon, Camélia Jordana, Héléna Noguerra et Élodie Frégé incarnent de leur côté les nouveaux personnages. (Les liens aboutissent sur la mandorisation de tous ces artistes...)

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De gauche à droite : Tété, Thomas Dutronc, Renan Luce, Nolwenn Leroy et Francis Cabrel.

Tous se mettent au service d'un conte composé de treize morceaux très enthousiasmants. Des mélodies tantôt entraînantes, tantôt mélancoliques… Aucun doute, Le Soldat Rose fait un retour réussi.

Ici, j’avais déjà évoqué Le Soldat Rose en septembre 2007, à l’occasion d’une conférence de presse qui présentait le projet… cette fois-ci, j’ai voulu aller plus loin en rencontrant le papa du soldat rose, Pierre-Dominique Burgaud (mais il n’est pas que ça, sa fiche Wikipédia en témoigne… c’est impressionnant !)

Le 5 novembre dernier, nous sommes allés boire un café dans un bistrot de Montparnasse. Magnéto ouvert, évidemment. Timide, attachant et sympathique, l’auteur a joué le jeu, malgré le fait que l’exercice de l’interview ne soit pas précisément sa tasse de thé.

L’intrigue du Soldat Rose 2 :pierre-dominique burgaud,le soldat rose 2,francis cabrel,mandor,interview

Être un Soldat Rose, ce n’est pas facile à vivre : les petits garçons ne veulent pas d’un jouet qui a la couleur d’une danseuse, et les petites filles n’ont pas envie de s’amuser à la guerre. Mais quand à la suite d’un hasard malencontreux, le Soldat Rose devient bleu, c’est une autre question qui se pose : celle de la singularité. Vaut-il mieux être comme tout le monde et se fondre dans la masse ? Ou au contraire être unique en son genre ? Après l’immense succès critique et populaire du premier volet, le Soldat Rose 2 conte les aventures  d’un soldat qui, avec l’aide d’un petit garçon, d’une petite fille et d’autres jouets, va tout faire pour essayer de retrouver ce qui était sa chance : sa différence.

pierre-dominique burgaud,le soldat rose 2,francis cabrel,mandor,interviewInterview :

Ce que j’ai aimé dans les deux Soldat Rose, c’est que les textes et les musiques ne sont pas cul-cul la praline. Ces deux contes musicaux s’adressent autant aux enfants qu’aux parents.

Le ton du Soldat Rose était inspiré par Émilie Jolie de Philippe Chatel. Il n’y avait pas vraiment d’histoire à suivre et à lire, mais les chansons étaient vraiment belles. Pour Le Soldat Rose, c’était le cap que nous nous étions fixés avec Louis Chédid. Nous voulions que ce soit pour les enfants parce que les histoires sont enfantines, mais nous ne souhaitions pas que ce soit bêtifiant. Ainsi nous respectons les enfants, mais aussi les parents. Pour Le Soldat Rose 2, avec Francis Cabrel, nous avons créé des chansons volontairement plus « adultes ». Les musiques ne sont quasiment pas enfantines. Les enfants sont pris par l’histoire que raconte Isabelle Nanty, ensuite, ils rentrent dans les chansons. Elles n’ont pas besoin d’être puériles.

Vous avez écrit la chanson « La simplicité » sur le dernier album de Gaëtan Roussel. C’est difficile d’écrire des textes simples, mais efficaces ?

Ce qui sort naturellement de moi c’est plutôt très naïf et très simple. Cette naïveté, si on la place hors contexte enfantin, ça peut vite passer pour de la bêtise.  La frontière entre naïf et un peu bête est tenue. Les grands auteurs que sont Prévert et Vian n’ont finalement pas la place qu’ils méritent dans la littérature française parce que leur œuvre respective est considérée comme enfantine, alors que c’est tout simplement génial.

Clip de "Le blues du rose" (Thomas Dutronc), premier single du Soldat Rose 2.

Pourquoi s’être lancé dans le conte musical pour enfant ?

C’est un prétexte pour faire passer toutes ces choses que j’aime bien. De la poésie toute simple et parfois même, j’insiste, naïve… et là, on ne se pose pas la question de savoir si c’est cul-cul ou pas. Comme c’est pour les enfants, les gens se posent moins la question. Encore, une fois, je ne m’adresse pas spécialement aux enfants. Il y a des références qu’ils ne peuvent pas connaître. Quand je parle de Chagall par exemple. S’ils peuvent poser des questions à leurs parents du genre « c’est quoi Chagall ? », c’est bien aussi.

Il y a de la profondeur et des messages dans les textes du Soldat Rose. Le 2e volet est un disque sur la différence et la tolérance.

Je défends le fait que mes textes soient plein de bons sentiments. En 2013, ce n’est pas tellement accepté. Ça peut paraître très ringard pour une catégorie de gens, mais c’est difficile d’écrire une chanson intéressante avec des bons sentiments, vous savez. Une chanson négative, c’est beaucoup plus facile à écrire qu’une chanson positive. Moi, dans mes chansons naïves, je glisse des idées, des messages et de la poésie. C’est tout mon travail.

Revenons au Soldat Rose 2. Quand Louis Chédid vous a annoncé qu’il ne souhaitait pas récidiver, vous avez réagi comment ?

Je voulais repartir avec lui. La première fois qu’il m’a bien fait comprendre qu’il ne voulait pas travailler sur une deuxième histoire, j’ai vraiment attendu longtemps avant de demander à quelqu’un d’autre de le remplacer pour la musique. Un jour, il m’a conseillé de continuer et de trouver un autre compositeur parce qu’il était parti sur son propre album et qu’il comptait faire une tournée après. S’il ne m’avait pas dit : « Fais-le avec quelqu’un », j’aurais attendu le temps qu’il faut, quitte à ce que cela ne se fasse pas.

Francis Cabrel s’est imposé directement ?pierre-dominique burgaud,le soldat rose 2,francis cabrel,mandor,interview

J’ai cherché un grand compositeur. J’ai aussi pensé à Laurent Voulzy, mais j’ai eu un peu peur étant donné qu’il met huit ans à sortir son propre album. Concernant Cabrel, il y avait un point de convergence. J’ai fait les rencontres d’Astaffort, il y a deux ans. Il est timide et moi aussi. On était dans la cour de l’école d’Astaffort et on ne savait pas trop quoi se dire. Soudain, il m’a demandé des nouvelles du Soldat Rose. Je lui ai dit que ça m’intéressait de continuer cette aventure. Il m’a répondu qu’il aimerait bien que le gardien de nuit, qu’il jouait dans Le Soldat Rose, devienne gentil. Deux ans après, je lui ai envoyé un mail en lui disant que j’avais une idée pour que le gardien de nuit devienne gentil… et je lui ai fait comprendre que j’aimerais bien qu’il devienne le compositeur du deuxième.

Qu’a-t-il répondu ?

Qu’il aimerait bien, mais qu’il galérait déjà sur son nouvel album. Il m’a quand même demandé de lui envoyer les textes. Ce que j’ai fait. Il ne s’est rien passé pendant trois semaines. Et d’un seul coup, une chanson est arrivée sans un mot de plus. Trois jours après, une deuxième, puis une troisième… et de fil en aiguille, toutes les chansons sont arrivées. Aujourd’hui, il ne m’a toujours pas dit qu’il acceptait le projet (rires).

La fabrication du Soldat Rose 2 (Francis Cabrel et Pierre-Dominique Burgaud).

Vous avez écrit les textes avant d’entendre la musique… ça se passe toujours comme çapierre-dominique burgaud,le soldat rose 2,francis cabrel,mandor,interview avec vous ?

Non, pas toujours. Pour ce cas particulier, j’étais obligé d’écrire les textes afin de pouvoir convaincre un compositeur. Il fallait que je prouve que les textes pouvaient tenir debout. Bon, après, ça peut bouger. J’écris des textes squelettes, avec un peu de chair autour, mais c’est malléable. Francis me disait parfois : « Là, il faudrait qu’il y ait un pont », « là, il faudrait une chute »… parfois même il ajoutait une phrase à gauche, à droite.

Ça ne blesse pas l’ego de l’auteur quand on touche à son texte ?

Non, parce que ce sont des gens tellement plus forts que moi. Que Louis Chédid ou Francis Cabrel modifient quelques phrases, c’est presque un honneur. C’est déjà miraculeux d’écrire des chansons pour des gens qui sont eux-mêmes auteurs, compositeurs, interprètes et qui font toujours tout complètement seuls. En plus Louis et Francis sont très ouverts. Ils sont au-dessus de la mêlée, donc il ne peut pas y avoir des problèmes d’ego.

Est-ce qu’on peut aller jusqu’à dire qu’avec eux, vous avez appris?

Oui, j’en suis sûr. Après, ce n’est pas une Master Class. J’entends les résolutions de refrains, je remarque comment les mots sonnent chez eux. Disons que j’observe leur travail. Quand ils me donnent des conseils, ça reste imprimé en moi.

Cela fait des années que vous écrivez pour beaucoup d’artistes différents et souvent très réputés. Est-ce qu’on s’habitue à entendre des chanteurs connus interpréter ses propres mots ?

Non, je ne m’y habitue pas. Je suis une groupie. Quand je vois Francis, je n’ai pas l’impression que c’est quelqu’un avec qui je fais des chansons, je vois juste le grand Francis Cabrel. Pareil pour Louis Chédid. Il y a quand même quelque chose qui change tout, c’est le mail. Je suis très timide, alors tout ce que je leur écris par mail, je n’oserais pas leur dire en face. Par ce biais, j’ose discuter avec eux, j’ose leur envoyer des textes…

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Derrière: Thomas Dutronc et Tété. Devant: Renan Luce, Nolwenn Leroy et Francis Cabrel.

Pour Le Soldat Rose 2, vous avez osé changer une formule qui gagne. Le casting n’est plus du tout le même.

Parce que comme on a vendu plus 500 000 exemplaires du 1er, je ne voulais pas que cela paraisse opportuniste de recommencer avec les mêmes artistes. Il y a plein de projets où j’estime que l’on tire sur le fil. J’ai trouvé plus créatif de tout changer. Il y a une autre raison plus pragmatique. Comme il y a des personnages qui disparaissent, je ne voulais pas que l’on puisse croire que l’on s’est débarrassé d’un personnage pour se débarrasser d’un artiste. 

Je trouve ça courageux de tout changer.

C’est un risque en effet…  je vous le répète, je n’aime pas tirer sur des fils qui pendent.

Les nouveaux artistes ont dit oui facilement ?

Plutôt oui. Parce qu’ils connaissaient le Soldat Rose… ils savaient vers quoi ils allaient.

Le casting était compliqué à élaborer ?

On a essayé de choisir des artistes qui avaient les capacités de rendre ce disque « populaire chic ». On n’a pas essayé de faire les Enfoirés, ni de concevoir un projet parisien… on a juste essayé de se faire croiser des gens talentueux et positifs qui ne se croisent pas habituellement. Francis Cabrel avait une vraie volonté d’ouvrir à plus de gens jeunes. J’ai dû un peu me battre pour mettre des piliers. Le discours de Francis était celui-là : « Maintenant que vous avez une marque forte, que vous êtes presque sûr que le public suivra, il faut en profiter pour mettre des gens que l’on connait moins sous la lumière. »

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Après Matthieu Chédid, pourquoi Thomas Dutronc pour le rôle du Soldat Rose ?

Ce n’est pas si facile de trouver quelqu’un de cet âge-là, avec des valeurs positives et qui a beaucoup de succès. Thomas Dutronc réunit tout. Le talent, la sympathie et la beauté… Mais vous savez, au début, on s’est demandé si le soldat rose devait obligatoirement être jeune. Je vais vous faire une confidence. Tout au début, quand j’ai inventé Le Soldat Rose, pour moi, c’était Alain Chamfort. Je travaillais avec lui à l’époque et je trouve que ce personnage un peu long, un peu fragile, lui correspondait bien. Au final, on a choisi Matthieu Chédid et on ne le regrette pas du tout. La question s’est aussi posée pour le deuxième… ça aurait pu être Jean-Louis Aubert. Francis trouvait que c’était important que le soldat rose soit jeune et que les enfants se projettent en lui.

J’ai vu, sur des vidéos des séances d’enregistrement, que Francis Cabrel et vous êtiez là à toutes les étapes de la création du disque.

Pour tout ce qui concerne la musique, c’est Francis qui reste seul maître à bord. Quand il dit un truc, je ne dis pas : « Ah non ! Je ne crois pas. » Comme pour le premier Soldat Rose, j’ai eu l’impression que les gens étaient contents d’appartenir à ce projet et qu’ils étaient ravis d’être là. Les artistes enregistraient un par un et beaucoup sont restés sur la séance du prochain… Ils ont parfois posé leur voix, alors que ce n’était pas prévu initialement. Nolwenn Leroy a demandé si elle pouvait faire les chœurs sur la chanson de Renan Luce… Nolwenn qui fait les chœurs…

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Tous les jouets du Soldat Rose 2.

pierre-dominique burgaud,le soldat rose 2,francis cabrel,mandor,interviewQuand un premier disque a cartonné, comment envisage-t-on le second ?

J’avais toujours dit à Francis que si on trouvait les maquettes des nouvelles chansons pas aussi bonnes que pour le premier Soldat Rose, on ne le faisait pas. Premièrement parce qu’on va se faire massacrer et deuxièmement parce qu’on va salir un truc qui était joli. Francis et moi, sincèrement, on aurait jeté à la poubelle le fruit de notre travail. Je me souviens que quand les treize maquettes ont été terminées, c’est lui qui chantait dessus, on a été convaincu. Mais, il a pris le temps de faire écouter à sa petite fille, à sa femme, à des gens qui n’avaient jamais entendu… moi aussi, j’ai fait aussi écouter à des gens de confiance. Au final, tout le monde a trouvé ça bien.

Et vous avez progressé en six ans, je suppose ?

Oui, quand j’ai fait le Soldat Rose, j’étais débutant.

Avez-vous peur des réactions du public ?

Aujourd’hui, oui. Je suis tellement convaincu que l’album est bien, que s’il était mal perçu, ça me rendrait vraiment triste. Parce que ça voudrait dire que j’aurais eu tort de le faire et que je devrais dire pardon à Louis Chédid. Ça, ça me fait peur. Honnêtement, je trouverais injuste que Le Soldat Rose 2 ne trouve pas son public. Et je me pose une autre question. Le premier a eu tellement de succès que je ne sais pas à partir de quel chiffre de vente on estimerait que ça ne marche pas ? Est-ce que si on fait 300 000 albums, on trouvera que c’est un échec ?

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Pierre-Dominique Burgaud.

Savez-vous quand une chanson est terminée et qu’elle est bonne ?

Non, mais ça, c’est le confort de travailler avec des gens comme Francis Cabrel, Louis Chédid, Gaétan Roussel ou Alain Chamfort. Quand je vois qu’ils sont contents, je me dis que ça doit être bien. Comme je ne suis jamais tout seul et que je suis même avec des gens beaucoup plus forts que moi, je leur fais confiance. Ce sont eux qui me disent quand c’est terminé et quand c’est bien.

Vous me disiez que vous aviez l’impression d’écrire des textes simples, voire naïfs… et soudain, Gaëtan Roussel vous appelle pour une collaboration importante. 5 chansons pour son nouvel album Orpailleur.

Je suis un immense fan de Gaëtan, y compris en tant qu’auteur. Ses textes sont comme des mantras. Je ne sais pas pourquoi il a fait appel à moi. Je ne me l’explique toujours pas aujourd’hui. Quand il a reçu mes textes, il m’a demandé si ça me dérangeait qu’il les rende plus énigmatiques. Comme j’ai beaucoup de respect pour son travail, je lui ai dit qu’il pouvait les triturer comme il l’entendait. Il a truc fascinant. On a l’impression qu’il déstructure tout. Il cherche constamment. Il peut ne pas sombrer dans la facilité.

Clip de "La simplicité", une des 5 chansons co-écrites par Gaëtan Roussel et Pierre-Dominique Burgaud dans l'album Orpailleur de Gaëtan Roussel.

Si les phrases de Gaëtan Roussel sont des mantras, vous, vous avez un sens incroyable de la formule.

Je viens du monde de la publicité. J’y suis resté longtemps. Je vois bien que j’ai des facilités à avoir des idées de chansons.

Vous considérez-vous comme un auteur ou un parolier ?

Je dis parolier parce qu’auteur, ça fait prétentieux…

Aimeriez-vous écrire un roman, par exemple ?

J’en serais incapable. Je ne sais faire que court. Je sais conceptualiser un projet, mais je serais incapable d’écrire une pièce de théâtre, un roman, un film. Je ne sais faire que minimal.

La notoriété vous intéresse-t-elle ?

Non. Avoir mon nom dans le journal m’indiffère complètement. En revanche, que l’on dise du bien des choses que je fais, ça me fait très plaisir… si vous étiez arrivé en me disant que vous n’aviez pas aimé, ça m’aurait franchement ennuyé, je vous assure.

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Avec Pierre-Dominique Burgaud, après l'interview, le 5 novembre 2013.

23 novembre 2013

Antiloops : interview pour leur 1er EP (Yep)

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Antiloops est un projet proposé par Ludivine Issambourg. Elle est accompagnée de  quatre musiciens professionnels reconnus, issus de différentes cultures musicales, s’imprégnant mutuellement de leur forte personnalité afin de créer un bouquet musical original qui donne envie de bouger, danser, onduler son corps...

Ludivine Issambourg et Mr Gib sont venus à l’agence le 25 septembre dernier pour nous parler de ce projet on conventionnel et surprenant.

(Merci à Isabelle Pares pour cette sacrée belle découverte!)

antiloops,ludivine issambourg,mr gib(yep),interview,mandorBiographie :

La flûtiste Ludivine Issambourg qui a brillé aux côtés de Wax Tailor (mandorisé là) pendant 4 ans présente son projet Antiloops : un doux mélange de hip-hop, jazz, électro accompagné d'une pincée de flûte ensorcelante et d'un petit arôme scratch pour un vent nouveau sur la scène jazz française. Lauréats des trophées Sunside, chouchous des pointures de la critique musicale française et récemment première partie de Magic Malik, Antiloops, ou le plaidoyer contre la monotonie musicale. Le dénominateur commun de cette formation en tout point exceptionnelle s'appelle Groove.

Les autres membres de Antiloops sont Julie Saury (batterie), Mr Gib (scratch), Nicolas Derand (claviers) et Timothée (basse).

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antiloops,ludivine issambourg,mr gib(yep),interview,mandorInterview:

Ludivine, la flute est ton instrument de prédilection depuis ta prime jeunesse ?

Ludivine : Oui. J’ai commencé à 9 ans. J’ai un parcours classique, mais c’est un trompettiste qui m’a appris la flute. Donc, j’ai appris par le jazz. Déjà, ça ne partait pas sur une voie conventionnelle. Très tôt, j’ai été initiée au jazz, j’ai joué en big band. Très rapidement, j’ai écouté Roland Kirk et ça a été la révélation pour moi. Après,  j’ai exprimé le souhait d’en faire mon métier. On m’a conseillé de passer  par le classique, donc je suis rentrée à 15 ans dans une école de musique.

C’est à cet âge que tu as décidé d’en faire ton métier.

