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19 avril 2014

Guillaume Musso : interview pour Central Park

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guillaume musso,central park,interview,mandorCeci est ma deuxième interview de Guillaume Musso. On ne peut pas dire que l’on se croise souvent, mais c’est un garçon que j’aime bien... et il m’arrive de le lire au hasard des exigences de ma vie professionnelle. Notre « première fois », c’était en 2004 pour la sortie de son premier livre, Et après (je n’étais d’ailleurs pas loin d’être le premier journaliste à l’avoir interviewé, si je ne m’abuse). Il était tout timide, encore prof dans la région de Nice et il ne se doutait certainement pas du destin littéraire qui l’attendait. Ensuite, je ne l’ai plus jamais interviewé (mais ça ne m’a pas empêché d’en parler sur ce blog).

Le 20 mars dernier, à l’occasion de la sortie de Central Park, son dernier livre, je suis allé lui poser des questions chez XO Éditions pour Le magazine des loisirs culturels Auchan (daté des mois d’avril-mai 2014). Il m’a accueilli très chaleureusement en me disant qu’il se souvenait parfaitement de notre première interview et aussi, qu’il lisait certaines de mes chroniques (il m’a parlé de celles de ses collègues Franck Thilliez et Jean-Christophe Grangé). Mon ego était ravi…

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(Je sais, il faut faire des efforts pour lire l'intro... alors, je vous facilite un peu la tache...)

Une jeune femme flic a passé une soirée un peu arrosée entre copines  sur les Champs-Élysées. Au même moment, un musicien de jazz, après son concert dans un club de Dublin, taquine lui aussi la bouteille. Au petit matin, ils se réveillent menottés l’un à l’autre à New York, au cœur du « Ramble », l’endroit le plus sauvage de Central Park. Ils ne se connaissent pas et n’ont absolument plus aucun souvenir de ce qu’il s’est passé la nuit précédente. Alice et Gabriel vont devoir faire équipe pour comprendre ce qui leur arrive. Pas de doute, l'auteur préféré des Français excelle en matière de thrillers psychologiques.

Interview:

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guillaume musso,central park,interview,mandorBonus mandorien:

Pour qui écris-tu ?

Quand je lis les biographies de mes cinéastes fétiches, Hitchcock, Spielberg, Scorcese… ils ont en commun les mêmes mots à la bouche : les spectateurs, les spectateurs, les spectateurs… Quand j’analyse mon travail, j’ai tout le temps le mot « lecteur » à la bouche. Mon travail, c’est de raconter une histoire et de la raconter aux lecteurs. Toute la construction, les repérages, ma façon d’écrire et d’organiser les chapitres ont pour but d’avoir une chute qui procure des frissons et toutes sortes de sensations inédites.

As-tu toujours la chute quand tu commences un roman ?

Généralement oui, parce que dans la littérature à suspense, il y a un côté mécanique, horlogerie, et pour l’obtenir, il vaut mieux savoir où l’on va. J’ouvre beaucoup de portes, il faut savoir les refermer sans en oublier et en ne me trompant pas. Je tiens à rester crédible. Je sais que Stephen King, lui, explique dans des interviews que parfois il part comme ça, sans savoir trop où. Moi, je n’y parviens pas.

Travailles-tu de la même façon qu’à tes débuts ?

La méthode change un peu parce que j’ai pris de la bouteille dans ce métier. J’ai un peu plus confiance en moi. Ça me permet de faire davantage confiance à mes personnages. On vit à une époque où les gens n’ont jamais consommé autant de fictions, à la télé, au cinéma ou même en littérature. Les gens sont rompus aux recettes de la fiction. Donc, pour les surprendre aujourd’hui, il faut s’accrocher. Il faut des intrigues qui soient suffisamment denses et complexes, mais surtout, il faut des personnages dont on se sent proche et en empathie. Je travaille beaucoup là-dessus. J’attends le moment où mes personnages vont être suffisamment autonomes pour avoir envie de leur faire faire des choses auxquelles je ne le prédestinais pas forcément.  

Comme ton collègue Jean-Christophe Grangé, as-tu des livres d’avance ?

Je n’ai pas de livres d’avance. J’ai une vingtaine d’idées, d’embryons, d’histoires, voire de scénarios bouclés. En amour, on dit « il faut la bonne personne au bon moment ». Parfois, tu rencontres la bonne personne, mais ce n’est pas le bon moment. Aucun des deux n’est libre. Parfois, c’est le bon moment pour tomber amoureux, mais on ne trouve pas la bonne personne. Parfois, l’adéquation se fait. Sur la vingtaine de sujets que j’ai en tête, il faut qu’ils soient en adéquation avec la personne que je suis aujourd’hui en 2014, à presque 40 ans.

Tu écris toujours tes romans avec deux niveaux.

Le premier niveau : le plaisir de tourner les pages, le suspens, le côté « page turner ». Le deuxième niveau : mettre en avant un thème dans chaque livre. Et après, c’était sur l’acceptation du deuil. Dans Central Park, il y a la fraternité, la quête de l’identité.

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A propos de Central Park.

Fais-tu très attention à ce que disent tes lecteurs ?

Toi, tu essaies de faire le meilleur article possible, moi j’essaie de faire le meilleur livre possible. J’écoute ce que me disent les lecteurs quand je suis en signature et je lis leurs mails ou leurs lettres. Le dialogue et l’interaction avec les lecteurs sont très stimulants pour moi. Je suis neuf mois de l’année tout seul chez moi, dans un bureau où pendant douze heures je suis devant un écran. C’est solitaire et assez aride. J’aime la période où le livre sort. Ça me permet de voir du monde et parler aux gens.

Es-tu très attaché aux livres?

Si on me propose d’écrire des scénarios, des articles dans la presse, des préfaces, je refuse systématiquement. Comme tu le sais, je suis fils de bibliothécaire, je suis donc effectivement très attaché à l’objet livre et à ses particularités. Je suis fier de ça.

C’est un point commun avec Milan Kundera qui, lui, refuse même que ses livres se transforment en ebooks. Il ne veut pas les voir en numérique pour les tablettes et les liseuses.

On trouve mes livres en ebooks quand même. Mais je préfère le vrai livre. Par contre, je fais très attention à la qualité de mes ouvrages. A une époque où tout se dématérialise, c’est bien d’accorder une attention particulière à l’objet.

Es-tu sur les réseaux sociaux ?

Je me suis rendu compte qu’il y avait une page Facebook à mon nom et qu’il y avait déjà 25 000 fans. Je me suis dit qu’il fallait que j’aie une vraie page. J’ai donc une page Facebook avec 201 000 fans. Je suis sur Twitter, mais c’est purement informatif sur mon actualité. Il n’y a pas d’autres visées.

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Combien vends-tu de livres en moyenne ?

Mes cinq derniers romans se sont vendus à un demi-million d’exemplaires chacun en grand format et l’année suivante un demi-million en poche. Sachant qu’un roman se prête, il y a donc peut-être deux millions de personnes qui lisent mes romans. Il ne faut surtout pas que j’y pense quand j’écris, sinon, je ne fais plus rien. Quand tu es à ces niveaux de ventes, toutes les catégories sociales te lisent. Le pilote de ligne, la grand-mère, la Parisienne active de 40 ans ou l’adolescente. Et tu es lu dans quarante pays... Tout ça t’échappe en fait. Le plus difficile, c’est de se remettre à chaque livre dans l’état d’esprit dans lequel tu étais quand tu as écrit ton premier livre, quand tu ne savais pas si tu allais en vendre.

Ce sont des chiffres vertigineux. Comment on fait pour rester cool comme tu l’es ?

Ca dépend comment tu as été élevé. Les valeurs que j’ai reçues dans mon enfance et mon adolescence sont celles qui me guident. J’aime mon métier et je passe beaucoup de temps à travailler. Je ne me prends pas la tête en songeant à tout ça. Je fais juste le plus beau métier du monde. J’entendais récemment Anna Gavalda dire : « je suis une artiste, ça veut dire simplement que je paie mes factures avec mes rêves ». Je trouve ça très beau et très vrai.

Écrivain le plus lu de France, quand même, ce n’est pas rien.guillaume musso,central park,interview,mandor

J’ai une gratitude incroyable par rapport aux lecteurs. Bernard Werber me disait que « dans tout succès, il y a une part de travail, de talent et de chance ». Il faut savoir rester humble. Je suis très tranquille par rapport à ma popularité, parce que je n’ai jamais cherché à être populaire à tout prix. J’ai toujours écrit les romans que j’ai voulus. Jamais personne ne m’a demandé de changer la fin. Je n’ai fait aucune concession pour en arriver là.

15 avril 2014

Philippe Delerm : interview pour Elle marchait sur un fil

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philippe delerm,elle marchait sur un filPhilippe Delerm nous avait habitués à des textes courts, ciselés, à des instantanés de la vie. Avec Elle marchait sur un fil (éd. Seuil), il change de cadre et nous propose un roman long.L’auteur suit le parcours de Marie, quittée par son mari, âgée d'une cinquantaine d'années, attachée de presse dans le milieu littéraire. Elle se réfugie en Bretagne pour se re-figurer sa vie autrement.Elle en profite pour renouer avec une passion ancienne pour le théâtre, s'offrir la liberté de plaquer son travail pour aller au bout de son désir et encaisser l'incompréhension de son fils. Philippe Delerm regarde ses personnages avec beaucoup d'humanité, de compréhension, sans jugement. Il nous offre là une vue plongeante sur les grands moments de vide, de doute, et de rêve qui font une vie d'adultes, mais aussi un regard sur la société, quelques vérités sur le milieu littéraire et le monde du théâtre. Pour Le Magazine des Espaces Culturels Leclerc, le 18 mars dernier, nous nous sommes donné rendez-vous en terrasse d’un bar de la capitale. (Ce n’était pas notre première interview…)

philippe delerm, elle marchait sur un fil

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philippe delerm,elle marchait sur un filPetit plus mandorien…

Votre fils, Vincent, s’il est chanteur, a aussi un don prononcé du théâtre.

En effet, son spectacle précédent, Memory, était très théâtralisé. Vincent a commencé sa carrière par le théâtre et je suis obligé de constater qu’il a un don de cet art que je n’ai pas.

Puisque c’est l’un des sujets du livre, parlons-en. Votre compagne, Martine, et vous, l’avez-vous incité à faire ce métier ?

Un jour, nous étions en famille et Vincent décide de nous chanter sa première chanson. Il commence à nous la jouer au piano. Avec Martine, on s’est regardé en se disant qu’il avait vraiment quelque chose à dire. Elle et moi sommes deux créateurs, nous nous sommes rendu compte avec un petit vertige et un grand bonheur qu’il avait aussi ce virus-là. On a compris que Vincent ne serait pas heureux s’il n’arrivait pas à mettre en place sa créativité personnelle d’une façon ou d’une autre. On a eu la chance qu’il réussisse tôt dans ce métier, donc notre histoire n’a rien à voir avec celle de Marie. On ne l’a pas incité à se lancer. Il s’est lancé tout seul.

Dans votre roman, vous faites référence avec ironie aux livres qui sortent et qui trouvent leur public grâce à un buzz. Il me semble que vous êtes le premier auteur à avoir philippe delerm,elle marchait sur un filbénéficié d’un buzz littéraire, non ?

Oui, avec La première gorgée de bière, vous avez entièrement raison. Un livre tiré à 2000 exemplaires, sans à-valoir. Le bouche à oreille avait si bien fonctionné qu’il y a eu une première réédition avant même le premier article. Je suis désolé pour la profession, mais les choses se passent aussi autrement que par les médias. En même temps, aujourd’hui, je suis typiquement quelqu’un qui a besoin des médias. Il y a des écrivains comme Christian Signol ou Amélie Nothomb qui n’en ont pas besoin. Ils n’ont pas besoin d’apparaître. Moi si. Je m’en félicite. A chaque livre, je me demande si ça va bien se passer, je me demande comment il va être accueilli. C’est un peu stressant, mais c’est vivant de savoir qu’on a besoin des autres pour exister. Rien n’est jamais gagné pour un auteur comme moi.

Elle marchait sur un fil semble être très favorablement accueilli, non ?

J’ai l’impression aussi. Je stressais pas mal pour le précédent, Je vais passer pour un vieux con, parce que je venais de signer un contrat avec Le Seuil pour cinq livres et c’était le premier. Je tenais beaucoup à ce que cela se passe bien. Au final, j’en ai vendu 80 000 exemplaires. Je ne sais pas si ce livre connaîtra le même succès. C’est le charme de ce métier.

Dans ce roman vous ouvrez un peu les coulisses du monde de l’édition, mais avec parcimonie. À quand un vrai livre sur ce sujet que vous connaissez bien ?

(Rires) Je ferai ça juste avant de disparaitre de la scène… parce qu’il y a beaucoup à dire. Ce serait suicidaire de m’attaquer à un tel sujet au stade où en est ma carrière.

Pour terminer, Jean-Louis Aubert vient de sortir un disque dans lequel il chante des poèmes de Michel Houellebecq. À quand un Vincent Delerm chante Philippe Delerm ?

Vincent n’a pas besoin de mes textes, il sait écrire de belles chansons. Mais, rien n’est impossible, on ne sait jamais. Peut-être un peu plus tard, l’idée n’est pas mauvaise.

04 avril 2014

Jean-Christophe Rufin de l'Académie française: interview pour Le collier rouge

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jean-christophe rufin,le collier rouge,interview,mandor,académie françaiseAnnée du centenaire de la Première Guerre mondiale oblige, c’est avec un roman sur l’après-guerre que Jean-Christophe Rufin fait son retour.Un jour, un ancien poilu anarchiste et antimilitariste décide de décorer son chien de sa médaille militaire. En 1919, cet acte est considéré comme un signe de rébellion. Dans Le collier rouge, l’Académicien Jean-Christophe Rufin met en lumière trois destins qui se croisent : celui d’un ancien héros de la guerre (notre poilu anarchiste), retenu prisonnier au fond d’une caserne, celui de son chien, posté devant la porte, qui aboie jour et nuit, et celui d’une femme qui attend et espère, non loin de là. Ce livre aussi réjouissant qu’émouvant interroge sur la loyauté et la fidélité.

Le 27 février dernier, je suis allé à la rencontre de Jean-Christophe Rufin dans un bureau de chez Gallimard pour une heure d’interview.

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jean-christophe rufin,le collier rouge,interview,mandor,académie françaiseInterview :

Le collier rouge est un roman très court. Est-ce que c’est un « entre deux livres » ou chaque livre a autant d’importance ?

Le poids, pour le poisson, c’est important… pour les livres, on peut considérer qu’il n’est pas proportionnel à l’intérêt qu’on peut lui trouver. Ce livre est petit en volume, mais c’est un livre complet parce qu’il a été longuement porté et il traite de sujets importants qui me touchent profondément. Il est dense et à beaucoup de niveaux de lecture. Il a pris cette forme courte parce qu’il n’y avait aucune raison que j’en mette plus. Pour moi, Le collier rouge a autant d’importance que les autres.

Je crois savoir que vous avez écrit ce livre dans des conditions particulières.

Contrairement à d’habitude, je ne savais pas vraiment où j’allais. Je n’ai pas fait de plan. Je voyais devant moi s’ouvrir des portes les unes après les autres au bout de chaque chapitre. La rédaction du livre s’est faite très vite, de façon à vivre l’aventure comme si j’étais dedans, presque en temps réel.

Vous aviez hâte d’en sortir ?

Oui, parce qu’à un moment, on ne sait plus trop comment on va s’en tirer. C’est même un peu angoissant. J’ai une amie romancière canadienne qui dit : « il n’y a qu’une seule intrigue dans tous les livres, c’est comment l’auteur va se sortir de la panade dont il s’est mis ». Moi, pour Le collier rouge, je n’ai pas toujours tout maitrisé. Par exemple, la dimension sur tout le mouvement ouvrier de l’époque, je ne l’avais pas prévue.

Ce livre terminé, avez-vous eu le sentiment du devoir accompli ?

Généralement, tant que j’écris, je suis guidé par une boussole assez précise. Je n’ai aucun doute de rien. Mais une fois que le livre est fini, c’est le contraire. Je me dis que ce que je viens d’écrire est nul. Dès qu’on arrive au stade où il vit sa vie, où il est publié, où il appartient aux autres, où il est lu par des critiques, puis par des lecteurs, je panique, parce que j’ai pris de la distance… je ne suis plus dedans. Après, c’est le succès ou l’échec qui finit par vous rassurer ou vous démoraliser.

Ça fait 15 ans que vous faites ce métier. Vous habituez-vous à la sortie d’un livre ?

Non. D’ailleurs quand je vois les jeunes qui démarrent, qui ont un grand succès avec un livre et qui deviennent immédiatement sûrs d’eux, j’ai envie de leur dire de se calmer. Tout se joue sur la durée. Une carrière d’écrivain, c’est une course de fond. C’est long, il faut donc accepter l’idée qu’il y a des hauts, des bas, des succès et des échecs. Moi, j’ai fait un livre d’anticipation qui n’a pas marché auprès de mon public initial, Globalia. Les jeunes ont plutôt apprécié, mais mon public habituel a bloqué. Cela dit, j’essaie de ne jamais faire la même chose. J’aime bien l’idée de ne pas être là où l'on m’attend. Je n’aime pas être enfermé, je suis claustrophobe.

