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26 novembre 2013

Thomas Gunzig : interview pour Manuel de survie à l'usage des incapables

thomas gunzig, Manuel de survie à l'usage des incapables

Enfin, j’ai rencontré Thomas Gunzig ! Un des écrivains les plus noirs, cinglants et drôles de la littérature francophone. J’ai lu avec jubilation son dernier roman, Manuel de survie à l'usage des incapables, mi-thriller no-futuriste, mi-conte philosophique déjanté. Il y narre avec délectation: la technologie à outrance, l’individualisme triomphant, la violence suburbaine, l’ambition des uns, la suprématie et la morgue des autres. Comme le dit si justement le site Médiapart, un bestiaire des hommes en quelque sorte, indispensable.  

Le 23 septembre dernier, nous nous sommes donné rendez-vous dans le café jouxtant Europe 1. (Merci au passage à son attachée de presse Anne Vaudoyer !)

thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapables4e de couverture :

Comment un jeune employé malheureux, un assistant au rayon primeur, un baleinier compatissant et quatre frères, Blanc, Brun, Gris et Noir, quatre jeunes loups aux dents longues surentraînés et prêts à tout pour se faire une place au soleil, se retrouvent-ils liés par la conjonction fortuite d’un attentat frauduleux et d’un licenciement abusif ?
On l'apprendra en suivant avec passion leurs aventures burlesques et noires dans les sinusoïdes étranges du destin, et leurs différentes façons de composer avec les sévères lois du cynisme contemporain.
Sur le chemin, le roman fourmille d’images magnifiques, cocktail d’humour saugrenu et de poésie : « la tristesse pouvait s’installer dans une vie et s'y planter durablement, comme une vis bien serrée avec une couche de rouille par-dessus » ou « il sentait que la vie était une épreuve aussi désagréable qu'une longue angine »...
Des morceaux de bravoure inoubliables, tels la création du monde en tant que supermarché, des références constantes aux contre-cultures cinématographiques, un art du rebondissement tiré des meilleurs feuilletons populaires, une précision jubilatoire, un sens de la narration et un style inoubliables, font de ce roman une vraie réussite.

thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapablesL’auteur (par le site du Diable Vauvert):

Thomas Gunzig est né en 1970 à Bruxelles. Il est licencié en Sciences Politiques. En 1994 il remporte le Prix de l'Écrivain Etudiant de la ville de Bruxelles pour Situation instable penchant vers le mois d'août (éditions Jacques Grancher).

En 1996 il devient le lauréat du prix de la RTBF et du Prix Spécial du Jury pour la nouvelle Elle mettait les cafards en boîte lors de la Fureur de Lire.

En 1997, second recueil de nouvelles, Il y avait quelque chose dans le noir qu'on n'avait pas vu (éditions Julliard, J'ai Lu Nouvelle Génération), mises en scène en France et en Belgique.

En mai 1999, troisième recueil de nouvelles, À part moi personne n'est mort (éditions du Castor Astral, J'ai Lu Nouvelle Génération). Il est également l'auteur d'une comédie musicale, Belle à mourir, jouée en 1999 en Belgique.

En 2000 il remporte le prix de la SCAM et réalise de nombreuses fictions pour Radio France. Il publie Bruxelles, Capitale culturelle de l'Europe aux éditions Autrement en 2000 et chez Labor De la terrible et magnifique histoire des créatures les plus moches de l'univers en 2002 et un recueil de nouvelles, Carbowaterstoemp, en 2005.

Son premier roman, Mort d'un parfait bilingue (Au diable Vauvert 2001), s'est vu distingué par les prix Victor Rossel et Club Méditerranée et son recueil de nouvelles, Le Plus Petit Zoo du monde (Au diable Vauvert, 2003), par le Prix des Éditeurs.

Il est lauréat en 2004 du prix de l'Académie Royale de Langue et Littérature Française de Belgique.

Son quatrième roman, 10 000 litres d'horreur pure, est paru en août 2007. En 2009, Assortiment pour une vie meilleure recueille l'intégralité de ses nouvelles parues entre 2004 et 2009. Enfin, en 2010, paraît son cinquième roman, Kuru.

Thomas Gunzig est professeur de littérature à La Cambre. Ses livres sont traduits dans le monde entier.

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Interview :

En quelle année se situe ce roman ? J’ai imaginé que c’était dans une trentaine d’années…

Je le situe dans un présent un peu alternatif. J’ai toujours eu du mal à faire de la vraie science-fiction parce qu’il faut imaginer de la technologie future compliquée. J’ai voulu créer un monde qui ressemble très fort au nôtre, à ceci près qu’il y a des différences notables qui rendent certains personnages /animaux, des êtres avec de super pouvoirs.

Pourquoi avez-vous fait cela ?

Je n’en sais absolument rien. Au début, je voulais situer l’action uniquement dans un grand magasin un peu claustrophobique. Quand je me suis renseigné sur le monde des grands magasins, j’en suis venu à avoir des infos sur l’agroalimentaire. J’ai fini par me dire que j’allais créer un monde où la grande distribution a pris toute la place et où les OGM aussi ont pris toute la place… même dans le corps humain.

thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapablesLe monde selon Gunzing n’est pas très réjouissant.

On vit dans un monde terriblement clos. Il faut gagner de l’argent, mais les possibilités d’en gagner ne sont pas infinies. La plupart du temps, nous sommes employés. Nous appartenons à un système pyramidal. On appartient à un directeur, qui appartient à un directeur qui appartient à un directeur…etc. Nous craignons de perdre son boulot, donc nous vivons dans la peur en permanence de ne plus avoir d’argent et d’être au chômage. Nous avons peur aussi de perdre la liberté de disposer de son propre corps et de perdre la liberté de manger des choses qui n’appartiennent pas au système agroalimentaire. Je parle de toutes ces choses dans ce livre.

La vie dans un grand magasin, ça ne doit pas être très loin de ce que vous racontez…

J’ai lu des bouquins de management spécialisés sur la grande distribution, des magazines  spécialisés dans ce domaine, en français et en anglais, à destination des employés et des directeurs de grande distribution. Je me suis régalé, il y a par exemple 3 pages enflammées sur la nouvelle gamme des Tic Tac ou sur les subtilités des fromages à pâte molle de je ne sais pas qui. Il y a de la passion et de l’amour là-dedans. C’est assez génial à lire. J’ai beaucoup discuté également avec le directeur d’un magasin Carrefour. Je suis allé voir pas mal de sites de chat de caissières. J’ai passé près d’un an à récolter toutes sortes d’informations. J’aime donner du corps à ce que j’écris. On peut avoir le meilleur imaginaire du monde, il n’y a rien de mieux que de se documenter pour prendre une orientation inattendue.

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Parler économie, management, grande distribution, agroalimentaire n’est pas très thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapables« sexy ». Vous n’avez jamais eu peur de devenir un peu rébarbatif et d’attaquer un sujet un peu « casse-gueule » ?

Je sentais qu’il y avait quelque chose d’excitant dans cette matière-là. J’avais envie de parler de ce monde de commerciaux, de chefs, de sous-chefs, de sous sous chefs et de super chefs, de peur, de hiérarchie. J’ai adoré m’imprégner du vocabulaire de ce milieu, un peu arrogant, mais qui au fond est creux et ne veut rien dire. Cette société parfois pathétique m’excitait pas mal. Mais, je rassure les gens qui font ce métier, tous les univers ont leurs côtés ridicules. On a tous un côté guignol par moment, quel que soit le job que l’on pratique.

Vous évoquez des sujets sociétaux sur un rythme effréné et de manière délirante.

Parfois, je me dis que je devrais une fois pour toute choisir une option. Sous ce polar, il y a un fond socio-économique. On parle d’amour, un peu de sexe. On est dans le prospectif, mais pas forcément. C’est à la fois drôle et très noir. Mélanger tout ça à pour conséquence que mes livres ne marchent jamais. Enfin, ça marche un peu, mais si je pouvais en vendre 100 000 un jour, ça serait bien. Vous savez, j’ai analysé la rentrée littéraire. Ce qui se vend bien, ce sont les livres dans lesquels on sait ce que l’on va lire. Le dernier Nothomb ou le dernier Werber, on sait où l’on va. Bon, cela étant, je serais incapable d’écrire autre chose que ce que j’écris moi.

thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapablesJe vous sens très touché par les ventes éventuelles de votre livre.

Quand un livre vient de sortir, on est super aux abois. J’en ai marre d’avoir d’autres activités pour vivre. Je fais de la radio, je suis un tout petit peu prof, je fais des spectacles, de la photo,  j’écris des scénarios. J’aimerais pouvoir écrire un livre tous les deux ans et pouvoir vivre de ça. Le rêve.

Il en faut peu, pour que ça marche, vous savez.

Il me faut  50 000 euros par an. Ça fait 50 000 livres vendus. J’ai trois enfants et une pension alimentaire… j’ai très mal géré ma vie (rire).

Mais, vous ne pouvez quand même pas écrire des romans, disons « grand public », juste pour en vendre beaucoup et gagner de l’argent.

À une période, j’en avais marre de constater que mes livres ne décollaient pas plus. J’ai décidé d’écrire un livre à la Marc Lévy. Vraiment pour le pognon. Je ne suis pas parvenu à le faire. J’en ai déduit que pour faire du Marc Lévy, il faut être Marc Lévy. Je ne me moquerai plus jamais de Marc Lévy depuis que j’ai essayé de faire comme lui. Je suis péniblement arrivé à écrire cinq pages.

Pourquoi écrivez-vous des livres si précis, si fouillés et si volumineux?

Parce que c’est super excitant. J’adore construire une histoire, inventer des personnages, créer des situations rocambolesques, mais crédibles. Il n’y a rien de plus jubilatoire que de sentir que tous les éléments que l’on a mis en place commencent à s’imbriquer les uns dans les autres correctement. Si on peut partager des émotions, une histoire, faire rire ou pleurer les gens, c’est fantastique.  Avec Manuel de survie à l’usage des incapables, j’ai l’impression d’avoir réussi concrétiser le fruit de mon imagination parfois un peu trop fertile. Les êtres humains sont faits pour communiquer entre eux. La littérature est un bon moyen pour le faire. En fait, si je réfléchis bien, écrire donne un peu un sens à ma vie.

Est-ce que vous êtes un peu déprimé, comme vos personnages?

Mais oui, je suis comme les personnages de mes bouquins. J’ai super peur de tout : perdre ma famille, devenir pauvre, être à la rue… Même les méchants de mes livres, je les aime bien. Je rentre en empathie avec eux. J’aurais du mal à écrire un livre en créant des gens que je méprise, que je déteste et que je ne comprends pas.

Les méchants, on les comprend, car vous expliquez pourquoi ils en sont arrivés à ce thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapablespoint de cruauté.

La morale de ça, c’est qu’on a tous des raisons d’être ce que nous sommes. Il suffit d’un rien dans notre histoire pour que l’on devienne un preneur d’otages au Kenya ou un sympathique journaliste en France.

Dans ce livre, au début, j’ai eu peur de me perdre tant il y avait d’actions et de personnages.

J’avoue, il y a une grosse mise en place de la dramaturgie, mais ensuite, la lecture devient assez simple. On suit les mêmes personnages et on s’y habitue.

Vous pensez déjà au prochain livre ?

Oui. J’ai commencé celui-là il y a 5 ans. Et puis, en même temps, j’ai commencé à faire beaucoup de radio, beaucoup de spectacles et de scénarios. Je me suis donc interrompu pendant 4 ans et j’ai eu l’impression d’avoir perdu un temps de malade. Je ne veux plus revivre ça. J’avais un besoin irrépressible d’écrire un nouveau livre. Je vais me discipliner. J’ai décidé de sortir un livre tous les deux ans.

C’est difficile de se discipliner ?

Oui, très difficile, parce que la vie joue contre vous complètement. Entre mes 3 enfants et tous mes boulots, c’est hyper dur.

thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapablesJ’aime des gens comme vous qui font exploser les conventions littéraires.

C’est ce que disait Italo Calvino dans son livre Leçons américaines. Il y a 5 leçons : légèreté, rapidité, exactitude, visibilité, multiplicité. Dans la leçon sur la multiplicité, il explique que les auteurs doivent se mettre des défis qu’ils savent impossibles, inaccessibles, qu’ils doivent multiplier les savoirs. Il fait peu ou prou l'éloge de la pluridisciplinarité, et revient sur la nécessité de la connaissance, mais dans sa dimension tant scientifique que sociale, pour mieux pouvoir percevoir le réel, afin de le retranscrire, via ce qu'il décrit dans son roman. Ce n’est qu’ainsi que la littérature va pouvoir se renouveler.

Est-ce que vous avez l’impression que l’on comprend votre travail ?

Je ne sais pas. Moi, je n’ai comme ambition littéraire que de faire un livre qui emporte le lecteur, qui le fait voyager, qui le fait marrer et qui le distrait. Robert-Louis Stevenson dans son Essai sur l’art de la fiction disait notamment que toute lecture digne de ce nom doit être pénétrante et voluptueuse et qu’elle doit vous arracher à vous-même. Vous devez vous extirper d’un livre l’esprit en feu.

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Après l'interview, le 23 septembre 2013.

11 novembre 2013

Agnès Bihl : interview pour 36 heures de la vie d'une femme...

 agnès bihl,36 heures de la vie d’une femme (parce que 24 c’est pas assez),interview,mandor

Réaliste, engagée, poétique, atypique, drôle et corrosive. Une plume acide trempée dans le volcan jamais éteint de la révolte et de l'indignation. Cette femme de son époque, Agnès Bihl nous livre un nouveau projet. Double. Un disque et un livre intitulés 36 heures dans la vie d'une femme (parce que 24 heures, c'est pas assez). Une sorte de journal dans lequel on peut lire de manière jubilatoire une galerie de portraits débordants d'énergie et d'émotions. 14 nouvelles chansons adaptées en prose, de courtes histoires extrêmement bien écrites et enlevées. On connaissait la magnifique auteure de chansons empreintes de poésie, d’humour et de militantisme discret, son premier livre la confirme comme l'une des plumes les plus inventives… dans la littérature également.

Une rencontre avec Agnès Bihl s’imposait. Ce n’était d’ailleurs pas la première. Le 9 octobre, elle est venue à ma rencontre à l’agence.

agnès bihl,36 heures de la vie d’une femme (parce que 24 c’est pas assez),interview,mandorExtrait de sa biographie officielle :

Toujours aussi exigeante dans l’écriture des textes de son nouvel album 36 heures de la vie d’une femme (parce que 24 c’est pas assez), Agnès Bihl nous offre parmi les plus belles chansons de sa carrière. Elle passe aussi pour la première fois la barrière vers l’édition littéraire pour offrir le prolongement de cet album sous forme d’un recueil de nouvelles surprenant qui enrichit formidablement l’écoute de son disque. Lectrice boulimique, elle se nourrit aussi bien de Romain Gary que de Laurent Binet, de Simone de Beauvoir ou de Fred Vargas que de Denis Lehane ou Joyce Carols Aotes et se permet donc dans ses pages de revisiter tous les univers littéraires qu’elle côtoie, quel qu’en soit le genre. D’une scène de comptoir aux pérégrinations d’un médecin serial killer, d’une manifestation hilarante à l’émotion d’une grossesse en forme de déclaration d’amour maternelle, Agnès Bihl explore les facettes de nos contemporain(e)s avec un style aussi rythmé qu’une de ses chansons dont l’air entêtant se fait littérature captivante et émouvante.

agnès bihl,36 heures de la vie d’une femme (parce que 24 c’est pas assez),interview,mandorInterview :

14 nouvelles chansons que l’on retrouve métamorphosées en nouvelles dans un livre. Quel pari fou !

C’est un exercice de style d’écrire une nouvelle autour de chaque chanson. J’ai changé d’angle parce que je ne voulais pas répéter la même chose. Une chanson mélancolique comme « La déprime » devient une nouvelle très drôle dans le recueil. Il y a de grosses différences de narration. « La plus belle, c’est ma mère » est une chanson d’amour adressée à ma mère et dans le livre, c’est le fœtus qui parle quelques jours avant sa naissance.

J’avais bien remarqué que les points de vue et angles changeaient… hormis « Le baiser de la concierge » qui est quasiment identique.

C’est exactement la même parce qu’il s’agit d’une histoire vraie. Pour les autres chansons et nouvelles, j’ai laissé libre cours à mon imagination et à mon vécu, ensuite j’ai trié. Mais là, comme il s’agissait de la rafle du Vel d’Hiv’, j’avais une gêne, une réticence à créer une œuvre de fiction autour de ce douloureux sujet. Cette histoire est lourde de sens, d’horreurs et de souvenirs atroces. C’est une chanson historique, donc, je n’ai pas voulu travestir la réalité ni m’amuser avec l’histoire.

Montage amateur sur "Le baiser de la concierge".

Comment l’idée vous est venue de décliner vos chansons en nouvelles ?

Un peu par hasard. J’avais un trop-plein d’écriture et encore beaucoup de choses à dire sur les chansons que j’avais écrites. J’avais envie de me confronter à l’exercice de la prose, j’avais envie de m’imposer des contraintes et d’aller voir un autre paysage. Celui du livre.

Sortir un livre vous donne-t-il un peu plus le trac que de sortir un nouveau disque ?agnès bihl,36 heures de la vie d’une femme (parce que 24 c’est pas assez),interview,mandor

Un disque, je l’interprète sur scène. Je vois immédiatement les réactions. L’émotion est palpable. Pour un livre, c’est différent. Je ne suis pas derrière l’épaule de chaque personne qui lit, donc je ne peux pas être témoin des réactions des lecteurs.

Comment et pourquoi Don Quichotte a accepté ce projet ?

Ça s’est passé assez simplement. J’ai écrit trois nouvelles complètement différentes, autant dans le fond que dans la forme narrative. Dans l’ordre : « Le baiser de la concierge », « Pleure pas Casanova » et « Toubib or not toubib ». Je les ai envoyées à trois maisons différentes et c’est Stéphanie Chévrier de Don Quichotte qui m’a appelée en premier. Elle m’a dit qu’elle avait été bouleversée par « Le baiser de la concierge » et qu’elle aimait beaucoup les deux autres nouvelles. Elle m’a donc dit qu’elle était intéressée par mon projet. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à être très prise par le temps parce que je n’avais pas fini d’écrire les chansons de l’album et le studio était calé.

Le clip de "La sieste crapuleuse".

Il a fallu que vous mettiez les bouchées doubles pour parvenir à finir votre disque et écrire les autres nouvelles dans un temps très court.

Oui, et en plus, mine de rien, j’avais des concerts à faire et un clip à tourner… bref, j’étais charrette en tout. Je déteste travailler dans l’urgence. Je suis une perfectionniste. Je mets du temps à écrire, car je suis très exigeante. Je corrige beaucoup ce que je fais, en chanson et en prose. Quand j’écris, je me sens vraiment artisan. Il faut que le bois soit exactement celui que je souhaite ensuite, il faut que je prenne le temps de graver mes mots dedans… Malgré tout, le projet m’a tant galvanisée que je suis parvenue à tout réaliser dans les temps.

Votre forte personnalité qui passe d’un extrême à l’autre se ressent dans vos chansons et votre livre.

J’ai des humeurs très entières. Quand ça ne va pas, ça ne va vraiment pas, quand ça va bien, je suis euphorique. Je ne connais pas la tiédeur des choses.

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Il y a beaucoup de jolies formules dans ce recueil. Presque des slogans.

Je m’intéresse beaucoup aux mots. Je suis un rat de bibliothèque. J’adore les définitions, les formules, les détournements de jeux de mots… dans mes 5 albums, on peut déceler tout cela. J’aime le détournement et fatalement, ça se voit dans ma prose. C’est ma façon d’écrire.