Ludivine : Entre 12 et 15 ans, ça a commencé à sérieusement me turlupiner. Au collège, mon prof de musique m’a un peu testée. Il a vu que j’avais des capacités et m’a donc boostée. Ce n’est pas rien de choisir de devenir musicienne professionnelle, il a donc fallu que je réfléchisse avec mes parents. D’habitude, on rentre dans une école de musique à 6 ans, pas à 15 ans.

Je n’ai pas vu et entendu beaucoup de flutistes jouer comme toi en tout cas.

Ludivine : Ma manière de jouer est inspirée de flutistes de jazz. Le premier solo de flute dans le jazz est apparu en 1929. Ensuite, les vrais flutistes jazzmen sont arrivés dans les années 50, comme Hubert Laws, Roland Kirk, Éric Dolphy, Yusef Lateef, des gens comme ça. Je n’ai rien inventé. J’ai juste choisi des moyens d’expressions qui me convenaient et qui me parlaient et je me les suis réappropriés en 2013 avec d’autres sons.

Est-ce difficile de se détacher des maîtres ?

Ludivine : Je ne me suis jamais vraiment posé la question. On m’a toujours inculqué le fait d’être moi même. A partir de là, je pense qu’on se détache et qu’il n’est pas compliqué d’être différent.

Extrait de l'EP "Yep".

Mr Gib, toi, tu es beatmaker. C’est quoi exactement ? Une sorte de DJ fou ?

Mr Gib : C’est un peu ça. Cela dit, on peut être beatmaker sans être DJ. C’est quelqu’un qui utilise les machines, les boites à rythmes, les sampleurs, les ordinateurs de toutes sortes et les programmes qui vont avec pour faire de la musique.

Tu as toujours fait ça ?

Mr Gib : Non, j’ai fait du saxophone pendant longtemps, après j’ai suivi une formation d’ingé son et je me suis mis à faire du scratch. J’ai arrêté le saxo à cause du scratch. En 2001, à Marseille, j’ai rencontré des gens avec qui j’ai monté un groupe qui s’appelle La fine équipe. On était un groupe de scratcheurs composé de plusieurs DJ et on faisait de la musique en utilisant les platines comme instrument.

Antiloops, à la base, c’est vous deux, puis d’autres musiciens sont venus vous rejoindre.

Mr Gib : Au départ, c’est Ludivine. C’est elle qui compose et qui arrange. Moi, elle m’a juste proposé de faire des scratchs sur ses morceaux et j’ai trouvé l’idée intéressante. J’avais deux casquettes. La casquette de DJ pour faire les scratchs et pour participer un peu aux arrangements et la casquette d’ingé son. On a enregistré et mixé dans mon studio.

Ludivine : Moi, je suis une grande fan de scratch depuis longtemps. Je pense que c’est un instrument, sauf que la matière première n’est pas les notes, mais une culture musicale faite de vinyles et de samples. 

Qu’as-tu voulu faire avec ce groupe, Ludivine ?

Ludivine : Je voulais monter un quintet moderne. Au lieu d’avoir un collègue trompettiste, saxophoniste, tromboniste, à côté de moi, j’ai un scratcheur. Le problème des scratcheurs dans les groupes, c’est qu’ils tiennent souvent le rôle de la feuille de salade sur le côté de l’assiette. Moi, je voulais lui rendre une vraie place.

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Vous travaillez comment tous les deux ?

Mr Gib : D’un point de vue pratique, ne serait-ce que pour la gestion du temps des uns et des autres, c’est plus simple que Ludivine vienne avec des morceaux déjà avancés et que moi je lui propose des choses à placer dessus. Le problème principal du scratch, c’est de savoir quelle texture, quel son nous souhaitons et quelle histoire nous voulons raconter.

Ludivine, est-ce facile de diriger la machine « Antiloops » ? Il y a pas mal de musiciens avec chacun sa personnalité…

Ludivine : C’est parfois du sport. En même temps, ce n’est pas la première formation dans laquelle je suis leadeuse. Je dis souvent « plus on est de fous, plus on rit ». J’aime réunir les gens.

Mr Gib : Il y a une vraie bonne énergie autour du projet. C’est assez sympa de voir que les gens adhérent si facilement au projet.

Je n’ai pas su définir le style d’Antiloops quand j’ai écouté pour la première fois. Les journalistes vont tous vous demander quel genre vous jouez, vous le savez.

Ludivine : Oui, je suis au courant (rire). Pour l’instant, je dirais hip-hop jazz ou electro jazz… c’est difficile et surtout, ça évolue tout le temps.

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(Photo : Jérôme Flament)

Le groupe existe depuis un an. Je trouve que vous parvenez à vous faire remarquer assez vite.

Ludivine : Effectivement. Dire le contraire serait mentir. On a fait le disque il y a un an, notre premier concert le 13 décembre 2012, mais ça commence à bien prendre.

Votre musique ne fait pas partie de ma culture personnelle, mais dès la première écoute, j’ai aimé. J’en déduis que vous faites de la musique très fédératrice.

Ludivine : Je voulais faire de la musique à moi, avec ma patte, mais je voulais surtout qu’elle soit accessible à tous. L’universalité, c’est quelque chose qui me parle. On ne fait pas de la musique pour musiciens, on ne fait pas de la musique pour les jazzeux non plus.

Mr Gib : Ca peut l’être, mais ce n’est pas que. Les gens qui écoutent du jazz, s’ils sont un peu ouverts, peuvent s’y retrouver et ceux qui écoutent de la musique groove ou black music, peuvent s’y retrouver aussi. On sent que Ludivine a un amour pour le hip-hop et la groove music. Ça transpire dans ses compos.

Ludivine, il vient d’où cet amour du groove ?

Ludivine : Même gamine, dans le big band de mon prof, il y avait un morceau un peu plus groovy, moins ternaire, moins jazz que les autres, c’est celui que je préférais. C’est une question de ressenti du corps.

"Luna" live au Sunset le 30 mars 2013

Vous avez reçu un prix prestigieux récemment. Le trophée Sunside 2013. 1er prix « Groupe » et premier prix « Soliste ».

Mr Gib : Il y avait 4 groupes par soir pendant 3 soirs. Ce n’était pas un petit concours.

Ludivine : Déjà, on était surpris d’être sélectionné parce que le Sunset, c’est un club mythique de jazz à Paris. On ne s’est pas posé de questions. Il fallait jouer, on a joué. Et on a gagné sans chercher à gagner. On n’a pas cherché à plaire… on a cherché à être nous-mêmes.

C’est encourageant pour la suite, en tout cas.

Ludivine : Au niveau de mon instrument et de ma quête, c’est intéressant. Je suis chef de gondole de la flute jazz et j’ai envie d’emmener loin cet instrument.

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(Photo: Jérôme Flament).

Trouves-tu que la flute n’est pas très valorisée dans le monde du jazz ?

Ludivine : Je ne dirais pas ça. Il y a beaucoup plus de flutes dans la musique de tous genres qu’on ne le pense. Sur dix morceaux, tu en as trois où tu vas entendre de la flute. Dans le hip-hop, par exemple, il y en a énormément. Tout le monde à une image classique de la flute, j’ai juste envie de lui faire changer d’image. Et à priori, quand on fait autre chose avec, ça plait.

Sur l’EP, il n’y a qu’un morceau avec un guest, Louis Katerz. 

Ludivine : J’aimerais mettre un peu plus de morceaux avec des voix. Pour le moment, c’est encore un peu le laboratoire. Sur l’album, il y aura plein de guests, MC, chanteurs… Peut-être qu’à long terme, une formule à six, c'est-à-dire en ajoutant une voix, serait idéale. Peut-être…

Wax Tailor, avec qui Ludivine a travaillé pendant 4 ans, et C2C ont ouvert une brèche intéressante pour ce genre de musique, non ?

Mr Gib : Oui. Le public a capté que l’on pouvait faire de la musique pas uniquement avec des instruments de musique. Il a compris aussi que l’hybridation des choses, ça pouvait être sympa.

Ludivine, tu projettes l’image d’une femme sûre d’elle. Tu l’es ?

Ludivine : J’aime ce que je fais. Si moi je n’ai pas confiance en mon projet, qui va avoir confiance ? Après, je suis comme tout le monde. J’ai des moments de doutes et de stress. J’ai des moments de relâchements où je baisse un peu les bras.

Et les autres membres du groupe sont là pour te galvaniser ?

Ludivine : Quelquefois, ils ne le savent pas (rire). 

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Avec Ludivine Issambourg et Mr Gib après l'interview, le 25 septembre 2013.

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22 novembre 2013

Flow : interview pour toutes sortes de choses... sans langue de bois.

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Voix cassée et rage au cœur, Flow chante comme on mène une bataille. Toutes ses chansons sont comme des cris de révolte. Cette grande dame de la chanson est une sorte de grand-reporter de la chanson, fière et insoumise.

J’aime beaucoup Flow. Depuis son premier album. Pour ses chansons et son caractère entier et sans concession. Une forte personnalité, ça manque pas mal.

J'ai déjà interviewé Flow pour son précédent disque. J’avais déjà constaté que la chanteuse n’avait pas la langue dans sa poche… cette fois-ci, elle a encore moins de retenue. Tant mieux. Je n’aime ni les discours formatés, ni les propos conventionnels. Et puis, parfois, il est bon de rencontrer des humains humains. Des francs du collier. Des qui prennent des risques. Des qui parlent  sans peur, mais avec cœur.

Flow est venue à l'agence le 4 septembre dernier avec l'idée de me parler sans s'autocensurer.

flow,interview,intime conviction,mandorBiographie (un chouia réduite) :

Après plus de dix ans passés à sillonner le monde, pour réaliser des reportages photo pour de nombreux quotidiens en France et au Québec, Florence Vaillant, globe-trotteuse se pose à Saint Barth et se met à écrire des chansons. Yannick Noah (mandorisés ici) l’entend chanter lors d’une soirée et l’invite à se produire en première partie de ses premiers concerts parisiens au Café de la Danse. Rappels et standing ovation, elle ne repartira pas.  

Son premier album L’Âme De Fond est produit par Guizmo (Tryo) et sort fin 2008, accueilli par d’excellentes critiques. Suivront des dizaines de concerts en France, Suisse, Belgique et Québec, la remise du prix Raoul Breton par la Sacem, le premier prix du jury et celui du public du Festival Le Mans Cité Chanson.

Réalisé par Romain Didier (à moitié mandorisé), Larmes Blanches sort en janvier 2011 sur sa propre étiquette (Les Ailes Du Chat) distribué par Wagram.

2012 est année de réflexion et de recherche. Dans sa retraite de l’arrière-pays montpelliérain, Flow se consacre pleinement à l’écriture et à la composition d’un troisième album qu’elle souhaite différent de ce qu’elle a fait auparavant. Si sa plume est plus inspirée que jamais et si les mélodies sont d’une  lumineuse évidence, l’album s’annonce intime et acoustique comme en témoigne un premier EP de trois titres.

Enregistrés à Paris début 2013 en compagnie d’Étienne Abeillon (guitare et chant), les 13 titres de ce nouvel opus ont été réalisés par Stéfane Goldman et mixés par Gilles Martin (Miossec, Dominique A, Deus, Claire Diterzi, Jil is Lucky, Indochine…) . 

L’album intitulé Intime Conviction sortira, à priori, en 2014.

Lu Dans La Presse :

"Une jeune femme qui ressemblerait à Patti Smith et élevée par une grand-mère punk qui aurait écouté Piaf…"
(Sud-Ouest)

"Une voix à réveiller les âmes !"
(Le Midi Libre)

"Il y a les marchands de sommeil et puis il y a Flow, vendeuse de réveil."
(Francofans)

"Ce n’est plus de la chanson engagée, c’est de la chanson nécessaire."
(Marianne)

"Poésie à fleur de peau qui ne peut laisser personne indifférent."
(Addiction Le Mag) Tiens! Ça, c'est moi.

"Artiste à la voix puissante et hors du commun"
(Longueur D’Ondes)

"Flo chante avec conviction et une étonnante énergie sur des musiques métissées qui balancent entre chanson réaliste et punk classique"
(Dernières Nouvelles d’Alsace)

flow,interview,intime conviction,mandorInterview :

Je te décerne le prix de la plus rebelle et la plus revendicatrice de la chanson française.

Une grande gueule oui ! Je pensais que je pouvais être un grain de sable dans la machine. Ce n’est pas aussi simple que cela.

Tu es rentrée dans le système par le biais de Yannick Noah. Il a fait entrer le loup dans la bergerie, non ?

Yannick n’a pas fait ça pour ça, mais il m’a laissé peut-être foutre mon bazar, car  il aime les challenges. Il m’a sentie pugnace. Mon travail à moi, dans la vie, je crois que c’est clown. Mais clown social. Mon maître à penser, c’est Coluche. Sur l’approche politique et humaine. Il bougeait ses fesses et faisait en sorte que les choses évoluent, en bousculant très fort. C’est le travail que je cherche à faire dans mes chansons. Elles sont satiriques, mais elles restent hyper tendres.

Quand je te vois évoluer, revendiquer, j’ai l’impression de regarder Don Quichotte se battre contre les moulins à vent.

Je crois que c’est Bilal qui dit : « Être des hommes libres est peut-être une utopie, mais l’idée est si belle, qu’elle vaut la peine d’être défendue ». Étienne, le guitariste avec lequel je joue et aussi le parrain de ma fille, était vraiment petit quand je l’ai rencontré. Il avait 16 ans. À 16 ans, on suit la lumière sans vraiment réfléchir. Plus âgé, un jour, il m’a écouté parler avec beaucoup de flamme à des gens et il est venu me dire à part : « tu sais, je ne voudrais pas être désagréable, mais on ne peut pas le changer le monde ». Je lui ai répondu : « Chut, je vais te dire un secret : Je le sais. Je suis au courant, mais ce n’est pas grave. J’essaie quand même. Un jour je serai morte et toi tu seras encore vivant. Et si ma fille te demande comment j’étais, tu répondras : ta mère était un peu folle, mais au moins elle a essayé. » Bien sûr que David et Goliath, ça n’existe que dans les livres. Moi, me contenter de regarder les choses passer, ça m’est insupportable. Je m’en fous de me cogner la tête souvent.

Clip de "Sans regret".

flow,interview,intime conviction,mandorEn ce moment, tu essaies de sortir ton 3e album… et ce n’est pas simple du tout. Je crois que tu as rencontré des personnes qui ont voulu travailler avec toi, mais ça ne s’est pas bien passé.

On n’a plus été d’accord. Quand on n’est plus d’accord avec quelqu’un avec lequel on n’a que l’argent en commun, il faut payer. C’est un peu comme un mariage. Au début, on s’aime beaucoup, puis on ne s’aime plus. On divorce. Il faut partager les meubles, mais c’est difficile de couper le chien en deux. J’essaie de récupérer ce que je considère être à moi. Le droit d’écrire et de chanter mes chansons.

Tu as voulu t’associer à des personnes qui n’étaient pas comme toi. C’est ça l’erreur ?

Je suis un peu comme un chien qui renifle de l’eau. Je ne réfléchis pas assez. Je devrais me poser plus souvent, m’emballer moins vite et être moins réactive parfois.

Visiblement, tu n’y parviens pas.

La bête qui est sur scène, ce n’est pas du cinoche. L’espèce de machin qui saute dans tous les sens, qui hurle, qui s’arrache le ventre, les tripes et le cœur à volonté, je vis avec tous les jours. Flow, l’artiste, tous les jours, je me réveille avec elle… et elle n’est pas facile à gérer.

Es-tu une schizophrène revendiquée ?

Je le suis un peu (la réelle schizophrénie est une chose bien plus grave). Comme tous les artistes. En fait, je suis honnête voir brutale et ça, ce n’est pas très bankable. Les gens n’aiment pas qu’on leur révèle que sur les droits de reproduction mécanique, c'est-à-dire la vente directe des disques, sur un prix moyen de 18 euros, bien moins d’un euro seulement reviennent à l’artiste signé, selon son contrat, dire le commerce acharné fait autour de la culture et de la musique. Oui,  il faut être honnête, peut-être que les gens arrêteront d’acheter des disques, peut-être qu’ils voudront donner plus d’argent directement à l’artiste qui les porte…

En 2011, Yannick Noah continue de présenter Flow aux médias. Ici "Le sourire d'un môme" en live à Chabada.

On ne peut pas dire que tu te sentes bien dans l’industrie de la musique…flow,interview,intime conviction,mandor

Il y a l’industrie de la musique, certes, mais je rêve que l’artisanat musical existe.Je veux qu’il y ait une place obligatoire (une loi) pour les artistes autoproduits dans les festivals et sur les radios, comme on a fait une tranche pour la chanson française.Il y a les majors qu’on connait et il n’y aurait pas une place pour le reste ?! Moi, je dis qu’il peut y avoir deux énormes Mac Donald dans la même rue et un petit Bouchon lyonnais aussi.

Tu n’as pas envie de rentrer dans le mode proposé.

Je voulais jouer le jeu de la matrice pro, mais je crois que les règles me déplaisent. Et surtout je crois qu’y en a qui trichent !! (Sourire)

Ton deuxième album a été distribué chez Wagram, tu t’es associée à des hommes d’affaires pour tenter de sortir le 3e. Ça se passe mal tout le temps, tu es en conflit à chaque fois…

C’est vrai. Mais tu sais, je me dis que ce n’est pas que de leur faute. Je suis terrible quand je m’énerve ou que ça ne se passe pas comme je veux ; je prends ma part de responsabilité. Je n’ai ni haine, ni envie de violence contre ces gens. C’est juste des gens.

Mais pourquoi tu vas vers eux ?

Parce que je te l’ai dit, je suis utopiste et  je crois que même chez un monsieur très très riche, il y a un petit garçon dedans. De l’humanité aussi. Finalement, je me rends compte que l’argent et l’ego sont très forts contre le coeur humain.

Oui, mais ça tu le savais avant, je présume. Pourquoi ne pas te contenter de faire cet album grâce à Ulule et le soutien de ceux qui t’aiment ?

L’idée c’est l’autoroute. Tu as une voiture, elle roule vite. Moi, j’ai la chance que l’on m’ait donnée une grosse voiture, c'est-à-dire que mes textes plaisent et que ma force de scène fonctionne, alors j’ai voulu essayer l’autoroute pour aller plus vite. C’est légitime, non ? Je me demande pourquoi je prends les camions de face. Peut-être que je prends l’autoroute dans le mauvais sens (rires).

"Citoyen" enregistré le 23 Mars 2011 à L' Affiche à Reims.

Tu n’arrives pas à jouer le jeu, en fait.

Je voulais venir à la fête, mais je ne veux pas boire. Et, je ne veux pas que l’on mette de l’alcool dans mon verre. Et je n’ai pas envie de boire pour faire comme tout le monde. Alors, au bout d’un moment, on me trouve chiante et on ne m’invite plus à la fête. On a le droit d’être différent et de vouloir intégrer le système quand même ! On est un peu responsable de ce qui nous arrive. S'ils vendent Génération Goldman 2 ,3 ou 4 carrément, c’est qu’il y a des gens qui achètent. A croire qu’il n’y a plus d’auteurs. Ils cherchent en radio-crochets ou téléréalité les nouvelles sources de talent… avides de pognon et de strass… pour les passer a leur sauce… Et du coup les éteindre.

Par contre, je sais que tu aimes bien Stromae. Tu vois que tout n’est pas à jeter aujourd’hui.