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Écrire un livre sur la Première Guerre Mondiale quand on fête ses 100 ans, est-ce de l’opportunisme ?

J’avais envie d’écrire sur la guerre de 14 depuis très longtemps. Le grand-père qui m’a élevé a fait cette guerre. J’ai beaucoup de souvenirs liés à elle comme dans beaucoup de familles françaises. J’ai écrit le livre sans me rappeler que c’était le centenaire. Quand je m’en suis rendu compte, j’ai été très gêné parce que je ne voulais pas que les gens pensent que c’était un livre de circonstance. Du coup, j’ai même pensé attendre pour le publier plus tard. À cause du succès de mon livre sur Compostelle, Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi, on n’a pas pu sortir le livre avant. Pour moi, cette date est plutôt un inconvénient. Ça m’ennuie de rajouter un document de plus sur cette guerre.

Dans votre roman, la guerre n’est abordée que de façon extérieure. Est-ce un roman sur « comment on s’en sort après avoir vécu ça » ?

Ce livre ne célèbre pas de guerre, encore moins une victoire puisque je considère qu’il n’y a pas eu de victoire. C’est une guerre de vaincus de tous les côtés. Ce livre est très en marge des autres ouvrages sur le sujet. Le collier rouge est plus un livre sur « qu’aurait-il fallu faire pour éviter la guerre ? » L’univers de la guerre est un univers animal, d’où la comparaison avec le chien. Il faut dépasser le sentiment animal d’attaquer l’autre pour défendre les siens. C’est respectable, mais c’est une impasse. Je veux faire prendre conscience que ce qu’ont vécu ces soldats n’était pas humain, mais animal. Le chien est au centre de la vision que je voudrais donner de cette guerre.

Tous vos personnages ont cessé d’être obtus après la guerre.

C’est une guerre qui a transformé profondément tout le monde. Tous ceux qui l’ont vécue ont perdu toutes leurs certitudes. Il y a eu beaucoup de croisements sociaux et intellectuels. Les tranchées, c’était des lieux de mélange. Des lieux où l’aristocrate pouvait rencontrer l’ouvrier ou le paysan et vivre la même chose : le danger et la mort.

Votre héros ne fait rien pour s’en sortir parce qu’il a des convictions et qu’il s’y tient.

Le juge veut faire sortir le prisonnier de prison, mais ce dernier veut y rester. Il veut affirmer haut et fort ses convictions sur la guerre. On comprendra aussi que derrière les actes de l’ancien soldat, derrière ses décisions, il y a une femme. Il n’ose pas l’aborder pour lui demander des explications sur son comportement… et pour éviter ça, il va s’enfermer dans quelque chose de spectaculaire où il va se donner le beau rôle. Mais au fond, c’est un appel pour elle. Il veut renouer avec elle sans oser le faire.

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Le chien nous apprend beaucoup sur l’homme dans ce livre. C’est un peu lui le héros du roman ?

Je le pense. J’adore ce chien. À travers lui, j’ai voulu rendre hommage aux dizaines de milliers d’animaux qui se sont retrouvées dans les tranchées. C’est un phénomène très peu connu.

On les utilisait pour déminer, pour chasser les rats… ils avaient une réelle utilité.

Il y a ceux qui étaient là parce qu’ils avaient suivi leur maître. Ceux-là, les poilus les utilisaient directement en fonction des problèmes qu’il pouvait y avoir dans les tranchées. Mais, il y avait aussi des chiens acheminés par l’état major pour une utilisation vraiment militaire. Il y avait aussi des pigeons qui ont bien servi pendant cette guerre. Saviez-vous que des pigeons ont  réussi à faire passer des messages à travers les lignes et qu’ils ont été décorés après la guerre ?

Vous ne trouvez pas cela ridicule ?

Vous savez, les pigeons, c’était le Facebook de l’époque, la communication ultime. C’est comme les chiens… aujourd’hui, on utilise des robots pour déminer. On a une vision archaïque des choses aujourd’hui. Après cette guerre, ce que je trouve très touchant, c’est l’attendrissement de ces hommes pour la souffrance animale.

Dans ce livre, y a-t-il un personnage qui vous ressemble ?

On doit mettre de soi dans chaque personnage. Pour décrire le travail de chaque auteur, on peut dire que c’est une autobiographie éclatée, une autobiographie sous forme de fragments. Les éclats sont présents dans tous les personnages et dans toutes les situations. Mettre de soi dans tous les personnages, c’est ce qui les rend vivants.

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Vous êtes membres de l’Académie française. Est-ce que cela met de la pression quand on écrit ?

L’Académie est l’institution la plus ancienne de la nation. Elle a été créée sous la monarchie et elle n’existe que par ceux qui la font vivre, c'est-à-dire nous, les quarante académiciens. Pour la faire vivre, chaque génération reprend le flambeau et porte ce défi. Il faut être vivant, faire preuve d’initiative, être très présent. Je me réjouis quand Hélène Carrère d’Encausse, Éric Orsenna, Max Gallo et Jean-Marie Rouart publient des livres. Nous ne sommes pas tenus au succès et au génie en permanence, mais on fait ce que l'on peut. Nous sommes là, bien décidés à faire bouger cette Académie.

Vous avez eu plusieurs vies et vous avez été décorés de nombreuses fois. Récemment, vous avez reçu l’insigne d’Officier de la Légion d’honneur. Savez-vous pourquoi vous avez reçu cette récompense ?

Je l’ai eue au titre des affaires étrangères et de la francophonie. En tant qu’ambassadeur, j’ai travaillé pour le pays dans des conditions pas toujours faciles. J’accepte que l’on m’honore parce que j’ai un profond respect pour les institutions et la nation. Mais, je ne veux pas que ces décorations me transforment en statut. Il faut rester vivant et actif. C’est pour ça que j’écris beaucoup et que j’essaie d’être à la hauteur.

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A l'issue de l'entretien, chez Gallimard, le 27 février 2014.

15 mars 2014

Caryl Ferey : interview pour la sortie en poche de Mapuche et en DVD de Zulu

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Le 23 janvier, dans un café de la capitale, j’ai interviewé de nouveau Caryl Ferey pour la sortie en poche de Mapuche. Ce livre sorti en version grand format il y a deux ans était déjà la « raison » de notre première mandorisation. C’est la première fois que je rencontre un écrivain pour parler d’un même livre en si peu de temps…

Que fait-on à ce moment-là ? On trouve de nouveaux angles.

Avant de lire l’interview, voici ma chronique publiée de Le magazine des Espaces Culturels Leclerc daté du mois de février 2014.

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S08_Livre_Detail_Article_Caryl_Ferey02.jpgInterview :

Est-ce que la sortie d’un de ses livres en version poche est un événement dans la vie d’un écrivain ?

Oui, et pour plusieurs raisons. Quand mes premiers livres sont sortis quelques années plus tard en poche, j’ai eu la possibilité de retravailler le texte. C’est ce que j’avais fait par exemple pour Haka. Quand je l’ai relu avant sa ressortie cinq ans après, j’ai eu des crises d’urticaire tellement je trouvais certaines scènes complètement loupées, on aurait dit des feuilletons de TF1. J’ai donc bossé de nouveau tout ce qui n’allait pas cinq ans après. C’est une deuxième chance pour des livres, pas inaboutis, mais pas complètement réussis. La version poche, c’est toujours la version qui reste, alors autant qu’elle soit la plus parfaite.

Un poche dure plus longtemps qu’un grand format.

Oui, un poche, c’est notre retraite. Un auteur n’a pas de retraite, alors avec les poches, on peut en vendre toujours 20 ans après. Il ne faut pas se leurrer, les auteurs aiment ce format aussi pour cela.

Et les gens achètent plus de poches que de grands formats. Vous vous en rendez compte ?

Et comment ! La crise, l’écrivain la ressent. En signature, j’ai rencontré plein de gens me dire, Mapuche, je l’achèterai en poche parce que je n’ai plus de tune. Je comprends parfaitement, c’est trois fois moins cher… et je sais ce que c’est d’avoir des problèmes d’argent.

Il y a eu deux ans entre la sortie en grand format de Mapuche et la version poche. L’avez-vous retravaillé ?

Non parce que je trouve que Mapuche, tout comme Zulu, sont mes deux bouquins les plus aboutis. Qu’ils plaisent ou pas, moi, je trouve qu’ils sont bien comme ils sont.

Mapuche, dans sa version grand format, s’est-il bien vendu ?mapuche-caryl-ferey-9782070130764.gif

Il est sorti dans la pire période que l’on puisse imaginer, c'est-à-dire entre les deux tours des élections présidentielles. Les ventes de livres chutent de 30% et, en plus, nous étions en pleine crise. Mapuche s’est vendu à 80 000 exemplaires. Pour faire une comparaison, Zulu s’était vendu à 50 000 exemplaires.Mapuche est mon plus grand succès. Il m’a fallu un an après l’avoir terminé pour en faire mon deuil. Je n’ai jamais été marqué comme ça par un livre.

Vous êtes donc auteur de best-seller !

Je n’aime pas ce terme. C’est souvent péjoratif. Pour beaucoup,  un best-seller, c’est une merde. Dans notre milieu, on n’aime pas employer ce terme.

Quel est votre but d’écrivain ?

C’est de progresser dans l’écriture. Je sais que je viens de loin. Paradoxalement, pour moi, c’est toujours compliqué d’écrire un livre.

Vous écrivez quoi en ce moment ?
Un roman qui se passe au Chili. Ce n’est pas la suite de Mapuche parce que le Chili n’est pas l’Argentine, même s’ils sont voisins et que leur histoire est commune. Pour l’instant, il est en chantier. On espère le sortir en 2016. Je sors un roman tous les quatre ans.

Bande annonce de Zulu.

1459288_10201730897289191_500140520_n.jpgParlons de l’adaptation au cinéma de votre livre Zulu, qui sort en DVD le 18 avril prochain. Vous avez apprécié le travail du réalisateur Jérôme Salle et des comédiens, Orlando Bloom et Forest Whitaker, je crois.

Quand Jérôme Salle a pris le projet, il ne connaissait pas l’Afrique du Sud. Nous nous sommes donc rencontrés et on a tout de suite sympathisé. C’est quelqu’un d’intelligent, accessible, humble… le courant est passé immédiatement. Je lui ai dit qu’il n’avait pas besoin de se faire suer pour le repérage, parce que je l’avais déjà fait. Il est allé sur place et il m’appelait pour que je lui dise où était tel ou tel bar. On était assez complice, du coup, la production m’a invité sur le tournage et là, pour moi, c’était magique. Quand Orlando Bloom m’a vu arriver, il m’a dit : « C’est toi l’auteur ? Mais c’est le rôle de ma vie ! Ça fait des années que j’attendais un rôle comme ça. » Je me suis retourné pour vérifier si c’était bien à moi qu’il parlait. Il y avait une ambiance géniale. Bloom et Whitaker sont des stars qui ne se prennent pas pour des stars. Comme moi je suis breton et que j’aime les rapports simples, j’ai beaucoup apprécié ces deux personnalités.

Pour Mapuche, y a-t-il une option sérieuse pour le cinéma?

Oui. Je suis en train d’écrire ma quatrième version du scénario. Il y a déjà un producteur et un réalisateur. Maintenant, il faut trouver un financement. Comme Zulu n’a pas bien marché, on a fait 300 000 entrées au lieu des 600 000 espérées, ça calme les investisseurs. On essaie de trouver des financements sud-américains pour parvenir à nos fins.

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Le poing levé, c'est celui de Caryl Ferey... après l'interview, le 23 janvier 2014.

09 mars 2014

Amédée Mallock : interview pour Les larmes de Pancrace

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Pour tout dire, j’en avais marre de prêcher dans le désert depuis 3 ans. J’ai reçu ici Jean-Denis Bruet-Ferreol, alias Amédée Mallock, à chacun de ses nouveaux livres. Parce que je l’ai découvert avec Le massacre des Innocents, un putain de bon thriller qui m’a époustouflé dès les premières pages et que je n’ai pu lâcher. J’ai récidivé à la sortie de Les Visages de Dieu et l’enthousiasme ne m’a pas quitté. Décidément, ce Mallock est très très fort. Et enfin, je lui ai ouvert cet espace pour la troisième fois pour Le cimetière des hirondelles, autre chef d’œuvre du monsieur. Ses livres ont toujours trois niveaux : Un niveau mythologique, un niveau narratif, un niveau purement littéraire. Mallock est un petit malin doué très très doué quand il s'agit de créer l'envie de tourner la page, encore et encore.

Pour Les larmes de Pancrace, j’ai dit assez ! Que puis-je faire pour offrir autre chose que mon blog à cet auteur qui mérite un succès fou et une visibilité importante ? Travaillant pour différents journaux, j’ai fini par obtenir la page « interview » du Magazine des Loisirs culturels Auchan (daté des mois de février et mars 2014) tiré à 200 000 exemplaires.

(Et pour ne rien vous cacher, ça se débloque pour Mallock. Il commence a être traduit dans de nombreux pays, il semblerait que Fleuve Noir croit en sa destinée et la plupart de ses anciens titres sortent chez Pocket. Amen.)

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(Comme je ne fournis pas la loupe pour lire l'introduction de cette interview, je la republie en version plus lisible.)

2014 est la grande année Mallock chez Fleuve Noir et Pocket. Ce mois-ci paraît son nouveau roman, Les larmes de Pancrace, et en poche la toute première aventure du commissaire, Les Visages de Dieu, dans une version intégralement revue et augmentée. D’autres publications sont prévues dans l’année. Jean-Denis Bruet-Ferreol, qui a pris pour pseudonyme le nom de famille du commissaire de sa série, a exercé pendant 20 ans dans le milieu de la publicité. Il est peintre, photographe, designer, inventeur, directeur artistique, compositeur et, bien entendu et avant tout, écrivain.

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Après l'interview, le 6 février 2014.

Bonus track:

Je suis allé rendre visite à Mallock au Cultura de Franconville, le 1er mars 2014, lors d'une séance de dédicaces...

(Parce qu'on aime bien se retrouver de temps à autre. Et que j'habite pas loin.)

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Mallock et moi, c'est à la vie, à la vie!

07 mars 2014

Pierre Bellanger : interview pour La souveraineté numérique

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Dans La souveraineté numérique, Pierre Bellanger, fondateur et président de Skyrock, explique comment Internet est contrôlé par les Américains et pourquoi cela va mettre un terme à notre économie. Il explique que « la grande dépression que nous connaissons depuis cinq ans n'est qu'un modeste épisode en comparaison du cataclysme qui s'annonce ». L’expert d’Internet donne ses alternatives pour éviter cela.

Je suis allé à sa rencontre, le 21 janvier dernier, dans son bureau de Skyrock, pour tenter d’en savoir plus.

1507-1.jpg4e de couverture :

« La mondialisation a dévasté nos classes populaires.
L’Internet va dévorer nos classes moyennes.

La grande dépression que nous connaissons depuis cinq ans
n’est qu’un modeste épisode en comparaison du cataclysme qui s’annonce.
La France et l’Europe n’ont aucune maîtrise sur cette révolution.
L’Internet et ses services sont contrôlés par les Américains.
L’Internet siphonne nos emplois, nos données, nos vies privées, notre propriété intellectuelle, notre prospérité, notre fiscalité, notre souveraineté.

Nous allons donc subir ce bouleversement qui mettra un terme
à notre modèle social et économique.

Y a-t-il pour nous une alternative ?
Oui.

L’ambition de ce travail est de nous en donner la chance. »


La souveraineté numérique, de Pierre Bellanger par editionsstock

L’auteur :

Pierre Bellanger est le fondateur et président de Skyrock. Entrepreneur et expert d’Internet, il est à l’origine de skyrock.com, premier réseau social français.

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DSC08763hh.JPGInterview :

Pourquoi pousser un cri d’alarme maintenant ?

Depuis des années, nous savons que des informations sont recueillies sur nos comportements et servent de contrepartie aux services gratuits que nous utilisons sur Internet. Quand un service est gratuit, c’est que son utilisateur est le produit. L’affaire Snowden (Edward Snowden, ancien employé du renseignement américain) a révélé au grand public l’espionnage massif dont sont victimes les particuliers comme les entreprises. Cette divulgation a mis en conscience du grand nombre notre vulnérabilité. Nous assistons actuellement à une prise de conscience collective comme il y a pu avoir jadis sur les virus informatiques, sur les OGM, sur les colorants alimentaires ou sur les ondes électromagnétiques des antennes de mobiles. Ce livre arrive au moment où ces questions demandent des réponses.

Vous, vous réfléchissez sur la question de la souveraineté numérique longtemps.