Bon, ce n’est quand même pas la joie la vie d’une femme, par votre prisme…

C’est marrant, ma mère vient de me dire ça. Elle m’a dit : « Ton recueil de nouvelles est vraiment très drôle, mais franchement, ma minette chérie, c’est pas la joie ! ».

Pauvres femmes, quand même !

Pour les mecs non plus, ce n’est pas la joie. Personne n’est épargné et de toute manière, pour qui est-ce la joie à 100% ?

"La plus belle, c'est ma mère", dans Vivement Dimanche, invitée par Guy Bedos.

Vos chansons et vos nouvelles sont, certes drôles, mais souvent pathétiques et graves.

Boris Vian disait que «l’humour est la politesse du désespoir ». Molière disait en latin « corriger les mœurs en provoquant le rire ». Dans les pièces de Guitry, les relations hommes/femmes sont à désespérer, mais c’est très drôle. En tant que public, j’aime énormément cette manière de présenter les choses. En littérature je suis une grande fan de Marcel Aymé, de Romain Gary.

Que des auteurs actuels quoi !

Attendez ! Je lis aussi beaucoup d’auteurs d’aujourd’hui. Je viens de lire Freedom de Jonathan Franzen. C’est un bouquin qui m’a fait sourire à plein d’endroits, rire à d’autres, en même temps, il est pathétique et hyper grave. Il passe au crible la société américaine, la middle class d’aujourd’hui. J’aime ce style. Dire des choses en provoquant toutes les émotions possibles. C’est ce que je m’évertue à faire dans mes chansons et dans mes nouvelles.

Dans la chanson actuelle, vous vous sentez proche de qui ?

Yves Jamait (mandorisés ici) par exemple et Alexis HK (mandorisés là) aussi. J’aime leur humour grinçant qui fait à la fois rire, qui fait aussi se poser des questions et qui fait travailler l’esprit critique des gens.

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Ce recueil, c’est comme une excroissance du disque ?

J’ai voulu varier les plaisirs en me bousculant un peu. Au bout de 5 albums, on va dire que je ne suis plus tout à fait débutante dans l’écriture des chansons. Je sais généralement où je vais quand je présente un texte. Le livre n’est pas une excroissance du disque puisque les deux peuvent se déguster indépendamment. Juste, ils se complètent. En y réfléchissant bien, j’ai mis peut-être un peu plus de moi dans le bouquin finalement.

Quand on a déjà enregistré 4 disques, se demande-t-on de quoi on va bien pouvoir parler dans le 5?

J’aime bien avoir des thèmes récurrents, mais il faut que je me renouvelle à l’intérieur de ces thèmes, parce que sinon je m’ennuie et donc, j’ennuie ceux qui m’écoutent. Les angles des chansons drôles, un peu moqueuses que j’écris sur les hommes viennent à moi naturellement. Quand un thème commence à me titiller, c’est qu’il faut qu’il sorte.

Quand on écrit des chansons, puis des nouvelles qui sont publiées, est-ce que ça donne envie de se lancer dans la grande aventure du roman ?

Je ne peux pas vous répondre aujourd’hui, tant je suis essorée. Dans le recueil de nouvelles, il y a certains thèmes qui peuvent être développés en plus long. Franchement, j’y pense sérieusement. Je suppose que je ne vais pas m’arrêter en si bon chemin.

Vous ne pensez qu’à l’écriture ?

Non, artistiquement, je pense aussi à la scène. En vrai, je pense d’abord à ma fille, à mes potes, à ceux qui m’entourent…

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Après l'interview, le 9 octobre 2013.

03 novembre 2013

Salon du livre d'Ozoir-la-Ferrière 2013 : Bilan et photos

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C'est la cinquième fois que j'anime le salon du livre d'Ozoir-la-Ferrière. (Voir là en 2009, ici en 2010, en 2011 et l'année dernière). Toujours aussi fatigant, mais toujours aussi exaltant, dis-je chaque année. Plus de 40 interviews, un quizz littéraire et je ne sais pas combien de kilomètres parcourus...

Cette année, petite révolution, deux rencontres de 45 minutes avec deux auteurs exceptionnels et rares, Jean-Philippe Toussaint et Christian Oster. Aucun des deux n'aime et ne va dans des salons du livre et aucun des deux ne s'est jamais adonné à ce genre d'exercice: parler avec un journaliste en public. Je ne suis donc pas peu fier de ce doublé prestigieux. La troisième prévue (avec Michel Quint) n'a pas eu lieu à cause d'un souci de temps. Je le déplore.

Comme chaque année, je rapporte de ce salon quelques souvenirs photographiques (merci à Philippe Schroeder, à la mairie d'Ozoir-la-Ferrière et à Maryline Martin pour les clichés de cette année...)

Commençons avec un article du Pays Briard publié la veille du salon.

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Comme chaque année, le salon commence avec un quizz littéraire (concocté par l'organisateur du salon, Luc-Michel Fouassier, présent sur la photo ci-dessous) auxquels participent le public, mais aussi les auteurs et les éditeurs présents. Cette année, il s'agissait de découvrir les anagrammes d'auteurs mondialement connus. Gros succès ! Nous nous sommes franchement bien amusés !

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Pose naturelle devant l'affiche du salon avec l'un des invités d'honneur, Jean-Philippe Toussaint et l'organisateur de cet évènement littéraire, Luc-Michel Fouassier (qui me fait confiance à chaque fois et depuis de nombreuses années maintenant. Je le remercie une nouvelle fois ici).

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(Photo : Philippe Schroeder)

Jean-Philippe Toussaint est venu présenté Nue, le quatrième et dernier volet de l'ensemble romanesque MARIE MADELEINE MARGUERITE DE MONTALTE, qui retrace quatre saisons de la vie de Marie, créatrice de haute couture et compagne du narrateur : Faire l’amour, hiver (2002) ; Fuir, été (2005) ; La Vérité sur Marie, printemps-été (2009) ; Nue, automne-hiver (2013).

Sa venue était d’autant plus exceptionnelle qu’il était dans les 4 derniers sélectionnés pour devenir le Prix Goncourt 2013 une semaine plus tard (au final, il est arrivé en deuxième position). Comme je le disais en introduction, Jean-Philippe Toussaint ne se rend jamais à aucun salon littéraire. Aucun. Il ne participe à aucune interview publique. Il n’aime pas ça. Cette rencontre a donc été un évènement exceptionnel. 45 minutes que je regrette de ne pas avoir enregistrées. Nous avons parlé de l'ensemble de son œuvre (que je connais parfaitement pour être un lecteur de longue date du monsieur) et de son rapport à l'écriture et la littérature. C'était passionnant.

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(Photo: Philippe Schroeder)

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(Photo: Philippe Schroeder)

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A l'issue de l'interview, le maire de la ville, Jean-François Oneto a remis la médaille de la ville à Jean-Philippe Toussaint.

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(Photo : Philippe Schroeder)

Parfois, dans un salon, certains pètent un câble. C'est le cas de mes amis, le docteur/auteur Olivier Kourilsky et Maryline Martin.

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Maryline Martin, mandorisée il n'y a pas si longtemps...

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Olivier Kourilsky est médecin, ancien chef du service de néphrologie-dialyse du Centre hospitalier Sud Francilien (Évry). Professeur honoraire au Collège de médecine des Hôpitaux de Paris, il est aujourd'hui, auteur de thrillers.

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(Photo : Philippe Schroeder)

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(Photo : Philippe Schroeder)

Luc-Michel Fouassier, Michel Quint, Victoria Bedos, Christine Van de Putte, Simonetta Greggio et Jean-Philippe Toussaint.

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Bernard Boudeau, un auteur de thrillers machiavéliques souvent récompensé.

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(Photo : Philippe Schroeder)

Les éditions Quadrature, avec notamment, l'un de ses dirigeants, auteur mandorisé, Patrick Dupuis.

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Quand un de mes chanteurs préférés, Fabien Martin, me rend visite en compagnie de sa dulcinée, la comédienne Caroline Santini, juste par amitié... ça m'a fait très plaisir. Merci vous deux!

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Le public est venu nombreux...

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Deuxième interview en public. Cette fois-ci, avec Christian Oster (mandorisé là). Comme Jean-Philippe Toussaint, il ne se rend jamais à des salons ni ne répond à des journalistes dans ce genre de contexte. Christian Oster, Prix Médicis 1999 pour Mon grand appartement,  a également publié des romans policiers et de nombreux livres pour enfants (une trentaine de titres à L'École des loisirs). De tout cela et de ses derniers livres nous avons parlé. Je mesure ma chance d’avoir animé cette rencontre.

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(Photo : Philippe Schroeder)

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Un public de charme...

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(Photo : Philippe Schroeder)

Jean-François Oneto, le maire d'Ozoir-la-Ferrière, Victoria Bedos et... Simonetta Greggio pour la remise des prix du concours de nouvelles...

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Jean-François Oneto, Simonetta Greggio et Luc-Michel Fouassier.

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Luc-Michel Fouassier, Victoria Bedos, Jean-François Oneto et la gagnante du concours de nouvelles.

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Pour finir, un moment de complicité avec la sculptrice et auteure Hélène Jousse et Jean-Philippe Toussaint.

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 (Photo : Philippe Schoeder)

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28 octobre 2013

Lilian Auzas : interview pour La voix impitoyable.

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J’ai connu Lilian Auzas lors d’une soirée d’un ami commun, il y a moins de deux ans. Quelques auteurs étaient présents. Je ne sais plus si c’est Stéphanie Hochet ou Myriam Thibault (il est ami des deux) qui m’a incité à m’y intéresser de près. J’ai demandé quel était le sujet de son livre (le premier à l’époque). Il me parle de Leni Riefenstahl… l’égérie d’Adolf Hitler. Je tique un peu. Sujet osé pour un premier roman. Lilian me paraît jeune pour s’intéresser à ce genre de sujet. Et, en toute sincérité, j’ai trouvé intrigant le fait de s’intéresser à ce genre de sulfureuse personne, si proche d’une idéologie de cette nature. Mais soit, je vais lire ce livre.

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J’ai lu et j’ai été convaincu. Ce n'est pas une hagiographie, même si l'on sent bien la fascination exercée par le sujet sur son auteur. La question du Mal est complexe. Ça ne me dérange pas de lire des romans qui l’abordent sous un angle si original que celui-ci.

Je n’ai pas mandorisé Lilian Auzas pour ce livre, j’ai attendu le second… qui m’a beaucoup également intéressé. Plus que le premier. La voix impitoyable est un livre abordant le thème de la complicité du peuple allemand et de sa participation, directe ou indirecte, au nazisme. Sujet délicat. Décidément…

Le 29 août dernier, Lilian est venu me rendre visite à l’agence… je lui ai posé toutes les questions que j’avais sur le cœur. Et elles étaient nombreuses.

Electre_978-2-7561-0425-6_9782756104256.jpg4e de couverture de La voix impitoyable :

Qu’a pu faire Hanja Sauber, lorsqu’elle vivait à Berlin pendant la guerre, pour être à ce point rongée par la culpabilité et répéter inlassablement : « Je ne suis pas quelqu’un de bien » ? C’est ce que va tenter de découvrir son jeune voisin et ami, le photographe Gautier Maigné, à partir d’une cassette audio incomplète que lui confie le psychanalyste d’Hanja et d’une lettre que celle-ci lui a confié juste avant de mettre fin à ses jours.
Lilian Auzas reconstitue avec intelligence et subtilité cette période charnière qui a marqué l’histoire européenne du XXe siècle. Dans La Voix impitoyable, il met en lumière le Berlin de la Deuxième Guerre mondiale, mais aussi celui des années qui ont précédé la chute du mur, puisque le récit se déroule entre Paris et Berlin au début des années 80.

Biographie de l’auteur :

Né le 1er février 1982, Lilian Auzas a grandi non loin de Vienne au sud de Lyon. Son bac littéraire en poche, il suit des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’Université Lumière Lyon 2. Ses recherches sont assez éclectiques puisqu’il se spécialise d’abord dans les arts africains pour finalement s’intéresser aux arts totalitaires. L’esthétique des corps sous les régimes fascistes et notamment les travaux de la réalisatrice et photographe allemande Leni Riefenstahl (1902-2003) font l’objet de ses recherches. Passionné de cinéma et de littérature, Lilian a officiellement adhéré à l’association CREAM’ en janvier 2008 pour laquelle il rédige divers textes (notices, articles). Lilian a coréalisé un court métrage, Sale Type, sorti en janvier 2009. Depuis sa découverte à l’âge de 14 ans sur Arte de Leni Riefenstahl, son intérêt pour la cinéaste du nazisme ne s’est pas démenti, au point de lui consacrer son premier roman, Riefenstahl, publié en 2012 chez Léo Scheer. Il est également l’auteur de Charlie Fuchs et le monde en marge, un conte pour petits et grands paru en juillet 2013, toujours chez Léo Scheer. La Voix impitoyable est son deuxième roman.

DSC08405.JPGInterview :

Ta passion de l’Allemagne est criante dans ton œuvre.

Le premier évènement qui m’a marqué, c’était la chute du mur de Berlin. J’avais 7 ans. J’ai encore des images très nettes des gens qui cassaient ce mur. Inconsciemment, cela à dû me travailler. Je trouvais ça beau comme évènement…

Tu n’as pas dans ta famille, des secrets de familles qui seraient susceptibles d’expliquer ta passion pour ce pays ?

Non, pas du tout. Aucun lien avec l’Allemagne. Je n’ai pas d’ancêtre allemand, ou alors, je ne suis pas au courant.

Ce mur que l’on casse provoque quoi en ton for intérieur ?

J’étais petit, mais j’avais conscience que c’était un évènement important. Je comprenais aussi images.jpgque c’était un peuple qui voulait accéder à la liberté. Ça m’a marqué. Quand il s’est agi de choisir une langue à l’école, j’ai choisi l’allemand. Je suis tombé amoureux de la langue. Je trouve qu’elle est magnifique. Très vite, je me suis intéressé à la culture allemande. J’ai lu des écrivains de cette nationalité, tout comme j’écoutais de la musique allemande comme Rammstein, Nina Hagen, DAF ou encore Kraftwerk…

Tu ne te sentais pas isolé avec cette passion plutôt rare ?

Beaucoup pendant mon adolescence. Plus j’ai avancé vers l’âge adulte, plus j’ai rencontré des gens qui  partageaient ma passion. Il faut être mature, je suppose, pour aimer cette langue et cette culture. A la base, je pense que c’était par esprit de rébellion. Je n’avais pas envie de faire comme tout le monde. Mais, très vite, je me suis retrouvé subjugué.

On peut s’interroger parce que c’est un pays historiquement très marqué…

Je te rassure, je n’ai aucune fascination malsaine. Par contre, il y a une question qui me hante : comment une culture aussi brillante a pu aller jusque-là ? Je visualise cette période de l’histoire allemande comme un cancer.  Un cancer, ce sont des cellules qui se développent beaucoup trop. C’est un surplus.

Dans La vie impitoyable, c’est cela que tu expliques. Comment tous ces gens ont été aveuglés par cet endoctrinement.

À part les personnes qui se sont investies spontanément et qui ont commis des crimes, je ne veux juger personne. Pour le peuple, tout ceci s’est déroulé de manière passive. Je pense qu’on accepte des choses quand on ne se sent ni concerné, ni touché de près. Un jour, on se réveille et c’est trop tard… on ne peut plus revenir en arrière. La question de chacun est : est-ce que maintenant j’agis ou est-ce que j’attends que ça se passe ?

Moi, ce qui me travaille, c’est ce que j’aurais fait en ce temps-là, dans ce pays-là.

Tu as raison. Avec mon précédent roman, Riefenstahl, je ne me suis pas permis de juger la photographe et réalisatrice proche d’Hitler. Elle s’est impliquée, je comprends que l’on puisse se faire une opinion, mais moi, je ne voulais pas lui taper dessus. Il ya suffisamment de biographies qui s’en occupent.

J’avais lu ce livre avec le sentiment que tu aimais son travail, ce qui se comprend, mais que tu l’aimais bien. J’avoue que je me suis interrogé.quand-on-veut-on-peut.jpg

Je pense qu’elle a une réelle importance dans l’histoire du cinéma et de l’art en général. Bien sûr Le Triomphe de la Volonté est un film atroce, mais il est esthétiquement parfait et efficace. Maintenant, avec le recul, ça devient un devoir de le regarder.

Moi, je trouve que c’est difficile de discerner une œuvre d’une personnalité. Je n’y parviens pas.

Riefenstahl a toujours dit qu’elle avait fait une œuvre d’art, mais, effectivement, il faut un minimum être passionné par son sujet. Je me souviens d’une interview d’elle très contradictoire. Elle y explique lourdement qu’il faut dissocier une œuvre d’art d’une œuvre politique. Pour elle Le Triomphe de la Volonté est un document très objectif. Elle n’a fait que filmer ce qu’il s’est passé sans donner son point de vue. Plus loin, dans la même interview, elle dit qu’elle ne peut travailler que sur un sujet qui lui plait. Forcément, on est obligé de reconnaître que l’idéologie nazie la fascinait. Elle s’est impliquée corps et âme dans le tournage, le montage et la construction de ce film. Si elle me fascine, c’est par le déni qu’elle a du danger de son œuvre. Elle n’a jamais eu une once de regret de l’importance de ses films dans la mécanique de la propagande nazie. Elle n’a jamais dit pardon. Ça me gêne beaucoup.

Elle a inventé une esthétique que l’on voit encore aujourd’hui dans la publicité par exemple.

Pour moi, Riefenstahl n’a rien inventé, mais elle a sublimé l’homme. L’aryen. On le retrouve dans la publicité d’aujourd’hui et même dans les films. Elle a porté une version de l’homme très haut dans l’imaginaire.

Quand tu as sorti ce livre, tu n’as pas eu peur que l’on considère que tu es proche de cette idéologie ?

Si, évidemment. Déjà, avec la couverture, j’ai eu quelques soucis. Mais si on lit le roman correctement, il est impossible de prétendre que j’épouse cette idéologie. Ça fait plus d’un an que l’ouvrage est sorti, je n’ai jamais lu ou entendu quelqu’un qui m’accuse de cela.

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Riefensthal, Charlie Fuchs et le monde en marge et La voix impitoyable font partie de ta trilogie totalitaire consacrée à la vénéneuse séduction du mal. Excuse-moi d’insister lourdement, mais tu n’as pas peur d’être catalogué ?

Je ne me suis pas posé la question. Riefenstahl, il fallait réellement que j’écrive sur elle. C’était un besoin. Charlie Fuchs, c’est une parabole sur le système totalitaire, mais avec plusieurs niveaux de lecture. Ça raconte l’histoire d’un manuscrit qui n’a jamais été publié. Les annotations en marge se rebellent et envahissent le conte. Les trois héros ne peuvent pas jouer le conte. Ils sont démunis. Il faut qu’ils écrivent leur propre histoire et qu’ils remettent la frontière  entre le texte et la marge. En même temps, ceux qui sont dans la marge, sont-ils tous mauvais ? C’est un conte sur la tolérance.

En miroir de Riefenstahl, La Voix impitoyable est le deuxième volet d’un diptyque consacré à la Deuxième guerre mondiale, du point de vue non pas des victimes, mais des bourreaux. Là, tu écris sur une femme, cette fois-ci  fictive, Hanja, qui a culpabilisé sur des actes commis durant la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’elle a fait est horrible en soi, mais quand on est jeune et tellement endoctriné, il est simple de comprendre que l’on puisse faire ce qu’elle a fait. Elle a un tel poids de culpabilité qu’on imagine le pire. J’ai fait en sorte qu’on ait envie d’avoir pitié d’elle.