Je n’ai jamais dit qu’il fallait tout jeter. Ce Belge, j’ai l’impression que c’est un bon monsieur. Il y a du texte derrière tout ce qu’il fait. Je ne l’ai pas rencontré, mais il me plait dans ses interviews. Il a l’air chouette. Par contre, on nous gave de « Papaoutai » à la radio et il n’y a plus rien pour les autres.

Mais ce dont tu parles n’est pas nouveau. Ça a toujours été comme ça.

Et alors, qu’est-ce qu’on attend pour faire quelque chose ? Les artistes autonomes  doivent être légitimés et ne doivent surtout plus être marginalisés.

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(Photo: André Hébrard)

Tu as une personnalité qui peut faire peur, du moins qui peut impressionner, quand on ne te connait pas.

Je ne suis pas schizo. En vrai, je suis hyperactive. Depuis l’enfance. Ça m’a fait renvoyer des collèges… c’est juste une tare. Ça emmène une bipolarité certaine, je ne suis pas dupe. Par exemple, j’ai déjà écrit le 4e album alors que le 3e n’est pas encore sorti et qu’il est même en bagarre. Il faut que j’écrive tout le temps. J’écris, j’écris, j’écris. Écrire pour ne pas mourir, chantait Anne Sylvestre (mandorisée là).

Tu n’as pas envie parfois de lâcher prise un peu. Tu n’as pas envie de te reposer…

Si je regarde ma fille, j’ai trop honte. Dès que je baisse un peu ma culotte, je la regarde et je la remonte tout de suite. Je ne peux pas lui dire « ça y est, on est sorti de la merde, on a une belle maison parce que maman, elle a sucé le kiki ! » Le goût il reste dans ta bouche. Jusqu’à ta mort.

Ta façon d’expliquer les choses est assez brutale.

Mais, le monde est brutal, alors je fais comme le monde. C’est la seule manière pour que les gens comprennent.

Te sens-tu seule dans ton combat ?

Non. Je me sens même pas mal entourée. Ma maitresse à penser de la révolution musicale, elle n’est pas connue. Elle s’appelle Géraldine Torres. Voilà une femme irréprochable. Il nous faut des Lucie Aubrac, des incorruptibles magnifiques !!!

Ton attitude est un peu risquée pour perdurer dans ce métier.

Quand les gens me rencontrent, ils voient bien que je suis une sorte d’allumée en mission ; je n’ai pas de carrière. J’ai une vie et un idéal, la chanson est une des formes, un des outils, c’est tout.

Il y a de tout dans ce métier. Mais, toi, tu es vraiment à part. Différente…

Je ne prends pas de coke. Je n’ai pas de problème sexuel. Je suis fidèle. Je suis même stricte. Très famille. J’aime rester chez moi. Je n’ai rien à voir avec ce métier. J’aime manger bio. J’aime l’eau de source. J’aime courir dans les bois. J’aime les chevaux… J’ai vraiment cru que je pourrais emmener une nouvelle couleur à l’arc-en-ciel. C’est prétentieux, hein ?

C’est utopique, je dirais. Tu te sens désillusionnée, du coup ?

Je me suis surestimée c’est sur, ou j'ai sous-estimé le bouillon culturel commercial.

Tu es considérée comme très chieuse, mais sacrément talentueuse. Tu le sais ?

Tu me mords, je te mords. Tu me pousses, je te pousse. Je voulais changer les choses et je me suis pris des baffes : j’ai tenté de les rendre !! (Rires). Le talent vient de la fêlure. Je suis fêlée !!!

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Flow discutant à l'agence avec un personnage d'Assassins Creed...

Et aujourd’hui, tu vas te calmer ?

NON !!! Mais quand tu ne cesses de passer sous des rouleaux compresseurs, au bout d’un moment, tu es lassé. La nouvelle Flow est bien plus posée et bien plus libre. Je vais enfin arrêter de me faire du mal. Chaque goutte d’adrénaline pourrit mon muscle, me rend vieille, m’use. Il faut que je réagisse.

As-tu une idée de la date de sortie du disque ?

La vraie réponse serait : quand on sera prêt ! Mais : le plus vite possible me plait d’avantage. La force d’être indépendant et autonome c’est de pulvériser les calendriers habituels et de tenter  la surprise !!!

Pour finir, je voudrais que tu me parles du bracelet que tu portes…

C’est une idée amusante : c’est la queue de la souris verte !! C’est l’enfance, la différence, la force des petits regroupés !! C’est une façon, de dire que l’on cherche à avoir une culture autre que seulement celle de la grande diffusion. C’est un symbole un peu comme le ruban rouge solidarité contre le sida. On a déposé le projet il y a quelques mois ! Un site est en construction. C’est une forme de reconnaissance symbolique, ça veut dire : je choisis ce que je consomme aussi au niveau culturel. Ça s’appelle : CHOISIS TA CULTURE. Moi j’y crois !!

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Liens Facebook : flowdesflow ou flowofficiel

www. Lesflow.fr (work in progress)

17 novembre 2013

Louis Chédid : interview pour Deux fois l'infini et ses 40 ans de carrière

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De Louis Chédid, il est souvent question sur mon blog… je l’ai interviewé maintes fois, ainsi que sa descendance, fils et fille.  Chédid père fait partie de mon panthéon musical depuis la fin des années 70. Je connais son œuvre parfaitement et l’apprécie beaucoup humainement.

A l’occasion de la sortie de son nouveau disque, Deux fois l’infini et l'intégrale célébrant ses 40 ans de carrière, une nouvelle rencontre s’imposait donc. Ainsi fut fait le 1er octobre dernier dans un bar un peu arabisant de la capitale. 

Avant de lire l’interview, voici ma chronique de l’album écrite pour Le magazine des Espaces Culturels Leclerc (daté du mois de novembre 2013).

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louis chédid,deux fois l'infini,40 ans de carrière,interview,mandor,scoopInterview :

On s’était rencontré pour le précédent album On ne dit jamais assez aux gens qu'on aime qu'on les aime, qui a été un grand succès. Ça vous a surpris ?

Le succès d’un de mes disques m’étonne toujours. Il faut systématiquement s’attendre au succès, à l’insuccès ou au semi-échec. Évidemment, je préfère quand ça marche. Ce n’est pas parce qu’on s’appelle Louis Chédid ou untel et untel que les choses sont acquises. Qui que vous soyez, vous avez des hauts et des bas parce que vous êtes plus ou moins en phase avec le public. Parfois, vous faites ce que vous considérez comme votre meilleur album et vous ne touchez pas les gens. Il peut y avoir des circonstances qui font que vous arrivez au bon endroit et au bon moment. Parfois le contraire.

Pourquoi avoir intitulé cet album ainsi ?

J’ai fait la comédie musicale Le soldat Rose. Alors que j’enregistrais l’album, un jeune chanteur de la troupe me demande comment j’allais l’appeler. Je lui réponds « seize », puisque c’est le 16e album. Il me répond aussi sec que seize, c’est deux fois l’infini, deux fois huit. J’ai trouvé l’idée subtile et sublime. À cette époque, je n’avais que 15 chansons. J’en parle à Marc Thonon (boss de TôtOuTard) qui adore l’idée… j’avais une musique que j’adorais et du coup, j’ai fait une chanson sur ce sujet et je l’ai intitulé « Deux fois l’infini ». Du coup, ça m’a fait seize chansons. C’était juste une belle coïncidence.

"Deux fois l'infini" en version live pour Le Figaro.TV.

Pourquoi, à chaque album, changez-vous de musiciens et de réalisateur ?

Pour moi, chaque disque est une aventure différente et je trouve que c’est important de se remettre en question. À chaque album et à chaque tournée, je change d’équipe parce que j’ai besoin de travailler avec des gens qui redécouvrent mon répertoire et ma façon de travailler. Ça me stimule. Je n’ai pas envie de partir avec des musiciens qui connaissent par cœur mon répertoire. Celui qui ne pense pas comme ça, il est mort. On repart à zéro à chaque fois. Pour un artiste, rien n’est jamais acquis, alors il faut savoir se renouveler.

Savez-vous quand une chanson est réussie ?

Je n’ai aucun jugement sur ce que je fais. Je fais, c’est tout. Après, je travaille avec des gens qui écoutent quand tout est maquetté et qui me donnent leur sentiment et leur avis. Je ne jette aucune de mes chansons parce que, parfois, j’ai failli en jeter qui sont devenues des tubes. Je me méfie énormément de moi. Il n’y a pas plus critique sur son propre travail qu’un auteur compositeur interprète. Aucune critique au monde ne peut égaler la sienne.

"Si tu veux de moi" version live pour Figaro.TV.

Il y a des musiques très électroniques où on sent qu’il y a la grosse machinerie derrière et des chansons acoustiques guitare-voix très simples.

Quand on commence un disque, il ne faut pas partir en se demandant ce que l’on va pouvoir faire d’original ou de nouveau pour que ça plaise encore aux gens. Comme je n’ai pas la formule pour que ça plaise, je fais exactement ce que je sens et ce dont j’ai envie. Plus on est en harmonie avec soi même, plus on est heureux de faire les choses, on a une chance de toucher les autres.

Pourquoi avoir décidé de jouer tous les instruments dans cet album ?

C’était un retour aux sources. J’ai souvent fait ça au début de ma carrière, avec les moyens du bord. Il n’y avait pas de Pro Tools ni de MIDI. J’ai trouvé amusant, après 16 disques, de revenir à ce procédé avec les moyens d’aujourd’hui. Si j’aime jouer à la guitare en acoustique, j’adore et maîtrise l’informatique musicale, donc, je me suis régalé à combiner les deux.

Il y a un nouveau venu à la réalisation, Samy Osta.

Il avait réalisé l’album de Rover. Et justement, Rover, tout comme moi dans cet album, joue tous les instruments. Donc, il est sensible à cette manière de travailler. On a sympathisé immédiatement. On a passé du temps en studio et ça a tout de suite fonctionné.

Clip officiel de "Scoop".

Votre premier single, « Scoop » a exactement le même thème que « Le cha cha cha de l’insécurité » : les médias qui mettent en avant constamment l’insécurité. C’est amusant de prendre le même sujet, mais d’en faire une chanson avec un angle différent ?

Oui. C’est ce que nous faisons tous. Moi, en tout cas, c’est un sujet de préoccupation, donc, j’en parle. Et ça m’amuse de faire des chansons graves avec une musique ludique. Une chanson comme « Anne, ma sœur Anne », ne serait jamais passée avec une musique qui aurait paraphrasé le texte ou qui aurait été de la même « humeur », très militante et très premier degré. Je crois sincèrement que tout le monde s’en serait foutu.

Il y a des chansons sociétales, des chansons d’amour… des chansons « concernées ». Quand on a déjà tout chanté, où puise-t-on l’inspiration?

Aujourd’hui, l’info est partout. Qui ne va pas sur internet aujourd’hui ? À part Alain Souchon (rire). Moi, je n’ai pas de télé, mais je suis au courant de tout. On est envahi de faits divers. On a même l’impression qu’il n’y a plus que ça.

Il y a des chansons de départs. Parfois, je n’ai pas compris si vous évoquiez des personnes décédées ou une fin d’histoire d’amour…

Pour moi c’est pareil. Pour certaines personnes, la fin d’une histoire d’amour, c’est une séparation aussi puissante que la mort.

L'EPK de Deux fois l'infini... à regarder en complément de cette interview.

louis chédid,deux fois l'infini,40 ans de carrière,interview,mandor,scoopQuand on vous rappelle que vous avez 40 ans de carrière, trouvez-vous ce chiffre vertigineux ?

Non, pas vraiment. C’est abstrait pour moi. Quand j’ai commencé en 1973, j’étais persuadé que je ne ferais que deux, trois disques… Ce qui est certain, c’est que je n’aurais pas aimé que l’on fête mes 40 ans de carrière s’il n’y avait pas l’actualité de ce dernier album. Je n’aurais même pas fait une intégrale. Je n’ai pas envie d’être un chanteur des années 80 et 90. Ça me plait d’être un chanteur contemporain et de continuer à faire des albums qui marchent et qui touchent les gens. Dans ma tête, je fais un nouveau disque comme si c’était le premier.

Vous êtes toujours aussi excité par ce métier ?

Oui, je me sens toujours débutant. Je ne me lasse pas de cette vie. J’ai toujours l’envie ancrée en moi. Je suis comme un gosse. Il y a quelques jours, je me suis acheté une nouvelle guitare, alors que j’en ai déjà plein et que je n’en ai pas besoin. J’ai tourné autour et j’ai craqué, je l’ai achetée. Tant mieux. Je ne me sens pas avoir 65 ans.

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Pendant l'interview...

Vous flippez à chaque sortie de disque ?

Oui. Ne croyez pas que je me crois invincible et sûr de moi. D’ailleurs, tous mes potes, les Souchon, les Voulzy ou les Jonasz, ils sont comme moi.

Vous êtes restés modernes.

Parce qu’on ne se dit jamais que c’est acquis. On se remet toujours en question.

Êtes-vous fier de votre carrière ?

Je ne veux pas faire le faux modeste. Je suis fier d’avoir mené ma carrière sans faire de compromis. Je n’ai jamais cédé au diktat de la mode du moment. Je sais toujours ce que je veux et je sais surtout ce que je ne veux pas. Je suis ma route en essayant de rester cohérent.

Avec cet intégral et ce nouveau disque, vous bouclez la boucle.

Oui, d’ailleurs, deux fois l’infini, ça forme une boucle. Il n’y a pas de hasard.

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Après l'interview, le 1er octobre 2013.

14 novembre 2013

Julien Doré : interview pour LØVE

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Ne vous y trompez pas, le nouvel album de Julien Doré,  LØVE, ne veut pas dire amour. C'est en réalité la traduction danoise de « Lion ».  Ce troisième opus, qui succède à Ersatzt et Bichon, ne parle pas d'amour (quoique) mais plutôt de la perte de l'amour, de l'après, du manque… Entre ballades électros et chansons pop orchestrales, cet album enregistré avec ses amis de longue date, des musiciens qui le connaissent depuis longtemps, est à la fois grave et sensible. Ce lion-là nous fait rugir de plaisir. Autant dire que j’étais content d’aller une nouvelle fois à sa rencontre (mandorisations précédentes ici).

Le 2 septembre dernier, je suis allé à sa rencontre dans sa maison de disque, Sony.

julien doré,lØve,interview,mandorInterview :

Jusqu’au dernier moment, à l’instar d’un Voulzy, tu fignoles cet album. Tu es un besogneux ?

L’essentiel pour moi est de bien finaliser les chansons parce qu’elles sont extrêmement importantes pour moi. Quand on en a choisi pour figurer dans un album, on a envie que les dernières choses auxquelles on pense soient respectées. Vu que je n’ai travaillé qu’avec des potes pour ce disque, dont le réalisateur Antoine Gaillet que je connais depuis super longtemps, on pouvait se voir très vite, se comprendre très vite et modifier ce que je souhaitais. Tout a été simple dans le processus de l’enregistrement, comme si tout était une évidence. Je venais de finir la tournée en décembre et j’ai commencé à écrire. Autour de moi se sont greffés mes meilleurs amis, Darko, Baptiste Homo, Clément Agapitos. Ils sont venus et on a cocomposé sur mes textes. On a avancé comme ça. Je savais quel studio était idéal, je savais qu’il fallait que l’on parte dans le sud. Tout c’est fait sans réfléchir vraiment…

Tu as écrit ce disque après une rupture, du coup, les textes sont plutôt dans la tristesse,julien doré,lØve,interview,mandor  contrairement à la musique. Tu aimes ce genre de contraste ?

Pour moi, c’est plus la rupture avec le deuxième album qui est important. En écrivant mes premiers textes, j’avais l’impression que ce que j’avais écrit musicalement venait envelopper mes propos de la même façon. Pour ce nouveau disque, la première chose que j’ai précisée à mes gars, c’est que je voulais que ça groove. Je voulais qu’il y ait des lignes de basses, que la batterie soit rapide et je voulais aussi que l’on puisse danser sur mes textes qui évoquent des souvenirs et une histoire d’amour  aujourd’hui terminée. Je trouve que toute la première partie du disque à une espèce d’équilibre dans la production qui est assez fraîche, assez solaire et assez dense.

Tes albums sont toujours plus doux que ce que tu fais sur scène.

Mon dernier spectacle était vraiment étudié,  presque théâtral. Quand j’écoute un artiste, j’aime bien que ses chansons soient musicalement légèrement différentes sur scène que sur disque. J’aime bien quand il y a une recherche, l’idée de prolonger des choses, couper, modifier, étonner… Mes musiciens et moi, très vite, on s’éloigne des versions du disque, mais on garde le fond.

LØVE est un disque plein d’espoir ?

J’ai voulu dire dans mes chansons que quelque chose qui a existé sera toujours là en nous. Autant faire appel aux plus beaux souvenirs pour décrire ces choses-là. C’est le thème d’une chanson comme « Paris-Seychelles » par exemple. Dans ce sens-là, c’est vraiment le disque que je voulais faire.

Clip de "Paris-Seychelles".

julien doré,lØve,interview,mandorIl y a une unité musicale dans ce disque, même s’il y a des changements de rythme.

C’est parfaitement juste et c’est la première fois que j’y parviens. Encore une fois, ça a été possible parce que j’ai bossé avec mes potes de musique, très proches. Le soleil a été emmené par le lieu où on a enregistré, par les lignes de basses écrites par Clément et par Darko. Je savais que le soleil viendrait de cette façon-là. J’ai aussi focalisé sur l’écriture de mes textes et j’ai gardé une ligne de conduite dans mes mots. En fait, j’ai essayé de simplifier mon écriture. Tous ensemble, on a réussi à trouver l’équilibre qui est celui que l’on a dans la vie. L’amitié sert beaucoup en musique.

Trouvais-tu que ton écriture était trop complexe ?

Le deuxième album a été celui où j’ai décidé de me faire confiance sur mes textes. J’adore écrire en français. Pendant cette période-là, j’ai même écrit pour Julien Clerc ou Françoise Hardy. Dans mes tous premiers textes, j’étais plus dans l’écriture automatique et j’avais la sensation de mettre trop d’images. Je suis aujourd’hui plus clair et plus premier degré.

La chanson « Corbeau blanc », je me suis demandé si c’était du premier ou du deuxième degré, par exemple. Je ne savais pas si tu évoquais un suicide ou la fin d’un concert où l’on se dit au revoir…

En ce moment, je pense plus à la fin des concerts, mais quand je l’ai écrite, c’était plus dans ce que tu imaginais. Ce texte-là s’est imposé tout seul. D’un coup.

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Parlons de duo. Il y en a un avec Micky Green, « Chou wasabi ».

Cette chanson, je l’ai écrite en sachant que je voulais faire un duo assez simple. Une espèce d’histoire d’amour avec un ping-pong verbal. J’ai pensé hyper vite à Micky parce que l’on s’était croisé pas mal de fois quand j’étais en promo pour mon premier album. Elle sortait le sien au même moment. Je lui ai envoyé une première version, mais je tenais à ce qu’elle écrive aussi ce qu’elle allait interpréter. C’est elle qui a écrit son couplet en Anglais.

« Habemus Papaye » est, lui, interprété avec les Brigitte. Une collaboration discrète. Elles font juste les chœurs.

