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03 octobre 2019

David Desreumaux : interview pour la revue Hexagone

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(Autoportrait de David Desreumaux)

david desreumaux,hexagone,interview,mandorHexagone est une revue dirigée par David Desreumaux (rédacteur en chef) et sa compagne Flavie Girbal (directrice de la publication). Depuis 3 ans, ils nous enchantent avec cette revue luxueuse dans le fond et dans la forme. Personnellement, j’ai un grand respect pour ces personnes et leur équipe rédactionnelle. Ils effectuent un boulot dingue et hyper qualitatif.

J’avais reçu David Desreumaux il y a 3 ans pour une première mandorisation lors du lancement du « mook » (lire ici). Je récidive cette fois-ci, ayant appris récemment en lisant l’édito d’Hexagone, que la revue traversait quelques bourrasques financières mettant en péril sa viabilité d’ici un an.

Il ne faut pas qu’Hexagone meurt, comme sont morts Paroles et Musique, Chorus ou autre Serge. Aujourd'hui, la chanson française ne possède plus que FrancoFans et Hexagone (même s’il existe d’autres magazines, ils sont largement plus confidentiels) pour relayer et mettre en avant ce qu’il se fait de mieux dans ce genre musical.

Le 26 septembre dernier David Desreumaux m’a donné rendez-vous dans un lieu mythique de la chanson française, Les Trois Baudets. Salle parisienne idéale pour évoquer la situation de la revue et sa nouvelle formule qui vient de voir le jour dans le numéro 13 (datée des mois de septembre-octobre et novembre 2019).

Le site officiel d'Hexagone.

La page facebook d'Hexagone.

Et LE PLUS IMPORTANT, pour s'abonner, c'est ici

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(Photo : David Desreumaux)

La revue (expliquée par ses concepteurs en 2016) :

Au départ, Hexagone est un site internet dédié à la chanson. Il voit le jour sur la toile le 14 avril 2014.

Hexagone s'intéresse à la chanson. A toute la chanson et plus précisément à celle qui est peu présente dans les grands médias nationaux. Ce site rencontre rapidement le succès auprès de son lectorat comme auprès des artistes. Fort de sa première année pleine et réussie, Hexagone, toujours dans sa logique de main tendue à la scène chanson, crée en avril 2015 une salle de concert privée. Un concert par mois, pour une petite jauge de 40 personnes assises. A nouveau, succès immédiat.

Pour son second anniversaire, en 2016, Hexagone décide de lancer une revue sur papier ! Dans un secteur économique en berne, l'idée a de quoi surprendre. Et elle surprend. Mais elle séduit également la frange de passionnés amoureux des mots couchés sur papier. Elle séduit les amoureux du livre et du Beau dans la mesure où Hexagone donne de l'ambition à son projet. 

En effet, quitte à créer une revue sur papier, autant faire en sorte que cette revue soit belle ! Deux cents pages imprimées sur un beau et gros papier autour d'une maquette sobre et élégante. Deux cents pages d'articles de fond où la photo originale et inédite est omniprésente. 

Autant préciser qu’Hexagone ressemble davantage à un livre qu’à un magazine classique. On appelle ça un « mook » dans le jargon. Quelque chose entre le livre et le magazine. Il parle de la scène chanson dans toute sa diversité, questionne le métier et l’analyse, aborde ses tendances, ses dérives, son avenir. Avec un ton. Faussement désinvolte. Vraiment concerné mais avec le sourire.

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david desreumaux,hexagone,interview,mandorL’interview :

En lisant l’édito du dernier Hexagone. On ne peut pas dire que les nouvelles financières soient rassurantes…

Il existe effectivement une inquiétude quant à la pérennité de la revue. Depuis son lancement, nous désirons apporter aux lecteurs une qualité d’ouvrage qui voisine avec le beau livre, fondée sur un contenu entièrement original et exclusif – textes, dessins et photos. Les nombreux retours obtenus (lecteurs, abonnés ou professionnels) laissent à penser que nous atteignons notre objectif, mais force est de constater que nous comptabilisons beaucoup plus de likes sur Facebook que d’abonnés, que nous recevons beaucoup plus de sollicitations d’articles que de demandes d’achats d’espaces publicitaires. Dans mon édito je mets en parallèle nos sources de revenus, les abonnements d’un côté et les annonceurs de l’autre. On note un fléchissement des deux côtés. On ne perd pas vraiment d’abonnés, mais surtout, il faut en gagner. En revanche, on perd des annonceurs. Notre travail est salué, la qualité de l’objet est mise en avant et élevée au rang d’exemple, mais les retombées ne suivent pas.

D’après ce que j’ai compris, le gros problème à Hexagone, c’est que vous êtes peu nombreux et qu’il faudrait que vous le soyez plus.

On a des postes clefs à créer, à la fois en communication et en administratif, mais nous n’en avons pas les moyens. Depuis le début de l’aventure Hexagone, en matière de communication et d’administratif (comptabilité, logistique, prospection, régie publicitaire, abonnements, publipostage, envois de numéros, animation des réseaux, site internet, etc.) c’est Flavie et moi qui faisons tout. Et comme nous faisons tout, nous le faisons mal parce qu’on manque de temps et que nous sommes fatigués. Surchargés de boulot, nous ne parvenons pas à aller chercher les abonnés potentiels qui existent pourtant bel et bien, nous en sommes convaincus. Ne serait-ce que dans les médiathèques, les salles, etc. Une revue comme Hexagone aurait là toute sa place, et malheureusement nous n’y sommes que fort peu présents, peu représentés, par déficit de prospection probablement. Dans n’importe entreprise, la com est un poste majeur. Si on ne travaille pas la com, on meurt. Ce n’est pas plus compliqué que cela et je le sais.

On parle là de créations d’emplois, pas juste trouver quelqu’un pour filer un coup de main.

Ce n’est pas envisageable de filer les clefs de l’association à quelqu’un qui ne peut travailler qu’une heure par jour pour nous. On a une ambition professionnelle, nous souhaitons donc engager des professionnels. Nous sommes obligés aujourd’hui de mettre en place une vraie stratégie. Je veux en priorité que cette revue soit lue par le maximum de lecteurs. Il faut parvenir à les toucher pour les emmener vers nous. Où se trouvent nos éventuels abonnés ? Où aller les chercher ? Je ne sais pas. La seule chose dont je suis convaincu, c’est qu’ils existent. J’espère que nous sommes plus de 2000 en France à être passionnés par la chanson française.

Vous tirez à 1000 exemplaires pour le moment.

Oui, et nous avons 700 abonnés. Il nous en faudrait 1000 de plus. Je précise que dans l’édition, on paye cher pour les 1000 premiers exemplaires, mais beaucoup moins si on en tire 1000 de plus. Avec 1000 abonnés supplémentaires, cela nous apporterait une vraie soupape. Il nous est impératif de franchir un palier supplémentaire pour survivre au-delà du numéro 16 (à l’été 2020). C’est l’objectif que nous nous fixons pour l’année à venir, faute de quoi nous disparaîtrons, site et revue. Plus que jamais nous avons besoin de toutes les bouches pour continuer à nous faire connaître et de toutes les oreilles pour que cet appel soit entendu.

Tu es le seul salarié de l’association ?

Oui. Je touche le smic minimum, ce qui permet à l’association de payer peu de charges.

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(Flavie Girbal, la directrice de publication d'Hexagone par David Desreumaux)

Flavie et toi m’avez toujours impressionné pour le travail que vous fournissez depuis plus de 3 ans avec Hexagone, version papier. Vous devez être crevés, non ?

Le boulot administratif que j’ai décrit plus avant doit représenter 70% du temps à passer pour la revue. Les 30% restants, on peut enfin penser aux photos et aux articles… Le fait de nous occuper de tout cela, de multiplier les casquettes, nous bouffe une énergie incroyable. Nous sommes lucides face à ça, physiquement, nous ne pourrons pas tenir longtemps à ce rythme.

La presse papier est en pleine galère depuis quelques années et la chanson française ne marche pas super bien non plus. Tu as bien choisi tes activités dis donc !

Je sais, c’est notre côté pervers, on en remet une couche (rires). Avec cette revue, je sais bien que l’on s’inscrit dans un marché de niche. Nous sommes toujours vivants parce que, depuis le début, j’ai fait en sorte d’avancer avec beaucoup de prudence. On a réduit les dépenses au minimum. C’est pour ça aussi qu’avec Flavie, on est parfois au bord de la rupture. On l’a choisi de faire cette revue, on savait à quel point ce serait difficile et je ne le regrette pas, mais ça va jusqu’à mettre sous pli les revues, porter les cartons, envoyer nous-mêmes les exemplaires à la Poste… Je tiens à souligner que Flavie, qui passe déjà ses journées au collège puisqu’elle est prof, travaille plus que moi pour la revue, et n’exerce pas les tâches les plus drôles. Elle fait un boulot phénoménal sur la partie administrative, dont les abonnements et la comptabilité. La maquette, c’est elle intégralement. La retranscription des entretiens, c’est le plus souvent Flavie aussi. Si elle est davantage dans l’ombre que moi, elle abat cependant un travail inimaginable.

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david desreumaux,hexagone,interview,mandorJe sais aussi que vous faites très attention à l’aspect écologique dans votre travail

Tirage raisonné, impression réalisée en France à partir d’encres écologiques, exemplaires mis sous pli dans des emballages écologiques également, et à partir de papier recyclé pour tous les envois qui partent de la rédaction. Cela représente un coût mais, comme dirait l’autre, nous n’avons qu’une seule planète. Alors respectons-la.

Je rappelle que tu écris dans la revue et que tu fais la majeure partie de photos. Tu pourrais choisir entre les deux ?

Si je devais faire un choix, ce serait simple. Je n’aurais aucun mal à lâcher l’écriture. J’aime ça, mais ma fonction de rédacteur en chef réclamerait que je récupère du temps pour organiser la revue. Pour être franc, j’aimerais ne garder que la photo. Je tiens beaucoup à cette activité et je ne veux pas céder là-dessus. Je me sens plus photographe que rédacteur.

Flavie et toi avez reçu en 2017 le Prix Jacques Douai. Il est décerné chaque année, depuis 2007, à un artiste, une personnalité ou une structure qui, par son action ou son œuvre artistique, fait vivre la chanson francophone, le répertoire et les idéaux que Jacques Douai a portés toute sa vie : célébration de l'art de la chanson, respect et souci d'élévation du public, émancipation par la culture et l'éducation populaire. C’est un sacré hommage !

Ca encourage. On se dit qu’on n’a pas travaillé pour rien et que la revue n’est pas passée inaperçue auprès des gens du métier.

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Quelques rédacteurs avec le "chef" : Patrick Engel, Mad, Stéphane Pistre, Philippe Kapp, Nitthila Elhisaï et David Desreumaux. (Photo Perrine Rebeyrole)

Pour ce 13e numéro, vous avez une nouvelle maquette. Pourquoi ?

Ce n’était pas indispensable car nous étions contents de la précédente, mais cela faisait 3 ans que l’on tournait avec le même type de couverture et la même maquette. Partant du principe que la chanson et la revue ne sont pas un musée, on a décidé de varier l’image. On ne veut surtout pas s’enfermer.

Même avant la revue, déjà sur le site Hexagone, tu as toujours montré que la chanson française n’était pas l’art ringard que l’on voudrait nous faire croire.

La chanson est tellement polymorphe… il y a de tout. Il y a effectivement des choses ringardes, mais il y a beaucoup de choses novatrices. Et la chanson traditionnelle n’est pas moins bonne que la chanson plus moderne. Avec Hexagone, on se veut le miroir de cette pluralité dans un écrin digne d’elle. La chanson est tellement belle qu’il faut essayer de lui rendre la pareille.

La police d’écriture a changé aussi.

On a renforcé la lisibilité parce que plusieurs personnes nous avaient informées qu’elles avaient du mal à lire, nous avons donc pris ça en considération. Signalons également qu’il y a un peu plus d’air dans les pages.

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david desreumaux,hexagone,interview,mandorEt pour la première fois, vous avez fait un dossier sur un chanteur décédé, en l’occurrence Allain Leprest.

Depuis le début, je ne me l’étais pas autorisé par rapport à cette notion de spectacle vivant. Cela dit, ça fait longtemps que je voulais faire quelque chose sur Allain Leprest. Quand je croisais Didier Pascalis, son dernier producteur, nous en parlions, mais on se disait qu’il fallait qu’il y ait une actu. Le disque Leprest en symphonique avec Clarika, Cyril Mokaiesh, Romain Didier et Sanseverino en est une belle. Après, il a fallu trouver le bon angle pour ne pas répéter les bios et autres dossiers déjà existants. On a donc essayé de voir, huit ans après sa mort, ce qu’il nous reste de Leprest et comment son œuvre est-elle rattrapée par le temps et par les artistes. Il demeure aujourd’hui un phare pour plusieurs générations d’artistes. Nous sommes allés à la rencontre de certains d’entre eux – plus un journaliste et un universitaire – pour prendre le pouls de cet après. Est-ce qu’il se passe quelque chose après Leprest ? Didier Pascalis, Clarika, Romain Didier, Sanseverino, Cyril Mokaiesh, Marion Cousineau, Loïc Lantoine, Stéphane Hirschi et Patrice Demailly se penchent sur la question. Près de soixante pages sur et autour d’Allain Leprest, dont un entretien inédit réalisé en 2002, illustré en grande partie par les peintures et dessins d’Allain que Didier Pascalis a eu la gentillesse de nous confier pour l’occasion. On a pris le prétexte d’un artiste mort pour le ramener dans le vivant.

Ce que j’aime bien aussi dans Hexagone, c’est que vous êtes capable de faire des portraits d’artistes très confidentiels, parfois que je ne connais même pas (comme ce mois-ci, Jean Dubois par exemple).

J’aime bien mettre les gens connus sur le même pied d’égalité que les moins connus. Faire huit pages sur Jean Dubois me parait normal. Il est connu de beaucoup d’amateurs de la chanson. Pour moi, c’est quelqu’un d’important. Il a écrit des chansons magnifiques qui gagnent à être connues.

C’est quoi pour toi une belle chanson ?

« Belle », je ne sais pas, c’est subjectif, on aime autant de chansons différentes que l’on porte d’humeurs différentes. Mais, pour qu’une chanson me plaise, elle doit m’apprendre et m’apporter quelque chose dans le sens où elle m’aura « déplacé » le temps de son écoute. Que je sortirai différent de cette écoute. Que ce soit de la variété, du rock, du slam, du rap, de la chanson littéraire ou traditionnelle, ce qui importe, c’est ce que la chanson véhicule comme idée, comme émotion et comme forme d’humanité. Il faut qu’une chanson nourrisse et soit signifiante. Sans pour autant être complexe. Les chansons en apparence les plus simples sont souvent les plus belles. Mais c’est tout un art d’y parvenir.

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Pendant l'interview, aux Trois Baudets, le 26 septembre 2019.

01 octobre 2019

Batlik : interview pour L'art de la défaite

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© Pierrick Guidou

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor« Il a mis 3 ans à arriver et dure 40 minutes. Il se découpe en 10 et se déguste par les oreilles. » C’est ainsi que Batlik présente son nouveau disque, L’art de la défaite, sur sa page Facebook. Sobre présentation comparativement à la profondeur et à la beauté de ce disque qui pourrait/devrait devenir un standard de la chanson française. Comme l’indique le site de FIP, « accompagné par sa guitare, une batterie, une basse, des cuivres et des chœurs, il livre 10 titres poétiques et farouches inspirés par les écrits du philosophe, poète, écrivain roumain, nihiliste et cynique, Emil Cioran, avec qui il partage une certaine idée de l'indépendance artistique. » Aphorismes déroutants de vérité, poésie caustique et humour noir… Que c’est bon d’entendre des textes de ce calibre-là !

Voici donc la troisième mandorisation de l’artiste (la première ici en 2015 pour son album Mauvais sentiments et la deuxième là en 2016 pour son album XI Lieux). Elle a été réalisée le 19 septembre dernier en terrasse d’un bar de la capitale.

Son site officiel.

Pour écouter l'album, L'art de la défaite.

Argumentaire de presse (officiel) :batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandor

La carrière de Batlik s'écrit en 3 actes : une fausse route, une erreur de lecture et un malentendu.

La fausse route, c’est celle du morceau de pastèque qui, un soir d'octobre 2003, vient obstruer les voies respiratoires de son grand père alors qu'ils sont tous les deux en voyage en Algérie. Batlik s’empare des derniers mots du défunt, « La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur », et se reconvertit en musicien.

L’erreur de lecture a lieu quelques mois plus tard, lorsque Batlik demande la transcription du mot pastèque en arabe. Il ne lit pas Batikh comme il aurait fallu mais Batlik, et s’en fait un nom pour la scène.

Le malentendu, quant à lui, se dissipe en 2016 lorsqu’il tombe nez à nez avec les derniers   mots de son aïeul, dans un livre d'Emil Cioran. C’est en prenant conscience que la phrase qu’il poursuit depuis 13 ans est celle d’un philosophe du siècle dernier, qu’il écrit, compose et produit L’Art de la défaite.

À prendre le risque de donner un tel nom à un album, on peut y laisser des plumes.

Ce disque a été celui de toutes les catastrophes, de tous les ratés, une succession systématique de coups du sort. Tous ces ratés, sans exception, ont fini par se transformer en magistrales embellies, avec l’art musical pour outil. Batlik nous confirme que, quelle que soit la raison pour laquelle on s'entête à faire quelque chose, plus on le fait, mieux on le fait.

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorLe disque :

L'art de la défaite est le 12ème album de Batlik. On y retrouve les signes distinctifs de toujours : textes, mélodies et riffs hypnotiques, groove et voix nonchalamment appliquée. Il convoque basse, batterie, chœur et cuivres pour soutenir les 10 titres de cet opus, tous inspirés du philosophe, poète et écrivain Emil Cioran.

Le morceau « L’Art de la défaite » résonne comme la vision en miroir d’une des nombreuses citations de Cioran : « Rater sa vie, c’est accéder à la poésie, sans le support du talent ».

Le rapport du compositeur, auteur et producteur indépendant avec le milieu musical n’est pas sans évoquer celui de l’écrivain, philosophe et poète avec le milieu de la littérature.

L’indépendance artistique et structurelle du chanteur n’a jamais rien eu à voir avec une quelconque quête de liberté, mais depuis toujours avec une volonté de retranchement.

Batlik nous livre un hommage lumineux, à l’orchestration riche et savoureuse. Magistralement mixées par Jean Lamoot, ces 10 chansons sont autant d’échappées, de perspectives et de tentatives de sublimer les mornes contingences du temps en ondes poétiques.

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© Pierrick Guidou

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorInterview :

C’est ton 12e album. Nicolas Jules m’a confié récemment qu’au dixième disque, peut-être qu’il estimera que sa « carrière » ressemblera à quelque chose. Tu en penses quoi ?

Ce qui est vrai dans sa déclaration, c’est que plus il y a de chansons, plus il y a de disques, plus il y a de tableaux, plus il y a de livres, quelque chose apparait et plus ce quelque chose est détaillé.

Tu travailles beaucoup pour construire ton œuvre ?

Le rapport que j’ai au travail n’est pas un rapport artistique. C’est un rapport d’assiduité et de contraintes. Il s’agit de s’y mettre. J’ai une vision très floue du travail d’un artiste. Non, en fait, je n’en ai pas vraiment. Au fond, je pense qu’il vaut mieux ne pas avoir de vision. Ne pas cesser de se mettre à l’ouvrage sans trop savoir à quoi correspond ce travail… j’ai l’impression que ça peut davantage faire parler de soi.

Tu as été soutenu par le programme 365 de l'Adami (dispositif d'accompagnement global d’un an batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandordédié à un artiste identifié sur la scène musicale), c’est ce qui t’a permis de prendre ton temps pour concevoir et enregistrer ce disque ?

Dans mon label, à brûle pourpoint, j’étais obligé de sortir un disque par an pour salarier mon personnel et pour faire en sorte que le label s’élargisse. On a l’impression que l’indépendance est une forme de liberté, mais pour moi, c’était devenu l’inverse. Avec l’argent de l’Adami, j’ai eu du renfort et un sacré filet de sécurité… et je n’ai plus été dans l’urgence.

Avant de savoir que tu allais recevoir cet argent, tu m'as confié que tu souhaitais sortir un album à peu de frais.

Oui, c’est ça. J’ai remercié gentiment tous les gens qui travaillaient avec moi au niveau artistique et dans le label (note de Mandor : sauf Benjamin Vairon qui est resté à la batterie). Au lieu d’avoir du personnel, j’ai fait appel à des structures extérieures pour gérer notamment l’administratif. J’avais dans l’idée de ne pas sortir cet album sur Internet, j’hésitais même à le distribuer. Je voulais juste qu’il existe en vinyle.

Mais la donne a changé avec l’Adami.

De tout petit, cet album finalement a été fait avec des moyens plus importants que d’habitude.

C’est dur de se séparer de ses collaborateurs ?

C’était dur de travailler avec eux avant. J’étais à la fois l’ami, le collègue et le patron. Relationnellement parlant, ça a toujours été d’une complexité que je ne suis jamais parvenu à résoudre. C’est comme dans un couple, on se connait tellement que chacun peut faire du mal à l’autre.

Changer son équipe, c’est repartir à zéro ?

Oui, mais pas seulement. J’ai travaillé avec des personnes que je ne connaissais pas et qui ne me connaissaient pas. J’ai retrouvé le désir du début de la part des nouveaux musiciens et de moi-même.