Avec Skyrock, je suis à la tête d’une des principales entreprises d’Internet en France, donc on est au cœur de ces préoccupations pour nos utilisateurs. C’est notre slogan « Ici T Libre ! », sur  skyrock.com, les utilisateurs sont propriétaires de leurs données, peuvent les effacer, peuvent avoir des identités choisies et multiples, bref ils sont libres. La valeur économique migre de la société vers les réseaux et des réseaux vers les réseaux de services qui en deviennent les nouveaux acteurs dominants.

Et principalement aux États-Unis. Ce pays est l’ennemi numéro un ?

L’ennemi numéro un, c’est nous-mêmes. Ce que je mets en avant dans le livre, ce n’est pas une critique des États-Unis. L’espionnage est pratiqué dans tous les pays, l’ambition industrielle concerne le monde entier. En revanche, ce sont nos carences que je mets en avant. Face à une dynamique extraordinaire, on ne peut pas rester sans réagir. Que ce soit les États-Unis ou n’importe quel autre pays à l’origine de cette dynamique, la problématique, elle est chez nous, pas chez eux.

Vous faites le constat suivant : confrontée à la révolution de l’Internet, la France a renoncé à maîtriser son destin sur les réseaux informatiques. La France a livré sa souveraineté numérique sans débat ni combat. Comment expliquer cette passivité ?

On a toujours eu vis-à-vis d’Internet une réaction affective. Au début, de peur, ensuite, de candeur. On a de la parano et de la naïveté, mais rarement de la raison. Raisonnons, ayons du bon sens et de la rigueur. Et regardons ce phénomène dans ce qu’il est dans la réalité et pas simplement d’un point de vue de l’affect.

Perd-on la notion de prudence ?

L’Internet, c’est un moyen de liberté pour nous tous, d’émancipation, d’accès à l’information, d’accès aux autres. Cette liberté-là, il ne faut absolument pas la perdre ni la remettre en question, simplement, il ne faut pas la payer de notre liberté.

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C’est un livre sur le monde tel que nous le connaissons et qui va bientôt disparaitre. On est tous en danger économique et donc, du coup, social, voire sociétal.

L’Internet ne vient pas à côté du monde que nous connaissons, il le remplace. Si Internet remplace le monde que nous connaissons, qu’est-ce que cela signifie pour nous, dans nos vies quotidiennes, pour nos enfants, pour notre métier ? Dans ce livre, je prends l’exemple de nombreux secteurs : l’automobile, la banque, l’agroalimentaire, l’assurance, le transport, l’industrie, etc. Et je m’interroge sur un point : si Internet remplace cela, qu’est-ce que cela signifie pour vous ? 

Vous imaginez de nombreux petits scénarios de ce qu’il va se passer d’ici deux ou trois ans.

Je suis à la lisière de ce qu’il se passe aujourd’hui. Ce n’est pas de la science-fiction, c’est notre réalité proche. Il y a un danger, mais le fait d’en prendre conscience est positif.  La dernière phrase du livre c’est : le réseau est notre chance. On est en danger si on ne se rend pas compte qu’il y a un danger. C’est cela la souveraineté numérique : une maitrise de nos vies, la maitrise de notre destin sur les réseaux informatiques.

Quelle était votre ambition en écrivant ce livre ? Que tout le monde se rallie à votre cause ?pierre bellanger,la souveraineté numérique,interview,mandor

L’ambition, c’est d’être un levier de conscience. J’ai été auditionné au Sénat récemment sur ce sujet et je propose des éléments de législation. Que ce soient des industriels ou de simples citoyens, chacun à son échelle peut réagir, peut se poser des questions, peut interroger ses élus. Je propose que l’on devienne propriétaire de ses données personnelles. Aujourd’hui, vous chantez une chanson, elle est protégée. Par contre, toutes les données numériques qui sont captées n’ont aucune protection. La trace numérique qu’on laisse sur le réseau doit être la propriété de la personne qui en est à l’origine, car c’est une extension de la personne, une extension de son être.

Donnez-moi un exemple.

L’ensemble des données recueillies sur vous constitue une sorte de double numérique dont vous n’avez ni la connaissance, ni la maîtrise, ni la propriété. Par ces informations,  il est possible de connaître vos habitudes, vos dépenses, vos ennuis de santé, votre vie tout court. On sait grâce à votre double numérique que vous avez un chien parce que vous avez échangé ou posté sa photo sur le réseau. Demain, vous voulez louer un appartement, sachez que le propriétaire peut faire appel à une société pour savoir quelles sont vos habitudes. S’il ne veut pas d’animal, vous n’aurez pas l’appartement. C’est valable pour la location d’appartement, pour un emprunt, un contrat d’assurance, un emploi. Le double numérique joue ainsi un rôle majeur dans votre vie. Et vous n’avez aucune maitrise sur ce processus parce que vous n’êtes pas propriétaire de vos données et que donc vous n’en contrôlez pas l’usage.

Et donc, il faut légiférer ?

Oui, il faut créer un nouveau droit de propriété : la propriété des données informatiques personnelles. Par ailleurs, toute captation, conservation et usage de données en provenance de citoyens européens doit avoir lieu sur le territoire européen. Cela implique la localisation des serveurs à la source des données. Enfin l’exportation de données informatiques personnelles hors de la communauté européenne doit être réglementée et taxée.

pierre bellanger,la souveraineté numérique,interview,mandorVous proposez dans votre livre 12 priorités plan Réseau. On ne va pas les donner ici, mais pouvez-vous nous donner quelques points importants ?

Outre le cadre législatif, il nous faut un réseau de services (moteur de recherche, commerce électronique, carnet d’adresses, calendrier, carte, navigateur, etc..) associé à un système d’exploitation (le logiciel qui pilote les machines) autour duquel s’organisera la mise en réseau des différents secteurs de notre économie. Une telle entreprise investie dans les logiciels, les réseaux et les terminaux s’appelle un résogiciel. Il faut un acteur majeur français et européen. Il ne s’agit pas bien entendu de remplacer les services américains que nous utilisons tous les jours, mais d’apporter un choix aux utilisateurs et de faire mieux respecter leurs droits et leurs libertés.

Qui vous écoute ?

Chacun est concerné. Il n’y a pas un plan social aujourd’hui que l’on ne puisse pas de près ou de loin rapprocher de notre retard numérique. La crise économique actuelle va apparaître de plus en plus comme une crise numérique. Quel programme politique peut-il encore s’ancrer dans le siècle précédent et faire l’impasse sur la révolution des réseaux numériques ? Notre vie quotidienne, nos emplois, l’éducation des enfants, notre santé, la garantie des retraites, tout cela est en cause. Celui qui lit « La souveraineté numérique » accroît ses chances de s’en sortir. Voilà qui m’écoute.

Est-ce qu’il faut faire la révolution ?

La révolution est en cours à nos dépens. À nous d’être lucides, de motiver nos élus et de reprendre collectivement notre souveraineté numérique.

Quelqu’un lit se livre et décide d’agir, que peut-il faire concrètement ?

Chacun a le pouvoir du réseau au bout de son clavier et de son écran. Et rien n’arrête les bonnes idées.

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Après l'interview, le 21 janvier 2014.

05 mars 2014

Prix Landerneau Roman 2014: Hubert Mingarelli pour L'homme qui avait soif

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Photo : Philippe Matsas

Travaillant pour Le Magazine des Espaces Culturels Leclerc depuis plusieurs années maintenant, je rencontre tous les lauréats du Prix Landerneau, en particulier ceux de la catégorie Roman. (Voici celui de 2012 et celui de 2013.)

Avant tout, petit rappel de ce qu’est ce prix.

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Cette année, le Prix Landerneau 2014 a été attribué à Hubert Mingarelli. Je suis donc allé à sa rencontre, pas très rassuré tant l’homme a la réputation de ne pas aimer les interviews. Mais comme je viens pour le journal initiateur du prix qu’on lui a remis la veille, il accepte avec le sourire de se livrer.

Ce qu’il faut.

Comme dans ses livres, Hubert Mingarelli ne se répand pas. Pas un mot de trop en tout cas, pas de parole inutile…

Voici le fruit de notre conversation.

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9782234074866-X_0.jpgPetit (mais vraiment petit) bonus mandorien:

Un écrivain qui écrit depuis longtemps a-t-il encore besoin d’être rassuré ?

Tous les jours. Un écrivain « normal » n’est jamais tranquille. C’est un peu la difficulté de ce métier-là, on n’est jamais serein finalement.

Vous vivez de votre art. Cela implique que vous n’arrêtez jamais d’écrire ?

Il y a de ça. Mais de toute façon, la question ne se pose pas, car je ne compte pas arrêter. Je ne continue pas à écrire pour gagner ma vie, mais je gagne ma vie en écrivant.

C’est une astreinte d’écrire ?

Écrire pour moi, c’est comme respirer. J’y vais. Je dois le faire. J’ai besoin de travailler. J’ai besoin de faire quelque chose dans la journée. Et c’est une des choses que je sais le mieux faire. Écrire, c’est ma vie.

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Après l'interview le 13 février 2014, dans un hôtel parisien.

04 mars 2014

Romain Monnery : interview pour Le saut du requin

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Toutes les histoires d’amour sont des questions sans réponse : où commence l’indifférence ? CDD ou CDI ? Comment se dire adieu ? Quel rapport entre le yéti et le point G ? Est-ce que ronfler, c’est tromper ? Deux garçons, une fille, combien de possibilités ? Sur fond d’Internet et de chansons populaires, Le Saut du requin explore le fonctionnement d’un couple moderne perdu entre non-dits et pas chassé. Bref, ceci n’est pas une comédie romantique, mais ça y ressemble.

Ainsi est résumé ce livre drôle, parfois excessif, mais qui fait réfléchir sur la vie à deux.

J’ai reçu son auteur, Romain Monnery, à l’agence le 22 janvier dernier. Un jeune homme qui n’est pas précisément fan de l’exercice de l’interview, mais qui si plie avec le sourire…

romain monnery,le saut du requin,libre,seul et assoupi,interview,mandorMot de l’éditeur :

« Internet n’avait rien arrangé. L’amour – si tant est que ce truc avait un jour existé – était devenu un jeu de hasard dont on avait perdu le mode d’emploi. Sans foi. Ni loi. On y jouait en ligne, à tâtons, à plusieurs, sans réfléchir, vaille que vaille, pour un résultat chaque jour un peu plus incertain. »
Méline, fille simple qui ne se prend pas au sérieux, et Ziggy, artiste multiface un brin prétentieux, forment un couple atypique. Après un an d’une histoire en dents de scie, Méline aimerait bien que la relation évolue. Mais Ziggy n’est pas du genre à accepter les compromis. La collègue de Méline, et néanmoins amie, a une solution : elle lui suggère d’aller voir ailleurs, pourquoi pas du côté de Fabrice, leur collègue. Un garçon qui n’est pas vraiment Brad Pitt, mais puisque Méline n’est pas Angelina Jolie non plus, tout va bien.
Le saut du requin, expression bien connue des amateurs de séries, décrit ce moment de chute d’audience dans une série à succès où les scénaristes créent une situation absurde pour en relancer l’intérêt. C'est exactement ce qui se passe dans toute relation amoureuse sur le déclin. Garanti sans requin ni marteau, ce roman explore le fonctionnement d’un couple moderne perdu entre non-dits et pas chassés, jusqu’à ce que les choses de la vie le rattrapent.

L’auteur :

Romain Monnery est né en 1980. Il participe à la revue littéraire Décapage. Après Libre, seul et assoupi, adapté au cinéma, voici son deuxième roman.

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Interview :

Ziggy, ton héros, a tous les défauts du monde.

C’est un peu une compilation de tout ce qu’il ne faut pas être. Dans la vraie vie, je n’ai jamais rencontré des gens aussi hauts en couleur que lui. Être comme il se montre est difficilement conciliable avec nos vies sociales.

Il est ton double maléfique ?

C’est tout à fait ça. Il est le contraire de ce que je suis. Il est outrancier dans tous ses raisonnements et ses comportements. Dans la littérature, j’aime ce genre de personnage, exagéré et excessif. Par exemple, Ignatus dans La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. C’est le genre de héros qui me fait mourir de rire.

Effectivement, on peut mettre en parallèle ton Ziggy et Ignatus.

Ignatus est plus intellectuel. Il a un ego plus grand que le ventre et ça rend son intégration sociale un peu compliquée. Ziggy, c’est plus dans les relations amoureuses qu’il a un sérieux problème. Cela dit, je tiens à préciser que je ne compare pas mon roman à La conjuration des imbéciles. C’est un chef d’œuvre, ce serait très prétentieux de ma part.

Ton livre est souvent drôle, excessif, et très second degré.

J’ai du mal à faire autrement, sinon, je ressens un sentiment d’imposture. J’ai essayé d’écrire sérieusement et quand je me relis, je constate que je ne suis pas fait pour ça. Je ne parviens à rien de bon quand j’écris au premier degré.

Tu es aussi sarcastique et ironique.

Mon but était d’écrire une farce avec des figures imposées sur les couples version trentenaires d’aujourd’hui. Pour traiter ce sujet, le mécanisme caricatural et humoristique était celui qui me convenait le mieux. Je voulais aussi écrire un truc un peu hybride entre sitcom et livre.

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En écrivant de cette manière, n’as-tu pas peur de ne pas être pris au sérieux par les amateurs de littérature ?

Ça me traverse l’esprit, mais je suis résigné. Il n’y a aucune chance pour que je sois pris au sérieux avec un livre comme celui-ci. Mon premier livre, je l’ai écrit juste pour qu’il plaise à mes potes qui, à la base, ne lisent pratiquement pas. J’ai donc intégré en format littéraire des tics de langage et des codes de la télévision, principalement des séries.

J’ai lu que tu préférais les séries télévisées à La Grande Librairie. Est-ce vrai ?

Il faut que je me méfie. Dans les premières interviews que je donnais, je répondais souvent en faisant du second degré. Malheureusement, ça a toujours été pris comme du premier degré. J’ai dit ça un jour, mais c’est faux. J’aime aussi beaucoup La Grande Librairie.

Tu viens d’un milieu où on ne lisait pas beaucoup, je crois.

La culture à la maison, c’était plus la télé, en effet. J’ai commencé à vraiment lire à l’âge de 20 ans. Étant jeune, je lisais beaucoup, après j’ai arrêté pour le foot et le skate, des trucs comme ça. Un jour, par hasard, je me suis remis à lire des livres d’horreur et de frissons, comme Stephen King. À l’époque, je ne comprenais pas qu’on lise des romans sérieux.

romain monnery,le saut du requin,libre,seul et assoupi,interview,mandorA un moment, tu as découvert Bret Easton Ellis.

Oui, au Gibert Joseph de Lyon. Un jour, ils ont inversé les rayons. Les thrillers ont laissé la place à la littérature dite « normale ». Je suis tombé sur la 4e de couverture de Moins que zéro. Ça me renvoyait à ce que je vivais à l’époque en tant qu’étudiant. Je me retrouvais dans le côté perte de repères, vide existentiel. Moi, j’étais un peu entre les sous doués et Houellebecq. Bref, lire Bret Easton Ellis a été une révélation. Puis, je me suis intéressé à Douglas Coupland et à ce genre d’auteurs.

Ensuite, tu es passé à la nouvelle génération des auteurs français, c’est ça ?

Oui. Philippe Jaenada, Virginie Despentes, Michel Houellebecq ou Grégoire Bouillier. Je ne savais pas qu’on pouvait faire rentrer le réel de la vie quotidienne dans les livres, sans ennuyer les lecteurs.

Quand as-tu pris la décision d’écrire toi aussi ?

J’ai un pote qui m’a un peu initié à l’écriture et qui écrivait beaucoup de nouvelles. Nous avons eu le projet d’écrire un jour un recueil de nouvelles sur la désinvolture. Nous ne l’avons pas écrit. Par contre, j’ai découvert les blogs. C’était magique, il y avait une liberté totale d’écriture et de ton. J’écrivais comme je parlais et ça m’a vraiment décomplexé. Après, je me suis pris au jeu, je me suis beaucoup entraîné… comme un sportif.

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Tu écrivais quoi dans ce blog qui s’appelait « Un salon pour deux »?

C’était le point de départ du premier livre. Je vivais en colocation. On était à deux dans un salon et il n’y avait pas beaucoup d’intimité. Mon blog, c’était mon exutoire. Je m’échappais un peu en racontant ce que je vivais, mais en grossissant pas mal les traits. J’ai repris des extraits du blog, je les ai remaniés et j’en ai fait mon premier roman.

Parle-moi de Jean-Baptiste Gendarme, le rédacteur en chef de la revue littéraire Décapage. Il a fait beaucoup pour toi ?

Il a pris la barre du bateau et m’a indiqué où aller. Il a beaucoup coupé. Au moins la moitié. Moi, j’étais dans le côté situation, gag, situation, gag… je ne savais pas construire une intrigue littéraire. Jean-Baptiste m’a beaucoup appris.

