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26 octobre 2014

Zsuzsanna : interview pour la sortie de Bánat Vagabond songs

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La première fois que j’ai entendu parler de Zsuzsanna, c’est en des termes élogieux : on disait d’elle qu’elle était la Lhasa hongroise. Rien que ça ! Bánat Vagabond songs est son quatrième album et il confirme la singularité de son blues des plaines d’Europe centrale, à la fois sauvage et mélancolique, abrupt et onirique. Les nouvelles chansons de cette interprète, comédienne et accordéoniste hongroise sont comme un carnet de voyage. Un univers poétique avec guitare folk et violons pleureurs dans lequel les chants traditionnels de ses origines se mélangent à ses propres textes et compositions.

Le 4 septembre, Zsuzsanna est passée à l’agence pour évoquer ce nouveau disque et ses carrières de comédienne et de chanteuse.

1507-1.jpgArgumentaire de l’album Bànat Vagabond songs.

Zsuzsanna Vàrkonyi est née en Hongrie. Chanteuse, comédienne, accordéoniste, elle a voyagé à travers le monde. La liberté ce fut d’être comédienne en plusieurs langues et de pouvoir parcourir le monde, et partager la culture de ses racines en chantant dans les bars, dans la rue... Elle vient de terminer son quatrième album, Bànat Vagabond songs, enregistré et réalisé par Philippe Teissier du Cros. Ce nouvel album est comme un carnet de voyage. Un univers poétique dans lequel les chants traditionnels de ses origines se mélangent à ses propres textes et compositions. Elle écrit et interprète ses chansons en hongrois, en rom, en français ou en anglais. On retrouve dans l’ensemble de l’album une atmosphère de blues d’Europe de L’Est. Les chansons sont arrangées par son groupe de musiciens, Csaba Palotaï (guitares), Frédéric Norel (violon), Jeff Hallam (basse) et Sylvain Lemêtre (percussions), avec qui elle travaille et donne des concerts depuis 5 ans. C’est une musique élégante où le rythme prédomine, et la mélancolie tzigane se mêle à des sonorités plus pop, blues ou rock.

La bio complète et instructivede Zsuzsanna est à lire là. Une vie déjà bien remplie...

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Zsuzsanna lors de l'entretien.

IMG_5793.JPGInterview :

La musique est-elle venue tôt dans votre vie ?

Je viens d’une famille où la musique était omniprésente. Ma mère a fait l’Académie de musique en Hongrie. Elle voulait être chanteuse d’opéra, ce qu’elle n’est pas devenue au final. Je pense qu’elle m’a transmis cet amour de la musique classique. J’ai fait le conservatoire trois fois par semaine et j’ai joué du piano classique. Je n’avais pas le droit d’improviser au piano.

Votre grand-père jouait aussi de la musique.

Oui, c’était un homme formidable, autodidacte. Il a d’abord monté un orchestre de guitares et de mandolines et il est devenu chef d’orchestre de la ville. Durant toute mon  enfance, on écoutait des grands opéras à la maison. A 14 ans, dans ma chambre, discrètement,  j’ai ajouté à ma culture les Pink Floyd par exemple.

A un moment, vous en avez eu marre de la musique classique.1394178_211306305707759_2041508783_n.jpg

C’était une forme de rébellion. J’ai arrêté le piano en pleine adolescence. Je me suis mise à écouter beaucoup de jazz. C’est devenu ma passion. J’ai fait des festivals de jazz.

Ensuite, vous êtes partie de chez vos parents pour entrer dans une université de théâtre, en Italie.

Oui, c’était du théâtre alternatif, corporel et très engagé. Un jour, pour payer cette école, j’ai décidé de faire de la musique dans la rue. J’ai donc acheté un petit accordéon et j’ai appris quinze chansons en deux semaines. Je suis restée deux ans dans cette école de théâtre et tous les week-ends, je chantais dans de différentes villes italiennes.

Avec ce groupe de théâtre alternatif, vous jouiez de la musique ?

On chantait et on travaillait avec de vrais musiciens. Ces deux arts étaient très liés. Aujourd’hui, je continue à faire du théâtre dans lequel la musique tient une place importante. J’utilise tout le temps mon accordéon et le chant.

Un extrait de l'album Bánat Vagabond song: "Vàrtam Jöttöd".

10419476_10152506405662888_7300622073434592838_n.jpgQue vous ont appris vos années à chanter dans la rue ?

C’était une période de ma vie assez libre, mais « à l’arrache ». Une jeune fille, blonde, seule avec son accordéon à jouer dans la rue, ce n’était pas toujours évident. C’était très physique en tout cas. C’était un travail tout en projection. J’ai appris une certaine intimité avec le public et, à la fois, une certaine distance.  Mais j’aimais ça et ça m’a permis de gagner de l’argent.

Pourquoi êtes-vous venue vous installer à Paris ?

Je suis d’abord venue trois mois dans une troupe de gens que je connaissais et que j’appréciais beaucoup. On faisait de la danse, du théâtre et de la musique. Pendant ces trois mois, j’ai rencontré des gens formidables qui m’ont proposé de participer à des projets. J’ai chanté dans les bars, ensuite, j’ai rencontré le cinéaste autrichien Hubert Sauper. Nous avons fait un film ensemble, Loin du Rwanda. C’était un film dur sur une réalité dure. Après cette expérience, je ne me suis plus demandé si je voulais rester ou pas à Paris. J’avais un réseau d’amitié et professionnel tellement important que cela coulait sous le sens que je reste.

Je vous considère un peu comme une aventurière. Prête à tout, sans mesurer les risques éventuels.

C’est vrai. Jeune, je vivais dans un petit pays aux frontières fermées. Parcourir le monde a été pour moi un rêve d’enfance. J’avais besoin de connaître la planète et de me plonger dans la culture occidentale. Parfois, je me dis que je me suis peut-être trompée de métier. J’aurais dû être reporter, journaliste de guerre… ou travailler pour l’UNICEF. J’adore voyager, connaître de nouvelles personnes, découvrir de nouveaux endroits.

Vous aimeriez écrire des livres ?

Non, je ne m’en sens pas capable. Je préfère raconter des histoires à travers des chansons. Je me vois plus faire un film en tant que réalisatrice et comédienne.  J’aimerais évoquer mon enfance et cette Hongrie des années 80. J’ai grandi dans un système qu’on appelle en France communiste, et que nous, nous appelions « démocratie populaire ». Je pensais que j’allais vivre ainsi toute ma vie. Un jour, tout s’est écroulé. Les frontières se sont ouvertes et tout a changé.  J’aimerais raconter cette histoire d’un peuple qui, du jour au lendemain, souhaite refaire le monde. Bon, on s’est vite rendu compte que ce n’était pas si simple. J’ai des milliers de choses à raconter là-dessus.

Un extrait de l'album Bánat Vagabond song: "Vagabond Song".

1383611_211304745707915_425806204_n.jpgBánat Vagabond songs est votre quatrième album.

Oui. En 1998, j’ai fait un album en France qui s’appelait Je pars. Je l’ai enregistré en deux après-midi pour une toute petite maison de disques. 18 chansons que je ne trouvais pas abouties, mais le disque a cartonné. Il a été en « sélection FIP ». Aujourd’hui, on me demande souvent où se procurer cet album. Après, j’ai fait un disque Yiddish pour les enfants, Ot Azoy, puis, j’ai sorti une autoproduction qui s’appelait Quelque part.  J’y racontais des histoires de déracinements.

Il me semble que Bánat Vagabond songs est le fruit d’une rencontre importante avec vos musiciens et vous.

Csaba Palotaï et Frédéric Norel sont la base de mon travail depuis de longues années. Csaba amène quelque chose de fantastique. C’est un hongrois, on se comprend au-delà des mots et il amène une ouverture musicale incroyable. A la fois underground, à la fois rock, à la fois… aventure. Frédéric amène mon passé : classique, jazz… et aussi aventure, car c’est un très grand improvisateur. Ce sont des musiciens avec lesquels je travaille sur le moment. On ne prépare rien, en fait. Jeff Pallam m’amène le côté indie. Lui aussi, c’est un aventurier de la musique et un esprit très libre. Quant à Sylvain Lemêtre, il est très créatif. C’est une belle équipe qui me convient totalement. Je n’oublie pas Philippe Teissier, qui a réalisé ce disque. Ces prises de son sont magnifiques. Ma rencontre avec lui a été comme une évidence.

Vous aimez l’improvisation dans la création ?

La création, c’est une cuisine. Chaque musicien apporte quelque chose de lui. On n’a pas besoin de penser ou d’imaginer les choses de la même façon. C’est une alchimie qui se crée naturellement.

Valse Yiddish au Studio de l'Ermitage en 2012.

Je ne parle pas hongrois, mais je me suis laissé quand même porté par vos chansons. Ça 1378409_211606345677755_378489288_n.jpgprend aux tripes. J’ai voyagé et vu des images dépaysantes…

Ça me fait plaisir. Les musiques appartiennent aux images et peut-être aux voyages. L’atmosphère, c’est ce qu’il y a de plus important au cinéma. J’aime bien sortir d’un film comme on sort d’un rêve. Parfois, on ne se souvient pas de l’histoire, mais on se souvient des sensations. Inconsciemment, mes musiciens et moi étions tous dans cette démarche-là.

Quand on vous dit que votre disque est un peu triste, vous réagissez comment ?

J’accepte, mais ce n’est pas une fin en soi. J’adore, le blues, les lamentations et le chant. C’est souvent synonyme de désespoir. Je tente de transposer ce désespoir dans une dimension plus spirituelle.

Votre musique, vous la classez dans quelle catégorie ?

Je cherche encore la réponse (rires). Avec Luc, de L’Autre Distribution, on a hésité à mettre ce disque, Bánat Vagabond songs, au rayon « world music » ou « variété internationale ». Bon, comme je chante en hongrois, que je reprends des airs traditionnels et que j’ai des chansons personnelles qui ont le goût d’airs traditionnels, on n’a pas hésité longtemps. C’est de la world music.

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1383086_211607685677621_1220369269_n.jpgToutes les chansons de votre album sont traduites en français. Belle initiative !

Mes chansons parlent d’évasion, d’exil, de lointain, de l’impossibilité de l’amour et je voulais que tout le monde comprenne le sens de ce que j’interprète.

Vos chansons vous ressemblent-elles ?

(Long silence). Oui, je le pense. Je les choisis et elles me ressemblent dans la vraie vérité de l’être. C’est d’ailleurs quand je les chante que je me sens le plus moi-même. Le quotidien est difficile pour moi. Quand je suis sur scène, je deviens quelqu’un d’entier dans un monde qui me convient mieux.

Maintenant que Bánat Vagabond songs est sorti, quelle est la suite de votre aventure musicale ?

J’ai déjà douze chansons en anglais prêtes. Je cherche maintenant les moyens de les enregistrer et je souhaiterais que ce soit avec la même équipe que pour Bánat Vagabond songs.

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Avec Zsuzsanna, à l'issue de l'interview, dans la cour de l'agence.

24 octobre 2014

Jean-Louis Murat : interview pour Babel

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(Photo : Julien Mignot)

jean-louis murat,delano orchestra,interview,mandorA 62 ans, Jean-Louis Murat  (déjà mandorisé en 2009 ici et en 2006 ) recueille avec la formation clermontoise Delano Orchestra (six musiciens folk avec violoncelle, guitares, trompette) vingt chansons aussi sublimes que subtiles. Babel (clin d’œil à un petit village qui s’appelle Saint Babel) est « le chaînon manquant, le lien qui unit le monde et l’Auvergne ». Enregistré en dix jours, les vingt nouvelles chansons de Murat se révèle plus campagnardes que jamais, mais touche nos âmes de citadins. Musicalement, la force identitaire du Delano Orchestra se teinte d'une charmante instabilité, entre gravité tendue et élégance de musique de chambre. Les envolées poétiques de Murat entrent en douce collision avec le phrasé musical du groupe. Cette alchimie débouche finalement sur une musique sombre et brillante, dense et puissante.

J’ai interviewé Jean-Louis Murat (de nouveau) pour un des journaux auquel je collabore. La voici enfin sur mon blog, un mois après sa publication initiale.

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(Photo : Julien Mignot)

jean-louis murat,delano orchestra,interview,mandorVous avez joué vos nouvelles chansons avec The Delano Orchestra. A part le fait que ce soit un excellent groupe auvergnat, qu’est-ce qui a fait que vous avez décidé d’enregistrer tout un album avec eux ?

J’ai joué avec eux pour les cinquante ans de France Inter et j’ai apprécié ce moment. L’idée d’enregistrer avec eux m’est venu soudainement au mois de décembre dernier. Je ne prémédite jamais rien. J’ai eu envie, j’ai fait, c’est tout. Je laisse toujours le hasard mener les choses.

Vous aimez bien changer de musiciens régulièrement. C’est pour se renouveler plus facilement?

C’est là qu’est l’intérêt du job. J’aime faire de la musique avec des personnalités différentes et en ne travaillant pas de la même façon que la fois précédente. Je prends ce que les musiciens extérieurs peuvent apporter à mes chansons. J’ai une sorte de curiosité quand je ne connais pas bien les gens.

Les gens qui collaborent à vos disques doivent abandonner leurs habitudes musicales pour faire du Murat. C’est simple pour eux de s’abandonner à vous ?

Je préviens toujours les musiciens avant d’enregistrer. Ils sont ici pour faire du Murat. Je ne veux pas d’état d’âme. Je ne leur demande pas de réfléchir, mais de garder leur nature de musicien sur la musique et un thème que je leur propose. Il y a très peu de bla-bla et d’explications. Il faut rester instinctif et discuter au minimum. C’est ça ou rien. Mais, il n’y a jamais de soucis en fait.

En dix jours, vous avez enregistré vingt chansons. C’est votre rythme habituel ?

Oui, j’aime quand ça va vite, quand on arrive à enregistrer deux titres par jour, je suis très satisfait. Je suis un impatient de nature. Si je ne conclue pas après avoir passé trois ou quatre heures sur une chanson, c’est que ça ne prend pas. Je change donc de chanson.

Pour y revenir ensuite ?

Deux, trois jours après, j’essaie une autre version, en effet. C’est ce qui s’est souvent passé avec The Delano Orchestra.

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(Photo: Julien Mignot)

Dans cet album, vous parlez plus de la campagne que de la ville, non ?

Certainement. J’ai du mal à faire le tri entre ce qui est citadin et campagnard, mais mon inspiration se développe beaucoup plus dans un milieu campagnard. J’ai enregistré ce disque en Auvergne… d’ailleurs, tout s’est fait essentiellement à Clermont-Ferrand. Le disque, la pochette, le clip, les photos, la bio. Tout est auvergnat, mais c’est le hasard des rencontres.

Le titre de votre album, Babel, est un hommage à un petit village qui s’appelle Saint Babel. On pensait plus à la Tour du même nom et ce qu’elle véhicule comme idées et fantasmes.

Je sais, mais avec moi, tout est toujours plus simple qu’on ne le pense. J’ai toujours un peu craint la « surpoétisation » de l’écriture de chanson. Je trouve aussi que mes amis chanteurs en font beaucoup trop avec leur « œuvre » et ce n’est pas toujours de très bon aloi. Moi, j’ai une façon de travailler qui ressemble beaucoup à du bricolage. L’univers poétique, c’est toujours un peu « Bricorama » en action.

Si d’autres en font trop, vous, vous faites le minimum auprès des médias.

Je trouve que les artistes desservent beaucoup ce qu’ils font en parlant dans tous les sens. Je refuse que l’on fasse appel à moi pour avoir un avis sur toutes sortes de choses qui ne concernent pas la musique. Je crois qu’un artiste doit rester silencieux dans sa tour d’ivoire. Il ne faut pas se présenter comme monsieur ou madame tout le monde, sinon les gens n’achèteront pas le disque de monsieur ou madame tout le monde. Le monde du disque s’écroule aussi peut-être un peu à cause de ça.

Clip du premier titre extrait de Babel, "J’ai fréquenté la beauté", réalisé par Alexandre Rochon, Production Éxécutive : Kütu Folk Records.

A chaque rentrée, son Murat nouveau. Un peu comme Amélie Nothomb qui sort son livre à chaque rentrée littéraire.

D’abord, c’est beaucoup plus simple d’écrire un disque que d’écrire un roman. Je ne vois pas pourquoi les romanciers pourraient être productifs tous les ans et pourquoi les chanteurs ne le seraient pas. Pour moi, un disque par an, c’est le minimum et je suis très heureux de travailler comme ça.

Une année, vous en avez même sorti deux.

Une année, les Beatles en ont sorti trois et ça ne dérangeait personne.

Quand vous n’écrivez pas, vous mourrez, dites-vous parfois. Exagérez-vous un peu ?

Une journée avec une chanson à la fin est une bien meilleure journée qu’une journée sans chanson. Ça m’arrange la vie, je vous assure. Je dors mieux, je vis mieux.

Vous êtes un homme de livres et de bibliothèques. Vous lisez beaucoup, est-ce que vous aimeriez écrire un roman ?

Ça ne me tente pas du tout parce que j’ai trop de respect pour la littérature et les livres. Je ne peux pas me prendre pour un romancier ou un écrivain. Au contraire, plus j’aime les livres, plus je me tiens à distance.

Avez-vous déjà essayé ?

Oui, mais faire un livre ne me paraît pas être le sujet pour moi. J’écris tous les jours, j’ai un rapport constant à l’écriture, mais ce n’est pas pour être publié.

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(Photo : Julien Mignot)

Morgane Imbeaux, la chanteuse du duo Cocoon, chante avec vous sur quelques titres. Ce n’est pas votre première collaboration avec cette auvergnate, d’ailleurs.

J’ai enregistré avec elle tout un album de textes de Baudelaire avec des musiques de Ferré, il y a longtemps. C’était il y a sept ans, bien avant le succès de Cocoon.

Oren Bloedow, guitariste et compositeur d’Elysian Fields, fait les guitares de « Chant Soviet ». Tiens, en voilà un qui n’est pas de chez vous !

Oui, mais il pourrait très bien être auvergnat en tout cas. Il connait bien le coin, c’est un ami et il vient souvent ici me voir.

Quelle est la thématique de ce disque ?

Thématique est un mot trop sérieux. Le thème pourrait être : « qu’est-ce que je fais, là où je suis ? ». J’aime étudier le rapport entre la géographie et l’histoire. Je chante simplement mes racines auvergnates. Ça ne va pas plus loin que ça, je crois.

Pour Alcaline, Jean-Louis Murat interprète "Blues du Cygne" en live.

Quand on vous interviewe, c’est difficile de parler de vos chansons. Elles sont poétiques et second degré.

Je vois ce que vous voulez dire. Pour moi, les chansons doivent rester mystérieuses et je ne me sens pas devoir développer des explications sur mes textes. Une chanson, c’est comme une pomme, il n’y a pas d’explication. Une pomme, c’est une pomme, une chanson, c’est une chanson.

Elles sont comme des contes d’antan. Vous êtes d’accord ?

J’aime beaucoup toute la littérature pour les enfants. J’ai lu tous les jours des livres de l’univers enfantin. Cela a laissé des traces en moi. Alice au pays des merveilles, dans la mythologie enfantine, c’est extrêmement important… raison pour laquelle j’ai écrit inconsciemment la chanson « Vallée des merveilles ».