Hanja n’est pas mauvaise, contrairement a ce qu’elle dit d’elle tout le temps.

Dans Riefenstahl, j’ai mis en avant le déni de l’artiste. Hanja, c’est exactement l’inverse. Elle, c’est la culpabilité portée à son paroxysme. Ce sont deux extrêmes.

Après sa mort brutale et inexpliquée, le jeune photographe Gauthier, entre curiosité et appréhension, cherche à percer le secret de son amie. Il te ressemble pas mal ce Gauthier, non ?

Certes, il est passionné par l’Allemagne, il a pas mal de centres d’intérêt commun aux miens, mais nous n’avons pas du tout le même comportement. Mais comme lui, j’aime beaucoup la photo, l’histoire de l’art, j’écoute Nina Hagen et j’aime beaucoup Lou Reed.

La voix impitoyable, c’est quoi ? La propagande nazie ?

C’est emprunté à une épître de Madame de Staël. Pendant la Révolution française, elle parle de la voix impitoyable du peuple. C'est-à-dire que l’on tombe dans un engrenage qui ne s’arrête plus. Je l’applique à la propagande nazie. Le peuple qui suit bêtement comme le mouton de Panurge. La voix impitoyable, c’est aussi la petite voix intérieure qu’on a tous dans la tête : notre conscience. C’est aussi la voix d’un ami qui peut nous orienter. C’est la voix de Nina Hagen  et de Lou Reed, des chansons qu’on écoute et qui nous transportent. C’est tout ça la voix impitoyable.

C’est un livre qui fait réfléchir sur nous-mêmes qui ne sommes tellement pas manichéens…

Pour moi, cette période-là n’est pas toute blanche ou toute noire. Ce n’est pas possible. Je vais peut-être choquer en disant cela, mais même le pire des nazis est un être humain. Il faut accepter cette humanité pour accepter l’horreur. Je n’aime pas l’expression : « c’est inhumain ». Chaque jour, on a la preuve que l’horreur est bien humaine. Au lieu de s’apitoyer, on devrait combattre cet aspect-là de l’humanité.

Tu es fasciné par la complexité de l’âme ?

Peut-être que je sens mes limites et ma faiblesse, je ne sais pas. Peut-être que je ne suis pas à l’abri de tout ça. Je pense que je ne m’impliquerais pas de moi-même dans une idéologie de ce type-là, mais est-ce que j’aurais le courage de la combattre ? J’aurais sans doute la volonté rb001.jpgintellectuelle et intérieure de le faire, mais de là à passer aux actes, il y a un fossé. Est-ce que tout le monde peut être un héros ? Je pense à Hans et Sophie Scholl, ainsi que Christoph Probst, trois étudiants allemands d'une vingtaine d'années qui ont été guillotinés dans la prison de Stadelheim, près de Munich. Leur crime était d'avoir dénoncé le nazisme dans le cadre d'un mouvement clandestin, «La Rose blanche» (Die Weiße Rose en allemand). Est-ce que moi, à 20 ans, à Munich, j’aurais pu faire ce qu’ils ont fait. Honnêtement, je ne crois pas.

C’est quoi, pour toi, être écrivain ?

Être écrivain, c’est douter, avoir peur, ne jamais être satisfait. Le jour où j’arrêterai de me poser des questions et que je serai sûr de moi, j’arrêterai d’écrire.

Mais, dans ton cas, tu écris des livres qui font réagir et qui sont loin d’être anodins.

Dis donc, là, depuis un moment, j’ai l’impression d’être Hanja dans la scène avec le psychanalyste… (sourire).

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26 octobre 2013

Spécial Les 7 petits nègres, l'exquise nouvelle, saison 2

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Edit du 26 octobre 2013:

Le calcul des droits d'auteurs du livre Les 7 petits nègres (L’exquise nouvelle saison 2) va bientôt être clos pour 2013. Or, vous le savez peut-être, mais une partie des bénéfices revient à l’association Les Ptits Courageux, dont je fais partie (pour des raisons expliquées ci-dessous).

Aussi, aujourd’hui, je remets en ligne la chronique sur ce livre (publiée au mois d'avril de cette année). On ne sait jamais. Si cela peut inciter certaines personnes à se le procurer…

En cliquant ici, rien de plus simple...

Bonne lecture !

(Merci à la petite fille atteinte du syndrome de Crouzon qui pose avec le livre en début d'interview et, surtout, merci à ses parents d'avoir accepté que je publie cette photo!)

J’avais déjà évoqué L’exquise nouvelle en septembre 2011 sur ce blog. C’était à l’occasion de la première saison. Pour sa deuxième édition, sur le principe des Exercices de Style de Queneau, c'est la maison In Octavo qui publie cet ouvrage atypique, qui mèle auteurs confirmés et amateurs autour d'un même thème. Ainsi, Les 7 petits nègres entrent en lice. Un formidable et délirant roman policier collectif, dont voici la 4e de couverture (expliquant notamment qu’une partie des bénéfices revient aux P’tits Courageux).

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Le 24 mars 2013, j’ai rencontré l’un des 3 eXquisMen, David Boidin, de passage à Paris lors du Salon du Livre. Nous nous sommes installés dans un coin, et je lui ai posé quelques questions sur ce projet « L’exquise nouvelle » et plus particulièrement sur la deuxième saison.

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Interview:

20130519_11h42h24.JPGPeux-tu me raconter la genèse de cette série L’exquise nouvelle ?

La première exquise nouvelle est une idée de Maxime Gilliot qui est un auteur de polar du nord de la France. En 2010, il a considéré que ça pouvait être rigolo de construire une histoire à partir de statut Facebook. Les statuts Facebook ne pouvaient dépasser à l’époque 420 signes. Il a lancé l’idée, j’ai rebondi dessus et nous nous sommes retrouvés ensemble à organiser un cadavre exquis en utilisant la contrainte des statuts Facebook de l’époque. On s’est retrouvés à 80 participants, à la fois des auteurs réputés, reconnus et puis des gens qui n’avaient jamais écrit, à concevoir une nouvelle unique : la poursuite du tueur à l’andouillette. On a lancé ça, fin août 2010 et ça a duré jusqu’au mois de décembre. On s’amuse, des gens laissent des commentaires, bref, c’est une joyeuse pagaille.

Et très vite, de petits éditeurs vous contactent.

Trois en une semaine, sans que l’on ne fasse aucune démarche. On a accepté l’une d’elles et on s’est lancé dans l’aventure. Pour finir en apothéose, on a demandé aux auteurs de céder leurs droits pour les reverser à une association caritative. Comme Maxime Gillio est associé de façon très personnelle à Écoute ton cœur qui est une association qui aide les enfants autistes à s’insérer par le sport, c’est tout naturellement que nous l’avons choisi.  

Le livre est sorti un an plus tard.

Oui. Et pour pouvoir le promouvoir, nous lançons une saison 2. Ce la nous permet de renouveler l’expérience et passer des cadavres exquis aux exercices de style à la Queneau. On lance le projet d’ailleurs le jour de la commémoration des 35 ans de la mort de Raymond Queneau. Chaque auteur a dû écrire une nouvelle avec plusieurs contraintes : entre 3500 et 5000 signes, avec une même scène de départ pour tout le monde, à la croisée d’Agatha Christie et des frères Grimm.

C’est quoi la scène de départ ?Couv7PN_W.jpg

Une pièce, une table sur laquelle Blanche est morte. Au bout de la table, il y a 7 nains noirs. De l’autre côté de la table il y a Armand Leprince qui dit : l’assassin est dans ces murs. À partir de là, chacun écrit sa nouvelle.

Mais, vous ne vous arrêtez pas là...

On rajoute 3 mots différents par auteur qu’il faut absolument intégrer de façon la plus subtile possible au sein de la nouvelle. Sur le site dédié à cette saison 2, chaque visiteur pouvait essayer de deviner les mots imposés.

Pour cette deuxième saison, une partie des bénéfices reviennent à l’association Les P'tits Courageux. Je suis le responsable communication de cette association et surtout papa d’une fille porteuse d´une facio-craniosténose syndromique, en l’occurrence, le syndrome de Crouzon. Donc, je tiens à vous remercier au nom de tous les membres de l’association de nous avoir choisies.

La première fois que j’ai entendu parler de cette association c’est quand tu m’en as parlé il y a deux ans. J’ai un peu étudié la question et j’ai constaté qu’effectivement, ces jeunes enfants touchés par cette maladie avaient bien besoin d’avoir un peu plus de médiatisation.

Je tiens à préciser, que je ne t’ai rien demandé, mais que j’ai été fort touché que vous, les eXquisMen, preniez cette décision de nous choisir. Bon, je sais que vous êtes en train de préparer la saison 3 et qu’elle sera la dernière. Pourquoi ?

Parce qu’il fallait que le concept soit un évènement, que ce soit exceptionnel. Je ne suis pas persuadé que l’aspect habituel  soit une bonne chose. Aujourd’hui, on a fait la trilogie, on s’est bien amusé, on a fait plaisir et on est fier de ça.

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Voici la préface de Les 7 petits nègres, L'exquise nouvelle saison 2 par Jérôme Commandeur.

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Pour acheter le livre, c'est là!

Bonus mandorien.

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Pour compléter cette chronique, je mets en ligne la partie de l’émission "Quartier du talent" sur IDFM que la très sympathique et compétente Mireille Eyermann à  consacré à l’association Les Ptits Courageux en interviewant Héloïse Reichardt-Ogier, la présidente et fondatrice de l’association (par téléphone) et moi-même (en direct dans les studios à Enghien).

C'était le jeudi 4 avril 2012.
podcast

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07 octobre 2013

Julien Blanc-Gras : interview pour Touriste et Paradis [avant liquidation]

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(Photo : Fred Kihn)

Julien Blanc-Gras, je le lis depuis longtemps (depuis son premier roman, en fait). Je le croise parfois (nous avons des amis communs). Il m’arrive même de le mandoriser (enfin, juste une fois avant cette chronique-là). Ce journaliste-auteur est un garçon éminemment sympathique et doué dans ce qu’il entreprend. Il est en train de se faire un nom à la fois dans le journalisme et dans le monde littéraire français.

Cet été, je suis parti en vacances avec ses deux derniers livres, Touriste (en poche) et le plus récent, Paradis [avant liquidation]. Je me suis tout bonnement régalé. Julien Blanc-Gras m’a passionné, amusé, fait éclater de rire parfois et surtout fait voyager.

Le 27 août dernier, il est venu me faire une petite visite à l’agence, dans le but original de répondre à quelques savantes questions. Merci à lui.

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorDescription de Paradis [avant liquidation].

« Il y a des pays en voie de développement et des espèces en voie de disparition. La république des Kiribati est un pays en voie de disparition. Perdu au milieu de l'océan Pacifique, ce petit paradis semble promis à l’engloutissement par le changement climatique.
J’ai organisé ma vie autour d’une ambition saugrenue, le quadrillage méthodique de la planète. Moteur : toujours voir un pays en plus. Ce qui se profile ici, c’est un pays en moins. Je dois m’y rendre avant qu’il ne soit rayé de la carte. »

Au bord de lagons de carte postale, le journaliste écrivain entraine le lecteur dans ses péripéties cocasses ou dramatiques, narrées avec son écriture élégante, son humour et sa justesse de ton habituel, entre distance et empathie. On rencontre les pêcheurs et les présidents, les missionnaires et les ivrognes, les expatriés et les candidats au départ. Autant de fragments qui composent un tableau de ce paradis en sursis, confronté à un défi sans précédent. Peuplées depuis 3000 ans, les Kiribati devront-elles déménager pour survivre ?

Un éclairage inédit sur cette contrée méconnue, éloignée de la mondialisation et pourtant aux avant-postes de la menace climatique.

Description de Touriste.julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandor

« On compte environ 200 états souverains. On vit à peu près 30000 jours. Si l'on considère l'existence sous un angle mathématico-géographique, on devrait passer 150 jours dans chaque pays. Il faut se rendre à l'évidence. Je dois aller dans tous les pays du monde. Je ne trouverai pas le repos dans l’immobilité.
Untel veut devenir une star, un autre posséder un yacht ou coucher avec des sœurs jumelles. Je veux juste aller à Lusaka. Et à Thimbu. Et à Valparaiso. Certains veulent faire de leur vie une œuvre d’art, je compte en faire un long voyage.
Je n’ai pas l’intention de me proclamer explorateur. Je ne veux ni conquérir les sommets vertigineux ni braver les déserts infernaux. Je ne suis pas aussi exigeant. Touriste, ça me suffit.
Le touriste traverse la vie, curieux et détendu, avec le soleil en prime. Il prend le temps d’être futile. De s’adonner à des activités non productives mais enrichissantes. Le monde est sa maison. Chaque ville, une victoire.
Le touriste inspire le dédain, j’en suis bien conscient. Ce serait un être mou, au dilettantisme disgracieux. C’est un cliché qui résulte d’une honte de soi, car on est toujours le touriste de quelqu’un. »

Obsédé par les cartes, le narrateur décide de visiter tous les pays du globe. Des favelas colombiennes aux hôtels clubs tunisiens, en passant par les karaokés du Yang-tsé-Kiang, les villages oubliés du Mozambique, les vagues polynésiennes, les plateaux de Bollywood, le tumulte du Proche-Orient et même par la Suisse, ce promeneur globalisé nous guide à travers l’inépuisable diversité des mondes.

Avec ce roman géographique, Julien Blanc-Gras nous propose  une esthétique du voyage simple, aventureux, drôle et intelligent.

L’auteur :

Né en 1976 à Gap, Julien Blanc-Gras est journaliste de profession et voyageur par vocation. Il a publié trois romans au Diable vauvert, Gringoland, qui conte un périple latino-américain, lauréat en 2005 du festival du premier roman de Chambéry et « Talents à découvrir » des librairies Cultura ; Comment devenir un dieu vivant en 2008, une comédie apocalyptique déjantée ; et Touriste, un récit de voyage curieux, surprenant, malicieux.

Il a séjourné aux îles Kiribati à l'automne 2011 pour réaliser son dernier livre, Paradis [avant liquidation].

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorInterview :

Dans ces deux livres, racontes-tu toujours des histoires vraies ?  

C’est différent d’un livre à l’autre. Touriste est un roman basé sur mes voyages et des histoires que j’ai vécues. Parfois, je modifie un peu le trait, je modifie les personnages. Je me permets un peu de fiction, parce que c’est indiqué sur la couverture : roman. Bon, c’est quand même vrai à 95%. Quant à Paradis [avant liquidation], il s’agit d’un récit. La contrainte que je m’étais donnée était que ce soit plus journalistique. Donc, tout est vrai. Le nom des personnages, les dialogues, les situations.

Au début de Touriste, tu racontes que quand tu étais jeune tu regardais les cartes en te disant que tu allais un jour vérifier si tout était réellement comme ça.

J’ai une passion de la géographie depuis que je suis enfant. J’avais un ballon gonflable avec la carte du monde, mais j’avais surtout la carte du monde affichée à côté de mon lit et je m’endormais en la regardant. Ça me faisait complètement rêver.

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Tu écris: « Je voyageais en cherchant un sens à ma vie, et ça avait marché. J’avais trouvé un sens à ma vie. » Quand as-tu su que tu allais consacrer ta vie au voyage ?

Assez tardivement finalement. Après mes études. À 23 ans, j’ai fait un voyage au Mexique, que je relate dans mon premier roman Gringoland. J’étais parti pour quelques semaines pour voir un copain qui étudiait là-bas et, finalement, je suis resté un an. C’était la découverte du vrai voyage en solitaire en toute liberté. Je suis rentré de ce voyage, je me suis mis à bosser et très rapidement, j’ai compris que j’avais envie de voyager. J’ai donc organisé ma vie professionnelle dans ce sens et avec cette envie-là.

Tu es aujourd’hui payé pour le faire, tu as donc mené à bien l’ambition qui t’animait.

Oui. Maintenant, qu’on ne se méprenne pas. Je passe une grande partie de ma vie en France. Je pars beaucoup, mais je ne suis pas toujours en voyage, comme la lecture des livres pourrait le laisser supposer. Je fais à peu près 10 voyages par an. Parfois, c’est très court. 4 jours pour aller faire une interview ou couvrir un évènement.

Quand tu pars longtemps, tu es content de revenir chez toi à Paris.

Le retour fait partie du plaisir de voyager. On est soucieux de retrouver les proches et les gens qu’on aime. Et puis, on est content de retrouver un peu de confort. Quand tu n’as pas pris de douche chaude depuis deux semaines, tu apprécies la chose,  je t’assure.

Paradis [avant liquidation] est un livre palpitant et souvent drôle. La seule chose que je te reproche, c’est qu’il est très frustrant, car trop court.

Je le prends comme un compliment parce que ça veut dire que je n’ai pas ennuyé mon lecteur et c’est quand même mon souci principal. Je crois que nos temps de concentration ont diminué. Je pense continuer à écrire en format court. C’est une façon de garder l’intérêt du lecteur. De plus, des formats courts, c’est ce que j’ai envie de lire. Dans Paradis [avant liquidation], ce sont des petites séquences qui composent un tableau.

En lisant Touriste, on se dit que tu as de la chance. Tu voyages, c’est un beau métier. Le rêve absolu. Puis soudain, tu vas en Colombie et là, on se dit que ça doit être moins marrant… mais toi, rien ne t’arrête.

Est-ce que rien ne m’arrête ? Je ne sais pas. Pour la Colombie, j’allais voir un ami qui travaillait là-bas. J’essaie de dire que ce n’est pas si dangereux que ça, si tu fais attention. À l’époque, certes, c’était le pays où il y avait le plus d’homicides, mais ce n’est pas non plus un pays en guerre, donc c’était praticable. Si tu ne traînes pas dans les quartiers chauds la nuit, tu t’en sors. Après, quand tu aimes voyager, il ne faut pas être timoré. Et puis, il est bon d’avoir le frisson parfois. Se demander si c’est raisonnable d’aller dans un pays, ça fait aussi partie du plaisir de s’y rendre.

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Tu as besoin d’adrénaline ?

Le voyage, c’est aussi l’adrénaline de la découverte chaque jour d’un nouvel endroit, ce qui ne veut pas nécessairement dire « prise de risque ». Je ne suis ni un casse-cou, ni un aventurier. D’ailleurs, c’est aussi pour ça que j’ai appelé ce bouquin Touriste. C’était une forme d’humilité. Je voulais faire un livre de voyage, je me suis dit que je n’étais pas un explorateur, pas un aventurier, pas correspondant de guerre, alors je suis quoi ? Bon, ben touriste quoi ! Pour moi, le touriste au singulier du titre, c’est le narrateur.

Mais, c’est évidemment un peu ironique Julien.

L’ironie, c’est un peu ma façon de voir et de décrire le monde. Je l’applique aux autres, je l’applique au narrateur et à moi-même.

Tu n’as rien contre les vrais touristes, même si tu en as raillé quelques-uns dans Touriste.

J’ai un peu grossi le trait pour faire des situations que je raconte quelque chose de drôle. Je dis bien que chacun voyage comme il veut. Je n’ai de mépris pour aucune forme de tourisme. Je ne fais jamais la leçon à quiconque. Si monsieur et madame machin veulent aller en club vacances à Djerba pour se reposer le cerveau au soleil, je ne vois pas au nom de quoi je critiquerais ça. Ce n’est évidemment pas mon truc, mais je respecte ce genre de souhait.

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorTa méthode de découverte quand tu vas dans un pays, c’est le pifomètre. Tu vas quelque part au gré des hasards et des rencontres.