Le fait que l’album soit plus lumineux que les précédents provient aussi de cette notion de désir et de plaisir retrouvés.

Oui, certainement. Il y a une joie et un enthousiasme dans ce disque que je n’avais jamais connu avant.

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorJean Lamoot a réalisé ce disque. Quel est son apport précis ?

Je n’avais jamais travaillé avec un ingénieur du son « haut de gamme » par crainte de service minimum de sa part parce que je ne suis pas très connu. Avec Jean Lamoot, j’ai été de surprise en surprise parce qu’il a participé à cet enthousiasme général de travailler ensemble. J’ai senti tout de suite que ce que je faisais artistiquement lui plaisait. Il me proposait des mixages avant que je n’ai le temps de lui demander. Il n’a cessé d’inventer de nouvelles choses. J’ai été bluffé par la qualité de son travail et de son rendement impressionnant.

Est-ce qu’il t’a permis de lâcher prise réellement ?

Non, parce que mon angoisse est trop importante, mais elle a été mise à l’amende. Il a tellement été bon que mon angoisse allait se recoucher dans le panier… comme un chien qui a fait une bêtise.

J’ai lu dans la bio que ce disque a été celui de toutes les catastrophes. Lesquelles par exemple ?

D’abord, me séparer des gens n’a pas été de tout repos. Ensuite, je m’étais fait une espèce de mythologie par rapport à la raison pour laquelle je faisais de la musique qui avait un rapport avec une phrase qui avait été prononcé par mon grand-père peu avant qu’il ne meurt : « La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur ». J’expliquais ainsi que je savais pourquoi je faisais de la musique. Sauf que quelques temps avant de commencer l’écriture de ce disque-là, je tombe nez à nez sur cette phrase dans un livre de Cioran. J’ai vécu cette découverte comme une catastrophe parce que ce que je pensais être quelque chose de personnel ne l’était pas. Ce sur quoi je m’étais construit un imaginaire pendant des années n’avait plus aucune valeur. C’est ce que je raconte dans la chanson « Avalanches ». Je me suis senti nu. Non, plus que nu, squelettique.

Clip de "Avalanches". 

C’était donc une catastrophe symbolique.

Cette phrase que je considérais faire partie de ma famille et de mon histoire n’était en fait qu’une phrase d’un inconnu. J'ai vécu cela comme une vraie dépersonnalisation. Moi qui pensais avoir construit quelque chose de valide, de sûr, avec des fondations saines… tout s’est écroulé en une phrase. Je me suis dit que, puisqu’il en était ainsi, j’allais faire un disque comme on fait une promenade sur les champs, un jour de pluie.

C’est amusant que tu parles de promenades. Il y a une chanson qui s’appelle ainsi. Je crois savoir que c’est un intérêt que tu partages avec Cioran… l’amour de la promenade.

Dans « Promenades ». On partage ce plaisir de se perdre, ce plaisir de découvrir vers quoi mène la promenade.

Peux-tu me donner l’exemple d’une catastrophe non symbolique liée à ce disque ?

J’ai enregistré cet album dans le studio que j’utilise depuis 15 ans. De nouveaux voisins sont arrivés et le jour où j’ai pris la décision de commencer l’enregistrement, les marteaux-piqueurs ont retenti. Ils refaisaient tout l’appartement. J’ai donc enregistré ce disque de nuit en tremblant de peur que les marteaux retentissent de nouveau. Il y a mille prises qui ont été fichus.

Je crois savoir aussi que tu avais mis pas mal d’argent sur un premier clip.

Oui, et ça a été une catastrophe. Le réalisateur et la boite de prod m’ont fait un clip sur « Avalanches » d’une tristesse insondable. Quand on l’a vu la première fois, au prix où il nous avait coûté, nous étions dégoutés.

Du coup, vous ne l’avez jamais publié ?

Non. Quelques jours après, je croise à un voisin, Florian Jeandel, qui me demande si je vais bien. Devant un verre, je lui explique la situation. Il me répond qu’il est lui-même réalisateur. De fil en aiguille, il a refait le clip et c’est devenu un ami.

Session acoustique de "Les éléphants blancs". Trompette : Nicolas Bruche. Saxophone : Blandine Puechavy

batlik,l'art de la défaite,cioran,interview,mandorJe trouve quelques similitudes entre Cioran et toi.

Au-delà de son œuvre, je me suis plongé dans les ouvrages qui ont été écrits sur lui. Des biographies et des livres d’entretiens. Je me suis senti très vite très proche de cet homme autant par ses aphorismes que par son placement vis-à-vis de la philosophie et des autres philosophes. Je me suis trouvé mille points communs avec lui. J’ai fini par me sentir plus proche de Cioran que de mon grand-père, des gens de ma famille et des proches autour de moi.

Il avait du mal à supporter ses congénères. C’est un point commun avec toi ?

Oui. Je crois que tout le monde a du mal avec ses congénères. Ce qui est fort chez Cioran, c’est qu’il le formule d’une telle façon que tu ne peux pas lui en vouloir. Quand on explique qu’on a du mal à avoir de l’intérêt pour l’autre, c’est perçu comme quelque chose de violent et critiquable. Cioran arrive à expliquer cet état d’une manière complètement neutre… presque belle et très intelligente.

Qu’est-ce qui t’as influencé chez Cioran pour cet album ?

Les thèmes. Chaque chanson évoque une thématique abordée par Cioran. Dans « Brasse coulée », c’est un rapport à la philosophie. Comment vivre avec philosophie la vie qui va être compliqué à vivre ?

Il y a des chansons d’amour, comme « Garde fou ».

Cioran met toujours en balance l’extrême et l’extrême inverse. « Garde fou » présente à la fois l’horreur et l’extase d’un couple.

« Madeleine » rebondit sur l’amour qu’avait Cioran pour la nostalgie

Il disait qu’il avait quitté son village d’enfance très tôt et qu’il se souvenait très nettement de ce moment qui avait interrompu sa vie. En gros le passage de l’enfance à l’âge adulte. C’est une chanson sur l’élan et l’enthousiasme de la jeunesse qui viennent se briser brutalement à un moment.

« Réplique » est un texte sur la conversation.

Cette chanson raconte l’inutilité et la vacuité d’une conversation. Cioran n’aimait pas converser avec ses amis. Il pensait que dès que quelqu’un allait donner son avis, ou exprimer une idée, il allait se tromper. Je me suis approprié cette idée parce qu’à chaque fois que j’ai une discussion, j’en retiens un sentiment de culpabilité par rapport à ce que j’ai affirmé. Mon erreur me rend coupable.

Clip de "L'art de la défaite".

La chanson « L’art de la défaite » a un rapport direct avec une phrase de Cioran.

« Rater sa vie, c’est accéder à la poésie sans le support du talent ». Ce morceau est l’histoire de cet aphorisme. C’est un texte sur la défaite, sur un demi-tour, sur un rendez-vous qui n’a pas eu lieu. C’est une construction de la défaite.

« Outrage » est le seul morceau qui n’a rien à voir avec Cioran.

Ce qui fait de ce titre là une défaite par rapport à la thématique principal de l’album. Je crois qu’il n’y a pas un seul de mes albums qui échappe à ce thème : la vengeance. Je n’arrive pas à ne pas en parler. Là, c’est la vengeance du règne animal sur le règne humain, de l’instinct sur la pensée…

Tu as écrit ce disque facilement ?

Oui, contrairement à d’habitude. Je voulais profiter de cette facilité d’écriture toute neuve que je découvrais sans m’inscrire dans un discours qui était censé m’appartenir. C’est agréable d’écrire sur un thème imposé. Je ne me suis jamais aussi peu appliqué à écrire. Sur mes 11 disques précédents, je me suis pris la tête de manière infernale. J’avoue que l’écriture de ce nouveau disque m’a dépassé.

Au départ, l’idéologie de Cioran faisait froid dans le dos, non?

Ses tout premiers écrits roumains étaient des écrits en faveur du fascisme. Il s’en est mordu les doigts toute sa vie. J’ai même lu une thèse sur lui qui expliquait que toute l’œuvre de Cioran venait de cette honte d’avoir écrit ses livres-là. Toute sa vie, il a tenté de se racheter.

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Après l'interview, le 19 septembre 2019. 

© Marie Britsch (photo sélectionnée et "filtrée" par Batlik)

Ce qu'en dit le journal Libération sous la jolie plume de Patrice Demailly:

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Et ce mois-ci, qui est le premier du classement francophone du réseau Quota (composé de 19 radios dans toute la France)?

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29 septembre 2019

El Gato Negro : interview pour Ouvre la porte

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(Photo : Elliot Broué)

el gato negro,ouvre la porte,interview,mandorEl Gato Negro a parcouru le monde pour s’en faire un ami. Il revient aujourd’hui avec un deuxième album (en partenariat avec AMNESTY INTERNATIONAL et LA CIMADE) enregistré entre Toulouse, Bogota, Mazunte et Ouagadougou. El Gato Negro nous propose 12 titres naviguant entre français et espagnol pour un mix pop sub tropical, « où le sable brûlant du pacifique se mélange au Macadam coloré de l’Afrique ».
Le 25 septembre dernier, nous nous sommes retrouvés dans son QG, un bar proche de son appartement, pour évoquer l’album et son concert au New Morning le 9 octobre prochain. Souriant, mais un peu fatigué (il travaille déjà sur de nouvelles chansons), l’artiste s’est prêté au jeu de l’interview pour la seconde fois en 4 mois d’intervalle. (Je vous dis tout… la première a disparu de mon iPhone de manière très mystérieuse après une mise à jour « forcée »).

Argumentaire de presse :

EL GATO NEGRO, Prince chat couronné de plumes, revient faire ses griffes en France en 2019. Nourri de 15 années de voyages dans toute l’Amérique du sud. En immersion profonde dans les cumbia, salsa, paso, cha cha et boléro. Il rencontre des frères et sœurs de musique (La Yegros, Calypso Rose, Oxmo Puccino...). Avec un premier album, Cumbia Libre, vendu à 10 000 exemplaires, le combo tropical a enflammé le public français et européen. Escale après escale, 2018 a attiré l’oiseau-chat migrateur vers la francophonie, du Québec à Paris jusqu’au Burkina Faso. Créant un pont parfait avec son Amérique latine. El Gato Negro est fier de rentrer au pays, nous présenter son 2e album, Ouvre la porte, paru le 19 avril 2019.

Le disque :el gato negro,ouvre la porte,interview,mandor

De nouveaux décors et personnages rencontrés, qui inspirent de nouveaux pas et des sons plus urbains. El Gato Negro forme aujourd’hui une nouvelle équipe en quintet. Pour nous faire remuer sur ce macadam multicolore, avec la vitalité d’un mix papaye/citron limé (« Bendita primavera »). La clave cubaine rythme toujours l’ensemble en battements de coeur (« Toca y toca », « La tierra de mis abuelos »). Les cuivres encore présents sur cet album, laissent place aux claviers et machines en live. Un mariage à Ouagadougou entre la Cumbia et le Soukouss. Une fusion originale créée avec le nouveau guitariste et co-compositeur Etienne Choquet. Aux harmonies du balafon de Seydou Diabaté Kanazoé. De la voix de Kandy Gura (Oumou Sangaré). Les batteries de Cyril Atef (-M-, Bumcello) sur l’album. Le tout équilibré par le mastering du sorcier Alex Gopher (Lomepal, Flavien Berger, Eddy de Pretto, Christine and the Queen…).

Vous pouvez écoutez l'album ici.

Son site officiel.

Sa page Facebook.

Quelques retours médias :
« Un pur régal. » L'HUMANITÉ
« Un cocktail rafraichissant. » LE MONDE
« Chat sauvage échappé des toits de Toulouse. » TÉLÉRAMA

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(Photo : Elliot Broué)

el gato negro,ouvre la porte,interview,mandor(Photo de gauche, après la deuxième interview, le 25 septembre 2019)

Interview :

Tu es parti de nombreuses années t’exiler en Amérique du Sud. Pourquoi ?

A la base, c’était une fuite. J’avais besoin de partir à la recherche de chaleur humaine. A 18 ans, j’ai donc quitté la France et son ciel gris pour le Brésil. Tout seul, sans connaître un mot de portugais. Je suis revenu 10 ans plus tard.

Et tu es revenu différent ?

Je suis arrivé tellement chargé de soleil, de sourires et de bonnes énergies, ça a contaminé tout de suite les gens qui en avaient besoin. Tu sais, j’étais un sacré polisson quand j’étais plus jeune. Je peux même dire que j’ai fait beaucoup de bêtises. Je suis revenu pas mal assagi. Mon exil m’a permis de mieux me connaitre et surtout, ça a ouvert des choses dans ma tête et dans mon cœur. L’ailleurs m’a donné envie de plus croire en l’homme. Je suis aujourd’hui plus positif sur l’être humain.

C’est aussi pour cela que tes musiques sont enjouées, non ?

Même si j’évoque des sujets parfois un peu durs, je continue à cultiver cette joie de vivre. Je veux être celui qui donne de la joie à son entourage et, pourquoi pas, au public.

Parfois, celui qui tient ce rôle est un clown triste.

C’est exact. En tout cas, sur scène et dans les disques, je souhaite que les gens se lâchent et oublient leurs problèmes.

Clip de "Ouvre la porte", réalisé par Cédric Gleyal - Uriprod
En partenariat avec Amnesty International, La Cimade et France Info.

Parlons du premier single, « Ouvre la porte ». C’est un titre écrit suite à la rencontre avec Amnesty International et avec Claire, accompagnatrice juridique à la Cimade auprès des personnes menacées d'expulsion. Ça a été l'occasion de mettre en avant l'histoire de Kouamé, un des deux protagonistes du clip.

Kouamé avait 14 ans quand ses parents ont été assassinés sous ses yeux par des miliciens politiques. Il a fui son pays, dans l’Ouest de l’Afrique, a traversé des déserts, survécu à la traversée de la Méditerranée, affronté la peur, la faim, la violence des passeurs, connu l’enfer de l’exode. Il lui aura fallu trois ans pour rejoindre la France. L’administration a failli le renvoyer. Il a voulu mourir. L’écriture lui a sauvé la vie. Dans Revenu des ténèbres (XO Editions), qu’il dédie à tous les migrants morts en mer, il témoigne de son destin extraordinaire et raconte le calvaire d’un migrant comme il en existe des milliers d’autres. « Ouvre la porte » témoigne de l'invisible, de ce que l'on ne nous dit pas, l'enfermement des enfants, le défaut de soins, les violences, les humiliations, les violations des droits fondamentaux infligées à des personnes qui ont pour seul tort de ne pas avoir la bonne situation administrative, le bon papier. Et de l'indifférence de notre justice...

Plus anecdotiquement, c’est la première fois que tu chantais en Français.

Ça fait longtemps que j’écris dans notre langue, mais par timidité, je ne faisais rien écouter. Avec « Ouvre la porte », j’ai assumé parce qu’il y a des choses importantes qui sont dites.

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(Photo : Elliot Broué)

Ce n’est pas la chanson la plus représentative de ce deuxième album.

C’est la dernière que j’ai composée… elle est peut-être plus représentative de ce que sera mon prochain disque. J’ai toujours peur de m’enfermer dans un style, donc je laisse la porte ouverte à plein d’autres influences.

Comme tu fais de la musique festive et ensoleillée, est-ce que la volonté de chanter des textes en français qui racontent des choses profondes, c’est pour rechercher de la crédibilité en tant qu’auteur.

Cette question est intéressante. Tu as raison, quand tu as l’étiquette « musique soleil », c’est difficile d’en accoler une autre, notamment celle d’auteur. Maintenant que j’ai bien fait marrer tout le monde, désormais, je veux montrer d’autres facettes de ma création. Je sais que ma sensibilité me donne la capacité d’émouvoir les gens, il va falloir que je le prouve avec des textes qui viennent de l’intérieur. Ce qui ne m’empêchera pas de continuer aussi à faire de la musique comme aujourd’hui. Bref, je ne m’interdis rien dans mon évolution.

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El Gato Negro par Mandor, le 25 septembre 2019.

La langue française est sacrée pour toi ?

Oui, et c’est pour cela que j’ai eu peur d’y toucher pendant très longtemps.

Tu travailles déjà de nouvelles chansons. Tu comptes ressortir un album rapidement ?

J’aime bien prendre mon temps pour faire les choses, donc je commence tôt pour sortir quelque chose dans deux, trois ans.

Au fond, c’est quoi ta musique ?

J’ai appelé ça de la pop sub tropical… mais je me moque de l’étiquette qu’on veut bien me coller.

Clip de "Bendita Primavera". Réalisation: Cedric Gleyal / Uriprod www.uriprod.com.

"Bendita Primavera" est un hymne au printemps, le retour de la lumière nous fait tous renaitre, on laisse les peines derrière nous et on étreint de nouveau le ciel inondé de soleil. C'est la saison des possibles, c'est l'été qui pointe à l'horizon, c'est l'ombre qui divise la terre entre chaleur et paix, c'est l'heure de danser et d'offrir son amour au plus beau des sourire.

Ton album est très original et ne ressemble à rien d’autres. Hormis peut-être le titre « Guitare de plage » où tu as la même voix et le même flow qu’MC Solaar.

« Bouge de là » était ma première cassette deux titres. Je devais avoir 7 ou 8 ans. Comme quoi, il y a des choses qui ressortent involontairement plus tard.

C’est impossible de se « dégager » des influences des gens qu’on a beaucoup écouté ?

Je ne cherche pas à m’en détacher, au contraire. Parfois, je pense inventer et je me rends compte que c’est quelque chose qui est en moi depuis longtemps et qui ne demandaient qu’à sortir.

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(Photo : Fab' Le Guern)

el gato negro,ouvre la porte,interview,mandorPourquoi fais-tu de la musique ?

C’est une thérapie. Quand j’écoute les informations ou que je vois la misère dans les rues d’ici ou d’ailleurs, ce sont des choses qui me chargent. J’ai du mal à porter ce que j’emmagasine tous les jours, alors il faut que ça sorte. Plus généralement, il était essentiel que j’arrive à trouver la façon de me canaliser. Je voulais faire quelque chose de bien avec cette colère et cette hyperactivité qui étaient en moi. C’est une façon de me soigner et de soigner les autres.

Tu es quelqu’un de très sensible ?

Très. Trop. Quand j’écris une chanson, cela peut être très douloureux parce que ça remue beaucoup de choses. Ecrire provoque en moi autant de jubilation que de douleur.

Cet été, tu as fait 25 concerts.

Nous avons été très bien reçus partout. J’avais hâte d’interpréter toutes ces nouvelles chansons sur scène. Je peux te dire que j’ai profité de chaque instant et que j’ai très envie de repartir sur la route. Mon travail prend sens sur scène. Je ne connais rien de mieux que cette transe, cette décharge d’adrénaline. Une vraie drogue !

Parlons de ton concert du 9 octobre au New Morning à Paris. C’est une date importante ?

Personne ne joue très souvent à Paris, alors, à chaque fois, c’est un peu sacré. Evidemment, comme il aura des professionnels du monde de la musique, des journalistes et des gens de radio, ça ne me laisse pas indifférent. J’ai vraiment envie d’honorer le New Morning. J’ai vu tellement de concerts dans cette salle. Et puis, ma grand-mère allait danser là-bas au début des années 80 quand c’était un club de jazz.

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Pendant la première interview...

Vous jouerez un mélange de tes deux disques ?

Oui, mais plus du deuxième évidemment. On aura aussi un ou deux morceaux inédits. J’aime prendre des risques et me mettre en danger.

Tu sais que tu fais le plus beau métier du monde ?

Je fais le plus beau métier du monde quand je suis sur scène. Mais derrière, il y a beaucoup de travail très dur. Pour moi, émotionnellement, c’est compliqué. En tant qu’artiste entrepreneur, je mets toute ma personne dans ce projet, alors je peux vite être déçu de certaines injustices. Pourquoi je ne passe pas en playlist sur telle radio par exemple… Je suis très bien entouré, mais j’aimerais l’être encore plus.

Quels sont tes projets à court terme ?

On part en tournée au Burkina Faso et au Mali en janvier et février sur le festival « Rendez-vous chez nous ». J’en suis très heureux car j’ai un rapport particulier avec l’Afrique. Un rapport très fort, très intense.

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Après la première interview le 14 mai 2019.

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24 septembre 2019

Arthur Ely : interview pour son premier album En 3 lettres

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(Photos : Sabine Villiard)

arthue ely,en 3 lettres,interview,mandorIl n’y a même pas un an, j’ai découvert un EP, Standard, interprété par un jeune artiste dont je ne savais absolument rien. Arthur Ely rappait aussi bien qu’il chantait. Ses titres mélangeaient avec pas mal de fulgurances rap, rock, chanson et electro discret. Du hip hop moderne et diablement efficace. "Nourrie de ses fantasmes, de sa vie quotidienne et de ses prétentions futures, la musique d’Arthur ELY coupe court à la frilosité ambiante pour assumer une identité forte". Je l’avais donc mandorisé. Depuis cette première rencontre, les choses se sont accélérées. Remarqué par de nombreux professionnels, il a reçu quelques prix et accumulé les concerts. Et aujourd’hui, il sort son premier album, En 3 lettres (que vous pouvez écouter ici).

Le 18 septembre dernier, nous nous sommes retrouvés au Ground Control (sous un soleil étincelant) pour faire le point sur sa jeune carrière. Arthur Ely, je ne le lâche pas… j’ai l’étrange sensation qu’il va devenir un futur grand !

Biographie officielle (légèrement écourtée):

Arthur Ely incarne le parfait reflet de cette jeunesse curieuse jonglant en un clic du hip-hop à la chanson en passant par l’électronique ou le rock.