L’inspiration vous vient-elle de manière inconsciente?

Je n’en sais rien du tout. Je trouve qu’il y a une sorte d’hypocrisie et de manœuvres basses a expliquer ce que l’on a pu écrire alors qu’on se sait pas vraiment ce qu’on a voulu écrire. Il y a un entre-deux où l’on doit rester assez flou, je crois.

Les gens font ce qu’ils veulent des chansons, de toute façon !

Je donne beaucoup de concerts et je rencontre beaucoup le public. Je suis toujours étonné de l’interprétation que les gens font de mes chansons. Je leur dis qu’ils ont raison parce que les gens ont toujours raison. Le chanteur ne doit pas donner de clefs pour rentrer dans son univers. Il faut que tout cela soit nimbé de mystères. Chaque auditeur doit pouvoir s’accaparer l’univers supposé de la chanson.

Vous êtes votre propre producteur, vos disques ont donc intérêt à se vendre. Vous y pensez beaucoup quand un album sort ?

A chaque sortie d’album, je suis très impliqué dans la conception du suivant. Ça m’évite le stress de ce genre de période. Je suis les choses, mais comme elles m’échappent, j’essaie de ne pas prendre ça trop à cœur. Plus j’avance dans le métier, plus je me rends compte que les règles sont incompréhensibles et complètement aléatoires. Je n’ai pas de temps à perdre à essayer de comprendre ce qui ne peut pas se comprendre. Je prends ma carrière album après album comme je prends ma vie jour après jour.

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(Photo: Franck Loriou)

23 octobre 2014

Forever Gentlemen 2 : interview de Roch Voisine, Claire Keim, Damien Fargues, Sinclair....

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Le principe de Forever Gentlemen est simple : des duos et trios font revivre les belles heures du Rat Pack et du Paris des années 50 et 60.

Devant le succès remporté par le premier volet de ce projet (triple disque de Platine), un deuxième opus a vu le jour ce lundi, Forever Gentlemen 2. Roch Voisine, Dany Brillant, Vincent Niclo, Corneille, Sofia Essaïdi, Bruce Johnson, Philippe Lellouche, Damien Sargue et Sinclair (qui réalise l’album) sont rejoints par les sublimes ladies Claire Keim, Camille Lou et Tal et par quelques nouveaux gentlemen comme Ben l’Oncle Soul, Philippe Lellouche, Antoine Duléry et Amir.16 chanteurs de charme actuels autour d’un "répertoire de légende". On y retrouve des classiques de Franck Sinatra, Nat King Cole, Charles Trenet, Henri Salvador, Sacha Distel ou encore Charles Aznavour.

forever gentlemen 2,interview,roch voisine,damien sargue,claire keim,sinclair,sofia essaïdi,camille lou,amir,bruce johnson,mandorLe 1er octobre dernier, quelques journalistes ont été conviés sur une péniche pour rencontrer certains des artistes ayant participé à ce deuxième Forever Gentlemen. L’idée était louable. Mais, personnellement, sans faire ma diva, j’ai trente ans d’interviews et j’ai passé l’âge de faire mon travail médiocrement. Je ne suis pas du tout amateur du procédé qui consiste à avoir quatre personnes devant un micro pendant dix minutes. Je ne suis pas un intervieweur qui se contente de poser une question à chaque personne et qui s’en va (ce qui, globalement, a été ce que j’ai fait ce jour-là). Il me faut du temps pour mettre en confiance la personne en face de moi et obtenir des propos « intéressants » susceptibles d’intéresser des lecteurs. J’imagine que les attaché(e)s de presse (au demeurant sympathiques et professionnels) ont dû se dépatouiller au mieux pour faire un maximum d’interviews en une après-midi. Ce n’est pas évident étant donné le peu de disponibilité de certains de ces artistes. Ce qui est certain, c’est que je ne participerai plus à ce genre de journée promo. Des petits jeunes qui débutent y trouveront leur compte. Pas moi.

Je vous propose ici, le résultat de mes 2 x10 minutes avec deux plateaux de quatre artistes.

forever gentlemen 2,interview,roch voisine,damien sargue,claire keim,sinclair,sofia essaïdi,camille lou,amir,bruce johnson,mandorInterview  1er plateau : Roch Voisine, Claire Keim, Damien Sargue et Sinclair.

Claire Keim, est-ce impressionnant d’entrée dans un projet existant avec une équipe déjà formée ?

Claire Keim : Ce qui est  impressionnant, c’est de s’attaquer à des chansons qui font partie de l’inconscient collectif des gens. On connait tous ces standards, même si on ne maîtrise pas bien les paroles, on sait les siffloter ou les chantonner sous la douche.Ca fait donc un peu peur. D’un autre côté, c’est tellement un plaisir et un rêve de rejoindre une telle aventure qu’on fonce tête baissée. J’avais trouvé le premier volet tellement classe et tous ces artistes élégants que j’avais très envie de les rejoindre et de partager des moments avec eux.

Sinclair, quelle est la difficulté principale quand on réalise un tel album ?

Sinclair : Le plus dur est de refaire ces chansons universelles sans les dénaturer, mais sans pour autant en faire des copies conformes. Pour y parvenir, je me suis fait plaisir et me suis entouré de personnes avec lesquelles j’aime travailler. Quand je réalise un disque, il faut que ça me plaise, que ça me fasse vibrer et qu’il se passe quelque chose d’émotionnel. J’ai eu un bon arrangeur et un bon ingénieur du son, du coup, le résultat a été à la hauteur de nos espérances. Autre gageure : que les artistes prennent du plaisir également. Ces versions-là ne sont pas à 100 kilomètres des versions originales, mais elles ont leurs particularités. Ce n’est pas évident, parce qu’on peut être très rapidement de l’autre côté de la barrière. Soit trop, soit pas assez. Il faut trouver le juste équilibre. Il ne faut être ni ringard, ni élitiste.

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Roch Voisine, quand on interprète ce genre de chansons éternelles, chante-t-on forever gentlemen 2,interview,roch voisine,damien sargue,claire keim,sinclair,sofia essaïdi,camille lou,amir,bruce johnson,mandordifféremment ?

Roch Voisine : Ce qui est important dans n’importe quel projet où l’on interprète des reprises, c’est d’adopter le style du répertoire en question. Mais, attention, il faut éviter le mimétisme. Dans le cas de Forever Gentlemen, il faut apporter du swing supplémentaire dans sa façon de chanter. Pour bien réussir une reprise, il faut la personnaliser. Il faut se laisser aller et ne pas penser à ceux qui l’ont chanté avant, sinon, ça peut devenir stressant.

Sinclair : Avec toi, Roch, ça a été du pain béni. Tu soulèves ce problème, mais il ne te concerne pas car, lorsque tu te mets derrière un micro, on reconnait immédiatement ta voix. Ta façon de chanter reste du Roch Voisine, mais avec du swing supplémentaire. Il ne faut pas changer sa voix, il faut juste interpréter la musique différemment. Il ne faut pas se dire, « je vais la chanter comme Sinatra ».

Claire Keim : Ce qui est agréable dans ce projet, c’est d’évoquer une époque. Ils sont venus nous chercher aussi parce qu’ils voulaient qu’on apporte un peu de nos personnalités. On a pris du plaisir à rentrer dans les codes, tout en conservant une certaine fraicheur.

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Premier clip tiré de Forever Gentlemen: LOVE, par Claire Keim, Roch Voisine et Corneille.

forever gentlemen 2,interview,roch voisine,damien sargue,claire keim,sinclair,sofia essaïdi,camille lou,amir,bruce johnson,mandorInterview : 2e plateau :

Bruce Johnson, Sofia Essaïdi, Amir et Camille Lou.

Sofia Essaïdi et Bruce Johnson, comment avez accueilli les deux nouveaux, à côté de vous, Amir et Camille Lou?

Sofia Essaïdi : On essaie d’accueillir les bras grands ouverts. Nous sommes ravis qu’ils viennent partager avec nous cette merveilleuse aventure. C’est plaisant de voir l’équipe s’agrandir.

Amir : Ah bon ? J’ai entendu qu’il y avait un before sur la péniche et ils ne nous ont pas laissé rentrer.

Sofia : Ce n’est pas vrai (rires).

Amir, ce doit être impressionnant, quand on débute sa carrière, de mettre les pieds dans ce genre de projet avec des artistes confirmés depuis des années, non ?

Amir : Parce que, justement, c’est un projet qui est fait par des gens qui ont de l’expérience et qui sont très talentueux, le fait d’intégrer leur équipe me permet de me sentir plus en sécurité. Je me sens bien entouré. J’espère juste que ma présence ne va pas nuire à cette recette qui a eu du succès. J’essaie d’être optimiste en me disant que ce deuxième disque pourra faire aussi bien que le premier et que je m’embarque dans une belle aventure.

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Et vous, Camille Lou ?

Camille Lou : Ce que vient de dire Amir est tout à fait vrai. Je n’en reviens pas d’avoir été contacté pour participer à cet album. Je trouve cela génial et prends cela comme un grand privilège. Cette équipe et la musique nous donnent l’impression d’être dans un cocon, un espèce de gros câlin. Je suis très heureuse.

Sofia, vous, vous avez récidivé.Ca veut dire que la première expérience a été bonne ?

J’aime tout dans ce projet. C’est le style que j’aime, qui me touche et qui me parle. Le jazz, le blues, je trouve cela tellement élégant et raffiné. Chanter ce genre de chanson, c’est jouissif. Ce qui est génial, c’est que l’on joue le jeu à fond. On se maquille, on se coiffe, on s’habille comme à cette époque. Soudain, on est transporté des années en arrière. On a l’impression que Franck Sinatra va débarquer. C’est magique.

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Bruce Johnson, vous êtes peut-être l'artiste le plus légitime dans cet exercice, non ?

J’adore cette musique depuis longtemps. J’ai eu la chance, dans les années 80, de travailler avec des musiciens qui ont eux-mêmes travaillé avec Glenn Miller ou Sammy Davies Junior. Le jazz est une musique que je côtoie depuis toujours.

C’est bien de faire un album de jazz de manière abordable, en tout cas.

Sofia Essaïdi : En France, le jazz est considéré comme une niche, et là, d’un coup, cette musique est ouverte au grand public. Moi, je suis folle amoureuse du jazz. J’en suis même fanatique. Je n’écoute que ça chez moi, dans ma voiture, partout, depuis tout le temps. D’ailleurs, le premier single que j’avais sorti, c’était une reprise de « Roxanne » du groupe Police en version jazzy. Vraiment, ma participation à ce projet est un cadeau du ciel.

Et vous Camille Lou, vous mettre à cette musique là, ça a été facile ?

Camille Lou : Il n’y a pas une façon de chanter pour un style de musique, on a sa façon de chanter. Il faut juste chanter et dire ce que l’on à dire.

Amir : Si je suis d’accord avec Camille, de mon côté,  je me laisse influencer par les arrangements des chansons. On entend l’esprit dans lequel elle a été refaite. Cela crée une atmosphère et, naturellement on s’adapte, et on devient plus jazzy.

Bruce Johnson : La chanson, c’est comme une maison qu’on ne connait pas. On nous jette dedans et il faut qu’on s’adapte avec les moyens que l’on a. Et ce qui est le plus important, c’est de respecter la maison.

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22 octobre 2014

Jean-Michel Ribes et François Bernheim : interview pour le festival Touche française

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12 artistes pour 7 concerts exceptionnels, voilà ce que vous propose le Théâtre du Rond-Point de Jean-Michel Ribes, le 25 et 26 octobre prochain. Au programme du festival Touche française : Dick Annegarn, Babx, Bagarre, Louis Chedid, Jeanne Cherhal, Dawn, Gontard !, Juniore, Patricia Kaas, Maissiat, Milk Coffee & Sugar et William Sheller.

Ce théâtre est celui des auteurs vivants  et comme les auteurs-compositeurs-interprètes en sont, le Rond-Point les accueille cette année avec joie. Avec la complicité artistique de la radio internet PiiAF
et de François Bernheim, le Théâtre du Rond-Point a inventé deux jours de fête où se croisent de grands artistes de la chanson francophoneet de nouvelles voix. Inconnus, découvertes ou références, ceux qui chantent, susurrent, slamment, rappent, composent… viendront dans leur plus simple apparat, « unplugged », partager leurs mots, leurs mélodies et leurs rêves avec vous.

Au programme de ce week-end : quatre concerts en salle Renaud-Barrault, deux premières parties, trois concerts en salle Jean Tardieu, dont une scène découverte, un plateau radio avec PiiAF aux commandes et des artistes en interview, un restaurant et un bar qui vibrent aux sons francophones et proposent une carte spéciale.


Touche française - 7 concerts exceptionnels au... par WebTV_du_Rond-Point

Pour parler de Touche française, j’ai rencontré le 8 octobre dernier (et réellement en exclusivité) les deux protagonistes principaux de ce mini festival, Jean-Michel Ribes, le directeur du théâtre et François Bernheim, auteur-compositeur-réalisateur-chanteur.

(Outre celle de Babx, les vidéos qui ornent cette chronique sont celles des artistes "découvertes" de ce festival.)

ribes.jpgJean-Michel Ribes :

Auteur dramatique, metteur en scène et cinéaste, Jean-Michel Ribes revendique la fantaisie subversive et l’imaginaire, poursuivant un parcours créatif libre, à la frontière des genres. Il dirige le Rond-Point depuis 2002, où il défend l’écriture dramatique d’aujourd’hui. Il est auteur et metteur en scène d’une vingtaine de pièces.

Pour la télévision, il a écrit les deux séries cultes Merci Bernard (1982 à 1984) et Palace (1988 à aujourd’hui).

Pour le cinéma, il écrit et réalise Rien ne va plus (1978), La Galette du Roi (1986), Chacun pour toi (1993), Musée Haut, Musée Bas (2008) et Brèves de comptoir (2014).

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Producteur, compositeur et interprète, François Bernheim a donné naissance à des carrières aussi prestigieuses que celle des Poppys ou de Patricia Kaas. Parmi ses interprètes, figurent Brigitte Bardot, Gérard Lenorman et Serge Reggiani. François Bernheim est aussi le réalisateur du premier disque de Guillaume Depardieu, Post Mortem.

Je reviendrai plus longuement sur la carrière, très riche, de François Bernheim puisqu’il sera mon invité (et en solo) ici-même dans quelques jours.

DSC0948hhh9.JPGInterview :

Pourquoi ce festival, Jean-Michel Ribes ?

Jean-Michel Ribes : Au Rond-Point, on avait envie de prolonger ce que l’on faisait au théâtre, c’est-à-dire, saluer les auteurs vivants. Avec ma collaboratrice, Mélanie Lheureux, la responsable des événements exceptionnels, on a voulu ouvrir une fenêtre sur la chanson francophone, qui est aussi porteuse de textes. J’ai demandé à François Bernheim s’il voulait bien travailler sur ce projet avec nous. A partir de là, on a construit ensemble ces deux jours.

François Bernheim : On a élaboré une programmation qui est digne de l’endroit. L’évènement principal, c’est que ces concerts se passent au Théâtre du Rond-Point.

Avez-vous eu des exigences particulières concernant le casting de ce week-end musical ?

Jean-Michel Ribes : Nous avons voulu que ce soit de la chanson française, qu’elle soit dans la tradition ou pas. Evidemment, moi, j’aime bien quand elle sort de la route.

François Bernheim : Le cahier des charges, c’est que les artistes viennent avec une formation très simple, voire très light.

C’est-à-dire, guitare-voix ou piano-voix maximum.

Jean-Michel Ribes : Nous souhaitions présenter des artistes qui soient interprètes avec de beaux textes et de jolies musiques. L’idée que des personnes connues présentent des artistes francophones qui le sont moins n’est pas novatrice, mais nous trouvions cela essentiel.

Bagarre : clip officiel de Mourir au club.

Moi qui suis dans ce milieu, je vous avoue que je ne connais pas la totalité des artistes présents.

François Bernheim : Nous travaillons en collaboration avec une radio sur le net, PiiAF. Cette radio a pour vocation de découvrir et programmer des gens qui n’auraient pas l’opportunité de l’être de manière classique. Ces artistes ont des contrats avec des maisons de disque ou pas, ils ont des CD ou pas, mais en tout cas, ils font beaucoup de scènes. Nous avons fait une sélection parmi ces jeunes en devenir.

Il y a clairement la volonté de faire découvrir de jeunes artistes.

Jean-Michel Ribes : C’est un festival d’émergence. Louis Chédid, Jeanne Cherhal, William Sheller, Patricia Kaas, Maissiat, Dick Annegarn attirent le public et, en même temps, ce même public va avoir la joie d’accueillir des chanteurs qui vont devenir des gens qui vont occuper les ondes.

François Bernheim, quand vous travailliez chez Barclay, dans les années 70, vous avez découvert Chédid et Sheller. Puis, au début des années 80, vous avez lancé Patricia Kaas… curieusement, ils sont tous présents pendant lors de ce festival.

François Bernheim : Je peux vous dire que c’est un hasard. Certes, je les ai appelés, mais c’est le cœur qui parle avec ces gens-là. Cela dit, il faut que ça marche, alors, je n’appelle pas n’importe qui.

Jean-Michel Ribes, on connait votre rapport à la littérature et au théâtre, mais quel est-il avec la chanson française ?

Jean-Michel Ribes : Comme tous les gens qui chantent très faux, on aime bien entendre le contraire de soi. Jeune, je me souviens être allé à l’Ecluse, voir une longue dame brune qui chantait : Barbara. Elle m’a beaucoup ému. J‘ai eu également la chance de connaître un peu Gainsbourg, les Rita Mitsouko et d’autres comme Philippe Chatel, qui a fait la musique d’un de mes films. Par rebonds et sursauts, j’ai rencontré pas mal de chanteurs. Je suis très sensible à la chanson française, à tel point que, quand je l’écoute, je l’écoute. Je ne peux pas faire autre chose en même temps.

François Bernheim : Quand Jean-Michel parle de chanson française, il n’y a rien de poussiéreux là-dedans. Il est innovateur, c’est même un explorateur. Il le prouve tous les jours au théâtre, mais aussi en permettant cette programmation de chansons assez inédites pour ce qui est du tremplin des révélations.


Babx en Deezer Session : "Lettera" par deezer

Il y a des artistes exigeants dans cette programmation. Babx par exemple.

Jean-Michel Ribes : C’est bien que vous citiez Babx. J’ai rencontré ce jeune chanteur ici quand j’ai organisé la soirée « La culture contre la haine ». Quand j’ai vu Babx, j’ai été immédiatement accroché par lui et j’ai pensé qu’il était impératif qu’il participe à ce festival.

Ce qui est bien, c’est que vous mélangez les styles. Il y a un monde entre Patricia Kaas et Babx.

François Bernheim : Vous allez être étonné de ce qu’elle va faire sur scène. Elle s’est adaptée au concept de ces deux soirées. Elle sera seule sur scène avec deux musiciens. Elle interprétera six chansons qui seront très fortes, car dénudées, voire squelettiques. C’est sa voix avant tout.

Il y aura aussi Jeanne Cherhal.

François Bernheim : Elle sera seule au piano. C’est une prise de risque pour tous les artistes que de chanter ainsi.

Vous parlez de « prise de risque », pour vous Jean-Michel Ribes, c’en est une d’organiser ce festival ?