C’était autant leur volonté que la mienne. J’aimais bien le fait d’être au centre avec une voix basse et qu’elles chantent de manière angélique, enveloppante, respectueuse et assez sexy. J’aime beaucoup leur voix.

Je suis très fan d’Arman Mélias (mandorisé là). Il a écrit 3 chansons pour cet album, tu n’en as retenu qu’une, « Mon apache ». julien doré,lØve,interview,mandor

Il y a un vrai échange entre nous. Nous avons coécrit une chanson sur son dernier album, « Pompéi » et c’est pour moi une sacrée marque de confiance. Ce que j’aime aussi chez lui, c’est notre échange sur scène. C’est fort. Le voir responsable de son projet musical personnel, en l’assumant en tant que leader, et voir ce qu’il est capable de lâcher pour moi à la guitare et aux chants sur scène, ça me touche. Il repart avec moi sur scène pour la tournée. Pour ce disque-là, il m’a encouragé fortement à affirmer mon écriture en français. Il a souhaité que ce soit mes mots que j’interprète enfin.

Toutes les chansons s’imbriquent parfaitement  les unes dans les autres. Le choix de l’ordre des chansons, c’est comme quand on fabrique un puzzle?

C’est encore plus compliqué. On assemble tout doucement les choses dans un premier temps, puis on les défait en studio, pour les refaire ensuite. C’est un puzzle qu’on fait et refait bien quatre fois avant de décider comment l’encadrer. Et puis sur scène, on va défaire tout ça. Une chanson est vivante, un disque se doit d’être malléable une fois qu’il prend vie devant le public.

A chaque fois que je te croise, je te sens impatient.

C’est marrant ce que tu me dis parce que c’est ce que je pense de moi et tout le monde me dit le contraire. Les gens me disent que j’ai une grande patience. En fait, je suis impatient, notamment avec tout ce qui me fait chier.

Quoi, par exemple ?

Toutes les parties liées à des codes à respecter dans l’industrie de la musique et du disque. Il faut aussi faire attention avec internet, avec la télévision et tant mieux. C’est nécessaire de prévoir les choses et de ne pas faire n’importe quoi. Quand j’étais aux Beaux-arts, je faisais un truc, ensuite, je passais à autre chose, là, c’est plus compliqué.

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Trois photos prises lors de l'écoute "privée" du 3 juillet dernier de quelques titres de LØVE.

julien doré,lØve,interview,mandorLe 3 juillet dernier, tu as fait écouter cinq extraits de ton disque au Studio de la Seine, en ta présence, à quelques journalistes triés sur le volet… dont moi, merci. Ce n’est pas gênant d’être là et de regarder les journalistes découvrir tes nouveaux morceaux ?

Ce n’était pas un poste de surveillance pour voir comment les journalistes réagissent. Pour moi, c’est plutôt respectueux d’accompagner son travail, surtout quand il est encore en chantier. C’est peut-être con, peut-être désuet, mais c’était une évidence pour moi. Je ne vois pas qui pouvait venir à ma place. Moi, je trouve ça normal de défendre un projet nourri de bonnes ondes et dont je suis fier.

Est-ce que c’était aussi un moyen de vérifier qu’on est sur le bon chemin ?

 Ce serait hypocrite de dire l’inverse. J’avais envie d’être là parce que c’est ma voix, mon travail et que c’était le fruit d’un long processus. Ça m’a rassuré que des gens comme toi viennent me dire ce qu’ils en pensaient après. Je me souviens, toi, tu m’avais parlé de « Corbeau blanc ».

Tu as une chanson qui t’importe plus que les autres, toi ?

J’aime énormément « Paris-Seychelles » parce que pour moi cette chanson est le soleil du disque. J’aime aussi beaucoup « On attendra l’hiver » et « Corbeau blanc ».

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Après l'interview, le 2 septembre 2013.

11 novembre 2013

Agnès Bihl : interview pour 36 heures de la vie d'une femme...

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Réaliste, engagée, poétique, atypique, drôle et corrosive. Une plume acide trempée dans le volcan jamais éteint de la révolte et de l'indignation. Cette femme de son époque, Agnès Bihl nous livre un nouveau projet. Double. Un disque et un livre intitulés 36 heures dans la vie d'une femme (parce que 24 heures, c'est pas assez). Une sorte de journal dans lequel on peut lire de manière jubilatoire une galerie de portraits débordants d'énergie et d'émotions. 14 nouvelles chansons adaptées en prose, de courtes histoires extrêmement bien écrites et enlevées. On connaissait la magnifique auteure de chansons empreintes de poésie, d’humour et de militantisme discret, son premier livre la confirme comme l'une des plumes les plus inventives… dans la littérature également.

Une rencontre avec Agnès Bihl s’imposait. Ce n’était d’ailleurs pas la première. Le 9 octobre, elle est venue à ma rencontre à l’agence.

agnès bihl,36 heures de la vie d’une femme (parce que 24 c’est pas assez),interview,mandorExtrait de sa biographie officielle :

Toujours aussi exigeante dans l’écriture des textes de son nouvel album 36 heures de la vie d’une femme (parce que 24 c’est pas assez), Agnès Bihl nous offre parmi les plus belles chansons de sa carrière. Elle passe aussi pour la première fois la barrière vers l’édition littéraire pour offrir le prolongement de cet album sous forme d’un recueil de nouvelles surprenant qui enrichit formidablement l’écoute de son disque. Lectrice boulimique, elle se nourrit aussi bien de Romain Gary que de Laurent Binet, de Simone de Beauvoir ou de Fred Vargas que de Denis Lehane ou Joyce Carols Aotes et se permet donc dans ses pages de revisiter tous les univers littéraires qu’elle côtoie, quel qu’en soit le genre. D’une scène de comptoir aux pérégrinations d’un médecin serial killer, d’une manifestation hilarante à l’émotion d’une grossesse en forme de déclaration d’amour maternelle, Agnès Bihl explore les facettes de nos contemporain(e)s avec un style aussi rythmé qu’une de ses chansons dont l’air entêtant se fait littérature captivante et émouvante.

agnès bihl,36 heures de la vie d’une femme (parce que 24 c’est pas assez),interview,mandorInterview :

14 nouvelles chansons que l’on retrouve métamorphosées en nouvelles dans un livre. Quel pari fou !

C’est un exercice de style d’écrire une nouvelle autour de chaque chanson. J’ai changé d’angle parce que je ne voulais pas répéter la même chose. Une chanson mélancolique comme « La déprime » devient une nouvelle très drôle dans le recueil. Il y a de grosses différences de narration. « La plus belle, c’est ma mère » est une chanson d’amour adressée à ma mère et dans le livre, c’est le fœtus qui parle quelques jours avant sa naissance.

J’avais bien remarqué que les points de vue et angles changeaient… hormis « Le baiser de la concierge » qui est quasiment identique.

C’est exactement la même parce qu’il s’agit d’une histoire vraie. Pour les autres chansons et nouvelles, j’ai laissé libre cours à mon imagination et à mon vécu, ensuite j’ai trié. Mais là, comme il s’agissait de la rafle du Vel d’Hiv’, j’avais une gêne, une réticence à créer une œuvre de fiction autour de ce douloureux sujet. Cette histoire est lourde de sens, d’horreurs et de souvenirs atroces. C’est une chanson historique, donc, je n’ai pas voulu travestir la réalité ni m’amuser avec l’histoire.

Montage amateur sur "Le baiser de la concierge".

Comment l’idée vous est venue de décliner vos chansons en nouvelles ?

Un peu par hasard. J’avais un trop-plein d’écriture et encore beaucoup de choses à dire sur les chansons que j’avais écrites. J’avais envie de me confronter à l’exercice de la prose, j’avais envie de m’imposer des contraintes et d’aller voir un autre paysage. Celui du livre.

Sortir un livre vous donne-t-il un peu plus le trac que de sortir un nouveau disque ?agnès bihl,36 heures de la vie d’une femme (parce que 24 c’est pas assez),interview,mandor

Un disque, je l’interprète sur scène. Je vois immédiatement les réactions. L’émotion est palpable. Pour un livre, c’est différent. Je ne suis pas derrière l’épaule de chaque personne qui lit, donc je ne peux pas être témoin des réactions des lecteurs.

Comment et pourquoi Don Quichotte a accepté ce projet ?

Ça s’est passé assez simplement. J’ai écrit trois nouvelles complètement différentes, autant dans le fond que dans la forme narrative. Dans l’ordre : « Le baiser de la concierge », « Pleure pas Casanova » et « Toubib or not toubib ». Je les ai envoyées à trois maisons différentes et c’est Stéphanie Chévrier de Don Quichotte qui m’a appelée en premier. Elle m’a dit qu’elle avait été bouleversée par « Le baiser de la concierge » et qu’elle aimait beaucoup les deux autres nouvelles. Elle m’a donc dit qu’elle était intéressée par mon projet. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à être très prise par le temps parce que je n’avais pas fini d’écrire les chansons de l’album et le studio était calé.

Le clip de "La sieste crapuleuse".

Il a fallu que vous mettiez les bouchées doubles pour parvenir à finir votre disque et écrire les autres nouvelles dans un temps très court.

Oui, et en plus, mine de rien, j’avais des concerts à faire et un clip à tourner… bref, j’étais charrette en tout. Je déteste travailler dans l’urgence. Je suis une perfectionniste. Je mets du temps à écrire, car je suis très exigeante. Je corrige beaucoup ce que je fais, en chanson et en prose. Quand j’écris, je me sens vraiment artisan. Il faut que le bois soit exactement celui que je souhaite ensuite, il faut que je prenne le temps de graver mes mots dedans… Malgré tout, le projet m’a tant galvanisée que je suis parvenue à tout réaliser dans les temps.

Votre forte personnalité qui passe d’un extrême à l’autre se ressent dans vos chansons et votre livre.

J’ai des humeurs très entières. Quand ça ne va pas, ça ne va vraiment pas, quand ça va bien, je suis euphorique. Je ne connais pas la tiédeur des choses.

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Il y a beaucoup de jolies formules dans ce recueil. Presque des slogans.

Je m’intéresse beaucoup aux mots. Je suis un rat de bibliothèque. J’adore les définitions, les formules, les détournements de jeux de mots… dans mes 5 albums, on peut déceler tout cela. J’aime le détournement et fatalement, ça se voit dans ma prose. C’est ma façon d’écrire.

Bon, ce n’est quand même pas la joie la vie d’une femme, par votre prisme…

C’est marrant, ma mère vient de me dire ça. Elle m’a dit : « Ton recueil de nouvelles est vraiment très drôle, mais franchement, ma minette chérie, c’est pas la joie ! ».

Pauvres femmes, quand même !

Pour les mecs non plus, ce n’est pas la joie. Personne n’est épargné et de toute manière, pour qui est-ce la joie à 100% ?

"La plus belle, c'est ma mère", dans Vivement Dimanche, invitée par Guy Bedos.

Vos chansons et vos nouvelles sont, certes drôles, mais souvent pathétiques et graves.

Boris Vian disait que «l’humour est la politesse du désespoir ». Molière disait en latin « corriger les mœurs en provoquant le rire ». Dans les pièces de Guitry, les relations hommes/femmes sont à désespérer, mais c’est très drôle. En tant que public, j’aime énormément cette manière de présenter les choses. En littérature je suis une grande fan de Marcel Aymé, de Romain Gary.

Que des auteurs actuels quoi !

Attendez ! Je lis aussi beaucoup d’auteurs d’aujourd’hui. Je viens de lire Freedom de Jonathan Franzen. C’est un bouquin qui m’a fait sourire à plein d’endroits, rire à d’autres, en même temps, il est pathétique et hyper grave. Il passe au crible la société américaine, la middle class d’aujourd’hui. J’aime ce style. Dire des choses en provoquant toutes les émotions possibles. C’est ce que je m’évertue à faire dans mes chansons et dans mes nouvelles.

Dans la chanson actuelle, vous vous sentez proche de qui ?

Yves Jamait (mandorisés ici) par exemple et Alexis HK (mandorisés là) aussi. J’aime leur humour grinçant qui fait à la fois rire, qui fait aussi se poser des questions et qui fait travailler l’esprit critique des gens.

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Ce recueil, c’est comme une excroissance du disque ?

J’ai voulu varier les plaisirs en me bousculant un peu. Au bout de 5 albums, on va dire que je ne suis plus tout à fait débutante dans l’écriture des chansons. Je sais généralement où je vais quand je présente un texte. Le livre n’est pas une excroissance du disque puisque les deux peuvent se déguster indépendamment. Juste, ils se complètent. En y réfléchissant bien, j’ai mis peut-être un peu plus de moi dans le bouquin finalement.

Quand on a déjà enregistré 4 disques, se demande-t-on de quoi on va bien pouvoir parler dans le 5?

J’aime bien avoir des thèmes récurrents, mais il faut que je me renouvelle à l’intérieur de ces thèmes, parce que sinon je m’ennuie et donc, j’ennuie ceux qui m’écoutent. Les angles des chansons drôles, un peu moqueuses que j’écris sur les hommes viennent à moi naturellement. Quand un thème commence à me titiller, c’est qu’il faut qu’il sorte.

Quand on écrit des chansons, puis des nouvelles qui sont publiées, est-ce que ça donne envie de se lancer dans la grande aventure du roman ?

Je ne peux pas vous répondre aujourd’hui, tant je suis essorée. Dans le recueil de nouvelles, il y a certains thèmes qui peuvent être développés en plus long. Franchement, j’y pense sérieusement. Je suppose que je ne vais pas m’arrêter en si bon chemin.

Vous ne pensez qu’à l’écriture ?

Non, artistiquement, je pense aussi à la scène. En vrai, je pense d’abord à ma fille, à mes potes, à ceux qui m’entourent…

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Après l'interview, le 9 octobre 2013.

10 novembre 2013

Caracol : interview pour Blanc mercredi

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(Photo : Maude Chauvin)

Ce mardi 12 novembre, le Zèbre de Belleville accueille deux grandes et réputées chanteuses québécoises Jorane et Caracol. La première a été mandorisée lors de son précédent passage en France, voici la mandorisation de la seconde, rencontrée lors d’un récent aller-retour de la chanteuse. C’était le 17 septembre dernier.

(Toutes les photos hors agence sont de Maude Chauvin. Merci à elle.)

caracol,blanc mercredi,interview,zèbre de belleville,mandorBiographie officielle :

Enfant, Carole Facal (alias Caracol) étudie le violon. Adolescente, elle poursuit une autre passion: la planche à neige. Pendant 6 ans, elle parcourt le monde à la recherche de montagnes et de glaciers sur les circuits compétitifs de « halfpipe » et « big air ». Une suite d’heureux hasard la ramène finalement à Montréal et à la musique, domaine dans lequel elle fait carrière depuis 2005.

Paru en 2008, son premier album L'arbre aux parfums lui vaut de nombreux prix et nominations: Prix Miroir 2009, Prix des Diffuseurs Européens SODEC/Rideau, nominations au JUNO Awards 2009, Canadian Folk Music Awards 2009, et ADISQ 2009. Elle reçoit le titre de « Révélation Radio-Canada 2009 ».

Le nouvel album :caracol,blanc mercredi,interview,zèbre de belleville,mandor

Alors qu'il neige dehors, Caracol s'enferme dans un cocon sonore pour composer les pièces de Blanc mercredi. Dans le microcosme feutré de son studio, entourée de ses fidèles instruments, elle écrit, écrit, écrit. Inspirée par des images hivernales, des poèmes d'amour, des livres de peinture et d'art déco, les chansons se mettent à couler. Des textes francophones et anglophones se collent à des musiques aux accents folk, pop-alternatif et rétro-soul. Harmonies vocales raffinées, guitares résonateurs, ukulélés, vieux amplis et percussions de toutes sortes se rejoignent délicatement, créant ainsi une collection de chansons hypersensibles par lesquelles Caracol souhaite rappeler que la beauté existe toujours. Et que les certitudes, aussi rares soient-elles, sont belles.

caracol,blanc mercredi,interview,zèbre de belleville,mandorInterview :

Dans votre enfance, vous avez baigné dans la musique classique.

Je viens d’une famille où la musique classique était très importante. On en écoutait tout le temps. Quand j’étais petite, j’ai fait du violon classique. J’ai fini par renier cette musique-là tellement je l’ai entendue.

Mais, il en reste des traces dans votre musique…

Toute cette formation classique qui est quelque part dans mon cerveau, consciemment, je la mets de côté quand j’écris des chansons. Je connais des méthodes d’écriture où certaines choses sont admises et d’autres où elles le sont moins. Moi, quand j’écris, je mets tout ça de côté.

Vous essayez de casser les schémas ?

En fait, je me fie plus à mon intuition et à ma naïveté qu’à la technique que je possède. Pour moi, la première idée est toujours la meilleure. Je conçois toutes les parties des instruments  avec ma voix… et aussi avec des onomatopées.

Clip de "Blanc mercredi".

caracol,blanc mercredi,interview,zèbre de belleville,mandorVous avez un monde clairement à vous.

J’écoute beaucoup de musique et ça me nourrit. Mais quand je compose, je n’écoute jamais rien en référence. Avant d’écrire quelque chose, je repars de zéro. Je fais table rase de ce que je sais faire et de ce que je connais. Depuis le temps que je fais de la musique, j’ai appris à me faire confiance et à faire confiance à mes petits trucs fabriqués main.

C’est votre petit ami qui réalise tous vos albums… ça aide ?

Il me laisse tout faire seule jusqu’à la fin. C’est au moment de l’enregistrement qu’il va ajouter le cachet sonore. C’est l’idéal pour moi. Je n’aime pas que l’on tente de m’influencer pendant la période de création.

Vous parlez de cachet sonore… vous, vous avez commencé dans la sonorisation en 1998.

Il y a eu la partie snowboard dans ma vie, de nombreuses compétitions… et puis un jour, je me suis blessée. Il y a eu à ce moment-là beaucoup de remises en question. Qu’allais-je faire de ma vie ? Je suis toujours impulsive dans mes décisions et je n’ai jamais hésité à faire de grosses coupures pour repartir. Je me suis acheté un sac à dos et une guitare et je suis partie en Europe pendant un an. J’ai fait le tour des grandes capitales et j’ai rencontré plein de gens. C’est pendant ce voyage-là que j’ai commencé à écrire vraiment.

Clip de "Horseshoe Woman".

Que s’est-il passé après ce voyage en Europe ?caracol,blanc mercredi,interview,zèbre de belleville,mandor

Je suis rentré à Montréal en ayant la certitude d’avoir trouvé le but de ma vie. Faire de la musique. Je ne me voyais tellement pas au-devant de la scène que j’ai décidé d’étudier en sonorisation. Je me rêvais en train de réaliser et enregistrer des albums, je ne me suis jamais rêvée chanteuse. J’ai un côté très timide et je ne me voyais pas me dévoiler devant tout le monde. Mes premières chansons, j’ai été incapable de les chanter devant les gens.

C’est de la timidité ou de la pudeur ?

Plus de la pudeur, vous avez raison. Aujourd’hui, avant chaque concert je me demande pourquoi je fais ça. Me mettre à nu devant un public. On a besoin de cette écoute, mais si on se met à penser que des gens nous écoutent, on ne veut plus être écouté. Je vis tout le temps dans cette contradiction : vouloir de l’attention et ne pas vouloir de l’attention. C’est le combat entre la partie altruiste et la partie narcissique de ma personne.