Repéré fin 2018 avec son premier EP Standard, ce jeune homme charismatique de 23 ans affirme dans ses nouveaux sons une personnalité hors norme, mi-chanteur, mi-rappeur. Ses textes à la mélancolie poisseuse, sont toujours sauvés de la dépression fatale par un humour ravageur. Comme l’expression sauvage d’un parcours sinueux.

Jusqu’à quinze ans, sa vie tourne quasi exclusivement autour du tennis avant qu’un grave accident mette finarthue ely,en 3 lettres,interview,mandor à ses velléités de professionnalisme. Pas le genre à faire les choses à moitié, Arthur se met alors frénétiquement à la guitare qu’il “ponce pendant deux ans”. Strasbourgeois d’origine, après son bac, il s’envole pour Paris, afin d’obtenir une licence de médiation culturelle, certes, mais avant tout bien décidé à devenir un musicien à plein temps. Le soir après la fac, Ely tourne dans les bars où il présente déjà ses propres compositions.

C’est en côtoyant le producteur Jacques, roi de la bricole électronique de haut vol, strasbourgeois tout comme lui, qu’Arthur devient un adepte des machines, sans pour autant délaisser la six cordes que l’on retrouve, électrifiée ou pas, sur nombre de ses compositions. Un moment clé où il se met aussi à écouter du rap, lui qui a été bercé plutôt par le rock ou la soul. La base est désormais là qui donne naissance à l’EP Standard, carte de visite fulgurante certes, mais également un peu confuse, car comme il le reconnaît volontiers maintenant, Ely avait confondu le “bien faire” et le “trop faire”. Ce qui n’est absolument pas le cas avec ces nouveaux titres lâchés comme un triptyque démarré en juin avec le premier volet “En 3 lettres”.

arthue ely,en 3 lettres,interview,mandorLe disque (argumentaire de presse) :

En constant aller-retour entre noirceur et humour, ces morceaux, parfois ténébreusement jouissifs, témoignent magnifiquement de la porosité actuelle entre rap et chanson. On est impressionné par la puissance de cette voix (“Soleil”) et la pétulance du flow (l’éruptif “Mayday”).

Des qualités vocales parfaites pour les mélodies sensibles de ces véritables chansons dont le secret réside peut-être dans le mode de composition où Arthur, à la différence des rappeurs qui se penchent d’abord sur les textes et pensent ensuite aux musiques, démarre souvent les morceaux à la guitare en ayant en tête seulement quelques ébauches de phrases. Les paroles justement. Il y a bien sûr de l’ego-trip mais avec un recul salvateur (l’émouvant “Seul à ma fête”), où Arthur surfe les vagues à l’âme, comme un ado grandi trop vite sous les coups de boutoir d’une vie intranquille (“Plus j’avance ”). Là encore sa singularité foudroie qu’il évoque Nietzsche au détour de “Mayday” ou sa passion pour la peinture au fil de l’émouvant “Libre”.

La démonstration éclairante de l’humanité d’un jeune adulte d’ores et déjà affirmé artistiquement, mais non sans failles. Où qu’il soit son papa disparu brusquement alors qu’Arthur avait dix-sept ans, et dont la figure tutélaire plane discrètement dans les thèmes de ses chansons, peut être fier de son fils qui propulse un nom inscrit maintenant “en trois lettres” d’or.

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(Photo : 2L2T)

arthue ely,en 3 lettres,interview,mandorInterview :

Il s’est passé beaucoup de choses depuis notre première rencontre il y a neuf mois. Cet été, par exemple, aux Francofolies de la Rochelle, tu as remporté le prix Coup de cœur du Club Francos.

C’est une des meilleures choses qui me soit arrivée cette année, tant au niveau humain que professionnel. Grace aux Chantiers, j’ai appris beaucoup. Je suis content de la manière dont j’envisage la scène désormais. L’équipe est formidable et je leur en suis reconnaissant. Les gens des chantiers ont soutenu et aidé mon projet avec humanité… ils font désormais un peu partie de ma famille.

Tu as appris quoi ?

Par exemple, j’ai compris que je pouvais être aussi puissant et fort sur scène quand je ne bouge pas. J’avais tendance à libérer beaucoup d’énergie, donc de m’exciter et aller dans tous les sens. Je voulais trop occuper la scène. Ca jouait sur mon souffle, sur ma voix et sur mon jeu. On m’a fait comprendre que même en restant droit comme un piquet derrière ma guitare, je pouvais transmettre autant. Ce qui ne m’empêche pas de beaucoup bouger le morceau suivant. En fait, j’ai appris le contraste.

"Panorama" (live au DSXL).

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Quand tu as joué aux Francos devant 15 000 personnes, qu’as-tu ressenti ?

J’étais super stressé dans la journée. C’est amusant parce que c’était tellement surréaliste que, quelques heures avant le concert, j’ai commencé à me calmer. Je suis rentré dans une sorte d’état d’hypnose sans le vouloir. Même quand je suis monté sur scène, un calme intérieur s’était installé. Une fois devant le public, je me suis demandé à qui j’allais m’adresser. Dans une salle de 200 personnes, c’est concret, tu vois les têtes, mais je ne pensais pas que devant 15 000, tu le pouvais aussi. A chaque seconde je regardais donc quelqu’un d’autre dans le public.

On se sent Dieu ?

Quand tu joues devant 15 000 personnes, surtout la première fois, tu transcendes le petit humain que tu es. Tu te sens donc supérieur à ta propre condition humaine. Si je me sens divin pendant le concert, après, je redescends vite.

Il faut être fort pour passer de ces deux états en quelques secondes ?

Ce n’est pas évident. Quand je suis sur scène, je passe par des tas d’émotions différentes. J’ai parfois envie de pleurer, de rire… ce sont des moments ou ta vie s’intensifie. Quand tu sors de ça, tu as l’impression d’être une bête de foire. En fait pour ne pas être trop perturbé, il faut être bien entouré et réfléchir à ce qu’il t’arrive. C’est facile de partir en vrille parce que la matière première d’un artiste, c’est l’émotion. Vendre ses émotions, ça ne va pas de soi.

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La notoriété, tu penses que tu l’as vivra bien ?

Ça fait partie du taf. Aux Francos, j’ai croisé Matthieu Chédid. Ca fait au moins 20 ans qu’il est immensément connu et il reste dans une relation hyper simple avec les gens. Il ne se prend pas la tête. Il discute avec tout le monde d’égal à égal. J’aimerais être comme ça.

Ton album, En 3 lettres, comporte quelques solos de guitare bien rock.

Je viens de là. J’ai commencé par le rock dur, puis j’ai eu une grosse phase jazz, ensuite, j’ai écouté de la chanson et enfin du rap. Ce que j’aime bien avec cet album, c’est que je me suis senti libre de passer d’un registre à l’autre. D’une chanson comme « Soleil » qui commence en ballade guitare-voix, puis qui a un gros passage instrumental, en l’occurrence un solo de guitare, je passe à une chanson comme « Mayday » qui est un rap punk un peu burlesque. C’était une manière de digérer toutes les influences que j’ai eu. Il n’y a pas de problème à passer d’un style à l’autre, ce qui compte, c’est d’être pertinent et de savoir où tu veux aller… et mettre tes tripes. Le fil conducteur du disque c’est ma voix et ce que je raconte.

Clip de "Libre".

Je t’ai entendu sur France Inter chanter « La vie ne m’apprend rien » de Daniel Balavoine (écouter ici à partir de 46'). C’était pour prouver qu’un rappeur a aussi une belle voix ?

Cette question, je ne me la pose pas. Elle me passe par-dessus la tête (rires). Pour moi, le rap est juste une modalité de chant qui permet de mettre plus de mots en moins de temps. C’est aussi une question de flow, de rythmique. Mais je me considère comme un chanteur, le rap est une façon de chanter moderne.

En tout cas, tu t’es complètement réapproprié la chanson de Balavoine. Bravo !

L’idée était de la chanter à ma façon. Je n’allais pas tenter de l’imiter. D’abord, c’est impossible et il n’y a pas grand intérêt à cela. Par contre, les paroles de cette chanson me parlaient beaucoup. Elle n’est pas aux antipodes de « Plus j’avance ». Je raconte que l’on s’attend à devenir plus sage en grandissant, or, on peut devenir de plus en plus paumé.

"Plus j'avance" (live au DSXL).

Dans « Plus j’avance », on a l’impression que tu n’es pas certain d’être sur le bon chemin.

Je me suis rendu compte que dans toutes les chansons que j’ai écrit cet hiver, je parle des désillusions à la sortie de l’adolescence. Je sens donc que je ne suis plus un ado et que je deviens un jeune homme. Je remarque aussi que beaucoup de fantasmes sur lesquels je me suis construit ces quatre dernières années ont disparu. Peut-être que je ne serai plus jamais aussi fort qu’entre mes 17 et mes 22 ans. C’est paradoxal. Sur plein de sujets, je suis beaucoup plus dans le doute qu’avant. Il en ressort beaucoup de noirceur dans mes chansons puisque je raconte des châteaux qui s’effondrent.

Mais il y a aussi de l’humour dans tes textes.

J’aime les grands écarts. Ça m’intéresse de rire, même si je suis au fond du trou. Les hommes sont des machines à dramatiser leurs petites situations, donc je préfère en jouer avec humour et ironie. Il n’y a en tout cas jamais de pathos dans mes chansons.

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Pendant l'interview...

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Article dans le journal Libération.

Lors de notre première mandorisation, tu m’avais dit que tu savais que la gloire allait arriver. Je dois dire qu’effectivement, le métier commence à beaucoup parler de toi. Pas encore le grand public, mais je suis assez optimiste te concernant pour dire que ça ne devrait pas tarder.

Aujourd’hui, je me rends compte que le concept de gloire s’est un peu transformé. C’était une coque vide sur laquelle je me construisais pendant toute mon adolescence. Maintenant qu’il y a des échos sur ma personne, je me rends compte que je ne sais plus ce que ça veut dire le concept de gloire. Ce qui m’intéresse c’est juste de trouver un public pour pouvoir toucher les gens et pour continuer à être libre. Libre dans les émotions que j’ai envie de transmettre. Pour le moment, j’ai conscience que malgré les articles qui sortent ou les passages en radio, je ne suis pas du tout connu.

Clip de "Le temps".

C’est encore important pour quelqu’un de ta génération de sortir un premier album ?

Aujourd’hui, même si pour les médias ça reste quelque chose d’important, pour les artistes de ma génération, la notion d’album est assez perturbée. Dans le rap, on sort un premier album, alors qu’il y a déjà cinq mixtapes sortis. Un mixtape, c’est déjà presque un album. Qu’est-ce qu’un album ? Les choses sont un peu floues pour nous. En tout cas, la sortie de ce disque me permet de rencontrer les médias et de me présenter frontalement. C’est une carte de visite géante.

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Après l'interview (sous le soleil exactement), le 18 septembre 2019.

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20 septembre 2019

Fabien Martin : interview pour aMour(s).

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(Photos : Mike Ibrahim)

fabien martin,amours,studio little,interview,mandorJe l’ai déjà affirmé dans ma précédente mandorisation de Fabien Martin, pour moi, "cet artiste est l’un des chanteurs les plus importants de la scène française. Un type qui, mine de rien, dit beaucoup de choses importantes sur la société et sur les tourments intérieurs de chacun. Avec sa douce révolte, ses chansons polies disent des choses lucides et intenses. Fabien Martin est un artiste délicieusement subversif" (woaw! J'adore m'auto-citer).

Avec aMour(s)., qui sort aujourd’hui (et que vous pouvez écouter là), Fabien Martin explore/dissèque la vie de couple de manière chirurgicale. A l’écoute de ces chansons, on se demande comment il a fait pour si bien comprendre les rouages de cette délicate et impitoyable machine qu'est le couple. Il est très fort.

J’ai voulu en savoir plus sur cet album « concept » qui fera réfléchir tout être humain normalement constitué sur les affres de l'amour. Ainsi, Fabien m’a reçu le 29 août dernier dans son propre studio d’enregistrement, Studio LITTLE.

Argumentaire officiel légèrement écourté (par Arnaud de Vaubicourt) :fabien martin,amours,studio little,interview,mandor

Il a fallu sept jours pour la création du Monde, faut-il sept ans pour défaire l’amour ?
Parler de concept album pour aMour(s), serait un peu cliché, mais on ne va pas se mentir : un bon album est souvent un concept en soi. Une idée qui hante. Une ambiance qui enveloppe tellement son créateur que la nécessité de la mettre en sons et en textes devient impérieuse, viscérale, vitale.

Après deux albums et un EP 7 titres, Fabien Martin raconte ici chronologiquement sept années d’une histoire d’amour, des vibrations passionnelles des débuts à l’amertume et la noirceur des sentiments qui s’étiolent. Au milieu, il y a l’amour. La vie, son quotidien, ses aléas et sa chienlit, ses joies, les bonnes idées, les mauvais projets. Inexorablement. Est-ce son histoire ? Peut-être… Peut-être pas. C’est en tous cas l’histoire de tout un chacun.
Sept ans, sept sentiments qui glissent sur le toboggan d’une liaison amoureuse. Fabien Martin, lorsqu’il n’est pas entouré des instruments et des micros de son studio d’enregistrement, caresse l’espoir d’y voir plus clair dans ce qui fait le lien entre deux êtres. Une histoire d’amour est-elle vouée à l’échec ? Est-elle un chèque en bois ou en blanc que l’on signe avec le sang du cœur de l’autre ? D’une voix chaude et malicieuse bercée par des arrangements subtils entre chanson et pop, il tente d’esquisser une réponse. Ou plutôt des réponses.

fabien martin,amours,studio little,interview,mandor®Armande Chollat-Namy

Tout comme les saisons d’une série palpitante (Fabien Martin évoque 24h Chrono avec délectation), la vie se découpe, elle fait son cinéma. Il y a les nœuds dramatiques, les climax, le dénouement… Le revirement de situation parfois, lorsque ce qu’on aimait tant chez l’autre se mue en une nébuleuse monstrueuse que l’on aimerait vaincre. L’auteur-compositeur-interprète se fait le narrateur de ces tranches de vie. Il image parfaitement les chemins de traverse des émotions dans le couple. Entre les rythmiques entêtantes de « Middle of Nowhere » et les ritournelles pop savoureuses de « Nina Myers », il créé des respirations grâce à quelques intermèdes tirés de Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, mais aussi en nous offrant des instants très personnels qu’on imagine enregistrés sur un smartphone.

aMour(s) n’arbore pas de grand A et préfère l’amour avec un grand M. Ce nouvel opus est un album photos musical ouvert sur les affres des cœurs et des chairs, pas vraiment mélancolique mais réaliste, pas défaitiste mais pragmatique, sans oublier d’être un peu optimiste…
Tout comme ce qui est écrit entre les lignes en littérature, on entend dans aMour(s) le son salvateur d’un clin d’œil amoureux qui ose encore y croire.

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(Photo : Mike Ibrahim)

fabien martin,amours,studio little,interview,mandorInterview:

Pourquoi dans le titre de l’album, le a de amour est écrit en minuscule alors que le M est en majuscule ?

Selon toi ?

Peut-être que c’est parce que l’amour avec un grand A, ça n’existe pas ?

Peut-être. Et parce que je préfère croire à l’amour avec un grand Aime. J’insiste sur l’amour à l’instant présent, moins sur le mythe de l’amour avec un grand A. Dans ce disque, je décortique un amour véritable, tel qu’il est : très terrien et très charnel.

Et pourquoi un s à la fin d’amour ?

Quand tu es en couple avec quelqu’un depuis plusieurs années, tu l’aimes obligatoirement de manières différentes avec le temps qui passe. Le fait d’accepter de reconnaître que l’amour n’a pas la même saveur au début qu’au bout de quelques années aide à traverser sa vie de couple le mieux possible.

Clip officiel de "Pomme Love".

Dans « Nina Myers », tu chantes qu’un couple c’est deux agents doubles en eaux troubles.

Cette chanson est très intime. Je ne peux pas tout dévoiler parce que ça fait partie de ma vie très très personnelle. J’ai écrit cette chanson à un moment donné où j’ai rencontré une femme dont je suis tombé amoureux. En même temps, je regardais la série 24, et c’était un peu comme un miroir. Les espions, les agents secrets, ont souvent une double vie. C’est tout ce que je peux en dire (rires).

Les chansons sont dans l’ordre chronologique de leur création. Donc, les premières sont très positives et peu à peu, place aux doutes.

Cet album sort aujourd’hui, mais aucune chanson n’est vraiment nouvelle. J’ai remarqué que j’avais plusieurs chansons d’amour depuis 2007 et que selon les années, les sentiments et le regard étaient différents. Considérant qu’elles racontaient une histoire, j’ai décidé de les réunir.

Clip de "La conquête spatiale".

La jalousie et la peur commencent à arriver à la troisième chanson, « La conquête spatiale ».

C’est le début des doutes, alors qu’avant on ne pose aucune question.

Ce disque parle-t-il uniquement de ton couple ?

Là, on rentre dans l’intime. Dans tout album ou toute œuvre littéraire, il y a une part de réalité et une part de fiction. Tout ne correspond pas forcément à ma vie. Je projette mes craintes, mais aussi certainement celles des autres.

Dans « Nuages », le ciel commence à s’obscurcir.

Des petites brumes commencent à poindre, en effet. On ne s’y attend pas. C’est comme en montagne, il fait beau, il y a du soleil, puis soudain, les averses arrivent. Et tu ne peux pas faire grand-chose, juste constater. L’amour est peut-être une dépression météorologique.

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(Photo : Mike Ibrahim)

Dans « Middle of Nowhere », c’est carrément la fin des illusions…

Avant, on était dans des doutes, des nuages, mais là, on commence à avoir la boule au ventre. Une des choses étranges dans une relation, c’est la distance qui peut prendre place entre deux êtres. Il n’y a parfois même plus d’intimité. Les rancœurs, les blessures qu’on a subies et pas su verbaliser, ça crée de la distance verbale, humaine, intime et charnelle. C’est le moment où dans le lit, on commence à se tourner le dos et où chacun a besoin de retrouver son espace à soi. Comment en quelques années et sans s’en rendre compte, tu peux passer d’une relation à deux très intime, très fusionnelle, où tu fais l’amour sept fois par semaine, à une vie où tu as l’impression de te retrouver au milieu d’une sorte de PME familiale, avec femme, enfants, dans laquelle tu gères les emplois du temps, les entrées financières, les dépenses, voire les tensions humaines ? On ne te le dit pas au départ, mais le scénario est le même pour tout le monde.

Ton disque peut aussi rassurer. Les gens peuvent se dire : « Je ne suis donc pas le seul à vivre ça ! »

C’est sûr que c’est universel. En même temps, certains pourraient aussi se dire : « Moi, ça ne m’arrivera pas. Je ne laisserai pas la place au train train quotidien.» Personne n’y échappe. Finalement, le véritable amour est peut-être quand on commence à s’aimer malgré le fait que ce ne soit plus si facile.

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(Photo : Mandor)

Ce disque n’a pas une vision très positive de l’amour, non ?

La fin, avec « L’amour serait presque parfait », est ouverte, je trouve. Cette chanson m’a été inspirée par le film de Clint Eastwood, Sur la route de Madison. Une histoire d’amour magnifique qui s’arrête avant d’avoir commencé.

Quelle belle idée d’avoir intégré plusieurs intermèdes tirés de Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, lus par ta compagne, Caroline Santini, et par toi.

Elle est comédienne dans la vie. Je l’ai prise à la fois pour cette raison et pour l’aspect symbolique de la chose, toujours par volonté de mêler ma réalité à l’invention. Je me suis dit que j’avais des chansons qui racontent mes sentiments, mon intimité, mais j’avais besoin de quelque chose d’un peu théorique, qui ne soit pas écrit par moi. Au début, j’avais choisi des extraits d’un livre de Roland Barthes Fragments du discours amoureux. J’ai attendu les droits pendant un an et je ne les ai jamais eus. Ça m’a déprimé parce que je ne savais pas quoi faire. Ce disque a mis du temps à sortir à cause de cela.

Un jour, tu as entendu à la radio la pièce de théâtre, Scènes de la vie conjugale.

Ca a débloqué la situation. J’ai su que ça allait me donner une distance, un autre regard sur l’amour et une complexité que je n’aurais pas pu amener. J’ai demandé les droits et je les ai eus rapidement. J’ai relu le livre et je suis allé voir la pièce qui se jouait au Théâtre de l’Œuvre. Aujourd’hui, je suis hyper content que les ayants droits de Barthes m’aient refusé les droits de Fragments du discours amoureux.

Intermède de la Vie Conjugale II (par Caroline Santini et Fabien Martin).

Pourquoi as-tu choisi le thème de l’amour ?

J’avais envie de raconter une histoire du début à la fin. Il se trouve que c’est une histoire d’amour. Je n’ai pas réfléchi, c’est venu comme ça. J’essaie toujours de ne pas être dans le mental, mais dans l’intuition le plus possible. Ce disque m’a ouvert les yeux sur certaines choses et me met en paix avec moi-même.

Quand on écrit sur son couple, quand les chansons ne sont plus positives, ce n’est pas gênant pour la principale intéressée, ta compagne ?

Si, un peu. Elle m’a dit en écoutant les dites chansons « Eh bien, c’est gai ! » Je lui ai répondu que ça ne parlait pas que de nous (rires). Non, franchement, elle ne l’a pas mal pris.

Ce disque coréalisé avec Jules Jaconelli est très pop, très moderne dans sa réalisation.