Jean-Michel Ribes : Cela fait douze ans que ce théâtre est une prise de risques de six heures du matin à six heures du matin, donc, ça ne me change pas beaucoup. Je pense justement qu’une des raisons pour lesquelles nous ne nous sommes pas cassés la gueule, c’est que l’on prend des risques en permanence. Rien ne peut exister sans prise de risques. Quand il n’y a pas de risque, il n’y a pas de mouvement. S’il n’y a pas de mouvement, il n’y a pas de changement. S’il n’y a pas de changement, autant rester chez soi. Toute approche artistique, que ce soit au cinéma, au théâtre, dans la chanson ou la littérature, c’est quand même pour faire bouger les choses.

Dawn, dans une reprise de "Sur un trapèze" initialement interprété par Alain Bashung.

Il y a une notion de « transmission » dans ce projet ?

Jean-Michel Ribes : Non. Il s’agit plus de donner à de jeunes talents la possibilité qu’ils existent.

François Bernheim : C’est aussi un environnement, un décor que tous ces jeunes n’ont pas encore côtoyé. Ils sont plus habitués à jouer dans des bars ou des petites scènes qui ne sont pas forcément folichonnes.

Vous avez vus récemment ces jeunes artistes ?

Jean-Michel Ribes : Oui. Ils ont le trac, évidemment… et c’est bien.

Ce n’est pas la première fois que vous accueillez des chanteurs dans votre théâtre.

Jean-Michel Ribes : C’est vrai. Georges Moustaki, par exemple, a fait quatre concerts ici. Il n’y avait plus aucune place de disponible. Je ne marche qu’au coup de cœur. Ici, on ne fait pas une programmation marketing. On a envie de voir évoluer des gens que l’on aime.

Juniore: clip de "La fin du monde".

Comment vous êtes-vous rencontrés tous les deux?

Jean-Michel Ribes : On a deux enfants ensemble (rires).

François Bernheim : Avec Elisabeth Depardieu, nous avions conçu un spectacle chanté où nous étions tous les deux sur scène. On devait investir l’ancien Bobino deux soirs de suite. Elisabeth, qui connaissait Jean-Michel, lui a demandé de nous mettre en scène. Nous ne savions pas trop comment évoluer sur le plateau et il a accepté de nous aider. Amicalement, vite et bien… et gracieusement, ce qui est suffisamment rare pour être signalé.

Vous pouvez mettre en scène « n’importe qui », Jean-Michel Ribes ?

Jean-Michel Ribes : Je ne peux mettre en scène que des gens que j’admire et que j’aime. Il faut qu’il y ait un échange et une grande confiance les uns envers les autres pour que je puisse les emmener ailleurs que vers eux-mêmes.

Gontard! :"Dans la musique".

Chacun à votre manière, vous défendez la langue française.

François Bernheim : On a suffisamment de gens qui chantent en anglais autour de nous pour que l’on prenne la peine de se pencher un peu plus sur la chanson française avec de beaux mots.

Jean-Michel Ribes : Il y a quelque chose dans la culture anglo-saxonne qui est magnifique, mais qui est aussi dangereuse. Il y a une espèce d’anesthésie de la langue. Il suffit que ce soit anglais pour que l’on n’écoute plus que la musique. Je crois qu’il y a, en France, une langue qui peut être très musicale. Il faut que l’on revienne à cette langue française parce qu’elle a des saveurs que d’autres n’ont pas.

François Bernheim : Moi, je vais plus loin que Jean-Michel. Je pense qu’il y a une vraie colonisation de la langue anglaise sur la création française. A nous de conserver notre identité. Par la culture, c’est un bon moyen de lutter.

Jean-Michel Ribes : Beaucoup de chanteurs français chantent en anglais. Mais, ce problème est également valable pour le cinéma. Je viens de faire le film Brèves de comptoir. C’était limite si on ne me demandait pas de le mettre en scène avec des comédiens anglais. Il y un moment, ça va. Il faut réagir en agissant.

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Avec François Bernheim et Jean-Michel Ribes, le 8 octobre dernier (dans le bureau de Jean-Michel Ribes).

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20 octobre 2014

Garz : interview pour la sortie de Issues

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(Photo : Sacha Lenormand)

Je ne connaissais pas Garz. Pourtant, cela fait un moment qu’il traîne ces guêtres dans le monde musical français. Cela dit, l’homme n’a rien fait pour faciliter les choses puisqu’il a changé de nom à chaque projet. Et il en a eu… Difficile à suivre donc.

Aujourd’hui, Garz (diminutif de Matthieu Garczynski) semblerait être déterminé à se stabiliser. Il sort un album qui s’intitule Issues. La pochette est un labyrinthe. Symboliquement, on comprend qu’il s’agit ici d’évoquer les méandres complexes de la vie et la difficulté de choisir le bon chemin. Ce disque pop (tendance calme) est une auto-analyse, entre sincérité et humour, dans lequel, les quidams que nous sommes, se retrouveront souvent.

Le 16 septembre dernier, l’artiste est passé par l’agence afin de se présenter et évoquer ce subtil album plein de surprises.

(Toutes les photos, hormis celles prises à l'agence, sont signées Sacha Lenormand. Merci à lui.)

garz,issues,interview,mandorBiographie :

Auteur, compositeur et interprète, Garz, vogue depuis la fin des années 80 sur des musiques pop, rock ou new-wave, tandis que son écriture, intime et personnelle, exprime une forte quête d’identité et de sens.

En 2008, il créé sous ce nom une série de EP’s et travaille parallèlement pour le théâtre (compagnies Habaquq, Dodeka…) dont il compose les musiques de scène. Installé en Normandie depuis 2010, il reçoit le soutien d’acteurs culturels locaux (Conseil Général de la Manche, Comité d’aide aux groupes de Caen, Relais Culturel du Pays de la Baie du Mont Saint-Michel, SMAC Le Normandy à Saint-Lô) et se lance dans la réalisation d’un album avec Laurent Beaujour (co-arrangeur et réalisateur). Ensemble ils ont cherché une forme musicale pour chaque chanson et travaillé les arrangements en relation étroite avec les mots et les images des textes pour leur offrir un écrin pop, rock, country, blues, électro ou trip-hop et nous embarquer dans des univers denses, d’une grande intensité. L’album s’écoute alors comme un cheminement de pensées, d’émois et d’expériences.

Le disque :garz,issues,interview,mandor

Avec Issues, son nouvel album, Garz affirme ses thèmes de prédilection et leur trouve une issue/des issues… 

Chacune des dix chansons est une tentative de fuite, cherche, avec sincérité et humour, une échappatoire aux chagrins du jour, aux angoisses des nuits, au temps qui passe, invente une alternative à soi-même et part en quête d’un ailleurs.
Chez Garz la douceur des corps à corps est une réponse à ses questionnements, réponse amoureuse ou sensuelle. La nature aussi est une réponse, belle et chaude avec son peuple d’animaux étranges, ou bien le passé qu’il explore pour comprendre coûte que coûte de quelle étoffe il est fait, et la musique bien sûr dont il s’enivre…

garz,issues,interview,mandorInterview :

Tu es musicien depuis ta tendre enfance ?

Petit, j’ai voulu faire de la trompette, mais mes parents ont préféré que je fasse du hautbois. Plus tard, à 14 ans, j’ai commencé à vouloir composer au piano. J’ai ressenti un fort besoin de m’approprier la musique.

Quand as-tu décidé d’en faire ton métier ?

J’ai fait du droit jusqu’à 24 ans. Mais, c’était plus fort que moi, je sentais que je ne pouvais pas devenir juriste, par exemple. L’idée de me lancer dans un métier normal me terrorisait. J’ai préféré vivre une vie de saltimbanque en choisissant de consacrer ma vie à la musique.

Tes parents t’ont-ils encouragé dans ce sens ?

Disons qu’ils ne m’ont pas empêché. C’est le fait que je souhaite devenir artiste qui n’est pas rassurant pour des parents. Comme ils avaient les moyens de m’aider s’il le fallait, ça s’est bien passé. Cela dit, même aujourd’hui, ils sont encore un peu inquiets.

Clip vidéo réalisé par Alban Van Wassenhove pour la chanson de GARZ "Quelqu'un d'autre (pas moi)" tirée de l'album ISSUES le 7 octobre 2014. Avec GARZ (Matthieu Garczynski)

C’est donc ton premier album sous le nom de Garz.

J’ai sorti un disque en 1998 sous le nom d’Oblomov. Il s’intitulait Rock de chambre. J’assume moyennement ce disque malgré le fait qu’il sa réalisation a été faite dans de bonnes conditions.

Ta carrière en tant que Garz a commencé en 2008.

Oui, mais c’est le prolongement de ce que je faisais avant. J’ai cette espèce de maladie de beaucoup changer de nom. J’ai un gros problème avec ça. Ca me vient d’une quête d’identité de soi-même, de « qu’est-ce qu’on fait de sa vie ? » J’ai toujours eu envie de changer d’identité, mais j’arrive désormais à me contrôler.

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Pendant l'interview.

La quête d’identité est le thème principal de tes nouvelles chansons, notamment dans « Garczynski ».

A travers cette chanson, j’ai essayé de comprendre d’où je venais. Au 19e siècle, la Pologne était occupée par les prussiens et les russes. Les polonais ont dû se battre contre les occupants, dont des membres directs de ma famille. Quand j’avais 7 ans, mes parents m’ont emmené en Pologne et ça m’a marqué. Quand on a un nom comme le mien, on s’interroge sur le passé familial.

De quoi te nourris-tu pour t’inspirer ?

Je me nourris de ce que je vis et ce que ressens. J’essaie de retranscrire dans chaque chanson une émotion différente.

Clip réalisé dans le cadre de Kino Caen 2014 par Denis Levrat sur une idée originale de Matthieu Garczynski (GARZ). Avec Anastasia Parquet. "Vous revoir" est extrait de l'album Issues.

Tu dis que ta musique est de la pop. J’y vois plus de la chanson.

J’ai une prédilection pour la pop, mais pas celle qui est sucrée et commerciale. De toute manière, le mot pop en musique rassemble large. Au fond, moi, ce qui m’importe, c’est la mélodie. Il faut qu’elle porte la chanson et qu’elle fasse passer mes textes plutôt graves de manières plus légères.

Ta première chanson date de 1987. Ca fait donc plus de 25 ans que tu écris. C’est difficile de se renouveler ?

Oui, c’est ça la difficulté principale. Je passe mon temps à écrire et jeter parce que je trouve que ce n’est pas assez original où que j’estime que j’ai déjà fait une chanson de  ce type-là. Je veux changer perpétuellement la forme et le fond. Je passe beaucoup de temps à tenter de résoudre cette problématique.

Malgré tes années de musique et d’expériences individuelles ou collectives, tu n’as pas encore une grande notoriété. Trouves-tu le temps un peu long ?

Je l’ai vécu de manière un peu chaotique jusqu’à il y a trois ans. J’ai compris qu’il fallait que j’arrête de faire les choses à l’arrache et j’ai su m’entourer. J’ai fini par comprendre que les choses ne marcheraient pas si je restais tout seul. Issues est le premier disque pour lequel je me suis donné un peu plus les moyens. J’ai trouvé les financements avant de l’écrire. A la base, je ne voulais plus enregistrer de disque. Me contenter de faire de la scène me suffisait. Dans ma région, la Normandie, on me répondait qu’il me fallait de l’actu. Parce qu’il y a un comité d’aide aux groupes qui existe à Caen, le directeur d’une salle dans laquelle je voulais jouer m’a poussé et aidé à remplir un dossier de subvention. On m’a donc attribué une petite somme d’argent et j’ai pu faire ce disque. J’ai voulu bien le produire, j’ai trouvé un réalisateur compétent et j’ai pris quelqu’un pour la promo.

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(Photo : Sacha Lenormand)

As-tu besoin de notoriété ?

De reconnaissance, plutôt. Je rêve d’avoir un public et de pouvoir partager les choses. Je veux être écouté en fait, ce qui est normal pour un artiste. 

Laurent Beaujour a coréalisé l’album.

C’est quelqu’un du Cargo, à Caen, qui me l’a présenté. Au début, je voulais juste faire un EP, mais le travail avec lui m’a tellement plu qu’on a fait un album. Comme je ne sais pas s’il y en aura d’autres après, j’ai mis tout ce que je suis et tout ce que je sais faire. Ce disque résume tout ce que j’ai pu faire avant, mais en mieux.

Tu te livres franchement dans Issues. Es-tu pudique dans la vie ?

Ca dépend du contexte. Je peux être pudique quand je ne connais pas du tout les gens, mais en privé, je ne le suis pas trop. Je peux même être assez trash (rires). Même sur scène… j’ai fait des cochonneries.

Bien que je ne te connaisse pas dans la vie, je ne te vois pas comme ça.

J’ai deux facettes. Un côté un peu imagé, littéraire, poétique et un côté trash, brut, plus direct. Il m’est arrivé de réunir ses deux aspects de ma personnalité et artistique. Pour ce disque, j’ai choisi la profondeur plutôt que la provocation.

"En dormant", une chanson tirée de l'album Issues et des images de GARZ (aka Matthieu Garczynski).

garz,issues,interview,mandorTu te sens proche de quels artistes ?

Dans ceux d’hier, l’Etienne Daho des années 80. Et dans ceux d’aujourd’hui, j’aime bien Bertrand Belin et principalement son album Hypernuit. Cet album m’a donné envie d’en refaire un. J’aimais bien aussi Les créatures de Philippe Katerine. C’est à la fois, poétique, décalé et élégant. J’aime bien aussi Albin de la Simone.

Tu attends quoi de la sortie de ce disque ?

Je ne sais pas où cela va me mener. J’ai peur de l’après. Est-ce que cela va me permettre de passer un cap, trouver des partenaires, de pouvoir faire un autre disque ? Si, ça n’évolue pas, je n’aurai pas le courage de recommencer.

Le titre de cet album a une signification précise, je suppose.

Je me suis demandé ce que pouvait relier toutes les chansons. Je me suis soudain rendu compte que toutes les chansons parlaient de fuites. Issues m’est venu assez rapidement. C’est un mot concret et en même temps abstrait. Un peu comme je suis et comme sont mes chansons.

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Le 16 septembre 2014, après l'interview.

07 octobre 2014

Yseult : interview pour son premier album.

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10509504_268406386690247_6740427072489106516_n.jpgYseult sortait largement au-dessus du lot lors de la dernière édition de La nouvelle star. Même si elle n'a pas remporté l'émission, elle est arrivée avec son univers et sa façon de chanter hors du commun. Quelques mois après cette saison 10, cette jeune artiste de 19 ans sort déjà son premier album.
Signée chez Polydor, elle s'est bien entourée. D’abord, il y a Da Silva (récemment mandorisé là), un des auteurs les plus sollicités en France. Il s'est chargé de la réalisation. Deux hommes de l'ombre, Fred Fortuny et Pierrick Devin ont produit le projet, des hommes de l'ombre qui ont déjà travaillé avec des groupes comme Lilly Wood and The Prick, Cassius et Phoenix.

Le résultat va en surprendre plus d’un.

Pour Le magazine des espaces culturels Leclerc (daté du mois d’octobre 2014), j’ai rencontré la chanteuse de 20 ans dans un bureau de chez Universal.

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Clip du premier single de l'album, "La vague".

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Nouvelle star 2014, "Lettre à France" de Michel Polnareff.

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Teaser du deuxième single, "Pour l'impossible".

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Après l'interview, sur un balcon d'Universal, le 22 septembre 2014.

04 octobre 2014

Lofofora : interview de Reuno pour L'épreuve du contraire.

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Le groupe Lofofora est pionnier du rock fusion metal (guitares saturées, phrasé rappé, envolées punk). Il nous propose son huitième album avec 14 titres qui révèlent une formation en paix avec ses racines fusion et dont le discours est toujours aussi percutant et réaliste. Lofofora est un groupe qui pense, use de sa conscience de son monde, en tire des mots, des sons, pour faire aussi penser ses auditeurs.

25 ans que la plume de Lofofora sévit en criant sur les injustices, interrogations du mal être actuellofofora,reuno,l'épreuve du contraire,interview,mandor de notre société ou cette violence omniprésente.

Le chant-parlé de Reuno est toujours aussi tranchant. Instrumentalement, c'est incisif au possible. Fusion, metal, hardcore, stoner, punk rock et acoustique, le groupe n'a plus peur de proposer des pistes différentes. Mis en valeur par une production efficace et un mix faisant une belle part à la guitare et au chant, le groupe continue à provoquer, surprendre et régaler son auditoire... avec toujours autant de force et de passion.

Reuno, le chanteur leader du groupe est passé à l’agence le 10 septembre dernier pour évoquer notamment le nouvel album de Lofofora, L’épreuve du contraire.

lofofora,reuno,l'épreuve du contraire,interview,mandorInterview :

Lofofora a 25 ans d’existence. As-tu vu le temps passer ?

Pas tellement. Mais, quand tu es papa, il y a un compteur qui se met en route. J’ai une fille de 24 ans et une fille de 3 mois. Bon, je n’aime pas parler de ma vie privée. Je préfère parler de mes chansons. En tout cas, j’ai passé plus de la moitié de ma vie à faire ce groupe. Ça prend beaucoup de temps et on ne fait que ça.

Comme tous les artistes, as-tu le syndrome de Peter Pan ?

Le temps qui passe, je m’en fous. J’ai plutôt le syndrome des poupées russes. Je sais que je suis en train de murir et vieillir. Je le vois dans ma glace. A l’intérieur, le jeune que j’étais, pas celui de 25 balais, il était vraiment con celui-là, je parle de l’adolescent, il est toujours vivant. Moi, je bloque sur les rayons de jouets, mais je ne veux pas rester jeune, enfant et innocent. Ce n’est pas du tout mon but. Je suis heureux de prendre de l’âge. Si je ne suis pas si mal dans mes pompes, il a fallu que je passe par toutes les étapes pour en arriver là où je suis aujourd’hui, même les moins reluisantes. C’est ça qui m’a fait aujourd’hui.

"Contre les murs"- clip officiel.

Depuis le début du groupe, les thèmes évoqués restent les mêmes.lofofora,reuno,l'épreuve du contraire,interview,mandor

Gamin, je faisais un cauchemar récurrent. Je voyais le monde détruit par un champignon atomique. J'avais l’angoisse d’un pouvoir totalitaire. Je me voyais aussi souvent dans une casse de voitures. Des mecs en costards m’entouraient et voulaient me fusiller. J’évoque donc toujours la monstruosité de l’être humain et sa prétention hors norme. Dans l’album, il y a une chanson qui s’appelle « Double A ». Je suis hyper sincère quand je dis « il vit planqué dans mon crâne, un gamin qui ricane en regardant parler les adultes, il les voit comme des clowns descendus de la lune, gavés de certitudes. » J’ai encore cette vision du monde et c’est ça qui me fait écrire le plus.

Ce serait intéressant à psychanalyser.