Tu as fait partie du duo DobaCaracol.

J’écrivais la majorité des chansons et Doriane les interprétait. Elle était beaucoup plus extravertie que moi. Faire partie de ce duo m’a facilité l’approche de la scène, car seule, j’en avais peur. J’avais de la difficulté à me laisser aller. DobaCaracol a été mon école… et une très bonne école parce qu’on a fait beaucoup de concerts sur tous les continents et on a eu un succès tout à fait inattendu. Notre premier album qui n’est pas sorti en France, mais au Québec, en 2001, c’est moi qui l’avais enregistré dans le studio dans lequel je travaillais. Les patrons étaient gentils, ils m’avaient prêté les clefs. On avait la nuit et les week-ends pour travailler dans le studio. À cette époque, je voulais plus m’améliorer en tant que qu’ingénieur du son beaucoup plus que promouvoir mon groupe. Je ne pensais aucunement avoir des chances de succès. 

DobaCaracol : "Étrange" (avec Christophe Mali).

Vous avez gardé un bon souvenir de cette collaboration avec Doriane ?

Oui. Ça a duré longtemps. 10 ans en tout et d’une intensité extraordinaire. Il y a eu des moments formidables et des moments difficiles. On n’était pas préparé à tout ça. On était jeune et on ne connaissait pas l’industrie de la musique. Nous étions chacune mères célibataires… ce n’était pas évident à gérer et de tout assumer. C’est ce qui nous a brûlées, je pense. Aujourd’hui, nous sommes amies et nous sommes contentes d’avoir vécu ça ensemble. Par contre, on n’a pas envie de recommencer. Nous sommes ravies d’être passées à autre chose. Nos projets respectifs nous ressemblent plus.

caracol,blanc mercredi,interview,zèbre de belleville,mandorEn 2008 sort votre premier album solo, L’arbre aux parfums. Vous recevez une pluie de récompenses.

Après le succès de DobaCaracol, je me demandais bien comment allait se passer la suite. J’avais une pression parce qu’il ne fallait pas que je rate mon coup. Ça a été un soulagement de constater que cet album a été bien accueilli et donc que j’étais capable de poursuivre seule ma carrière avec succès.

C’était un album plutôt sombre.

J’avais accumulé pas mal de frustrations et j’avais besoin de les exprimer. L’arbre aux parfums et Blanc mercredi, c’est vraiment l’ombre et la lumière. Ces deux albums montrent deux aspects de ma personnalité à deux époques différentes. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus positive.

Clip de "J'ai soif".

C’est vrai que Blanc mercredi est un album lumineux et positif, mais avec une touche de mélancolie.

La mélancolie, c’est moi (rires). J’ai beaucoup plus de facilités à tomber dans la mélancolie que dans la joie et le bonheur. La mélancolie n’est pas toujours synonyme de tristesse et de désespoir. J’aime la nostalgie. Je trouve que c’est une belle émotion.

Vous chantez en trois langues. C’est très rare…

Ma mère est Suisse, mon père est Uruguayen et moi je suis née au Québec.  Ma langue maternelle est le français, mais j’ai beaucoup voyagé. Je suis partie très jeune de la maison pour suivre mon rêve de devenir snowboardeuse professionnelle.  J’ai vécu en Colombie britannique, dans l’ouest du Canada, aux États-Unis, en Europe…  j’ai donc beaucoup pratiqué la langue anglaise. Mes premières chansons, je les ai écrites en anglais et en espagnol. Oui, parce que j’ai passé beaucoup de temps à Madrid, puis à Barcelone. Ce qui est amusant, c’est que j’ai utilisé ma langue maternelle en dernier pour écrire des chansons.

Parce que c’est plus compliqué d’écrire en français ?

Oui.  C’est une langue que je trouve plus compliquée à dompter pour la chanson. Pour que mes textes me plaisent en Français, il faut que je travaille beaucoup plus que ceux en anglais ou en espagnol. Mais, je suis perfectionniste. Toutes les chansons enregistrées sont abouties.

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Après l'interview, le 17 septembre 2013.

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08 novembre 2013

Dry : interview pour Maintenant ou jamais

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dry,maintenant ou jamais,interviewÉvoquer Dry, c’est à la fois se souvenir de l’âge d’or du hardcore et évoquer l’actualité rapologique grand public. Le rappeur Dry, membre de la Mafia K’1fry, connu et reconnu pour sa discographie au sein du groupe Intouchable (qu’il forme avec Demon One) revient avec un troisième album qu’il a mis plus d’un an à réaliser, Maintenant ou jamais. Toujours signé chez Wati B, on constate que Dry n’a rien perdu de son flow et de sa technique… après plus de 15 ans de rap derrière lui, ce n’est pas franchement étonnant. Dry pose sur des prods plutôt enjouées avec des thèmes qui parlent à toutes les générations, mais principalement aux ados.
Comme à l’accoutumée, Dry a invité la Sexion D'Assaut sur un morceau. Le groupe avait déjà participé à l'enregistrement des deux précédents opus du rappeur, tout comme Maître Gims, qui impose son style sur le single "Le choix". Parmi les autres featurings, Shin Sekai, Tal, Kayna Samet, Amalya et Dr Berize. Entre autoportrait grinçant, sons festifs, morceaux très personnels ou hardcore.

Teaser de l'album Maintenant ou jamais.

Dry est venu me voir à l’agence le 21 octobre dernier…

dry,maintenant ou jamais,interviewInterview :

Ton nouveau disque est très éloigné de ce que tu faisais avec les groupes Intouchable et Mafia K’1fry. Tu es devenu plus « édulcoré ».

C’est la vie qui veut ça. C’est une question d’évolution. Après, il y a une chose qui m’a frappé quand je faisais les concerts avec la Sexion. J’arrivais avec mes morceaux et mes textes d’avant et je sentais bien que le public que j’avais en face de moi n’était pas très client de ce que je faisais. J’avais beaucoup de flow, beaucoup de débit, un argot assez spécial. Les jeunes qui m’écoutaient, me regardaient ne comprenaient pas tout de ma démarche. J’ai donc pris un peu de recul et j’ai essayé de comprendre comment il fallait que j’envisage mon prochain album pour toucher un maximum de personnes. Il fallait que je me déradicalise.

Tu as deux enfants. Ça calme son homme ?

Oui. Il se trouve qu’aujourd’hui, ils peuvent écouter ma musique. Ma mère aussi. Avant ce que je faisais était un peu gore, un peu hardcore. Mais, j’étais dans la rue, je ne menais pas la même vie. Aujourd’hui, c’est différent, je suis beaucoup chez moi. Je pourrais m’inventer une image, garder celle d’avant. Le mec qui fait la loi dans sa cité. Je ne suis plus ça, je n’interprète plus ça.

Ta réputation te précède. Tu n’as plus rien à prouver à quiconque ?

C’est intéressant de continuer à prendre des risques. Je dis juste : qui m’aime me suive et tant pis pour ceux qui ne m’aiment pas.

Clip de "On fait pas semblant" (feat Dr Beriz de l'Institut).

Tu n’as pas peur que les puristes de rap disent que tu t’es sérieusement adouci ?

Bien sûr, mais je ne fais pas de la musique pour eux. Je fais la musique que j’aime aujourd’hui. J’ai vu d’autres rappeurs changer, comme Oxmo Puccino, ça leur a bien réussi. Moi, je ne vois pas rapper ce que je rappais il y a 25 ans. Oui, c’est édulcoré, mais ma vie s’est édulcorée.

Il y a déjà une différence entre ton précédent album Tôt ou tard et celui-ci, Maintenant ou jamais.

J’ai plus osé dans le dernier. Je me suis beaucoup plus livré et j’ai beaucoup plus assumé mon chant. C’est un cap que j’ai enfin réussi à passer. On m’avait toujours dit que je pouvais le faire, mais je n’ai jamais vraiment eu confiance donc j’y allais avec des pincettes. Sortons de groupes comme Intouchable ou Mafia K’1 fry, j’avais un peu honte de mes capacités en solo.

En plus, tu chantes avec Maître Gims qui a une voix extraordinaire… tu n’as peur de rien dis donc ?

Lui, il m’a incité à chanter en me disant qu’il fallait que je prenne ce risque. Il était sûr que j’y parviendrais, ça m’a beaucoup encouragé. Mais, il n’y a pas que lui qui m’a bousculé pour que je tente la chose…

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Dry au Stade de France.

Tu as chanté au Stade de France et en première partie de Sexion d’Assaut partout en France. Ça te plait d’être sous la lumière grâce à Wati B ?

Ce n’est que du bonheur. Le problème, c’est qu’on s’habitue à tout ça. Il faut que je fasse attention. J’ai fait des tournées avec 113, avec Kery James aussi. Ça n’a rien à voir avec ce qu’il se passe aujourd’hui. Désormais, on réunit des familles et il y a beaucoup de monde. C’est magnifique, je t’assure.

Tu racontes ton envie de succès dans ton dernier disque.

Oui, parce que j’ai galéré. Aujourd’hui,  je suis encore là et je gagne ma vie. Pour finir, ce serait bien d’avoir un trophée.

Un trophée ? C’est quoi ?

Je ne sais pas au fond. Ma réussite, c’est ma continuité, mais je ne serais pas contre un disque d’or.

Clip de "En place".

Il y a plein de featurings avec que des artistes qui cartonnent, comme Maître Gims et Tal par exemple. dry,maintenant ou jamais,interview

J’ai toujours fait des morceaux avec les gens de Wati B. Après, avec Kayna Samet ou Amalya, une jeune femme qui a fait The Voice, ce sont des artistes que j’apprécie beaucoup. Quant à Tal, j’ai chanté sur son album, elle m’a rendu la pareille sur le mien.

Dans le rap, j’ai remarqué que, soit il y a beaucoup de solidarité, soit ça clashe sévère.

J’ai toujours pensé que dans le rap, il était extrêmement difficile d’y arriver seul. Même si on y parvient, ça ne dure pas longtemps. Si on n’y va en équipe, entre amis, on a plus de chance de durer.

Mafia K’1 fry a enregistré des maquettes. Est-ce que cela va aboutir à un album et est-ce que tous les membres comme vous, Rohf et Kery James en feront partie ?

Je pense qu’il y aura tout le monde sauf Rohf. Pour le moment rien n’est fait. Il y a quelques morceaux et l’envie, mais on se dit que ce serait dommage de ternir l’histoire. On a fait des bons albums qui sont devenus des disques d’or. Je crains un retour, car nous ne sommes plus beaucoup d’actualité et le rap change. Je vois bien ce que les gens aiment aujourd’hui. Ça n’a rien à voir avec ce que fait la Mafia K’1 fry. Si on sort un disque, il faut être au top, nous n’avons pas le choix. On ne veut pas faire un album pour faire un album.

Et un retour d’Intouchable ?

C’est exactement la même problématique. Si c’est pour faire moins bien, ça ne sert à rien de revenir de ce côté-là non plus. Il faut trouver des bons thèmes et une bonne cohésion entre Demon One et moi.

Comment vis-tu la sortie de Maintenant ou jamais ?

Je suis un peu angoissé par les résultats. Je suis confiant parce que c’est un bon album. Il est très ouvert. J’ai montré que sur chaque morceau il y a un style différent et que je m’en suis sorti sur chacun d’eux. Ce disque raconte une histoire avec un sens et un fil conducteur. Je n’ai en aucune manière transigé avec ce que je suis aujourd’hui.

Clip de "Bloqué".

Dans le clip de « Bloqué », on dirait que tu es un superhéros.

C’est marrant que tu utilises le terme de superhéros. Souvent pendant la tournée, je regarde mes collègues de Sexion d’Assaut ou quand je me vois sur scène en vidéo, seul face au public, j’ai l’impression qu’on est des superhéros.

Quand tu es sur scène devant parfois 10 000 personnes comme au Stade de France, on se sent comment ?

On se sent fort quand les gens vous aiment. Quand ils vous font ressentir qu’ils apprécient ce que vous faites. C’est une sensation que je ne retrouve nulle part ailleurs.

C’est dur de redescendre sur Terre après ?

Non. La vie nous rappelle toujours à son bon droit.

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Chifoumi avec Dry, après l'interview, le 21 octobre 2013.

07 novembre 2013

Norig : interview pour son deuxième album Ionela

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(Photo : Marguerite Mai)

Ce soir Norig se produit au Café de la Danse. Un spectacle à ne pas manquer tant la jeune femme à du talent et sait toucher le cœur et l’âme. Norig est un jour tombée amoureuse du chant tzigane, ce « cri » dans lequel elle se reconnait. Tant mieux pour nous. Depuis, elle n'a eu de cesse de s'imprégner de cette culture pour se l'approprier à sa façon, poétique et puissante. Aujourd’hui, elle chante en français et le résultat est remarquable. Plume, musique et voix exceptionnelles, Norig enchante.

L'artiste est passée me voir à l'agence, le 4 octobre dernier.

norig,ionela,interview,café de la danseArgumentaire :

Après un premier album, Gadji, (vendu à plus de 10 000 exemplaires en 2006), une bande originale pour Tony Gatlif, une tournée européenne avec le spectacle Django Drom (Salle Pleyel, Jazz in Marciac, Les Nuits de Fourvière…), Norig revient aujourd’hui avec Ionela, nouvel album riche d’histoires sensibles, contées en Français, et de mélodies d’où s’envolent des vapeurs balkaniques.

Forte d'une écriture sincère et poétique, des histoires plein la tête et plein le cœur, la chanteuse écrit désormais ses textes. Désireuse de raconter et chanter avec ses propres mots, pour partager ses rencontres, ses héroïnes, ses errances et sa poésie, sa capacité à écrire de vrais récits répond en écho lyrique aux compositions du musicien Sébastien Giniaux. Il crée sur Ionela une mosaïque musicale aux inspirations multiples : Jazz, classiques et rock.
Des mélodies pleines, des valses, l'orchestration épique d'un tango laissent la place à une guitare qui s’électrise en phrasés balkaniques, et se ballade en Nougaro (mandorisé là)…

L'album Ionela nous embarque sur une vague d'émotion, nous attache à une nostalgie, une mélancolie, sublimées par l'incroyable voix de Norig, émouvante, puissante et grisante.

norig,ionela,interview,café de la danseInterview :

As-tu toujours eu un goût prononcé pour la musique ?

J’ai abordé la musique par besoin et presque dans l’urgence. Je n’ai pas pris des cours de chant pour prendre des cours de chant, il fallait que je prenne des cours de chant. Je sentais qu’il fallait que j’exprime quelque chose à travers la voix. Je viens d’un milieu familial où on faisait de la musique. Mon père est guitariste classique. J’ai beaucoup écouté Villa-Lobos et de musique baroque. J’ai vraiment beaucoup baigné dans la musique classique.

Tu as pris des cours de chant avec qui ?

Avec Martina Catella. Elle travaillait sur les techniques vocales du monde entier. Je suis arrivée dans cette école par hasard, je ne m’imaginais pas qu’un jour je ferais de la musique tsigane. Après, tout est affaire de hasards et de concours de circonstances. Après mes premiers cours de chant, j’ai vu Le temps des gitans d’Émir Kusturica. J’ai eu un choc émotionnel en voyant ce film. Je suis tombée amoureuse de la chanson qui revient en boucle, Erdelesi. J’ai dit à ma prof que je voulais la chanter. Ensuite, j’ai rencontré Sébastien Giniaux. Lui qui était violoncelliste de formation s’est mis à la guitare. Lui et moi avions beaucoup d’intérêt pour cette musique-là, donc on a travaillé ensemble pendant 12 ans.

Les héroïnes + interview.

Tu t’es reconnue dans la musique tsigane ?norig,ionela,interview,café de la danse

Je me suis parfaitement retrouvée dans cette musique qui est arrachée.

Tes grands-parents maternels sont espagnols.

Oui et mes parents sont nés à Montpellier dans des quartiers populaires, il y avait une certaine proximité avec les quartiers gitans. On croisait Manitas de Platas (mandorisé là) dans la rue, j’ai un oncle gitan par alliance.... Bref, quand j’écoute du flamenco, je sens que ça réveille des choses en moi.

Le fait que tu joues cette musique, du coup, ce n’est pas que le fruit du hasard.

Peut-être qu’il n’y a pas de hasard, en effet. On ne se retrouve jamais quelque part sans raison. Cette influence est un peu impalpable.

Le premier album, Gadji, était plus radical que Ionela. Ce n’était que de la musique tsigane.

C’est le disque avec lequel tout commence. Un disque à part parce qu’il y avait beaucoup de compositions originales et donc il ne rentrait pas dans la catégorie de musique traditionnelle. On ne se posait pas de questions. C’était évident qu’il fallait que je fasse ce disque-là comme ça, à ce moment-là.

Dans tes deux albums, il y a une chanson de Gainsbourg. « Les petits papiers » dans l’un et « L’aquoiboniste » dans l’autre. 

J’aime beaucoup le Gainsbourg de l’époque « Ce mortel ennui » ou « La javanaise ». Il jouait avec les mots et avec la résonnance des mots. Je sais que Gainsbourg aimait beaucoup le jazz manouche.

"Ionela".

Dans cet album, Ionela, tu as écrit de nombreux textes. Plus que dans le premier.

La musique tsigane est la musique dans laquelle je me retrouve émotionnellement. Les gens ne comprennent pas nécessairement ce que je raconte, mais ça touche leur âme. A un moment, j’ai réalisé qu’il me manquait quelque chose : ma culture française. J’avais besoin de m’exprimer dans ma propre langue et de raconter des choses qui m’appartiennent plus. Cet album me dévoile complètement. Ce n’est pas très confortable de se mettre à nu sans rien cacher, mais je ne fais pas de la musique pour être dans le confort.

Tu es méticuleuse dans ton écriture poétique ?

Oui. J’ai essayé de m’imposer des écritures cadrées avec strophes, refrains. Ça m’amuse de chercher la rime, la phrase, l’image. Parfois, je sais où je vais, parfois, je ne sais pas.

Quels artistes t’impressionnent en matière d’écriture ?

Les textes de Bashung (mandorisé ici) m’impressionnent. Je les trouvais beaux, parce qu’ils étaient libres. La liberté dans l’écriture me fascine. J’écoute beaucoup de musiques anglo-saxonnes, Noir Désir, de la chanson française un peu passée, de la musique traditionnelle. Je peux écouter une chanson jusqu’à ce que mort s’en suive. J’aime beaucoup les textes de Léo Ferré et de Philippe Léotard (chez Mandor ici).

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Comment tu vis ton Café de la Danse à venir (ce soir) ?

Je fais beaucoup de concerts en tzigane et en roumain et je m’y sens à l’aise. C’est plus effrayant de présenter ses textes personnels en français, mais je suis très excitée de le présenter au public. Il y aura tout de même des chansons tsiganes, celles qui me paraissent les plus importantes et qui auront un sens dans ce spectacle. On jouera sur scène le disque parce que le disque a été enregistré quasiment en live. Il y aura peut-être un invité ou deux. Il faudra venir vérifier sur place.

Tu as un fond mélancolique.

C’est mon côté Mylène Farmer, mais il ne faut pas le dire (rires).

Tu fais de la musique pour qui ? Pour toi, pour les autres, pour aller mieux ?