Ça dépend. C’est un mélange d’improvisation et de préparation, en fait. Pour les deux livres, la démarche est différente. Pour Paradis [avant liquidation], je suis parti dans un pays en sachant que j’allais écrire un livre dessus. C’était un acte délibéré, volontaire, prévu. Je savais que c’était un travail compliqué, donc j’ai fait un travail  de journaliste avant de partir. J’ai enquêté, je me suis documenté, j’ai pris des contacts en amont, j’ai pris des rendez-vous. En gros, je suis allé en reportage. Touriste, c’est une compilation des différents voyages que j’ai faits au fil des années. Il y avait des voyages qui étaient à but professionnel, d’autres à but personnel. Quand je voyage tout seul, je pars avec mon sac à dos, un peu à l’improviste. Souvent j’arrive dans un pays, je n’ai pas réservé de chambre d’hôtel pour le soir et puis « on verra bien ». Le côté « on verra bien ce qu’il va se passer » est souvent déclencheur de nombreux évènements.

Ce n’est pas inconséquent, voire dangereux d’agir ainsi ?

Il faut être ouvert à toutes les possibilités en tout cas. Quand je voyage, je veux qu’il m’arrive des trucs, comme ça, accessoirement, je peux les raconter dans des bouquins, et puis surtout les vivre. Il faut avoir envie de découvrir des choses que tu ne connais pas. Le moteur, c’est évidemment la curiosité. C’est un cliché de chez cliché, mais en voyage, tu t’enrichis au contact de l’autre.

Quand tu vis des trucs pas très sympas, je suis sûr que tu te dis « ce n’est pas grave, je vais pouvoir le raconter dans un livre ».

Exactement. Ça m’arrive souvent. Dans le voyage, il y a le plaisir de vivre au premier degré le truc et aussi le plaisir de le raconter. Il y en a qui font une soirée diapo, moi je fais des livres. L’envie de partager avec tes amis ou le lecteur participe beaucoup au fait d’aimer voyager.

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorTu as souvent écrit des livres burlesques, mais comme ces deux derniers sont ancrés dans la réalité, ils me touchent plus.

Dans Comment devenir un dieu vivant, on voyait bien que c’était fou fou, qu’on n’était plus dans le réel. Il était impossible de s’identifier, de s’imaginer à la place du narrateur. Dans Touriste, si. J’ai reçu pour ce livre des tas de témoignages de personnes qui m’ont dit qu’ils avaient vécu quasiment les mêmes situations, les mêmes aventures. Moi, ça me fait plaisir que le lecteur s’identifie. Je vais rester dans ce genre de livre un long moment parce que ça créé du lien avec les gens. J’écris aussi pour cela.

Parlons du petit dernier, Paradis [avant liquidation]. Ce n’est donc pas du tout la même démarche que pour Touriste.

C’est à peu près la même personne, le même narrateur. Dans Touriste, c’est quelqu’un qui est très proche de moi, dans Paradis [avant liquidation], c’est moi à 100%. Je te le disais tout à l’heure, c’est le même principe de voyage et de découverte, sauf que cette fois-ci, c’est dans un but précis, sérieux, rigoureux et journalistique… mais en ajoutant un style et un ton pour rendre l’enquête littéraire.

Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

J’ai vu passer cette dépêche AFP et j’ai trouvé que c’était complètement dingue. Un pays qui envisage sa propre disparition physique, c’est du jamais vu ! Ça m’a trotté dans la tête et je me suis organisé pour aller dans la République des Kiribati. Ce n’était pas simple. C’est loin, c’est cher, il faut se dégager du temps. Et je ne le regrette pas!

Tu es parti combien de temps ?

Six semaines.

Les habitants étaient un peu méfiants parce qu’ils ont vu passer d’autres journalistes. Ils étaient comment avec toi ?

La plupart m’ont ouvert leur porte très gentiment.

Ils sont « très serviables, mais pas efficaces », je te cite.

Ils mettent du cœur à tenter de te rendre service, mais ils n’y parviennent jamais.

Sur un planisphère, ce pays est à peine visible à l’œil nu. Sa surface terrestre ne couvrejulien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandor même pas celle d’un département français, mais on pourrait faire rentrer l’Inde dans son espace maritime. La République des Kiribati est à la fois un des plus petits et un des plus grands pays. Une aberration géographique à laquelle tu n’as pas pu résister.

Ça a fasciné mon côté malade de la géo. C’est un endroit unique au monde pour toutes les raisons évoquées tout à l’heure. Il était impossible pour moi de faire l’impasse sur ce pays.

Tu dis que choisir de faire cette enquête est un mauvais choix stratégique. Difficile de trouver moins branchés que les Kiribati.

Je pensais vraiment ça. Choisir le changement climatique comme thème de livre n’était à priori pas non plus une idée fédératrice. Ce n’est pas un sujet très sexy. Moi-même, avant de me pencher en détail sur le sujet parce que j’allais le traiter dans ce bouquin, ça ne me passionnait pas des masses. Les thématiques écologiques ne passionnent pas les foules, il faut le reconnaître.

Il y a des moments sérieux et rigoureux et puis parfois, ça part en live, ce qui est plutôt ta marque de fabrique. Il y a un doux mélange des deux.

Moi, j’aime écrire des livres informatifs et plaisants. Je ne veux surtout pas être dans le pédagogique et le pontifiant. Là, le but était de faire un portrait d’un pays.  Donc, pour le comprendre, puisque personne ne le connait, il fallait des données précises. Il faut donner de l’info, donc toute la difficulté de l’exercice était que ce livre ne fasse pas article de journal, essai ou thèse. Dans des chapitres courts, j’ai sélectionné les informations pour qu’elles soient digérables sans être ennuyeuses.

Habituellement, les catastrophes naturelles sont soudaines et violentes. Les Kiribati, eux,  expérimentent la catastrophe au ralenti.

On ne trouve ce phénomène que là-bas. Mine de rien, ce petit pays que personne ne connait à plein de caractéristiques uniques qui font une bonne trame littéraire pour écrire un livre.

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorTu mets en scène le narrateur et ça, j’adore !

Il faut toujours trouver l’équilibre et la distance que tu prends avec ton sujet. Je me mets en scène quand ça peut être rigolo ou que ça explique les conditions du reportage, donc que ça permet de comprendre aussi le pays.

Est-ce qu’il t’arrive de te demander ce que tu fous là ?

Je me régale du « qu’est-ce que je fous là ? » Plus la situation est incongrue, plus je me dis que c’est absurde d’être là, plus j’ai une jouissance à ça. Encore une fois, je jubile, car je sais que je vais pouvoir écrire des pages intéressantes pour un livre.

Pourrais-tu vivre sans voyage ?

Je ne pourrais absolument pas rester à Paris tout le temps. Je deviendrais fou. J’ai besoin de mon espace, d’horizons nouveaux, de liberté, d’ouverture. J’estime que j’ai une chance folle de pouvoir faire ça, dans d’assez bonnes conditions en plus.

Julien Blanc-Gras, finalement, c’est un écrivain voyageur ?

Ça me va. Je voyage et j’écris des livres de voyage. Je trouve ça cool comme terme. Je lis aussi parfois, « écrivain globe-trotter ». Mais, je me considère avant tout journaliste.

Tu te sens écrivain quand même ?

Oui, par la force des choses. Je publie des livres et les gens m’appellent comme ça. Mes deux métiers de journaliste et d’auteur, plus le temps passe et plus ils se croisent et se rejoignent. Notamment dans Paradis [avant liquidation].

Paradis [avant liquidation] et Touriste ont nettement mieux marché que tes précédents livres…et ils ont obtenu beaucoup de presses,  j’imagine que tu es ravi.

Ça fait super plaisir. Si tu écris, c’est pour être lu. Il ne faut pas faire attention à ça, mais je n’y suis pas insensible.

Je te connais, tu es loin d’avoir un ego surdimensionné, mais est-ce que ça touche l’ego quand même ?

Évidemment. Il faut de l’ego pour écrire, quand même. Juste, il faut trouver l’équilibre délicat entre mégalomanie et humilité.

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorQuand tu interviewes Bret Easton Ellis, comme tu viens de le faire pour Le Monde (à lire ici), tu te sens encore romancier ?

Pour le coup, je suis dans ma peau de journaliste du Monde qui va interviewer un écrivain. C’est moi qui pose les questions. Je ne mélange pas les genres dans cet exercice.

Il savait que tu écrivais ?

À la fin de l’interview, on a bu un verre, on a diné… c’était un peu plus informel, donc je lui ai dit que j’écrivais des livres. Je crois qu’il n’en avait rien à foutre (rires).

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Après l'interview, le 27 août 2013.

A lire, un article très intéressant publié sur le site Rue89, la semaine dernière.

La page Facebook du livre Paradis [avant liquidation].

03 octobre 2013

Gilles Paris : interview pour Autobiographie d'une Courgette (nouvelle édition)

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Gilles Paris est un auteur que j’ai fréquenté de nombreuses années sans savoir qu’il écrivait des livres. Notre relation a d’abord été professionnelle (il est un attaché de presse incontournable dans le milieu littéraire), puis elle est devenue amicale au fil du temps. Il y a un an et demi, je l’ai mandorisé pour Au pays des kangourous. J'ai récidivé avec beaucoup de plaisir à l’occasion de la sortie de la nouvelle édition de son roman « culte » Autobiographie d’une Courgette. C'était le 26 juillet dernier, un jour de canicule...

autobiographie-courgette-1260569-616x0.jpg4e de couverture :

Un nom de cucurbitacée en guise de sobriquet, ça n’est pas banal ! La vie même d’Icare, alias Courgette, neuf ans, n’a rien d’ordinaire : son père est parti faire le tour du monde « avec une poule » ; sa mère n’a d’yeux que pour la télévision, d’intérêt que pour les canettes de bière et d’énergie que pour les raclées qu’elle inflige à son fils. Mais Courgette surmonte ces malheurs sans se plaindre… Jusqu’au jour où, découvrant un revolver, il tue accidentellement sa mère. Le voici placé en foyer. Une tragédie ? Et si, au contraire, ce drame était la condition de rencontres et d’initiations – à l’amitié, à l’amour et au bonheur, tout simplement ?

À travers le regard optimiste de son jeune héros, Gilles Paris restitue le monde de l’enfance dans un récit aussi drôle que poignant.

L’auteur :

Gilles Paris dirige une agence de communication spécialisée dans l'édition. Il est également l'auteur de Papa et maman sont morts (Seuil, 1991) et d'Au pays des kangourous (Éditions Don Quichotte, 2012).

DSC083ll94.JPGInterview :

Autobiographie d’une courgette ressort 11 ans après sa première publication. Ce n’est pas un peu surprenant pour un auteur de savoir que son livre va avoir une deuxième vie ?

Le grand format est paru en 2002 et c’était déjà merveilleux pour moi de savoir que je passais en poche un an après chez J’ai lu, qui a en plus changé la couverture à deux reprises. Il a très bien marché dans cette collection. C’était déjà une aventure inouïe. Et puis un jour, je reçois un appel d’une éditrice de chez Flammarion qui s’appelle Thifaine Pelé et qui dirige la collection « Etonnantissimes ». Elle avait remarqué plusieurs critiques d’Autobiographie d’une Courgette sur des blogs de profs.

Comment expliques-tu que ton roman soit apprécié par tous les publics ?

Je me suis rendu compte que cette langue d’un enfant de 9 ans, qui est semblable à tous mes romans, est accessible à tout âge. Elle est simple, sans la moindre crudité et cruauté. Mais, je revendique le fait d’être au départ un romancier pour adulte. Jusqu’à présent, je n’ai pas écrit un vrai roman « jeunesse », même si ça me travaille un peu l’esprit.

Tu vas donc être étudié dans les écoles, comme un auteur classique.

Quand le grand format était paru, j’avais eu la chance d’avoir eu des extraits d’Autobiographie d’une Courgette dans un manuel Bordas de classe de 3e. Etre étudié en classe, ça a un côté magique.

Tu as participé récemment à un programme qui s’appelle « Lecture pour tous », qui lutte contre l’illettrisme.

Je suis allé à Nice pour rencontrer des classes de CM1, de CM2, des collèges, ainsi que dans des hôpitaux d’enfants malades … Je me suis retrouvé devant des centaines de mômes qui avaient lu mes livres et particulièrement cette version d’Autobiographie d’une Courgette.

Parle-moi de cette version assez originale.

D’abord, elle coute moins cher que la version poche, elle bénéficie de formidables dessins de Charles Berberian. Il y a des jeux, des tests.

Et un avant-propos.

Oui, son auteur décortique mon roman et en fait soudain un roman social. Moi, je ne l’ai jamais vu sous cet angle là quand je l’écrivais. Je prends toujours de la distance, je ne relis jamais mes livres, alors voir quelqu’un qui analyse mon propre roman, la manière dont je travaille, me fait sourire. Je n’ai jamais d’arrière-pensée quand j’écris, ni de volonté de lutter contre quoi que ce soit.

Charles Berberian, c’est la grande classe !img535.jpg

Au départ, il devait faire juste la couverture. Il était même réticent parce qu’il trouvait qu’illustrer un roman était un peu étrange. Un roman est une entité en lui-même et il n’a pas besoin d’illustration pour qu’on puisse le comprendre. Et puis il l’a lu… et pour ma grande chance, il l’a beaucoup aimé. Il a donc fait la couverture et une dizaine de dessins, ce qui n’était pas prévu. Ses dessins sont très poétiques, très justes et collent parfaitement au texte. C’est assez miraculeux.

Puisque le narrateur a toujours 9 ans, quelle différence littéraire y a-t-il entre Au pays des kangourous et Autobiographie d’une Courgette ?

Dans Au pays des kangourous, on était dans un milieu social assez favorisé. Le papa écrit pour les autres et la mère est toujours en voyage et gravit les échelons de la boite pour laquelle elle travaille. Dans Autobiographie d’une Courgette, on est dans un milieu défavorisé. Le héros à une mère alcoolique qui passe son temps à regarder la télévision. Le père est parti, tout ça est un peu misérable. L’enfant ne connait pas l’école, donc, ne connait aucun autre enfant, à part le voisin qui joue avec un cochon. La langue que j’ai utilisée dans Autobiographie d’une Courgette est très différente que pour Au pays des kangourous. Elle peut même déstabiliser. Ce n’est pas un langage poli et bien soigné, je voulais une « voix » d’un môme de la campagne qui n’est jamais allé à l’école. Paradoxalement, le fait qu’il tue sa mère accidentellement, ce qui est un geste absolument atroce, est sa chance. Grâce à ça, il va pouvoir trouver l’amour qui lui a manqué enfant. J’aimais bien ce paradoxe total dans le roman : un début très violent et la forme de résilience et de résurgence qui s’en suit et qui va le sauver.

Il vit des galères, ce petit garçon, mais il ne semble jamais malheureux.

C’est le miracle de l’enfance. Nous, les adultes, quand on vit un drame, on le vit à fond. Moi, j’imagine toujours le pire, comme ça, je ne suis pas déçu. Quand on est enfant, on n’a pas cette notion là du danger. Il ne faut jamais l’oublier, mais un enfant de 9 ans ne juge pas, il cherche à comprendre. J’ai toujours choisi des enfants narrateurs qui ont un sens de l’optimisme rude à toute épreuve. Tous les enfants de mes romans sont des résilients. Tous. Ce sont des enfants qui malgré le drame ou malgré le handicap qui pourrait être le leur à travers ce qu’il traverse restent d’un stoïcisme absolument total, comme si au fond les épreuves n’étaient là que pour les renforcer. Dans la vie, ce ne sont pas les épreuves qui sont importantes, c’est ce qu’on en fait. Les adultes ont plutôt tendance à dramatiser et à compliquer les choses.

Toi, quand tu as des soucis, tu agis en adulte, je le sais, je te connais, mais au fond de toi, je suis sûr que tu as un regard d’enfant face à eux.

Je suis d’accord avec toi. Je crois que j’ai ce point commun avec mes narrateurs. Je suis quelqu’un qui a beaucoup de mal à juger les gens. Je n’ai pas d’à priori sur les gens en général. Il m’est arrivé de me faire avoir à cause de cet état de fait, mais pas tant que ça parce que je sens bien les gens. J’ai une hyper sensibilité envers eux. Je les sens ou je ne les sens pas. Mais je ne juge pas. Quelqu’un qui me ferait un truc pas cool, je ne vais pas tout de suite en faire un ennemi, je vais d’abord essayer de comprendre pourquoi il a fait ça.

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Le Gilles Paris auteur se comporte-t-il comme le Gilles Paris attaché de presse ?

Ce sont deux personnes différentes. Je m’occupe de beaucoup d’écrivains et beaucoup d’entres eux ne savent pas que je le suis moi-même. Je ne leur dis pas. Il y a plein d’éditeurs avec lesquels je suis sous contrat qui l’ignorent aussi complètement. Dans mon métier, ce qui est très important, c’est d’être le plus discret possible. Ma vie privée, je n’en parle jamais à part à mes amis très proches. Je fais vraiment la différence entre mon métier et la vie privée. Ma place n’est pas dans la vie de mes auteurs. A part 4 ou 5, la plupart des auteurs dont je m’occupe ne sont pas des amis.

L’action du livre se situe notamment dans une maison d’accueil. Tu as enquêté sur ce genre d’établissement ?

Quand ce livre est sorti, à l’époque chez Plon, on éditait un juge pour enfant. Je l’ai rencontré et il a commencé à m’expliquer comment ça se passait quand un enfant tuait sa mère. Il m’a dit trois choses. Premièrement : un enfant qui tue un de ses proches, ne se rend pas toujours compte de ce qu’il a fait tout de suite. Deuxièmement : il est tout de suite prononcé comme un incapable mineur. Troisièmement : il m’a aiguillé vers la fondation Cognac Jay.

Samoreau(pressoirs_du_Roy)1.jpgUne fondation qui crée et développe des établissements de solidarité sociale dans les secteurs sanitaire, médico-social, social et éducatif pour tous les publics.

Oui, c’est exactement ça. Je suis allé voir la directrice des Pressoirs du Roy, établissement qui appartient à la Fondation, et dont je me suis largement inspiré. J’ai dû aller la voir souvent pour gagner sa confiance. Elle m’a présenté aux éducateurs. Ils m’ont énormément aidé à comprendre leurs personnalités très différentes les unes des autres. Chacun avait une manière d’approcher les enfants et j’ai voulu montrer cette diversité à travers différents éducateurs du roman. En tout cas, je n’ai pas voulu faire un livre sur les rouages d’une maison d’accueil, je voulais juste que ce soit crédible.

Est-ce que tu crois que tu changes la vie des gens quand ils te lisent ?

Je ne crois pas. A une exception près. Au salon du livre de Gérard Collard, à Saint-Maur-des-Fossés, une dame est venue me voir dans l’après-midi. Elle m’a dit qu’elle était prof de français et que, quand elle a lu mon livre, elle a décidé de changer sa vie. Elle est devenue éducatrice. C’est dingue ! Je trouve ça sublime.

Je vais te dire la vérité. J’ai commencé Autobiographie d’une Courgette un peu àalbums_2013.12.jpg reculons, un peu comme quand j’ai lu Au Pays des kangourous parce que j’ai un peu de mal avec les narrateurs enfants. Or, à chaque fois, tu réussis à me happer. Je commence tes livres, je ne les lâche plus.

Les émotions de mes enfants, je les vis au moment où je les écris. Si c’est une scène qui va t’émouvoir, tu peux être sûr que je pleure en l’écrivant.

L’histoire de Courgette, ce n’est pas ton histoire, on est d’accord.

Non, moi j’ai eu la chance d’avoir une enfance heureuse. Mes parents étaient ce qu’on appelle des bourgeois moyens. Mon père était architecte, maman ne travaillait pas. J’ai une sœur, Geneviève, qui est artiste et chanteuse. On avait une vie plutôt agréable. On habitait un bel appartement à République.