Puis-je m’allonger sur ton canapé ? Non, tu vois, j’ai peur de rentrer dans le moule, de ne pas vivre la vie comme elle vient, de ne pas voir les bonnes choses quand elles arrivent. J’ai toujours envie d’être aux aguets pour capter toutes les bonnes choses, éventuellement pour décrier les mauvaises. Si je rentrais dans d’autres projets musicaux, j’aurais peut-être d’autres façons d’écrire. Avec Lofofora, les riffs de guitares sont comme des coups de poing dans la gueule. Je réponds à cela dans mes textes. Il y a quelques années, j’ai écrit une chanson qui s’appelle « Auto-pilote ». C’était un pari entre moi et moi d’essayer de faire une chanson positive, une chanson de bonheur, sans que cela devienne de « La ballade des gens heureux ». Je n’ai pas dû réussir parce qu’une journaliste m’a demandé pourquoi j’avais fait une chanson sur le suicide (rires). Merde, c’était une chanson pleine d’espoir !

Le Reuno de la vraie vie est-il le même que celui qui monte sur scène ?

On est tous comme un diamant plus ou moins brut avec de multiples facettes. Dans Lofofora, j’ai une ou plusieurs facettes de ma personnalité qui sont un peu vus à la loupe. Mais il y a d’autres Reno qui existent. Il m’arrive de rencontrer des gens pour la première fois qui s'étonnent de me trouver sympa, alors que je crie tout le temps dans mes chansons. Mais si je gueulais comme ça dans la vraie vie, je n’aurais aucun ami.

"Pornopolitique" (audio).

lofofora,reuno,l'épreuve du contraire,interview,mandorTu ne veux pas parfois calmer ta façon d’interpréter tes textes ?

Non. Je ne ferai jamais un truc tout clean. D’ailleurs, je ne vois pas la vie comme ça. La vie est parfois douce, mais elle est surtout rugueuse et piquante, c’est ça qui la rend savoureuse.

Pourquoi chantes-tu en français ?

Ça m’est venu naturellement d’écrire. Je ne me suis même pas posé la question. C’était au début de l’histoire du hip-hop français. Soudain, il y a eu des tas de mecs qui ont voulu démontrer qu’il n’y avait pas que Gainsbourg et Nougaro qui arrivaient à faire groover la langue française. J’ai sans doute voulu rentrer dans ce sillage… 

C’est quoi votre public ?

Il oscille entre treize et soixante ans. Au tout début de « Lofo », on a vite remarqué que nous n’aurions pas un public de clones. Il y avait des mecs avec des dreadlocks, d’autres avec des crêtes, d’autres avec des casquettes et des maillots de basket façon New York- Brooklyn. L’uniformité est un des trucs qui me fait le plus peur. Je trouve cohérent, par rapport à nos propos, que les gens qui viennent nous voir soient à l’opposé de ça.

Cet album ressemble un peu à ce que vous faisiez dans le premier disque éponyme, en 1995. Tu as pris 25 ans de plus, ne te demandes-tu jamais si tu n’es pas un peu trop vieux pour continuer à jouer ce genre de musique ?

Si Lemmy est crédible dans Motörhead à 68 ans et Iggy Pop à 67, je ne vois pas pourquoi je ne le serais plus aujourd’hui. Quand j’aurai des varices, j’arrêterai de mettre des shorts, c’est tout (rires). Si on compare ce dernier disque au premier, c’est qu’il est de nouveau très diversifié. Le précédent, Monstre ordinaire, était tout metal, tout bourrin, tout « rentre dedans ». Dans celui-ci, au niveau des sentiments qu’on a eu envie de partager à travers les chansons, un côté patchwork s’est imposé à nous, comme cela se faisait facilement dans les années 90. On a pas mal galéré pour choisir l’ordre des morceaux.

Teaser officiel de L'épreuve du contraire.

Ce métier est une sorte d’élixir de jouvence, non ?lofofora,reuno,l'épreuve du contraire,interview,mandor

Une des principales choses qui fait vieillir les gens prématurément, c’est d’avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Un rockeur, si tu l’es vraiment, est libre. Tu n’as pas de patron. Ton patron, c’est toi, ton groupe et tes copains. Nous sommes seuls décisionnaires de nos vies et la manière dont on va gérer notre « profession ». Ça aide à se sentir bien…

Tu as dit « rockeur ». C’est du rock que Lofofora fait ?

Oui, évidemment.

Ce n’est pas du metal ?

Mais le metal, c’est une forme de rock quand même. Le rock, c’est une attitude. C’est avoir un côté empêcheur de tourner en rond et fouteur de merde. Un rockeur, c’est un mec qui dit non avant de penser qu’il peut dire oui. C’est comme ça que je voyais les choses quand j’étais gamin et j’ai l’impression aujourd’hui de le vivre encore comme ça. On a une soif de liberté et on le dit haut et fort à coup de riffs dans la tronche des gens. C’est quoi la traduction de rock ? C’est secouer.

"L'innocence" (audio).

Tu as commencé en chantant le bordel de ce monde… en 2014, c’est encore pire, non ?

Notre monde a toujours été chaotique. La différence, c’est qu’aujourd’hui, on est au courant de tout. Et sur internet, c’est le pire qui passe en premier à travers le filtre médiatique. Les occasions de se fendre la gueule devant nos écrans ne sont pas si nombreuses. C’est la façon dont le malheur est hiérarchisé aujourd’hui que je trouve hyper malsain.

Es-tu un anarchiste ?

Je préfère « anarchiste » à « engagé ». Si ça m’arrive de signer personnellement des pétitions, je ne dicte à personne ce qu’il doit faire. J’ai horreur qu’on me le fasse, alors, je ne le fais pas aux autres.

Lofofora n’est pas HK et les Saltimbanks.

Non, mais eux, ils sont pénibles. On ne va pas faire un chapitre sur ce groupe, mais avant, ils avaient un truc qu’ils appelaient «ministère des affaires populaires ». On a joué avec eux, mais j’avais envie de leur jeter des cailloux. Les mecs, ils jouent « La Marseillaise » pour la faire siffler par le public. Mais, vous n’avez pas autre chose à nous donner ? Pour moi, c’est de la démagogie de bas étage. Attention, tous autant que nous sommes, on peut être démagogue, mais à ce point-là, non. Pour moi, HK et les Saltimbanks, c’est du Patrick Sébastien avec des paroles écrites par Jean-Luc Mélanchon.

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Pendant l'interview.

Quel est votre engagement à vous ?

Pas grand-chose. On fait juste un peu de place sur nos tables de merchandising. On invite des gens de « Sortir du nucléaire », parce que c’est un thème qui nous tient à cœur. On va faire venir aussi des gens de chez « Sea Shepherd », une association genre Greenpeace, mais que pour la mer et en mode assez musclé. Là s’arrête notre engagement publique. On présente ces organismes à notre public, il s’arrête ou ne s’arrête pas.

Que pensent tes parents de leur rejeton ?

Ils sont assez fiers. Ils comprennent mon travail et comment je le pratique. Ce sont eux qui m’ont fait et qui m’ont rendu comme je suis, ils n’ont qu’à assumer (rires). Ils m’ont inculqué une fibre un peu humaniste et écolo. Un certain respect de la vie.

Après 25 ans de carrière, on craint encore la sortie d’un nouvel album ?

Oui, parce qu’on a envie de continuer à enregistrer des disques. Avec mon dernier relevé de ventes de disques, j’ai eu un chèque de trente euros. Chaque membre du groupe gagne vingt centimes par exemplaires vendus. Contrairement à certains fantasmes que peut avoir le public, des musiciens comme nous ne sont pas riches. Je ne suis toujours pas propriétaire et je roule dans une bagnole d’occasion qui a 150 000 kilomètres. Mais je vis bien comme ça. C’est la vie que j’ai choisi. Je fais ce que j’aime. Je me sens riche d’émotions et d’expériences.

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Après l'interview, le 10 septembre 2014.

26 septembre 2014

Maladroit : interview pour Old & Poor

maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandorSur ce blog, j’aime varier les plaisirs, aller là où on n’attend pas Mandor. Ainsi, j’accueille les deux chanteurs d’un groupe de punk-rock, MALADROIT. Bien sûr que leur musique n’est pas ma tasse de thé. Mais dans le genre, ce sont deux des meilleurs chanteurs/musiciens. Till Lemoine (chanteur de Guerilla Poubelle) et Olivier Portnoi (chanteur des Dead Pop Club, déjà mandorisé en 2010) ont accepté de prendre une bière avec moi le 28 août dernier, histoire qu’ils me parlent de leur groupe et de leur nouveau disque, Old & Poor.

maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandorBiographie officielle :

Side projet activé par des membres de Guerilla Poubelle, Dead Pop Club, Crossing The Rubicon et Marxmallows, MALADROIT a donné plus de 250 concerts depuis 2009, aussi bien en France, Allemagne, Hollande, Angleterre, Ecosse, Belgique qu'au Canada et aux Etats-Unis. Son pop punk accrocheur, ses solos à un doigt, ses oh oh oh et ses chansons de filles pour les garçons (à moins que cela ne soit l'inverse) lui ont permis de  jouer au Fest à Gainesville en Floride, (festival punk rock de référence), par deux fois au Pouzza Fest à Montreal et de partager la scène avec Dear Landord (US), Murderburgers (Ecosse), Off With Their Heads (US), Dead To Me (US), The Apers (Hollande), Priceduifkes (Belgique), Sainte Catherines (Québec), Against Me! (US), Masked Intruder (US), Brixton Robbers (Québec), Charly Fiasco (Fr), Fortune Cookie Club (Québec) et plein d'autres.maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandor

Le dernier disque de MALADROIT est OLD & POOR

OLD & POOR : Pour fêter les 5 ans de MALADROIT, voilà une compilation CD des tous les titres du groupe éparpillés et jusqu'à présent uniquement disponible en vinyle sur des singles, des splits EP, des compiles, des vidéos de voyage en tapis volant. En bonus un nouveau titre 100% inédit "I Wanna Kill Zombies With You".

maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandorInterview :

Till, tu es l’initiateur du groupe ?

Till : Non, on a décidé la création de ce groupe avec Olivier il y a cinq ans. On déjeunait ensemble au moins une fois par semaine et un jour l’idée nous a traversé l’esprit. C’est parti comme un projet annexe. Tous les membres de Maladroit jouent dans d’autres groupes qui restent leur priorité.

Olivier : Ce qui nous a incités à faire groupe commun, c’est justement l’envie de jouer avec d’autres gens que les « habituels » et de s’essayer à autre chose musicalement. De plus, on avait tous du temps de libre.

Till : Il est vrai que le groupe principal dans lequel je joue, Guerilla Poubelle, était plus en stand-by que d’habitude. Au lieu de faire une centaine de dates par an, on n’en faisait plus que quarante.

Vous vous êtes connus comment les uns les autres ?

Olivier : La musique que l’on joue fait partie d’un petit monde musical. La scène punk, c’est un peu une niche, donc, du coup, quand on va voir des concerts, on rencontre toujours les mêmes personnes. Tout le monde se connait depuis longtemps. On s’est tous vu en sur scène maintes fois.

Le clip le plus Mila Kunis.

Du coup, il n’y a pas un « gros » public pour le genre musical que vous jouez.maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandor

Till : Je trouve qu’il y a suffisamment de gens qui viennent nous voir pour nous permettre de nous éclater sur scène.

Olivier : Si le public de Maladroit est petit, dans plein de villes, il existe quand même, donc ça nous permet de jouer partout. Même s’ils ne sont pas très nombreux, ils sont intéressés par ce que l’on fait.

Aujourd’hui, Maladroit est plus connu que vos groupes respectifs ?

Till : Ca dépend desquels.

Dead Pop Club et Guerilla Poubelle par exemple, dont vous êtes les deux chanteurs…

Till : Dead Pop Club et Guerilla Poubelle sont largement plus connus que Maladroit. Ils sont plus anciens et surtout, ils sont connus des gens qui écoutent du punk rock.

Olivier : Je ne suis pas sûr que les gens qui écoutent Maladroit connaissent Dead Pop Club. Le public de Maladroit est nettement plus jeune.

Till : J’ai vu des jeunes qui sont venus pour te parler de Dead Pop Club.

Olivier : Guerilla Poubelle est hors catégorie puisqu’il est l’un des plus gros groupes de punk rock français depuis quelques années. Il ramène vraiment beaucoup plus de monde que nous. Ce n’est pas comparable. Till revient justement d’une tournée nord-américaine de cinq semaines avec Guerilla Poubelle. Ça lui arrive souvent de revenir d’une longue série de concerts avec Guerilla et d’enchaîner sur d’autres dates avec Maladroit. Parfois, il jongle.

Le clip le plus iPhone.

maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandorTill, quand tu passes d’un groupe à l’autre, tu t’y retrouves vite ?

Till : Ce n’est pas comme coucher avec ta femme et dire le nom de ta maîtresse. Tu sais très bien là où tu es.

Olivier : Moi, je trouve ça même super plaisant. Ça ne m’était jamais arrivé de passer d’un groupe à l’autre et je trouve ça assez fun de switcher. Ça change complètement. Ce ne sont pas les mêmes personnes et ce n’est pas la même dynamique musicale, mais c’est agréable.

Till : En général, en tournée, tu passes 30 minutes par jour à faire de la musique, les 23h30 qui restent, tu les passes avec les gens avec qui tu es en tournée.

Olivier : Assis dans un camion, assis près des loges ou assis dans un bar.

Till : C’est ce temps « vide » entre les concerts qui est cool à occuper avec des potes.

Avec Maladroit, vous chantez en français et en anglais. Moi qui connais bien Olivier, je suis surpris de l’entendre chanter dans la langue de Molière.

Olivier : Pour la petite histoire, la première fois que j’ai chanté en français, c’était sur le deuxième album de Guerilla Poubelle. J’étais curieux de le faire parce que je commençais à bien connaître Till et nous nous entendions bien. C’est con à dire, mais ce n’était pas facile pour moi, alors que le français est ma langue natale. Ayant grandi en Californie, ce n’est simplement pas ma culture musicale de départ. Tu ne chantes pas de la même façon en anglais qu’en français. En anglais, c’est plus naturel pour moi. De plus, je suis incapable d’écrire un seul texte en français.

Pour toi, Till, pas de souci, parce qu’avec Guerilla Poubelle, ce ne sont que des textes en français.

Je suis à l’aise dans les deux langues. Dans Maladroit, on chante beaucoup plus en anglais. C’est le style du cahier des charges que nous nous sommes imposés qui veut ça.

Le clip le plus touristique et tapis volant.

C’était quoi votre cahier des charges, précisément ?

Till : Faire un truc à deux chanteurs. Toutes les chansons sont chantées à deux. Musicalement, on voulait faire des trucs pop punk à l’ancienne, genre les Screeching Weezel, Queers et les Ramones ou plus récemment Dear Landlord, Off With Their Heads, Teenage BottleRocket. On se revendique de cette école-là.

Olivier : Nous jouons une musique assez simple, très instinctive, souvent composée assez vite et qui a une idée principale. Les morceaux sont très courts, pas plus de deux minutes, donc la mélodie doit être simple et efficace. Une idée, une mélodie, un morceau… c’est notre credo.

Till : On est instinctif et on adore écrire des chansons très vite.

Ça veut dire que les textes n’ont pas grandes importances ?

Till : Non, mais il faut que ce soit une évidence. Si au bout d’un quart d’heure, elle ne fonctionne pas, c’est que n’est pas une bonne chanson.

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Jean-Louis Murat, que j’ai interviewé ce matin, m’a dit que lui, si au bout de quatre heures la chanson ne marchait pas, il l’abandonnait. Vous, c’est quinze minutes…

Olivier : Till est particulièrement rapide. Moi, je mets une heure de plus (rires).

Till : C’est tellement infini le nombre de chansons que tu peux écrire, le nombre d’idées que tu peux avoir…

Olivier : Avec Maladroit, nous n’avons aucune prétention musicale ou textuelle, mais ce n’est pas pour ça que c’est bâclé. 

Till : On ne se prend pas au sérieux, mais on fait les choses sérieusement.

Vous n’avez pas l’air de vous prendre la tête en tout cas.

Till : Il manquerait plus qu’on s’emmerde. Maladroit, c’est notre groupe d’à côté, donc on ne veut en tirer que du plaisir.

Olivier : Avec nos groupes principaux, on va mettre plus de temps à faire nos morceaux et à faire des disques. On se pose beaucoup plus de questions. Maladroit, on l’aborde de façon plus fun et légère.

Till : Il y a trois chansons sur notre premier 45 tours. A la base, il y en avait seize. On en a jeté treize pour ne garder que les meilleures.

Le clip le plus Natalie Portman et acoustique.

Votre nouveau disque Old & Poor réunit tous vos 45 tours.maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandor

Till : Il y a aussi des inédits et des raretés que l’on ne trouvait que sur des compils.

Olivier : C’était bien de les réunir parce que tout le monde n’a pas de platine vinyle et n’achète pas forcément des 45 tours.

Till : Et les vieux disques de Maladroit sont épuisés.

Vous ne faites que des 45 tours, jamais  de CD single ?

Till : On ne fait que du vinyle pour les petits formats. C’est un choix.

J’adore vos clips. Ils sont tous originaux.

Olivier : Ce n’est même pas calculé. Ce sont souvent des clips improvisés.

Till : Quand on a l’idée, on est souvent tous ensemble, alors on le fait immédiatement avec les moyens du bord. Si on ne le fait pas tout de suite, on ne le fait jamais.

Olivier : Finalement, c’est aussi rapide que la composition de nos morceaux.

On les achète où vos disques ?

Olivier : A la fin des concerts et sur internet. Till s’occupe d’un label qui s’appelle Guerilla Asso et qui existe depuis plus de onze ans. Ce CD de Maladroit est la 136e sortie du label.

Le clip le plus on attend un membre de Maladroit qui n'arrive pas.

Vous avez fait pas mal de concerts à l’étranger ?

Till : On a joué au Canada, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Autriche, en Angleterre, en Hollande et en Belgique…

Olivier : Je suis surpris de la facilité que l’on a, pour un petit groupe comme le nôtre, d’aller à l’étranger.

Till : Avec Maladroit, nous sommes dans une scène qui est relativement internationale, contrairement à Dead Pop Club, même si vous chantez en anglais.

Olivier : A l’étranger, ce qui les intéresse chez nous, ce n’est justement pas nos chansons en anglais. Ils préfèrent les chansons en français, ça les fait beaucoup plus marrer. Aux Etats-Unis, Maladroit à un côté « exotique ». La plupart du public américain n’a jamais entendu quelqu’un chanter en français.

Till : Je vais plus loin, la plupart du temps, c’est même la première fois qu’ils voient un groupe français.

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La scène punk rock en France, ça représente combien de groupes en France?

Olivier : C’est une scène underground, un peu sous-terraine. C’est difficile de quantifier.

Till : Des groupes qui tournent comme nous, il y en a des centaines. C’est très vivace.

Olivier : C’est ce qui m’avait plu dans le punk rock au début. Le côté immédiat. Tu es près de chez toi, tu peux aller dans un bar, une petite salle de spectacle, et tu vois un groupe. Les types sont comme toi et, du coup, ça te donne envie de faire la même chose. Il y a un côté « proximité » très différent des groupes de rock « classiques » qui jouent dans de vraies salles, de vrais réseaux.

C’est rare un groupe avec deux chanteurs. Il y a une rivalité ou une émulation ?

Olivier : On fait partie d’une scène où c’est assez courant.

Till : On est dans le partage. Et on sait rapidement quelle partie est idéale pour l’un ou l’autre.

Olivier : Il n’y a aucune compétition entre nous.