Que réponds-tu quand on te demande ce que tu fais dans la vie ?

Je me décompose. Je ne sais jamais quoi répondre. J’ai un vrai problème avec le « small talk » (conversation qui se fait sur un ton léger, informel)en société. Parler de tout, de rien, de soi… je ne sais pas faire. Quand je réponds « je ne fais rien », ça met les gens mal à l’aise. Quand je dis que je suis journaliste, les gens te demandent où et là, tu réponds « nulle part », ça rend aussi les gens mal à l’aise. Je reste évasif, mais je ne dis surtout pas que j’écris des livres.

Pourquoi ?

J’ai un sentiment d’imposture en permanence.

Tu ne te sens pas légitime ?

Je ne me sentirai jamais légitime. C’est une question d’éducation et d’origine sociale. Quand je me retrouve dans des salons du livre ou des endroits de ce genre, je suis toujours gêné. Moi, j’ai l’impression d’écrire des comédies, des petites blagues.

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 J’ai l’impression que tu ne veux jamais te prendre au sérieux. Ai-je tort de penser ça ?

Non. Je suis mal à l’aise avec le côté solennel et sérieux. Du coup, ça me joue des tours à tous les niveaux, car je ne sais jamais comment me positionner par rapport aux gens. Je fais du second degré en permanence et beaucoup de personnes le prennent au premier. Ça ne facilite pas les rapports humains. Une de mes idoles est Jacques Dutronc. Il se sert du second degré pour communiquer parce qu’il est timide…

Je sais que tu n’as pas fait beaucoup de promo pour le premier livre. Là, tu te fais violence ?

Quand je répondais aux interviews, j’essayais d’être drôle, mais je ne l’étais pas du tout parce que  le journaliste et moi étions dans un complet décalage. Quand je relisais mes propos, je voyais bien que le résultat était nul. En fait, je ne sais jamais ce que les gens attendent de moi. Je suis hyper vite sur la défensive ou j’en fais dix fois trop…

Tu me parlais de Jacques Dutronc il y a un instant. Pour toi, le couple idéal, c’est celui romain monnery,le saut du requin,libre,seul et assoupi,interview,mandorqu’il forme avec Françoise Hardy. C’est vrai ?

Ça reste de la théorie, parce que j’imagine que ça n’a pas été facile pour Françoise Hardy. Ça fascine toujours les couples comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, mais en pratique, je ne suis pas certain que ce ne soit pas extrêmement compliqué. Il faut être soit très fort, soit pas amoureux.

Ziggy ne croit pas en l’amour. C’est une génération désillusionnée sur ce sujet ?

Je crois que c’était pareil il y a 30 ans. Les hommes avaient aussi peur de s’engager.

Internet n’arrange rien, j’imagine.

Internet crée une dépendance aux autres. Une dépendance que le couple ne suffit plus à combler. C’est un peu un ménage à trois imposé : moi, toi et tous les autres. Tu as l’émetteur, le récepteur, et par internet, tous les gens qui font office de parasites. Cela implique une mise en scène de soi et du couple. J’ai l’impression que c’est un vrai frein aux relations amoureuses. Au moindre souci, on est tenté de regarder ailleurs. Les barrières sont tombées et l’intimité du couple a presque disparu.

Et toi, dans ta vie, tu gères bien tout ça ?

(Rires) Je ne gère rien du tout. Mais, franchement, j’ai un peu une phobie des réseaux sociaux. Je suis sur Facebook, mais pas de manière active. J’ai très peur du regard des autres, alors les réseaux sociaux, c’est hyper intimidant pour moi.

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Tu n’écris pas tout à fait de manière classique. Il y a même un style inédit.

Il faut essayer d’écrire des livres avec l’écriture d’aujourd’hui. Moi, je fais rentrer les smileys, les SMS, les hashtags. J’ai essayé de retranscrire une réalité dans le format écrit. Les gens lisent de moins en moins, je tente de me mettre au niveau des attentes et des exigences. Mon objectif était d’intéresser les gens qui n’ont pas l’habitude de lire, au risque de déplaire à ceux qui n’aiment que les « hussards ».

Je sens que tu n’es pas à l’aise pour parler de toi, mais pourtant tu as des activités qui ont pour conséquence d’amener la lumière vers ta personne…

C’est justement le fruit d’une impuissance à communiquer. Je ne suis pas à l’aise à l’oral, j’ai un esprit un peu sinueux, alors pour moi, l’écriture, c’est un peu une fuite, une façon de m’exprimer sécurisante et un moyen de surmonter mes angoisses. Je me cache clairement derrière mes personnages. C’est une façon de détourner sa timidité.

romain monnery,le saut du requin,libre,seul et assoupi,interview,mandorParle-nous de l’adaptation au cinéma de ton premier livre, Libre, seul et assoupi.

Les producteurs ont posé une option peu de temps après la sortie. Dans 98% des cas, ce genre d’option n’aboutit pas. Moi, j’ai juste rencontré les gens de Gaumont au début et je n’ai plus jamais eu de nouvelles jusqu’au jour où ils ont poursuivi l’option six mois de plus. Un jour, j’ai appris dans les médias que le film se faisait.

Tu n’as pas eu le droit de regard sur l’adaptation ?

Pas du tout. Je suis arrivé après la bataille. Le tournage avait romain monnery,le saut du requin,libre,seul et assoupi,interview,mandorcommencé. Là, on m’a donné le scénario. J’ai échangé trois mots avec le réalisateur, mais c’est tout. C’est vraiment leur projet de A à Z.

Tu l’as vu terminé ?

Oui. Ça fait très bizarre. Il y a un peu de moi et un peu du réalisateur, Benjamin Guedj, qui, d’après ce que j’ai compris, a vécu des situations similaires aux miennes. Sinon, je me suis bien marré. Il y a Félix Moati qui est absolument génial. Baptiste Lecaplain aussi est intéressant. Il est à contre-emploi. Quand tu le vois sur scène ou sur les plateaux, c’est une boule d’énergie. Là, il est sur la réserve, un peu mélancolique. Il a la joie triste.

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Après l'interview, le 22 janvier 2014.

01 mars 2014

Lola Lafon : interview pour La petite communiste qui ne souriait jamais

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J’ai rencontré Lola Lafon chanteuse en 2008. Aujourd’hui, je suis ravi de rencontrer la Lola Lafon, auteure de romans. De plus, pour un livre qui m’a autant passionné que touché, La petite communiste qui ne souriait jamais.

Voici l’interview publiée dans Le magazine des loisirs culturels Auchan (daté du mois des mois de février-mars 2014). Elle est suivie par un petit bonus mandorien…

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Nadia Comaneci-Floor Exercise-1976 American Cup

Bonus mandorien:

Êtes-vous une auteure dans le doute ?

Tout le temps. C’est clair, je doute sans arrêt. Le succès de ce livre m’a calmée cinq minutes. Ca fait me fait un plaisir fou de savoir que les gens reconnaissent mon travail. Quand j’imagine les gens chez eux en train de lire ce que j’ai concocté dans une chambre, j’espère qu’ils ont le même enthousiasme de le lire que j’ai eu à l’écrire. Mais aujourd’hui, je pense déjà à l’après. Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Enfin, si, un peu. Mais, pour l’instant, je ne dis rien à personne. C’est trop tôt.

Êtes-vous compartimentée au niveau des arts ? Quand vous écrivez un livre, vous ne faites plus de musique et vice versa ?

Exactement. En plus, pour La petite communiste qui ne souriait jamais, j’ai fait beaucoup de recherches et j’ai beaucoup lu. C’était très chronophage. Je passais mon temps à la BNF. Je commençais à vouloir écrire une thèse sur le sport féminin, puis sur le communisme… Je lisais tellement qu’il a fallu que j’arrête et que je passe quelques mois à tout oublier. J’avais trop d’informations dans la tête, il fallait que tout cela se dilue un peu en moi.

La promo que vous faites actuellement est assez soutenue ? Vous vous en passeriez bien ?

Pas du tout. Là, par exemple, on échange, j’aime bien. Parfois, j’ai l’impression d’être un automate qui répond toujours aux mêmes questions. Quand je vois que le journaliste en face de moi n’attend rien de spécial de ma personne, c’est comme une rencontre amicale qui ne se fait pas. Pour ne rien vous cacher, ce que j’aime, ce sont les rencontres en librairie. Je trouve très important et intéressant de rencontrer les gens qui prennent la peine de faire rentrer votre imaginaire dans leur vie. Ils s’arrêtent de travailler pour lire votre roman. C’est incroyable !

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Après l'interview, le 4 février 2014, dans un café parisien.

21 février 2014

Claire Favan : interview pour Apnée noire

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Attention ! Apnée noire est un livre dangereux. Une fois ouvert, vous ne pouvez plus le refermer. Dans ce troisième thriller, Claire Favan met en scène deux enquêteurs qui reviennent sur une affaire mal jugée un an plus tôt. Cet inspecteur et cette agent du FBI (une femme magnifique) se retrouvent à collaborer suite à une scène de crime "déjà vue". Leur duo est loin d'être calme et serein... mais nous assistons, médusés, à leur rapprochement.

Cette auteure nous entraine dans l’univers d’un tueur en série avec pudeur et intelligence.

Mais ce roman est bien plus que cela. IL FAUT LE LIRE ABSOLUMENT!

Le 15 janvier dernier, j'ai reçu pour la seconde fois Claire Favan, à l’agence (la première, c'était pour ce recueil collectif).

claire favan,apnée noire,interview,mandorRésumé :

« Vêtue d’un pyjama en satin écru, la jeune femme repose dans une baignoire remplie, en position de foetus inversé. Ses mains et ses chevilles sont étroitement liées derrière son dos et elle flotte encore avec un soupçon de grâce. » A Columbia, sur la côte est des États-Unis, c’est la scène macabre que découvre le lieutenant Sandino. Officier intègre, c’est aussi un homme brisé depuis la disparition de sa famille. Pour mener cette enquête, il doit collaborer avec Megan Halliwell, l’agent du FBI qui a permis l’année précédente l’arrestation de Vernon Chester, un tueur psychopathe qui vient d’être exécuté. Très vite pourtant, il apparaît que ce dernier meurtre présente des ressemblances troublantes avec les crimes commis par Chester. Comment est-ce possible ? Tandis que Megan n’ose imaginer le pire, une erreur judiciaire, Sandino se concentre sur certaines incohérences. De discordes en silences la relation des deux policiers évolue, alors que chaque jour le tueur semble se rapprocher d’eux, omniprésent et insaisissable…

L’auteure :

Claire Favan a déjà publié deux thrillers : Le tueur intime (Points seuil, 2010) qui a obtenu le Prix VSD du polar et Le tueur de l’ombre (2011).

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claire favan,apnée noire,interview,mandorInterview :

Avant tes trois livres publiés, tu en as écrit des dizaines, je te cite, « impubliables ».

Je dis "impubliables" parce que c’est un tout autre style et je n’ai aucune intention un jour de les faire paraître. J’écrivais pour mon propre plaisir, « pour mon ordinateur », comme disaient mes proches. Un jour, ces derniers m’ont poussée à tenter l’expérience.

Tu écrivais quoi à cette époque ?

Je me faisais la main sur des intrigues historiques, des histoires un peu sentimentales.

J’ai lu que tu écrivais beaucoup, étant plus jeune, pour fuir la réalité et pour oublier le divorce de tes parents…

Effectivement, écrire a été une soupape. J’écrivais pour accentuer cet effet que je cherchais déjà dans la lecture. Accéder à une part de rêve et à des choses qui ne faisaient pas partie de ma vie de tous les jours… Petit à petit, je me suis fait mon style, jusqu’au jour où le rêve est devenu réalité.

Tu es passée à la littérature noire de quelle manière ?

Parce que je ne lisais que ça. Un jour, je me suis demandé pourquoi je ne faisais pas un alliage entre ce que j’aime lire et le fait d’écrire. Quand j’écrivais des livres historiques, je trouvais ça très compliqué parce qu’il faut s’exprimer avec un langage différent. D’un seul coup, écrire des romans contemporains, ça devenait beaucoup plus facile.

Tu lisais quoi précisément ?claire favan,apnée noire,interview,mandor

Je suis très Stephen King. Je pense toujours à ma mère qui, un jour, a refermé un livre en disant : « C’est génial ! C’est l’histoire d’un tueur en série. Je n’avais jamais lu un livre comme ça ! ». Ce jour-là, elle m’a donné une deuxième naissance.

Tout le monde s’accorde à dire que tu as une parfaite technique de ce genre littéraire là.

Pourtant, je n’ai aucune méthode. Je suis autodidacte. J’écris pour me faire plaisir. Je sais quels livres me font plaisir en tant que lectrice, donc le minimum que je puisse faire, c’est d’essayer de rentrer dans les codes des romans noirs… en sachant que je ne les connais pourtant pas. C’est instinctif.

Tu n’as pas lu Ecrire un livre en 10 leçons ?

(Rires)  Non, j’ai lu Ecrire un livre pour les nuls.

Tes deux premiers romans sont plus violents que celui-ci.

Dans mon premier livre, je voulais répondre à mes questions de lectrice. Le côté psychologique me passionne et je voulais qu’on comprenne pourquoi et comment on devient un tueur en série. Will Edward, mon tueur en série des deux premiers romans, est violent et pervers. J’ai d’abord décrit son traumatisme à lui et je l’ai transcrit sur ses victimes, façon miroir.

Pourquoi une jeune femme comme toi écrit des choses si noires ?

Ce n’est peut-être pas dans l’ordre des choses, mais je suis ainsi. Si tu me colles une autobiographie dans les mains, je pleure. La réalité en livre ne m’intéresse absolument pas. Je ne veux pas le quotidien, je veux du rêve.

Pourquoi Apnée noire est il moins violent que tes deux précédents livres ?

Je ne suis pas tueuse en série, donc jouer dans la surenchère, très peu pour moi.  Je ne me voyais pas écrire un degré au-dessus de mes deux premiers romans, sinon, c’était le carnage absolu. Dans mon dernier livre, le tueur est différent, je m’ajuste à lui.

claire favan,apnée noire,interview,mandorLe très médiatique libraire, Gérard Collard a décrété à la télé que tu étais la polardeuse à suivre absolument en 2013.

Avant lui, il y a eu François Paf, un de mes lecteurs qui a décidé qu’il fallait que Gérard Collard lise le livre. Et il a fait des pieds et des mains pour qu'il en soit ainsi. Sans lui, le livre ne serait probablement jamais arrivé jusqu’à ses yeux. Le fait qu’il parle de mes deux premiers livres à la télé de cette façon, je ne m’y attendais pas du tout. Ça a été une merveilleuse surprise.

Ça a boosté les ventes ?

Oui. Il a un impact énorme. C’est le dieu des auteurs (rires). Cela dit, il ne faut pas s’emballer. On repart à zéro avec chaque livre et il faut toujours faire ses preuves. Rien n’est jamais gagné. Je me fais plaisir et j’essaie de faire plaisir aux autres.

Tu es analyste financier, donc tu gagnes ta vie autrement qu’avec la littérature. Ça permet de rester zen ?

C’est une indépendance d’esprit. J’ai juste le trac de la perception du livre. Je sais ce que j’ai voulu dire, mais je ne sais pas comment les gens vont le percevoir.

Pour balader le lecteur, c’est compliqué ?

Non, parce que je sais où je vais dès le départ, donc je peux emprunter de fausses pistes. Au départ, j’ai une idée de base. Soit elle passe et ça veut dire qu’elle n’était pas viable, soit elle reste et elle est complétée par plein d’autres idées qui deviennent des scènes et les principaux ressorts de mon intrigue. Je connais ma scène d’intro, je connais ma scène finale, je sais par où je passe.

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claire favan,apnée noire,interview,mandorTu m’as dit en off que, quand tu étais la Claire Favan écrivain, tu ne te comportais pas exactement comme la Claire Favan analyste financier.

Dans ma vraie vie, je ne fume pas. Claire Favan fume. Je ne me maquille pas. Claire Favan oui.

Oh ! Le beau cas de schizophrénie ! Tu m’inquiètes.

(Rires) Physiquement, je n’ai pas tout à fait les mêmes caractéristiques. Mince ! Je n’aurais pas dû le dire ! Tout le monde va avoir peur. Claire Favan n’existe pas tout le temps. La majeure partie du temps, je suis moi, avec sa part de vie secrète.

Le plus dur, dans un thriller, c’est de ne pas louper la fin ?

La fin d’Apnée noire a changé parce que je devais toujours la justifier à mes premiers lecteurs. Donc, je ne trouvais pas ça normal. Si on doit expliquer une fin, c’est qu’elle n’est pas bonne. Soudain, mon éditeur m’a donné un conseil et cela a débloqué la situation. Bingo ! Je suis partie sur autre chose et, du coup, je n’ai plus besoin de la justifier.

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Tu écris en ce moment ton 4e livre officiel et un autre pas publiable. Explique-moi pourquoi tu écris aussi des livres non publiables. Ça me travaille.