Je suis un amoureux du son. Même quand je fais du piano voix, il faut que ce soit dans une modernité exemplaire. J’avais l’habitude de réaliser mes chansons seul, mais pour ce disque, j’avais besoin de sang frais, j’ai donc laissé de la place à Jules. Je suis à la base des arrangements, mais il a épuré, construit, déconstruit, reconstruit… Hormis deux batteurs, Tanguy Truhé et Cyril Tronchet, Jules et moi avons joué tous les instruments. On a passé deux trois jours par morceaux. En un mois, l’album était fait. Après, Jean-Baptiste Deucher de Dominat Studio a mixé et Simon Capony a masterisé.

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(Photo : Mandor)

Quelle sera la thématique de ton prochain disque ?

Surement sur la mort et la difficulté d’exister. Le disque est quasiment fait. Je l’ai écrit en six mois, en attendant que aMour(s). sorte. Ce seront des histoires qui ne me concerneront absolument pas. Autre originalité, il y a aura beaucoup de chansons ou je me mets à la place d’une femme, opprimée ou délaissée…

L’amour, la mort, c’est la base ?

La vie s’articule autour de ça en tout cas. Sans amour il n’y a pas de vie et sans mort la vie n’a pas la même saveur. Sans la mort, on ne peut ni avoir un instinct de vie, ni un instinct d’urgence. Personnellement, j’ai un problème, j’ai l’impression que je ne vais jamais mourir, j’ai donc moins cet instinct d’urgence que d’autres malheureusement. En fait, je sais que je vais mourir un jour, mais je n’arrive pas à l’intégrer.

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Pendant l'interview… 

Ne finissons pas cette mandorisation sur ce sujet. Revenons à ton disque. Es-tu satisfait de lui ?

Oui, je suis très content, car j’ai l’impression d’avoir enlevé tout le superflu. Il est court, épuré, condensé, ramassé… je suis allé à l’essentiel il me semble. Et je me suis livré comme je pouvais. Et surtout, il est libre. Il y a une chanson de 6 minutes, d’autres de 40 secondes, des sons qui viennent de mon salon enregistrés sur un mini-cassette à l’époque. J’ai fait ce que je voulais faire.

Depuis quatre ans, dans ton Studio Little, tu réalises, tu arranges, tu mixes beaucoup pour d’autres artistes. Crois-tu que ça influence ton son d’aujourd’hui ?

J’adore me mettre au service des autres et avoir une vision. J’aime rencontrer d’autres gens, d’autres manières de travailler… J’apprends énormément, psychologiquement et musicalement. J’entends les qualités et les défauts de ce que font les autres et de ce que je fais moi, beaucoup plus vite qu’avant. Cela dit, ça ne change ni ma façon d’écrire, ni mon son et ni qui je suis. On ne peut pas faire autre chose que ce que l’on est. On n’est pas là pour fabriquer artificiellement, on est là pour sortir ce qu’il y a en soi. Et il faut le faire le mieux possible.

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Le 29 août 2019, après l'interview au Studio LITTLE.

(Photo : retardateur de l'iPhone 6 de Mandor)

18 septembre 2019

Rilès : interview pour Welcome To The Jungle

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Originaire de Rouen, Rilès est un auteur, compositeur et interprète âgé de 22 ans. Après l'obtention de son bac S avec mention, il décide de s'inscrire en fac d'anglais et grâce à la bourse du mérite il monte son propre studio d'enregistrement.

Il apprend dès lors les techniques d'ingénierie du son et de mastering afin de tout faire par lui-même (de l'écriture jusqu'au rendu final). «Do it yourself» comme leitmotiv, il écrit, réalise et monte tous ses clips. À la frontière du rap, du R&B et de la pop, sa musique rencontre autant ses influences américaines (Kanye West, Chance the Rapper, Russ..) que des sonorités issues de ses origines Kabyles et de ses années de Capoeira.

Après son challenge RILÈSUNDAYZ, durant lequel 52 morceaux sont sortis chaque semaine de septembre 2016 à septembre 2017 et une tournée sold out à travers la France, l'Angleterre, la Belgique, la Suisse, le Maroc et la Tunisie, Rilès vient de sortir son premier album (déjà classé 4e dans les meilleures ventes de disques en France la semaine dernière), toujours dans sa chambre, mais accompagné par Capitol pour la France, Polydor pour le UK et Republic Records pour les USA.

Pour le magazine de la FNAC, Contact, j’ai réalisé une mini interview téléphonique. Voici ce qui a été publié, puis vous pourrez lire la version complète.

Pour découvrir l’album Welcome To The Jungle, c’est ici.

Sa page Facebook.

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Clip de "Myself N The Sea".

L'interview intégrale:

Comment s’est passé l’enregistrement ?

Bien, même si tout ne s’est pas passé comme prévu. De plus, j’ai tendance à tout finir au dernier moment. Ça fait deux ans que je suis sur cet album et j’ai rendu les masters physiques du CD avant-hier. Je suis toujours à la recherche de la perfection, donc je ne suis jamais totalement satisfait du résultat. A un moment, il faut lâcher la bête, mais pour moi, c’est extrêmement difficile. Dans l’album, j’ai fait en sorte que toutes les tracks soient reliées pour que tout ait un sens. Je veux qu’il y ait une cohérence dans mon projet. Chaque titre peut s’écouter indépendamment, mais dans le disque, ça s’inscrit dans une globalité.

Tu es très exigeant avec toi-même. C’est ce qui a retardé la sortie du disque ?

Depuis le début, je suis en effet très exigeant avec moi-même. Je considère tout le temps que je peux mieux faire. Aujourd’hui, j’ai une période de succès et une certaine visibilité, mais ça ne m’empêche pas d’être obnubilé par comment je pourrais faire mieux les choses. J’ai en permanence cette recherche d’amélioration d’image, de son, de moi-même avec mon exigence. Si on se rend compte qu’on ne peut plus s’améliorer, ni évoluer, il n’y a plus aucune raison de vivre.

Tu as commencé à chanter en anglais parce que tu ne voulais pas que tes parents comprennent les paroles.

A l’époque, je ne me projetais pas dans le futur. Je suis obligé de constater que ma décision de chanter en anglais pour ne pas être compris de mes proches m’a fait accélérer la carrière aux Etats-Unis. C’était vraiment pour me cacher et par pudeur…

Clip de "Against The Clock".

Ton disque Welcome to the jungle est la continuité de ce que l’on connait de toi dans les clips où il y a une évolution musicale ?

Les gens m’ont connu organiquement. C’était moi, ma chambre et le monde. Ce que je raconte dans le disque raconte l’histoire d’un gamin innocent qui fait de la musique dans sa chambre, qui ne connait rien au business de l’industrie du disque et qui finit par y rentrer. Bienvenue dans la jungle ! Il y voit une cité d’or, mais il se rend vite compte que ce n’est pas exactement ce qu’il imaginait. La jungle est beaucoup plus dangereuse que prévu. Au début, c’est l’espoir, la joie, la détermination, puis très vite, il doit se mettre en mode survie.

Tu as déjà une tournée des Zénith prévue pour cette fin d’année. Toi qui est surtout connu pour ton temps passé en studio, quelle importance à la scène pour toi ?

J’ai commencé la scène dans la rue dans des endroits très rustiques, puis j’ai fait la tournée des SMAC. C’est là que j’ai commencé à prendre goût aux concerts. Quand tu racontes des histoires, tu peux le faire de manière auditive, mais tu peux aussi le faire à la manière d’un spectacle. Là, tu guides beaucoup plus le spectateur vers une certaine dimension. La même chanson sur disque ou sur scène n’aura ni le même impact, ni la même sensibilité… On ne propose pas forcément la même émotion sur disque que sur scène. Mon show sera à l’américaine. Il y aura de la danse, parfois qui se rapprochera du combat, du gros son et des lumières de folie.

Clip de "Pesetas".

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17 septembre 2019

Nicolas Jules : interview pour Les Falaises

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(Photo : Thibaud Derien)

nicolas jules, les falaises, interview, mandorNicolas Jules est l’un des chanteurs français les plus respectés dans le milieu de la chanson française depuis la fin des années 90. A juste titre. Cet auteur-compositeur-interprète trace son chemin sinueux et poétique d’album en album. Parfaitement autodidacte, il est dégagé de toute contrainte musicale, il ne se gêne donc pas pour explorer tous les terrains musicaux qui l’intéressent. Toujours là où on ne l’attend pas, il est devenu l’un des artistes français les plus singuliers et inventifs.

Nicolas Jules commence à écrire jeune. En 1991, il intègre son premier groupe de rock où il chante et compose les textes. En 1998, il sort son premier disque et continue les concerts que ce soit en solo ou à plusieurs. Il écume depuis les concerts de toutes sortes et les routes de festivals. Il a partagé notamment la scène avec Jacques Dutronc, Rachid Taha, nicolas jules, les falaises, interview, mandorSanseverino, Jacques Higelin, Claude Nougaro, Miossec, Brigitte Fontaine, Sarcloret, Maxime Le Forestier, Dominique A ou Jean-Louis Aubert.

Nicolas Jules sort son 7e album, Les Falaises. Il y chante ses états d’âmes de sa voix grave et un peu nonchalante. Son monde souffre et le chanter l’apaise.

Le dimanche 25 août, nous nous sommes donné rendez-vous dans un bar à proximité de la gare du nord. C’était ma deuxième rencontre avec lui en moins d’un an (lire la première mandorisation ici avec le groupe Bancal Chéri).

Ce qu'ils en pensent :

Chanter, c'est lancer des balles.

Le blog du doigt dans l'œil.

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(Photo : Thibaud Derien)

nicolas jules, les falaises, interview, mandorInterview :

Tu as découvert la chanson française par le biais d’un disque de Brigitte Fontaine, Brigitte Fontaine est folle.

Ce disque est arrangé par Jean-Claude Vannier. Plus tard, je me suis intéressé à ses propres chansons. Je trouve que c’est un des plus grands paroliers de France, mais personne n’en parle jamais en tant que chanteur.

Tes références ne sont pas des artistes très connus. Tu cites volontiers le québécois Urbain Desbois et un dénommé Frank Martel.

Ce dernier est encore moins connu car il ne donne pas de concerts. J’aime la musique, alors j’ai creusé dedans. J’ai découvert des artistes sublimes, mais pas connus. Je ne fais pas d’ostracisme. J’écoute aussi Georges Brassens et Elvis Presley.

Tu as une culture rock et blues afro-américain à la base.

C’est le blues des années 20 jusqu’à la fin des années 50. Je dis souvent que mon professeur de guitare, c’était John Lee Hooker. A 20 ans, j’ai appris à jouer de cet instrument en écoutant une cassette de lui.

Peu de chansons françaises donc.

Je n’aime qu’un ou deux pour cent de ce qui se fait en chanson. Moi, c’était beaucoup de rock, beaucoup de blues et beaucoup de musique du monde. J’ai écouté énormément de tango, de musiques congolaises, du jazz et de la musique expérimentale.

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(Photo : Thibaud Derien)

Par contre, la pop, ce n’est pas ta tasse de thé.

Beaucoup de mes amis sont très attirés par des arrangements pop et les belles mélodies. Les jolis arpèges, les harmonies de voix, ça me fatigue. Je n’aime pas quand le son est trop propre. Il faut qu’il y ait des aspérités, sinon j’ai l’impression que je glisse et que je tombe. Je préfère les escaliers aux toboggans. C’est comme en cuisine. J’adore manger, mais pas quand le plat est trop sophistiqué. Quand un produit est bon, je le préfère nature.

Tu n’aimes donc pas les « arrangements », ni en musique, ni en cuisine.

Le mot « arrangement » m’a toujours fait penser au mot « négociation ». On arrange pour que ça passe mieux, moi j’aime quand on touche au squelette. C’est pour ça que j’aime les premiers bluesmen.

C’est la première fois que j’entends un artiste me dire qu’il n’aime pas les mélodies.

Je peux aimer une mélodie, mais avec des accords très complexes. Je trouve que moins il y a d’accords, plus c’est intéressant. Lou Reed disait : « Un accord, c’est suffisant. Deux accords, c’est bien. Trois accords, c’est du jazz. »

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(Photo : Thibaud Derien)

Si on compare ta musique à de la peinture, on peut dire que tu fais de l’art abstrait ?

Au niveau des mots, j’essaie de décrire des choses abstraites. Par exemple, un sentiment amoureux, c’est quelque chose d’abstrait.

Tu parles beaucoup des sentiments amoureux, d’ailleurs.

J’ai la réputation tout à fait justifiée de faire essentiellement des chansons d’amour. C’est parce que je trouve que c’est ce qu’il y a de plus important. Ce sentiment est infini. Ça touche la métaphysique ou même le divin.

Quand on dit que tu fais de la poésie, tu réponds que tu fais de la chanson.

Il y a une influence poétique puisque je ne lis que de la poésie. On en retrouve donc dans mes chansons. Je ferais complétement de la poésie si mes textes pouvaient se passer de musique, or, pour le moment, ce n’est pas le cas. J’estime que toutes les chansons de Barbara sont réussies parce que si j’écoute la musique seule, ce n’est pas intéressant. Si j’écoute le texte seul, ce n’est parfois pas intéressant. Si j’écoute les deux ensembles, c’est magique. Je cherche cette même magie. Je cherche des étincelles.

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(Photo : Thibaud Derien).

Musicalement, Les falaises est ton album le plus rock. C’est l’influence du groupe auquel tu participes, Bancal Chéri?

Dans la vie, nous sommes influencés par toutes les rencontres, à commencer par ses amis, par ses amours, par ses lectures, par les films que l’on voit. Après, j’ai toujours eu quelque chose de rock chez moi. La question : « Est-ce que je fais du rock, ou pas ? » En fait, je m’en fous. Je fais des chansons qui me ressemblent dans lequel, il y a du rock… mais pas que. En y réfléchissant, en vieillissant, on a envie de retrouver la force de sa jeunesse et des choses qu’on n’a pas pu faire étant jeune. Et donc, moi, c'est le rock.

La musique, elle te vient comment ?

Trouver la mélodie, ça me vient naturellement et rapidement.

Pas comme les textes.

Non, mais j’ai plaisir à chercher et à y passer du temps. Ça ne me dérange pas de galérer pour trouver les bons mots ou la bonne formule. J’ai commencé à écrire à 18 ans et à en vivre à 32. J’en ai aujourd’hui 46. J’ai eu plein de moments où je n’avais pas d’argent pour m’acheter à bouffer, mais j’ai toujours refusé de faire autre chose. Il a toujours été hors de question que je m'adonne à un travail alimentaire, même dans la musique.

Qu’est-ce qu’on aurait pu te proposer musicalement que tu aurais pu refuser ?

Jouer dans des meetings politiques, par exemple. A un moment, j’ai fait des maquettes avec un réalisateur que je ne citerai pas, ça a commencé à intéresser des maisons de disque parce que ça devenait beaucoup plus vendeur et commercial que ce que je proposais avant. Ça ressemblait à de la grosse variété de merde, donc j’ai décliné les offres. Aux Chantiers de Francos, en 1997, mon ami Philippe Albaret, qui dirige aujourd’hui le Studio des Variétés, m’a dit : «Tu as un problème avec la notoriété. Tu as une volonté de ne pas réussir». J’avais 25 ans, je ne comprenais pas pourquoi il me disait cela. Mais il avait raison.

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(Photo : Thibaud Derien)

Tous les amateurs de « chansons » louent ton immense talent, mais le grand public n’est toujours pas au rendez-vous.

Il ne sera surement jamais là. Pour être mis très en avant dans les médias, il faut une part de hasard et une grande part de volonté. Le hasard, je ne sais pas trop, mais la volonté, je ne l’ai pas.

Pourquoi n’as-tu pas de label ?

Pour avoir un label, il faut en chercher un. Je suis beaucoup plus intéressé par l’idée de création, du début à la fin, qu’a tout ce qu’il se passe après, c’est-à-dire comment on vend, comment on montre, comment on affiche…. Je fais tout tout seul.

Tu n’as jamais eu de subventions ?

Non. Je n’en ai jamais demandé. J’ai un tempérament naturellement anarchiste. Je peux faire des disques sans subventions, alors je le fais. Je suis vraiment seul par choix.

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(Photo : Lara Herbinia)

La chanson engagée, ce n’est pas pour toi ?

Pour moi, ce n’est pas dans une chanson qu’il faut être engagé, c’est dans la vie.

C’est important de bâtir une œuvre ?

Oui, et je le dis sans prétention. J’en suis au septième album. Au dixième, peut-être que j’estimerai que ma « carrière » ressemble à quelque chose. Mon œuvre est bien entamée, mais elle n’est pas encore faite.

Il y a un plan de carrière chez Nicolas Jules ?

Mais pas du tout. Il y a juste une volonté, quand je fais un disque, de m’en servir consciemment ou inconsciemment pour bâtir le prochain en allant ailleurs. J’ai besoin de balayer plusieurs horizons. Là, j’ai déjà écrit le prochain album et ce sera carrément autre chose que celui-ci. Dans la vie et en tant qu’artiste, je réagis beaucoup en réaction… et beaucoup en réaction « contre ».

Par exemple Les Falaises n’a rien à voir avec le précédent, Crève-silence.

Crève-silence, effectivement, était plus léché, plus travaillé. Il était très monté, c’est-à-dire que les instruments sont découpés, replacés. Même quand je chante, il y a trois ou quatre prises de voix montées et mélangées, pareil pour les guitares, les batteries, les violoncelles… Falaises est plus brut, d’où son côté plus rock peut-être. J’ai joué presque tous les instruments et il n’y a aucun montage. C’est du live. J’ai laissé les imperfections vocales ou musicales, ça donne un côté plus rugueux, plus vivant. C’est mon disque le plus radical. Il y a de l’abandon de ce qui pourrait être de l’ordre de la séduction. Il n’y a aucune volonté de séduire en tout cas.

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(Photo : David Desreumaux/Hexagone)

Tu n’as plus besoin de séduire ?

Séduire, c’est avoir peur. Je reviens à ce que je disais précédemment. Séduire, c’est faire des arrangements, c’est aussi ne pas avoir confiance en l’auditeur. Je ne vais pas proposer des chansons en les habillant de ce qui a déjà été fait. J’ai le souhait de surprendre.

Ah ? Moi, je trouve que Les Falaises est un de tes disques les plus abordables.

C’est marrant, tu es un des premiers retours que j’ai, alors je suis surpris parce que c’est un des albums qui a eu le moins de chirurgie du détail. Il est construit de morceaux entiers de spontanéité. Je ne sais pas si  les autres penseront comme toi. 

nicolas jules,les falaises,interview,mandorJe voudrais que tu me parles de Roland Bourbon qui joue avec toi depuis 15 ans.

J’ai changé parfois de musiciens, mais Roland est resté. Nous avons un point commun. Nous faisons de la musique parce qu’on aime cela et surtout pour rigoler. Pour nous, c’est aussi une façon d’échapper au monde du travail. On joue ensemble et on prend le terme « jouer » au pied de la lettre… on s’amuse.

J’ai l’impression que tu n’aimes pas la réalité de la vie.

Si tu savais… Je vais te donner un exemple. Je paye toujours mes impôts en retard parce que je n’y pense jamais. Je règle la situation quand je reçois des lettres d’huissiers. J'ai un autre problème. J’ai un immense plaisir à jeter toutes mes factures. Remplir un papier administratif m’angoisse.

Tu as ce qu’on appelle « la phobie administrative » ?

Exactement. Et plus généralement, je déteste tout de la société telle qu’elle est. La politique, la télévision, la société du profit, la déshumanisation… Ça va tellement loin que je ne préfère même pas t’en parler.

Tu te sens marginal ?

Je ne me sens pas exclu de la société, au contraire. Je fais des disques, de la scène, je joue devant un public. Je n’ai pas envie d’aller sur une ile déserte. Si tel était le cas, j’emmènerais un bateau pour partir de temps en temps. J’aime la vie avec les autres, mais j’essaie d’avoir le moins de contact possible avec l’administration. Je ne suis jamais passé par une agence immobilière. Je n’ai jamais acheté de chaises, de fourchettes, d’assiettes ou de casseroles. J’avais beaucoup de disques, je n’en ai plus. Je n’ai rien. J’ai des fringues et un téléphone.

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(Photo : Thibaud Derien)

Tu fais partie du mouvement minimaliste. Ne rien posséder…

C’est naturel. J’ai toujours été comme ça.

Ça vient de ton enfance ?

J’ai grandi dans une famille pas riche. J’ai été élevé en mangeant ce qu’il y avait dans le jardin. La viande, c’était les poules ou les lapins que mon père tuait. Aujourd’hui, je ne vais jamais faire mes courses dans un supermarché. Je vais dans les marchés ou au restaurant.

Tu es sur Facebook et ça m’étonne.

Tu as tort. Comme il n’y a pas de relais médiatique de mon actualité artistique, je m’en sers comme un outil de promotion indépendant. Je ne raconte jamais ma vie intime personnelle.

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(Photo Kobaya Shi).

Tu vis pour la scène, je crois. Tu as déjà joué à l’Olympia et le lendemain dans un salon chez des gens.

C’est ça ma vie, et j’adore qu'il en soit ainsi. Je ne suis jamais allé à contrecœur à un rendez-vous avec un public. Tous les jours, j’attends d’aller à un concert.

Tu te fais chier dans la vie, si tu n’as pas ça ?

On peut le dire. De toute manière, je me fais vite chier. Je fais partie de ces gens qui s’ennuient très vite. J’ai des amis qui ne s’ennuient jamais… ça me fascine.