Je pense qu’on ne peut pas commencer la musique pour les autres. Il faut commencer pour soi. Je me souviens, quand je montais sur scène, les musiciens avec lesquels je travaillais me disaient « il faut qu’on s’écoute, il faut qu’on soit ensemble, après on reverse tout au public ». Pour que le public ressente les émotions, il faut bien qu’entre les musiciens et moi, il se passe quelque chose.

Techniquement, quand on chante en roumain ou en français, on chante de la même façon ?

Pas moi. Il faut accepter d’entendre la voix différemment. Ce ne sont pas les mêmes consonances, on ne place pas la voix de la même manière. Le roumain, c’est une langue latine, il y a des voyelles qu’on n’utilise pas du tout en français. Pour moi c’est impensable de chanter en français comme on chante en tsigane.

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(Photo : Marguerite Mai)

Il faut parvenir à se défaire des chanteurs ou chanteuses illustres dont on aime le travail ?

Oui. Ma prof de chant, au début, me déculpabilisait sur le fait que j’imitais des chanteuses. Elle me disait qu’au début, c’était normal. J’ai donc beaucoup imité et recopié les voix. Les années ont passé et ma voix a changé très naturellement. Une voix, c’est comme la calligraphie, il y a des pleins et des déliés. Je veux qu’au moment où j’envoie ma voix délicatement, il y ait du sens et que l’émotion soit très présente. En tout cas, j’ai envie d’interpréter mes chansons en langue française avec la même ferveur que j’ai dans la musique tsigane.

Tu me sembles être quelqu’un de nostalgique…

Oui, mais pas dans la nostalgie mélancolique. Ça ne veut pas dire ne pas vivre dans le présent, ça veut dire juste procurer une sensation douce dans le souvenir.

Je sens que ce disque est fait avec le cœur.

Je ne sais pas où je serai dans quelques années, j’ai donc toujours l’impression que c’est le dernier. J’ai mis du temps à écrire ces textes et donc,  j’aimerais que les gens les écoutent. Mais c’est pareil pour la musique. Ce que j’aime dans ces chansons, c’est qu’il y a de vraies mélodies. C’est important les mélodies. C’est ce que l’on retient.

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Norig et Mandor, après l'interview le 4 octobre 2013.

04 novembre 2013

Von Pariahs : interview pour la sortie de Hidden Tensions

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Hidden Tensions est le premier album des Von Pariahs, groupe rock venu du grand ouest. Après 4 ans de concerts rageurs et fulminants, voilà enfin couchées sur disque leurs chansons brûlots. Un album totalement maîtrisé, sans temps mort.

Le 12 septembre dernier, j’ai reçu à l’agence Théo Radère (Guitare), Sam Sprent (chanteur) et Marc-Antoine Riot (guitare).

von pariahs,hidden tensions,interviewBiographie d’Adrien Toffolet (que je ne connaissais pas, mais qui, après enquête Googlienne se révèle être Journaliste indépendant, ex-rédacteur en chef adjoint de Voxpop et cofondateur de DumDum.) :

En seulement quelques années d’existence, des concerts à la pelle, un EP avec deux tubes en puissance, « Someone New » et « Skywalking », sans oublier un passage triomphal par les Transmusicales 2012, les nantais des Von Pariahs ont déjà marqué les esprits.

Leur musique est en phase avec leur époque : un mélange de mélodies rock, punk, brutes et franches, qui rencontre la puissance des années 80, de la cold wave à la no wave en passant par le shoegaze. Le tout chanté d’une voix sincère et singulière en anglais – Sam, le chanteur, est originaire de Jersey. Bref, leur musique est celle d’une génération d’artistes qui, grâce au net, a digéré rapidement toute l’histoire de la musique pour mieux la disséquer, n’en retenir que le meilleur et composer de vraies chansons originales tournées vers l’avenir.

Sur scène, le groupe domine tout l’espace de sa présence, l’honnêteté transpire en chaque note et leurs morceaux prennent une forme encore plus intense, à la fois humaine et sauvage. Luz, dessinateur et grand amateur de rock, après les avoir vus en concert a même trouvé les mots justes pour qualifier le groupe : « Ian Curtis n’est pas mort, il se bourre la gueule à Nantes avec le plus prometteur des jeunes groupes français, les Von Pariahs, voix interpolesque et son Joy-Strokesien ! »von pariahs,hidden tensions,interview

Aujourd’hui, les 6 membres des Von Pariahs présentent l’aboutissement de tous leurs efforts : Hidden Tensions. Mixé par Stefan Brändström (Holograms) et enregistré aux studios Black Box par David Odlum (Tinariwen…) et au studio Odyssey par Michael Declerck, ce premier album a tout pour faire entrer les Von Pariahs dans l’Histoire du rock français : de vraies chansons, intelligentes et bourrées de rage. À l’image de la pochette d’Hidden Tensions, création de l’artiste plasticien Théo Mercier, ils jouent un rock fort, mais tout en sobriété. 

(Les Von Pariahs ont uploadé leur album sur Soundcloud... pratique pour écouter et partager.)

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Interview :

Êtes-vous tous arrivés en même temps au sein du groupe ?

Sam : Non. J’ai rencontré Théo à l’âge de 9 ans quand je suis arrivé en France. On n’était pas dans la même école, mais nous nous voyions au centre de loisirs de notre ville. Théo a fait quelques groupes avec Guillaume Cibard, notre batteur et un jour, il a eu envie de faire un projet de groupe pop rock anglais, de la britpop. Il y avait la copine de Guillaume, Mélodie, qui faisait de la guitare. Ils étaient trois, mais il manquait un chanteur. Théo me connaissant, sachant que je chantais un peu et qu’en plus j’étais anglais, m’a proposé de les rejoindre. Je les avais déjà vus sur scène, donc j’avais très envie de les rejoindre.

Live de "Gruesome".

Vous vous appeliez alors Fat Pandas. Rapidement, vous avez joué dans des petites salles de Fontenay-le-Comte.

Sam : Il n’y avait pas beaucoup d’endroits, mais il y avait notamment le Blues Bar, un bar assez rock’n roll. Après, on a surtout joué dans des fêtes de la bière.

Théo : Dans des bars des villes alentour aussi.

On apprend beaucoup dans ce genre d’endroit, notamment capter l’attention d’un public qui ne vient pas pour vous.

Théo : Effectivement, on se retrouve confronté à un public qui n’est pas forcément réceptif à ce que l’on joue. Ce sont des gens qui sont là plus par habitude que pour aller à un concert. Parfois, il y avait des familles avec des enfants en bas âge, alors que l’on joue un rock énergique. C’était un peu bizarre et pas toujours évident. En même temps, ça nous a permis de renforcer notre confiance en nous. On a appris à se donner à 100% sur chaque date, chaque concert. Peu importe le contexte.

Il y a 4 ans, Mélodie est partie et Marc Antoine, Hugo et Romain vous ont rejoint pour former les Von Pariahs. Vous avez évolué  musicalement…

Sam : L’évolution est perpétuelle et encore là aujourd’hui, mais notre identité s’est vraiment forgée à ce moment-là.

Théo : Le spectre d’influence était plus ou moins dessiné, après c’est vrai que nos influences sont difficilement définissables. On écoute beaucoup de musiques de beaucoup de styles différents.

Live (Nouvelles Scènes 2013) : "Skywalking".

Il y a des noms qui reviennent souvent quand on parle de vous. Von Pariahs, ce serait Gang Of Four qui se mixe avec Jesus And Mary Chain, Joy Division et Talking Heads. Ça vous fait plaisir ?

Sam : Ce qui nous fait plus plaisir, à vrai dire, c’est ce que ressentent les gens et ce que notre musique leur procure comme émotion. Après, on comprend très bien que le public ait besoin de références pour savoir le style qu’on a à peu près. Moi, les Joy Division, je les ai bien découverts après avoir vu en 2007 le film Control, qui relate la vie de Ian Curtis. Mais, je tiens à dire qu’on ne fait pas que de la cold wave, on a juste des influences. On joue un rock ouvert à plein d’autres univers.

Quand on vous voit sur scène, on est obligé de constater que vous êtes encore plus énergiques que dans votre disque Hidden Tensions.

Théo : Un groupe, c’est avant tout un groupe de live, sinon, ça n’a aucun intérêt. La musique est faite pour être vécue en réalité. Le disque est une technologie qui a permis au groupe de pouvoir s’élargir à un public plus grand et c’est aussi un univers à part entière parce qu’il y a la production qui rentre en jeu. Il n’en reste pas moins que je pense qu’on ne connait pas vraiment un groupe si on ne la pas vu au moins une fois en live.

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(Photo : Mc Nema)

À quel moment, vous êtes-vous rendu compte que le public commençait à s’intéresser à vous ?

Sam : Le vrai déclic au niveau du public, c’était il y a 5 ans, quand nous nous sommes basés sur Nantes. On a eu plus d’opportunités de jouer. Il y a pas mal de lieux et d’associations qui ont envie de programmer de jeunes groupes. Je crois que notre première date, c’était à une Fête de la Musique, dans un bar blindé. Ça s’est super bien passé.

Théo : À partir de ce moment-là, notre nom a commencé à circuler. Les gens ne s’attendaient pas à voir des petits vendéens débarquer avec ce genre de musique. On a toujours aimé être les outsiders et ça nous a toujours réussi. L’année dernière, pour la première fois, le Printemps de Bourges organisait un prix récompensant une des 32 Découvertes. Personne ne nous attendait, et au final, on a gagné ce prix.

Remporter ce genre de Prix, ça rassure et donne de l’énergie ?

Sam : On a toujours cru en notre musique

Théo : Croire en notre groupe, ça a été assez naturel. C’est une lapalissade de dire que si tu n’es pas bien dans ta peau, si tu ne sais pas où tu vas, ça devient plus compliqué. Nous, on s’est trouvé, on a été dans une cohésion assez immédiate. Depuis que les Von Pariahs existent, on a conscience que c’est l’aventure de notre vie.

Clip de "Still Human".

Vous avez la niaque, ça se sent…

Sam : C’est la vie quoi ! Il faut se battre.

Vous êtes six. C’est beaucoup… ça se passe bien la vie en communauté ?

Sam : C’est super enrichissant parce qu’on a des personnalités très différentes et atypiques.

Théo : On se connait tous depuis qu’on est ado. On s’est retrouvé par rapport à des goûts musicaux. On ne s’est pas vraiment choisi, ça s’est imposé comme ça. La chance qu’on a eue dans notre vie, c’est d’être tout de suite ensemble et que ça fonctionne.

Il y a une hiérarchie dans votre groupe ?

Théo : Il y a une grosse hiérarchie même. Je compose tous les instruments des morceaux, ensuite le groupe joue le fruit de mon travail et y apporte finalement sa richesse de jeu. Chaque musicien va donner une âme aux parties que j’apporte. Il y a une cohésion si forte entre nous qu’on ne sait même pas d’où elle vient. Jouer ensemble nous transcende, on ne peut pas expliquer d’où ça vient.

Et c’est Sam qui écrit les textes. Ca aussi, c’est bien déterminé.

Sam : Je chante mes propres textes et il ne peut en être autrement.

Je sais que tu écris les textes sur la musique que t’apporte Théo, jamais le contraire.

Sam : Sur sa musique, je créer la ligne de chant, puis les paroles. Nous procédons toujours ainsi.

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(Photo : William Beaucardet)

Tout le monde s’accorde à dire que vos morceaux rappellent un peu ce que faisaient les anciens sus cités, mais que vous avez quand même votre propre style original et moderne.

Théo : Rien ne peut nous faire plus plaisir.

Votre musique est très mélodique, mais enrobée parfois de musique expérimentale.

Théo : Non. On n’incorpore pas des choses qui peuvent paraître plus expérimentales. On ne veut pas aller trop loin, il faut toujours clarifier son propos musical. C’est comme ça qu’on arrive à trouver la vraie essence du morceau qu’on veut développer.

Êtes-vous satisfaits à 100% de l’album ?

Théo : On ne s’imaginait pas poser sur l’album des chansons dont nous étions à moitié satisfaits. De la première à la dernière seconde, tout ce qui est présent sur ce disque est mûri et complètement abouti.

Sam : La grosse différence pour nous maintenant que le disque est sorti, c’est que les gens qui viendront nous voir en concert connaitront nos morceaux. Ça fait toute la différence.

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Après l'interview, le 12 septembre 2013 de gauche  à droite Théo Radère (guitare et compositions), Sam Sprent (chanteur et auteur) et Marc-Antoine Riot (guitare).

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02 novembre 2013

Cats on Trees : interview pour leur premier album

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Voilà un duo indie-pop fort rafraîchissant. Formé en 2007 par la chanteuse et pianiste Nina Goern et le batteur Yohan Hennequin, Cats On Trees joue intensément depuis quelques années déjà. Les textes sont prenants, intimes tout en touchant des thématiques universelles.

J’ai rencontré les deux sympathiques jeunes gens, le 10 septembre dernier dans un bar parisien.

983603_10151671630071858_124711940_n.jpgBiographie officielle (un peu raccourcie) :

Une fille, un garçon. Un piano, une batterie et une voix envoutante. De la virtuosité et de l’énergie. Cats on Trees a trouvé l’osmose idéale, le mélange de sons et de rythmes qui parlent au corps et à l’âme.

Né en 2007, révélé par des prestations scéniques et un premier EP repérés par la presse spécialisée. Épris de liberté ces félins-là ont pris leur temps. Le temps d’aller au fond des choses.

Trois ans durant, Nina Goern et Yohan Hennequin ont laissé mûrir leur projet d’album, testant, gommant, recommençant, explorant. Pas en chercheurs maniaques plutôt en philosophes. Le vécu comme matière première. Des petits contes du quotidien sur ce qui compte vraiment. Du très perso qui devient de l’universel. Le tout greffé sur un squelette innovant : une ossature batterie-piano aux émotions inédites. Mais logiques. Au fil des rencontres, l’album prenant corps, se sont ajoutés d’autres regards, d’autres sons, comme ces intenses vagues de cordes qui étoffent le propos. Celles d’un véritable orchestre avec la complicité d’Albin de la Simone aux arrangements de cordes. Ou celles des guitares acoustiques de Pierre Rougean et Jean-Christophe Urbain, coréalisateurs de l’album.
Alternent pour finir de la pop brillante ou légère, toujours bien enracinée.

DSC08420.JPGInterview :

Vous vous êtes rencontrés comment ?

Nina : Grâce à une amie qu’on a en commun avec qui on a formé un projet. Il s’est passé quelque chose d’inexplicable humainement et artistiquement, entre nous. On a senti qu’il fallait que l’on travaille ensemble parce qu’on se comprenait immédiatement. Tout paraissait simple quand on composait tous les deux. L’alter ego, il n’est pas que dans la musique, il est aussi dans la vie et l’amitié.

Yohan : Ce que l’on fait ensemble est un projet humain. On aurait pu jouer n’importe quel instrument, il fallait que l’on fasse quelque chose tous les deux. C’était évident. On le ressent encore aujourd’hui dans notre travail. On continue à se comprendre presque sans se parler. On compose de manière très fluide et très spontanée. C’est une collaboration très riche.

C’est une fusion totale entre vous deux ?

Nina : Une fusion sans concession.

Yohan : On a une visée commune sur laquelle on n’a pas besoin de débattre pour être d’accord.

Nina : Quand bien même, il y a des moments de désaccords, on trouve toujours rapidement une solution.

Vous existez et tournez depuis 2007. Considérez-vous que les choses sont allées vite avantAna Bloom.jpg de signer chez tôt Ou tard ?

Nina : Les choses se sont faites assez naturellement et plutôt rapidement. De 2007 à 2013, on a fait pas mal de concerts, ensuite, nous avons pris notre temps pour enregistrer.

Yohan : C’est une évolution dans la durée, mais jalonnée de beaucoup de chance. Déjà avec Nina, on s’est trouvé. C’est une rencontre humaine énorme et une rencontre artistique super complice. Musicalement, on fait tout ensemble. Un premier EP, quelques concerts. On a trouvé un tourneur avec lequel on travaille toujours. Nous avons gagné le Printemps de Bourges en 2010, on a donc eu une exposition un peu plus grande. Nous avons également trouvé un directeur artistique et c’est grâce à lui qu’on a rencontré l’équipe de tôt Ou tard. On a eu énormément de chance parce qu’ils nous ont laissé le temps, avec des moyens extraordinaires, de faire l’album que nous voulions réaliser. On a mis trois ans, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

En effet, ils n’étaient pas pressés !

Yohan : On a fait plein de morceaux et on a ensuite sélectionné ceux que nous estimions les meilleurs. Ça a été dur de faire un best of. Un premier album, tu as une vie pour le préparer. C’est le condensé de plein d’années de boulot et d’expériences de vie. On est super content du résultat.

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Clip officiel de Sirens call.

Vous avez été surpris par l’accueil réservé à votre premier single, Sirens call ?

Nina : On a été très étonné, en effet. Nous avons la chance d’avoir beaucoup de passages sur des radios importantes et les radios locales nous suivent de manière conséquente depuis le début. C’est gratifiant et encourageant.

Les textes de vos chansons ne sont pas toujours positifs.

Nina : Chaque chanson raconte des histoires que l’on a vécues et elles ne sont pas toutes heureuses. Mais il y a toujours une résolution positive à la fin parce qu’on a pris chaque histoire avec beaucoup de philosophie et de recul.

Yohan : C’est important de partir d’expérience propre pour garder la sensibilité et le côté touchant d’une histoire. Ce qui nous parle dans l’art, au cinéma, en peinture ou en littérature, ce sont des œuvres dans lesquelles tu sais ou devines une vulnérabilité de l’artiste. On veut voir l’humain sans masque. Il  faut donc que nos chansons soient sincères et que cela évoque quelque chose à l’auditeur.

Vous avez un sacré sens de la mélodie. À tel point que chacun de vos titres est un tube potentiel.

Yohan : On adore la mélodie. C’est un truc primordial.

Nina : Ce qu’on aime dans la mélodie, c’est qu’elle parle d’elle-même, sans avoir besoin forcément d’un texte.

Yohan : Après, on attache de l’importance au sens du texte. Le texte fait partie d’une pierre angulaire du morceau autant que la mélodie. Il faut que la musique sublime le texte et que le texte sublime la musique. Tout est intrinsèquement lié.

"Tikiboy" live au Studio Ferber 2013.

Il y a des noms connus qui ont collaboré à votre album.

Yohan : Albin de la Simone, Jean-Christophe Urbain… on a eu un orchestre de 12 cordes sur 4 morceaux. Nous sommes réellement gâtés.

Pourquoi chanter en anglais ?

Yohan : On adore des chanteurs français tels que Thomas Fersen, Dominique A ou Vincent Delerm, mais si on avait chanté en français, on aurait eu l’impression que le texte passait avant la musique. Dès qu’il y a un texte en français, on focalise dessus et la musique passe au second plan. C’est en tout cas comme ça que l’on ressent la chose.

C’est difficile d’avoir sa propre identité ?

Yohan : Je vois ce que tu veux dire, mais je pense que quand tu te montres tel que tu es avec tes défauts et tes qualités, c’est ça qui fait que tu es une personne unique et que tu as un truc différent à proposer. Nous, on se montre tels que nous sommes, on ne se cache pas derrière des masques. Ce n’est jamais bon de trop se maquiller.

Comment vivez-vous ce qui se passe autour de vous en ce moment ?