C’est pour faire plaisir à mon ordinateur, je te dis…  j’ai besoin de beaucoup écrire. Plus sérieusement, la parution d’Apnée noire a été compliquée éditorialement parlant, du coup, j’ai eu beaucoup de phases de doute et d’incertitude. J’ai donc écrit ce fameux roman qui ne sera pas publié pour me prouver que le plaisir d’écrire était encore là. C’était une soupape. Il n’y avait plus aucune pression de nulle part et en un mois, je l’avais écrit. Mais, je tiens à dire que ma vie privée et mon quotidien sont prioritaires par rapport à l’écriture.

Que penses-tu de la communauté des gens qui écrit de la littérature « noire » ?

Sincèrement, j’ai rencontré des gens formidables dans ce milieu. Nous ne sommes pas forcément des amis, mais quand on se voit, c’est avec beaucoup de plaisir. On rigole bien et il y a des vrais partages d’expériences.

Tu ne te vois plus vivre sans cette deuxième vie d’auteure, je présume ?

Sincèrement, pendant ma période de doute, avant la parution d’Apnée noire, je me disais que si quelque chose comme ça, qui vient après la vie de tous les jours, faisait plus de mal que de bien, j’étais prête à l’abandonner. Au moment où j’étais prête à abandonner, les choses se sont débouclées. Aujourd’hui, j’ai compris que c’était comme ça. On écrit et il y a toujours des hauts et des bas. Ce n’est pas linéaire.

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31 janvier 2014

Nancy Morepa : interview pour Amor

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Je ne parle pas souvent de poésie sur mon blog. Je ne suis pas très sensible à cette forme de littérature. Je fais exception aujourd’hui pour parler d’un recueil signé Nancy Morepa, Amor. Je lis son blog Un message parmi tant d’autres (anciennement Un lambeau de poète) depuis sa création et souvent je suis touché par ses mots. Crus, forts, sensibles. Elle raconte sa vie, un peu les nôtres aussi, sans aucune concession.

Au début du mois de novembre dernier, nous nous sommes retrouvés dans un bar du 10e arrondissement.

4e de couverture :nancy morepa,amor,interview,mandor

"L'ennui me gagne, les autres s'agrippent à ma destinée voulant la piétiner pour tuer le leur, d'ennui. Mais l'heure a sonné et je me défends gracieusement face à l'ennemi, m'engage sur le jeu, le monopole de la vie. Je ne jette pas les dés ni de poudre aux yeux, juste me défie de traverser la fange sans m'y noyer."

Auteure :

Nancy Morepa a déjà écrit : Sans limite (recueil de nouvelles), Un lambeau de poète (poésie), Emmurés dehors (nouvelle), Cerveau brûlé (poésie), Amor (poésie).

nancy morepa,amor,interview,mandorInterview :

Tu écris des poèmes depuis longtemps… pourquoi t’es-tu adonnée à cette activité ?

En fait, la poésie, c’est elle qui m’a choisie. Ça fait prétentieux de dire cela ainsi, mais c’est pourtant la réalité. Mon premier poème faisait cinq lignes. Je l’ai écrit quand j’avais 10 ans, alors que j’étais en classe. Il y a avait une chanson qui passait et ça a joué sur mes émotions. J’ai écrit un texte un peu mystique.

À partir de ce moment, tu as écrit dans quel état d’esprit ?

Pendant que j’étais en colère ou que je ressentais des émotions. Pour dire la vérité, j’écris beaucoup quand j’ai bu. J’aime bien boire pour écrire. Ça me stimule. Pour moi, aujourd’hui, la poésie est plus un exercice excitant. J’écris en alexandrin, mais j’aimerais changer mon style radicalement. Je vais devenir mon propre bourreau pour évoluer. J’aime quand ma plume me prend et qu’elle se déchaîne sur le papier.

Tu parles de l’écriture comme d’une relation physique, charnelle.

Je n’envisage pas la chose autrement, mais c’est difficile à expliquer.

Il me semble que ton écriture est instinctive.

J’ai l’amour des mots évidemment, mais j’écris comme ça vient. Parfois, je me dis même « advienne que pourra ». Après quand je lis, je comprends que c’est mon inconscient qui parle, tout simplement. L’inconscient peut  donner des textes mystiques.

Étant jeune, tu lisais de la poésie ?

Pas du tout. À part Baudelaire… je ne suis pas allée à l’école, donc, je n’ai même pas lu les classiques qu’on lit dans sa jeunesse ou son adolescence.  Mes parents ont eu beau faire, j’ai été en décrochage scolaire vers l’âge de 12 ans. On les a menacés d’aller en prison s’ils ne m’obligeaient pas à aller en classe. Je ne faisais rien de mal, j’allais me promener dans les bois.

Tu avais quel âge ?

Ça a commencé vers 13, 14 ans. C’est à ce moment que j’ai commencé à écrire. À cet âge-là, j’étais déjà angoissée. J’avais plein de problèmes. Mon angoisse première, c’est que ma mère meurt. Elle mourra un jour, comme toi et moi. J’ai eu du mal à accepter cette réalité.

La poésie t’aide à communiquer ?nancy morepa,amor,interview,mandor

À l’école, on me traitait de sorcière, on me crachait dessus. J’étais à la campagne, je n’étais pas habillée comme eux, je ne parlais à personne, je m’asseyais par terre, j’étais très solitaire. Je ne rentrais pas dans les conversations superficielles. Je n’arrivais pas à m’accommoder des relations banales. Je préférais me taire…

Tu t’es toujours sentie à part ?

Oui.

Maintenant encore ?

Non. Je me sens désormais bien adaptée, mais par contre beaucoup de gens trouvent qu’il y a quelque chose en moi de particulier. Parfois, il y a un truc qui fait surface chez moi qui étonne les autres.

Pour gagner ta vie, tu es consultante en télé marketing dans un call center. C’est supportable comme métier pour quelqu’un comme toi ?

Je baratine des gens toute la journée et cela va à l’encontre de mes idéaux. Mon boulot d’avant, je n’en pouvais plus… Je vendais des crédits aux gens. Je poussais des personnes qui n’avaient déjà plus rien à prendre des crédits, tu te rends compte !

L’être humain est paradoxal. Dans ce livre, tu parles beaucoup d’amour, de sentiments, de sexe…

Dans la poésie, on parle beaucoup de soi. Il me semble qu’il y a moins de mensonges que dans un roman.

Tu te moques que l’on te juge ?

On peut penser ce que l’on veut de ce que j’écris, de toute façon, chacun va interpréter à sa manière. Oui, je me dévoile, mais en même temps, il y a tellement de choses à comprendre… ceux qui vont lire et qui vont penser me connaître, c’est très bien. C’est très faux, mais c’est très bien. Moi-même, je ne suis pas sûre d’avoir tout saisi chez moi. Je ne m’inquiète pas, ce ne sont que des mots.

nancy morepa,amor,interview,mandorEst-ce que cela te fait du bien de parler de ta vie à travers les poèmes ?

Oui, sinon, je ne le ferais pas. Il y a même un côté excitant, dans tous les sens du terme. On a tous des hormones qui nous font nous sentir violents, on a tous des sentiments de haine qui nous traversent l’esprit. Moi, je ne garde pas en moi tout ça, j’écris.

As-tu une ambition littéraire ?

À 14 ans, je voulais devenir écrivain. Je me considérais comme un poète maudit. Aujourd’hui, j’ai grandi, j’aimerais être reconnue pour ce que j’écris.

Ton tout premier rêve, c’était de devenir comédienne.

À 18 ans, je voulais aller à l’Académie des Beaux Arts, mais pour cela, il fallait que j’aie un diplôme. J’ai pleuré parce que je n’en avais aucun. J’ai cru que ma vie était finie. En fait, rien n’est jamais foutu. Je peux encore faire du théâtre et devenir comédienne. Dans la comédie, ce que j’aime, c’est être sur scène, interpréter quelque chose qui m’intéresse… je ne veux pas interpréter n’importe quoi.

Il y a aussi la musique dans ta vie.

J’aimerais scander mes poésies en musique. J’ai trouvé un ingénieur du son et nous avons un projet. Lui voulait du texte et il aime beaucoup ce que j’écris. Il est ambitieux, il veut faire un album.

Tu as écrit des recueils de nouvelles. As-tu envie de te lancer dans les romans ?

J’en ai déjà écrit un. Je tente de trouver un éditeur pour le publier. Je ne l’ai pas encore proposé à mon éditeur du moment…

Te concernant, quand je lis ton blog, je te trouve à la fois provocatrice, à la fois un peunancy morepa,amor,interview,mandor foldingue.

Tu as bien cerné le personnage. Non, en fait, je ne suis pas un personnage, c’est bien moi. Mais j’apprécie beaucoup qu’on ne parvienne pas à me mettre dans une catégorie.

Il est beaucoup question de sexe dans tes poésies.

C’est ce qu’il y a de mieux dans la vie. Je me pose une question principale : c’est quoi aimer ? En fait, j’ai été dégoûtée très jeune par l’amour. J’ai compris qu’on ne pensait en fait qu’à ça. Écrire me sauvera toujours. De tout.

Extraits du recueil Amor interprété par Nancy Morepa:

Sans musique : "Bordel".
podcast

Avec musique :

"Hankies".

"Les prétendus prétendants".

28 janvier 2014

Marcel Rufo: interview pour Grands-parents, à vous de jouer

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À travers les relations qu'il a eues avec sa grand-mère et des lettres imaginaires à ses éventuels futurs petits-enfants, le professeur Marcel Rufo, célèbre pédopsychiatre, aborde différentes situations familiales. Dans Grands-parents, à vous de jouer (qui vient de sortir en poche), il donne à ses lecteurs des conseils qui devraient leur permettre de devenir des grands-pères parfaits, ce qu'il redoute de ne jamais pouvoir être lui-même. Un discours très optimiste et qui intéressera toute la famille.

Biographie officielle :

Clinicien avant tout, dans ses livres Marcel Rufo s’appuie sur ses rencontres avec ses patients et leur famille pour éclairer et faire le lien avec la théorie psychiatrique ou psychanalytique.
Dans ce nouveau livre, il a choisi de réfléchir à partir d’une expérience personnelle : les relations qu’il a eues, petit, avec son unique grand-mère, une femme extravagante, autoritaire, d’origine italienne. Replongeant dans cette histoire, il développe ce que le pédopsychiatre qu’il est devenu peut maintenant en comprendre.
Comment ce petit garçon introverti a pu devenir un pédopsychiatre extraverti, un grand communicant à l’aise avec les médias… On voit là que rien n’est jamais joué au niveau de l’enfance.
9782253177456-T.jpgDans un troisième temps, Marcel Rufo, pas encore grand-père, se projette dans l’avenir et écrit à son petit-fils ou sa petite-fille imaginaire, en se mettant dans la position quasi idéale du grand-père parfait qu’il imagine devenir et ne sera sans doute jamais. Longtemps chef de clinique puis chef de service à l’Espace Arthur, Hôpital de Sainte-Marguerite, à Marseille, le Pr Marcel Rufo, pédopsychiatre, a dirigé de 2004 à 2007 la Maison des Adolescents à Paris. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Œdipe toi-même !, Détache-moi !, Chacun cherche un père et Tiens bon ! aux Editions Anne Carrière. Il est actuellement directeur médical de l’Espace Méditerranéen de l’Adolescence, Hôpital Salvator, à Marseille.

Cette mandorisation est une conversation téléphonique… il habite dans le sud de la France, je suis à Paris. Il y avait urgence et je n'ai pu percer le mystère Rufo...

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marcel rufo,grands-parents,à vous de jouer,interview,mandorInterview :

Vous relatez dans ce livre beaucoup de souvenirs personnels d’enfance. Notamment votre relation avec votre unique et extravagante grand-mère. Mais aussi avec votre père et votre mère. Est-ce votre livre le plus intime ?

Surement. À l’origine, c’était un simple compte-rendu à usage familial qui aurait dû rester dans un tiroir. Après, je me suis rappelé que j’étais pédopsychiatre et que je pouvais peut-être imaginer être grand-père, alors que je ne le suis pas. À ce moment, je me suis mis dans la position des cas que je rencontre à partir du socle clinique de mon auto-clinique. 

C’est compliqué de procéder ainsi ?

Ma grand-mère, Eugénie, dont je parle beaucoup au début du livre, est morte en 1970. Je n’ai eu aucun mal à me souvenir de tout. C’est la preuve que l’imprégnation de nos grands-parents est fondamentale. En écrivant 40 ans après sa mort, tous les souvenirs me sont revenus avec une très grande facilité. Ce n’était donc pas compliqué.

Vous n’êtes pas encore grand-père. Vous êtes un grand-père imaginaire. Vous dites dans ce livre que nos petits enfants existent dans nos têtes avant d’être présents dans nos vies.

On parle toujours du désir d’être mère, voire du désir d’être père. On parle assez rarement du désir d’être grand-père ou grand-mère. On dirait que c’est quelque chose qu’on leur impose, quelque chose qui n’est pas de leur fait. Je revendique que c’est complètement faux. À un moment donné de sa vie, on est en position de dire qu’on a construit son existence sur Terre et que l’on peut transmettre différemment ce que l’on a appris à ses éventuels petits-enfants.

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Votre grand-mère était un ogre, quelqu’un de tout puissant. C’est elle qui vous a construit. Elle vous a montré que dans la difficulté on peut toujours s’en sortir.

Aucune vie n’est tranquille et linéaire. Ma grand-mère m’a bien montré que l’on peut rester forte, sereine, optimiste et compétente, alors que l’on traverse des évènements assez terribles. Je crois que l’on se construit plus dans les difficultés que dans la facilité.

Par rapport aux parents, qu’est-ce qu’apportent les grands-parents dans la construction d’un enfant.

C’est assez simple. Les grands-parents sont déterminants dans la notion de temporalité. Ils sont du passé, mais permettent de voir l’avenir, sans être responsable de cet avenir. C’est la grande différence qu’il y a avec les parents. Les parents sont plus dans le présent et l’avenir de leur enfant, alors que les grands-parents sont dans le passé pour donner des pistes et des socles pour l’avenir. Pour résumer, ils facilitent l’avenir de leurs petits-enfants par la transmission de leur passé.

Les grands-parents font des choses avec leurs petits enfants qu’ils ne faisaient pas avec marcel rufo,grands-parents,à vous de jouer,interview,mandorleurs enfants. Pourquoi ?

L’attitude des grands-parents est plus facile à jouer que celles de parents. Il peut y avoir des rivalités fraternelles à cause de ça. Un parent peut dire à un de ses propres parents: « c’est incroyable ce que tu fais à mon enfant, tu ne l’as jamais fait avec moi ! » Peu de famille échappe à cette banalité.

Vous dites que les grands-parents, c’est l’arbre de vie. Ils représentent le passé, la mémoire de ce qui nous a précédés. Pourquoi faut-il raconter le passé ?

Les enfants sont les explorateurs des histoires familiales. Il y a des tas de théories psychanalytiques qui disent que les secrets de famille, quand ils sont douloureux, sont évolutifs. Comme si un secret non dévoilé entrainait des conséquences terribles sur l’enfant. Ça, c’est l’aspect un peu dramatique de la psychiatrie. Moi, je dirais qu’il y a certains secrets qu’il faut conserver et d’autres que l’on peut avouer. Par exemple, les grands-parents peuvent  raconter leur fragilité à l’école ou leur crainte des échecs aux examens. Ça aide beaucoup les enfants de savoir que malgré la force que les grands-parents dégagent, ils pouvaient, eux aussi, douter.  

Vous dites qu’un grand-père ne doit pas hésiter à raconter des transgressions ou des désobéissances faites par lui pour entrouvrir une porte sur la future vie des petits-enfants.

Ce qui aide les enfants, c’est la notion d’honnêteté des parents. Mais les enfants adorent la transgression, les tricheries, les mensonges et les gros mots. Il ne faut pas confondre le mensonge qui est un bon signe de développement chez l’enfant, puisque ça prouve qu’il pense, et le mensonge pervers et toxique qui est fait pour instrumentaliser l’autre.

Ce livre est sorti l’année dernière dans sa version grand format. Avez-vous compris son succès phénoménal ?

C’est un livre générique et généraliste qui touche et parle à tout le monde. J’explique qu’on a des enfants pour prolonger notre vie. Je dis qu’avoir un petit-enfant, c’est ne pas mourir.

marcel rufo,grands-parents,à vous de jouer,interview,mandorVotre fille a-t-elle lu ce livre et comment a-t-elle réagi ?

Elle a réagi de manière très amusante. Elle est normalienne. En général, les normaliennes sont un peu raides sur l’écriture. Elle m’a dit qu’elle avait appris des choses qui sont de l’ordre de son histoire et qui l’intéressaient beaucoup. Elle a trouvé bizarre la sensation de partager ses propres histoires familiales avec des milliers de lecteurs.

En tant que pédopsychiatre, avez-vous le sentiment d’avoir bien compris et bien éduqué votre fille ?