Bref, ta vie, ce n’était pas Les Misérables.

Peut-être que ça donne la distance nécessaire pour parler d’enfances qui sont moins agréables. La projection de l’autobiographie dans les romans me laisse perplexe. Moi, c’est la partie inconsciente qui m’intéresse. Te rendre compte ultérieurement que tu as écrit une scène qui au fond correspond à quelque chose que tu as vécu il y a longtemps, je trouve ça plus beau que de déverser des choses trop personnelles dans un roman. Par exemple, Au pays des kangourous est un roman beaucoup plus autobiographique et j’ai eu du mal avec ça. Je savais que j’allais mettre des choses de moi, je savais que j’allais devoir parler de choses personnelles.

Sur la dépression, je le rappelle.

Oui et c’était très personnel. C’était quelque chose qui me retenait presque, mais j’ai fini par y aller quand même.

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Habituellement, tu sors un livre tous les 10 ans… et là, j’entends avec stupeur que tu sors déjà un nouveau livre chez Héloïse d’Ormesson. Que se passe-t-il Gilles ? D’où vient cette frénésie d’écriture ?

Je ne me suis jamais dit en prenant mon petit déjeuner : « Tiens ! Si j’écrivais un livre tous les dix ans ! ». Aujourd’hui, j’ai 54 ans, si je continue à écrire un livre tous les 10 ans, il ne m’en reste pas beaucoup. Or, j’ai encore beaucoup de chose à raconter. Et puis l’accueil d’Au pays des kangourous s’est tellement bien passé que j’ai décidé d’arrêter ce rythme et de passer à la vitesse supérieure. C’est vrai que je me suis lancé dans une frénésie d’écriture. J’ai d’abord écrit des nouvelles, parce que j’adore ça. J’en ai publié plusieurs pour des journaux et pour des sites Internet. Albin Michel m’a aussi demandé d’écrire des textes. Il y en a un qui va être publié à la fin de cette année dans une collection qui s’appelle « Toi mon frère, toi ma sœur ». C’était un texte très autobiographique, du coup, j’ai beaucoup hésité à me lancer dans cette entreprise et je l’ai fait. Encore par le biais d’un enfant de 9 ans. Ca me permettra d’avoir de la distance. Albin Michel m’a demandé de faire la même chose à propos de mon père. Ca sortira l’année prochaine, après mon roman L’été des lucioles, chez Héloïse d’Ormesson.

Ce livre aussi aura un narrateur âgé de 9 ans ?

Ça fait 40 ans que j’écris comme un enfant de 9 ans, je ne vais pas soudain me mettre à écrire comme un adulte. J’ai essayé, ça ne marche pas. Cette langue, je l’ai en moi et j’ai beaucoup de choses à raconter avec. Il faut toujours surprendre le lecteur. Quelque soit le milieu et l’histoire, il faut systématiquement tout changer.

Ce qui est le cas de L’été des lucioles?

Ce sera un roman beaucoup plus léger… en apparence, évidemment, je m’appelle quand même Gilles Paris. Il n’y aura pas trop de fond social derrière, mais une dimension beaucoup plus romanesque. Quand j’ai rendu les premières épreuves à Héloïse d’Ormesson, femme peu expansive et discrète,  et que j’ai attendu son retour, j’avais un peu peur. Au final, ce qu’elle m’en a dit m’a beaucoup touché.

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Avec Gilles Paris, à l'issue de l'interview, le 26 juillet 2013.

Bonus : Lire un livre et se retrouver citer en bas de page dans l'avant-propos (ce n'est pas la première fois, certes, mais cela fait toujours bizarre d'être une "source")...

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24 septembre 2013

Léonora Miano : interview pour La saison de l'ombre

léonora miano,la saison de l'ombre,le magazine des espaces culturels leclerc,interview,mandorL’histoire de ce livre commence grâce à la chanteuse Sandra Nkaké. En septembre 2010, elle remet à Léonora Miano une enquête intitulée La mémoire de capture. C’est sa mère Lucie-Mami Noor Nkaké qui a conçu ce court rapport de mission. Ce traité n’était pas destiné à être lu par un écrivain…

La saison de l'ombre décrit, de l'intérieur, une communauté confrontée à la disparition d'un grand nombre des siens et tout à fait ignorante des opérations de traite ayant déjà commencé depuis un bon moment. Ce roman présente une population devant faire face, du jour au lendemain, à une situation imprévue et incompréhensible. Il permet aussi aux lecteurs de savoir comment on vivait en Afrique centrale/équatoriale avant le choc de la rencontre avec l'Europe.

La saison de l'ombre parle avant tout d'un drame humain et sans manichéisme ni intention de sauver ce qui ne peut l'être.

Pour Le magazine des espaces culturels Leclerc (daté du mois de septembre 2013), j’ai rencontré Léonora Miano, (au Fumoir), le 16 août dernier.

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Tout petit bonus mandorien:

Vous travaillez toujours sur des questions inhabituelles dans votre œuvre.

J’aime bien travailler sur le non-dit, j’aime bien fréquenter les régions de l’expérience humaine qu’on n’a pas trop envie d’aller voir.

Pourquoi racontez-vous ces histoires-là ?

Parce que je trouve extrêmement troublant et sans doute handicapant pour toute une partie de l’Afrique sub-saharienne de ne pas être très au fait de ce passé. Je trouve très troublant d’ignorer les 500 ans de sa propre histoire. La traite transatlantique, c’est 500 ans d’histoire sub-saharienne. J’ai le sentiment qu’il est difficile de comprendre ce que l’on est devenu aujourd’hui si on ne connait pas cette histoire-là et la manière dont elle a bouleversé la vie dans nos espaces. Il y a une impossibilité de se projeter dans un avenir quelconque si on ne sait pas comment on a été transformé par sa propre histoire. Comme il n’y a pas d’écrits précis sur la question, je pense que c’est aux créateurs de compléter le travail que font les historiens.

léonora miano,la saison de l'ombre,le magazine des espaces culturels leclerc,interview,mandor

Léonora Miano et Mandor le 16 août 2013.

20 septembre 2013

Marc Bélit : interview pour Le philosophe amoureux

marc bélit,le philosophe amoureux,interview,mandor,le magazine des espaces culturels leclercMéfiez-vous de l’eau qui dort… Derrière l'homme de culture rigoureux se cache un intellectuel facétieux. Marc Bélit, ancien professeur de philosophie, fondateur du Parvis, la Scène nationale de Tarbes, sort son premier roman, Le philosophe amoureux. On y retrouve un mélange d'humanité, de philosophie, de sentiments amoureux et d'analyse politique. Une fantaisie que ses précédents essais sur la politique culturelle n'avaient pas laissé deviner. J’ai interviewé Marc Bélit pour Le magazine des espaces culturels Leclerc (daté du mois de septembre 2013).

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marc bélit,le philosophe amoureux,interview,mandor,le magazine des espaces culturels leclerc

marc bélit,le philosophe amoureux,interview,mandor,le magazine des espaces culturels leclercLe bonus mandorien:

Descartes est présent dans ce livre, comme une ombre qui passe.

C’est un personnage subliminal. Il est l’équivalent de mon héros, le professeur Granier. Il est cet enseignant qui a parlé avec cette jeune Princesse Palatine. Quand on lit leur correspondance, c’est très troublant.  En même temps, c’est l’homme de la dualité, philosophiquement. Dans ce livre, je fais beaucoup de clins d’œil philosophiques.

Descartes est-il votre philosophe préféré ?

Non. À un moment donné dans le livre, Nadia dit: « Descartes, c’est la France ». C’est une icône. C’est le début de la pensée des « modernes », c’est le cogito, le « je pense », c’est l’idée de ce moment ou l’homme se met au centre de l’univers et organise son univers autour de lui et soumet l’univers à lui-même. Ça, c’est la modernité.

Le professeur est convaincu du pouvoir de la raison sur les passions de l’âme. Un jour, cette thèse bat de l’aile et ça le mine. Comme ça le mine de ne pas savoir si Descartes est mort empoisonné ou d’une pneumonie. Tout ça l’obsède, comme il est obsédé par Nadia. Il oscille entre des sujets profonds et les affres de son cœur.

On enseigne Les passions de l’âme de Descartes parce qu’à un moment donné, il faut arriver à les dominer, à ne pas en être esclave. Mais quel plaisir d’y succomber. C’est tout le déchirement de l’homme. La tête veut une chose, le cœur en veut une autre.

18 septembre 2013

Zep : interview pour Une histoire d'hommes

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Zep quitte une nouvelle fois la cour de l’école et son Titeuf aux 20 millions d’exemplaires561716_0202728272551_web_tete.jpg vendus. Il revient avec Une histoire d'hommes, un album racontant les retrouvailles d’anciens copains, membres d’un même groupe de rock qui a sévi il y a 18 ans. L’un d’eux a réussi. Sandro est devenu une star, les autres galèrent ou ont pris une voie beaucoup plus sage. Ils se retrouvent un week-end invités par la star, refont l’histoire, imaginent ce qu’aurait été le groupe s’il n’avait pas explosé en vol et découvrent une sombre vérité, un secret enfoui qui vont expliquer pas mal de choses sur les uns et les autres. Émotions, tendresse, apparences trompeuses, rien n'est simple quand les quatre amis sont ensemble. Chacun a ses démons, ses petites fautes inavouables. Mais l'amitié est plus forte, et la raison de ces retrouvailles sera d'autant plus violente qu'elle lèvera le voile sur une incroyable histoire. Zep livre là un album splendide et très touchant.

Le 13 septembre dernier, j’ai rencontré Zep au sein même de la jeune maison d’édition consacrée à la BD, Rue de Sèvres.

IMG_1529.JPGInterview :

Vous avez remarqué combien cet album suscite la curiosité ?

Quand on est associé aussi fortement à un personnage comme Titeuf, dès qu’on en sort, ça suscite de l’intérêt. J’ai déjà fait des projets parallèles comme Happy Sex, qui était un livre réservé aux adultes. Comme Titeuf l’est pour les enfants, il a fallu que je me justifie constamment quand j’ai changé mon fusil d’épaule. Alors que c’est le propre d’un artiste, il est censé évoluer. On ne peut pas raconter les mêmes choses à 40, 30 ou 20 ans.

Avec Titeuf, vous aviez déjà évoqué tous les sujets possibles et imaginables, comme le deuil, le secret, mais en version humoristique. Dans cet album, c’est en version plus adulte. C’est compliqué de passer d’un univers à l’autre ?

Non, ce n’est pas compliqué parce que c’était quelque chose que j’avais besoin de faire. Tous ces sujets me touchaient, même les plus graves, mais pour Titeuf,  je les travaillais avec une pirouette humoristique. Ça me permettait de garder une espèce de protection et de mettre une distance sur des choses que je pourrais dire moi. Avec l’âge, j’ai eu envie de sortir du bois. J’ai eu envie de raconter des histoires sans faire le rigolo. J’ai enfin atteint une forme de maturité que je n’avais pas jusque-là. Un album comme Une histoire d’hommes a mis du temps à venir.

Y a-t-il  a eu un déclic pour que vous remarquiez que vous étiez prêt ?zep-carnet-intime.jpg

Le déclic c’était le livre Carnet intime, qui était une compilation de mes carnets de voyage et mon premier livre sans gag.

Mais le public a suivi aussi dans ce registre-là.

Oui, et ce n’était pas gagné d’avance. C’est toujours mieux si le public nous lit.

Vous ne seriez pas allé dans ces directions si les premières tentatives avaient échoué.

C’est encourageant, c’est sûr. Pour Carnet intime, il y a plein de gens qui m’ont dit qu’ils n’étaient pas sensibles à mon travail humoristique, mais qu’avec ce livre, quelque chose les avait touchées. Je m’octroie désormais le droit de jouer dans des registres différents. Quand on est artiste, on nous associe tellement à un personnage, qu’il ne faut pas le mettre en péril.

Mais, dans votre cas, c’est normal. Titeuf vous accompagne quand même depuis 20 ans.

Justement, ça fait du bien de le quitter pour faire autre chose. C’est un truc que ma génération peut faire, qui était un peu plus compliqué pour la génération précédente.  A l’époque de Franquin et d’Uderzo, c’était un jeu risqué. Franquin, quand il a fait ses Idées noires, ça a été la mort de Gaston Lagaffe. Il a mis 10 ans à refaire un Gaston après et ce n’était pas le meilleur. Clairement, il n’avait plus envie de le faire.

titeuf-au-cinema-en-2010-01.jpgVous, vous répétez bien que vous allez faire de nouveaux albums de Titeuf.

C’est vrai. Je conjure peut-être le mauvais sort. Mais, je n’ai pas l’impression d’avoir fait la même chose pendant 20 ans jusqu’à aujourd’hui. L’album de Titeuf que j’ai fait il y a deux ans est complètement différent de celui que j’ai fait  il y a 10 ans ou celui que j’ai fait il y a 20 ans. Je ne me retrouverais pas du tout dans une carrière comme celle de Jim Davis avec Garfield où rien n’a bougé depuis 40 ans. Ce sont les mêmes gags avec les mêmes dessins. C’est une autre démarche, mais je trouve qu’ici, en Europe, on a la possibilité de faire une bande dessinée d’auteur variée.

J’ai lu de la part de critiques qui écrivaient sur Une histoire d’hommes que désormais, ils sentaient qu’il y avait un scénario… ça ne doit pas vous faire plaisir de lire ça. Titeuf, ce n’était pas scénarisé ?

Ils disent cela parce que c’est un long récit. Dans l’idée des gens, s’il y a un long récit, il y a un scénario, si c’est du gag, c’est juste une idée de gag. Il faut avouer que sur une page, il y a une idée et un jet immédiat, alors je peux comprendre ce genre de critique. Cet amalgame ne me vexe pas. 

Dans une histoire d’homme, il n’y a pas beaucoup d’humour, mais il y en a un peu. Il y a même un personnage, Franck, qui me rappelle votre univers habituel.

C’est comme la vie, il n’y a pas que des gens qui sont que drôles ou que tristes. Même dans Titeuf, c’est de l’humour, mais il y a des moments sensibles et touchants. Dans Une histoire d’hommes, ces 4 copains qui ne se sont pas vus depuis 18 ans ont aussi envie de faire les cons, de boire ensemble… c’est assez légitime. Ils se retrouvent dans des circonstances tragiques, il y a plein de secrets qui pèsent sur eux. Ils ont donc tous besoin de se marrer.

Il y a du Titeuf, chez Franck.

C’est marrant ce que vous me dites là parce qu’on me demande souvent si Titeuf va grandir. Et bien, si Titeuf grandissait, potentiellement, il peut être Yvan, pas Franck. Titeuf et Yvan sont deux loosers et ils se prennent des baffes avec les filles.

 

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Sandro est donc celui qui a réussi. Il est devenu une star du rock français. Quand il fait venir ses anciens camarades, il gère plutôt bien la situation.

On sent quand même qu’il y a chez lui une part de culpabilité, mais en même temps, il a fait sa vie et il ne doit rien aux autres. Et les autres ont fait leur vie, sauf Yvan. Mais Yvan, lui, il a choisi d’attendre.

Si le ton est dans l’ensemble grave, c’est une histoire optimiste ?

La fin est ouverte en tout cas. Malgré toutes les révélations fracassantes de ce livre, dont je ne peux pas parler ici, on peut imaginer que leur vie va reprendre sous de meilleurs auspices.

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Dans Une histoire d’hommes, vous ne dessinez pas de la même manière que dans Titeuf. On a l’impression que ce n’est pas le même artiste.

Je n’ai pas le recul nécessaire pour dire ça, mais quand même, comme vous, j’ai l’impression que c’est très différent. Je pense que le dessin d’un dessinateur va s’adapter à ce qu’il a envie de raconter. Bon, ça ne se fait pas non plus en claquant des doigts. J’ai redessiné l’album trois fois en neuf mois. Il y a eu du boulot pour l’acquisition de ce nouveau dessin.

Mais votre trait reste votre trait.

J’ai cette manière de dessiner qui est une forme de ligne claire. Je dessine tout. Je ne suis pas Hugo Pratt qui met un coup de pinceau et c’est une ville. Si je dessine une ville, je dessine toutes les tuiles, les toits, les cheminées (rires).

Vous êtres un méticuleux.

Je suis un méticuleux, un peu obsessionnel et en même temps, je dessine très vite. Il faut sortir de certains automatismes. Mon dessin humour est beaucoup plus précis, beaucoup plus sûr de lui. Pour Une histoire d’hommes, il est un peu plus fragile, mais ça va avec le personnage principal Sandro. 

1558587874.jpgBon, personnellement, je ne peux pas ne pas évoquer Goldman avec vous. Vous êtes quand même celui qui avez réalisé sa dernière pochette. Celle de Chansons pour les pieds.

Oui, et je crois que ce sera vraiment sa dernière pochette. Il me donne de ses nouvelles de temps en temps. Il veut voir grandir ses enfants et je ne suis pas certain qu'il sorte un nouveau disque un jour.

Ce n’est pas une bonne nouvelle que vous me dites là.

(Il sourit)

Il a lu Une histoire d'hommes ?

Oui.  Jean-Jacques m’a d’ailleurs envoyé un petit mot charmant pour me dire qu’il avait aimé. Il m’a parlé du passage ou Yvan annonce la mort de son père à Franck. Quand il dit « Il est mort. Il n’a jamais beaucoup vécu. Je ne suis pas sûr qu’il ait vu la différence ».

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Zep et Mandor après l'interview le 13 septembre 2013.

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09 septembre 2013

Stéphane Haumant : interview pour Le jugement dernier

stéphane haumant,le jugement dernier,interview,mandor

Dans son premier thriller, Le Jugement dernier : l'énigme du Codex Lucis, le journaliste Stéphane Haumant (que les abonnés de Canal+ connaissent bien puisqu’il est le présentateur/producteur de Spéciale Investigation) entraîne le lecteur sur la piste d'un manuscrit Cathare qui annoncerait l'Apocalypse. Il raconte également, avec une plume alerte et précise, l’enquête d’un policier Américain et d’un journaliste Français qui se lancent à la recherche des coupables d’une série d'attentats ayant ensanglanté le Brésil, les États-Unis, puis le Japon.

Un très bon premier roman (1er du longue série ?).

Stéphane Haumant est passé me voir à l’agence le 19 juillet dernier…(Merci à Gilles Paris).

stéphane haumant,le jugement dernier,interview,mandor4e de couverture :

Des bombes sèment la terreur au Brésil, aux États-Unis, au Japon, en Inde. Pas des bombes ordinaires, mais celles du « Jugement dernier », des engins miniaturisés d'une effroyable efficacité ! Qui se cache derrière ces attentats et pourquoi sont-ils commis, causant des milliers de morts ?
Un policier américain et un journaliste français se lancent sur la piste des mystérieux coupables qui ne formulent aucune revendication.
Comment imaginer qu'ils devront remonter à un texte apocalyptique, le Codex Lucis des Cathares, pour identifier la source d'un complot vieux de neuf siècles et posant une question cruciale : l'humanité a-t-elle un avenir ?

L’auteur : 

Grand reporter, journaliste d'investigation, Stéphane Haumant est producteur de l'émission spéciale Investigation sur Canal +. Le Jugement dernier : l'énigme du Codex Lucis est son premier roman.

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Interview :

En lisant Le jugement dernier, on sent la patte du journaliste qui a fréquenté le terrain pendant des années. On voyage beaucoup dans ce roman.

