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15 septembre 2012

Pierre Szalowski : interview pour Mais qu'est-ce que tu fais là, tout seul?

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Pierre Szalowski est un auteur qui vit au Québec. Il est actuellement en France pour promouvoir son deuxième roman, Mais qu’est-ce que tu fais là, tout seul ?. J’ai lu ce livre cet été, tranquillement durant mes vacances. J’ai été réellement charmé et ému par ce roman, sorte de fable jubilatoire. J’avais entendu parler de cet auteur, mais je n’avais pas lu son fameux Le froid modifie la trajectoire des poissons (traduit dans de nombreux pays). J'ai reçu Pierre Szalowski le 12 septembre dernier à l’agence et j’ai également été conquis par la personnalité de cet homme étonnant et très attachant.

pierre szalowski,mais qu’est-ce que tu fais là,tout seul ?,interview,mandor4e de couverture :

Le 24 décembre, dans un palace déserté de Montréal, Martin Ladouceur, célibataire endurci, s’apprête à passer le pire réveillon de sa vie. Avec pour seule compagnie un concierge protocolaire, un groom débutant et une femme de chambre timide, l’ex-légende du hockey canadien se retrouve en prime au régime sec, sans strip-teaseuses ni grands crus.

Mais, contre toute attente, en cette nuit de Noël, un petit bonhomme va lui offrir le plus beau des cadeaux. Et, comme par magie, la terreur des patinoires découvrira un sentiment qu’il ignorait jusqu’alors.

Petite philosophie du bonheur, Mais qu’est-ce que tu fais là, tout seul ? est une fable tendre et drôle, remède absolu contre la morosité.

L’auteur :

Ancien photographe de presse, journaliste, directeur de création dans la publicité et vice-président d’Ubisoft Canada, Pierre Szalowski est aujourd’hui scénariste et auteur, mais avant tout « bonheuraturge ». Après le succès international du Froid modifie la trajectoire des poissons, Mais qu’est-ce que tu fais là, tout seul ? est son second roman. Il vit à Montréal.

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pierre szalowski,mais qu’est-ce que tu fais là,tout seul ?,interview,mandorInterview :

Tu es un personnage étonnant, aux mille vies. Qu’est-ce qui t’anime ?

Le fait de ne pas m’ennuyer. Je vais te donner un exemple qui est révélateur. Quand j’étais à Ubisoft, il y avait des chasseurs de têtes qui tournaient autour de moi. Dans la liste des questions qu’ils me posaient pour mesurer mon ambition, il y en avait une qui revenait toujours : « dans quelle position vous voyez-vous dans 5 ans ? » Je répondais : « la position dans laquelle je me vois dans 5 ans, c’est allongé et content de me lever le matin. » Le métronome de ma vie est la joie de vivre la journée que j’ai à vivre. Je ne suis pas capable de faire une concession à l’ennui. Je ne m’ennuie pas, je ne triche pas. Je peux faire semblant d’aimer quelque chose, mais ça ne va pas durer très longtemps.

Raconte-moi ton parcours pour le moins original.

J’ai voulu être photographe de presse à 15 ans, je le suis devenu. Je voyageais, je faisais plein de choses, mais un jour je me suis rendu compte que je n’avais pas d’amis. Je n’étais jamais là. Donc, je suis devenu photographe de mairie. À la mairie, je commençais à légender les photos. Le journal local m’a repéré et m’a embauché. J’ai fait deux ans dans le journalisme régional à L’Écho régional. J’ai ensuite ouvert  une agence de communication en me rendant compte qu’il y avait un besoin des municipalités. On a eu la Guerre du Golf qui a mis à mal notre activité en 1992. C’était, à ce moment-là, le début de l’informatique, du PC Personnal Computer,  j’ai donc eu l’idée de faire des logiciels. J’ai créé un logiciel de gestion de caves à vins qui a rencontré un succès considérable. On en a vendu des dizaines de milliers d’exemplaires. J’ai aussi inventé un logiciel de gestion de parties de golf qui a fait un bide total. Et enfin, j’ai aussi fait un logiciel intitulé « Drague aux nanas » avec vent d’Ouest et c’est là qu’Ubisoft m’a repéré. Au bout de 7 ans de jeux vidéo, j’ai trouvé que ça devenait ennuyeux de rester dans ce milieu.