Les psys, avec leurs enfants, ils ne comprennent rien. Ils ont les mêmes difficultés que les autres. Lorsque l’affection vous envahit, on ne peut pas bien réfléchir. Moi, j’ai plus appris de ma fille qu’elle a appris de moi.

Pour conclure, êtes-vous pressé d’être grand-père ?

Ce livre est un peu cathartique. J’ai l’impression d’avoir été grand-père dans l’imaginaire et moi, l’imaginaire m’intéresse tout autant que la réalité. Je suis sûr d’une chose. Je serai un bien meilleur grand-père que je n’ai été père.

(Voir l'article original).

11 janvier 2014

Spécial Les aventures du concierge masqué, l'exquise nouvelle saison 3

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Vingt nouvelles, soixante-et-un auteurs (dont je fais partie), un mystérieux concierge masqué et une bonne action. Tel est le programme des Aventures du concierge masqué, la troisième saison de l’Exquise Nouvelle (au profit de l’ A.P.C.H, Association des Pancréatites Chroniques Héréditaires).

Je m’étais déjà intéressé à la première saison et à la deuxième (là, particulièrement, parce qu’une partie des fonds est revenue à l’association que je soutiens, Les P’tits Courageux.)

J’ai réuni dans un café parisien cinq auteurs (je ne me compte pas) ayant participé à cet ouvrage collectif et le vrai concierge (pas masqué) qui a inspiré ces aventures… Merci à eux d’avoir joué le jeu (dans un joyeux bordel quand même !)

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyNote des eXquisMen (concepteurs des trois ouvrages):

Pour finir la trilogie de l’Exquise Nouvelle, il nous fallait boucler une boucle entamée il y a deux ans. Mais attention, pas du bouclage à la sauvette ! Pas une saison 3 mesquine du bout du clavier. Non, du feu d’artifice, de l’apothéose carminaburanesque à la Robert Hossein !

Quelle plus belle symbolique, dès lors, que de concevoir une ultime saison reprenant ce qui avait fait le succès des deux premières ? Petit retour en arrière : été 2011, la toute première Exquise Nouvelle réactualisait le principe du cadavre exquis à la sauce Facebook. Bilan : une nouvelle complètement déjantée écrite à quatre-vingts mains et une gigantesque poilade. Un an plus tard, saison 2, à la mode oulipienne cette fois-ci, façon Exercices de style du père Queneau : une même scène de départ imposée à tous les auteurs, et vogue la galère, chacun y va de son interprétation et de son univers. Pour la saison 3, c’est encore une autre histoire…

Le concept :

Un thème imposé aux soixante-et-un participants, en trois mots : Le Concierge Masqué ! Rien de plus. Ensuite, les participants se retrouvent répartis en seize trinômes, chaque membre écrivant successivement la tête, le corps et les pieds de la nouvelle. Un peu le principe des "Mix and Match", vous voyez ? Ces livres aux parties interchangeables.

Petit détail amusant : aucun auteur ne sait avec qui il a travaillé, ni ce qu’il est advenu de sa contribution. Silence radio complet des organisateurs. Comme depuis le début de l’exquise aventure, la philosophie ayant toujours été de mêler plumes confirmées avec duvets débutants, certains risquent de syncoper en découvrant de quel collègue ils ont pris la suite. Ou vice-versa.

La liste de tous les auteurs ayant participé à ce recueil.

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Les forces en présence pour cette mandorisation exceptionnelle:

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyOdile Bouhier :Formée à La Fémis-Ensmis (École nationale Supérieure des métiers de l’image et du son), Odile Bouhier est scénariste et romancière. Elle travaille pour le cinéma, qui fait notamment appel à ses expertises de scenarii. Ses trois romans, publiés aux Éditions Presses de la Cité, revisitent et modernisent le polar historique, ce qui lui a valu une entrée remarquée dans le monde de la littérature noire : pour son trentième anniversaire, la célèbre collection « Grands Détectives » des éditions 10-18 a choisi de mettre en lumière l’univers de cette auteure prometteuse et, surtout, de ses personnages (le commissaire Victor Kolvair et le professeur Hugo Salacan, premiers experts initiateurs de la police scientifique à Lyon en 1920). Gérard Collard a attribué à sa trilogie le « Prix Griffe Noire meilleure série historique 2013 ». Elle écrit actuellement la quatrième enquête de ses héros et un long-métrage.les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapilly

Sigolène Vinson : Avocate pendant sept ans au barreau de Paris, Sigolène Vinson décide de démissionner pour se consacrer à l’écriture. Elle a publié un premier roman chez Plon, J’ai déserté le pays de l’enfance. Elle est également co-auteur avec Philippe Kleinmann de deux romans policiers au Masque : Double Hélice et Bistouri Blues. Elle est aujourd’hui chroniqueuse à Charlie Hebdo. (Mandorisée là).

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyRichard Contin : Concierge de son état et grand passionné de romans noirs, polars et autres thrillers. Il tient le blog Le concierge masqué (avec la participation des eXquisMen), dans lequel il interviewe des auteurs de polars et de thrillers. Il est le créateur du prix littéraire, Les Balais d’Or.

Mallock : Depuis toujours, Mallock écrit, peint, compose etles aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapilly photographie… Il fait partie des premiers photographes exposés au Grand Palais. C’est le point de départ d’une fructueuse carrière d’artiste freelance, DA et designer, rédacteur-concepteur et créateur de multiples textes et visuels contemporains, tant dans le domaine de la publicité que dans celui de l’art. En 2000, il expose à nouveau au Grand Palais dans le cadre du Salon de la figuration critique. Il reçoit le Prix stratégie du design, édite un CD et sort Les Visages de Dieu aux éditions du Seuil. Depuis, Mallock expose régulièrement son travail de peintre et de photographe. De 2009 à 2011, sortent deux thrillers et deux grands livres d’art : Moon, 200 derrières féminin (Éditions Blanche) puis Boob. En 2012, Mallock passe sous contrat avec Fleuve Noir et Pocket pour la sortie du Cimetière des Hirondelles et la réédition de ses thrillers dans des versions « Director’s cut ». En 2013, son personnage « le commissaire Amédée Mallock » devient international : Italie, UK, USA…

(Mandorisé là).

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyFrédéric Rapilly : Breton vivant à Paris. Né en 1968. A écrit deux thrillers, Le Chant des Âmes et Le Chant du Diable, de préférence la nuit, au bout du monde, tout en fumant un cigare ou un cigarillo et en écoutant de l’électro ou de la pop. En prépare un troisième baptisé Dragon Noir dont il ne connaît pas encore l’histoire (mais c’est mieux pour le lecteur), et cogite sur un quatrième qui se passerait sur l’Ile de Pâques. Pratique le surf avec assiduité sinon avec talent. Ancien grand reporter, ancien DJ (a participé activement aux premières rave-parties), et même ancien juriste (spécialiste de Droit Communautaire). Actuellement rédacteur en chef adjoint d’un grand hebdomadaire télé avec un 7 dans son titre. Parle très mal le chinois, réapprend chaque année l’indonésien, et le thaïlandais avec la même méthode Assimil, et se fait régulièrement taper dessus en pratiquant un art martial baptisé le wing chun. A très bien connu Bono de U2 et les 2Be3.les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapilly

Frédéric Mars : À 40 ans et plusieurs poussières, Frédéric Mars a déjà publié plus d’une quarantaine de livres dans divers genres, dont six romans. Le dernier en date, Non Stop, est un thriller composé à la manière de la série 24 heures chrono. Certains ont été traduits dans plusieurs langues, notamment Le Livre du mal (Le Sang du Christ), un thriller historique dans la veine du Da Vinci Code. La plupart de ses ouvrages ont été repris au format poche aux éditions J’ai lu.

(Mandorisé là).

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les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyInterview :

Selon vous, dans cet exercice de style, qu’est ce qui est le plus difficile. De commencer, d’être au milieu ou de terminer l’histoire ?

Sigolène Vinson : Je trouve qu’être à la fin, c’est compliqué. Il ne faut trahir ni le style, ni l’idée de la personne qui a commencé.

Frédéric Mars : Moi, je pense exactement le contraire. J’étais à la fin aussi et ce qui m’a amusé, c’était de trahir, de prendre le contre-pied en tout cas. Tu as le choix d’être raccord ou de ne pas l’être.

Sigolène Vinson : J’ai tenté d’être raccord et j’ai eu peur de décevoir. Le texte est parti gore, j’ai continué très « sale ».

Frédéric Rapilly : Je n’avais jamais écrit de nouvelle, donc c’était nouveau pour moi. Au départ, j’ai voulu respecter, mais j’ai fini par tourner en rond pas mal de temps et à la fin, je me suis dit : « mais je l’emmerde, le premier qui a commencé ! ». Le deuxième pareil… et je me suis même dit que j’allais les baiser à la fin.

Frédéric Mars : Je suis d’accord. Il y a un peu une rébellion parce que tu sens que les précédents t’ont piégé le truc à mort. L’exercice est de savoir se dépatouiller avec le bordel des autres.

Frédéric Rapilly : Il y a aussi les histoires d’univers. Comme tout le monde, je ne savais pas qui avait écrit le début, mais je percevais bien quelqu’un qui connaissait bien le monde du polar. Moi, je ne suis pas dans le polar, mais plutôt dans le thriller. Il y avait un vocabulaire un peu Lino Ventura, Les tontons flingueurs et ce n’était pas du tout mon truc. Je me suis dit que j’allais flinguer tout ça.

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On essaie de s’adapter à l’histoire, mais est-ce qu’il faut s’adapter au style des précédents pour une meilleure cohérence ?

Odile Bouhier : Le style des deux d’avant m’a nourri. (Note de Mandor : j’étais le milieu et Odile à terminé la nouvelle). Il faut que cela soit un peu uniforme quand même.

Frédéric Rapilly : J’avais plus l’idée d’un problème de maths. Le nombre de cadavres à compter, comment trouver la solution, tout ça… J’avais l’impression d’être en Terminale et de faire un devoir. En fait, j’avais senti la jubilation du premier et sa jouissance d’avoir installé un univers.

Sigolène Vinson : Oui, voilà ! La jouissance des premiers à foutre dans la merde les suivants.

Mallock : (Ironique) Le but c’est d’emmerder les précédents. Pour être honnête, quand David Boidin m’a demandé de participer au projet, j’ai refusé plusieurs fois en invoquant un manque de temps. J’étais en train de terminer deux livres. Comme il a beaucoup insisté et que je l’aime bien, j’ai fini par accepter, mais je lui ai demandé de me mettre en premier, afin que je n’ai pas trop à réfléchir sur comment j’allais m’en sortir... j’ai préféré être celui qui emmerde les autres. J’ai conçu une histoire impossible à résoudre et carrément minée. Si j’avais été le deuxième ou le troisième, j’aurais eu l’intention de bien suivre le fil de l’histoire, sans trahir, moi monsieur Mars (rires).

Frédéric Mars : Espèce de tyran !

Odile Bouhier : Oui, le mot est lâché.

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Moi, j’étais au milieu. Je ne me demandais bien ce que la troisième personne allait inventer parce que même moi, je ne savais pas du tout comment l’histoire allait pouvoir se terminer…

Frédéric Rapilly : J’en ai parlé autour de moi et à mes proches. Je leur ai montré ce qu’à écrit le « salaud » avant moi et raconté ce qui devrait se passer dans la logique. Mais c’est chiant d’être logique. Pendant un mois, je n’arrivais pas à écrire. Lors d’un week-end chez mes beaux parents, je me suis enfermé et j’ai décidé d’intégrer mon univers à moi. J’ai balancé des escort boys, la Thaïlande… ça n’a rien à voir, mais du coup, je me suis senti plus à l’aise et c’est devenu rigolo.

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyVous tous, vous avez écrit des romans. Avez-vous eu une crainte de ne pas être à la hauteur ?

Frédéric Mars : Quand on termine, la sensation est là qu’on ne maîtrise rien.  D’où l’envie de reprendre un peu le pouvoir sur les parties des deux autres. Cela provoque des ruptures stylistiques dans le texte, mais c’est aussi cela qui est drôle.

Frédéric Rapilly : Sur le site, j’avais déjà lu quelques nouvelles sans savoir que j’allais faire partie du recueil. Je les lisais par petits bouts, parfois je ne comprenais rien, mais ça me faisait marrer.

Odile Bouhier : J’ai accepté de participer à ce projet avec l’envie de m’amuser et j’ai trouvé l’exercice intéressant.

Mallock : Dès que l’on m’a répondu que j’étais en premier, le lendemain matin, j’ai commencé à écrire, à midi, j’ai envoyé le résultat. Vraiment, ça m’a beaucoup amusé de savoir que d’autres allaient devoir se débrouiller avec mes délires.

Frédéric Mars : C’est marrant ce que tu dis, parce que je pense qu’on a tous écrit dans l’urgence. Je ne pense pas  qu’un de nous ici présents a écrit sa partie pendant des jours et des jours. Du coup, ça donne beaucoup d’énergie aux textes, je trouve. Il y a un côté super spontané qui donne beaucoup de fraîcheur à ce projet littéraire.

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Est-ce qu’il y a un aspect compétitif quand on participe à ce genre de projet littéraire. Veut-on être meilleur que les autres ?

Frédéric Mars : Non. Il y a un côté « cour de récré ». On se dit qu’on va se lâcher et on écrit un peu comme ça vient. C’est agréable.

Odile Bouhier : C’est agréable, mais moi, j’ai quand même eu peur de flinguer les textes des deux précédents.

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyFrédéric Rapilly : J’étais content de tenter l’expérience. Et puis surtout, il y a avait quelque chose de symbolique. Je me suis dit que j’étais accepté dans la famille du polar. 

Odile Bouhier : Moi aussi, ça m'a honorée. Mais vraiment.

Sigolène Vinson : Moi, pareil, je n’ai jamais écrit de polar seule, mais à deux mains…

Frédéric Rapilly : Ce qu’il y a de marrant, c’est de voir qu’il y avait des auteurs de polars, des auteurs pas spécialisés dans ce genre, des non-auteurs.

Frédéric Mars : Du coup, c’est bien parce qu’il n’y a pas le côté clan. C’est un livre qui s’ouvre à la diversité.

Frédéric Rapilly : Ça ne fait pas longtemps que j’écris, mais du coup, j’ai l’impression que le milieu du polar et du thriller est assez accueillant.

Frédéric Mars : Euh… les vieilles familles de polar ne sont pas si accueillantes que cela.

Saviez-vous, tous autour de cette table, que le concierge masqué est inspiré d’un vrai concierge ? Richard Courtin est avec nous. les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapilly

Richard Courtin : Je suis gardien d’immeuble, pas loin d’ici et je tiens le blog Le concierge masqué. David Boidin, des eXquisMen m’a demandé si je connaissais une association à qui pourrait revenir les droits du livre. Je lui ai dit l’APCH (l’association des Pancréatites Chroniques Héréditaires). Cette maladie, que j’ai, concerne le pancréas. C’est un gène qui est déficient et qui touche les enfants principalement. Nous ne devons qu’être deux trois adultes à l’avoir, dont mon père et moi. Pas de chance !

Frédéric Mars : Ça se résorbe ?

Richard Courtin : Non, le pancréas fatigue et à 18 ans, les gens touchés deviennent diabétiques parce que le pancréas ne fonctionne plus. Mais entre temps, tu fais des crises de pancréatite à répétition. Pour l’instant, il y a aucun remède. Il n’y a que la morphine pour atténuer la souffrance.

Frédéric Mars : Si je comprends bien, vous n’êtes pas assez nombreux pour intéresser la recherche.

Richard Courtin : c’est tout à fait ça. En ce moment, il y a un grand professeur, le professeur Lévy, qui fait des recherches sur des vitamines. On a découvert que certaines vitamines pouvaient empêcher certaines crises. On garde l’espoir…

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Merci à Armelle Malavallon-Carlier qui a su bien motiver ses troupes. Nous les auteurs. En ce qui me concerne, on ne peut pas dire que je me sois distingué par ma rapidité pour rendre ma copie… j’ai été impressionné par son calme olympien. Merci aux trois autres eXquisMen, Maxime Gillio, David Boidin et Benjamin Berdeaux (voir photo ci-dessous, au salon du livre de Paris en mars 2012). Ils réalisent un travail qui force le respect.

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05 janvier 2014

Henri Loevenbruck : interview pour Le Mystère Fulcanelli

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(Photo : Didier Cohen)

Comme l’année dernière, ma première mandorisation de l’année est consacrée à l’écrivain, chanteur, musicien, motard… et bien plus encore, Henri Loevenbruck. Je le rencontre une nouvelle fois (nos chemins se sont souvent croisés) à l’occasion de la sortie de son exaltant et prenant roman Le mystère Fulcanelli. Dans ma précédente mandorisation du monsieur, nous n’avions pas hésité à évoquer, sans langue de bois, tous les aspects de ses vies professionnelles. Je ne vous convie pas là à un bis repetita, mais à la poursuite d’une conversation laissée de côté il y a un an et qui s’est poursuivie le 2 décembre dernier. Henri Loevenbruck et moi avons toujours beaucoup de choses à nous dire…

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorAvant-propos :

Ce livre est un roman. Une fiction, qui fait avant tout la part belle à l'imaginaire.
Toutefois...