Est-ce que ton dernier disque est toujours le meilleur ?

J’ai la faiblesse de penser que l’on progresse de disque en disque. J’ai l’impression d’avoir démarré assez mauvais dans la chanson et que je m’améliore. Mes premiers disques n’étaient pas bons. Pour moi, le dernier est effectivement le meilleur. Le dernier est mieux que celui d’avant, qui était mieux que celui d’avant, qui était mieux que celui d’avant... A chaque nouveau disque, je me débarrasse des facilités que je peux avoir. Je vais plus à l’os.

Ton album Les Falaises pourraient en décontenancer certains, mais je suis sûr que tu t’en moques.nicolas jules,les falaises,interview,mandor

Je suis même content parce qu’en tant qu’auditeur, j’aime bien être décontenancé. Quand j’ai écouté Thiéfaine ou les premiers disques de CharlElie Couture, j’ai été très surpris. Sa chanson « Underground P.M », tirée de l’album Crocodile. est une de mes chansons préférées. Crocodile. est pour moi l’un des plus grands disques de chansons françaises. Alice Botté à la guitare… il est magnifique.

nicolas jules,les falaises,interview,mandorTu adores aussi Albert Marcœur.

Il est peu connu et on ne l’entendra jamais à la radio. Il a fait 10 albums complètement hors formats. Il a une œuvre magnifique et parfaitement réussie. Albert Marcœur ne ressemble qu’à du Albert Marcœur. On le surnomme « le Franck Zappa français ».

Si tu devais faire ton autocritique…

Je dirais que mon œuvre n’est pas complètement réussie, parce qu’on entend encore les références. Quand on n’entendra plus les références, on entendra du Nicolas Jules à 100%. Là, j’aurai réussi.

Tu n’es pas trop variété française, mais il y a un artiste qui trouve grâce à tes yeux, c’est Alain nicolas jules,les falaises,interview,mandorSouchon.

Pour moi, c’est un génie. C’est très variété, mais ses chansons sont piégées. Elles sont terriblement puissantes quand il parle d’amour ou de la société. Je n’ai jamais entendu quelqu’un faire des ellipses si fortes. Mine de rien, il est subversif comme personne. Il laisse des petites graines chez les gens, sans aucune prétention. Face à Souchon, j’ai l’impression d’être une petite goutte de pluie.

nicolas jules,les falaises,interview,mandorTu regrettes quoi aujourd’hui ?

De ne pas être assez exigeant avec moi-même, d’être trop fainéant, de regarder trop le temps passer…

Tu as mis du temps à te livrer dans les chansons ?

Oui. Au départ, j’inventais des chansons qui parlaient de choses et d’autres, mais elles ne parlaient pas du tout de moi. Je faisais semblant de parler de moi. Je ne faisais que recopier des choses qui existaient déjà. Un jour, après beaucoup d’hésitations et de réflexions, j’ai basculé dans quelque chose de plus autobiographique. Je me disais que je ne pouvais pas chanter ça parce que, justement, c’était trop autobiographique. J’ai fini par me projeter comme un auditeur. Quand je voyais chanter quelqu’un, j’avais envie d’entendre la vie de la personne et pas une histoire que j’avais déjà entendu ailleurs. Quand on réfléchit à une chanson, on a un décor. Dans mes rêves, la lune, elle a toujours une forme particulière, un climat, une température… l’horizon a une certaine hauteur. Il faut trouver la bonne hauteur de son horizon à soi pour  ne pas qu'il ressemble à l’horizon d’un autre.

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Après l'interview, le 25 août 2019.

12 septembre 2019

Boule : interview pour Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel

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Boule est brillant. Vraiment. Un artiste comme il n’en existe plus beaucoup. Il écrit des textes finement ciselés (expression souvent utilisée, mais qui, dans le cas présent, est parfaitement appropriée). À travers des anecdotes autobiographiques, il propose un récit décalé entre humour et émotion grâce à des chansons poétiques, parfois surréalistes, sur un jeu de guitare précis et riche en influences (Brésil, Grèce, Irlande...) Bref, un Boris Vian qui s’ignore.

Cela faisait un moment que j’observais cet artiste, un peu de loin… peut-être un peu trop de loin, d’ailleurs. A l’écoute de son nouvel album Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel, j’ai compris qu’il fallait se rapprocher pour comprendre le phénomène. (Si vous voulez découvrir le disque, c'est par là que cela se passe.)

Profitant d’un passage dans la capitale, nous nous sommes retrouvés en terrasse d’un café parisien (péruvien, selon les photos), pour une belle conversation dans laquelle l’artiste ne mâche pas ses mots. Boule de talent et de sincérité, donc.

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Ce nouvel album au titre acronyme, Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel, s’ouvre vers l’extérieur. Un acte artistique prégnant pour quelqu’un contraint jusqu’alors de devoir gérer toutes les étapes de la création.

Aux manettes, on retrouve ici le duo Robin Leduc- Cyrus Hordé (Gauvain Sers, Revolver). Il installe le chanteur dans un écrin classieux et minimaliste, offre de discrètes percées électroniques et fait preuve d’une précision adéquate pour servir au premier plan cette voix si singulière. BOULE, lui, s’envole en duo avec Jeanne Rochette pour «abandonner là les hommes indolents et le désordre structurel » (« Avion »), joue de l’ironie du macabre (« Tout le monde »), assume sans complexe ses retards à répétition (« Je prends le temps »), incarne l’homme bipolaire (« Bicéphale ») et le bienveillant conscient de la méchanceté gratuite (« L’ours polaire »), se cogne à un indifférent de la beauté du monde (« Les pizzas »), invente un territoire pour les puissants qui se gavent à outrance (« Welcome in Hippopotamie », avec Lucrèce Sassella), met en musique un texte de Richard Destandau sur les élans de la nature (« Le lierre et la ronce »). Et quand il se remémore son ami d’enfance, le traitement intimiste impulsé devient universel. Parce qu’on a tous connu un « Franckie ». Définitivement, BOULE de tendresse.

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(Photo : Thibaut Derien)

boule,avion,appareil volant imitant l’oiseau naturel,interview,mandorInterview :

Je crois me souvenir que tu m’avais dit que tes chansons étaient toutes autobiographiques. C’est rare qu’un artiste avoue cela.

Mes chansons sont toujours inspirées de ma vie et de ce que j’observe. C’est mon regard singulier sur une époque. De toute façon, il me semble que toute l’œuvre d’un artiste est en lien avec sa biographie.

Tes histoires sont toujours décalées… entre humour et émotion. C’est un numéro d’équilibriste ?

Je cherche toujours à provoquer deux sentiments. Je ne veux pas qu’une chanson soit comique avec uniquement des blagues. Je préfère faire s’entrechoquer un récit intimiste sensible avec des mots inattendus qui vont paraître humoristiques ou fantaisistes.

C’est le cas d’« Un ours polaire ». Tu finis la chanson en chantant : « va te faire enculer par un ours polaire ». Tu racontes l’histoire d’un petit chef teigneux au management cruel.

On peut croire que je tiens des propos grossiers, mais ce n’est pas moi qui les tiens. C’est le personnage qui est dans la situation d’être harcelé et abusé moralement par un petit patron de merde. La victime est quelqu’un de sensible qui véhicule des valeurs comme la gentillesse, la tendresse et la fraternité. Poussé dans ses retranchements, cet homme est obligé de devenir violent et grossier car il ne supporte plus la condition dans laquelle il est.

Clip de "L'ours polaire", extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel ».

L’argumentaire de presse indique que ton regard sur les humains est amusé et tendre. Je ne le trouve pas si tendre que cela. Est-ce que tu trouves « Welcome in hippopotamie » et « Les pizzas » tendres ?

Non, tu as raison. Mon regard sur les humains et de moins en moins tendre. Avec l’âge, mon regard sur eux en tant qu’espèce, je le supporte de moins en moins. Les masses sont plus agaçantes qu’un individu en particulier. Dans son parcours, un individu, on peut toujours lui trouver des explications et des excuses. En ce moment, j’avoue, je suis très agacé.

Tu es agacé par quoi par exemple ?

Ça n’a rien à voir, mais le dernier truc qui m’a vraiment énervé, c’est qu’Augustin Trapenard reçoive dans son émission le rappeur Niska. Le mec est double disque d’or en 2 semaines, donc France Inter, qui fait désormais du jeunisme, se sent obligé de l’inviter. Pour cette radio, faire du jeunisme ne veut pas dire attirer les jeunes avec de la qualité, mais leur proposer ce qu’ils aiment déjà. Du coup, on se retrouve à écouter un type qui ne dit pas beaucoup de choses intéressantes à 8h30 du matin. Ca m’a énervé parce qu’il prend la place à des artistes qui font de la qualité. Cette émission m’a convaincu de ne plus écouter la radio.

Clip de "AVION" (featuring Jeane Rochette), extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel ».

Je trouve que tu as un talent fou dans l’écriture et la composition, mais que tu n’es pas assez reconnu. Tu souffres de ne pas être du tout médiatisé ?

Ca dépend des moments. Grace à mon tourneur, Cyrille Cholbi, qui bosse super bien, j’ai la chance de faire beaucoup de concerts. Grace à cela, je vis de la musique, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Il y a eu des moments où j’étais vraiment pauvre et où je galérais, là je suis intermittent du spectacle, donc je ne peux pas dire que je souffre de quoi que ce soit. Je trouve ça injuste qu’il n’y ait aucun accès aux médias, pas uniquement pour moi, mais pour plein d’autres chanteurs de ma génération et de celle qui arrive. Il y a une telle diversité qualitative qu’il est ahurissant de ne pas avoir d’ « endroits » pour la mettre en avant. On entend soit les vieux qui sortent un énième album pas intéressant ou des jeunes qui font de la musique urbaine. Ça manque de variété.

Souchon sort dans quelques jours un nouvel opus. Tu penses à lui quand tu parles des « vieux qui sortent un énième album » ?

Non, il y en a d’autres… Le fait que Souchon sorte un album, ça ne me gêne pas. Il n’y a pas d’âge pour être productif. Victor Hugo a continué d’écrire jusqu’à 81 ans. Je dis juste qu’il n’y a pas beaucoup de place pour la découverte hors musique urbaine. Augustin Trapenard pourrait tous les matins ou au moins une fois par semaine prendre trois minutes pour présenter un inconnu. Il ne le fait pas. Pour moi, c’est comme si un chef d’un grand restaurant décidait de ne faire que ce qui se vend le plus, donc devenir un Mac Do. Par exemple, je trouve scandaleux qu’un artiste comme Nicolas Jules, qui écrit des putains de bonnes chansons et qui vient de sortir un nouvel album, ne soit médiatisé nulle part. Avec le talent qu’il a, est-ce normal qu’on ne l’entende nulle part ? Et Brigitte Fontaine ? Elle a eu très peu d’expositions médiatiques, sauf quand elle a fait quelques coups d’éclat. Elle est devenue une bonne cliente pour faire le buzz et la faire passer pour une folle.

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(Photo : Thibaut Derien)

Brigitte Fontaine, elle fait partie de ta famille artistique de cœur ?

Et comment ! C’est une des grandes auteures de la chanson de notre époque. Elle est une légende vivante. C’est une des personnes les plus libres que je connaisse.

Toi aussi, tu me parais très libre.

J’essaie de l’être, mais j’ai l’impression que ce n’est pas quelque chose que l’on décide forcément. J’ai une incapacité à être autrement. Je me suis très vite rendu compte que j’étais inadapté à un travail et surtout à quelqu’un qui me donne des ordres. J’ai un rapport à l’autorité qui est complètement inexistant. J’ai pris ma liberté à bras le corps, mais je n’aurais jamais pu faire autrement.

Dans « Bicéphale », tu te décris à la fois comme quelqu’un de tendre et de colérique. Es-tu lunatique ou bipolaire ?

Je ne sais pas, mais comme beaucoup de gens, je suis deux. On a tous plusieurs facettes. Il est vrai que je suis capable d’être très en colère, très virulent parfois dans mes propos, pourtant, je te le répète, je n’en veux à personne. Dans « Bicéphale », à la fin, j’explique que j’ai retrouvé une forme de sérénité et de calme intérieur grâce à ma compagne. Elle m’a vraiment beaucoup apaisé.

Tu me parles de ta compagne, ça me fait penser qu’il n’y a aucune chanson d’amour dans ce disque.

Une vraie chanson d’amour qui soit premier degré, je n’en ai jamais écrit.

Par pudeur ?

Probablement. Et puis, j’estime qu’une déclaration, ça se fait de vive voix, en face à face.

Dans « Je prends le temps », la musique est d’inspiration brésilienne. Je connais l’œuvre de Robin Leduc, je suis sûr que ce rythme vient de lui…

C’est un terrain sur lequel nous nous sommes bien entendus. J’adore la musique brésilienne. J’ai même étudié en 2000 la guitare brésilienne à l’école ATLA à Paris. Quand j’ai écrit « Je prends le temps » (d’être en retard), c’était une évidence qu’il y ait cette nonchalance brésilienne. Sur scène, je la joue comme une marche carnavalesque brésilienne. Robin Leduc, lui, a insufflé un rythme de samba.

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(Photo : Thibaut Derien)

C’est Robin Leduc et Cyrus Hordé qui ont réalisé et ont fait les arrangements de ce nouveau disque.

On a commencé par écouter mes maquettes en guitare-voix et, après de nombreuses discussions sur comment j’envisageais la musique, je leur ai laissé les mains libres J’ai eu raison d’avoir confiance en eux. Ils ont fait un très beau boulot.

C’est bizarre d’écouter ses chansons « habillées » par d’autres ?

Oui, surtout quand elles sont bien habillées. Quand il y a une vraie transformation, c’est très enthousiasmant, à tel point que c’est la première fois que j’ai beaucoup aimé mes chansons en les écoutant… Comme si elles n’étaient pas de moi. C’est la première fois que je laissais quelqu’un aux manettes, je ne suis pas déçu.

La chanson « Le lierre et la serre » est la seule que tu n’as pas écrite. Le texte est signé Richard Destondau. On comprend que la nature reprend ses droits quand on en prend soin. Es-tu écolo ?

Aujourd’hui, être écolo, c’est comme si on était différent, alors qu’en fait, c’est juste normal. C’est de ne pas l’être qui devrait être contre-indiqué et qui devrait étonner les gens.

"Tout le monde", extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel »
Scopitone extrait de la série réalisée par David Vallet
http://www.scopitoneisnotdead.com
http://facebook.com/scopitoneisnotdead

Dans « Tout le monde », tout le monde y meurt à la fin… et dans « Atome par atome », tu évoques aussi la mort. C’est un sujet qui te traumatise ?

C’est insupportable. Je vois le temps qui passe de manière inexorable. J’ai 46 ans, je vais vers la cinquantaine et je n’ai rien vu. C’est affreux. J’ai l’impression d’avoir encore 25 balais.

La scène, est-ce le lieu où tu te sens le mieux ?

Disons que c’est l’un des lieux où je me sens le mieux. J’aime aussi être avec celle qui partage ma vie et avec mes amis autour d’une bière.

Tu as une sacrée connivence avec le public.

En règle générale, j’aime rencontrer les gens et me marrer avec eux. Je n’ai pas envie de leur plomber l’ambiance. J’aime partager la joie et la gaieté avec le public.

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Pendant l'interview...

Ce qui m’amuse le plus, c’est que Boule sur scène ne sourit jamais, tout en étant drôle et sacrément caustique.

Je ne souris pas beaucoup parce que je suis ainsi dans la vie aussi. Quand je sors une blague un peu dérangeante, je vais essayer de ne pas sourire pour voir ce que mes propos provoquent. Et si ça déstabilise, je suis content de mon effet. Dans certaines circonstances de la vie, j’aime bien sortir quelque chose qui n’est absolument pas appropriée à la situation. Si je souriais en le faisant, on devinerait aussitôt que c’est une blague.

Le Boule sur scène, c’est donc le Cedrick dans la vie ?

Disons que le personnage sur scène, c’est moi en exagéré.

boule, avion, Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel, interview, mandor

Avec Boule, le 20 mai 2019.

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05 septembre 2019

Hildebrandt : interview pour îLeL

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(Photos : Yann Orhan)

hildebrandt,îlel,mandor,interviewLe 13 septembre prochain, Hildebrandt sortira îLeL, son deuxième album, qui fait suite à Les Animals sorti en 2016, récompensé par le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros. Je l’avais mandorisé pour l’occasion.

En 2019, Hildebrandt revient avec un nouvel album à la fois percussif et très émouvant, dans lequel il ambitionne avec succès de déconstruire les clichés et confondre les genres. Comme l’indique le magazine FrancoFans, sous la plume de Mathieu Gatelier : « Il invoque la recherche d’identité, fait fi des codes établis pour mieux dévoiler cette part de féminité qui l’habite… les douze titres sont une bouteille à la mer qu’on aimerait tous voir échouer dans nos vies ». Bien vu. Ce nouvel album pop rock montre encore une fois la finesse des arrangements dont est capable l'artiste. 

Hildebrandt sera en concert au Studio Garage à Paris le 10 septembre prochain, au Belle du Gabut à La Rochelle les 13, 14 et 15 septembre, à La Boule Noire à Paris le 12 novembre, au Trait d’Union à Mons-en-Baroeul le 23 novembre et au Train Théâtre à Porte-Les-Valences le 17 avril 2020.

A quelques jours de la sortie d’îLeL, Hildebrandt me dévoile les secrets d’un album particulièrement audacieux.

Argumentaire de presse officiel : hildebrandt,îlel,mandor,interview

Depuis son premier album Les Animals en 2016, Hildebrandt a fait du chemin. Après avoir exploré en chanson la recherche d’humanité et la rencontre de sa partie animale, le voilà maintenant en quête de son pendant féminin. Le virage est conséquent, mais la question reste la même : comment trouver sa place quand on ne rentre pas dans les cases ?

Sous des tonalités pop teintées de blues, rock et synthétiques, Hildebrandt étudie son double féminin (Je suis deux, Travesti), s’oppose à l’omnipotence du genre dans les rapports humains (Garde tout bas), et défend l’amour universel libéré des carcans sociaux (Qui de nous, Emilienne).  
îLeL déshabille, démaquille, démasque, et contemple.

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(Photo : Yann Orhan)

hildebrandt,îlel,mandor,interviewInterview :

Je n’aime pas que l’on m’explique le titre d’un disque, mais là, je crois que ça demande quelques éclaircissements…

Depuis de nombreuses années, j’ai été préoccupé par la question du genre. Chez moi, chez mes amis, et encore plus ces derniers temps, de manière inconsciente, par l’actualité. J’ai toujours envie de titiller les aspérités des choses qui sortent un peu de l’ordinaire dans ma personnalité et dans celle des autres. Je me suis beaucoup adressé à mon côté féminin.

Tu as toujours ressenti un côté féminin en toi ?

Depuis l’enfance. Au moment de construire cet album et ce répertoire, j’ai eu l’envie et l’opportunité de m’isoler pour écrire et composer. La première opportunité a été de pouvoir m’isoler en Lozère grâce à Olivier Alle, du festival de Langogne, Festiv’Allier. Je suis resté isolé quatre jours en pleine forêt dans un endroit sans chauffage et sans électricité. J’étais à côté d’une étape connue du chemin de Robert Louis Stevenson dans les Cévennes, donc j’ai lu son livre « Voyage avec un âne dans les Cévennes » (1869) et « L’île au trésor » (1883). A travers ces deux rommans, j’ai fait le parallèle entre la forêt et l’île. Comme j’avais envie de continuer à m’isoler, j’ai décidé d’aller une semaine en résidence d’écriture sur l’Île d’Oléron et une semaine de résidence d’écriture sur l’Île-D’yeu. C’est lors de cette troisième résidence d’écriture qu’il m’a paru évident que la symbolique de l’île pouvait rejoindre l’état d’esprit dans lequel j’étais lors de la création des chansons.

C’est une sacrée dualité !

J’ai toujours était fasciné par les dualités et les ambivalences. En création, je me rends compte que j’ai besoin de m’isoler et j’ai besoin d’être ouvert aussi. J’ai besoin de me protéger et j’ai besoin de me mettre en danger. Je tutoie mon côté masculin et mon côté féminin. J’ai trouvé le parallèle avec l’insularité. C’est là que l’idée d’appeler mon disque îLeL m’est venue. C’était à la fois l’évasion avec les ailes ainsi que le repli et l’isolement avec l’île et puis le masculin et le féminin. La double dualité.

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Tu es allé plus loin que ton disque pour continuer à questionner tout cela. hildebrandt,îlel,mandor,interview

J’ai fait un film où j’ai questionné des artistes qui sont en lien avec l’insularité. J’ai pu rencontrer notamment François Morel, Dominique A, François Atlas, Lescop, Laura Cahen, Féloche et Halo Maud… C’est un court métrage de 20 minutes que l’on pourra voir en complément de mes concerts. On le mettra en ligne dans pas longtemps. La musique est un prétexte pour raconter mes préoccupations en tant qu’artiste, mais là, j’ai trouvé un autre biais.

Quand j’ai reçu ton nouveau disque, j’ai commencé par écouter « Docteur » et je me suis dit immédiatement que c’était dans la mouvance du précédent. Ensuite, en écoutant les autres chansons, j’ai changé d’avis. C’est le changement dans la continuité…

En faisant les titres de cet album, j’ai eu la volonté d’avoir quelques chansons qui étaient dans la filiation de la chanson, « Les animals », du précédent album portant ce titre. Cette chanson était la seule à avoir ce gros riff rock’n’roll qui donne la mélodie du chant à l’unisson… J’en ai fait trois de même facture sur mon nouvel album.