J’ai bien compris que tu changes d’activité régulièrement et qu’il te faut toujours être en pierre szalowski,mais qu’est-ce que tu fais là,tout seul ?,interview,mandoraction. Tu es aujourd’hui écrivain. Tu n’as pas peur de t’en lasser également ?

Si. Le risque que je me lasse est permanent. En fait,  j’ai seulement écrit deux romans en 5 ans, parce qu’il fallait que je retrouve l’envie, que je retrouve la pureté. Si je peux ensuite gérer un livre comme une activité professionnelle, au moment où je l’écris, il faut que je sois dans un réel état de pureté. Mon nouveau roman délivre beaucoup d’émotion et je ne peux pas en délivrer sur commande. Il faut que mes capteurs et mes émetteurs d’émotions ne soient pas pollués par une situation financière difficile, par des soucis personnels ou professionnels. La deuxième difficulté, c’est de revivre ce que tu as déjà vécu. Par exemple, ce voyage en France me faisait très peur. Je m’en suis ouvert auprès de mes proches parce que j’allais refaire ce que j’avais déjà fait il y a deux ans. Moi, refaire les choses, ce n’est pas tout à fait mon truc.

Et du coup ?

Contre toute attente, ça me fait plaisir, car je sens une vraie évolution. Je sens que le premier roman a touché des personnes. J’ai déjà fait quelques salons et j’ai rencontré beaucoup de lecteurs qui m’en ont parlé et qui sont venus les bras ouverts prendre le second sans même ne pas savoir de quoi il parle. Je suis en train de découvrir ce qu’un écrivain peut représenter pour d’autres personnes. Je dirais que ce voyage-ci est une initiation à prendre la dimension de ce que peut représenter d’être écrivain.

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Tu n’aimerais pas simplement pouvoir te laisser entraîner par les choses de temps à autre ? Ne pas toujours tout contrôler…

J’ai eu dans ma période de créateur de logiciels des moments où le succès m’a fait prendre le melon. Et ces périodes-là n’ont pas été celles où j’étais le plus performant, bien au contraire. J’en ai tiré une grande leçon. Aujourd’hui, je tente de redescendre de mon petit nuage, de bien voir où j’en suis avec un certain recul. Comme tout le monde, je me rêve ceci, je me rêve cela, mais j’essaie de ne pas me prendre pour « plus que untel », ou « moins que » aussi, d’ailleurs. Il faut juste être lucide parce que c’est comme ça que l’on reste vrai. Dans ce que je fais et ce que j’écris, j’essaie d’être dans la vérité des sentiments, dans la vérité des émotions. Il faut que je me mette dans une condition me permettant d’écrire en ressentant ce que j’écris.

Au début, ton personnage, Martin Ladouceur, n’est pas très sympathique, mais il devient vite attachant.

À un moment, j’ai planté des petits clous qui font comprendre aux lecteurs qu’il n’a pas eu une vie facile ce garçon-là. C’est ma façon de voir les choses. Une personne qui me parait parfaite m’inquiète immédiatement. Une personne que je connais un peu, je vais détecter ses qualités et ses défauts. Mais ses défauts ne me gênent pas. Personne n’est parfait. On est une balance entre les deux. Je considère qu’on a tous du bon en soi et du mauvais. Pour Martin, je montre d’abord le mauvais qui n’est finalement pas moins que ce que l’on a voulu faire de lui. Il est comme un artichaut. Le cœur, il est au milieu. Pour l’atteindre, on l’épluche petit à petit.

pierre szalowski,mais qu’est-ce que tu fais là,tout seul ?,interview,mandorLe succès de ton premier roman, Le froid modifie la trajectoire des poissons (qui est sorti en poche chez J'ai Lu le mois dernier), t’a-t-il donné confiance pour le second ?

Non. Je t’explique. Le premier, tu es prêt à le publier à compte d’auteur tellement tu as envie qu’il sorte. J’avais touché le cachet de la production d’un film, je n’étais donc pas dans le besoin. Écrire trois-quatre mois était le fun et j’étais même dans une certaine naïveté. Bon, il se trouve qu'au final, il est publié et traduit dans plein de pays… la donne change. Pour le second, du coup, tu as des éditeurs qui te mettent un peu la pression. Le danger, c’est de penser que tu as raison. Quand tu as du succès une fois, tu penses que ce que tu écris devient mécaniquement intelligent, alors que ce n’est pas vrai. Quand tu te trouves bon, tu en fais trop. Il ne faut surtout pas devenir putassier. Tu sais ce qui a fonctionné dans le premier, alors tu refais les mêmes choses. Moi, je pense que j’ai évolué entre les deux romans. J’ai tenté d’aller plus loin.