D'abord, l'affaire Fulcanelli - comme on pourrait l'appeler - est bien réelle, et la plupart des événements et des protagonistes que vous rencontrerez dans cette aventure le sont donc aussi. Tout ce qui concerne l'identité de Fulcanelli est authentique et vérifiable. Si vous désirez en découvrir davantage sur ce passionnant sujet, vous pouvez vous rendre sur le site Internet que nous avons créé à cette occasion, et sur lequel se trouvent photos, films et copies de nombreux documents : www.mystere-fulcanelli.com
Ensuite, ce roman est le résultat d'une enquête longue de plusieurs années, qui a débouché sur des découvertes inédites et très étonnantes au sujet de ce qui reste la plus grande énigme de l'ésotérisme moderne. Nous espérons qu'il ouvrira la voie à de nouvelles recherches, afin de confirmer, ou non, ce qui est ici avancé...

Propos de l’auteur :

En 1926 et 1930 paraissaient deux des plus mystérieux livres du vingtième siècle : Le Mystère des cathédrales et Les Demeures philosophales. Publiés sous l'étrange pseudonyme de Fulcanelli, ils sont devenus, avec le temps, les deux plus gros best-sellers de l'alchimie moderne. Ces ouvrages étonnants et le mystère qui entoure leur auteur m'ont fasciné toute ma vie et j'ai toujours su qu'un jour j'écrirais un roman sur le mystère Fulcanelli. Pourquoi ces livres avaient-ils eu, avec les années, autant de succès ? Quel incroyable secret révélaient-ils ? Qui était Fulcanelli, et pourquoi voulait-on à tout prix cacher son identité ? Quand je me suis enfin décidé à rédiger ce roman, troisième aventure du personnage Ari Mackenzie (héros du Rasoir d'Ockham), j'étais loin d'imaginer jusqu'où m'emmènerait la longue et passionnante enquête qui a alors commencé.

Documentaire réalisé par Henri Loevenbruck au sujet de l'enquête qui a permis la rédaction du Mystère Fulcanelli.

Trois années de recherches, de rencontres, de lectures, à fouiner dans les bibliothèques, à éplucher de vieilles revues, les journaux de l'époque, les registres d'état civil dans des mairies des quatre coins de France, des centaines de lieux à visiter, et, au bout du compte, une découverte, pour le moins inattendue. Une découverte qui, je l'espère, vous fascinera comme elle m'a fasciné.

L’auteur :

Henri Loevenbruck est un auteur de romans de fiction et de fantasy. Il est également musicien auteur-compositeur-interprète. Sa trilogie de La Moïra (publiée entre 2001 et 2003) a été un succès avec 300 000 exemplaires vendus. Il est membre de la Ligue de l'imaginaire, collectif d'auteurs dont Maxime Chattam, Bernard Werber ou Franck Tilliez sont membres.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorInterview :

Dans le petit film que tu proposes à tes lecteurs, tu expliques en préambule que tu as découvert l’univers de l’Alchimie par Le mystère des Cathédrales de Fulcanelli, mais que très vite le mystère de l’identité de l’auteur t’a fasciné.

Non, c’est ça qui intéresse le plus les gens. Moi, c’est le contenu des livres de Fulcanelli qui me passionne. Maintenant, il y a un aspect ludique passionnant à rechercher l’identité de Fulcanelli. Pour moi, c’est « le masque de fer » du XXe siècle. Du coup, j’ai davantage axé mon livre sur l’identité de ce personnage mystérieux que sur ce qu’il raconte dans son ouvrage. J’ai quand même l’espoir que cela suscite assez la curiosité de mes lecteurs pour qu’ils s’intéressent aussi à ses écrits en profondeur. Ces textes sont difficiles d’accès, mais ils sont magnifiques. À moins d’être un fondu d’alchimie, il y a des passages incompréhensibles. C’est l'un des derniers textes romantiques de la littérature.

L’homme qui se cachait derrière Fulcanelli était-il un bon auteur ?

Sans conteste ! Sur le fond, c’est un peu particulier. Dans la partie qui est la plus accessible, il ne dit pas grand-chose de nouveau. C’est plus un type qui fait une très bonne synthèse de choses qui ont déjà été dites. L’idée selon laquelle la construction et la symbolique des cathédrales ne véhiculent pas qu’un message religieux, mais aussi un message hermétique mystique et ésotérique, cela faisait déjà deux siècles qu’il y avait beaucoup de textes sur ce sujet. Victor Hugo le disait déjà par exemple. C’est plus sur la forme qu’il est étonnant. Pour ce genre de livre, la langue est vraiment belle.

Lis-tu ce genre d’ouvrages depuis longtemps ?henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandor

La vraie histoire, c’est celle que j’ai racontée dans le livre. Quand Ari narre comment il a découvert Fulcanelli, c’est ce qui m’est arrivé. Pendant mes études en hypokhâgne, je lisais un livre de la collection Aventures et Mystère chez J’ai Lu dans un square. Un truc à la con sur les templiers. Soudain, un jardinier vient vers moi avec son râteau et sa besace et me dit que ce que je lis, c’est n’importe quoi. Il m’affirme que si je veux vraiment m’intéresser à l’ésotérisme, il faut que je lise un livre particulier. Et il sort de son sac Le mystère des cathédrales en éditions Pauvert. Il me le tend en me demandant de lui ramener la semaine suivante. J’ai halluciné, mais je l’ai lu le soir même. J’ai trouvé la façon dont on m’a suggéré de lire ce livre très « romantique » en soi.

Fulcanelli n’a écrit que deux livres, Le mystère des Cathédrales  (1926) et Les demeures philosophales (1930). Sont-ils importants ?

Les demeures philosophales est la suite du Mystère des Cathédrales. Au lieu de s’attarder sur quatre bâtiments religieux, il en aborde beaucoup plus, pas forcément les plus connus. La démarche est la même. Il analyse la symbolique hermétique de construction. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que certains des bâtiments dont il parle n’existent plus aujourd’hui. Dans Les demeures philosophales, livre beaucoup plus sombre et pessimiste que Le mystère des cathédrales, Fulcanelli s’attriste beaucoup plus de la disparition progressive des traces du passé.

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Pourquoi as-tu écrit ce livre seulement aujourd’hui, alors que tu as lu Le mystère des Cathédrales à l’âge de 19 ans ?

Un jour, j’ai fait travailler une généalogiste sur une famille qui est dans l’entourage supposée de Fulcanelli, la famille Fontaine-Solar, dont je parle dans le livre, parce que le nom est très étonnant. Fontaine-Solar, Fulcanelli… j’y ai trouvé des accointances. La généalogiste fait un énorme travail et elle m’annonce qu’elle ne trouve rien de ce côté-là. En revanche, elle me signale deux types qui réunissent beaucoup de points laissant supposer qu’ils pourraient être Fulcanelli. Je regarde ça de plus près et j’en trouve un dont je pense qu’il est le mystérieux écrivain alchimiste. En enquêtant sur lui, je tombe sur une série de coïncidences qui laissent très peu de place au doute. Je ne sais pas si j’ai bon, mais ce que je sais, c’est que depuis un siècle que les gens cherchent à savoir qui est Fulcanelli, il n’y en a aucun autre qui réponde à tous les critères.

Je ne donne pas le nom de cette personne ici, mais Henri Loevenbruck dévoile son identité à la fin de son livre.

Il y a beaucoup de spécialistes qui se sont penchés sur cette question et beaucoup de noms ont été suggérés comme par exemple, Eugène Cancelier et son illustrateur Julien Champagne, Camille Flammarion, François Jollivet-Castelot, René Schwaller de Lubicz, Jules Violle, Paul Decoeur... Mais rien du tout sur ta découverte à toi. Comment expliques-tu que toi, simple auteur, tu détiendrais la vérité?

J’ai eu un coup de bol énorme. Je n’ai pas enquêté avec un regard de spécialiste, mais à travers un regard de flic. J’ai été beaucoup plus cartésien que les autres. Tous ceux qui ont écrit sur Fulcanelli et le mystère de son identité sont tous des férus d’ésotérisme, voire des ésotéristes, voire des alchimistes, mais jamais des universitaires.

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Reçois-tu du courrier de la part de spécialistes qui ne sont pas d’accord avec toi ?

La plupart me disent que mon hypothèse ne tient pas la route parce qu’un homme qui fait le métier que j’ai expliqué dans le livre ne ferait pas ça. Au contraire, moi, je pense que c’est fort probable. Un type comme Flammarion ou un alchimiste revendiqué, au bout d’un moment, il aurait avoué.

Le milieu ésotérique dont tu parles dans le livre existe-t-il vraiment encore aujourd’hui ?

Oui, il y a encore des sociétés secrètes, mais j’ai accentué leurs traits dans le livre. Ce qui est particulier avec le milieu de l’alchimie c’est qu’il y a beaucoup moins de tradition de la transmission du savoir en alchimie. Contrairement à une image assez populaire que l’on a, et qui vient des Compagnons du Devoir et des sociétés secrètes qui tournent autour de ces thématiques-là comme la Maçonnerie, un alchimiste est solitaire. Il n’a pas d’apprenti dans son laboratoire. C’est un travail très individuel, du coup les gens sont très fermés dans ce milieu. Pour mon enquête, je me suis fait pas mal claquer la porte au nez. J’ai dû appeler une bonne vingtaine de vrais alchimistes, des gens dont je sais qu’ils ont un atelier chez eux et qu’ils continuent à faire des travaux. Il y en a qu'un qui a accepté que je vienne le voir chez lui. Les autres disent non et raccrochent immédiatement.

Ces alchimistes font quoi d’autre pour gagner leur vie ?

Il y a de tout. Il y a notamment un boulanger et un électricien… ce sont des gens qui font ça le week-end au lieu de s’adonner à des activités plus banales.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorIls cherchent toujours le secret de la pierre philosophale ?

Ils recherchent le secret de la matière. L’idée que depuis une matière pauvre on puisse faire une matière noble. Ça va du cliché du plomb changé en or jusqu’à l’Homme, c'est-à-dire améliorer l’Homme physiquement. 

Que penses-tu de ces gens-là, toi ?

J’ai un regard plutôt poétique et spirituel sur l’alchimie. Je n’adhère pas à l’aspect pratique, sauf qu’il n’est pas si farfelu que cela. Ça fait un siècle qu’on avance à grands pas sur la transformation de la matière. Maintenant, les techniques utilisées aujourd’hui par les alchimistes me paraissent complètement désuètes. Moi, c’est l’aspect romantique qui me plait là dedans. Ce sont plus les personnages, la vie de ces gens et le moteur de leur quête qui me fascinent. Ce sont des chemins qui mènent à une érudition assez belle.

Ton livre se lit très clairement. Comment as-tu procédé pour transformer ton enquête enhenri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandor roman ?

Ça a été l’enfer total. La solution m’est venue avec les cahiers Moleskine du flic. J’étais obligé de résumer à mes lecteurs un siècle de recherche, mais je ne pouvais pas l’insérer dans le récit.

Donc, tu as inclus ces cahiers dans lesquels tu racontes la vie de tous les Fulcanisables.

C’est quand j’ai trouvé cette astuce-là que j’ai compris que mon roman était faisable. Mais c’était très dur de simplifier. C’est la première fois que mon héros Ari Mackenzie enquêtait sur un vrai mystère historique compliqué, qui a eu réellement lieu et sur lequel il y a eu déjà beaucoup d’écrits. C’était pour moi un grand défi.

As-tu connu des moments de découragements ?

Je n’ai jamais été découragé, mais j’ai vraiment mis beaucoup de temps à trouver la solution idéale pour que ce livre ne soit pas indigeste.

Tu ne baisses jamais les bras ?

Non. Depuis l’âge de 25 ans, je me suis fait la promesse de ne plus jamais commencer un livre sans le finir. Entre 15 et 25 ans, j’ai commencé une centaine de romans que je n’ai jamais fini et aujourd’hui, je ne veux plus que ça m’arrive. C’est pour ça que j’ai toujours deux livres d’avance. Quand j’écris un livre, je ne travaille pas sur le prochain, mais encore celui d’après.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorOn a parlé de société secrète tout à l’heure… La Ligue de l’Imaginaire dont tu fais partie, est-ce une société secrète ?

Non, c’est plutôt une société discrète. C’est un collectif d’auteurs au sein duquel l’amitié joue énormément. Cela implique le fait qu’on ne sera jamais cinquante. Au départ, nous étions cinq, aujourd’hui, nous sommes onze. On sera peut-être un peu plus, mais pas beaucoup, parce qu’on a peur que ça vire mal. Il y a beaucoup de gens qui nous reprochent d’être une société un peu fermée. On a juste envie d’être entre potes.

Vous avez créé cette ligue pour quoi ?

Il y a eu une époque où il y avait un vrai conflit entre le polar noir et politisé et le thriller. Nous nous en sommes pris plein la gueule sur des questions politiques qui n’étaient pas du tout légitimes. A priori, à l’époque, plus maintenant, un auteur de polar estimait que si tu écrivais des  thrillers, tu étais un mec de droite, voire d’extrême droite, ce qui est ridicule. Dans la Ligue de l’Imaginaire, on va de l’extrême gauche à la droite, mais pas du tout extrême droite. Les auteurs de polars ne comprenaient pas pourquoi, nous, auteurs de thrillers, on se plaignait du silence médiatique qu’il y avait, et qu’il y a encore, autour de nos livres. Un silence qui est démesuré par rapport au boulot que l’on fournit. Dans la Ligue, il y a de très gros best-sellers et des auteurs qui vendent très peu de livres. Notre combat n’est pas sur la vente des livres, mais sur la place médiatique de l’imaginaire.

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Quelques membres de La Ligue de l'Imaginaire: Franck Thilliez, Erik Wietzel, Maxime Chattam, Bernard Werber, Laurent Scalese, Olivier Descosse, Henri Loevenbruck et Eric Giacometti.

Es-tu concerné par le silence des médias ?

Le mystère Fulcanelli est sorti il y a deux mois, j’ai eu juste un papier dans la presse nationale, alors que pour L’apothicaire, qui était moins un livre de genre, mais un roman historique, j’ai eu des papiers partout. Des journalistes répondent aux attachées de presse qu’ils ne font jamais les thrillers.

Mais, par exemple Pierre Lemaitre, qui faisait de la littérature de genre, il vient d’avoir le Goncourt 2013. C’est encourageant pour l’avenir, non ?

C’est une super bonne nouvelle, au détail près qu’il a le Goncourt quand il passe à une couverture blanche. C’est très révélateur.

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Dans Le Mystère Fulcanelli, il y a une chose qui ne m’a pas échappé, c’est la défense des petits libraires.

C’est un combat qui me tient à cœur. L’année dernière, j’ai fait une tournée des libraires en moto. J’ai effectué le même trajet que les Compagnons du Devoir au moyen âge. C’était extraordinaire, mais il faudrait que l’on soit 10 à le faire et en permanence. Il faudrait même que ce soit des auteurs plus connus que moi comme Amélie Nothomb et Guillaume Musso qui prennent ce genre d’initiative.

Ça a été un coup d’épée dans l’eau ?

Pas du tout. D’un point de vue psychologique, ça a fait du bien aux libraires que l’on a rencontrés. Ils se sont rendu compte qu’il y avait des gens qui pensaient à eux. La Ligue de l’Imaginaire est elle aussi beaucoup intervenue dans la défense des librairies Chapitre.

Pourquoi en as-tu parlé dans ton roman ?

Je travaillais sur Le mystère Fulcanelli pendant cette « tournée », c’était donc au centre de mes préoccupations. Et mon héroïne Lola, qui est présente depuis le premier Ari Mackenzie,  est une libraire… je ne pouvais pas ne pas parler des difficultés que cette corporation traverse.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorTon prochain livre ne ressemble à rien de ce que tu as fait jusqu’à aujourd’hui, m’as-tu confié tout à l’heure en off.

C’est un roman d’aventures doublé d’un roman initiatique. C’est l’histoire de cinq ados qui sont dans des situations difficiles et qui pètent les plombs. Ils quittent leur lycée et leur famille et traversent le pays à moto pendant trois ans. Ça commence très bien, puis ça se complique. C’est un livre sur l’amitié et surtout, sur la quête de la liberté. Il va s’appeler Nous rêvions juste de liberté.

Toi, tu es un assoiffé de liberté.

On est dans un monde où nos libertés se réduisent de plus en plus. Il se règlemente de plus en plus. Et moi, je suis terrifié par les règlements.