Nina : On ne peut pas nier qu’on a une pression. On fait de cette pression une source d’inspiration aussi. On est déjà en train de faire les titres du deuxième album. Ca nous permet aussi de ne pas nous focaliser sur comment les gens vont prendre le premier disque.

Votre pochette est à l’image de vos chansons, je trouve. Très travaillée.

Yohan : La photographe, Anna Bloom et le graphiste, André  Palais, nous ont bien cernés. Il y a le côté organique et humain qui correspond bien aux morceaux amples et sensibles qui se développent sur la longueur. Après, il y a le côté plus pop, plus moderne, plus spontané.

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25 octobre 2013

Thomas Fersen : interview pour Thomas Fersen & The Ginger Accident

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(Photo : Mathieu Zazzo)

Thomas Fersen-2013-Mathieu Zazzo -5672-41-WEB.jpgThomas Fersen, je lui suis fidèle depuis son premier album, Le bal des oiseaux. Ce n’est d’ailleurs pas sa première apparition chez Mandor. Il est certainement le chanteur français le plus original. Hors du temps, hors des codes, dans un autre monde. Celui de l’enfance, celui de pays qui n’existent pas.

A l’occasion de la sortie de son nouvel album, Thomas Fersen et The Ginger Accident,  Thomas Fersen m’a reçu une troisième fois chez lui. J’aime converser avec lui, l’homme n’est pas avare de confidences sincères et parfois étonnantes (je ne parle même pas de ses fulgurances !) Avant de lire la substantifique moelle de notre long entretien, voici ma chronique publiée dans Le magazine des Espaces Culturels Leclerc (daté du mois de septembre 2013).

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DSC08418.JPGInterview :

Qu’est-ce qui vous a incité à laisser le soin de la réalisation de cet album à Cédric de la Chapelle ?

J’ai découvert ce groupe sur une compilation. The Ginger Accident sortait vraiment du lot. J’ai entendu cette production, cette instrumentation, cette dynamique. Ça m’a épaté. Je venais de finir l’enregistrement du disque au Studio Garage comme je l’avais fait pour le précédent. J’étais en train de me poser des questions sur des arrangements et quand je les ai écoutés, j’ai tout remis en question. Ce n’est pas facile, mais je n’ai pas hésité. La première fois que je suis allé voir Cédric de la Chapelle sur scène avec son groupe The Ginger Accident, je sentais que l’association des textures, c'est-à-dire de leur musique et de ma voix, allait être prometteuse. Ce n’était pas forcément une question de personne, mais plutôt d’alchimie.

Fouinez-vous souvent pour repérer des gens avec lesquels vous pourriez travailler éventuellement ?

On me donne souvent des disques, on me parle de telle ou telle personne… comme je suis quelqu’un de curieux, j’écoute toujours.

Est-ce que travailler avec quelqu’un d’extérieur à son univers permet de se remettre en question soi-même ?

La remise en question, elle va de soi. C’est un métier de désir. Refaire ce que l'on vient de faire, c’est beaucoup moins excitant que d’essayer de construire quelque chose avec un jeune compositeur talentueux et motivé.

Vous avez parfois besoin de la jeunesse ?

On a toujours besoin de la jeunesse parce que c’est la jeunesse qui refait le monde.

Ce disque à un son très sixties pourtant.

C’est la vision des sons d’avant qu’en ont les jeunes qui ont 30 ans aujourd’hui. Les gens qui font du sixties sans la modernité, c’est du musée, c’est autre chose.

Teaser "Donne-moi un petit baiser".

Il y a des chansons comme « Donne-moi un petit baiser » qui me font penser à des productions comme celles de Nino Ferrer.

Vous avez raison. Le texte est très simple comme ceux qu’il faisait dans les années 60. Il y a peu de mots, mais ils sont bien choisis, les phrases sont efficaces (rires). Le fait qu’il n’y ait pas beaucoup de texte colle bien à mon personnage de paresseux et de nonchalant que j’incarne déjà depuis plusieurs années à travers des chansons comme Deux pieds ou Les cravates. J’aime l’idée que ce personnage récurrent revienne taper à la porte. Il prend plus la parole que dans le passé. C’est lui qui habite ce disque.

Vous incarnez un personnage, ce ne sont donc jamais des chansons autobiographiques ?

Il y a beaucoup de moi, mais je raconte tout à travers le personnage que j’incarne. C’est un filtre. Mais, mon souci principal dans mon travail, c’est de faire en sorte qu’il y ait de l’espace et de la matière pour que les gens puissent fixer leur imaginaire. Ou au moins pour qu’ils puissent se mettre en marche.

Vous aimez incarner…

C’est un plaisir enfantin. Les enfants jouent à être, mais ils y croient vraiment.

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(Photo : Mathieu Zazzo)

La chanson est-elle un jeu ?

La chanson, c’est jouer et c’est pour cela que c’est un métier qui me fait toujours envie et avec lequel j’ai toujours des désirs.

Le désir, c’est votre moteur ?

J’ai en moi, inscrit très profondément, un réflexe de désobéissance qui fait que, quand je fais un disque, j’éprouve le besoin irrépressible de me définir autrement. C’est un désir de fuite qui est très présent dans ma personne. Je ne peux pas m’attacher sur une chaise, sinon, je souffre. Et donc, j’en ai besoin. C’est ce qui me pousse à la création et c’est ce qui fait que j’ai cette régularité de travail qui peut parfois surprendre.

Un psy serait intéressé par votre cas.

Je pense avoir déjà mis le doigt sur mes soucis. A la maternelle déjà, on m’attachait sur une chaise parce que je m’enfuyais de l’école. Quand j’ai fait la rentrée scolaire avec mes plus jeunes enfants, il y en a un qui avait envie de partir de l’école, c’était moi. J’ai comme une phobie de l’école. Me sentir enfermé est insupportable. C’est aussi pour ça que je fais ce métier. J’ai voulu être en dehors. Je veux toujours partir.

Vous avez du mal à rester dans un même lieu ?

Et dans ma personne. Et dans ce que je définis de ma personne. Je pense que c’est un élan vital très fort. Quand on ne bouge plus, c’est qu’on est mort. J’ai peut-être une réaction à la mort. Vous me faites faire de la psychologie de comptoir, là (rires).

Clip officiel de "Mais oui, mesdames".

Avez-vous déjà été tenté d’écrire des chansons sans incarner ?

Je ne sais pas faire. Je ne saurais pas trouver ce qui est juste. Je n’ai pas de repère. C’est pour ça que j’ai parfois du mal à écrire pour les autres.

Ce n’est pas vous qui réalisez le disque, mais faites-vous attention qu’il y ait la patte Fersen quand même ?

Oui, mais elle ne demande qu’à s’élargir et à s’enrichir. Il y a des choses auxquelles je n’ai pas pensé, même si c’est quelqu’un de l’extérieur qui a mis la lumière dessus,  je suis ravi qu’elles viennent augmenter mon univers.

Cédric de la Chapelle n’est intervenu que sur les arrangements, pas sur la composition et les textes, je présume.

Si. Il intervient sur les structures. Il a allongé des trucs, il a parfois coupé parce qu’il trouvait que c’était trop long. Mais, le plus difficile, c’est par rapport à l’auteur que je suis. Quand la chanson est un peu longue, comme sur « La boxe à l’anglo-saxonne », il a fait sauter un couplet à la fin. Bon, il avait raison. En fait, c’est ça qui est intéressant quand on travaille avec quelqu’un d’autre, c’est qu’il n’hésite pas à vous dire « là, je m’emmerde ! ».

C’est vexant ?

Il faut qu’il le dise. C’est son travail. S’il ne le dit pas, il y a une forte probabilité que tout le monde s’emmerde à ce moment-là. Au contraire, je suis très reconnaissant.

Teaser "Les femmes préfèrent".

Pourquoi les chansons de ce disque sont-elles très courtes ?

Les chansons de 4 minutes, c’est terminé aujourd’hui. Je ressens que c’est trop long. J’ai le souci de ne pas ennuyer l’auditeur.

Ça vous gêne de parler de vos chansons ?

Pas du tout. Juste, je n’aime pas la question : « dites-moi ce que raconte cette chanson ? » Je l’ai raconté du mieux que j’ai pu à travers la chanson. Si on insiste, à ce moment-là, je vais dire le texte sinon ce que je vais raconter va être en dessous. Je peux raconter la genèse, pourquoi j’ai écrit cette chanson et éventuellement les éléments autobiographiques qui sont à l’intérieur, mais pas l’histoire. Une chanson, ça s’écoute et éventuellement, ça se ressent… mais ça ne se raconte pas.

Mais, vous faites quand même des interviews…

J’aime bien parler et j’aime bien parler de moi (rires). Mais par exemple, après notre interview là, je ne pourrai pas travailler. Parce que je me suis livré, je n’ai plus ce désir. C’est toujours une question de désir. Dès qu’on sort du désir, on est fatigant, on est laborieux. Toutes mes chansons arrivent par totale fantaisie ou spontanéité. Ce ne sont jamais des choses qui sont ultra travaillées. Après, oui, il y a du travail pour fluidifier le texte ou pour le fignoler… mais la langue me vient spontanément.

Vous répondez à mes questions parce qu’on est dans une société qui veut ça. Il faut défendre son album pour qu’il se vende.

Je ne sais pas si, aujourd’hui, on en est encore à défendre un disque pour qu’il se vende, c’est plutôt pour dire qu’il existe. C’est la différence entre l’information et la promotion. Je ne pense pas être extrêmement offensif marketingment parlant.

Mais, ce n’est pas un peu répétitif de passer sa journée à ça ?

Ça ne l’est pas encore. Je suis au tout début de ce travail-là et vous êtes le premier à m’interviewer pour cet album, alors je découvre un peu avec vous. Et ce n’est pas désagréable (sourire). Et j’ai une certaine fraîcheur qui va s’estomper. Mes premières interviews sont toujours les meilleures. Après, on a cerné son sujet et on essaye de redire ce qu’on a déjà dit, c’est plus difficile. 

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(Photo : Mathieu Zazzo)

Pour la jeune génération, vous êtes un exemple.

Je n’en sais rien. Je ne m’en rends pas compte. On ne me le dit pas. Je n’ai pas l’impression d’être connu des gens. Surtout de la jeune génération. J’ai justement l’impression que tout est toujours à refaire.

Il n’y a pas des jeunes qui viennent vous voir à la fin des concerts pour vous donner des maquettes ou pour vous demander des conseils ?

À force de tourner, j’ai fait plus de 1000 concerts dans ma vie, ça m’est déjà arrivé en effet. J’ai reçu beaucoup de marques de sympathie de parents et d’enfants.

Ca vous fait quoi de recevoir l’affection du public?

C’est très dans l’instant. Ce n’est pas un magot que je me constitue et que je vais savourer après. C’est dans l’instant et puis j’oublie. Je pense que j’ai raison parce que les gens oublient eux aussi. On oublie tout et tout le monde. Il y a trop d’informations partout et constamment.

Teaser "Mes compétences".

Vous vous rendez compte que vous avez de l’importance pour des personnes ?

Dans la mesure où des artistes ont eu de l’importance pour moi, j’imagine, qu’effectivement, ma présence peut parfois inciter à ce genre d’affection. Mais, je suis un peu sceptique sur la question.

Vous pensez au public quand vous écrivez des chansons ?

Avant de faire de la scène, j’écrivais des chansons, mais je ne savais pas en écrire des partageables. Je n’avais pas ce sens du public, je ne savais pas m’adresser à quelqu’un. Je chantais des chansons pour me mettre en valeur (rires). Et ça ne marchait pas du tout. Les gens n’ont pas envie qu’on parle de nous, ils veulent qu’on parle d’eux. Avant Le bal des oiseaux, j’avais fait un 45 tours qui n’avait pas marché. Je ne faisais pas de scène. J’ai commencé à avoir la conscience du public quand j’ai fait du piano-bar. Quand quelqu’un vous écoute, vous voyiez bien que vous ne pouvez pas lui chanter n’importe quoi.

L’état de création vous met dans quel état ?

C’est du bonheur pur. On est seul face à un mystère. Un mystère qui est extatique.  

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Avec Thomas Fersen, le 10 septembre 2013, après l'interview.

23 octobre 2013

Yodelice : interview pour Square Eyes

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J’ai rencontré Yodelice pour son tout premier album en 2006. Il n’avait pas encore son pseudo. Maxime Nucci, un jeune homme déjà plein de talent avec un début de carrière bien singulier. Producteur du premier album des L5 en 2001, il collabore ensuite avec Jenifer, avec qui il aura un enfant en 2003. Après un rôle important dans le film Alive, il décide de publier un album solo en 2006, qui ne trouvera pas son public. Après cet échec, et quelques années plus tard, en 2009, Maxime Nucci devient Yodelice… à partir de ce moment, le carton absolu. Des disques qui se vendent à la pelle, des tournées nombreuses et sold out, une apparition fort remarquée dans le film Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet, une Victoire de la musique dans la catégorie « Album révélation de l'année » avec Tree of Life en 2010, une tournée la même année (avec Marion Cotillard qui l'accompagne sur scène sous le nom de Simone), plusieurs chansons pour Johnny Hallyday en 2011 pour l’album Jamais seul.

Yodelice m’a reçu le 20 septembre dernier à l’occasion de la sortie de son 3e et très addictif album, Square Eyes. Voici le fruit de notre entretien, pour Le Magazine des Espaces Culturels Leclerc (daté du mois d’octobre 2013).

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"Au hasard du hasard, j'ai découvert les "Moustaches Brothers". La force qu'ils dégagent et leurs talents respectifs m'ont bouleversé et ouvert la route pour l'écriture de mon nouvel album. Je voulais partager avec vous les images de cette rencontre avec eux, leur témoigner mon amour, pour toujours." Yodelice ("Time")

yodelice,square eyes,le magazine des espaces culturels leclerc,interview,mandorPetit plus mandorien :

Même si la musique n’est plus la même, on sent la patte Yodelice.

Je ne l’identifie pas, mais il paraît. Avant de chanter, j’étais un technicien de cette industrie. Je travaillais sur des projets ou il y avait des codes et des formats… il fallait toujours faire l’effort pour essayer de rentrer dans les cases. Maintenant, je ne me pose plus ce genre de questions. Mais, je ne m’explique pas la touche Yodelice qu’on reconnait dans mes albums.

Cacher  Maxime Nucci derrière Yodelice, ça permet d’aller plus loin ?

C’était vraiment le but. Maintenant il y a avait une autre raison à cela. Je voulais me libérer au niveau de la scène et créer un clown m’offrait toute la liberté possible. Paradoxalement, au bout d’un moment, être toujours dans la mise en scène permanente, avec tout ces costumes et ce maquillage, je me suis senti enfermé par ce personnage. C’est pour ça que j’ai fait une longue pause de 2 ans entre la dernière date de tournée et ce disque. Je voulais retrouver le pourquoi du comment. Vivre 4 ans avec un personnage et avoir une exigence visuelle de mise en scène, ce n’est pas évident à gérer. Je ne voulais plus être prisonnier de lui.

Musicalement, tu regrettes d’être Français ?

Quand j’étais môme, je me disais que j’étais né dans le mauvais pays, mais plus du tout aujourd’hui. En plus, je crois que dans Yodelice, même si on sent cette influence anglo-saxonne très forte et que je chante en anglais, il y a quand même une touche très européenne. Quand je fais écouter ma musique à des Américains, pour eux, c’est très original. Ce n’est pas comme la musique de chez eux. Ils reconnaissent des codes, mais c’est tout de même différent.

Le clip officiel de "Fade Away".

yodelice,square eyes,le magazine des espaces culturels leclerc,interview,mandorTu as un public très fidèle.

Je l’aime à la folie. Je suis admiratif de ces artistes qui font peu de promos, voire pas du tout, et qui remplissent des tournées de Zénith sans problème. Je trouve ça dément. Ce n’est pas donné à tout le monde. C’est le fruit de beaucoup de travail et de beaucoup de concerts.

Quel rapport as-tu avec la notoriété ?

Pour être artiste, il faut forcément beaucoup d’ego. C’est trop difficile de faire ce que l’on fait si on n’a pas d’ego. Si je fais des disques, si je me donne en spectacle, c’est que j’ai quand même envie d’une reconnaissance. J’ai envie qu’elle soit à travers la musique et pas à travers autre chose. Je refuse de prendre des responsabilités de position politique. J’ai les miennes et elles sont pour moi. C’est une grosse responsabilité et je ne me sens pas plus intelligent qu’un autre.

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Avec Yodelice, le 20 septembre 2013, après l'interview.

19 octobre 2013

Bertrand Louis : Interview pour la sortie de SANS MOI

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C'est simple, l'album de Bertrand Louis, SANS MOI (qui sort ce lundi) est, pour moi, le disque le plus jubilatoire et exaltant de cette année. Mettre en musique douze poèmes ténébreux de Philippe Muray (1945-2006), extraits du recueil Minimum respect publié en 2003 était un projet ambitieux et casse-gueule. Mais au final c’est un exercice d'appropriation exécuté magistralement.

Bertrand Louis est venu me rendre visite à l’agence le 5 juillet dernier.

bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorBiographie (signée Philippe Barbot) :

Il y a des rencontres qui ne doivent rien au hasard. Question d'atomes crochus, avec ou sans croches. Ainsi, la réunion aux sonnets de Bertrand Louis, artiste non conformiste et chantre des travers de l'époque, et de Philippe Muray, philosophe du désespoir ironique et chroniqueur de l'absurdité moderne, pouvait sembler inexorable.

C'est chose faite, à travers SANS MOI, un album mis en musique par le premier sur des textes du second. Des poèmes corrosifs et tendres, sombres et flamboyants, sortes d'odes au désastre contemporain, extraits d'un recueil intitulé Minimum Respect, publié en 2003, peu avant la disparition de son auteur. bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandor

Lorsque Bertrand Louis a eu le coup de foudre pour l'œuvre de Philippe Muray, découverte via une interview de Michel Houellebecq, il avait déjà composé la plupart des musiques. Puzzle idéal, les textes se sont imbriqués d'eux-mêmes dans l'électro rock tissé de guitares rageuses, de synthés sauteurs et d'un piano agile qui scandent tout l'album.

À l'image de l'opus précédent, Le Centre Commercial, romances noires contant le pétage de plombs d'une victime de la société de consommation, SANS MOI évoque tout à la fois la détestation du monde et l'amour d'une femme.

Avec des Moog qui mugissent, des cordes qui malaxent l'oreille et des tas de gros mots qui grommellent. Avec la participation de Lisa Portelli (mandorisées plein de fois) pour deux chansons.

"On n'est pas à l'abri d'un succès", chantait Bertrand Louis dans son précédent album. D'une réussite non plus. La preuve.

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bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorInterview :

Tu as découvert Philippe Muray en entendant Michel Houellebecq l’évoquer dans une interview, c’est ça ?

Comme j’avais mis en musique un poème de Houellebecq sur l’album précédent, un jour quelqu’un m’appelle en me disant que Houellebecq parle de moi dans une interview. Je suis allé l’écouter sur un site. Et effectivement, il parlait aussi de Muray. Ça m’a mis la puce à l’oreille, du coup, je suis allé voir ce qu’il écrivait. Je crois même que j’ai acheté directement Le minimum respect. Ça a été le coup de foudre immédiat.

Tu avais déjà entendu parler de Philippe Muray ?