De quoi parle « Docteur » ?

Je suis parti du pessimisme et de la peur ambiante. Les gens ont tout le temps besoin de se soigner. La sonorité un peu afro me donnait envie de m’adresser au docteur en le tutoyant. Ça m’est venu comme ça.

Dans « Garde tout bas », tu dis « j’emmerde la morale quand elle met des bornes au féminin ». Il faut combattre les normes ?

Parfois, je suis bêtement anticonformiste. Les normes, il faut les combattre ou, au minimum, en jouer. Elles sont utiles parce qu’à partir du moment où on vit avec les autres, il faut bien des codes communs. Juste, je dis qu’il faut s’en méfier.

Clip de "Je suis deux" (avec Ava Baya).

hildebrandt,îlel,mandor,interview« Je suis deux », c’est un peu le même sujet que « Garde tout bas ». Tu parles encore du genre.

Là, ce n’est pas la part de féminité de l’ami à qui je m’adresse, mais c’est la mienne. La masculinité et la féminité ne sont pas étanches.

C’est à la mode de parler de genre, de transgenre…

Je te le répète, je me suis fait influencer par l’actualité, même si c’est un sujet qui me tient à cœur depuis longtemps. On a connu une petite révolution avec le mariage pour tous et je trouve que c’est bien de souligner les avancées positives. En tant qu’hétérosexuel, je trouve qu’il y a des avancées, mais peut-être qu’un homosexuel dirait le contraire…

Dans « Travesti » aussi, tu poses la question du genre. Tu n’as pas peur que l’on dise que tu es un homo refoulé ?

Je ne me pose pas la question et ça ne me dérange pas si on pense ça. De toute façon, ça fait longtemps que je m’amuse avec ça.

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Pendant l'interview...

Il y a trois chansons qui parlent de morale dans ton disque.hildebrandt,îlel,mandor,interview

Maintenant que tu me le dis, je m’en rends compte en effet. Ce mot est aussi dans ma chanson « Les animals ». Il y a des mots qui me plaisent parce qu’ils sont forts de sens, ils sont symboliques et ils ont une sonorité. Par exemple, le mot qui revient le plus dans mes chansons, c’est « chien ». A un moment, je l’utilisais dans une chanson sur deux sans m’en rendre compte. C’est encore une question de dualité. Le chien est le meilleur ami de l’homme et en même temps, c’est une insulte : « Sale chien ! ». Ca rejoint mon questionnement sur la morale. Qu’est-ce qui est propre ? Qu’est-ce qui est sale ? Qu’est ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est mal ? Pour moi, chien et morale, c’est la même chose.

Dans « Si ça va » et « Revers », tu évoques la danse. Sujet déjà traité dans ton précédent disque.

Si je parle de danse, c’est pour parler d’abord du corps. La vérité et la sincérité, c’est le corps d’abord. C’est ce que j’ai dit dans « Les animals ». Les êtres humains sont des animaux et on l’oublie bien souvent. Dans « Revers », je parle d’assumer son corps et ses maladresses et dans « Si ça va », je parle plus du fait que pour avancer il faut être optimiste et savoir danser.

Dans îLeL, il y a des chansons dansantes et d’autres émouvantes comme « Emilienne », qui parle de ta grand-mère, « Qui de nous », qui évoque ta fille et « Vingt », que tu dédies à ta femme.

Ce sont les trois femmes de ma vie les plus importantes. Dans cet album, j’ai fait beaucoup de chansons qui s’adressent aux gens que j’aime. Tout comme le premier, j’ai fait ce deuxième album avec Dominique Ledudal, un réalisateur de renom devenu un de mes meilleurs amis. On a enregistré le disque à Paris sauf les voix que l’on a fait à La Rochelle. Pour la chanson « Vingt », le premier jour, on n’y arrivait pas. Dominique me disait que rien ne se passait et qu’il fallait recommencer le lendemain. La fatigue aidant, on commence la journée par ça et je commence à sentir la sincérité de la chanson. Soudain, je me suis mis à pleurer sans pouvoir m’arrêter. On a été obligé d’arrêter la session car j’étais envahi par l’émotion. Je n’arrivais pas à chanter. Au bout d’un moment, avec l’aide de Dominique, j’y suis parvenu. L’émotion s’entend dans l’enregistrement. C’est sans doute la chanson la plus personnelle de l’album.

Ces chansons personnelles sur les femmes que tu aimes, tu les chantes pour leur faire plaisir ou pour te faire plaisir ?

Pour leur faire plaisir, mais je crois qu’il y a aussi une part de narcissisme là-dedans. On se fait plaisir en voyant l’émotion que ces chansons suscitent aux intéressées.

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Pendant l'interview...

hildebrandt,îlel,mandor,interviewDans les chansons « Attends » et « Cannibale », tu te présentes comme un ogre. C’est comme ça que tu te vois ?

Oui, parce que je suis un bon mangeur et que ça se voit. Les émotions peuvent un peu vampiriser et je sens un peu ça chez moi. A cause du temps qui passe, j’ai besoin de tout garder en moi parce que j’ai peur que ça s’en aille trop vite. Je me sens parfois ogre à vouloir retenir, manger, ingurgiter ce qui passe.

Enregistrer des disques, c’est retenir ?

Oui.

Tu as deux invités dans ton disque, la chanteuse du groupe This Is the Kit, Kate Stables et Albin de la Simone.

Commençons par la chanteuse parce que j’ai vraiment craqué sur sa voix. Elle fait les chœurs sur six chansons et elle est en duo avec moi dans « Attends ». Ensuite, je voulais un pianiste de renommé qui connaisse bien Dominique Ledudal. En fait, c’est lui qui m’a proposé de travailler avec Albin de la Simone. Il a joué sur cinq titres. Ça a été un vrai bonheur. A un moment, je lui parle d’une chanson de Raphael que j’aime bien, « Terminal 2B », dans l’album Pacifique 231. Ça commence par une batterie pleine de reverb et un piano qui faisait un son très saccadé que j’adorais. Pour ma chanson « Vingt », j’avais très envie de quelque chose de similaire. J’explique ça à Albin pour qu’il comprenne ce que je voulais précisément. Au bout d’un moment, il réalise que c’est lui qui était au piano dans « Terminal 2B ». Parfois, il n’y a pas de hasards. Avoir Albin de la Simone au piano est une vraie plus-value. C’est un magnifique pianiste.

Parlons de ton look et de tes visuels. Tu te présentes désormais habillé en costard rouge. hildebrandt,îlel,mandor,interview

Je voulais avoir une image assez rock et en lien avec l’éventuel exotisme que peut nous inspirer l’insularité. C’est aussi revenir au corps et à la vie. Le rouge, c’est violent, mais c’est la vie et le sang.

Tes deux albums ne sont pas aux antipodes, ils sont même complémentaires je trouve.

Les premières personnes à qui j’ai fait écouter les chansons de îLeL, deux professionnels, m’ont dit qu’elles étaient dans la continuité du premier. Pour le troisième disque à venir, je me pose la question de rester dans la continuité ou de tout bouleverser. Je ne sais pas tourner les pages, je suis toujours dans des histoires dans le long terme. Je n’arrive pas toujours à anticiper, analyser et à réfléchir les choses, c’est souvent très organique, je reste donc dans la continuité.

Tu es content quand tu entends cet album ?

A part pour ma voix, oui. Je me pose toujours des questions sur ma voix, je ne l’aime pas trop. Mais faire cet album a été un bonheur véritable, je t’assure. Constater que tout ce que j’avais imaginé a fonctionné m’a rendu fier. Je n’avais jamais été aussi heureux en studio. Je vis une période où je ne me suis jamais senti aussi épanoui et accompli artistiquement. Je me sens heureux dans ce que je construis en tant qu’artiste.

Tu arrives à te considérer comme un artiste ?

Je n’ai pas honte de dire que je suis un artiste. Ce n’est ni un gros mot ni un mot sacralisé. Un artiste, c’est quelqu’un qui fait de l’art. L’art, c’est une production humaine dont le seul but est de créer de la beauté. C’est ce que j’essaie de faire.

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Hildebrandt et ses musiciens : Pierre Rosset, Anne Gardey-Des Bois et Emilie Marsh.

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03 septembre 2019

Sophie Le Cam : interview pour l'EP Veuillez croire

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(Photo : David Desreumaux/Hexagone)

sophie le cam,veuillez croire,ep,interview,mandorSophie Le Cam sort son deuxième EP, Veuillez-croire, demain. Les articles de presse la concernant disent que ses chansons sont à mi-chemin entre Renaud et Philippe Katerine. Comparaison n’est pas raison… mais dans le cas présent, un peu quand même. La chanteuse au regard acéré et d’une extrême lucidité écrit principalement sur les gens, le couple, le temps qui passe et l’enfance. A travers sa vie, elle raconte nos vies. Souvent la réalité rejoint l’absurde, c’est rare dans une même chanson.

Je l’avais déjà mandorisé pour son premier EP, Les gens gentils, il y a deux ans, j’ai été ravi de la rencontrer une nouvelle fois le 22 août dernier en terrasse sur la place de la République. Sophie Le Cam mérite VRAIMENT d’être plus haut qu’elle ne l’est actuellement. Je trouve même que ce n’est pas normal qu’aucune personne du métier ne l’ait encore repéré. On a besoin d’artistes comme elle, toujours en autodérision, pour nous distraire de ce monde pas toujours très beau (ah bon ?)

Biographie officielle :sophie le cam,veuillez croire,ep,interview,mandor(photo à droite : Chloé Kaufmann)

En 1987, profitant de l’essor irrésistible du minitel en France, Sophie Le Cam nait au nord de la Loire et au sud de la Manche. En 2001, elle est vice-championne de France de badminton des collèges par équipe, ce qui ne l’empêche pas d’écouter Renaud, mais beaucoup, vraiment. Elle ne le sait pas encore mais l’obtention, en 2005, du Bac ES option maths avec mention très bien, ne lui sera d’aucune utilité. Finalement, on retrouve Sophie Le Cam au conservatoire d'art dramatique du 9eme arrondissement de la capitale de la France. Elle y apprend à jouer, ce qu’elle savait faire spontanement quand elle était petite, mais elle avait oublié depuis, c’est pour ca. Trêve d’enfantillages, penchons-nous sur l’essentiel, l’année 2014, ou Sophie Le Cam devient chanteuse. Cette année-la, elle écrit donc ses premières chansons, obtient le deuxieme prix Interprète de Le Mans Cite Chanson, fait la première partie de Loic Lantoine au Festival de Marne, est programmée aux Trois Baudets et chante en direct dans l'émission « A'live » de Pascale Clark sur France Inter.

En 2016, elle sort un premier EP intitulé Les gens gentils. Depuis, 5 clips plus chatoyants les uns que les autres sont sortis sur les internets et de nombreux concerts en trio, avec Antoine Candelot (guitare, claviers, percussions) et Palem Candillier (guitare aussi mais pas la même, ils ont chacun la leur) sont offerts contre de l’argent à un public toujours plus nombreux, sauf parfois. En 2018, sa déclaration d'amour chantée à André Manoukian est relayée par Laurent Ruquier aux Enfants de la télé et Michel Drucker retweete son clip « Tous les Michel » dans lequel elle parle de tous les Michel. Cette même chanson est diffusée par Emilie Mazoyer dans l’emission « Musique » sur Europe 1, mais pas en entier. En 2019, la sortie de son deuxième EP intitulé Veuillez croire lui vaudra d’être interviewée par France Bleu Picardie en raison de ses origines et il sera relayé par les magazines Héxagone, Francofans et Longueur d'ondes en raison de sa qualité artistique. Avec candeur et impertinence, elle y développe d’une voix percutante un univers rétro-sixties, tendre et décalé, qui n’est pas sans rappeler Renaud, Dutronc ou Philippe Katerine. Artiste engagée, Sophie Le Cam réhabilite le port de la cagoule en laine. Veuillez croire.  

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(Photo : Chloé Kaufmann)

Pour écouter l'EP, c'est ici que ça se passe!

sophie le cam,veuillez croire,ep,interview,mandorInterview :

Il était temps que tu sortes un deuxième EP !

Quand tu sors un premier disque avec beaucoup de candeur et de naïveté, tu finis par mettre du temps à sortir un deuxième disque qui soit réfléchit et cohérent avec ce que le projet est devenu. Entre le Les gens gentils et Veuillez croire, le projet a grandi.

Et il faut trouver de l’argent.

Voilà. Il faut également trouver les bonnes personnes avec lesquelles travailler. J’ai aussi appris à connaître le métier et le milieu beaucoup plus intensément. Ca a changé beaucoup de choses sur le plan logistique, organisationnel et sur l’entourage professionnel. C’est tout cela qui a pris trois ans.

Tu as enregistré ce nouvel EP en Picardie.

La majeure partie des instruments a été enregistrée pendant une semaine dans cette région avec le réalisateur Chadi Chouman (guitariste de Debout sur le Zinc), notamment toutes les batteries, les guitares, les claviers et une partie des instruments additionnels. C’est à Paris que nous avons enregistré toutes les voix et d’autres instruments additionnels.

Quand j’ai écouté l’EP, je me suis rendu compte que je les connaissais toutes parce que tu les chantes déjà sur scène (accompagnée de ses deux excellents et drôles musiciens, Antoine Candelot et Palem Candillier).

J’ai besoin d’éprouver les chansons sur scène. Je serais super angoissée de sortir un disque avec des chansons non testées devant un public. En les interprétant souvent, au bout de quelques prestations, il m’arrive d’avoir des idées de nouveaux arrangements ou de nouvelles structures. Une chanson, c’est vivant… j’essaie d’enregistrer la meilleure version.

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(Photo : Chloé Kaufmann)

J’ai l’impression que tu commences à prendre de l’importance dans le milieu de la chanson. Alors que ton EP sort le 4 septembre, j’ai déjà lu des articles dithyrambiques dans FrancoFans, Hexagone, Longueurs d’Ondes, Ouest France, France Bleue…

Ça m’encourage à continuer. Dans le réseau chanson, ça commence effectivement à devenir intéressant, mais j’espère élargir à d’autres réseaux.

Je pense qu’il faudrait que les « décideurs » de ce métier fassent l’effort de venir te voir sur scène où tu exploses réellement. C’est drôle, audacieux, culotté, déjanté et émouvant. Personnellement, je suis venu trois fois en un an. Et chez moi c’est rare…

Je sais que si je peux convaincre, c’est par la scène, mais c’est difficile de faire venir les gens du métier.

Il te faudrait un tourneur à présent.

Oui, parce que j’ai fait le tour des caf’conc parisiens. Pour se développer ailleurs, seule, c’est un peu compliqué.

J’aime beaucoup ton sens rare de l’absurde, même dans ton disque. « Tous les Michel » et « Sujet limite », il faut oser les enregistrer. Je n’aime pas les comparaisons, mais quand on dit de toi que tu es la Katerine au féminin, ce n’est pas tout à fait faux.

Quand j’écoute Philippe Katerine sur disques, je constate qu’il n’hésite pas à inclure des chansons courtes surréalistes alors qu’à priori, on se dit qu’elles ne fonctionneraient que sur scène. Antoine Sahler (mandorisé ici) aussi a fait ça sur son dernier album. Il a des plages très courtes entre les chansons. Je trouve que ça aère le disque et c’est très agréable.

Tu écris des chansons qui peuvent parfois paraître drôles, mais qui ne le sont pas vraiment. « La loose » par exemple. Tu y parles de la condition d’une artiste qui pointe à Pole emploi, d’une rupture…

La situation dans laquelle j’étais quand j’ai écrit cette chanson n’était pas drôle du tout. J’étais en phase de dépression. On a fait un clip un peu kitch et déjanté pour désamorcer tout ça.

Réalisé par Sophie Le Cam et Fabien Drugeon. Avec: Boris Vernis et Bertrand Carbonneau.

Dans « Le couple, la banlieue, les enfants, le dimanche », tu projettes une vision du couple peu attractive.

Je ne suis pas contre la vie de couple, mais c’est quand il y a tout ça assimilé que ça devient problématique (rires). Enfin, je trouve ça à la fois beau et à la fois très angoissant. Je ne me moque de personne précisément, mais un peu de moi-même, parce que tout le monde peut se retrouver un jour dans ce cas de figure. Dans mes chansons, il n’y a jamais de jugement de toute façon.

Tu as écrit une chanson sur ta nièce, « Margaux ».

C’est aussi une chanson très mélancolique sur le temps qui passe trop vite. On ne fait que passer dans ce monde…

Dans « Deauville-Paris », tu parles d’une histoire d’amour qui a foiré. Finalement on s’en relève.

Non seulement on s’en relève, mais on se dit : « Pourquoi je me suis mise dans cet état ? » 

Clip de "Sujet limite". Réalisation: Sophie Le Cam
Avec: Boris Vernis, Pierre Antoine Combard, Etienne Fischer. Image: Seb Houis

Dans « Sujet limite », chanson très Dutronnienne, tu as convoqué la Torah, le Coran et la Bible… Tu dis des choses sans les dire franchement. C’est malin.  

Je souhaiterais qu’on nous laisse un peu tranquille avec les religions et qu’on laisse les religions tranquilles aussi. J’aimerais que tout cela ne soit pas un sujet et que quand cela en est un, qu’il ne soit pas un sujet limite.

Parlons de ta pochette très kitch. Tu as toujours fait gaffe aux visuels.

C’est Chloé Kaufmann qui a réalisé la conception visuelle et la photographie. L’image est un media par lequel j’arrive à faire passer quelque chose que je ne pourrais pas faire passer par l’écoute, donc ça m‘intéresse énormément.

Désormais, j’ai remarqué aussi qu’il y a une identité dans tes clips.

J’essaie de faire en sorte que tout soit cohérent. Les chansons, les visuels, les clips…

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Après l'interview, le 22 août 2019.

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09 août 2019

Jérôme Minière : interview pour Une clairière

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(Photo : Dan Popa)

Exilé au Québec depuis 25 ans, Jérôme Minière y a construit une belle carrière mais le revoici en France avec Une clairière, signé sur le label monté par Rémy « Chevalrex » Poncet (qui a réalisé ce nouvel album), Objet Disque. « On y retrouve la poésie rare des sons et des mots, abrupte mais lumineuse, d’un des artistes les plus attachants et singuliers de ce côté ou l’autre de l’océan », dixit sa biographie. « Perles pop entêtantes, groove foutraque ou longue balade en clair-obscur, entrer dans Une clairière va donner envie de redécouvrir toute une œuvre synthétisée ici avec brio ».

Comme le rappel très justement le site de Longueur d'Ondes, "Jérôme Minière fut l’un des premiers bedroom producers pop à travailler à la maison en mélangeant hip-hop, lo-fi, séquenceurs, boîtes à rythmes et textes intimes. En redéfinissant ainsi son espace intérieur en territoire pop, il préfigura d’une certaine façon ce qui aujourd’hui est devenu la norme, chacun depuis sa chambre peut produire des chansons."

J’ai déjà mandorisé Jérôme Minière en 2012 pour la sortie de son album Le vrai le faux, nous avions donc abordé son début de carrière et les raisons qui l’ont poussé à s’exiler au Canada… nous n’y revenons pas cette fois-ci. L’homme qui hybride la « French touch » avec la chanson a un beau et sincère discours, comme j'ai pu une nouvelle fois en juger le 9 juillet dernier.

L8M7BaeQ.jpeg.jpgMini bio (officielle) :

Originaire d’Orléans mais installé à Montréal depuis plus de 20 ans, c’est bien malgré nous que l’œuvre complètement unique de Louis Minière s’est progressivement éloignée de la France, ses albums étant très rarement distribués ici. Nous passerons sur la dizaine de très bons disques parus qui, tous à leurs manières, n’ont fait que creuser le sillon ouvert à ses débuts. Nous passerons également vite sur les prix qu’il a obtenu là-bas, notamment ses Felix (équivalents des Victoires de la musique à Québec) en 2002, 2003 ou 2013 comme « Auteur-compositeur de l’année » ou encore « Meilleur album électronique », pour nous concentrer sur son nouvel album, le premier qui sortira réellement en France depuis 1998.

Le disque (argumentaire de presse) :JeromeMiniere_UneClairière_cover.jpg

Une clairière se présente comme l’un des disques de Jérôme Minière les plus cohérents, homogènes et ramassés. On y retrouve la poésie qui a toujours traversé ses titres, ses motifs de prédilections, mais tout se déploie ici dans un clair / obscur qu’on lui aura rarement connu sur l’ensemble d’un disque. Cet album a aussi la particularité de former un diptyque avec Dans la forêt numérique, paru en décembre 2018 au Canada. Une clairière en est le versant le plus abrupt mais reste complètement lumineux. Là où les chansons de Dans la forêt numérique nous conduisaient en douceur de chemins ombragés en sommets plus solaires, Une clairière nous donne à entendre les titres les plus inquiets et émouvants que son auteur ait écrits. Comment ne pas être frappé par la force de certaines images : « J’apprivoise la mélancolie parce que je travaille pour une boîte et pas pour l’horizon» (« Vaste ») ? Le point de jonction de ces deux volets (pourtant complètement autonomes) du diptyque réside dans le morceau d’ouverture, « La vérité est une espèce menacée », présent sur les deux disques mais ici orchestré avec des cordes spectrales. Cette clairière se découvre dès lors comme le disque qui relie le plus intimement Jérôme Minière à ses origines et ses deux albums inauguraux. Le morceau de bravoure de 9 minutes 25, « La beauté », qui ouvre la face B résonne comme un véritable manifeste et nous donne sûrement une clé de lecture de l’ensemble de l’œuvre de Jérôme Minière. À travers ce souci permanent d’équilibre et de justesse, c’est un regard intime et politique sur le monde qui se révèle, qui documente plus qu’il ne commente. C’est de la place d’un auteur en plein cœur d’une époque mais également complètement à part dont il est question : la musique et l’écriture comme terrain de jeux et espace de résistance. Ce sont sûrement ses mots qui mettent le mieux en lumière ce qu’il interroge : « Aujourd’hui la beauté ça n’a pas changé, ça prend toujours l’éternité » (« La beauté »).  