Pendant une quinzaine d’années, j’ai été reporter donc je suis allé dans la plupart des pays que j’évoque pour y bosser. Je me suis effectivement inspiré de plein de souvenirs et d’anecdotes que j’ai vécues quand je suis allé dans ces pays. Je parle du Japon, du Brésil, de la Russie et de la plupart des pays d’Europe…

Quand on est journaliste, on a un style d’écriture bien particulier. On se doit d’être clair et concis. Dans un roman, il faut ça, plus du style. Le vôtre est-il venu naturellement ?

C’est totalement intuitif et empirique. J’avais une idée d’histoire en tête et je l’ai écrite sans me poser trop de questions. J’ai écrit spontanément dans un style peut-être un peu journalistique et sec, mais moi, ça me convenait bien. Je trouvais même que c’était cohérent avec ce que je voulais faire en termes de rythme et d’efficacité.

stéphane haumant,le jugement dernier,interview,mandorDu coup, il n’y a pas de fioritures. On ne s’ennuie jamais.

Je voulais écrire un livre comme on regarde un film d’action américain, que cela aille vite et rebondisse sans arrêt. Mais, je souhaitais aussi que derrière toute cette énergie, il y ait matière à réflexion. Je ne voulais pas de longues introspections de mes personnages, mais qu’ils n’existent que par ce qu’ils font. À travers ce qu’ils font, on comprend qui ils sont.

C’est un roman d’anticipation, dont l’action se situe dans 25 ans. Le monde que vous avez inventé ressemble tout de même au monde d’aujourd’hui.

Quand j’étais enfant, j’imaginais qu’en l’an 2000, il y aurait des voitures qui volent, que l’on vivrait dans des combinaisons en aluminium et qu’on mangerait des pilules. Finalement, 35 ans après, le monde est assez proche, à part quelques outils technologiques qui ont révolutionné nos vies. Donc je me dis que dans 25 ou 30 ans, la vie ne sera pas forcément très différente d’aujourd’hui et les angoisses des hommes seront probablement les mêmes.

Les questions existentielles de l’Homme restent les mêmes, vous avez raison.

Qu’est-ce que la liberté ? Comment doit-on organiser la société ? Les questions sur la vie, la mort… toutes ces questions n’ont pas changé et seront encore là dans 40 ans.

Je trouve ça intéressant de lire le livre d’un journaliste. Dans ce métier, il faut vérifier ses informations, être rigoureux, ne rien inventer…  alors que lorsque l’on est écrivain, rien de tout cela n’est obligatoire. Au contraire, c’est l’imagination, l’invention, la fantaisie qui priment.

99% de ce que je raconte dans ce livre est authentique. Après, le romancier que je suis a fait rentrer 1% de fantaisie et d’imagination, a tordu un peu le réel à la marge. Mais tordre à la marge permet d’inventer des choses totalement plausibles, qui pourtant n’ont pas existé. Je voulais que le lecteur, à chaque page, se demande si telle ou telle chose est vraie ou pas. J’ai voulu créer un jeu sur le vrai et le faux entre l’actualité et l’histoire.

Vous vous êtes amusé à écrire ?

Honnêtement, je pensais écrire ce livre en 3, 4 mois et ça m’a pris plutôt trois ans. J’ai découvert que le métier d’écrivain était un vrai métier et que c’était difficile. J’ai construit une sorte de puzzle. Ce n’est pas simple un puzzle. On place, on retire, on recommence, on hésite… Tout ça prend du temps, mais  une fois que le puzzle est fini, on est content.

Stéphane Haumant/Dan Brown, même combat ?stéphane haumant,le jugement dernier,interview,mandor

Il y a l’idée d’un grand complot qui régirait le monde. Dan Brown n’est pas le seul à l’avoir imaginé. C’est lui qui a fait le plus gros succès, mais il y a pléthore de livres avant lui et après lui sur ce sujet.

Croyez-vous à un complot mondial ?

Moi, pas du tout. Qu’il y ait des sociétés secrètes qui fassent du lobbying, qui travaillent, qui influencent, ça, il y en a un paquet, dont la plus célèbre est la Franc-maçonnerie. Après, qu’elles dirigent le monde, je n’y crois pas du tout. En revanche, ce qui me frappe, c’est que depuis 10 ou 15 ans, cette croyance-là est devenue une sorte de religion à part entière. À côté du catholicisme, du protestantisme, aujourd’hui il y a la théorie du complot qui mobilise quand même des dizaines de millions de gens. C’est une religion informelle qui n’a pas de gourou, mais qui, quand même, donne à tout un tas de gens, une grille de lecture du monde. Ca m’intéressait d’utiliser cette grille de lecture et de la confronter à d’autres, plus politiques, plus religieuses. Comme plus personne ne croit aux institutions, ni aux hommes politiques, on imagine qu’il y a quelque part des organisations secrètes qui changent le monde.  

Avec votre livre, vous confortez la théorie du complot, non ?

Déjà, on peut se dire que cette histoire se passe dans l’avenir, donc elle ne cherche pas à expliquer le présent.

Mais permettez-moi de vous dire qu’en vous lisant, on oublie un peu que l’action se situe dans 25 ans.

Oui, je sais. Alors, soit on peut se dire que mon livre est la preuve que la théorie du complot est vraie. Un peu comme a fait Dan Brown qui avait donné la clef de l’énigme de l’humanité à travers Jésus et la Bible. J’ai surtout voulu démontrer qu’avec un peu d’imagination et un peu de persuasion, on peut inventer tous les complots que l’on veut. Et qu’avec la théorie du complot, ce qu’il y a de formidable, c’est que l’on peut tout expliquer.

stéphane haumant,le jugement dernier,interview,mandorVous parlez du Trésor des Cathares. Le fameux trésor est en fait  un livre, le Codex Lucis (le livre de la lumière) qui révèle le secret des origines de l’homme. Rien que cela !

Tout ce que j’évoque dans ce livre à ce sujet sont des thèses, des hypothèses. Celles qui existent ne sont pas plus crédibles que celle que je rajoute. L’imaginaire de l’homme se nourrit de ces mystères historiques qu’il tourne dans tous les sens pour essayer de comprendre ce qui se cache en dessous. Je m’en suis servi et je me suis amusé avec.

Vous mettez en scène un journaliste français et un flic du FBI qui enquêtent chacun de leur côté sur la même affaire et qui finiront par se rejoindre. Journaliste et policier, c’est un peu le même métier finalement.

Ce sont les deux faces d’un même métier en tout cas. Les deux enquêtent, les deux cherchent la vérité, mais pas pour les mêmes raisons.Ca m’amusait de les mettre en parallèle parce que ce sont des professions qui se côtoient, mais qui travaillent de façon différente. Le journaliste est sur le terrain, il rencontre des gens. Il fait son enquête un peu au ras des pâquerettes. Le flic, lui, a accès à des documents officiels, des réunions importantes à la Maison Blanche par exemple. Eux aussi sont à deux niveaux de lecture du monde et de collecte d’indices très différents, mais ils vont parvenir au même point d’arrivée. Les journalistes ont une liberté d’action qui fait qu’ils trouvent des choses que les flics ne trouvent pas forcément.

Le flic Balthazar est un peu rentre-dedans quand même. Il n’attend pas toujours les autorisations officielles…

Il y a des gens qui sont mus par une espèce d’énergie qui, dans la quête de la vérité, peut devenir un peu extrême. Sur certaines enquêtes un peu exceptionnelles, on peut aller très loin et donc se bruler les ailes. Cette enquête-là ne pouvait se mener en respectant toutes les règles. Pour un journaliste, c’est un peu une seconde nature de louvoyer avec les règles, c’est plus rare du côté des institutions. Il arrive que des flics ou des juges aussi sortent des cadres et des règles du jeu juridiques parce qu’ils pensent que c’est la seule façon de toucher la vérité après  laquelle ils courent parfois depuis des années.

Vous-même, avez-vous pris beaucoup de risques professionnels ? Je parle d’avant la présentation de Spéciale Investigation ?

Je n’ai jamais été reporter de guerre, donc je me suis très rarement retrouvé dans des situations où ma sécurité physique était en jeu. Après, de ne pas tout à fait respecter les consignes étiquetées par les autorités ici ou là, c’est fréquent et ça fait partie du jeu. Si on veut sortir des infos et avoir un discours qui ne soit pas un discours officiel, on est obligé en permanence de sortir des cadres. Par nature, notre métier exige que nous soyons tous des francs tireurs.

stéphane haumant,le jugement dernier,interview,mandorVous n’êtes aujourd’hui plus sur le terrain. Vous présentez et dirigez Spéciale Investigation… c’est autre chose comme vie.

Je créé une ligne éditoriale. On reçoit beaucoup de projets, il faut en garder 40 par an, les accompagner… En gros, mon équipe et moi choisissons les sujets, on les initie, on peut intervenir en cours de tournage, on aide le journaliste à mettre en forme de la façon la plus efficace, pédagogue, claire et en même temps la plus haletante possible s’il éprouve des difficultés. À la fin, c’est un travail collectif et on essaie de faire accoucher le mieux possible le bébé. Une enquête c’est une matière assez complexe à mettre en forme. Il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte.

Avec ce livre, vous vous faites interviewer. Soudain, vous êtes de l’autre côté de la barrière…

C’est plus difficile pour moi de parler de mon livre que de parler de l’émission. Parler de l’émission, c’est parler de films faits par d’autres. J’y mets une certaine distance. Je suis à l’aise sur les problématiques liées à mon métier. Parle du livre, c’est parler un peu de soi. C’est moins facile, mais je me lance quand même.

Il y a aura une suite à ce livre?

Oui, je l’écris en ce moment. L’histoire de ce livre se clôt, mais elle peut se rouvrir. J’ai des personnages secondaires qui pourraient avoir des rôles plus importants dans le second.

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01 septembre 2013

Fabien Hérisson, Claire Favan et Jacques Saussey : interview pour Santé!

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Près de vingt auteurs ont répondu présents à l’appel de Fabien Hérisson pour l’écriture du recueil 2013 du collectif des auteurs du noir. Cette année, le thème est la santé, la maladie, sous toutes ses formes. L’année dernière, j’avais déjà reçu le directeur de collection pour un premier recueil de nouvelles, Les auteurs du noir face à la différence. Le 12 juillet dernier, Fabien Hérisson est revenu me parler de ce deuxième recueil dont les droits seront versés à La Fondation maladies rares. Il était accompagné de deux auteurs (et pas des moindres) ayant participé à cet ouvrage.

(Notez que j'ai été témoin de la signature du contrat d'édition entre Fabien Hérisson et Sébastien Mousse, le nouvel éditeur. J'aime bien voire naître un tel projet.)

Pour vous procurer le livre, aller là.

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Force en présence :

Fabien Hérisson : Il est né un soir de décembre 73. Il consacre une grande partie de son temps libre à la lecture de polars, à la rédaction de chroniques pour K-libre et à l’administration, sous le pseudo du Proprio, de Livresque du Noir, un site sous forme de tribune, dédié aux auteurs du Noir. Il organise aussi chaque année l’espace polar du Salon du livre de Provins.

Claire Favan : Elle travaille dans la finance, mais elle dévore des livres depuis son plus jeune âge. « Le Silence des Agneaux » de Thomas Harris marque un tournant définitif dans le choix de ses lectures alors qu’elle est âgée d’une quinzaine d’années. Sa passion pour les romans sur les tueurs en série est née. Elle-même écrit depuis une dizaine d’années. En juin 2008, elle se lance le défi de retracer le parcours d’un tueur en série depuis son adolescence. Si elle souhaite remonter aussi loin dans la vie de son personnage, c’est afin de traiter de sujets qui l’interpellent : la construction du mode opératoire, la signature et les motivations profondes de ce genre d’individus.

En octobre 2009, elle prend contact avec les éditions « Les Nouveaux Auteurs » qui lui offrent l’opportunité de réaliser son rêve… Elle a sorti dans cette maison d’édition deux thrillers à glacer le sang, Le tueur intime (Grand Prix VSD du polar 2010) et Le tueur de l’ombre. Un troisième est prévu pour bientôt.

Jacques Saussey : Il a commencé à écrire ses premières nouvelles à 27 ans, en 1988. Deux nouvelles ont été primées dans des concours (« Quelques petites taches de sang » en 2002 aux Noires de Pau, et « Alfred Jarry est mort » en 2007) et une éditée en BD (« Le joyau du Pacifique », en 2007). Il est l’auteur aux éditions « Les Nouveaux Auteurs » de De sinistre mémoire, Quatre racines blanches, Colère noire. Le 5 septembre prochain, sortira son dernier né, Principes mortels.

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De gauche à droite: Jacques Saussey, Claire Favan et Fabien Hérisson.

Note de l’éditeur :

Le collectif des auteurs du noir remet le couvert !

Cette fois-ci le thème imposé est la santé, chaque auteur a donc écrit une nouvelle dont il cède les droits. Retrouvez dans ce recueil : Bérengère de Bodinat, Jean-Luc Bizien, Armelle Carbonel, Luc Doyelle (mandorisés trois fois là), Claire Favan, Maxime Gillio, Fabien Hérisson, Annabelle Léna (mandorisée ici), André Marois, Bernard Minier, Michaël Moslonka, Max Obione, Jean-Marie Palach, Gaëlle Perrin, Stanislas Petrosky, Jacques Saussey.

Capture-d’écran-2010-01-05-à-07.46.56-272x300.jpgPréfacé par Marina Carrère d’Encausse, médecin échographiste, journaliste et présentatrice du magazine de la santé sur France 5.

Les droits d’auteurs seront reversés à la fondation maladies rares qui est née de la volonté des associations de malades et de celle de tous les acteurs, médecins et chercheurs, impliqués dans la recherche et la prise en charge des malades dans le domaine des maladies rares. La fondation maladies rares a pour principaux objectifs de mettre en lien et de fédérer les acteurs de la recherche et du soin dans les maladies rares, et de financer, sur la base d'appels d'offres pluriannuels, les projets de recherche ciblés sur les maladies rares, sans restriction du type de maladie ni de champ disciplinaire (Recherche clinique, physiopathologique, thérapeutique, sciences humaines et sociales).

Teaser du livre.

Interview:

Fabien, c’est toi qui es à l’origine de ce nouveau recueil de nouvelles. Peux-tu nous en parler ?

Fabien : Santé! est la continuité de ce que nous avions fait avec le premier, Les auteurs du noir face à la différence. Nous avons changé d’éditeur. Nous sommes maintenant chez L’atelier Mosesu. Le principe de ce recueil a plu à l’éditeur, Sébastien Mousse, et il a décidé d’en faire un rendez-vous annuel. Nous réitérerons donc régulièrement ce genre de recueil, toujours au format poche et à un prix très accessible (10 euros). Santé !cette année, est vendu au profit de l’Association maladie rare.

Ce recueil se fait sous ta direction, comment sélectionnes-tu les auteurs qui vont y participer ?

Fabien : Rien de plus simple. Je démarche les auteurs dont j’ai lu les ouvrages et que j’apprécie humainement. Certains m’on sollicité directement.

Et comment Jacques Saussey et de Claire Favran sont-ils arrivés dans l’aventure ?

Fabien : Je les ai frappés pour qu’ils acceptent (rire collégial). Non, on se voit régulièrement dans des salons notamment, et on en avait parlé de vive voix.

Claire, quand tu reçois ce genre de proposition, tu réagis comment ?

Claire : C’est vrai qu’au départ, moi, les nouvelles, ce n’est pas un exercice auquel je me livre spontanément. Je suis plutôt du genre à écrire des livres volumineux. Quand Fabien m’a parlé de ce recueil, je me suis immédiatement demandé si j’allais avoir une idée et de préférence, une idée de qualité pour que cette nouvelle soit intéressante et trouve sa place parmi les autres. Les gens, en achetant ce livre savent qu’ils font une bonne action. La contrepartie, c’est qu’ils prennent plaisir à ce qu’ils peuvent lire dans le recueil. C’est une mission pour nous de donner une nouvelle qui soit plus qu’honorable.

Être confrontée, avec des gros guillemets, à d’autres auteurs, est-ce que cela met de la fabien hérisson,claire favan,jacques sussey,santé!,interview,mandor,atelier mosesupression ?

Claire : Un peu oui. On veut faire au moins aussi bien. C’est une réaction naturelle. Je trouve que ma nouvelle sort un peu du cadre par rapport aux autres.

Et toi Jacques, comment tu as été contacté ?

Jacques : Je connais Fabien depuis un moment. On est en contact sur Facebook. J’ai vu passer son projet et ça m’a intéressé tout de suite. Contrairement à Claire, moi, j’ai démarré en écrivant des nouvelles. C’était vraiment mon premier type d’écriture. J’avais déjà écrit cette nouvelle dans mon propre recueil de nouvelles qui en contenait trente. Il y en avait deux qui concernaient la santé. J’en ai choisi une que j’ai retravaillée pour la retranscrire dans mon écriture actuelle.

Fabien, en tant que directeur de collection au sein de L’Atelier Mosesu, quand tu reçois les nouvelles, qu’en fais-tu ?

J’en prends connaissance. S’il y a des choses à revoir, je contacte les auteurs pour leur demander d’apporter des modifications, mais après il y a un travail de relecture et de correction qui est fait par Maxime Gillio. Il se trouve qu’il y a eu généralement très peu de retouches à faire. Ce sont des auteurs expérimentés que nous avons là.

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Claire Favan et Jacques Saussey (par Paul Colize)

Claire, ta nouvelle se situe dans une maison de retraite. Ça change de ton héros récurrent, serial killer ; Will Edwards. Ça fait du bien de sortir de ses habitudes littéraires ?

En effet, c’est bien de sortir de ses histoires habituelles, mais ce n’est pas la première fois. Pour cette nouvelle, je me suis inspiré de ce que je vois quand je vais rendre visite à ma grand-mère dans une maison de retraite. Il ne se passe pas ce que je raconte, mais je trouve ces endroits monstrueux. J’ai exploité les traumatismes que me procure ce genre de lieux. J’ai mis pas mal d’humour noir, sinon, cette histoire aurait été trop glauque. Je ne voulais pas que le lecteur déprime (rire).

Toi, Jacques, tu nous livres une histoire de don de reins.

Jacques : Quand j’ai démarré, j’écrivais essentiellement des nouvelles très noires. Je voulais que l’angoisse se sente tout de suite dans cette histoire. Je voulais qu’au bout de quelques lignes, on se mette dans la peau de cette maman qui a un choix terrible à faire pour sa fille. Pour moi, la nouvelle Noire doit amener le lecteur là où il ne peut pas imaginer aller.

Claire, toi aussi, tu es d’accord. Il faut balader le lecteur?

Claire : Je suis toujours d’accord avec Jacques parce qu’il m’a tout appris sur la nouvelle. On se connait très bien et on a tendance à travailler en binôme. On est le premier lecteur de l’autre. Depuis nos publications respectives chez Les Nouveaux Auteurs, on se suit.

Jacques : On s’envoie nos premières moutures de textes pour avoir la réaction immédiate de l’autre. On essaie d’être le plus objectif possible. On a chacun nos techniques, mais on se les échange parfois. Je la conseille, elle me conseille… c’est un échange constructif.

Claire : Moi, j’ai lu son prochain roman et lui a lu le mien. On s’est dit des choses… on apporte mutuellement un regard sur ce que l’autre écrit.

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Pendant l'interview avec Claire Favan et Fabien Hérisson.

Fabien, toi, tu n’es pas écrivain, enfin tu ne t’assumes pas comme tel en tout cas, mais il y a toujours une nouvelle de toi dans tes recueils.

Fabien : J’aime participer. Ça m’amuse, ça m’exerce et ça me donne une légitimité pour le promouvoir. Cela dit, dans celui de l’année prochaine, je n’en ferai pas partie.

Ah bon ?