Explique-moi ton concept de « bonheuraturge ». Ce terme ne fait-il pas d’ailleurs un peu gnan gnan ?

Tu travailles avec Antidote ?

Oui.

Tu prends le mot « bonheur » ou un autre mot positif. Essaies-en plusieurs, tu verras, il y a plus de synonymes pour les mots négatifs que pour les mots positifs.

Et alors ?

Et bien, pour la forme, c’est vrai, tu as l’air con quand tu écris des livres sur le bonheur, car tu as moins de mots. Pour le fond, chacun est pudique de son bonheur. Par exemple, 95% des gens disent « mon meilleur ami, c’est celui que je peux appeler quand ça va mal ». Moi, mon meilleur ami, c’est celui que je peux appeler quand ça va bien. Avec mes amis, on se dit souvent : « qu’est-ce qui t’es arrivé de bon cette semaine ? ».

Bon, en fait, tu m’expliques que c’est une philosophie de vie.

C’est exactement ça. C’est toujours le prisme. Je pense que l’on peut parler de grandes douleurs et de la douleur du monde de manières parfaitement idiotes. Je crois toujours au contraire. Un mot qui n’a pas de contraire me fait peur. Donc, la situation contraire est valable. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas parler du bonheur sans le faire avec délicatesse et intelligence. Personnellement, j’estime que je ne le fais pas de façon gan-gnan, comme tu dis, parce que j’y amène de l’humour, du second degré et la force des mots.

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Et tu donnes de l’espoir pour le genre humain. Dans ton livre, tu racontes finalement comment une « ordure » peut devenir quelqu’un de beau.

Complètement. Martin Ladouceur, on l’a mal fait pousser, c’est tout. Ce roman aurait pu être écrit de façon beaucoup plus tragique, noire et terne, mais moi, je suis un résilient naturel. C'est-à-dire que je n’aurais jamais mal plus d’une soirée.

Quel que soit l’événement ?

Oui. Tu sais François, j’ai attaqué l’écriture le lendemain de la mort de ma mère. C’était la seule réponse que j’avais à donner à la mort. Répondre par la vie.

Ce soir, c’est ta soirée de lancement (note de Mandor : nous sommes le 12 septembre)… on va te « célébrer ». Tu aimes ça ?

Oui. C’est très plaisant parce que c’est ma fête. J’entrevois ce genre de moment pour les bonnes choses et les bonnes raisons. De plus, on fait ça dans la librairie Le livre écarlate, d’un libraire qui m’avait beaucoup touché il y a deux ans. Quand on m’a proposé cette soirée de lancement, j’ai proposé que cela se fasse chez lui parce qu’il avait été formidable. Il avait été juste gentil, mais vraiment gentil. Je n’oublie jamais les gens qui m'ont aidé. Jamais.

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05 septembre 2012

Jean-Christophe Grangé : interview pour Kaïken

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Cela devient un rite. À chaque début septembre, un nouveau thriller de Jean-Christophe Grangé. À chaque nouveau thriller de Grangé, une nouvelle interview (voir celle de l’année dernière).

Jean-Christophe Grangé ne donne pas beaucoup d’entretiens, mais il me fait l’amitié de me faire confiance.Merci à lui.

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04 septembre 2012

Thierry Brun : interview pour La ligne de tir

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Thierry Brun écrit des polars noirs. Noirs très foncés. Puissants, implacables. On met un peu de temps à s’en remettre. Dans son nouveau (et second) roman particulièrement. La ligne de tir est un des meilleurs polars de cette année. Une seconde mandorisation s’imposait (la première est ici).

thierre brun,la ligne de tir,interviewPrésentation de l'éditeur :