Till : A la fin du concert, je n’ai pas l’impression d’avoir chanté. J’ai l’impression d’avoir fait les chœurs, alors qu’on a chanté à l’identique. Juste, on s’appuie l’un sur l’autre.

Olivier : Il y a vraiment une émulation. On se tire mutuellement vers le haut. Ou le bas, c’est à voir (rires).

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Après l'interview, avec Till Lemoine (à gauche) et Olivier Portnoi (à droite), le 28 août 2014.

13 septembre 2014

Gaëlle Vignaux : interview pour J'aime tes ex

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(Photo : Sand Mulas)

Gaëlle Vignaux observe le quotidien du haut de son mètre 54. Elle cueille les peurs, les bonheurs et les banalités, puis en fait des chansons. Drôles ou acerbes ou poétiques, parfois tout ça à la fois. Cela fait deux ans que je la croise. En concert ou dans des tremplins. Ce charmant petit bout de femme a beaucoup de talent.

Elle sera du 17 au 27 septembre aux Rencontres d’Astaffort (parrain: Alexis HK) et le 03 octobre à l’Espace Christian Dente  (ACP – La Manufacture Chanson – 75) en trio. (Première partie : Cyril Adda).

Son troisième album, J’aime tes ex, est sorti en mai dernier, une mandorisation s’imposait…

gaëlle vignaux,j'aime tes ex,interview,mandorBiographie officielle:

Le jour ou Gaëlle peut enfin s’acheter ses propres disques, au revoir Michel Jonasz ou Piaf qui l’ont bercée, elle se jette sur Slayer et Metallica. A ses 1m54, elle cesse de grandir mais laisse pousser ses cheveux.

Et puis, le drame se produit. Lors d’un concert de Sépultura, elle balance sa tête d’arrière en avant, comme tout le monde dans la salle, et se cogne à  son voisin d’en face qui faisait la même chose. Le lendemain, on lui découvre un pou. Le surlendemain, elle a les cheveux courts. Sa veste en jean dégueux (des années de travail !!!) recouverte d’écussons ne la sauvera pas de l’exclusion, lente mais certaine, de ce qui était devenue sa famille musicale d’adoption. S’en suit une boulimie de découvertes. Des chants Inuits à  Allain Leprest, en passant par les Pixies, Bowie ou Dvorjak…leurs disques cohabitent dans une harmonie confuse et délicieuse.

Afin de constater ce qui subsiste de ces multiples aventures musicales, elle entre aux Ateliers Chansons de Paris. Au cours de ces deux années, elle abandonne l’idée d’appartenir à  un style en particulier, se fabrique une plume, et fait de belles rencontres dont Gaspard Lanuit qui compose sur ses premiers textes (Gaëlle…avec 2 L – premier album autoproduit en partenariat avec la SACEM).

En 2006, Clément Petit (violoncelliste) intègre le projet en tant que musicien, puis arrangeur (Cité Thorez – second album). Leur complicité les mènera à co-composer “J’aime tes ex”, qui sortira en mai 2014.

Argumentaire de J’aime tes ex :

De ses deux ailes, Gaëlle a gardé sa plus belle plume pour ce troisième album.gaëlle vignaux,j'aime tes ex,interview,mandor
Et c’est portée par ses musiciens qu’elle explore une chanson plus dense, moins minimaliste.
Clément Petit, violoncelliste, co-compositeur, arrangeur et réalisateur de l’album l’a invitée à oser…

Oser des chansons qui, pour la plupart, ont pris vie à l’écoute des compositions.
Des musiques qui, à elles seules, ont parfois suggéré l’idée même de textes « cousus sur les mesures ».
On peut, face à une page blanche, s’interdire mille et un sujets. Mais quand une musique
vous le suggère violemment, l’exercice n’en est que plus délicieux.

A oser des arrangements plus étoffés tout en préservant  l’intimité des mots.
Des partitions ciselées, mais toujours au service de la dérision, de l’humour, du doux chagrin.
Des cuivres aux sonorités second line, comme un pied de nez à la thanatophobie, comme on danse aux funérailles à la Nouvelle Orléans.
Une batterie aux airs de cuisine, préparée par le chef du Tremens Delirium.
Un quatuor à cordes très masculin sous les talons d’une Mini miss ratée.

Et puis, à oser inviter d’autres artistes…Nicolas Jules et Presque Oui.

gaëlle vignaux,j'aime tes ex,interview,mandorInterview :

Es-tu issue d’une famille d’artistes ?

Pas du tout. Mon papa de cœur, avec lequel j’ai vécu, travaillait à la SACEM. Il écoutait tellement de musique à son travail que, du coup, à la maison, il n’en mettait pas beaucoup. Et s’il en écoutait, c’était de la variété de cette époque. Julien Clerc, Michel Jonasz… des gens comme ça. Sinon, dans ma famille, il n’y a qu’une personne qui chantait, c’était mon papi. Il chantait pour lui, mais tout le temps. C’était son moyen d’expression.  Dès qu’il se passait quelque chose dans la vie, il trouvait une chanson qui illustrait le propos. Parfois, c’était énervant.

Tu es une chanteuse dont l’importance des textes est primordiale. Ecoutais-tu des chanteurs dits « à texte » justement.

J’ai découvert des textes profonds et intéressants quand je suis rentré aux ACP la Manufacture Chanson. Nous avions des ateliers d’écriture dans lesquels nous nous retrouvions confrontés à des textes superbes. C’est ainsi que j’ai découvert par exemple Allain Leprest.

C’est lui qui t’a donné envie d’écrire de beaux textes ?

Lui et d’autres. Mais, je n’ai jamais eu envie de l’imiter. Allain Leprest à une écriture particulière et incomparable. C’est difficile de le copier, c’est même impossible. Il y a des choses que j’adore manger, mais que je n’ai pas envie de cuisiner. Il parvient à mettre aux mots des sensations ou des émotions d’une forte intensité. Il a une facilité extraordinaire.

Quand tu écris, penses-tu à tel ou tel artiste en te demandant : « Qu’aurait-il écris à ma place ? », « est-ce que je suis de son niveau ? »gaëlle vignaux,j'aime tes ex,interview,mandor

Non, surtout pas. J’essaie de trouver l’image, la métaphore la plus juste et naturelle qui soit, avec mon langage. J’essaie que ce ne soit pas trop éloigné de la façon dont je parle et que ce soit assez lisible pour tout le monde.

Finalement, tu estimes faire de la chanson « populaire » ?

Je veux surtout que mes chansons soient comprises par un grand nombre, sans pour autant céder à la facilité.

Dans ton répertoire, il y a des chansons qui se comprennent au premier degré et parfois, il faut un peu gratter la première couche pour découvrir toutes les subtilités.

Oui, c’est le jeu.  Au lycée, j’adorais les interprétations de textes qu’on nous donnait à faire. Je trouvais génial cette liberté de pouvoir interpréter à notre façon ce qu’écrivait quelqu’un d’autre.  Dans un texte, on peut dire beaucoup de choses, mais c’est mieux quand on garde un peu de pudeur. Je laisse pas mal de portes ouvertes pour permettre à celui qui écoute de ressentir ce que je chante avec son propre vécu.

Tu écris soit des chansons drôles, soit des chansons un peu mélancoliques ou  émouvantes. J’imagine que ce sont deux aspects importants de ta personnalité ?

J’ai l’impression d’être comme ça. Je peux pleurer vite, mais de joie ou de tristesse. Vraiment pour un rien. Je suis une chialeuse. Paradoxalement, parfois, j’écris une chanson triste et, finalement, on la trouve drôle. C’est le cas de « La moche » par exemple. En général, les gens rient quand je la chante.

Gaëlle Vignaux en live (Pic d'Or 2014) chante "La moche".

« La moche », c’est du vécu. Quand on te regarde, tout porte à croire que non.

Oui, c’était moi quand j’étais plus jeune. J’étais bouboule jusqu’à la fac. Il y a des situations que je chante dans la chanson que j’ai effleurée dans ma propre vie.

Tu ne racontes que des histoires vécues ou vues dans ton entourage ?

Je crois que mon activité préférée, c’est d’être dans un endroit où il y a énormément de monde et d’observer. Puis, éventuellement, de raconter dans des chansons.

Le monde que tu racontes n’est pas un monde toujours joli…

Je ne suis pas très optimiste. J’adore la vie, c’est d’ailleurs pour ça que j’ai super peur de la mort. J’ai un peu de mal à me laisser aller au bonheur et cela se ressent dans les chansons que j’écris. Je crois au bonheur, il est bien là, mais il est souvent au bout d’un chemin difficile. Il n’est pas donné comme ça.

J’ai l’impression que tu aimes bien mettre des coups de pied dans la fourmilière.

J’ai du mal à réagir du tac au tac dans une conversation. Dans un débat, j’ai toujours peur de dire des choses que je pourrais regretter. La chanson me permet de me poser et de dire ce que je pense après réflexions, de façon assumée, une bonne fois pour toute.

Gaëlle Vignaux en dui avec Nicolas Jules, "Notre ombre".

gaëlle vignaux,j'aime tes ex,interview,mandorIl y a un duo avec Nicolas Jules, « Notre ombre ». Je n’ai jamais su si c’était une chanson négative ou positive sur le couple.

Les deux. Ce n’est pas du vécu chez moi, mais c’est de l’observation de couples d’amis. Je les trouvais fusionnels et ça me paraissait génial. En vérité, il en découlait qu’ils n’étaient plus eux-mêmes. Ils se sont oubliés. Je crois, moi, qu’il faut garder une part d’indépendance.

A la fin de cette chanson, tu dis « nous ne sommes plus que l’ombre de nous-même ».

Disons qu’il faut faire attention quand on est en couple. Moi, le jour où on tentera d’écraser ma personnalité, ça se passera moyennement (rires).

A ce propos, il me semble que tu as une sacrée personnalité.

Je fais vraiment tout pour être une personne agréable, mais je crois que je suis un peu une chieuse quand même.

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(Photo : Sand Mulas)

Il y a un duo avec Presque Oui. Tu aimes chanter en duo, dis donc.

Sur les deux précédents albums, il n’y a aucun duo, alors que j’avais très envie d’en faire. Mais, je suis trop timide. Là, j’ai osé, parce qu’on s’est dit, avec Clément Petit, qu’il fallait qu’on se fasse plaisir sur cet album. J’aime l’univers des deux personnes qui chantent avec moi sur mon disque et en plus, ils sont très humains.

Tu as reçu quelques prix pour cet album. C’est important, ce genre d’encouragement ?

Oui, j’ai besoin d’encouragement. Je suis passé d’un album guitare-violoncelle-voix à un album où nous sommes douze, avec des cuivres, un quatuor à cordes… j’avais hâte d’avoir le retour des gens qui avaient écouté les précédents. L’encouragement, pour moi, c’est plus par rapport à la programmation en concert. C’est ça que j’attends et là, ça devient plus compliqué.

As-tu l’impression que d’album en album, tu fais des progrès ?

Je sens que je gagne en maturité et en écriture. Mais comme c’est toujours moi qui raconte, le caractère et la façon de voir les choses restent les mêmes. Il y aura toujours ce petit côté, « je vais vous raconter un truc qui pique un peu, mais en mettant de l’humour dedans » ou «  je vais vous raconter un truc drôle, mais on ne va pas se marrer tout le temps ». La vie est faite ainsi, de toute façon.

gaëlle vignaux,j'aime tes ex,interview,mandor

Après l'interview...

11 septembre 2014

Camélia Jordana : interview pour Dans la peau

le magazine des espaces culturels leclerc,camélia jordana,interview,babx,mandor

(Photo : Bérengère Valognes)

Après le succès de son premier album éponyme (150 000 albums vendus) en 2010 et une tournéele magazine des espaces culturels leclerc,camélia jordana,interview,babx,mandor de deux années, Camélia Jordana, aujourd’hui âgée de 22 ans, a su prendre son temps pour revenir. Pour cela, elle s’est entourée de son ami de toujours, BabX, présent presque partout, aux arrangements, à la réalisation, à l'écriture et à la composition de plusieurs titres, et en partenaire de duo sur l'inquiétant A l'aveuglette. Camélia Jordana s'est construit sa famille de chanson, littéraire, exigeante, soudée. Je suis allée à sa rencontre, pour la seconde fois (voir première mandorisation, là), pour évoquer ce nouveau disque qui porte haut la chanson française d’aujourd’hui.

C’est une jeune femme souriante, pas tout à fait détendue, mais très disponible qui m’attendait sur la terrasse de l’Hôtel du Nord, au début du mois de juillet. « A chaque nouvel album, c’est toi le premier à m’interviewer… je suppose que tu me portes chance », me dit-elle, espiègle. Oui, évidemment, c’est grâce à moi.

Clip de "Dans la peau".

Voici donc, le fruit de notre entretien publié dans Le magazine des espaces culturels Leclerc daté du mois de septembre 2014 et sur le site des espaces culturels Leclerc...

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Après l'interview, à l'Hôtel du Nord, le 2 juillet 2014.

Pour terminer, voici cinq autres "chansons" tirées de l'album Dans la peau.

En studio, "A l'aveuglette", duo avec Babx.

En studio, "Comment lui dire".

Clip officiel de "Ma gueule".

"Miramar" (audio).

"Brigitte dit vrai" (audio).

04 septembre 2014

Archimède : interview pour Arcadie

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(Photo : Valérie Archeno)

archimède,arcadie,interviewLes deux premiers albums d’Archimède ont largement été plébiscités : deux nominations aux Victoires de la Musique, des clips totalisant 2 millions de vues ; plus de 200 dates de concerts... Il faut dire que ce groupe est très doué. Des textes français servis de mélodies à l'anglaise, le duo ne s'interdit rien. Nico (chant) et Fred Boisnard (guitares) se sont isolés pour construire ce troisième projet. De la trentaine de maquettes qui en a résulté, onze titres seulement ont été retenus. Le meilleur du meilleur. Cette nouvelle aventure est marquée par la collaboration avec A.L.B.E.R.T, trois musiciens et réalisateurs connus pour leur travail avec Arthur H, Jean Louis Aubert ou encore Alain Souchon. Leur collaboration a permis d’élargir la palette des sons et des thèmes abordés. Archimède 2014 devrait conquérir un public encore plus large. C’est tout le bien (mérité) qu’on leur souhaite.

Le 26 juin dernier, je suis allé à la rencontre de Fred et Nico Boisnard dans les locaux de leur maison de disque, Sony.

Interview :archimède,arcadie,interview

Après votre précédent album Trafalgar, je trouve qu’Arcadie est, lui aussi, très bien reçu par la presse musicale et généraliste.

Nico : Nous aimons les mélodies, mais nous avons un attachement très fort aux textes. Quand les journaux disent que l’on raconte vraiment des choses fortes et que ça les touche, ce sont des retours sur le travail que l’on a fourni qui sont importants.

Avez-vous l’impression de faire des progrès d’album en album ?

Fred : Musicalement, oui. Moi, j’ai beaucoup appris entre le premier disque de 2009 et celui-ci, principalement dans le jeu de guitare et dans ce que l’on peut insuffler dans certaines mélodies. On apprend et on se pose des questions que l’on ne se posait pas forcément avant. Nous tentons d’abandonner ce que l’on a l’impression de faire depuis toujours.

Il faut éliminer les réflexes ?

Fred : Oui, sans perdre la spontanéité et la naïveté non plus. C’est hyper important de sortir une mélodie et de se dire que le premier jet est réussi. Sans intellectualiser, il faut faire en sorte que ce premier jet soit magnifié.

Nico : C’est la même chose pour les textes. Je n’aurais pas réussi à écrire un « Dis-le nous » ou « Le grand jour » sur les deux premiers albums. Quand on évoque des sujets douloureux, il faut avoir un peu de pratique et avoir progressé dans le cheminement de la langue. Il faut savoir évoquer un sujet sans que ce soit de manière frontale. C’est bien d’utiliser les chemins de traverse.

Premier clip tiré de l'album Arcadie, "Julia".

Pour « Le grand jour » qui parle d’un enfant malade à Necker, c’est pourtant frontal.

Fred : Non, c’est juste la dernière phrase qui est frontale. Sans elle, on ne saisit pas le sens de la chanson.

Nico : Dans le texte, je joue avec un champ lexical et tout passe par des images. Il fallait trouver un angle fort pour parler des enfants malades. L’angle en question, c’est le jour où le clown leur rend visite. Il s’agit de leur lueur hebdomadaire.

Pourquoi avoir écrit cette chanson ?

Fred : Cette chanson a été écrite quand on a perdu un pote de notre âge, il y a presque deux ans. Ça a fait resurgir des émotions relatives à notre adolescence où mon frère avait perdu un copain. J’avais 13 ans et je me souviens que je trouvais horrible d’être hospitalisé en long séjour.

Nico : J’exorcise aussi peut-être la hantise de vivre la chose. Mes enfants ont eu des petits ennuis de santé à leur naissance. Ça me touche donc beaucoup.

Dans « Dis-le-nous », vous racontez l’annonce de l’homosexualité en milieu rural.

Nico : C’est une chanson hyper sincère qui s’adresse à un proche qui est homosexuel et qui ne le dit pas. On vient d’un département, la Mayenne, où ce n’est pas aisé de s’annoncer comme tel.

Mine de rien, il y a beaucoup de chansons où on se fait piéger. On croit écouter une histoire et on comprend sur un mot que ce n’est pas du tout ça.

Nico : On donne souvent les clefs du thème de la chanson aux deux tiers. Une bonne chanson, c’est aussi créer un suspens. Il ne faut pas être bas de plafonds. A ce niveau-là, dans cet album, je trouve qu’on a muri.

Chez vous, la création doit-elle être ludique ?

Fred : Dans cet album, on a mis beaucoup de nos émotions dans les musiques et dans les textes. On se sent concernés dans tout ce qui est dit. Mais, il faut aussi s’amuser pour ne pas tout dévoiler à la première écoute. On aime que l’auditeur soit concentré à la première écoute pour comprendre le thème de la chanson. Les fois suivantes, il peut se laisser aller à une écoute plus intuitive.

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Beaucoup d'articles très positifs pour cet album...

Tous les deux, vous travaillez indépendamment. Vous n’êtes jamais ensemble.

Fred : J’ai besoin de m’enfermer. Je suis dans une petite pièce, huit heures par jour avec un ordinateur, un clavier et une guitare. C’est de l’acharnement.

Nico : Moi non. Les idées viennent quand je me promène. Je ne peux pas me mettre derrière un bureau pour écrire un texte. Je suis tout le contraire de mon frère. Soit ça vient, soit ça ne vient pas.

Parlons de la chanson la plus rock « Allons enfants ». Nico, ça te gène si je dis que tu chantes un peu comme Bertrand Cantat époque Noir Désir ?

Nico : J’ai la même scansion. En écrivant la chanson, je me suis rendu compte qu’elle devenait efficace en terme de sens à partir du moment où je hachais la langue et où on se plaçait dans un registre de rythmique et de métrique très saccadé.

Fred : On a essayé de contrebalancer dans la prod avec des guitares un peu « japonaises » avec des effets un peu « plastiques ». On n’a pas voulu la grosse guitare distordue.

Nico : Nous ne sommes pas issus de ce genre-là musical. On est plus dans une pop mélodique. Les Français qu’on aime, c’est Renaud, Dutronc, Polnareff ou Nino Ferrer. Si on ne nomme pas Noir Désir dans nos influences, il n’empêche qu’on les a beaucoup écoutés et qu’on les admire.