Fabien : Oui, parce qu’il sera 100% féminin.

Oui, en effet, c’est une bonne raison. J’ai remarqué que tu n’utilises presque pas les dialogues. Ton écriture est très compacte dans cette histoire de trafic de sang impliquant beaucoup de personnes haut placées.

Fabien : L’histoire s’y prêtait. Je suis plus dans un monologue puisqu’on assiste à un interrogatoire. Je voulais mettre le doigt sur l’état de la santé en France, les difficultés des hôpitaux, leur insalubrité, leur budget qui est de plus en plus restreints. Je voulais montrer qu’à vouloir tailler dans les budgets, on peut arriver à certaines dérives. Des trafics de se genre existent plus ou moins en Afrique.

Je me fais l’avocat du diable. Est-ce que ça sert à quelque chose de sortir ce genre de recueil ? Est-ce que ça rapporte quelque chose ou c’est juste symbolique ?

Fabien : C’est sûr que c’est essentiellement symbolique. Pour le premier recueil, les droits vont tomber ce mois-ci. On va reverser 1400 euros à l’association. Je pense qu’on sera sur la même chose pour celui-ci. 1400 euros, c’est symbolique, mais c’est aussi montrer qu’ensemble, quand on conjugue nos efforts, nos différents talents, on peut arriver à faire des choses.

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Avec Fabien Hérisson.

Toi, Fabien, de toute manière, c’est ta philosophie de vie.

Fabien : On peut toujours se plaindre et râler sur tout, sans jamais prendre d’initiative. Mais aussi, on peut râler et se demander ce que l’on peut faire à son niveau.

Claire et Jacques, c’est important d’avoir quelqu’un comme Fabien qui insuffle ce genre de chose ?

Jacques : Déjà, quand il a fait son site Livresque du noir, on a senti un esprit fédérateur qui rassemblait tous les auteurs du noir. Un espace ouvert où chaque auteur pouvait parler de son livre, il n’y en avait pas deux comme ça.

Claire : C’est marrant parce que j’ai déjeuné avec lui récemment, et je lui ai fait le même genre de déclaration. Je trouve extra tout ce que fait Fabien. Un dévouement pour le milieu du polar. Sa sœur Stéphanie est pareille d’ailleurs. Elle, c’est par le biais de sa librairie. C’est vraiment une famille hyper investie.

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Claire Favan et Fabien Hérisson signent le recueil...

Je trouve que les auteurs du noir sont moins égocentriques que ceux de la blanche. Je le pense sincèrement. Qu’en penses-tu Fabien ?

Il y a une différence, en effet. Il y a toujours des exceptions, mais l’ego est moins démesuré. Les gens sont plus humbles et il y a une certaine convivialité, une certaine fraternité entre auteurs. Quand tu vas dans des salons, tu regardes l’espace polar par rapport au reste, tu as tout compris.

Claire : On se connait tous, on s’apprécie tous… mais j’ai vraiment l’impression que c’est une grande famille.

fabien hérisson,claire favan,jacques sussey,santé!,interview,mandor,atelier mosesuFabien : J’ajoute qu’il y a un vivier de plumes dans la littérature française qui est assez exceptionnel. Je trouve qu’on ne les met pas suffisamment en avant. Je suis content que ma frangine Stéphanie (voir photo à gauche) ait le culot et le courage de mettre ces petits auteurs et ces petits éditeurs en avant dans sa librairie (la Librairie égrevilloise).Si toutes les librairies prenaient des  risques plutôt que de mettre en avant les têtes de gondole, ils verraient leur chiffre d’affaires évoluer différemment. Le lecteur viendrait chercher du conseil et découvrirait des bouquins qui en valent la peine.

Dans ce genre de recueil, il y a des auteurs qu’on connait moins, c’est aussi une façon de les faire connaître.

Fabien : C’était l’objectif premier de ces recueils. Mélanger des auteurs peu connus avec des auteurs confirmés.

Les auteurs très confirmés sont-ils faciles à convaincre ?

Je crois qu’ils aiment la démarche. J’ai rarement rencontré de refus. Ceux qui ont refusé ont eu toujours de bonnes raisons.

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Claire et Jacques, vous, on commence à beaucoup entendre parler de vous sur la planète polar.

Claire : On a l’impression, mais c’est parce que l’on se voit à travers Facebook, alors que ce réseau social déforme tout. Il faut rester suffisamment réaliste, savoir ouvrir les yeux sur notre place hors Facebook. Il y a une nuance. Avec la sortie de mon troisième roman, c’est là que je me rendrai compte et que j’ouvrirai les yeux (rire).

Jacques : On se rend compte que l’on a un public et qu’il augmente un petit peu de livre en livre, mais c’est tout. La seule évolution qui me saute aux yeux, c’est quand je relis mes premiers romans… c’est mon écriture qui évolue.

Claire : On apprend des choses des retours que nous font les lecteurs.

Jacques : Il faut être ouvert aux critiques et accepter celles qui sont judicieuses.

Fabien, parlons de la préface. Elle est signée Marina Carrère d’Encausse.

C’est une chance qu’elle ait acceptée de la rédiger. En plus, elle ne s’est pas contentée d’écrire une préface bateau. Elle a évoqué le rapport entre la médecine et le polar dans un très beau texte. De plus, elle avait une parfaite légitimité parce qu’on était sur la thématique de la santé, parce que c’est une fan de polar et de littérature policière, parce qu’elle est journaliste. Elle avait toutes les qualités requises pour être la préfacière. Je n’avais pas d’autres vues qu’elle pour l’écrire.

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30 août 2013

Sophie Adriansen : interview pour Quand nous serons frère et soeur

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Sophie Adriansen m’a fait parvenir son premier roman, Quand nous serons frère et soeur, avec ce petit mot : Le point de départ de ce roman est le Salon de Coulommiers 2011, où j’étais entre Laurent Richioud (cf. page 217) et toi… (voir la mandorisation sur ce salon avec les photos qui confirment les dires de Sophie (et aussi de superbes clichés de la marraine de ce salon, la comédienne Mélanie Laurent. Je dis ça, c'est juste pour inciter les lecteurs à cliquer sur le lien. Mélanie Laurent, c'est mon produit d'appel pour cette chronique. Hé ho! Je sais comment ça marche. Une star et la foule en délire se presse... Je ne suis pas né de la dernière pluie. Je sais comment fonctionne le monde. Hum... ça va sinon, vous?).

Bref, je me reporte à la page217, donc, et lis :

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J’ai donc involontairement assisté à la naissance de l’idée de ce roman. J’en suis fort flatté parce qu’en lisant Quand nous serons frère et sœur, j’ai été impressionné par la qualité de ce roman. Son tout premier, que je trouve merveilleusement bien écrit, optimiste, tendre et très émouvant. Un conte moderne sur l’importance de tisser des liens. Mais pas que.

Sophie Adriansen est passée me voir le 11 juillet dernier…

sophie adriansen,quand nous serons frère et soeur,interview,mandorNote de l’éditeur :

«II n'était tout simplement pas comme elle.
Il ne serait jamais son frère, c'était aussi simple que cela.
On ne pouvait se décréter frère et sœur par volonté commune ou désir profond, ni même décision unilatérale, et encore moins parce qu'on avait reçu un bout de papier l'affirmant.»

Louisa, la trentaine dynamique et urbaine, n'a jamais connu son père. Par une chaude journée d'avril, elle apprend la mort de celui-ci et découvre dans la foulée qu'il lui a laissé un conséquent héritage. Mais cet argent inespéré est soumis à une condition : elle doit cohabiter un mois avec un frère dont elle ignorait jusqu'à l'existence. Ne se doutant pas qu'elle prend un aller simple pour le début du reste de sa vie, Louisa fait sa valise et débarque à Lougeac, village du centre de la France où elle n'est pas la bienvenue et où les rumeurs vont bon train.
Quand nous serons frère et sœur est une ode à l'échange et à la simplicité qui met en scène l'étonnante rencontre d'une jeune femme enlisée dans son passé, que le mystère de ses origines a rendue méfiante, avec un homme concentré sur le présent, dans un récit servi par une écriture lumineuse.

sophie adriansen,quand nous serons frère et soeur,interview,mandorL’auteure :

Sophie Adriansen (que je suis depuis le début, car je n'ai aucun doute sur l'immense carrière littéraire qui l'attend... ce n'est pas pour rien que je l'accueille ici régulièrement) est l'auteure de plusieurs ouvrages en littérature générale, Je vous emmène au bout de la ligne aux Éditions Max Milo (mandorisé là), Trois années avec la SLA aux Éditions de l'Officine (mandorisé aussi là), Un meeting aux Editions StoryLab et en littérature jeunesse Ca fait longtemps que j'ai passé l'âge d'aller en colo aux Editions Volpilière. Elle a aussi écrit une biographie sur Louis de Funès, Regardez-moi vous là, vous ! aux éditions Premium (mandorisé également ici). Ses nouvelles ont été publiées en recueil et dans différentes revues.
Chroniqueuse et jurée littéraire, elle est membre de la Société des Gens de Lettres.
Quand nous serons frère et sœur est son premier roman.

Interview :

Ton livre est un roman sur la filiation, autant que sur la différence culturelle et environnementale.

C’est la confrontation de deux univers. Que se passe-t-il quand deux personnes aux univers très différents sont amenées à cohabiter pour une durée déterminée ? Je voulais que la découverte soit des deux côtés. Luisa est une working girl, son frère Matthias est un peu rustre, sauvage. Il la juge quand, par exemple, elle cherche du réseau, quand elle s’habille pour descendre au village alors que tout le monde s’en fout. Elle aussi le juge. Elle se sent même humiliée par le fait que Matthias ne fasse pas d’effort vestimentaire pour elle, humiliée aussi parce qu’il lui met un pot de chambre dans sa mansarde…

Ils réagissent positivement, en même temps. Il y a une même progression dans les efforts.

Elle va comprendre qu’il y a des choses que l’on peut vivre, qui sont plus importantes que ce qui arrive par l’argent ou par le progrès. Elle va perdre un peu son caractère matérialiste et lui, à l’inverse, va apprendre qu’il y a tout un tas de choses qui peut devenir des marques d’attention pouvant prendre de l’importance quand on est face à l’autre avec un grand A. La relation humaine, c’est un muscle finalement. Ce sont deux handicapés de la famille. Louisa et Matthias vont faire des efforts, alors qu’aucun d’eux n’était habitué à ça.

Qu’est-ce qui fait que Matthias finit par s’intéresser à cette sœur qui ne lui ressemblesophie adriansen,quand nous serons frère et soeur,interview,mandor pas ?

Il se rend compte qu’il s’est empêché de vivre. Il lui a même fait une dédicace dans un livre qu’il a écrit : « les ombres sont parfois pires que les tombes ». Il est vraiment entouré de fantômes. Son père qui est mort, sa mère qui est comme morte… soudain, il se rend compte qu’il a encore quelqu’un pour qui il peut exister. Il se rend compte aussi qu’il est la seule personne du cercle familial, au sens large, qui existe encore pour Louisa. Ça va le sensibiliser, le toucher. C’était la volonté du père, il prend conscience de la préciosité de ce lien-là.

Il y a un côté miroir chez le frère et la sœur.

Quand tu es seul, tu n’es pas capable de déceler tes faiblesses ou tes défauts, mais elles deviennent flagrantes quand tu les vois chez l’autre. C’est l’un qui révèle l’autre et qui permet à l’autre de s’ouvrir, même sur le plan amoureux. Ce n’était pas du tout prévu. Ils ne sont pas là pour ça. Ils sont là pour se connaître eux, simplement…

Leur père était-il quelqu’un de bien, finalement ?

Je ne peux pas te donner une réponse aussi tranchée. En tout cas, avec les années, il a pris la mesure de sa lâcheté, il a donc voulu réparer les dommages causés. Il n’a pas été capable d’aller jusqu’au bout, c'est-à-dire de les rencontrer de son vivant. Il a eu très peur de leur jugement. Il a raison parce que les enfants avaient chacun un bon paquet de griefs à son encontre.

Tu évoques aussi le racisme ordinaire dans ton livre…

J’ai beaucoup d’affinités, au moins intellectuelles, avec l’Afrique, mais surtout, je trouvais que dans la confrontation de deux univers, c’était intéressant que ce soit elle qui ne puisse s’imaginer que son frère soit autrement que noir. En fait il est blanc. Elle est noire, lui est blanc.

Mais dans le village, ce racisme est discret…

Du coup, on ne sait pas si c’est vraiment un racisme latent ou juste la méfiance que l’on peut avoir dans un petit village quand un étranger débarque… quelle que soit sa couleur de peau. L’étranger éveille toujours la curiosité, la méfiance et les regards insidieux. C’est peut-être la parano de Louisa qui fait que les regards de méfiance des gens deviennent des regards racistes. Je ne veux pas que l’on sache vraiment.

Louisa dit qu’elle est noire de peau et blanche dans la tête.

Elle n’a jamais mis les pieds en Afrique. Sa mère a volontairement coupé tous les liens culturels avec l’Afrique. Elle  méprise même les femmes noires qui portent des boubous dans le métro. Sa mère se veut complètement française. Elle a élevé sa fille avec ces valeurs-là, ce qui fait que Louisa est coupée des deux côtés. Elle sent que sa couleur de peau l’empêche d’être complètement intégrée au pays qui est le seul qu’elle connaisse.

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Qu’est-ce qui t’intéressait le plus en écrivant ce livre ?

C’était de savoir si les liens familiaux pouvaient s’apprendre. Je voulais réfléchir sur le rapport du temps passé ensemble par rapport à cet état de fait qu’est la fraternité. C’était ça mon thème central, les autres sont venus se greffer autour. Le thème de l’argent par exemple.

Toi, Sophie Adriansen, sais-tu où est ta place ?

Mon changement radical, je l’ai fait il y a quelques années. J’ai quitté le monde de la banque où j’avais un bel avenir pour une situation précaire dans la littérature. Aujourd’hui, je me sens à ma place. C’est pour ça que j’ai déjà écrit plusieurs histoires de gens qui sont persuadés d’être à leur bonne place et qui un jour ont eu une révélation.

Tu prépares une adaptation cinématographique de ce roman grâce à la FEMIS.

Je prépare cela pendant toute l’année 2013. Au départ, quand j’ai présenté le projet pour lequel j’ai été retenue, je parlais d’une adaptation télévisuelle parce que j’avais l’idée de faire un joli téléfilm à partir de ça. Plus ça va, plus je travaille, plus je me dis que ça pourrait devenir un film de cinéma. Sachant qu’écrire un film à partir d’un livre, c’est garder les murs de la maison, mais tout péter autour, tout péter à l’intérieur et faire des extensions… en fait, tout changer.

Où en es-tu de ce projet exactement ?

J’écris le scénario dans les meilleures conditions possible parce que la FEMIS, c’est la meilleure école pour ça. Je suis avec des pros qui m’aident à tirer le meilleur de mon point de départ, ce livre, pour lequel ils m’ont retenue. Ils ont vu le potentiel d’adaptation du livre et mon envie d’aller jusqu’au bout.

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23 août 2013

Clément Bénech : interview pour L'été slovène

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« Dans l’été slovène, Clément Bénech est un guide épatant, drôle et subtil, que l'on accompagne le sourire aux lèvres d'un bout à l'autre d'un périple semé d'embûches » explique Alexandre Fillon dans le magazine Lire. C’est tout à fait ça ! Ce livre m’a emballé. Comme m’a emballé l’auteur la première fois que je l’ai rencontré. C’était le 14 avril 2013, au Salon du Livre 2013 de Provins. J’anime ce salon chaque année depuis 4 ans et je passe de table en table pour interroger quelques minutes un maximum d’auteurs possible. Quand je suis arrivé à Clément Bénech, j’ai posé quelques questions simples sur son livre et il m’a répondu de manière si surréaliste qu’il m’a fait marrer. Je me suis dit : « Toi, mon gars, je vais lire ton livre et je te mandorise »… Voilà qui est fait. Donc.

clément bénech,l'été slovène,interview,mandorClément Bénech est venu à l’agence le 11 juillet 2013. Je me suis arrangé pour que l’entretien garde une tournure un peu « sérieuse », mais ça n’a pas toujours été évident. J’apprécie ce garçon. Il n’a que 22 ans et il m’impressionne beaucoup. Un auteur et un esprit à suivre. On n’a pas fini d’en entendre parler…

L’histoire :

Cet été-là, il part avec Eléna en Slovénie, pour changer d'air. Mais très vite, tout vient contrarier l'intimité du jeune couple : la traversée à la nage d'un lac glacé, une nuit passée dans un parc, un accident de voiture, une chatte en chaleur dans leur chambre d'hôtel, rien ne se passe comme ils l'espéraient. Dès lors, ce périple chaotique semble déteindre sur leur relation au point qu'ils finissent par ressembler, l'un pour l'autre, au pays qu'ils traversent : aussi familier que mystérieux, aussi énervant qu'attendrissant. Avec beaucoup d'humour et de subtilité, Clément Bénech nous offre les instantanés d'un amour qui décline et qui, malgré la bonne volonté des deux amants, court inexorablement vers sa fin.

clément bénech,l'été slovène,interview,mandorInterview :

Tu as eu une scolarité particulière…

En primaire, j’ai sauté une classe. Ma grand-mère m’a appris à lire très tôt, du coup, je lisais donc beaucoup. J’ai arrêté en 6e, presque complètement. Pendant tout mon collège et mon lycée, je ne m’intéressais qu’au Basket. J’achetais des magazines de basket. Je vivais basket constamment.

Tu faisais donc le minimum syndical en classe.

Voilà. Je lisais juste les livres obligatoires. Je suis très exclusif dans mon tempérament. Quand j’ai une passion, ça devient obsessionnel.

Aujourd’hui, c’est la littérature qui t’obsède.

Au point que je me dis que je fais l’impasse sur plein de choses. Le cinéma, par exemple. Je ne connais rien.

Comment es-tu passé du basket à la littérature, alors ?clément bénech,l'été slovène,interview,mandor

Un jour, ma mère m’a offert un livre sur le basket écrit par Harlan Coben. C’était un polar sur le monde de la NBA et ça m’a beaucoup intéressé. Ensuite, j’ai lu d’autres livres de lui. La transition s’est faite en douceur finalement. Après j’ai lu Le portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde. Ce roman a été mon entrée dans la grande littérature. Le côté fantastique de ce livre s’est senti par répliques dans ce que j’écrivais : venir insérer dans un endroit très réaliste une histoire complètement improbable. C’est étrange, ce n’est jamais de la science-fiction. C’est juste un détail. Ca ressemble un peu à un rêve où tout est normal, quand soudain, un truc bizarre…

C’est amusant que tu parles de détails chez Oscar Wilde, parce qu’en te lisant, j’ai remarqué très vite qu’il y en avait aussi beaucoup dans ta façon de raconter. Tu vas te focaliser sur quelque chose qui n’est pas essentiel, mais qui finit par passionner le lecteur.

Je crois que ça, c’est une similitude avec la psychanalyse. La psychanalyse est un univers qui m’intéresse beaucoup, plus dans son côté vision du monde que guérison. Dans ce que j’écris, ce qui me passionne, c’est comment un petit détail va être ressassé et analysé. Souvent un détail en psychanalyse, ça va cacher des choses gigantesques. C’est ce que j’aime bien dans les récits de Freud.

Tu as l’air de t’être régalé à écrire ce livre.

Oui et d’ailleurs, c’est une condition sine qua non de la littérature. Il faut qu’il y ait une jubilation. J’aime bien sentir cette jubilation chez les autres. Il se trouve que je la sens, plus particulièrement dans les récits autobiographiques ou autofictifs, mais il y a des écrivains comme Éric Chevillard qui arrivent à créer cette jubilation avec des choses qui sont à des années-lumière de lui en créant des mondes originaux.