Tu dois être malheureux, alors…

À l’école déjà, je n’étais pas heureux de l’encadrement, même si parfois un prof provoquait une étincelle en me laissant un espace de liberté. Je m’y engouffrais immédiatement. Mon premier groupe de rock, c’est grâce à mon lycée que j’ai pu le faire. Le directeur m’avait promis que si j’avais la moyenne à la fin de l’année, il allait me filer l’auditorium pour que je fasse un concert dedans. Aujourd’hui, je suis un peu malheureux parce que les obligations d’adulte me pèsent vraiment. Je ne supporte pas de répondre aux courriers administratifs, par exemple.

Du coup, tu te plonges dans tes mondes imaginaires ou tu fais de la moto.

Tu as raison. Je suis un mec qui m’enfuie en permanence.

Tu organises bientôt un festival de musique et de motos à Gérardmer.

Oui, c’est un gros festival qui s’appelle le Showtime Festival de Gérardmer. La première édition aura lieu du 23 au 25 mai 2014. Au programme, de belles motos, de belles voitures, du bon son (dont notre guest star, Johnny Gallagher).

Et Sérum… la première saison à cartonné. Quand arrive la seconde ?henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandor

Avec Fabrice Mazza, nous sommes en train de bosser dessus. Il va probablement y avoir un spin off entre la saison 1 et la saison 2 pour faire patienter les gens, parce qu’on a beaucoup plus de boulot que l’on pensait pour conclure la saison 2. On ne veut pas qu’il y ait la moindre frustration parce que toutes les intrigues n’ont pas été bouclées. Du coup, ça va nous demander encore un an… c’est un problème, car je suis harcelé tous les jours sur le sujet.

Abordons la chanson maintenant. La dernière fois que je t’ai mandorisé, tu te lançais sérieusement avec la sortie d’un EP.

J’ai un peu arrêté mes chansons à moi. Je me suis un peu fatigué à faire ce métier le plus professionnellement possible et je n’avais plus trop de temps à y consacrer. Mais par hasard, et pour le plaisir, je suis rentré dans un groupe de rock, The Road to Freedom, dans lequel je découvre le plaisir de ne pas être le leader. Je suis juste clavier et c’est génial. C’est la première fois de ma vie que je ne suis pas le leader d’un groupe et c’est un vrai bonheur.

Ça t’apporte quoi ?

Ça m’apporte de jouer devant un public devant lequel je n’aurais jamais joué avec mes propres chansons. En juillet, on a fait un concert devant plus de 6000 personnes.

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Le public sait-il qu’il y a un auteur qui joue dans le groupe ?

Non, pas vraiment. J’aime bien que les gens me rencontrent juste parce que je suis musicien. C’est plutôt agréable.

Finalement, un écrivain, c’est solitaire, mais ça a besoin de voir du monde…

Tu sais, j’ai fait ton métier avant d’être écrivain. J’avais donc une vie dans laquelle je rencontrais des gens tous les jours. Je faisais comme toi, je passais mon temps à faire des interviews. Avant encore, j’étais prof, donc j’étais toujours confronté à des élèves. Depuis que je suis devenu écrivain à plein temps, je ressens un vrai besoin de nourrir ma vie sociale. Surtout que j’aime les gens… Je suis content d’avoir des enfants et des amis. Je ne suis pas du tout un solitaire.

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30 décembre 2013

Jacques Saussey : interview pour Principes mortels

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Jacques Saussey écrit des polars. Je l’interviewe ici pour un livre qui n’est pas un polar. C’est un roman noir. Un putain de roman noir. Principes mortelles m’a envouté. L’ambiance y est pesante et les rebondissements hallucinants. Impossible de lâcher ce livre tant qu’on est connait pas l’issue finale/fatale. Il était temps que je découvre cet auteur.

Pour tout dire, j’ai souvent croisé la route de Jacques Saussey, principalement dans quelques salons du livre que j’animais. Je l’ai même mandorisé une première fois récemment, bien accompagné, pour un projet collectif. Mais, je n’avais jamais lu un roman de lui.

À tort.

Aussitôt lu, aussitôt contacté pour qu’il revienne me voir à l’agence. Ainsi fut fait le 27 novembre dernier.

4e de couverture de Principes mortelles:jacques saussey,principes mortels,interview

La mort est capricieuse. Elle n'a jamais dit son dernier mot.

Été 1979. Franck Servin, 18 ans, fuit le naufrage du foyer familial pour réviser son bac. Il trouve refuge chez son oncle et sa tante, dans une ferme isolée de la Creuse où quatre ans plus tôt, son cousin a trouvé la mort sur une route qu'il connaissait pourtant depuis son enfance. Cette tragédie a ouvert une plaie qui ne s'est jamais refermée. Elle ronge insidieusement le cœur de ses proches et attend son heure pour frapper de nouveau.

L’auteur :

Jacques Saussey. 52 ans. Réside dans l'Yonne. Ses trois premiers thrillers, De sinistre mémoire, Quatre racines blanches, et Colère noire - Un vrai coup de coeur pour Franck Thilliez (mandorisé là) - ont été unanimement salués par la critique française et québécoise.

jacques saussey,principes mortels,interviewInterview :

Tu as commencé à écrire à l’âge de 27 ans, mais tu n’as été publié que des années après.

J’écrivais, mais je ne cherchais pas à être publié. C’était juste pour me faire plaisir. Être édité ne m’a effleuré que sur le tard, quand j’ai commencé à avoir une bonne vingtaine de nouvelles. Comme je savais que des auteurs américains de nouvelles y parvenaient régulièrement, j’ai pris moi aussi mon baluchon et j’ai tenté le truc. J’ai gratté à quelques portes et je me suis rendu compte qu’en France, la nouvelle de mon style ne marchait absolument pas.

Aujourd’hui, cet ensemble de nouvelles écrites entre 1988 et 2012, Anicroches, est sorti sur Internet.

Oui, il est en téléchargement gratuit (voir là). Il y a principalement des nouvelles noires, puisque c’est vraiment mon domaine. Je me suis également essayé au fantastique, très fortement inspiré par Stephen King… que j’ai avalé par kilomètres à l’époque.

Très vite, tu as décidé de participer à des concours littéraires. Tu voulais savoir ce que tu valais ?

En gros, c’est ça. Quand j’écrivais des nouvelles et que je les faisais lire aux membres de ma famille, curieusement, ils trouvaient tous que c’était vraiment bien. Au bout d’un moment, j’ai souhaité avoir des avis plus objectifs afin d’écouter les vraies critiques et progresser réellement. Pour cela, les concours, c’est idéal. Deux de mes nouvelles ont été primées. L’une en 2002, Quelques petites taches de sang, au Noir de Pau. En 2007, j’ai gagné le concours Alfred Jarry organisé par la mairie de Laval. On devait commencer le texte avec cette phrase : Alfred Jarry est mort. Avoir gagné ce concours m’a donné suffisamment confiance pour que j’essaie d’écrire un premier roman.

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Là, tu parles de Colère noire que tu as écrit en 2008.

J’ai écrit ce roman en quasiment neuf mois et j’ai effectué pendant cinq mois un travail de réécriture après un profond travail de validation de tout ce qui était judiciaire. Je m’étais fourvoyé dans une voie du droit pénal Français. Une amie juge d’instruction m’a dit : « Oh la la ! Mon pauvre ami, où vas-tu ? » Elle m’a aidé à trouver un fil conducteur pour ce point de droit très précis. Normalement, le roman est inattaquable de côté là.

Dans tes deux  polars suivants, De sinistre mémoire et Quatre racines blanches, tu as gardé les mêmes personnages de flics.

Oui, mais leur vie privée change. Comme la vie privée des enquêteurs est en trame de fond, pour la suivre, il vaut mieux lire dans l’ordre, mais ce n’est pas essentiel. Les trois polars se lisent indépendamment.

Ils évoluent dans un commissariat imaginaire du Xe arrondissement de Paris.

Oui, à l’époque, je travaillais dans ce quartier. Pour mon premier roman, je trouvais plus pratique de faire mes repérages le midi. Je tournais une heure chaque jour avec mon petit dictaphone et je faisais des commentaires sur les endroits…

Ton « héros » est le capitaine Daniel Magne. Pourquoi as-tu décidé de prendre des personnages récurrents pour tes polars ?

Parce que j’aime les personnages récurrents chez les autres auteurs. À l’époque, je lisais surtout Elisabeth George et Dennis Lehanne. Mes deux personnages sont très clairement inspirés des deux personnages principaux de Dennis Lehanne. J’aime voir la vie des héros qui évolue de livre en livre.

Pourquoi as-tu choisi ce genre littéraire?

Parce que je ne lis pratiquement que ça. Du noir comme Frédéric Dard ou Boileau-Narcejac… ce genre là m’a toujours plus parlé, bien plus que les grands classiques qui ont toujours eu tendance à m’ennuyer.

As-tu vite compris comment mener une intrigue ?jacques saussey,principes mortels,interview

Pas franchement. J’ai même ramé au début, mais ça vient au fur et à mesure. C’est la nouvelle qui m’a permis d’envisager un chapitre. Faire concis et terminer sur un point bien particulier à chaque fois. J’évite les fioritures. Au début j’écrivais beaucoup, mais des premiers lecteurs ont trouvé qu’il y avait trop de superflu. Leurs critiques sans concession m’ont appris à être plus vigilant et plus sévère envers  mon travail.

Ton deuxième livre est De sinistre mémoire. Avais-tu plus d’assurance en écrivant celui-ci?

Oui, je connais mieux mes personnages. Je sais sur quoi ils réagissent véritablement, notamment l’APJ (Agent de Police Judiciaire) Lisa, qui est un personnage explosif. Cette jeune femme au caractère très tranché, très affirmé assiste le capitaine Magne au départ et petit à petit, va progresser dans la hiérarchie.

Ensuite, il y a eu Quatre racines blanches… Là, on voyage. L’action se situe au Québec.

J’adore le Québec. J’y vais régulièrement depuis 1995. Je venais de gagner les championnats de France de tir à l’arc et je souhaitais rencontrer un archet québécois. Cette personne m’a fait découvrir le Québec de l’intérieur, du côté de l’habitant. J’ai été amené à rencontrer des gens qu’on ne rencontre pas tous les jours en ville. J’y suis retourné plusieurs fois dans les mêmes conditions. J’ai fini par souhaiter écrire un livre dont l’intrigue se passerait dans ce pays. En janvier 2011, je m’y suis de nouveau rendu en période froide, pour les besoins de mon roman.

Tu viens d’en parler, de 1985 à 1995, tu as été un champion de tir à l’arc.

Quand j’ai commencé, je m’étais donné deux objectifs : entrer en équipe de France, ce que j’ai fait en 1992, et être champion de France, ce que je suis devenu en 1995. J’ai arrêté tout de suite après. J’avais 34 ans, mes enfants grandissaient, j’avais de plus en plus envie d’écrire et je me rendais compte que je ne pouvais pas tout faire.

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Dans Colère Noire, tu fais référence à ce sport.

Quand j’ai décidé d’écrire mon premier roman, je suis parti sur une arme que je n’avais jamais vue dans aucun autre polar et que je maitrisais parfaitement… le crime a donc été réalisé avec un arc et une flèche. Tout tourne autour de ça.

Aujourd’hui, je t’accueille pour Principes mortels. Nous sommes en 1979. Une ferme isolée, un adolescent en perdition venu y chercher refuge à la suite du divorce de ses parents, un couple déchiré par la mort de son enfant... L’intrigue de ce roman noir se déroule notamment dans une ferme. Une ferme que tu as fréquentée toi-même.

Cette ferme est arrivée dans la vie de la famille en 1940. Mon père y a été accueilli durant l'Exode. Il avait 9 ans, les Allemands déferlaient sur la France. Il a fallu qu’il travaille de ses mains pour gagner de quoi manger. Les fermiers voulaient bien le protéger moyennant une participation active à la vie de la ferme. Il y a travaillé quelques années, jusqu’à ce que les évènements se calment et qu’il puisse revenir dans sa famille. À l'âge adulte, il y est revenu chaque année pour rendre visite aux paysans qui l'avaient sauvé de la famine. Ils étaient depuis devenus des amis. Par la suite, mon frère et moi y avons passé de nombreuses vacances. De cette période m'est resté le souvenir d'une région sauvage, à l'écart du temps et de la frénésie parisienne. Un personnage à part entière. Secret et silencieux. De la matière brute de premier choix. Lorsque l'idée de ce roman a germé, j'ai naturellement choisi cet endroit qui m'évoque depuis toujours l'adolescence, les fougères, les champignons et les odeurs de la ferme. La mélancolie, aussi... Le décor était planté avant même que je commence à écrire. Il m'attendait...

Les années 70 se sont-elles imposées d'elles-mêmes ?

Oui, pour deux raisons bien simples : il n'y avait pas de téléphones portables ni de recherches ADN. Deux écueils qui auraient été fatals à cette intrigue.

Le héros de ce livre, l’ado prénommé Franck et son cousin se ressemblent comme deux gouttes d’eau… ce qui te permet de jouer avec le lecteur.

Je me suis dit que j’allais jouer de cette ressemblance entre lui et son cousin de manière à emmener le lecteur à penser à un certain nombre de choses qui s’avéreront exactes ou pas. Le lien que Franck a avec son cousin, c’est un peu le lien que j’avais avec mon frère quand on était à la ferme. Une espèce de communion sur beaucoup de choses.

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Tu m’as bien baladé, je te remercie. Je suis tombé sur je ne sais pas combien de pièges laissés par toi.

J’avais très peu de personnages, il fallait vraiment que je joue sur quelque chose d’à la fois transparent, mais opaque. C’était ça la difficulté de ce roman. Je ne pouvais pas me cacher derrière un nombre important de personnages pour faire croire qu’untel ou untel était le coupable. Il a fallu jouer serré.

Comment fait-on pour être certain que l’on réussit son coup?  

On ne sait jamais. À la sortie de Principes mortels, je n’étais pas spécialement rassuré parce que j’avais trois thrillers dans les pattes et que j’avais peur que mes lecteurs habituels soient déstabilisés par ce livre-là. C’était aussi une crainte de mon éditeur. Mais apparemment, personne ne s’est plaint.

Pourquoi cette parenthèse entre deux polars ?

Ça m’a donné la possibilité de sortir de mes personnages habituels. Je voulais me sentir libre de les laisser de côté. Ça me permettra de revenir sur eux de manière plus énergique.

Ils sont si prenants tes personnages?

Daniel et Lisa sont extrêmement vivants. Lisa me colle sans arrêt aux baskets. Pour moi, elle est vraiment palpable.

Quatre racines blanches sort en poche en avril 2014 au Livre de Poche. Il sortira en même temps que L’enfant aux yeux d’émeraude, mon prochain livre en grand format.

Ça fait des mois que je travaille au corps mon éditeur pour qu’un de mes livres sorte en poche. Je rate énormément de lecteurs en signatures à cause de ça. Acheter un livre à 20 euros d’un auteur que vous ne connaissez pas, ce n’est pas évident. Les temps sont durs.

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Te sens-tu écrivain ?

Je me considère comme auteur, toujours pas comme écrivain. Pour moi, un écrivain, c’est quelqu’un qui gagne sa vie avec son travail d’écriture. Ce n’est clairement pas mon cas. J’ai un métier et je vis très bien avec, donc ce n’est pas un problème. Je n’ai ni rendement, ni pression, ni délai à avoir. J’écris quand je veux, ça tombe bien, je veux souvent.

As-tu l’impression de progresser de livre en livre ?

Oui et je souhaite que les retours soient de plus en plus positifs, ça me permet de savoir que je progresse. Je suis de plus en plus exigeant envers moi-même.

Je sais que tu vas écrire un « Embaumeur », la série créée par Sébastien Mousse.

Je vais encore une fois sortir de mes personnages et surtout, c’est un exercice de style. Le personnage principal étant thanatopracteur et toujours en lisière de la loi, tout est permis. Ce sera une histoire extrêmement noire et dure dans laquelle il pourra se passer n’importe quoi.

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Ton prochain roman, L’enfant aux yeux d’émeraude, sera, parait-il, le plus noir de tous…

Je me lance dans la terreur dans le polar. J’aime beaucoup jouer avec le lecteur. Dans ce prochain livre, je me suis risqué à un exercice un peu particulier : le lecteur va savoir avant les flics ce qu’il se passe. Ils seront toujours un peu en retard par rapports aux lecteurs.

Aucun de tes livres ne se ressemble.

Quand je lis deux livres à la suite de la même personne, je ne veux pas tomber sur la même chose. J’espère réussir à donner à chaque fois, une orientation différente de la lecture.

Qu’y a-t-il en toi pour que tu n’écrives que des histoires noires et glauques ?

(Rires) C’est ce que me demande ma mère avec des yeux inquiets.

Souhaiterais-tu faire de la littérature « blanche » ?

Je n’en ai aucune idée. Ça va être au feeling. Quand je commence un roman, j’ai un axe et quelques rotules sur lesquelles je vais articuler mon action, ma trame. J’ai besoin d’un minimum d’organisation pour que cela soit crédible, mais j’ai aussi besoin de laisser la place à la spontanéité pour que ça vive et que ça rebondisse.

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