Ça Fly Away (live at RTL2)

Abordons le thème de la chanson « Ça fly away ». Même s’il y a beaucoup de seconds degrés, vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère. Vous critiquez les artistes français qui chantent en anglais.

Nico : C’est une chanson à charge, je l’avoue. On ne peut pas faire dans la demi-mesure quand on écrit sur ce thème-là.

Fred : On rencontre beaucoup de groupes français qui chantent en anglais dans les festivals.

Nico : Je le répète, une chanson doit être à charge. Il faut qu’elle aille au fond du sujet. Après, en interview, on modère le propos. Nous ne sommes pas des patriotes écervelés. Nous ne sommes pas contre les groupes français qui chantent en anglais. On surligne la chose, c’est tout. Il ne faut pas prendre cette chanson comme quelque chose de revanchard. C’est un tacle sur le mode de la joke.

Fred : Ce qui est amusant, c’est qu’on pourrait nous reprocher de faire une production complètement anglaise sur cette chanson. Il y a de nombreux clins d’œil à la musique anglaise. On contrebalance ainsi sur ce que l’on balance. Il faut se calmer, ce n’est qu’une chanson ironique.

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Vous avez travaillé avec le collectif A.L.B.E.R.T. Il faut parfois changer d’équipe ?

Fred : Il faut surtout parfois se poser des questions. Les deux premiers albums ont été très bien réalisés par Philippe Paradis. Dans ce troisième album, on a juste ouvert les oreilles sur ce qui peut se faire ailleurs. On a un style bien à nous. Il faut chercher des sonorités différentes. J’ai tapé à la porte de ces gens-là parce que je me suis dit que c’était bien de glaner vers des claviers un peu à l’ancienne. On a fait des essais et ça a été concluant immédiatement. Ils ont apporté autre chose à Archimède.

Nico : Ce sont des magiciens du son. Nous sommes arrivés avec les compositions et l’écriture terminées. Ils ont filé une grosse claque à certaines de nos maquettes,  sur les arrangements et la production, mais nous restions les seuls maîtres à bord de l’œuvre.

Chez vous, il n’y a jamais de chansons anodines. C’est à la fois gai dans les musiques et sombre dans les textes.

Nico : Comme Dutronc et Ferrer, on parle de la société avec un petit rictus au bord des lèvres. Dans nos chansons, il y a plus de fond qu’il n’y parait.

Fred : On est dans cette filiation-là. On aime bien le télescopage entre le fond et la forme.

Nico : L’illustration parfaite de cette idée-là étant la chanson « Toi qui peines au bureau ». On a une chanson hawaïenne, chaloupée, à base de ukulélé et en même temps, c’est une carte postale d’un actionnaire à ses ouailles. Nous avons donc une chanson engagée dans le fond et très dégagée pour la forme. Quand nous trouvons un équilibre comme ça, nous sommes ravis.

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Avec les Archimède à l'issue de l'interview... selfie (avec perche discrète) le 26 juin 2014.

01 septembre 2014

Pierre Faa (Peppermoon): interview pour Gingko Biloba et Prismes

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© Wenpeng Lu. Pierre Faa devant une œuvre éphémère de Pierre Roy-Camille.

Pierre Faa écrit sur les autres, écrit aussi pour les autres, interviewe la planète chanson pour des magazines, réalise des pochettes de disques pour d’autres artistes, a fondé Peppermoon (duo pop élégant), et sort des albums sous son propre nom.

Pierre Faa mérite l’admiration de tous. Il a la mienne.

Pierre Faa m’impressionne, car il a l'intelligence, la culture et l'expérience d'un homme qui connaît la chanson, et de l’intérieur.

Étrange mosaïque sonore, tantôt acoustique, électro, lo-fi, lyrique ou intimiste, l’œuvre de cet artiste unique (et malheureusement encore trop méconnu) me touche, comme il devrait toucher un public féru de chansons pop élégantes et troublantes.

Homme sans emphase, sans théâtre. C’est rare. J’apprécie sa présence. Et j’ai aimé le recevoir à l’agence le 18 août dernier pour évoquer ses deux nouvelles sorties de disque : son deuxième album personnel, Gingko Biloba et le nouveau Peppermoon, Prismes.

pierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandorCe que Pierre Faa dit de lui et de son nouvel album, Ginkgo Biloba :

Suis un chanteur à voix douce, pas envahissant, plutôt rêveur… qui entend avoir le droit de partager cet univers-là, même s'il n'est pas le plus fédérateur du monde. Question de principe !

Comme le premier, ce deuxième album a pris son temps. Dans un contexte différent puisque je l'ai produit moi-même. Depuis que j'ai réalisé le premier Peppermoon en 2009, je n'ai pas cessé de travailler sur des chansons, et ça s'entend : il y a des textures sonores, des voyages, des rencontres qui sont passés par là.

Travailler avec Jay Alansky, avec Erica Buettner, Elsa Kopf, Iris de Peppermoon et Emmapierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandor Solal (ordre alphabétique) est à chaque fois un apprentissage. Sans fin. Il faut aller chercher des sons, des émotions différentes. Chacun vous apporte sa vision, ses richesses, ses fêlures aussi. Au plaisir du partage, je substitue cette fois le plaisir d'explorer en quasi solitaire, tout de même rejoint par quelques amis musiciens de passage : quelques guitares de Benoît Pillon et Christophe Héry, quelques percussions de Philippe Istria, quelques insectes électroniques semés par Yamori Kota... et une ou deux surprises...

Ceux qui me suivent sur scène connaissent certaines chansons, polies au fil des concerts (Parisienne, Ginkgo Biloba, La mer, la nuit) et deux autres créées par Buzy (Nébuleuse, Un mot pour ça), que je reprends dans des arrangements très différents. Il fallait que je les rassemble, un jour ou l'autre. C'est fait.

Je chante toujours feutré parce que c'est ce que j'aime entendre. Mais je crois pouvoir dire qu'il y a plus de nerf et de corps dans certains morceaux, des rythmiques autour desquelles je peux enrouler mes volutes.

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pierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandorInterview :

Je suis content de te recevoir, Pierre.

Je tiens à te remercier d’avoir passé du temps avec ma musique. Je ne pars jamais du principe que c’est un acquis ou un dû. Quand je réécoute mes chansons, je n’entends que les petits défauts, ce qui m’incite à vouloir être meilleur la fois suivante.

Un artiste n’est jamais objectif sur son propre travail. Es-tu d’accord ?

Il y a ceux qui sont fans d’eux-mêmes et il y a ceux qui, au contraire, se battent la coulpe. Pour ma part, j’espère juste pouvoir mesurer la part de progrès que je fais sur le son ou sur les textes. Je me dis que je peux éventuellement présenter mon travail et ne pas en avoir honte, parce que j’ai été au maximum de ce que je pouvais produire. En sachant que mes possibilités d’aujourd’hui sont, j’espère, moindres que celles de demain. Si on ne veut pas se présenter avec une marge de vulnérabilité et de choses critiquables, il ne faut pas faire ce métier.

Tu es également journaliste musical. Tu rencontres donc beaucoup d’artistes. Parfois, ce sont des chanteurs de variétés. Nous nous sommes croisés chez Patrick Bruel. C’est marrant parce que ce genre de chanteur est aux antipodes de ce que tu fais comme travail musical.

Je ne vais jamais interviewer un artiste en tant qu’artiste, mais en tant que simple journaliste. D’ailleurs, je ne suis pas persuadé que Bruel et d’autres artistes sachent que je fais moi-même des chansons. Je ne me mets jamais en avant et je ne viens surtout pas pour parler de moi. Il est arrivé ponctuellement qu’au fil des années, il y ait des relations amicales qui se tissent avec tel ou tel artiste, alors, à ce moment-là, ça vient dans la conversation.


Pierre Faa : "Le nombre ne valide rien" (le 26 août 2014) par Europe1fr

Frédéric Taddéi : "Pierre Faa, vous êtes peut-être le chanteur le plus humble que j'ai recu jusqu'à présent au Europe 1 Social Club..."

Toi qui es un artiste exigeant, quand tu interviewes un chanteur qui interprète des pierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandor« bluettes », tu n’as pas envie de leur faire des remarques ?

Je suis exigeant pour moi-même. On a tous nos idées de ce qu’est l’endroit où on veut arriver avec une chanson, l’endroit où on voudrait emmener les gens. Ce ne sont pas les mêmes que ceux de certains autres artistes, même très doués comme Albin de la Simone ou Bertrand Belin. Nous avons chacun notre royaume secret et enfantin et je ne me permettrais jamais de critiquer celui d’un autre. De toute manière, les comparaisons n’ont pas lieu d’être. Je suis toujours épaté par le talent des autres. Il y a des talents très divers que je n’ai pas et quand je les vois chez les autres je sais les reconnaître. Faire de grandes chansons populaires qui attirent des gens dans les stades, je n’ai pas cette capacité-là.

Tu parles de royaume propre à chaque artiste, peux-tu me décrire le tien ?

Il est toujours en rapport avec l’enfance. Il y a toujours des rêveries d’enfance dans mes chansons. Ce sont des années où on a le temps de rêver. J’ai grandi dans des endroits où on s’ennuyait ferme. A posteriori, ce n’est pas si mal.

Tu as fait de la musique très vite dans ta jeunesse ?

Non, je n’ai pas été immédiatement dans l’action. Mes tous premiers souvenirs sont musicaux. À même pas un an, je me souviens avoir entendu Jacques Loussier Trio à la radio,  dans un décor très précis : un appartement dans lequel mon père et ma mère ne sont pas restés longtemps. La première fois que j’ai entendue « Comment te dire adieu » qu’interprétait Françoise Hardy est un souvenir marquant également. « La ballade de Johnny Jane » aussi. Quand j’étais petit, je voulais faire Jane Birkin comme métier.

pierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandorTu es fan d’elle ?

Parmi les premiers disques que j’ai achetés, il y a ceux de Jane dans les années 70.

Comme Gainsbourg l’a fait avec Jane Birkin et bien d’autres, toi aussi, tu travailles avec beaucoup de femmes ?

S’il y a quelque chose qui est comparable avec Gainsbourg, sans que cela soit présomptueux, c’est que l’on doit avoir une sensibilité féminine. On a plus de facilité à se connecter au pôle féminin.

Tu es à l’origine des albums d’Emma Solal, Elsa Kopf et quelques autres que, personnellement, je ne connaissais pas.

Ce n’est pas une posture de travailler avec des artistes femmes inconnues. Il y a tellement d’intermédiaires pour toucher un artiste réputé que ça m’épuise d’avance. En France, il y a des gens avec lesquels je trouverais intéressant de faire un jour un texte ou une musique. Pour les joindre, il faut remuer ciel et terre, je n’en ai pas envie. Je préfère donc aller à une forme de naturel, de simplicité. Travailler avec des gens qui ne se posent pas 36 000 questions.

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Peppermoon (Iris et Pierre).

Tu n’es pas très connu en France pour ton travail perso ou pour ton groupe Peppermoon, contrairement à certains autres endroits, comme l’Asie.

Pour Peppermoon seulement. Le nouveau disque est sorti d’abord en Corée et ensuite à Taïwan. L’Europe était ensuite le gouffre qui avalait ce qu’on avait durement gagné en Asie. Ici, tout coûte une fortune. Quand on gagne des yuans en chine et qu’ensuite on dépense des euros, on ne va pas loin.

Ça veut dire que dans ces pays là Peppermoon a une notoriété conséquence ?

Nous ne sommes pas des artistes grand public, « mainstream », et nous ne sommes pas pour autant des inconnus. Mais, réunir quelques centaines de personnes en Chine, il n’y a pas de quoi se vanter non plus. Il y a quand même une affection particulière autour de la façon dont j’aime prendre les voix, de façon assez proche, avec une certaine délicatesse. Mes chansons sont bien perçues là-bas parce qu’elles correspondent à ce que les Asiatiques se représentent de la chanson française, de l’héritage de Jane Birkin, de Françoise Hardy, mais aussi plus récemment de Keren Ann et de Carla Bruni.

Qu’aiment-ils chez Peppermoon ?

Peppermoon, c’est du macaron musical. Nous sommes une boite de macaron Ladurée pour les oreilles. On fait quelque chose qui ne fait pas peur s’apparence, qui a un côté mignon, mais qui a une saveur qui n’est pas celle d’usine.

Tu regrettes ta situation en France ?

Oui, mais comme on était très occupé là-bas, ça nous a pris du temps et il y a certainement des efforts que je n’ai pas faits ici pendant ce temps. J’ai le projet de refaire un petit paquet de chansons de mon répertoire en piano-violoncelle. Il y en a certaines d’entre elles dont je continue à me dire qu’au fil des années, elles peuvent toucher un certain public. J’ai parfois l’impression de ne pas avoir pris le bon chemin. Et puis, j’ai beaucoup appris entre le son du premier album et celui d’aujourd’hui. Je n’ai pas arrêté de faire de la musique, de voyager, de voir des gens différents et, j’espère, de progresser. Je me suis énormément nourri d’apports extérieurs.

"Basse, batterie guitare", written & produced by Pierre Faa, taken from the album "Ginkgo Biloba" (2014)

(Première diffusion officielle du clip, chez Mandor. Merci à Pierre Faa de sa confiance!)

Es-tu curieux de ce que font les autres ?

Bien sûr. Je continue à acheter beaucoup de musique et à lire intensément. J’ai toujours envie d’explorer.

En écoutant tes textes, je sens aussi une nourriture spirituelle.

Il faut savoir que j’étais un drôle d’enfant qui faisait de l’astrologie. Depuis l’âge de neuf ans, je suis tombé là-dedans comme Obélix dans la potion magique. J’ai étudié cette science et je sais faire des thèmes. Ça te confronte à une part de mystère et d’étrange. J’ai toujours aimé la science-fiction et le fantastique. J’aime bien tout ce qui repousse les limites et tout ce qui nous ramène à une forme d’humilité par rapport à des forces et des mystères qui nous dépassent. Le mysticisme en fait partie. Je suis donc plus sensible aux manifestations made in Asia de ce sentiment-là. J’ai été très tôt en contact avec le Tao Te King ou Le Vrai Classique du vide parfait de Lie-tseu, deux grands jalons de la pensée d’Extrême-Orient. Le Shintoïsme m’intéresse beaucoup. J’en ai été imprégné.

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(photo © Dior Sa - live in Seoul with Peppermoon, 2013)

Écris-tu différemment quand tu écris pour toi ou pour Peppermoon ?

Pas pendant la création. Disons que ce que je fais pour Peppermoon, c’est plutôt bleu ciel et ce que je fais pour moi, c’est plutôt bleu nuit. Mais généralement, quand j’écris, je ne sais jamais à qui le texte sera adressé. C’est après que je décide à quelle voix ira le mieux la chanson. Je me mets au piano et je regarde ce qui tombe. Il n’y a jamais de projet au départ, tout est instinctif.

Tu parles comme si tu n’étais pas responsable de ton inspiration.

Disons que je perds un peu le contrôle à un moment. S’oublier, se perdre dans une suite d’accords, si ça ne m’arrive pas quand j’essaie de le faire, alors je ne peux pas prétendre que ça fasse rêver les gens ensuite. Il y a dans la création certains aspects de la méditation, mais je ne cherche pas à faire le vide dans mon esprit quand je compose. Au contraire, on appelle des images, on appelle une espèce d’effervescence.

Pourquoi n’écris-tu que pour les femmes ?

J’aimerais bien travailler avec un interprète masculin qui serait plus extraverti que moi et plus « chanteur » au sens traditionnel du terme. Pas un chanteur diseur comme moi.

C’est ce que tu penses de toi ?

Je ne suis pas un prince de la technique vocale.

Étienne Daho non plus, et pourtant…

Que l’on soit Daho, Sheller, Chamfort, ce qui est important, c’est de faire bien ce que l’on propose. C’est comme un peintre qui veut faire une toile en utilisant du gris et du bleu, on ne va pas forcément lui demander pourquoi il n’a pas mis de rouge et de jaune. À partir du moment où tu as choisi une certaine façon de présenter ta création et ta vision du monde.

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(Kyoto - 2014)

Tes « chanteuses » ont des voix très différentes.

J’ai été très chanceux, j’ai pu exprimer des facettes très différentes. Donc aujourd’hui, j’aimerais avoir cette même complicité avec un jeune chanteur qui serait moins intériorisé que moi et qui serait moins émotif pour la scène. Je fais des mélodies pas faciles, c’est ça le pire. Si je faisais des musiques linéaires, ce serait plus simple à chanter. Pour moi, chanter mes chansons sur scène, c’est une conquête.

Je sais que tu aimes la difficulté dans la création de chanson.

Ça me rappelle la chanson de Sheller, « Un endroit pour vivre ». À un moment, il dit : « J’aimerais faire quelque chose, pas forcément facile. » Il a raison, pourquoi faudrait-il que tout soit forcément facile ?

Pourtant, parfois, tu as des mélodies simples, mais terriblement efficaces.

Si je ne vais pas toujours musicalement vers la simplicité, par contre, je n’ai pas peur de la simplicité mélodique. J’ai observé parfois chez certains artistes français, presque une peur et une sorte de snobisme autour des mélodies trop évidentes.  Il y a au moins un endroit, un moment, dans une proposition artistique, qui est directement compréhensible. Elle peut être dans l’interprétation ou dans la façon de balancer un texte. Ce n’est pas toujours cérébral à tous les étages. Il y a toujours un endroit où c’est physique. C’est important qu’à un moment, ça se connecte au plexus solaire. S’il y a toujours des métaphores dans mes chansons, je fais en sorte qu’il y ait toujours un endroit où les gens puissent passer sans difficulté.

Pierre Faa - je n'attends rien from pierre faa on Vimeo. Premier extrait de l'album Gingko Biloba.

Il y a une chanson qui s’intitule « Je n’attends rien ». C’est pour ça que tu es un solitaire dans la création ?

Oui, je fais tout moi-même sauf la guitare. Je ne suis pas bon avec cet instrument. Je le regrette d’ailleurs. Mais si je fais tout tout seul, c’est aussi par défaut. Quand j’ai commencé Peppermoon avec Iris, je cherchais quelqu’un pour produire l’album. J’ai rencontré quelques personnes qui étaient éventuellement intéressées, mais à chaque fois, venait sur la table la question du financement. À cette époque-là, il n’y avait pas d’Ulule ou autres, j’étais pris au piège. Je n’avais pas les sommes qu’ils me demandaient, je me suis donc retrouvé à faire les choses moi-même. Au départ, j’en ai beaucoup souffert, car je ne me considérais pas du tout comme arrangeur. J’étais très mal à l’aise avec les machines, j’ai donc réellement appris.

Aujourd’hui, tu y trouves du plaisir ?

Oui. Ça m’a pris trois ans pour que je commence à apprécier ce travail.

pierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandorSur ton premier album, tu as travaillé avec Jay Alanski. Ce n’est pas rien.