Tu aimes les bons mots, les jeux de mots. Tu as un sens de la formule assez sidérant.

L’humour, c’est un état d’esprit et une vision du monde. J’ai été un peu élevé dans ce sérail. J’ai un père contrepétographe. Du coup, dans ma famille, on a une culture humoristique. Mon père ne va jamais dire un truc directement. Il va toujours le modifier. Il ne peut pas m’envoyer un mail, sans mettre un mot à la place d’un autre. D’un côté, c’est bien, mais du coup, j’ai du mal avec le solennel.

Ton couple est étrange. Le jeune homme et la jeune femme sont différents, mais au fond, ils sont pareils.

Ils ont un reste de complicité quand même. Nous suivons dans mon livre la fin d’un amour qui a duré assez longtemps. Ils n’arrêtent pas de se parler, ils sont incapables de se taire.

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Ils sont jeunes, beaux, sportifs, ils ont tout pour plaire. Ils sont un peu agaçants, en fait. Ce narrateur, est-ce qu’il te ressemble ?

Je pense qu’il est un peu plus tranchant que moi, un peu moins conciliant et peut-être un peu plus cavalier, un peu plus osé dans ce qu’il fait. Moi, je suis un peu retranché.

Que pensent tes parents de ton livre ?

Ils sont assez fiers, je crois. Ils sont inquiets, car j’ai une vie universitaire un peu chaotique. Comme j’ai écrit, c’est devenu ma priorité. Cette année, j’ai bossé pour avoir un concours de journalisme. Je vais étudier à Bordeaux l’année prochaine. Je suis retombé sur mes pattes, donc, mes parents étaient contents.

Tu souhaites devenir journaliste spécialisé en quoi ?

Je ne sais pas encore. Je verrai cela plus précisément quand je serai dans cette école.

Tu as eu 22 ans, fin avril. Tu sais que publier chez Flammarion à cet âge-là n’est pas très courant. Ce n’est pas un cas unique, mais…

Ni un Cahuzac.

Ah d’accord ! Je la note et j’en ferai un statut. Sérieusement, ça fait quoi à ton âge d’être publié dans une grande maison d’édition après avoir essuyé quelques refus ?

Ça a été dur d’imposer mes 3 premiers romans. Le troisième avait quand même attiré l’œil de Flammarion. Ça a donc été plus rapide pour publier le quatrième.

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Pourquoi as-tu choisi comme lieu de vacances la Slovénie, qui est un pays qui ne fait pas forcément rêver à la base.

C’est un peu mon goût du paradoxe. J’aime bien ce côté un peu bizarre. On se dit tous : « Qu’est-ce que c’est que ce pays ? » J’y suis allé deux fois en vacances. Une fois en été avec deux amis, une fois en hiver avec une fille.

Si elle l’a lu, elle a dû se sentir visée.

Elle l’a lu. Mais, avec elle, le voyage s’était plutôt bien passé. J’y retourne en septembre parce qu’il y a l’euro de basket 2013.

Je n’ai pas été emballé par le pitch de ton livre. Un couple qui part en Slovénie et qui s’emmerde, je schématise, mais bon… il y a plus romanesque. Et pourtant, je me suis régalé.

C’est très difficile pour moi d’expliquer mon livre aux gens. Je suis obligé d’utiliser la forme « il y a ». Il y a un chat, il y a un lac… c’est ma manière d’écrire. J’ai des visions comme ça, des choses que je veux absolument mettre. Même si c’est très éloigné, je vais les tirer pour essayer de les faire rentrer. C’est ce qui relève de mon travail dans l’écriture. Essayer d’emmener des choses qui normalement n’auraient pas pu rentrer. Après, dans la marmite, je vais essayer de faire un truc  qui finira par ressembler à quelque chose.

J’ai appris des choses essentielles, comme «comment calmer une chatte en chaleur ».

C’est une histoire que l’on m’a racontée. C’est amusant parce que la chatte en question s’appelait vraiment Swann… et il se trouve que ce sont les 100 ans de la sortie de « Du côté de chez Swann » cette année et que j’adore Proust. Je n’avais pas calculé.

Je te sens dans la même veine que Pierre Desproges.

En terminal et en première année de fac, j’ai commencé à vouloir écrire en lisant Modiano et en découvrant les sketchs de Desproges. Les deux en même temps. J’ai tout lu et vu de Desproges. Je suis très attiré par son côté pince-sans-rire et son côté vaguement absurde. La minute nécessaire de monsieur Cyclopède est un truc essentiel. En ce moment j’écris un petit feuilleton que j’aimerais proposer à France Culture qui est un peu dans l’esprit cyclopédien.

56 minutes de La minute nécessaire de monsieur Cyclopède.

Il semblerait qu’il se passe quelque chose autour de toi… tu t’en rends compte ?

C’est difficile de se rendre compte. J’ai une bonne presse, mais j’ai du mal à me mettre dans la disponibilité d’esprit de me dire « il y a d’autres gens qui me lisent ».

Quand le livre est sorti (en mars dernier), tu t’es senti un peu dépossédé ?

Tu te dis : « Est-ce qu’il ne faut pas le rattraper », « est-ce que j’ai bien fait de sortir ce livre ? », « est-ce qu’il ne fallait pas attendre le prochain ? »… toutes ces sortes de questions.

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Ma première rencontre avec Clément Bénech (le 14 avril au Salon du Livre de Provins 2013).

Je sais que tu as commencé un nouveau livre.

Il se passe à Berlin et c’est un portrait de femme. J’ai déjà le titre : Lève-toi et charme.

Flammarion est au courant ?

Vaguement (rire).

Quand tu écris, tu es dans le doute ?

Pour L’été slovène, pas trop, parce qu’il m’habitait vraiment. Je me disais que même si les lecteurs trouvaient cela mauvais, ce n’était pas grave. J’avais besoin de le faire. Je ne m’étais pas vraiment posé la question de savoir si c’était bon ou pas. Le roman que je viens d’attaquer suscite plus cette question.

Comment peut-on plus douter sur un livre que sur un autre ?

C’est une question de proximité avec soi-même. Quand on a quelque chose qui nous est très cher, on se pose moins la question. Et quand on se met à construire un peu plus une intrigue, des personnages, un univers, on se demande plus comment il va être reçu.

Et quand on s’est fait remarquer avec un premier roman, il y a une pression supplémentaire pour le suivant.

Oui, il y a le mythe du deuxième roman. On verra bien. Je n’ai pas une tradition de barrer ce que j’ai fait. Je garde beaucoup.

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Le premier jet est souvent le meilleur ?

Voilà. C’est en partie lié avec la psychanalyse. Le côté instinctif est primordial quand j’écris. Si ce n’est pas vrai dans les phrases, c’est au moins vrai dans les sujets et dans les idées. Je vais rarement abandonner une idée. Je vais la remanier éventuellement. Un truc qui pour moi va provoquer une espèce de vision, une image rétinienne, je ne veux pas le mettre au rebut.

Je suis fasciné par les écrivains qui arrivent à être objectifs sur leur propre travail. Tu y parviens toi ?

C’est un peu paradoxal, mais je crois qu’on n’écrit jamais mieux qu’en faisant taire le lecteur en soi. Il ne faut pas se demander comment ça va être reçu. Moi, je suis incapable de me lire. J’ai un réflexe de recul quand on me montre un texte à moi.

As-tu un premier lecteur ?

J’ai de très bons amis qui me lisent. Je crois qu’il faut être capable de faire la part des choses. C’est aussi ça être auteur. C’est parvenir à choisir, à trancher, même quand on te fait des remarques. Pour ce roman, j’avais un lecteur privilégié qui était Jean-Baptiste Gendarme. Au début, j’ai publié dans sa revue, Décapage (voir la très ancienne mandorisation de Jean-Baptiste Gendarme).

Tu écris tous les jours ?

J’attends d’être un peu habité. Je me force très rarement. Ma méthode est simple : j’attends de savoir tout ce qu’il y aura dans mon roman avant de le commencer. J’écris souvent la nuit. Je trouve beaucoup d’idées pendant que je m’endors et au moment du réveil. Il y a toutes les idées qui valsent un peu. Ce que j’aime en littérature c’est faire se rencontrer des choses qui ne sont pas amenées à se rencontrer. Par exemple un chat et un coton-tige. Du coup, ça créé une espèce de foudre.

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11 août 2013

Laetitia Chazel : interview pour Drôle de genre

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J’ai déjà mandorisé Laetitia Chazel, il y a moins d’un an, à l’occasion de la sortie de son premier roman, Le dégoût. Il a d’ailleurs reçu à cette époque le Prix du roman du mois des Espaces culturels Leclerc et Télé 7 Jours.

En cet été 2013, elle revient avec un second livre, Drôle de genre. Une enquête sociale mâtinée de polar menée de main de maître. L’écriture de Laetitia Chazel est sans fioriture et précise. Elle a l’art de nous inciter à tourner la page suivante de manière compulsive. Laetitia Chazel fait désormais partie des auteurs que je suivrai avec attention et que j’accueillerai ici le plus souvent possible…

Le 26 juin dernier, nous nous sommes donnés rendez-vous à l’agence pour une deuxième rencontre.

drole-de-genre.jpgLe mot de l’éditeur :

À 40 ans, Janis-Pearl, capitaine de la Brigade des Mœurs vit seule avec son chat à Paris. Après une enquête qui tourne mal par sa faute et son entêtement, elle quitte la police. Comme elle vient d’hériter de son père, rock star déjantée des années 70, elle projette d’acheter une maison dans les Alpilles où réside Jade, sa seule amie. Elle n’a pas uniquement hérité d’une jolie fortune de son père, elle tient son prénom aussi psychédélique que l’était sa mère, emportée ad patres par les paradis artificiels. Et pas mal de blessures sans nom.

Installée chez Jade et Toni qui tiennent une maison d’hôtes, flanquée d’un mentor en la personne du voisin Victor, Janis se lance dans sa nouvelle vie avec application. Jusqu’au moment où près de là, une petite fille, placée dans une famille d’accueil, disparaît. Contre toute attente et malgré son expérience, Janis refuse de se mêler de l’affaire. À l’inverse, elle se passionne pour les révoltes et désarrois d’Emma, la fille du couple de notables dont elle envisage d’acheter la maison. Persuadée qu’Emma est battue par son père, l’ex-flic de la brigade des Mœurs prend fait et cause pour l’adolescente. Elle accepte de l’aider au point d’organiser un chantage.

Que cherche donc Janis-Pearl, cette drôle de fille d’un « drôle de genre » ? Quel est ce secret dont elle est incapable de parler ? Quelles ombres risquent-elles de surgir des ténébreuses affaires dans ces Alpilles en plein soleil ?

L’auteur :

Née en 1963 dans le Gard, Laetitia Chazel vit entre Paris et un hameau près d’Uzès dans le Gard. Après avoir exercé ses talents dans le monde de la publicité, elle est aujourd’hui scénariste et romancière. Elle a publié Dégoût en 2012 (Alma éditeur). Drôle de genre est son second roman.

DSC08251.JPGInterview :

Après le dégout, déjà un deuxième roman. Tu sors un livre par an, comme Amélie Nothomb finalement ?

L’idée, ce serait d’en sortir un par an, jusqu’à l’année prochaine. Le 3e est prêt pour la même époque. Entre Dégout, Drôle de genre et le prochain, dont je ne te donne pas encore le titre, il y a l’idée d’explorer l’idée de manque. Dans Dégout, c’était le manque du sens de l’odorat et du goût, dans Drôle de genre, j’évoque plutôt le manque affectif et la solitude et dans le troisième, ce sera le manque de liberté. Après, j’arrêterai et je passerai à autre chose.

Tu veux éviter toute référence autobiographique dans tes livres. Pourquoi ?

Beaucoup d’écrivains racontent leur vie, je ne vois pas en quoi la mienne aurait un quelconque intérêt pour les lecteurs. Dans Dégout, j’ai voulu tellement m’éloigner de moi que j’ai pris un homme comme héros. Pour Drôle de genre, j’ai pris une fille, mais je pense qu’elle est assez différente de moi.

Ton héroïne est très attachante, je trouve.

C’est marrant parce qu’il y a des gens qui la détestent. Un journaliste qui a écrit un papier sur mon livre a affirmé que c’était « le genre de personnage qu’on adore détester et qu’on déteste adorer. »  

Je n’ai pas du tout eu ce sentiment-là, parce que tu expliques bien tout ce qu’elle a vécu. Les problèmes qu’elle a subis étant jeune, ses problèmes de manque de confiance dans le cadre de son travail en tant que policière.

Moi, je l’ai faite très solitaire, très isolée, mais j’ai voulu qu’elle s’ouvre. Elle part vers le soleil chez des amies de manière positive. C’est pour ça que j’insiste, quand la petite fille disparaît, sur le fait qu’elle n’en a rien à faire. Elle veut juste acheter sa maison, vivre une autre vie et ne surtout pas replonger dans une nouvelle enquête policière, ne plus remettre les pieds dans sa vie d’avant. C’est pour ça que les gens se sont dit « elle est étrange cette fille, un enfant disparaît, elle refuse de s’en occuper ». Moi, je l’aime beaucoup Janis.

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Il y a plein de fausses pistes dans ton livre.

Oui. Tu commences le premier chapitre, tu te dis que c’est un roman policier, le deuxième chapitre, elle n’est déjà plus policière… et ainsi de suite. Quand elle arrive dans le sud, on pourrait se dire que ça prend la tournure d’un téléfilm de France 3. Il y a quelqu’un qui arrive dans un petit village et comme par hasard, il y a une disparition. Je voulais qu’autour de ses fausses pistes, mon héroïne continue à rester droite dans ses bottes.

Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a pas des réactions communes à celles que pourraient avoir d’autres personnes dans des circonstances similaires.

Je pense que son manque réel affectif et cette peur de l’amour, qui deviennent évidents quand Victor arrive dans l’histoire, font de cette femme une personne qui n’est pas comme tout le monde. Je pense que si Janice était assise avec nous, on sentirait quelque chose émaner de sa présence un peu différente de nous. Enfin j’espère.

chazel320_973319694_north_320x.jpgTu en parles comme si le personnage existait.

Parce que pour Bart, le héros de Dégout, beaucoup de gens sont venus m’en parler dans les signatures. Ils me disaient d’embrasser Bart pour eux ou de le saluer. Je trouvais cela étrange et même saisissant. Du coup, il est devenu un peu existant. D’ailleurs, je lui ai dédicacé Drôle de genre. Le prochain sera donc dédicacé à Janice, c’est déjà prévu. Si tu veux, je ne suis pas du tout amoureuse de mes personnages, mais j’ai l’impression qu’ils prennent corps après les avoir imaginés.

Il y a des personnages de ton livre auxquels je ne parviens pas à m’attacher. Victor, par exemple. Il est vénal et velléitaire. Ça fait beaucoup pour un seul homme. Je m’étonne que Janice envisage la possibilité d’entretenir une relation avec cet homme.

C’est la première fois qu’elle a une telle proximité avec un homme. En plus, elle vit avec lui et il est gentil. Et comme il a côté un peu déprimé parce que sa femme l’a quitté, il ne voit plus ses enfants, il a un côté touchant quand même. Il n’est pas fait pour être super sympathique, mais pour Janice, il est quand même une sorte d’appui.

Ton livre est un peu sociétal. Il se passe dans un petit village du sud de la France. Il y alaetitia chazel,drôle de gens,interview,mandor un couple de femmes homosexuelles qui tient un mas. Une jeune fille disparait. On les accuse directement…

Oui, en plus, elles ont des hôtes qui sont homos, ce qui n’arrange rien. J’ai lu quelque part que c’était un combat contre l’homophobie. Il se trouve que ce livre est sorti en plein milieu de ces histoires de mariage pour tous, mais je l’ai écrit l’année dernière. Moi, je vis dans un village, dans le sud  et j’entends bien ce qu’il se passe. Je pense que l’homophobie est prête à rejaillir à n’importe quel moment…  les gens sont bien intégrés et soudain, quelque chose ne va pas et hop ! On en profite pour faire une différence de traitement. Les homos y sont forcément pour quelque chose… Mais, tu ne m’as pas dit, tu as aimé alors ?

Oui, beaucoup, sinon tu ne serais pas là. Et comme le départ frise le polar, je me suis dit que tu devrais te lancer dans ce genre carrément.

Pour le moment, je ne me vois pas écrire un policier. Il faut que j’affine mon style et que je le trouve davantage. C’est pour cela que j’écris un livre par an. Je vais avoir 50 ans cet été et je me dis qu’il faut que j’y aille à fond. Dans la symbolique, j’ai fait de la pub pendant 20 ans, je n’ai plus de temps à perdre pour la littérature. À chaque fois, ça va être un peu polar et enquête sociale.

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Tu décris la complexité de l’âme… aucun de tes personnages n’est manichéen.

J’adore l’idée d’avoir beaucoup de personnages très différents et faire naviguer tout ça. Ils représentent ce que nous sommes tous. Personne n’est tout rose et tout noir. Quand tu sais cela, tu peux jouer avec tes personnages.

Tu t’y retrouves comment avec eux ?

Je fais rire tout le monde chez Alma. Un jour, je leur ai expliqué comment je travaillais. J’ai des fiches personnages. Je me fais une bible pour chacun d’eux. J’écris une histoire autour d’eux et ensuite, je réunis tout le monde.

laetitia chazel,drôle de gens,interview,mandorComment se passent tes relations avec Alma ?

Il faudrait leur demander, mais moi, j’ai l’impression qu’elles sont bonnes. J’étais tellement contente qu’ils me choisissent pour Dégout. Ils débutaient, moi aussi. Ca créé des liens. Ils ne savent pas vraiment où je vais, mais ils me font confiance. Le livre que j’écris actuellement, ils connaissent à peu près l’idée, j’ai écrit une centaine de pages, pour l’instant, personne ne m’a demandé de les montrer.  

Tu retravailles beaucoup avec eux, je crois.

C’est un truc qui m’est resté de la pub. Toute la journée, on te refait faire le travail effectué.  Je n’hésite jamais à reprendre quand on me fait des remarques. Il y a eu 5 versions pour ce livre, 5 versions pour Dégout. Pour moi, ce ne serait pas la meilleure solution de m’enfermer en me disant que j’ai raison. Il faut savoir accepter de dire oui à ce qu’on te propose de modifier, pour que la fois où tu dis non, on respecte ce non. C’est du donnant donnant. Il y a des choses sur lesquelles il ne faut pas transiger.

Tu relis ton livre à haute voix avec ton éditrice…

J’aime bien le son des mots. Tu vois, mon système de phrases avec les adjectifs accolés, je trouve que ça sonne. Ce n’est pas du rap, mais c’est la même idée. J’aime quand c’est efficace.

Et c’est très efficace. On reconnait bien là, la fille de pub. 546580_10151113282349189_636423167_n.jpg

Il n’y a pas longtemps, tu as mandorisé Grégoire Delacourt, qui lui aussi vient de la pub… il n’emploie pas le mot efficacité, mais on fonctionne un peu de la même façon. On a la même culture.

Lui est conscient que la pub l’a aidé à trouver des formules.

Mais moi aussi. Nous avons sans doute des automatismes. Il y a une forme de cousinage entre nous.

Parle-nous de la couverture illustrée par Loustal.

Il a été contacté par Alma. Il a reçu quelques extraits du livre et il s’est fait raconter l’histoire. Quand j’ai vu l’illustration arriver, j’ai été assez bluffée. Elle reflétait parfaitement l’ambiance du livre. Mais Loustal, tu l’as compris, je ne le connais pas en vrai.

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