Vous pouvez écouter La clairière ici et Dans la forêt numérique .

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(Photo : Dan Popa)

IMG_2864 (2).jpgInterview :

La première fois que nous nous sommes rencontrés en France, c’était en 2012. Tu n’es plus jamais revenu ici depuis. Pourquoi ?

J’ai eu un point de rupture dans ma vie à ce moment-là qui a fait que j’ai décidé de ne plus bouger du Québec. Il fallait que je sois là pour ma famille. Professionnellement, je me suis plus orienté vers la production. En 2016, j’ai quitté mon label québécois, La Tribu, avec lequel j’étais depuis 15 ans. Ensuite, j’ai réfléchi à la manière de continuer ce métier parce que je ne me sentais plus en adéquation avec l’industrie de la musique actuelle. Pendant ma réflexion, j’ai notamment été compositeur de 8 pièces de théâtre du même metteur en scène. (Note de Mandor : Sur sa fiche Wikipédia, vous pourrez constater que l’homme n’a pas chômé de 2012 à aujourd’hui).

Le théâtre a-t-il influencé ta façon d’écrire ?

Oui, c’est certain. J’ai toujours eu un souci d’éclectisme. Le théâtre a été une forme d’école qui m’a permis d’aller au-delà de mes limites. J’ai dû chanter du Kurt Weill en allemand, reprendre une pièce de Schubert, alors que je ne suis pas super à l’aise pour lire et écrire des partitions. Ça a été de sacrés défis qui ont enrichi mon univers. Ça m’a donné une conscience plus grande de mes limites et de mes qualités, si j’en ai, et de mes défauts.

Clip de "Cascades". Extrait de l'album "Une clairière".
℗ & © 2019 Jérôme Minière under exclusive licence to Objet Disque.

Finalement, tu as fait le choix de l’autoproduction.

C’est aussi un choix me permettant de gagner un peu mieux ma vie. J’ai réalisé que je pouvais devenir un vrai artisan qui contrôle plus ce qu’il fait et qui récupère l’ensemble de ses billes… même dans le monde numérique. Au Québec, il n’y a pas d’intermittence, mais par contre il y a un efficace système de bourse. Comme je suis établi là-bas depuis longtemps, j’en ai obtenu une pour écrire. Ça m’a permis de vivre pendant 6 mois sans prendre trop de contrats externes. J’ai écrit beaucoup de chansons, sans me limiter.

jérôme minière,une clairière,dans la forêt numérique,objet disque,chevalrex,interviewC’est là qu’intervient Rémy « Chevalrex » Poncet.

Il m’a contacté pour un remix d’une de mes chansons. On a tout de suite sympathisé sur WhatsApp. L’été dernier, je lui ai dit à que j’étais en train de préparer un album, mais que j’avais trop de chansons. Je lui ai demandé s’il voulait bien écouter des morceaux pour qu’il me donne des conseils.

Il te connaissait bien ?

On doit avoir 10 ans d’écart, mais il écoutait les artistes du label Lithium quand il était ado, à la fin des années 90. Il en avait gardé des souvenirs très précis. Le travail que l’on a fait sur Une clairière, c’est la rencontre improbable de quelqu’un qui m‘avait écouté à mes débuts et qui est lui-même artiste et moi. On a créé un album à mi-chemin entre le rêve de Rémy et le mien. Il avait plus un travail d’éclairage et de choix par rapport à des choses qui étaient déjà là. Tous ses conseils étaient judicieux. Par exemple, je suis souvent dans la prolifération, mais là, il n’y a que 8 titres, c’est donc un de mes disques les plus condensés… grâce à Rémy.

Clip de "La vérité est une espèce menacée", version de l'album "Dans la forêt numérique". 

La Clairière fait résonnance à l’album québécois de l’année dernière, Dans la forêt numérique.jérôme minière,une clairière,dans la forêt numérique,objet disque,chevalrex,interview

Je considère ces disques faisant partie d’un diptyque parce que les chansons ont été écrites au même moment. La chanson « La vérité est une espèce menacée » figure dans les deux albums, mais pas avec les mêmes arrangements.

J’aime le fait que tu casses les codes. Par exemple, plus personne ne fait de chansons de plus de 10 minutes, comme « La beauté »…

Je ne me l’étais encore jamais autorisé, mais cette fois-ci, je voulais rendre compte d’un certain présent. Le présent que je vis aujourd’hui est très paradoxal, très complexe et insaisissable. Il me fallait beaucoup de mots pour l’exprimer. Et encore une fois, Rémy a trouvé que c’était suffisamment intéressant pour qu’on l’intègre au disque. De mon côté, j’hésitais. C’est lui qui m’a permis d’oser la placer.

Clip de "La beauté". Extrait de l'album "Une clairière".
℗ & © 2019 Jérôme Minière under exclusive licence to Objet Disque.

Dans la chanson « Le beau vide », tu parles de cette facilité que nous avons à mettre notre vie en scène sur les réseaux sociaux ou sur YouTube ?

J’ai peur qu’il y ait des malentendus sur ce que je voulais exprimer. Malgré certains passages qui pourrait le faire penser, ce n’est pas une chanson qui fait la morale et qui juge. C’est comme si je réglais un compte, mais en l’écrivant, je me suis rendu compte que peut-être je me trompais. Tu sais, je ne suis pas toujours d’accord avec ce que je raconte (rires).

Audio de "Le beau vide". Extrait de l'album "Une clairière".
℗ & © 2019 Jérôme Minière under exclusive licence to Objet Disque.

jérôme minière,une clairière,dans la forêt numérique,objet disque,chevalrex,interviewTu parles aussi des réseaux sociaux dans « Une clairière ». On est tous plus sur nos écrans que dans la vie réelle.

Aujourd’hui, il y a moins d’interactions qu’avant. Là non plus, je ne juge pas parce que je fais la même chose, mais quand même, je trouve que l’on se « machinise » à grande vitesse. Je ne sais pas bien si c’est bien ou mal, mais ça a été très très rapide. Ça fait un peu peur.

Tu écris même : « Ça faisait du bien quand on était attentif plutôt que productif, que l’on donnait du temps plutôt que des données ».

C’est marrant que tu cites cette phrase parce que c’est l’une de mes préférées (rires).

J’ai remarqué que tu emploies le « je » souvent dans tes chansons.

C’est dangereux d’utiliser le « je » parce que ça peut très vite être pris comme du nombrilisme… pourtant, je l’utilise juste pour assumer mes points de vue.

Clip de "De vives voix", extrait de l'album Dans la forêt numérique.

Considères-tu faire des chansons sociétales ?

Jusqu’à un certain point oui, mais sans le vouloir. Il y a aussi un coté plus poétique ou abstrait qui se mélange.

Tu es très intéressé par les questions environnementales, mais il n’y a pas de chansons sur ce sujet dans tes disques.

J’ai essayé d’écrire sur ça, mais je tombais chaque fois dans le prêchi-prêcha. En prenant de l’âge, je suis de plus en plus méfiant par rapport au fait de faire la morale. Plus je vieillis, moins je suis dans les certitudes, je suis plutôt dans le doute.

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Pendant l'interview...

En tant qu’auteur et compositeur de chansons, aujourd’hui, es-tu sûr de ton art ?

Non. Je doute plus qu’avant. Je suis aussi plus dur et exigeant avec moi-même... moins complaisant. Je ne peux pas nier que j’ai acquis beaucoup d’expérience et un certain savoir-faire, j’ai travaillé dans plein de domaines en musique, mais le danger serait de m’assoir là-dessus. Il ne faut pas s’auto stériliser.

Après 25 ans de carrière, qu’est-ce qui te fais continuer le métier ?

J’ai désormais une patte, un style et j’ai encore des choses à proposer. Bien sûr, je ne peux pas jouer sur la nouveauté, la jeunesse, la fraîcheur, la beauté… mais je veux rester le plus honnête possible. J’ai toujours été dans la fragilité, mais aujourd’hui je l’endosse en l’assumant. Je n’ai pas honte, c’est comme ça que je suis et je vais essayer de faire quelque chose de beau avec. C’est ce que je raconte dans « Haut bas fragile » dans l’album Dans la forêt numérique.

Clip de "Haut bas fragile", extrait de l'album Dans la forêt numérique.

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Avec Chevalrex et Jérôme Minière, le 9 juillet 2019.

02 août 2019

Saint Hilaire : interview de Fabien Tourrel pour Has Been

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saint hilaire,fabien tourrel,interview mandorAprès un album éponyme (en juin 2016), le groupe rouennais Saint Hilaire a sorti en février 2019 son deuxième disque : Has been (ils ont tous les deux été classés au Top 10 en chansons française sur iTunes à la sortie, 27ème toutes catégories). On y retrouve de la chanson française à texte, bourrée de second degrés, d’humour et d’ironie, le tout, sur des mélodies pop/rock entêtantes.

Saint Hilaire porte le nom d'un quartier de Rouen. Le groupe rassemble uniquement des médecins et anesthésistes de la région. C'est avant tout un groupe d'amis et de musiciens amateurs portés par le plaisir de partager des chansons légères et divertissantes. Après leur premier album, ils se sont fait remarquer par le label Noa Music. Il les a soutenus pour la création de ce deuxième album. Avec ce précieux coup de pouce Saint Hilaire passe de l'amateurisme à une production plus professionnelle.

L'album Has been est écoutable ici.

Le 2 juillet dernier, Fabien Tourrel, le chanteur auteur compositeur du groupe, a eu la gentillesse de faire un aller-retour Caen-Paris pour cette mandorisation. C’est dans un café de la gare Saint Lazare que nous nous sommes posés pour parler de l’histoire originale de Saint Hilaire.

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saint hilaire,fabien tourrel,interview mandorInterview :

Comment as-tu créé Saint Hilaire ?

Ça s’est fait naturellement. J’ai toujours écris des chansons. A un moment donné, j’ai mis en pause mes projets musicaux parce que je travaillais beaucoup en internat. Au bout de quelques années, je me suis remis à chanter dans les bars mes chansons en guitare-chant. Au bout d’un moment, mon entourage professionnel l’a su. Quand j’ai appris que ma collègue anesthésiste-réanimatrice, Elisabeth Surlemont, était violoniste, je lui ai demandé de jouer quelques notes sur mes chansons. Tout s’est greffé petit à petit. Ensuite, c’est Éric Laidoowoo, le batteur, qui nous a rejoints. J’étais son directeur de mémoire et c’est devenu un bon copain.

Il y a eu une rencontre déterminante qui a fait avancer le projet Saint Hilaire.

Oui, c’est avec le seul non médecin du groupe, Raphael Huybrechts. Il a été le déclic du point de vue du développement de Saint Hilaire. Il écrivait pas mal d’arrangements, notamment pour un opéra qu’il était en train de créer, et comme ce n’était pas ma spécialisé, je lui ai proposé de travailler sur une de mes chansons. Il a été emballé par l’idée. Une semaine plus tard, il m’a envoyé ma première chanson arrangée avec notamment des cuivres et des cordes. J’ai trouvé ça dingue. Ca a mis en lumière que l’on pouvait faire quelque chose d’intéressant. On a réalisé le premier album assez rapidement après, avec l’aide de Fabrice Vanvert, compositeur de Keen V.

Clip de "J'ai failli" (avec la participation de Nicole Ferroni), extrait du premier album.

Le fait d’avoir un groupe composé presque uniquement d’anesthésistes-réanimateurs, c’est bon poursaint hilaire,fabien tourrel,interview mandor le marketing ?

On ne s’en cache pas, mais on n’a pas décidé de mettre cet état de fait en avant. Force est de constater que ça a aiguisé la curiosité des gens. Comme on n’a pas de grosse machine de communication avec nous, on a pris ce qui était à prendre pour que l’on parle un peu de nous. Si c’est une porte pour accéder à notre musique, il n’y a pas de problèmes.

Ce deuxième album est drôle et parfois un peu grinçant. Est-ce que c’est parce que vous faites un métier difficile que vous avez besoin d’écrire ce genre de chansons ?

C’est certain. C’est une soupape, un moyen comme un autre de changer d’ambiance et de faire autre chose. Le côté grinçant est peut-être plus lié à ma personnalité.

Clip de "La théorie du complot", extrait du premier album.

saint hilaire,fabien tourrel,interview mandorEn Normandie, vous avez un public fidèle ?

Oui, et c’est grâce à France Bleu Normandie qui nous a pas mal diffusé et qui nous diffuse encore. Par ricochets, nous avons participé à la Fête de la Musique au Mans, en tête d’affiche, sur la scène de France Bleu Maine devant 4000 personnes. Pour l’instant, Saint Hilaire reste encore confidentiel dans le sens ou on n’a pas encore de diffusion nationale hormis quelques radios indépendantes. Intégrer les grosses radios nationales, ce n’est pas simple.

Ce qui est bien, c’est que vous gagnez votre vie avec votre métier, alors j’imagine que vous restez serein sur la suite des évènements.

C’est vrai. Le projet Saint Hilaire, ce n’est que du plaisir. Nous ne nous imposons rien. On le fait parce que ça nous plait. Nous avons tous conscience que c’est un luxe.

Clip de "Je veux du showbiz" (filmé au Zénith de Paris), extrait du premier album.saint hilaire,fabien tourrel,interview mandor

Pour ce deuxième disque, Has Been, vous avez eu plus de moyens que pour le premier.

C’est grâce à Bruno Leroy, l’ancien directeur de France Bleu Normandie. Il nous a fait rencontrer une connaissance à lui, Ari Sebag, qui tient le label Noa Music, à qui il avait fait écouter notre premier disque. Du coup, Ari était partant pour produire notre deuxième disque dans les quatre mois. Le problème c’est que j’écrivais une chanson tous les 6 mois et qu’il me restait à peine 3 chansons sous la pédale. Je n’ai pas eu le temps de dire que c’était un peu chaud que Raphael avait déjà répondu par l’affirmative. Je t’avoue que je ne savais pas si j’allais pouvoir créer 6 chansons en 4 mois. J’ai eu un petit stress, mais on a réussi à le faire. Je suis content parce qu’au final, je suis fier de toutes les chansons.

Clip de "Has Been" (radio mix), extrait de Has Been.

Vous avez bénéficié de musiciens de studios, du coup.

Oui, ça change tout. On a découvert une autre manière de travailler. Le premier disque, nous l’avions fait dans un studio informatique avec un gars hyper doué pour arranger. Là, si nous avions besoin de cuivres ou de tout autre instrument, on nous offrait des musiciens adéquats. C’était le luxe. On a travaillé avec des férus de sons.

Tu es pointilleux à l’enregistrement?

J’ai l’oreille qui peut s’arrêter facilement sur des détails. Mais ils me gêneront tant qu’ils ne seront pas corrigés, alors ça peut agacer ceux qui travaillent avec moi.

Clip de "Roméo"  extrait de Has Been.

Dans « Roméo », vous critiquez les garçons trop romantiques.

C’est très second degré… et c’est l’une des chansons les plus légères du disque. On a fait un clip qui a atteint les presque les 340 000 vues.

Dans « C’était mieux avant », tu ironises sur le fait qu’on a toujours dit que le passé était mieux que le présent.

Même si tout n’est pas génial dans le monde d’aujourd’hui, s’il y a des gens qui souffrent, globalement, quand on regarde en arrière, il n’y a pas que du positif non plus. Nous essayons de faire comprendre qu’il faut avancer plutôt que de regarder derrière. En règle générale, toutes les chansons, même celles qui ont des thèmes sérieux, nous avons essayé de les traiter de manière légère. C’est notre patte.

Clip de "C'était mieux avant", extrait de Has Been.

Est-ce qu’il y a un moment où vous pourrez vous dire que vous avez franchi un cap dans ce métier ?

Oui, quand on fera Les Francofolies de la Rochelle (rires). C’est un leitmotiv que nous avons. C’est notre rêve, le Graal absolu.

Votre succès peut arriver du jour au lendemain. Vous avez fait récemment la première partie de Trois cafés gourmands et, pendant longtemps, ils étaient comme vous. Connus dans leur région et c’est tout.

Ce qui est sûr, c’est que je ne lâcherai jamais mon travail. D’une part parce que j’aime ce que je fais et aussi parce que j’ai certaines responsabilités que je souhaite garder. Déjà, je me suis mis à temps partiel, ce qui me permet de continuer à écrire des chansons et de faire des concerts.

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Pendant l'interview...

Ce qui est bien, c’est que vous n’êtes jamais à la recherche de concerts, c’est toujours des organisateurs qui viennent vous chercher.

C’est confortable cette situation.

Vous faites même de temps en temps des concerts caritatifs.

C’est la moindre des choses. Etant donné le métier que l’on fait, nous sommes sensibilisés… nous acceptons à chaque fois que l’on nous sollicite pour une raison valable.

Il y a un troisième album en prévision ?

Oui. Il est déjà écrit. Reste à convaincre notre producteur pour qu’il nous produise de nouveau.

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Avec Fabien Tourrel, après l'interview le 2 juillet 2019.

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01 août 2019

Thomas Fersen : interview pour C'est tout ce qu'il me reste

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Faut-il encore présenter Thomas Fersen ? Je ne crois pas non.

26 ans que ce chanteur-poète accompli joue avec les mots et la musique, s’amusant des doubles sens, tout en jonglant avec des rimes et usant de métaphores avec une dextérité toujours aussi déroutante.

Je l’ai interviewé très souvent (je vous invite à lire la mandorisation de 2013 et celle de 2017) avant de déguster celle qu’il m’a accordée le 25 juin dernier dans un café (Sans Nom) de la capitale). Il y évoque sans langue de bois son nouvel album, C’est tout ce qu’il me reste (qui sort le 27 septembre prochain), sa condition d’artiste, l’industrie du disque, la chanson française d’aujourd’hui, son affection pour Jacques Higelin, la chanson engagé et l’art en général.

IMG_2515.jpgArgumentaire de presse :

Conteur et mélodiste depuis 1993, Thomas Fersen a pris le temps de bâtir une œuvre originale et personnelle qui occupe une place à part dans la chanson française.

Il poursuit avec ce nouvel album les aventures théâtrales de son personnage : celui d’un farfelu se retournant sur sa longue carrière et ses frasques supposées de chaud lapin, son goût du déguisement portant tout naturellement Thomas Fersen à en enfiler la peau.

Élève de troisième, il tente sa chance auprès d’une terminale (« Les vieilles »), l’invite à passer chez lui pour faire des maths (« Mes parents sont pas là »). Mais il refuse avec fièvre de se démunir de son slip (« C’est tout ce qu’il me reste »). Une milliardaire s’éprend de lui (« Le vrai problème »), cependant, il passe l’été tout seul avec le bourdon, (« Envie de ne rien faire »), se souvient dans son bain que sa mère avait toujours peur qu’il tombe dans les eaux troubles (« La mare »), et subjugué par l’intelligence de deux singes qui s’épouillent (« Mange mes poux »), il va voir King Kong au Grand Rex (« Comme moi il aimait les filles »). Poursuivi par cinq zombies qui ne retrouvent pas leurs trous au cimetière, une nuit de pleine lune, il gagne le million à la roue de la fortune (« Les zombies du cimetière »).

Sans rompre le fil du récit, Thomas Fersen bat les cartes, élevant son non-conformisme au rang d'atout majeur. Au son du saz, des guitares, du banjo, du sitar de Pierre Sangrã, du synthétiseur Moog d’Augustin Parsy, de l’accordéon d’Alexandre Barcelona et de la batterie de Remy Kaprielan. Lui-même à la réalisation, aux arrangements, aux harmonies vocales, au piano, ukulélé, guitare, synthétiseurs, et à la réalisation de cet album mixé par Florian Monchatre.

Pour écouter l'album, c'est ici que ça se passe!

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IMG_2511 (2).JPGInterview :

Deuxième album autoproduit. C’est plus confortable que lorsque tu étais dans un label important ?

Ce qui n’est pas confortable, c’est l’état de l’industrie du disque. J’ai donc des difficultés à discerner mon confort. J’ai tellement connu autre chose que j’ai du mal à avoir une vision objective de ce métier aujourd’hui. Ça ne m’empêche pas de faire des chansons et de m’amuser à faire des disques.

En prenant le même plaisir qu’avant ?

Je dirais même davantage. Avant, je mettais de temps en temps le chapeau gris du compromis, alors qu’aujourd’hui, je fais ce que je veux. Quand je travaille seul et que je suis décisionnaire de tout, je n’ai pas de sentiment d’obstacle.

J’ai du mal à concevoir que tu ne faisais pas ce que tu voulais avant…

Parfois, il fallait aller jusqu’à l’affrontement pour arriver à faire ce que je voulais. Il m’arrivait de travailler dans un sens avec le sentiment que l’autre n’était pas d’accord… ce n’était pas très agréable. J’ai eu des moments difficiles avec mon label… et eux aussi, avec moi. Nous nous sommes parfois pris la tête très violemment. Ça a été traumatisant pour les uns et pour les autres.

C’était quoi le principal problème ?