J’ai adoré ma collaboration avec lui. D’ailleurs j’ai fait une chanson qui l’évoque dans mon deuxième album, « Song for Jay ». Je voulais lui dire que j’aurais aimé que notre travail ensemble soit plus aimé. Je veux me mettre de côté. Jay m’a donné énormément. De son temps, de son énergie, de son affection. Il faut apprécier les gens, pour passer des mois sur des chansons de quelqu’un d’autre. Il n’a pas souvent été juste arrangeur pour un album, donc vraiment, il m’a fait un cadeau très généreux. J’ai été hyper touché et je continue à l’être.

Il t’a appris beaucoup ?

Bien sûr. Il m’a appris la liberté sonore. J’avais des idées reçues sur la façon de faire les choses, sur comment ça doit sonner… Il m’a expliqué parfois le contraire de ce dont j’étais certain et ça a marché à chaque fois. Pour ce qui est de bousculer les idées reçues. Il m’a permis de pousser mon sens de l’exploration.

Il a écouté ton nouvel album ?

Oui, il y a des choses qu’il aime beaucoup et il y a des choses avec lesquelles il est moins en phase. C’est normal.

Avec ton album solo, je considère que tu n’es pas à l’abri d’un succès tellement je le trouve excellent.

À force d’avoir du mal à m’intégrer au système du disque en France, j’en ai développé une notion du succès très différente. Si cela t’arrive à vingt ans, tu vends des disques et tout va bien. Tu es un peu sur un tapis volant. Tu te laisses porter, les choses sont faciles et tu ne vois pas forcément la suite. Donc, le succès est à l’extérieur. Moi, ma vision du succès, je l’ai intériorisée. Mon succès, c’est mon progrès.

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Avec Pierre Faa, après l'interview, le 18 août 2014.

Pour terminer, sachez que Pierre Faa sera en concert en double plateau avec Sarah Jeanne Ziegler le vendredi 26 septembre à 20h00 à La Dame de Canton, à Paris.

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29 août 2014

Manon Tanguy : interview pour Somniloque

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La délicate Manon Tanguy est une artiste à part. Ce qu’elle chante, personne ne le chante. Son timbre de voix unique, un peu fragile, qui interprète des chansons graves, intenses, drôles, impertinentes, voire licencieuses, parfois. Un visage de gamine, des chansons d’adultes. J’adore. Je la suis depuis trois ans maintenant (lire ici, sa précédente mandorisation).

Elle vient de sortir un premier album, Somniloque qui aligne des chansons qui n’épargnent personne et qui m’incitent à penser qu’il faut se méfier des visages angéliques…

J’espère que la jeune femme ne tardera pas à trouver son public.

manon tanguy,somniloque,interview,mandorBiographie officielle :

Manon, auteure-compositrice, raconte ses histoires, à sa manière... Toute une galerie de personnages souvent décalés.

Une rencontre improbable un jour de décembre 2009 et le charme fait le reste... Elle enregistre 2 titres avec Laurent Duflanc, bassiste et guitariste pour l’occasion, sur une compil locale. Puis les choses s'accélèrent.

Manon  livre le 14 février 2011 un CD 6 titres prometteur Untel a dit ça, enregistré chez Philippe Henry (Liz et Jeanne Cherhal, Orange Blossom...).

En mai 2011, elle sera récompensée par le Prix de la Sacem aux Beaux débuts, organisé par l'association Chant' Appart, avec le soutien du chanteur Jehan.

La formation s'étoffera pendant l'été avec l'arrivée d'une violoniste.

Retour en studio, pour enregistrer 6 titres qui sortiront en février 2012, Faux semblants. Manon est en finale des tremplins de Face & Si, Couvre Feu, Eté Cigale, Poupet, France Ô Folies 2012. Deux concerts complets à Paris (Sentier des Halles et ACP Manufacture Chanson).

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En janvier 2013, Manon devient Manon Tanguy.

Repérage du Chantier des Francos, demi-finaliste du Prix Georges Moustaki, Prix Mozaïc Le Mans Cité Chanson, Prix ACP Manufacture Chanson et Prix de la Musique et de la Sacem au Pic d'Or de Tarbes, Prix Pause Guitare et 1er Prix du Jury aux Rencontres Matthieu-Côte en 2013 !

Dans le courant de l'été, Yannis Quillaud, multi-instrumentiste, remplace Jenny Galvao. manon tanguy,somniloque,interview,mandorDésormais trio avec guitare, piano, ukulélé, basse, métallophone...

1ères parties de Mina Tindle, Amélie les Crayons, Laurent Voulzy, Sansévérino, Dominique A, Thomas Fersen, Nicolas Jules, Olivia Ruiz, Mathilde Forget, Ben Mazué, C2C, Jeanne Plante...

Après une tournée de 20 dates en Italie (du Nord à la Sicile) du 24 janvier au 15 février 2014, Manon Tanguy sort son 1er album Somniloque le 17 mars 2014, 11 titres dont un duo avec Askehoug.

(Pour contacter Manon Tanguy, il faut s’adresser au Comptoir Musical (Eddy Bonin) : 09.50.64.22.07/06.81.14.19.77 ou lecomptoirmusical@gmail.com).

manon tanguy,somniloque,interview,mandorInterview :

Je t’avais reçu pour le premier EP Faux semblants. Que s’est-il passé entre cette sortie et ce premier album ?

J’ai grandi depuis et je sais plus vers quoi je veux aller. J’ai fait aussi pas mal de premières parties, ce qui a contribué à me donner encore plus de goût à ce métier. L’arrivée de Yannis a ajouté quelque chose de supplémentaire à l’atmosphère de mes chansons.

Dans cet album, on retrouve certains morceaux issus des EP précédents tels Les improbables, Trois petits points ou encore Faux semblants, agrémentés de plus d'instruments et avec des arrangements plus travaillés. Tu me disais que dans un premier EP on se cherche. T’es-tu trouvée avec cet album ?

Disons qu’il y a des choses qui deviennent plus automatiques pour moi qu’avant, du coup je peux mieux me concentrer et maîtriser plus intensément l’expérience du studio et de la scène. Maintenant, te dire comment je sens que j’évolue, c’est un peu compliqué.

Morceau acoustique de Manon Tanguy, "Les Improbables", enregistré dans les locaux de la radio SUN à Nantes, le jeudi 10 Avril 2014.
© Avril 2014 www.lesonunique.com (Vidéo)

Tu as fait beaucoup de concerts et de tremplins depuis ton EP Faux semblants, as-tu l’impression de progresser ?manon tanguy,somniloque,interview,mandor

Ça dépend des jours. Il y a des jours où je suis malade, comme aujourd’hui, où je vois tout en noir et d’autres jours où je m’aperçois du chemin parcouru. En tout cas, je sais qu’il y a encore beaucoup de travail et je devine sur quel point il faut que j’insiste. J’ai manqué pas mal d’occasions à cause de différentes choses, mais l’année prochaine, on va essayer d’améliorer tout ça. Je suis persuadée que l’on va avancer plus rapidement. Je suis très optimiste sur l’avenir.

Quand on me parle de toi, c’est toujours de manière positive. Tu sens qu’il se passe quelque chose autour de ta personne ?

Je ne sais pas. Parfois, j’ai peur que l’on me mente. Que l’on me dise que ce que je fais est bien juste pour me faire plaisir, du coup, je passe peut-être à côté de critiques qui me permettraient éventuellement de progresser. En fait, pour être sincère, je ne sais pas trop comment je suis perçue.

"Somniloque", 1er clip extrait du 1er album, Somniloque (2014)
Production : Le Comptoir Musical / Réalisation : Yannis Quillaud

Somniloquer, c’est parler quand on dort. C’est ton cas. Est-ce le fruit de tes paroles nocturnes qui deviennent des chansons ?

Somniloque, c’est exactement ça. Après, c’est plus une approche psychanalytique qui permet de répondre à deux questions. Que se cache-t-il derrière chaque rêve ? Où est-ce que je veux en venir ? En fait, la lecture d’un rêve, je la retrouve beaucoup dans la lecture d’une chanson. Avec le recul et les années qui passent, je regarde mes textes différemment. Le rêve, c’est quelque chose qui m’attire beaucoup, j’ai l’impression que c’est comme un exutoire, mais finalement, une chanson pourrait l’être tout autant.

Toutes tes chansons proviennent de tes rêves ?

Non, mais sur le moment, j’ai l’impression qu’elles s’écrivent malgré moi. C’est moins vrai aujourd’hui, mais ça l’a beaucoup été. Avec le recul, je me rends compte que c’est vraiment l’inconscient qui s’exprime. C’est assez impressionnant. Aujourd’hui, j’ai une lecture très différente de textes que j’ai écrits il y a un ou deux ans. C’est assez bluffant de constater que je suis passée à côté de choses très évidentes.

Manon Tanguy "L'incendiaire" extrait de l'album "Somniloque".
Clip : Production Le Comptoir Musical et Smac

As-tu envie parfois que le conscient corrige un peu l’inconscient ?

Je ne corrige pas souvent. Il m’arrive de revenir sur des termes que je trouve maladroits, mais rarement. J’estime qu’il y a un peu de potentiel dans chaque phrase et après, je vois ce qu’on en fera avec l’équipe qui travaille avec moi.

Tes histoires sont souvent surréalistes. Il n’y a pas beaucoup de gens normaux dans tes chansons, il me semble?

Tu trouves ? Je crois que tu te trompes. Je chante un peu le quotidien. Juste, les personnages sont contrastés, mais rien de plus. Ce que je raconte est très réaliste, mais c’est du réalisme déguisé. Ça permet de ne pas réfléchir sur certains aspects…

Les histoires sont parfois cruelles, tu ne peux pas dire le contraire.

Elles sont un peu cyniques, pas cruelles. Dans la vie, moi, je suis juste un peu  moqueuse. L’humour permet de dire certaines de choses.

Les 2 premières semaines de la tournée italienne...
Musique : Manon Tanguy "Les eaux claires" extrait de l'album "Somniloque" (Le Comptoir Musical 2014)

Tu es partie en tournée en Italie. Vingt dates en l’espace de vingt-quatre jours.

C’était génial comme expérience. J’ai trouvé assez magique de rencontrer une culture différente de la nôtre dans un contexte économique assez troublant. Il y a là-bas une générosité magnifique. Ce qui était amusant, c’était de tester la musicalité de mes chansons, que ce soit instrumentalement ou textuellement. On a eu un super accueil. J’en suis revenue beaucoup plus riche.

Tu fais quoi en ce moment artistiquement ?

Nous sommes en création de nouveaux morceaux, donc ça fait du bien. On essaie de jouer le plus possible. On aimerait bien s’exporter au Canada. Nous voulons faire vivre le projet au maximum et s’exprimer le plus et le mieux possible.

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Manon Tanguy avec ses deux musiciens, Laurent et Yannis, le 21 mars 2014.

26 août 2014

Annabelle et Grégory Mouloudji : 20e anniversaire de la disparition de Marcel Mouloudji

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Marcel Mouloudji n’est plus de ce monde depuis vingt ans.

Quelle place occupe-t-il dans la mémoire collective?

On se souvient de lui comme de l'interprète de « Comme un p’tit coquelicot ».  Mais ce grand artiste ne peut pas se résumer à cette chanson. Nous devrions nous souvenir de ses talents d’acteur Les disparus de Saint-Agil de Christian-JaqueNous sommes tous des assassinsd’André Cayatte…), de ses tours de chant consacrés à Boris Vian ou Jacques Prévert au Vieux-Colombier…

Mais il est vrai qu’on avait oublié le peintre, le producteur et éditeur qui lança notamment la carrière de Graeme Allwright, l’homme de convictions qui chantait dans les usines et participa notamment à un gala de soutien à la gauche chilienne, l’auteur d’Enrico, un ouvrage de mémoire, écrit alors qu’il avait tout juste 20 ans, couronné par le Prix de la Pléiade ou encore le pacifiste qui interpréta pour la première fois « Le déserteur » en 1954, le jour même de la chute de Diên Biên Phu.

Deux actualités viennent de sortir pour se remémorer l’homme important que fut Marcel Mouloudji. Un disque, Hommage à Mouloudji – En souvenir des souvenirs et un livre, Mouloudji, athée ô grâce à Dieu. Un travail auquel s’est attelé ses deux enfants, Annabelle et Grégory (avec la complicité artistique précieuse de Laurent Balandras).

Le 26 juin dernier, j’ai eu la chance de les recevoir tous les deux (résidant désormais aux États-Unis, Grégory était de passage éclair en France).

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annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandorLe livre : Mouloudji, athée ô grâce à Dieu  (Editions Carpentier).

Deux enfants, deux familles, qui portent le nom d’un absent dont ils entendent parler bien plus qu’ils ne le voient.
Annabelle et Grégory racontent dans cet ouvrage leur Mouloudji, leur papa.
Annabelle s’adresse à lui pour trouver des réponses aux questions qu’elle était trop jeune pour lui poser.
Grégory, à l’image de son père, nous fait revivre des séquences du film de sa vie.
À travers des documents exclusifs, ils tracent un portrait intime de leur père, loin de la biographie officielle que le lecteur pourra trouver dans d’autres ouvrages.
Suivons-les dans ce livre atypique dont le personnage central tutoie la poésie et se révèle
comme l’une des figures majeures des arts du XXe.

Le disque : Hommage à Mouloudji - En souvenir des souvenirs... (Discograph)

Si le 14 juin 2014 marque les 20 ans de la disparition de Marcel Mouloudji, il demeure à annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandorjamais présent dans l’inconscient collectif grâce à tous les standards qu’il a créés de sa voix de velours, de sa gouaille révoltée et de son jeu d’interprète passionné. Ses enfants, Annabelle et Grégory Mouloudji, nous font redécouvrir la qualité de son répertoire à travers, chose inédite, un album hommage.

Sous la direction artistique de Laurent Balandras et avec Fréderic Lo à la réalisation et aux arrangements, une poignée d’artistes fascinés par Mouloudji (comme Louis Chedid, Christian Olivier (des Têtes Raides), Alain Chamfort, Daphné ou encore Jil Caplan) donnent une nouvelle vie à ses grands succès incontournables que sont "Comme un p'tit coquelicot", "un jour tu verras" et "Le déserteur", ou à des titres des années 68/72 tels que "L'un à l'autre étranger" ou "Enfin tu me viendras" dont la relecture souligne leur caractère intemporel.

annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandorInterview :

Votre père est parti il y a vingt ans. Le temps est-il passé vite ?

Annabelle : Oui. Je n’en reviens pas. C’est passé à la vitesse de la lumière. J’ai complètement perdu la notion du temps par rapport à cet évènement.

Grégory : Moi, j’ai un assez bon rapport au temps, me semble-t-il. Évidemment, quand on se retourne, on se dit que ça fait déjà longtemps que notre père n’est plus là.

Pour fêter cette date anniversaire, un livre et un disque viennent de sortir. C’était primordial pour vous de marquer le coup ?

Annabelle : J’avoue que j’en avais très envie. On en a parlé tous les deux et (regardant son frère), tu n’étais pas contre.

"Comme un p'tit coquelicot". (1951)

Laurent Balandras vous a aidé à mettre en forme ces deux projets.

Grégory : En fait, c’est presque lui qui est l’initiateur de tout ça. Qu’Annabelle et moi, nous en ayons parlé, c’est une chose, mais lui nous a aidés à concrétiser tout ça.

Je vous expliquais en off que j’ai entendu toute ma jeunesse votre papa, parce que ma maman en était très fan. Il fait donc partie de ma vie depuis toujours. Mais, j’ai remarqué que beaucoup ne savent pas qui il est et principalement les jeunes d’aujourd’hui.

Annabelle : Comme vous, je me suis aperçue que le nom de mon père ne faisait écho à rien à pas mal de monde. Les trentenaires ne le connaissent pas, c’est donc la fin d’un cycle. Ça fait partie de l’autre siècle. C’est pour cela que ces deux projets m’ont excitée. Je voulais faire en sorte que les gens le découvrent ou le redécouvrent.

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Quand il a fallu se replonger dans les archives pour préparer le livre, vous avez vécu cela de manière différente tous les deux ?

Annabelle : Moi, j’ai très bien vécu la chose. Si cela avait été douloureux,  je ne l’aurais pas fait. C’était même plutôt agréable de me replonger dans les archives familiales, d’effectuer toutes ses recherches, de rencontrer des gens qui l’ont bien connu et qui m’en ont parlé avec beaucoup de tendresse… Quand on croise des personnes qui nous racontent des anecdotes sur lui  qu’on ne connaissait pas, c’est toujours intéressant. Moi, je n’ai jamais été très proche de lui, dans le sens où ce n’est pas quelqu’un qui parlait beaucoup. De plus, j’étais trop jeune pour discuter de choses sérieuses et importantes de la vie avec lui… En fait, on n’a parlé de rien. Donc, entendre les autres parler de lui, j’adore.

Vous, Grégory, vous le connaissiez un peu mieux. Vous êtes même partie en tournée ensemble.

Grégory : Par rapport à ce que vient de dire Annabelle, j’ai l’avantage d’avoir sept ans de plus qu’elle. Quand j’avais quinze ans, elle en avait huit, forcément, on ne vit pas les mêmes choses. Comme j’ai grandi au Portugal, j’avais soif de connaître mon père que je voyais une fois ou deux par an. Quand je suis revenu en France, je ne me suis pas posé la question de savoir si je pouvais le connaître ou non, je me suis imposé sans lui laisser le choix. J’avais les clefs de son appartement à Paris, j’allais et venais comme je le souhaitais. Il ne faisait pas d’effort pour me recevoir, mais en même temps, il ne me fermait pas la porte.

"La complainte de la butte" (1955).

Laurent Baladras dit de votre père qu’il « engendrait des chansons, des livres, des films, des tableaux et deux enfants avec la même inconscience ». Vous n’émettez aucun bémol avec cette affirmation ?

Annabelle : C’est plutôt juste. Il était spontané dans ses choix et ses démarches. Il ne se prenait pas vraiment la tête.

Grégory : Il faut resituer le contexte. C’est un homme qui s’est marié très jeune. Il n’a plus vécu avec sa femme au bout de douze ans, mais il est resté marié avec elle vingt-cinq ans. C’est un homme qui n’a pas fait d’enfant avec sa femme légitime, mais qui en a fait avec des jeunes femmes.

Précisons que vous n’avez pas la même maman. D’ailleurs, j’aime bien le fait que vous rendiez hommage à vos mères respectives au début du livre.

Grégory : On écrit un livre sur un personnage qui se trouve être notre père. Mais ce n’était qu’un homme, il a bien fallu qu’il y ait des femmes pour faire les enfants que nous sommes. Nous trouvions normal de restituer leur part de réalité. Pas seulement par rapport à la célébrité et à la gloire d’un homme.

"Un jour tu verras" (1967).

Grégory, vous n’êtes pas toujours tendre avec lui. Vous dites qu’il était narcissique, qu’il avait des oursins dans les poches quand il s’agissait de vous aider financièrement, qu’il n’avait pas peur de vous laisser être le témoin de quelques-unes de ses liaisons…

Grégory : Ce dernier point m’était réservé. Je crois qu’il a épargné Annabelle de ça. Je dois avouer que j’ai connu une succession de maîtresses. Je ne savais pas qui elles étaient réellement. Si j’étais en sa présence, il ne me cachait pas sa vie intime. annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandor

Annabelle, il me semble que vous êtes plus indulgente avec lui ?