Le commissaire Fratier est sur le point d'être mis en examen. Depuis trop longtemps, il est lié à la pègre dans sa ville de Nancy et le témoignage de Loriane Ornec, qu'il a corrompue quand elle était dans son service, pourrait bien l'envoyer en prison. Il décide de la supprimer et contraint une ancienne terroriste de la mouvance gauchiste instrumentalisée par le pouvoir à exécuter cette tâche. Mais Loriane Ornec disparaît. Rival de Fratier, Shadi Atassi, qui règne sur le crime organisé nancéien, est amoureux de la jeune femme et mobilise ses troupes à sa recherche. II soupçonne Fratier d'être mêlé à sa disparition... mais surtout Patrick Jade, un homme glacé, au passé de tueur, qui représente pour eux tous, Fratier, Ornec, Atassi, une menace terrifiante. Roman de la nuit et de la corruption, La Ligne de tir, mécanique implacable, nous entraîne imperceptiblement d'un univers à un autre, du roman noir au thriller, et nous invite à une plongée oppressante dans le repaire de Jade, homme granitique, citadelle imprenable, point sombre dont chacun subit l'attraction et vers lequel tous convergent.

Biographie de l'auteur :

Thierry Brun vit et travaille à Paris. Il est l'auteur de Surhumain (Plon, 2010).

 

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La ligne de tir n’a pas tout à fait la même écriture que Surhumain. Les phrases sont plus saccadées, vives, rythmées. Les chapitres sont très courts, et donc, tu as gommé toutes fioritures.

Ce style est plus dans ce que j’aime écrire. J’aime l’ellipse. Yann Briand, mon nouvel éditeur m’a poussé dans mes retranchements. Il m’a demandé de me lâcher quitte à rectifier le tir ensuite. On a beaucoup travaillé ensemble. Certains passages, quasiment pas, d’autres, un peu plus. Il a fait un gros boulot sur les lieux et les ambiances. Moi, j’avais tendance à en faire trop.

Dans un thriller, il y a généralement deux- trois personnages durs, écorchés vifs. Dans tes deux livres, ils le sont tous. Personne n’est « normal ».

Tu sais, tous les gens qui sont dans ce milieu sont dans l’action permanente. Ils ont des choses à se prouver, souvent ils traînent de grosses casseroles familiales. Avec tout cela à gérer, ils ont des objectifs et ils se donnent les moyens d’y parvenir. Ils descendent tous dans les abymes. Et je trouve intéressant que tout le monde ait sa part d’ombre… mais dans l’excès.

Ton flic, Fratier, c’est un Michel Neyret puissance 10 ?

Fratier n’est pas Neyret, contrairement à ce qu’à écrit le journal Marianne. J’ai pris exemple sur deux autres qui existent aussi et dont je tairailes noms. Fratier, pour tenir le coup, il prend de la coke… mais je n’invente rien et c’est même plutôt commun.

Je me demande toujours ce qu’ont dans la tête les auteurs de thrillers pour écrire des histoires comme ça. Pour les côtoyer parfois, je constate que les plus violents dans leurs textes sont les plus doux et gentils dans la vie.

Je ne sais pas quoi te répondre à ça. Peut-être qu’on expulse des choses qu’on a en nous. Et encore, je n’en suis pas sûr. Bon, je rectifie un truc. Dans ma tête, je n’écris pas des thrillers. Mes personnages sont peut-être des personnages qui sont en moi en permanence. En tout cas, je serai incapable d’écrire autre chose. Un roman dit « blanc » avec des personnages normaux me paraît impossible à écrire.

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Pourquoi dis tu que tu n’écris pas de thriller, mais des romans noirs ?

Dans le thriller, il y a des mécanismes que pour l’instant je n’utilise pas. Je n’en ai rien à foutre que le mec sauve le monde et aucun de mes personnages n’est spécialiste de quelque chose.  À part de la mort. Pour moi, un thriller, c’est l’articulation d’un récit. Pour résumer, j’essaie d’écrire des romans noirs avec des clefs des thrillers.

Il y a des moments drôles dans ton livre.

Je l’ai voulu. Pour le personnage du financier de Patrick Jade, je me suis souvenu d’un type avec lequel j’ai bossé quelques années. Je l’ai caricaturé et, du coup, il en fait des tonnes. C’est un peu la bulle d’oxygène dans le bouquin.

Comme dans Surhumain, l’action se situe à Nancy. Ils doivent être contents de savoir que tous les flics sont corrompus là-bas. Tu ne vas jamais leur lâcher la grappe aux flics de Nancy ?