On ne s’occupait plus correctement de nous. Thomas Fersen n’était plus la priorité. Je suis parti pour cette raison. Comme je te l’ai déjà dit lors de notre précédente interview, je suis parti sans rien. Je n’avais pas de label et aucune solution de secours. Je n’avais ni disque, ni chanson en cours. Rien. Je préférais partir dans ces conditions.

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On te reproche parfois de faire toujours le même genre de chanson.

C’est une vision superficielle des choses de prétendre cela. Je suis auteur-compositeur, j’ai besoin de m’exprimer de cette façon, à ma façon. Malgré ce que l’on peut dire, je suis toujours en recherche de nouvelles perspectives. Je n’ai pas de modèle de chanson que je réutilise. J’essaie d’en créer des assez universelles, intemporelles et humaines.

Tu n’as pas encore dit qui tu étais.

J’ai quand même un personnage qui peu à peu se dessine et évolue. De toute façon, tous mes personnages parlent de moi. Mes chansons sont issues de mon cerveau, de ma conversation, donc les personnages sont peut-être ce que je suis partiellement ou ce que j’aimerais être.

Dans ce nouveau disque et dans le précédent, il me semble comprendre que tu caricatures le chanteur.

Oui, j’en fais un séducteur, un homme à femme, un chaud lapin… même si ce n’est pas vrai, c’est le mythe qui m’intéresse.

Clip officiel de "Les vieilles".

Parles-moi du clip du premier single de cet album, "Les vieilles".

Le personnage du clip est un farfelu qui vit en marge avec ses chats et se ballade en caleçon, redingote, chemise et bonnet de nuit d’une propreté douteuse. Il se retourne sur sa longue carrière et ses frasques supposées de chaud lapin : élève de troisième, il aurait tenté sa chance auprès d’une terminale, qui l’aurait trouvé trop petit. Rêve ou réalité, il prend alors conscience que tout a grandi autour de lui.
C’est Laurent Seroussi qui a eu l’idée de me miniaturiser dans ces charmantes pastilles qu’il a réalisées. De retour de tournée, je suis venu avec mes accessoires, une pipe achetée à Turin, mes longues chaussures et la “garde-robe” de mon spectacle “Mes amitiés à votre mère”.

Dans tes chansons, tu ne t’épanches par sur toi et ne regardes pas ton nombril. Ça devient rare…

Dans la vie, je suis comme ça. Je sais qu’aujourd’hui la chanson, c’est essentiellement de parler de ses états d’âme, de son mal-être, de sa difficulté de vivre, du monde qui va mal…etc. Je ne veux pas grossir la troupe des gens qui se plaignent. Je ne suis pas Chantal Goya, mais je rigole sans me plaindre.

3I01549[1].jpgJ’ai l’impression que tu n’arrives pas à dire complètement les choses. Tu effleures les sujets avec une poésie unique.

Dire complétement, c’est tuer la chanson. Il faut suggérer, faire appel à l’imagination de celui qui écoute. Ceci est valable en littérature, dans le cinéma et dans la peinture. Les toiles de Klein font appel à l’émotion picturale. On y trouve ce qu’on y apporte. Dès que l’on dit les choses telles qu’elles sont, l’art ne sert à rien.

Peut-on faire un parallèle entre la peinture et la chanson ?

Oui. Personnellement, je travaille par petites touches. Une idée en amène une autre. Quand je suis sur un sujet, ça peut durer très longtemps. C’est valable pour les textes, mais aussi pour les arrangements. La chanson qui figure sur ce nouveau disque, « La mare », j’y travaillais depuis 14 ans. J’ai du mal à mettre un point final à une chanson.

En écoutant « Les zombies du cimetière », je me disais que tu parvenais à raconter des histoires, à priori sans queue ni tête, mais qui finissaient par bien se tenir.

J’écris en rimes riches. Parfois, ça me permet de trouver des trucs impossibles juste pour que deux phrases riment. Ça m’amène dans des territoires vers lesquels je n’envisageais pas d’aller. Ça m’amuse beaucoup et c’est complètement anachronique de faire ça aujourd’hui.

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Tout le monde écrit en vers libres aujourd’hui. Tu n’as pas l’impression d’être démodé ?

Je sais que certains trouvent cela ringard. On ne me l’a pas dit, mais je le sais. Je me moque d’être considéré comme démodé parce que j’ai une conception du temps qui n’est pas forcément linéaire.

Pourquoi n’écris-tu pas pour les autres ?

Parce qu’on ne me le demande jamais. Je peux le comprendre parce que j’ai une écriture très typée, très particulière. J’utilise un vocabulaire qu’on ne met jamais dans les chansons. Un chanteur ou une chanteuse ne va pas employer le mot concombre, slip ou champignon. La chanson d’aujourd’hui, et là je n’inclus pas le rap, est extrêmement consensuelle. Il n’y a rien qui dépasse. La chanson n’est plus libre. Tout est très étroit.

Clip de "Mes parents sont pas là".

Te sens-tu incompris ?

Pas du tout. Je déplore juste que les gens aient une image de moi et qu’ils n’en sortent jamais. Cela dit, ça m’est arrivé aussi d’être comme ça avec d’autres artistes. Par exemple, je suis passé à côté d’écrivains pendant des années sans me rendre compte que j’avais un frère.

Qui par exemple ? 16124167lpaw-16134431-article-jpg_5483058_660x281 (2).jpg

L’écrivain antillais Raphaël Confiant. Il est le doyen de la faculté des lettres et sciences humaines de l'Université des Antilles et de la Guyane. J’adore son langage. C’est d’une richesse. Je lis un livre pour la langue en premier, plus que pour la construction ou l’histoire.

Que penses-tu de la chanson d’aujourd’hui ?

Il y a beaucoup de belles chansons que l’on n’entend pas. Tu es mieux placé que moi pour le savoir. Il y a maintenant des critères sociaux dans la sélection des chansons qui passent ou pas à la radio… que veux-tu que je te dise ? Je n’ai jamais eu l’ambition de changer quoi que ce soit. Je suis quelqu’un d’irresponsable et d’assez superficiel, je ne vais donner de conseils à personne.

Clip de "C'est tout ce qu'il me reste".

Tu ne fais jamais de chansons engagées. Pourquoi ?

Parce que je n’y crois pas. Si je parvenais à faire au moins de la chanson sociale, comme Loïc Lantoine (mandorisé là), ce serait formidable. Lui, il est extraordinaire, il n’y a rien à dire. Moi, par le biais de la farce et la fantaisie, je me contente d’essayer de dire des choses sur la condition humaine.

733839_10151555649188674_1629034087_n.jpgFinalement, un artiste, ça sert à quoi ?

Je me pose la question en ce moment. Mon ambition est d’ouvrir les perspectives pour donner un peu d’espoir et de montrer que quelque chose est possible. Il y a quelqu’un qui l’a fait pour moi quand j’étais gamin, c’était Jacques Higelin (mandorisé là). Il n’était pas comme les autres. Il a ouvert la tête du gamin que j’étais pour m’apprendre qu’il y a des possibles. Mon ciboulot alors s’est mis en route pour chercher mon possible.

As-tu la même conception de ce qu’est un artiste qu’Higelin ?

Non. C’est ce qui nous différencie. Je ne vis pas « artiste ». Je l’incarne au moment où je dois l’être, mais ce n’est pas ma vie quotidienne, contrairement à Jacques.

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Pendant l'interview...

Hors concert, tu es normal et en concert, tu n’es pas normal ?

Non. Je suis normal dans les deux cas.

J’ai pourtant entendu 1000 fois que pendant les répétitions ou en concert par exemple, tu étais dans ta bulle et qu’il ne fallait surtout pas te déranger.

Bon, tu as raison. J’ouvre une petite porte qui est là, au fond de moi. Hop ! Ça devient Alice au pays des merveilles. Quand je suis sur scène, je m’abandonne tellement dans le personnage que je ne sais pas ce que je joue, que je suis obligé de travailler énormément pour jouer, chanter et dire sans penser. Jamais je me dis « là, tu fais un sol mineur ». Il doit sortir à ce moment-là. C’est animal. Je ne peux pas vivre comme ça. Si je vis comme ça, je fais chier tout le monde. Il y a des artistes qui le font et ça m’intrigue parce que je ne sais pas comment ils font.

C’est quoi pour toi le spectacle vivant ?

C’est un endroit dans lequel les règles sont différentes. A la fois les règles morales et les règles de langage. Le temps et l’espace aussi sont différents. C’est tacite, mais c’est admis par les gens qui vont au spectacle. Ils en comprennent les règles.

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Après l'interview, le 25 juin 2019.

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17 juillet 2019

Les Francofolies de La Rochelle (10): Interview Flavien Berger

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francofolies de la rochelle,flavien berger,interview,mandor« Flavien Berger surprend et interpelle pour finalement nous charmer. En jouant avec les mots pour créer des histoires d’amour, en testant des sons tourbillonnants, le compositeur autodidacte s’est fait rapidement un nom en apportant un vent de fraicheur à la scène française. Flavien Berger, membre du Collectif sin~ travaillant sur l’expérimentation, a toujours été intéressé par le bidouillage de machines pour en sortir des sons. Sur ce point, c’est assez difficile de définir son style : Il va au-delà, mélangeant francofolies de la rochelle,flavien berger,interview,mandorhabilement les passages effrénés et les longues plages de synthétiseurs. Écouter toutes ses sorties ou le voir jouer sur scène confirme son génie à emmener le public dans une expérience émotionnelle profonde, pleine d’imagination.
Il a joué le 14 juillet prochain sur la scène du Théâtre Verdière. Dans la journée, il est passé à la salle de presse pour me parler de ce concert et de son nouvel album (près d’un an après Contre-Temps, sorti l’année passée), Radio contre-temps, une collection de morceaux issus du processus de création de l’album précédent.

Sa page Facebook.

Tous ses clips ici.

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francofolies de la rochelle,flavien berger,interview,mandorInterview :

C’est important pour toi ce premier FrancoFolies ?

Je vais te paraître ingrat, mais aucun festival ne me fascine, parce que ce n’est pas du tout ma culture. Avec les Francos, je n’ai pas un rapport très sacré. Après, je découvre ce monde et ce milieu et ça me plait beaucoup parce qu’en effet, quand j’arrive et que je vois des photos de concerts qui ont eu lieu depuis plus de 20 ans, je me dis qu’il s’est passé des choses. De plus, on est fort bien reçus.

Les photos des personnes « mythiques » t’impressionnent?

« Mythiques »… il faut faire attention avec ce terme. Pour moi, aucun homme n’est sacré et

personne ne m’impressionne.

Quand as-tu commencé à faire de la musique ?

Peut-être à partir du moment où j’ai commencé à l’écouter. Et puis, il y a un jour ou ça se développe, ou on se met à produire et à enregistrer. Mon système d’annotation n’était pas par la portée, parce que je ne connais pas le solfège, il a été par le data, la mémoire… j’ai découvert la composition musicale sur ma Playstation 2.

Le fait de ne pas connaître le solfège permet d’aller là où ne vont pas les autres ?

Je ne sais pas. Connaître la musique permet aussi d’aller dans des territoires encore plus précis.

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Quand tu es à pparu en 2015 avec ton premier album Léviathan, tu es devenu francofolies de la rochelle,flavien berger,interview,mandorimmédiatement l’artiste du moment, un peu à part.

Je m’en foutais un peu. J’étais ravi des retours que l’on me faisait et des mises en avant que j’avais dans certains médias, mais la case de celui qui monte, c’est une case… et les cases me font peur parce qu’une fois qu’on y est, on ne peut qu’en sortir. Je me protège beaucoup d’une possible descente après une ascension. Je crois beaucoup à la racine Huzohide et à l’oscillation. On ne peut pas être dans une croissance et une progression constante. Une carrière, c’est du travail, de la patience, mais je n’ai pas d’attente sur ce métier. Ce n’était d’ailleurs pas un métier que je voulais faire et je ne le ferai certainement pas toute ma vie.

J’ai l’impression que tu as un sérieux détachement sur le milieu musical…

Pour moi, la musique sert plus à rencontrer des gens, à avoir des expériences. Je fais de la musique seul, pour ensuite travailler à plusieurs, que ce soit sur le live et sur la finition de l’album. Ce qui m’arrive, je n’en suis pas détaché, contrairement à ce que tu penses. C’est gratifiant, mais je ne suis pas dans un storytelling de l’artiste qui mène son petit bout de chemin, guitare au dos. Je m’intéresse juste à la création en soi.

francofolies de la rochelle,flavien berger,interview,mandorJe suppose que tu n’aimes pas trop les interviews.

Si, j’aime bien. J’ai un côté narcissique qui aime bien parler de moi et de mon travail. Je fais juste attention à ne pas mettre mon image en avant. Ça me fait plaisir de parler à des gens qui en ont fait la demande, comme toi. Je ne vois pas pourquoi je refuserais.

Tu viens de sortir un nouvel album, Radio Contre-Temps qui est le pendant du précédent, Contre-Temps.

C’est un disque corollaire à l’album précédent en effet. J’avais une folle envie de sortir un disque en deux semaines. Avec mon label, c’est ce que nous avons fait. Radio Contre-Temps est un disque commenté qui s’adresse à celui qui l’écoute.

Expliquer un disque, ce n’est pas démythifié le truc ?francofolies de la rochelle,flavien berger,interview,mandor

J’explique ce que j’aurais aimé qu’il y ait, mais qu’il n’y a pas. J’explique ce que j’aurais aimé faire, mais que je n’ai pas fait. Après, je suis d’accord avec toi, le mystère est hyper important. C’est primordial de ne pas tout donner, de ne pas tout expliquer, de ne pas tout montrer.

On ne peut pas dire que l’on te voit beaucoup dans les médias. On ne sait rien de toi, de ta vie…

Ma vie n’est pas très intéressante. Ce n’est d’ailleurs pas ce que je fais de mieux. Je préfère que l’on creuse les discutions artistiques et culturelles et plus largement politiques.

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francofolies de la rochelle,flavien berger,interview,mandorAux Francos, vous êtes combien sur scène ?

Nous sommes 5… mais je suis le seul humain. Je suis entouré de fantômes. Si tu viens au concert, tu auras l’occasion de les voir tourner. Ce sont des présences que j’ai toujours eu dans la tête, mais qui sont matérialisées aujourd’hui. Je suis le seul à faire de la musique, ils se contentent de tourner et de danser.

Tu as un monde imaginaire intense en toi ?

Oui, et que j’ai l’intention de matérialiser un jour dans l’espace physique. La musique c’est physique. Ce sont des ondes qui percent l’air et qui font bouger les molécules. La musique, c’est de la communication à travers de la matière.

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Après l'interview, le 14 juillet 2019.

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Les Francofolies de La Rochelle (9) : Interview Canine

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francofolies de la rochelle,canine,interview,mandor« Elle chante en français, elle chante en anglais, elle chante surtout une langue étrange, personnelle, d'une voix déterminée et languide : on se demande parfois si Canine est homme, est femme. Le chant de Canine est grave, car on ne peut pas tricher avec la soul qu'elle détourne vers une version très personnelle du genre, qui doit autant au R&B de pointe qu'au vintage Phantom Of The Paradise. La voix de Canine ne fut pourtant pas toujours si grave : dans son adolescence passée entre Nice et Paris, elle coloria ainsi des chansons espiègles, aux limites de la pop et du dancefloor. C'est peu dire qu'on est mordu de Canine. Elle s’est produite au Théâtre Verdière le 13 juillet 2019 ! »

Bon, aujourd’hui, après une phase de mystère de quelques mois (sur scène et en promo, elle ne quittait jamais un imposant masque fait de plumes noires), nous savons désormais que la tête pensante du projet Canine est Magali Cotta. Et c’est à visage découvert, le sourire aux lèvres, que l’artiste pluri disciplinaire est venue, le 13 juillet 2019, dans la salle de presse pour me parler de son groupe.

Son site.

Sa page Facebook.

Toutes ses vidéos.

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francofolies de la rochelle,canine,interview,mandorInterview :

Je sais que la musique est arrivée dans ta vie à l’âge de deux ans.

J’étais dans une école d’éveil. On enfermait pendant une heure et demie des enfants de deux ans avec une personne hyper gentille. On avait le droit de toucher tous les instruments. Ça allait des percussions au piano. Je me souviens d’un joyeux bordel. A 3 ans, j’ai continué, mais c’était encore un peu le bordel. C’est à 4 ans que j’ai commencé à apprendre à lire la musique et à travailler le piano. Je considère que j’ai appris mon métier à cet âge-là. Ça a complètement influé sur le reste de ma vie.

Très vite, tu t’es dirigée vers le jazz. D’ailleurs, on l’entend dans la musique de Canine.

Le jazz m’a appris à la fois une exigence, un travail d’harmonie assez complexe… et une grande liberté. Quand tu es dans un bon jazz, tu es dans un lâcher prise sans nul autre pareil.

Avoir une grande technique permet de sortir des cadres imposés habituellement ?

Tout à fait. C’est le cas pour moi et pour mes musiciennes, chanteuses et instrumentistes. Elles ont toutes une technique imparable. Il y en a qui viennent du jazz, mais pas uniquement. Certaines viennent de la soul, du gospel et même deux qui viennent de la comédie musicale. Elles sont toutes malléables, ouvertes et libres.

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Dans ton show, il y a plusieurs chants.

Oui, d’ailleurs, celles qui m’accompagnent sont contentes d’explorer des choses nouvelles, vocalement, pour elles.

Tu as composé toute la musique du projet. Te considères-tu comme un chef d’orchestre ?

C’est exactement ce que je suis sur les lives, mais je suis aussi metteur en son et metteur en scène. C’est presque ce qui m’intéresse le plus.

Ce projet à 5 ans. Je trouve qu’il évolue très vite.

J’ai désormais une petite équipe autour de moi composée de personnes qui me donnent confiance en moi et qui sont excités par le projet. Nous sommes tous heureux de tous travailler ensemble et de faire évoluer Canine à vitesse grand V.

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Canine aux Francofolies le 13 juillet 2019.

J’ai l’impression que tu as du recul par rapport au métier ?

Je ne cours pas derrière le succès à tout prix, en tout cas, sinon, je ferais autre chose. Je suis ravie d’être là, mais ce n’est pas une fin en soi. Je ne me pose pas trop de questions.

Tu ne te demandes pas si scéniquement tu ne vas pas trop loin ?

Non, je ne me bride jamais. Mais parfois, la production me signale que c’est trop cher (rire). Je vois toujours les choses en grand, or, les budgets ne sont pas extensibles. Je n’ai jamais de contraintes artistiques, juste des contraintes financières.

Tes spectacles sont un mélange de danses (sauvages, souvent) et d’expériences vocales.

Au niveau des corps, je voulais qu’ils se reconnectent avec des choses pas du tout cérébrales, mais plutôt animales. Les animaux est un thème qui m’est très cher, autant que notre propre animalité. Dans le chant aussi, nous sommes connectées à nos sensations et à nos corps. C’est un ensemble indissociable.

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Canine aux Francofolies le 13 juillet 2019.

As-tu la volonté de ne rien faire comme les autres ?

Pas du tout, mais c’est une bonne question que je ne me pose pas. Tu es d’ailleurs le premier à m’interroger sur ce sujet. C’est juste un projet que je veux voir, moi. Je suis dans une époque où je suis un peu frustrée avec ce qu’il se passe dans la musique actuellement. Dans la musique mainstream, je ne n’y trouve pas beaucoup mon compte. Il y a des artistes qui ont des projets admirables, mais ils sont méconnus et on n’y a pas accès facilement.

Comme il n’y a que des femmes dans Canine, que tu évoques les femmes de manière non caricaturales, on dit que c’est un projet féministe. Qu’en penses-tu ?

Je voulais montrer un féminin qui a différentes facettes et qui ne soit pas dans les stéréotypes : la vierge, la pute, la maman… En live ou dans les vidéos, je veux mettre en avant des femmes qui peuvent être violentes, douces, agressives, bêtes, intelligentes. Un féminin qui regorge de choses beaucoup plus complexes et intéressantes. Je n’aime pas les sentiers balisés.

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Au début de Canine, tu ne dévoilais pas ton visage et tu ne répondais pas aux sollicitations des journalistes.

Quand j’ai monté ce projet, je souhaitais que l’on s’intéresse aux valeurs que je voulais défendre et je sentais que si je me mettais en avant, j’allais être dans un truc personnel et marketé. Pour être très franche, j’étais aussi très timide. Maintenant, je le suis moins et je suis ravie de rendre ce projet lisible parce que j’ai envie qu’il parle au plus grand nombre.

Ce n’est pas dommage d’expliquer un projet ?

Je donne juste des pistes de compréhension. Je parle des sens qui passent par les voix, la musique, mais aussi par le corps. Je ne rentre pas trop dans les détails.

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Quelles sont les valeurs que tu souhaites véhiculer ?

Le féminisme, le combat pour les animaux et la justice sociale et personnelle. La nature aussi, la mer, la montagne, la forêt.... La nature est pour moi un grand refuge et elle est présente dans quasiment tous mes morceaux.

La musique est un combat ?

La musique est un combat politique. Elle permet de revenir à des choses qui semblent inutiles, sans valeurs marchandes, comme le beau, la poésie et les choses gratuites. J’ai l’impression que si on parvient à faire de l’art pour le collectif, on fait un pas en avant.

Est-ce que Magali Cotta et Canine ?

Canine, c’est beaucoup moi puisque c’est mon projet. C’est plus que moi. C’est plus gros que moi… après j’espère que ce n’est pas que moi.

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Avec Magali Cotta "Canine", le 13 juillet 2019, pendant l'interview.

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