Annabelle : Non, je ne crois pas. Cela dit, j’avais écrit un livre il y a quelques années, La p’tite coquelicot. Je racontais les choses un peu différemment et je réglais mes comptes. Le temps a passé, je n’ai plus envie de m’épancher de nouveau sur ce que j’ai déjà dit.

Grégory : Pour ma part, quand je décris certains aspects de la personnalité de mon père, c’est parce que je décris le personnage le plus exactement possible. Je ne vais pas raconter qu’il était pécuniairement généreux, alors qu’il manquait toujours un franc pour faire dix francs, sauf si c’était pour son bon plaisir. Je n’ai pas voulu l’agrandir, ni l’amoindrir, j’ai juste voulu le décrire tel qu’il était. Et puis, sincèrement, il y a des choses dont j’ai été témoin et que  je n’évoque pas dans un livre.

Marcel Mouloudji interprète Boris Vian : "Le Conscrit" (Allons enfants) (1952).

annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandorVotre père a connu Jacques Prévert, Boris Vian, Charles Dullin, Jean-Louis Barrault, Louis Jouvet,Sartre, Colette, les surréalistes André Breton, Raymond Queneau, Robert Desnos, Marcel Duhamel (le fondateur de la Série Noire de Gallimard). Il a fait parti de la vie artistique du 20e siècle. Vous étiez impressionné par cela, ou pas ?

Annabelle : Moi je suis toujours très impressionnée par tout ce qu’il a fait et par les gens qu’il a connus. Quand je regarde ce qu’il a réalisé, j’ai l’impression de n’avoir rien fait moi-même. Depuis que je me suis replongée dans sa vie artistique pour les besoins de ce livre, il m’impressionne encore plus.

Grégory : Avec son frère André, dès leur adolescence, ils ont été acceptés et adoptés par les plus grands. Cette part de sa vie est absolument miraculeuse.

Vous êtes fière de lui Annabelle?

Annabelle : Fière n’est pas le mot. Je me dis juste que j’ai de la chance d’avoir eu un papa comme lui. Un homme qui a créé beaucoup de belles choses. En plus, tous les enfants n’ont pas l’occasion de connaître le passé de leur père. C’est génial d’avoir un papa qui a écrit sa vie. Mes racines sont à ma disposition, finalement. C’est un luxe.

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Le 14 juin 1989, ma première rencontre professionnelle avec Annabelle Mouloudji.

Vous deux, Annabelle et Grégory, quand vous vous voyiez, vous parlez de votre père ?

Annabelle : Oui, tout le temps.

Grégory : Vous savez, avec tout l’amour qu’on peut lui porter, il était quand même problématique. C’est normal qu’on passe notre temps à essayer de le décrypter.

Annabelle : C’est marrant que vous posiez cette question, je n’avais pas remarqué que l’on parlait de lui constamment depuis que Grégory et moi nous connaissons.

Grégory : En dehors du fait que cet homme est notre père, il y a un phénomène auquel il a été difficile d’échapper, c’est la célébrité. La célébrité, ce n’est pas lui, c’est la célébrité. La célébrité, c’est très particulier quand ce n’est pas la sienne propre. Nous, c’est par ricochet.

Annabelle, la première fois que je vous ai interviewée, c’était en 1989, pour la sortie de votre single qui a plutôt bien marché, « Fuis Lawrence d’Arabie » (voir photo plus haut). Vous avez eu votre heure de gloire personnelle.

Annabelle : Oui, il a fallu que je trouve ma place en tant que fille de. Mais, ce n’est pas pour cela que j’ai tenté une incursion dans la musique. J’aimais vraiment cela.

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annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandorParlons de l’album à présent. Ce qui est bien, c’est que vous participez tous les deux. Annabelle en chantant et Grégory en lisant un texte. Comment avez-vous décidé du casting ?

Annabelle : C’est Frédéric Lo qui réalise l’album. J’avais beaucoup aimé ses productions avec Daniel Darc. Il a tout de suite compris les impératifs budgétaires et de planning. Avec Grégory et Frédéric, nous avions envie d’artistes confirmés comme Chédid et Chamfort, mais aussi d’artistes venant d’autres univers, peut-être plus « underground », tels que Christian Olivier des Têtes Raides et Melissmell. On voulait un disque inattendu. Il y a aussi Jil Caplan que j’ai toujours appréciée. Je suis très fière que Daphné soit également dans ce projet. J’avais craqué sur son disque Bleu Venise. Pour moi, c’est une Melody Gardot française. Enfin, il fallait qu’humainement parlant tout se passe bien, que les ego soient au repos et que tout soit fluide et naturel.

De nombreux extraits de l'album hommage à Mouloudji.

Pourquoi avez-vous monté Les productions Mouloudji tous les deux?

Annabelle : Pour ne pas nous contenter de ce livre et de ce disque. On veut faire renaitre les chansons de notre père en travaillant sur d’autres projets.

Qu’est-ce que vous avez pris de votre papa et l’un et l’autre ?

Annabelle : J’ai beaucoup de mal à répondre à cette question. Ce qui est sûr, c’est que j’ai son côté angoissé, voire tourmenté parfois.

Grégory : La nature m’a donné un grain de voix proche de la sienne. Sans le vouloir, mon père m’a donné une curiosité de son histoire. C’était un homme simple, humble et émouvant. S’il avait des défauts, il avait surtout de grandes qualités humaines. Il passait aussi bien à l’Olympia que dans un champ à Trifouilly-Les-Oies en se donnant le même mal pour chanter. D’ailleurs, je ne l’ai jamais vu aussi bon sur scène que quand il était en danger. Je suis très admiratif de mon père, mais pas pour son côté gloriole… pour son humilité.

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Avec Grégory et Annabelle Mouloudji, après l'interview, le 26 juin 2014.

24 août 2014

Sarah Olivier : interview pour Pink Galina

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sarah olivier,pink galina,interview,mandor« Sarah Olivier est une diva, une diva excentrique, une pin'up baudelairienne. C'est une tornade de voix, une giboulée de folie, un incendie sur scène... une nature, un feu bouillonnant! » N’en jetez plus, la coupe est pleine ! Voilà, en tout cas, quelques exemples d'articles de presse. Quand on lit ça, c’est sûr, on a envie de s’intéresser à son travail… et de faire sa connaissance.

C’est ce que j’ai fait. Dans ses chansons, elle parle de prostitution, de suicide, d'amour, de lycanthropie, d'alcool, de mélancolie, de sexe toujours avec une autodérision étonnante, un humour décapant et une sensualité envoûtante.

J’apprends aussi qu’elle « s'inspire autant de jeux respiratoires Inuits que de la chanson à gouaille, que du vieux blues ou du punk des années 80 ». D'une rare liberté, sa voix est puissante et maîtrisée, elle couvre plusieurs octaves et passe de graves inquiétants aux aigus purs et mystiques du chant grégorien.

Le 3 juin dernier, la chanteuse est venue à l’agence évoquer son album Pink Galina… et bien d’autres choses.

Argumentaire de l’album :

Pink Galina est le premier opus de Sarah Olivier. Elle compose, écrit, et interprète avec la sarah olivier,pink galina,interview,mandorparticipation de ses amis de toujours: Babx au piano et Roland Topor pour le texte de « Bloody Mary ». Stephen Harrison et Brad Scott à la contrebasse, la voix de Fantazio sur « Panique »,  Nico Duportal à la guitare, Jo Doherty et Michel Schick aux saxophones, Relu Merisan au cymbalum, Élisabeth Keledjian à la batterie. Sarah navigue entre rock, blues, punk, indus et chanson réaliste.

L’écriture de Sarah Olivier est une fantaisie absolue et délicieuse où la vie et la mort se mêlent dans une sorte de transe. Quant à sa voix, elle se fait tour à tour hypnotique sur « Ophélie », tendrement mélancolique dans « Matin d’été »,  canaille pour « Voleuse » et rageusement drôle sur « Miss Coquette ». La poésie est partout, même dans ses mots les plus crus. Les paroles reflètent un monde merveilleux où se dessine une vision pourtant très réelle, bestiaire fantastique entre loups qui s’entrechoquent, mollusques volants, ailes de visons et poulette en perdition. Mais tout à ses divagations, cet album n’en dégage pas moins une étonnante sérénité. Et si sur scène Sarah Olivier force le respect tout en assumant un sex-appeal déluré, elle défend sur cet album les mêmes valeurs qui l’ont toujours accompagnée: féminité, indépendance et liberté. 

Elle a collaboré à la réalisation de l’album auprès de Bob Coke, producteur et ingénieur du son pour Ben Harper, Noir Désir, Bashung, Black Crows... Pink Galina est un bijou à écouter et à voir. Olivier.O.Oliver a dessiné de très belles encres de chine pour chacun des morceaux, juste avant sa disparition.

sarah olivier,pink galina,interview,mandorInterview :

Tu as vécu dans un environnement particulièrement propice à un épanouissement artistique.

Mon père, Olivier O. Olivier, était artiste peintre. Il faisait partie du groupe « Panique » avec notamment Topor, mon parrain, et Fernando Arrabal, qui m’a offert mon premier nounours. Toute cette clique-là était tout le temps fourrée à la maison. Je les considérais comme mes tontons.

Et ta maman, elle faisait quoi ?

Elle était galeriste dans ce milieu de l’art contemporain.

Donc chez toi, tout était lié à l’art.

On écoutait beaucoup de musique, on sortait au théâtre. Nos amis étaient des poètes, des comédiens, des musiciens, des metteurs en scène, des illustrateurs, des chroniqueurs et j’en passe. On peut dire que j’ai baigné là-dedans. J’aurais pu me destiner à une carrière d’art graphique ou d’art plastique, mais ce n’était pas mon truc. Depuis toute petite, j’ai été attirée par le chant, la musique et le théâtre.

J’ai lu que tu avais commencée à chanter à l’âge de quatre ans.

J’ai fait le conservatoire. J’ai joué dans des spectacles avec des troupes de toutes sortes. J’ai l’impression que j’ai toujours été sur scène. D’une manière ou d’une autre, je me démerdais toujours pour trouver une place quelque part.

Tu te cherchais ?

Non, c’était une curiosité et une dévoration de tout. Je voulais tout faire et être partout. Je ne voulais pas me cantonner à la musique, je suis allée dans tous les sens.

Extrait du concert du 12 février 2014 à L'Atelier à Spectacle de Vernouillet (28). Avec Sarah Olivier, Stephen Harrison, Joseph Doherty et Elisabeth Keledjian.

J’imagine que tes parents t’ont soutenu ?

De toute façon, je ne crois pas qu’ils auraient pu m’imaginer en rat de laboratoire (rires). Je pense qu’ils n’auraient pas compris que je ne parte pas dans une direction artistique.

sarah olivier,pink galina,interview,mandorTu étais proche de ton père ?

Beaucoup. J’étais aussi très proche de son univers et de la façon dont il créait. J’ai d’ailleurs beaucoup posé pour lui.

Est-ce que, quand on a des parents dans l’art, cela met une pression dans son propre cheminement et développement artistique ?

Un petit peu. On veut leur faire plaisir parce que ce sont des êtres qui sont dans l’excellence et qui sont eux-mêmes entourés de gens extraordinaires. Il faut être quand même un peu à la hauteur parce que, dès qu’on est médiocre, on nous le fait sentir. Un jour, j’avais fait un dessin dont j’étais super fière. Je l’ai montré à mon père et il m’a dit avec beaucoup de tendresse et de franchise : « non, il ne faut pas que tu poursuives dans cette voie-là ». Ça ne m’a pas traumatisé, mais ça a calmé mes ardeurs aux dessins. Dans ma famille, il faut être bon dans ce que l’on fait.

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Parle-nous de ta rencontre avec ton contrebassiste, Stephan Harrison.

Si je ne l’avais pas rencontré, je n’aurais pas fait cet album. Il est l’élément déclencheur de mon retour à la musique après dix ans d’absence. Les textes étaient déjà écrits et l’univers commençait à se mettre en place, mais lui est quand même le déclic qui m’a permis d’aller au bout de ce projet. Il y a entre nous une circulation d’énergie et une complicité incroyable. C’est jubilatoire de rencontrer son alter ego  professionnel. On nous compare souvent à Laurel et Hardy parce que sur scène, on a un rapport un peu comique de dominant dominé qui s’inverse.

Tes spectacles sont de vrais shows.

Je mouille ma chemise. Sur scène, je ne m’imagine pas du tout comme je peux être dans la vie. Je ne suis pas assez intéressante pour ça. Et puis, je n’ai pas envie de chanter ma vie, d’interpréter des chroniques de la petite Parisienne trentenaire. J’ai envie de transcender un personnage et d’être dans une expression surréaliste et onirique. Je travaille donc mon personnage de diva très excentrique.

J’adore rencontrer des artistes parce qu’ils sont différents de ce que l’on voit d’eux sur scène. C’est bizarre, parfois.

Heureusement, sinon, tu n’auras pas pu faire l’interview. Ça aurait été insupportable pour toi (rires).

Au New Morning à Paris le 5 juin 2013 pour la sortie de l'album Pink Galina. Réalisation: Extermitent Production.

Quand tu montes sur scène, tu te métamorphoses en diva immédiatement ou il te faut une préparation psychologique un peu avant ?

Un peu des deux. Il y a quelque chose de très naturel et spontané qui m’envahit, mais en même temps, il y a toujours un petit moment où je souhaite être seule pour « m’en(lady)r ». Ça se passe, notamment, quand je me maquille, que je prépare les accessoires ou que je mets mes costumes de scène.

Monter sur scène te provoque quoi ?

C’est le rêve absolu. Sans prétention, j’ai vraiment l’impression d’être née pour ça. Quand on arrive à faire ce pour quoi on pense qu’on est missionné sur Terre, on rentre dans une grande plénitude intérieure.

Tu te sens missionnée sur Terre pour divertir les gens?

Je suis plein de démons et de brèches, alors si je me sens investie d’une mission, elle n’est pas du tout divine. Je me sens vraiment un tube d’air traversé par des ondes.

Cette mission viendrait d’où, alors ?

Je ne sais pas. Du cosmos ? Plus sérieusement, c’est une image pour dire que je me sens « passeuse » de quelque chose. Ma carcasse a le don de transmettre, par ma voix et mon jeu, l’émotion. Je me sens l’héritière de plein de gens qui étaient là avant. Je tente de m’inscrire dans une certaine continuité.

"Miss coquette", extrait du concert de Sarah Olivier en duo avec Stephen Harrison le 19 mars 2013 à la Maroquinerie (Paris) en première partie de Sanseverino.

Tu te sens héritière de qui ?

De Nina Hagen par exemple, ou de cette mouvance de femmes punk rock. Mais ça peut être de la poésie médiévale de Hildegarde de Bingen. Je me sens proche aussi de Diamanda Galás et même de Simone de Beauvoir, voire George Sand, Anaïs Nin ou Colette. J’aime les femmes qui expriment des choses qui peuvent déranger.

Il y a des thèmes plutôt graves dans tes chansons : la prostitution, l’alcool, la drogue, le suicide…

On est tous les jours confronté à la vie, la mort, la joie, la peine, le deuil, la naissance. J’ai un peu l’âme slave. Dès qu’il se passe quelque chose dans ma vie, je vais faire la fête, m’arsouiller à la vodka. Quand je vis un truc très fort, j’ai besoin de le transcender, de le sortir de moi. J’ai des rituels pour cela. Je suis aussi touchée par les choses euphoriques de la vie que par les choses sordides et macabres, parce que je les ressens très fortement. Je ne me voile jamais la face, je sais bien que la vie n’est pas toute rose, mais encore une fois, je transcende ce qui me bouleverse.

Dans la chanson française, as-tu l’impression d’appartenir à une famille ?

Non, mais par contre, je me sens des liens très forts avec certains artistes comme Babx ou Fantazio.

Babx, tu le connais depuis longtemps ?

Oui, je l’ai connu quand il était jeunot. Je faisais partie de l’école de sa maman, Martina Catella. Elle était ma prof de chant. Babx est comme moi, il a baigné dans l’art toute sa vie. Je me sens très proche de lui.

Et si je compare ton travail à celui de Claire Diterzi ou de Camille ?

J’aime beaucoup ce qu’elles font, mais je ne me sens pas du tout de la même famille. On a toujours tendance à comparer les uns avec les autres, ça rassure un peu les gens. Moi plus on me met dans les bacs d’objet musical non identifié, mieux je me sens.  

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Tu écris de quelle manière ? Travaillée ou à l’instinct ?

Les deux. Certains textes sont très instinctifs, spontanés, voire automatiques. D’autres sont très travaillés. Je peux mettre des milliards d’années à me prendre la tête pour trouver la bonne phrase ou simplement le bon mot.

Tu n’aimes pas la facilité ?

C’est exactement ça. Je n’aime pas le confort dans ce métier. Généralement, quand tu sens qu’il y a un truc qui marche, tu as tendance à l’étirer. Moi, j’évite. Sur scène, c’est pareil. Dès que je suis dans quelque chose qui est agréable, « paf »,  je casse et j’essaie d’aller ailleurs.

À la sortie de ton album, il y a plus d’un an maintenant, tu n’as reçu que des critiques dithyrambiques.

Je suis très heureuse. Il ne m’est arrivé que de belles choses. J’ai reçu pas mal de prix, les salles, même si elles ne sont pas très grandes, sont toujours remplies, les critiques sont très bonnes... Je gravis les échelons bien tranquillement et ça, ça me plait. Le deuxième album est quasiment prêt. Nous l’enregistrons en décembre. Tout cela est très euphorisant pour moi, tout en restant lucide et calme.

Peux-tu nous en dire plus sur ce prochain album ?

Je pense qu’il sera différent de Pink Galina, mais dans une certaine continuité. Ce qui est sûr, c’est que ce sera plus rock et qu’il y aura un son de groupe beaucoup plus tenu, du début à la fin. Mais il y aura quand même des surprises, des cassures, des choses qui perturbent. Je ne peux pas m’empêcher de surprendre.

Le 10octobre 2013 @ Canal 93 Bobigny (avec David Lafore, Sarah Olivier et Fantazio)
Sarah Olivier en quartet avec Stephen Harrison, Élisabeth Keledjian et Joseph Doherty.

Comment est ton rapport avec le public?

Je pense qu’un public doit se dompter. Et chaque public est un étalon particulier. Parfois j’arrive à le maîtriser, parfois non. Parfois, j’ai envie que ce soit eux qui me maîtrisent. Chaque soir est différent. Tout dépend dans quelle énergie tu es et dans quel état d’esprit sont les gens qui viennent te voir. J’aime être dans  l’instinct quand j’arrive sur scène et agir en conséquence.

Cette année, tu as fait partie des dix artistes qui ont reçu « le coup de cœur de l’Académie Charles Cros ».

J’en suis flattée, c’est une sorte d’encouragement, mais ça ne change pas grand-chose au succès d’un artiste. Ce qui ne m’empêche pas d’être ravie.

J’ai l’impression que tu n’as pas un ego surdimensionné.

Je pense que j’en ai un parce que je suis totalement exhibitionniste. Avec mon disque et mon spectacle, je suis au contraire dans un egotrip total. En même temps, je ne me prends pas au sérieux, j’ai envie de rigoler. J’essaie de canaliser cet ego surdimensionné pour l’emmener à quelque chose de drôle et le métamorphoser en autodérision.

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Avec Sarah Olivier, après l'interview, le 3 juin 2014.