Pas du tout. Ça me paraît fou aujourd’hui.

Qu’est-ce qui t’a plu chez lui ?

C’est difficile de répondre à cette question. J’écoute beaucoup les autres personnes parler de Muray, des intellectuels notamment, et ils ont toujours du mal à parler de lui. Ils le disent tous, c’est très difficile de le définir. Il y a deux choses, Minimum respect, que j’ai mis en musique, ce sont des réflexions anti poétiques rimées. Et puis il y a tout le reste, les essais notamment. Ce qui m’a plu, c’est le ton et les sujets évoqués. J’avais l’impression que je l’attendais. Depuis plusieurs années, il y avait des choses que je ressentais par rapport à la société, mais que je n’arrivais pas à exprimer. Je me suis rendu compte que lui les exprimait.

Tu as tout lu de lui ?

Oui et ça m’a pris quelques années, mais sans enchaîner, parce que c’est quand même lourd à digérer.

En écoutant ton précédent album, Le centre commercial, je me dis qu’il n’y a pas un bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorgouffre entre ce que raconte Muray et le sujet de tes chansons depuis longtemps.

D’une certaine façon, c’est vrai, j’avais déjà esquissé des thèmes similaires. Il y a en commun une détestation de la société, mais c’est dans un but créatif. Quand je suis allé voir la veuve de Philippe Muray pour lui demander l’autorisation de mettre en musique ses textes, je lui ai fait écouter notamment la chanson « 20 heures ». (Voir là.)

J’ai lu dans ton auto-interview que la musique existait déjà. C’est étonnant de savoir que tu as pu plaquer des textes de Muray sur une musique déjà composée.

Il y a eu comme une évidence et une magie. Je dis ça d’une façon très humble, mais je te le répète, c’est comme si je l’attendais.

Clip de Lâche-moi tout.

Tu écris toujours dans un deuxième temps, je crois.

Oui, surtout depuis l’album Centre commercial. J’ai besoin de trouver un thème qui m’accroche. Un peu comme un écrivain qui cherche un thème à son roman. Il me faut du temps pour le trouver. Et c’est vrai que je me sens plus musicien qu’auteur proprement dit. Des musiques, j’en ai beaucoup. J’en fais tout le temps quasiment. Pour ce projet-là, il m’a fallu prendre mon temps pour choisir les musiques qui pouvaient coller parfaitement aux textes. Et ça a collé. Sans devenir mystique ou quoi, Philippe Muray et moi, c’est une belle rencontre. Il y avait quelque chose de naturel et d’évident entre nous.

Les textes que tu interprètes sont parfois un peu modifiés, raccourcis.

J’avais demandé l’autorisation à sa veuve. J’ai respecté l’ordre chronologique des textes, mais certains font 10 pages, donc j’ai dû raccourcir parce que je voulais que ça reste aussi des chansons. J’ai évité que ça devienne un projet trop intellectuel.

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Se lancer dans un projet comme celui-ci est une sacrée gageure. Est-ce que ça t’a fait un peu peur au départ ?

Si je prends un peu de recul sur la genèse de ce disque,  je me souviens qu’au départ, j’ai foncé tête baissée inconsciemment parce que j’ai senti le truc. J’ai envoyé un message sur le site de Philippe Muray, j’ai pu être en contact avec sa veuve immédiatement alors que j’avais à peine commencé les maquettes… j’ai besoin de me bousculer comme ça. Après, quand j’ai commencé à me retrouver devant la phase de la construction de l’album, il y a eu des moments de doute très forts. Il fallait en même temps que j’assimile l’œuvre de Muray et ma relation avec lui.

Tu as vu au théâtre les lectures de Luchini des textes de Muray.

Oui, j’ai adoré. Surtout la première fois. Lui, il faisait ressortir le côté comique de Muray que je n’avais pas forcément décelé à ce point quand j’ai lu cet auteur. Avec Luchini, j’étais plié de rire du début à la fin. Moi, dans l’album, j’ai voulu montrer plus son côté teigneux, passionné, exalté du propos.

L'existence de Dieu.

Muray raconte le monde, la société, d’un côté, disons… pas très positif et surtout grinçant. En écoutant tes disques depuis longtemps, je t’ai toujours senti comme ça.

Je pense que j’ai toujours été comme ça, mais que je l’ignorais ou que je n’osais pas l’assumer totalement. J’ai toujours eu du mal avec les autres, avec le monde, du coup, ça me fait avoir un recul. Encore une fois, Muray m’a fait comprendre qu’on pouvait faire de son état désillusionné et lucide quelque chose de créatif.

Tu le faisais déjà avant. Je voulais aussi parler de la réputation que tu as. Celle d’un type qui n’aime pas trop parler, pas trop faire d’interview, pas trop justifier son œuvre.

C’est très bizarre la réputation qu’on peut avoir. J’aime bien faire des interviews parce que, justement, ça permet de prendre du recul sur soi même et sur son travail. C’est aussi une manière de me détendre après le travail accompli. La réputation qu’on a est due à des choses qu’on ne contrôle pas.

As-tu peur de la réaction des puristes de Philippe Muray ?

J’ai essayé de ne pas trop y penser. J’avais conscience que de mettre en chansons ses textes allait me placer dans une frontière un peu délicate. D’un côté, le public « chanson » qui ne connait pas Muray et de l’autre, les gens qui adulent l’auteur et qui ne connaissent pas mes chansons. Je ne m’en suis pas préoccupé parce que les adorateurs de Muray ont tendance à se le garder pour eux. Il ne faut surtout pas qu’il devienne populaire. Il était très individualiste, donc je peux comprendre… j’ai juste essayé d’aller dans son sens par rapport à ce que je suis aussi et dans la continuité de mes disques. Que je m’attaque à Muray est cohérent, mais je ne veux pas le « vulgariser » pour que plus de monde l’apprécie. Il a suffisamment miné son propos pour ne pas être récupéré de toute façon.

C'est la rentrée (teaser réalisé par Thibaut Derien).

Guy Debord s’est bien fait récupérer !

Et bien je n’espère pas qu’il en soit de même pour Muray. Ce n’est surtout pas mon but, en tout cas.

bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorPhilippe Muray n’a jamais été populaire.

Non, mais aujourd’hui, il devient une référence intellectuelle. Il a un côté Cassandre. Celui qui dit la vérité, mais qui est condamné parce que personne ne le croit. Dans les entretiens qu’il a eus avec Élisabeth Lévy dans Festivus Festivus, elle  lui reproche d’aller beaucoup trop loin. 10 ans après, elle reconnait qu’il avait raison. Tout ce qu’il annonçait se passe. 

Il était incompris parce que  trop en avance sur son temps ?

Il y a de ça, mais surtout, la société n’aime pas qu’on la critique.

Aurais-tu aimé rencontrer Philippe Muray ?

Dèjà, je pense que j’aurais eu peur. Ça m’aurait intéressé si la rencontre avait eu lieu naturellement. Mais sinon, je ne crois pas. On est toujours déçu de rencontrer quelqu’un qu’on admire.

Pas toujours, je t’assure. Comment toi tu vis ta condition de musicien/auteur/chanteur ? Tu me sembles avoir une personnalité à ne pas te sentir bien dans ce monde.

Non, je n’y suis pas très bien. Mais, ça va beaucoup mieux depuis que je porte ce projet. Je me suis toujours senti à côté de la plaque. Je sentais que ça ne collait pas, que je n’étais pas à ma place. Je ne suis pas très communicant, donc j’ai du mal à rentrer dans le petit jeu du show-biz, comme bon nombre de chanteurs d’aujourd’hui.

Futur éternel de substitution (teaser réalisé par Thibaut Derien).

Et réaliser pour les autres, ça t’apporte quoi ?

Ça m’apporte beaucoup. C’est une façon aussi pour moi de murir et de trouver ma place. J’ai déjà une place, mais il faut se battre pour la garder.

Professionnellement, le métier reconnait ton talent.

Enfin, à chaque fois que je veux faire un disque, j’ai du mal à trouver un label,  j’ai du mal à trouver un tourneur, c’est un peu « casse-couille ». C’est toujours très difficile entre deux albums.

Qu’est-ce qui fait que tu continues quand même à faire ce métier ?

La musique est dans mes gènes. Je ne m’imagine pas faire autre chose. J’ai carrément l’impression d’avoir de plus en plus envie, si tu veux savoir.

C’est rassurant, parce que si à la base, tu as des doutes sur ton propre travail et que tu n’es pas motivé, c’est mal barré.

Tu sais, je connais plein de gens qui ont arrêté parce que ça ne marchait pas et qu’ils avaient envie d’essayer de faire autre chose. Ils ont fait un choix que je ne pourrais pas prendre moi. À un moment, on est sur un chemin et on ne peut pas reculer.

Tu travailles pour qui en ce moment ?

Je réalise le deuxième album de Je Rigole (mandorisé deux fois ici). C’est très intéressant parce que c’est moi qui fais les arrangements.

Parlons littérature à présent. Qui sont tes auteurs de prédilection ?

J’hésite entre Dostoïevski et Flaubert. Ce sont les deux pans de ma personnalité. Le côté très construit et bourgeois de Flaubert et le côté lâché et fou de Dostoïevski. J’aime aussi beaucoup Balzac. Tiens, d’ailleurs Muray aussi était fan de Balzac.

Ce que j'aime (teaser réalisé par Thibaut Derien).

Ton disque m’a incité à relire Muray.

Je conseille de lire au moins Minimum respect. C’est un livre à part.

Dis donc, réécrire des chansons personnelles après être passé par Muray, ça va être un peu duraille, non ?

Il est clair qu’au niveau texte, je suis KO. Après, quand on cherche, on trouve. Je pense que je veux avoir une bonne période de réflexion avant de passer à autre chose.

C’est aussi ça l’intérêt de ce métier. Mettre la barre plus haute encore de projet en projet, de disque en disque…

Oui, mais j’ai besoin de ça. J’ai un côté fainéant, j’ai donc besoin de me donner des challenges. Après Muray, il va falloir assurer. J’ai déjà des idées, mais c’est trop tôt pour en parler.

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Après l'interview, avec Bertrand Louis, le 5 juillet 2013.

14 octobre 2013

Stacey Kent : interview pour la sortie de The Changing Lights

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Stacey Kent est considérée comme l’une des plus étonnantes et élégantes révélations du jazz vocal actuel. Sa voix unique, mêlant le swing, la sensualité et la limpidité font d’elle une grande diva de jazz. Américaine de naissance, neuf albums à son actif, couronnée de prix prestigieux (dont le BBC Jazz Award en 2007), Stacey Kent est une chanteuse de l’âme. Il n’est pas évident de placer Stacey Kent dans une case. Une Américaine qui parle couramment le français, de même que le portugais, l’italien et l’allemand. Elle franchit sans effort les frontières entre les genres et, dotée d’un timbre de voix à la fois vif et tendre, Stacey Kent colore de façon swing et dynamique des chansons jazz intemporelles.
Elle a signé en 2007 sur le label Blue Note/EMI (aujourd’hui Parlophone) et a vendu plus d’un demi-million d’albums à travers le monde.

Je suis allé à sa rencontre (elle était accompagnée par son mari et compositeur Jim Tomlinson) le 2 juillet dernier dans le jardin de sa maison de disque française, à l’occasion de la sortie de son nouvel album The Changing Lights, dont j’ai écrit la chronique pour Le Magazine des Espaces Culturels Leclerc (daté du mois de septembre 2013).

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stacey kent,the changing lights,interview,mandorInterview :

Précision : Stacey Kent a fait l’effort de répondre à mes questions en langue française. Parfois, j’ai un peu reformulé les phrases, mais en faisant très attention de ne pas trahir sa pensée initiale.

C’est le 10e album. Ça constitue une œuvre conséquente en peu de temps finalement.

J’aime beaucoup le parcours qu’a pris ma carrière. Quand j’ai commencé à enregistrer, j’ai fait des albums à la chaîne et pour être honnête j’estime qu’on a bougé un peu trop vite au début. Comme j’ai eu beaucoup de succès, j’ai fait beaucoup de tournées, et j’ai enregistré trop vite entre deux albums. Il fallait que je réfléchisse plus à là où je voulais aller. Après l’album The Boy Next Door, tout à changé pour le mieux.

Vous n’avez pas enregistré pendant 4 ans.

J’ai juste fait des concerts. J’ai donc eu beaucoup de temps pour réfléchir sur ce que je voulais faire pour l’album suivant. J’ai beaucoup aimé The Boy Next Door, mais je dirais que c’est vraiment la fin d’une époque. Blue Note est venue me voir sur scène à Paris et ils m’ont proposé d’intégrer leur label. Tout à coup, la vie a changé. J’ai pu prendre mon temps et j’ai envisagé ce métier autrement.

Dans ce monde du jazz, vous êtes chanteuse, mais vous êtes aussi une formidable raconteuse d’histoire.

A un moment donné, je voulais pouvoir chanter une histoire entière dans les 3-4 minutes d’une chanson. Les gens avec lesquels j’ai commencé à collaborer après The Boy Next Door m’ont écrit des chansons comme ça. Une chanson, une vie. Contrairement à avant, la musique devait s’intégrer aux textes, du coup, parfois, elle devait s’improviser. Ça donnait un résultat très intense. J’ai l’impression que ça m’a permis de mieux m’exprimer. Je me suis sentie beaucoup mieux dans ce milieu du jazz. J’ai enfin compris où était ma place.

Songs from The Changing Lights (teaser officiel).

Dans l’album d’il y a deux ans, Raconte moi, vous repreniez quelques standards français,stacey kent,the changing lights,interview,mandor mélangés à des titres originaux. Dans The Changing Lights, vous reprenez des classiques brésiliens, mais vous les intégrez parmi des morceaux nouveaux. Vous n’aimez pas faire des albums de reprises sans valeur ajoutée personnelle ?

Avec Jim, on a fait ça dans les trois derniers albums. Vous avez oublié Breakfast on the Morning Tram, il y avait pas mal de reprises dont quelques-unes de Gainsbourg ou de Pierre Barouh. Je trouve qu’intégrer ces reprises au milieu de chansons originales donne plus de logique à l’ensemble. J’ai la chance d’avoir des chansons écrites pour moi par mon mari qui me connait mieux que quiconque comme artiste et comme femme. On fait une balance entre ces chansons inédites écrites pour moi et des chansons déjà écrites, mais que je choisis parce qu’elles me correspondent totalement.

Ça demande beaucoup de recherches, je présume, pour trouver les bons morceaux.

Oui, pour The Changing Lights, par exemple, on a mis quatre ans. Il faut réfléchir, il faut du temps aussi pour bouger, discuter et pour faire des découvertes.

Je sais que vous discutez beaucoup avec Jim Tomlinson sur votre musique.

Oui, du matin au soir, voire même la nuit. C’est un mélange de notre vie personnelle et de notre travail. C’est marrant parce que nous en parlions ce matin au petit déjeuner. On passe beaucoup de temps ensemble, mais c’est chaque jour de plus en plus intense entre nous. On ne sait pas où notre relation commence et où elle se termine.

Ce n’est pas lassant de travailler et de vivre avec la même personne ?

Non. Vraiment, au contraire. On vit dans un dialogue personnel et musical 24 heures par jour et on adore.

C’est un luxe ?

Oui, tout à fait. Je ne dis pas que c’est l’idéal pour tout le monde. Ça l’est pour nous. Ça marche très bien. J’ai très confiance en Jim et en moi. Là, on vient de déménager. On était dans un petit appartement dans le Colorado et on a trouvé une maison avec beaucoup d’espace et de tranquillité. Nous n’avons pas de distraction, pas de télévision, pas de voisin. Que des animaux, des arbres et des montagnes. Tout ceci nous inspire. On discute, on se sépare pour continuer nos travaux différents, on se rejoint, on rediscute et on finit par jouer de la musique ensemble. On est vraiment habité…

Le premier single de l'album The Changing Lights, "One Note Samba".

Votre amour de la musique brésilienne, ce n’est pas qu’avec ce nouvel album que vousstacey kent,the changing lights,interview,mandor nous le prouvez. Ce n’est pas la première fois que vous en interprétez dans des disques.

Pour Jim et moi, ce disque n’est pas un disque brésilien. Je dirais que c’est un album à la sensibilité brésilienne spirituellement. Le Brésil est un immense pays avec beaucoup de musiques différentes qui viennent d’Europe ou d’Afrique. Pour moi, ce qui compte c’est l’esprit de bossa-nova qui est très intense, mais très calme. Il y a beaucoup de percussions, mais joués à l’économie. C’est ce minimaliste qui compte pour moi parce que la fondation de ma musique c’est la clarté, la tranquillité, la légèreté et l’intensité. C’est un peu ma personnalité aussi. Je suis attirée par ce qui me ressemble.

Quand on reprend des chansons connues, il faut être au moins au même niveau que la version originale.

On peut se réapproprier des chefs d’œuvres joués par des maîtres sans avoir peur. On a confiance en notre propre son et style et on ne passe pas notre temps à comparer les versions. Il faut prendre plaisir à rendre à ces chansons notre personnalité à nous. Ce n’est pas arrogant de ma part. Je remercie tous ces « monstres » d’avoir créé ces morceaux légendaires et exceptionnels.

Ce qui est amusant, c’est que, du coup, on a l’impression que même vos chansons à vous sont des standards.

On fait en sorte que nos chansons se mêlent aux standards de manière à former un même univers.

Cet album a été fait dans le sud de Londres et pas au Brésil. Pourquoi ?

On a juste un musicien brésilien. Avec Jim, on s’est beaucoup demandé s’il fallait ou non aller là-bas pour enregistrer. On a estimé qu’il n’était pas utile de se rendre au Brésil pour trouver la sensibilité brésilienne parce que cette sensibilité est déjà dans nos cœurs et nos esprits. 

Un autre extrait de The Changing Lights, "This Happy Madness".

Pourquoi dites-vous, je vous cite dans le communiqué de presse que j’ai reçu,  que « c’est un album crucial » ?

Quand la maison de disque indique cela, c’est vrai. Nous dialoguons beaucoup avant de sortir un communiqué de presse me concernant. Donc, oui, c’était crucial. Je vais vous dire quelque chose d’important que je n’ai dit nulle part ailleurs. Quelque chose un peu dramatique s’est passée dans ma vie personnelle il y a quelques années. Après cela, j’ai décidé de réfléchir sur moi et ce que je voulais faire de ma vie.

Un long silence.

Je reprends.

N’en parlez pas si c’est trop dur…

Bon, c’est juste pour expliquer qu’il y a cinq ans, j’ai dit à Jim : « je veux apprendre le Portugais », il a répondu que lui aussi. On a arrêté de faire des tournées pendant trois étés, ce qui est une décision importante parce que c’est une période où on est très sollicité, pour rentrer dans un monde lusophone, portugais. On a abandonné la langue anglaise complètement pendant sept semaines pour ne parler qu’en Portugais. On a fait des découvertes musicales, sociales, personnelles. On a pris des cours intensifs de Portugais dans une université. C’était vraiment une histoire d’amour entre nous deux. Je sens que c’est un peu abstrait comme j’explique, excusez-moi. Ce que je veux dire, c’est que cet album n’est pas la seule preuve d’amour que l’on porte au Brésil. Vraiment pas…

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Avec Stacey Kent, le 2 juillet 2013 (photo Jim Tomlinson)