C’était le dernier livre qui se situe dans cette ville. Je souris parce que je vais prochainement signer mon livre dans un salon à Nancy. Je pense que je vais avoir quelques commentaires sur la question. Au départ, je voulais une ville comme Angers. Une ville au passé bourgeois, industriel, avec des familles riches qui habitent là depuis des générations. Comme je connaissais Nancy un peu, je me suis reporté sur cette ville.

Lis-tu des thrillers, toi ?thierre brun,la ligne de tir,interview

Je n'en lis aucun. J’en ai lu un peu il y a longtemps, mais je lis par contre beaucoup de roman noir des années 70 et 80. Je suis nourri de ça. Il y a des tics dont j’essaie de me débarrasser, mais que j’aime.

Lesquels ?

Il y a un mot que j’adore écrire, c’est « L’homme », au lieu de citer les prénoms des personnages. Ça met une distance et d’un seul coup le héros est capable de faire autre chose que ce qu’il est. Ça c’est un truc purement de chez Dashiell Hammett.

Tu veux mettre une distance pour le lecteur ou pour toi.

Les deux. Comme dans le film, Drive. Tu suis le héros, d’un seul coup, il devient comme une personne étrangère grâce à un effet caméra. C’est ce que j’essaie de faire.

Tu les aimes, toi, tes personnages qui sont pourris jusqu’à la moelle.

Oui, et j’ai une grosse tendresse pour Fratier. Lui il écrase Résilia, mais lui-même est écrasé par des évènements et des gens qui le dépassent. Il faut qu’ils tiennent dans le tas de boue qu’il a lui-même fait. Pour tous mes personnages, c’est la même chose.

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Il y a un truc qui m’étonne. Il n’y a que des personnages principaux dans ton livre. Tu vois, j’ai été étonné par la 4e de couverture. Il manque Patrick Jade par exemple. Il n’est pas évoqué alors qu’il a autant d’importance que les autres.

Pour l’instant, très franchement, c’est mon souci d’écriture. J’aime bien amener des éléments qui font que l’on finit par aimer mes personnages. Je leur crée, à tous, de vraies personnalités, du coup, on a du mal à les départager.

Mais, tu cherches quand même à les mettre sur un même pied d’égalité. Que l’on ne laisse pas tomber un personnage pour un autre.

Oui, c’est exactement ça.

Il y a beaucoup de toi dans ces personnages…

Dans mon 5e bouquin, si on se revoit, je te dirai qu’il n’y a plus rien de moi. Là, je ne peux pas te le dire.

Tes influences ne sont pas uniquement littéraires, je remarque...

Je me rends compte que quand j’écris, je balance toutes mes influences. Plus de la moitié de mes personnages sont des personnages très cinématographiques. Je suis un grand fan de Melville, je ne peux pas renier cette influence-là. Si on creuse un peu mon livre, on y reconnaîtra aussi du Truffaut, du Godard, du Sautet.

Tu te sens bien dans ta peau d’auteur ?

Pas du tout. J’ai l’impression d’être un imposteur. Moi, je suis plutôt attiré par la musique, par les musiciens, par le cinéma, l’image, le son… tout ça. Ça me touche énormément. Et pour être touché par un bouquin, j’ai besoin d’aller vers des bouquins très anciens, soit par des gens comme Delphine de Vigan, Doa qui écrit chez Gallimard Noire, Antoine Chainas aussi.

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16 août 2012

Frédéric Mars : interview pour Comment j'ai arrêté de CONsommer

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frédéric mars,comment j'ai arrêté de consommer,interview,mandorFrédéric Mars est un auteur que je suis depuis 2006 et que je rencontre à chacun de ses nouveaux livres (ou presque).A chaque fois, son livre n'a strictement rien à voir avec le précédent.

Il a été mandorisé 7 fois.

(Lire ou voir : la première, la deuxième, la troisième, la quatrième, la cinquième et la sixième).

Le 26 juillet dernier, je lui demandé de me rejoindre à « l’ agence » pour évoquer son nouveau livre, Comment j’ai arrêté de CONsommer : journal d’une année de lutte contre l’enfer marchand.

Présentation de l'éditeur :

" On est foutus, on mange trop. " Vous vous souvenez de cette chanson d'Alain Souchon ? frédéric mars,comment j'ai arrêté de consommer,interview,mandorAujourd'hui, il faudrait en actualiser les paroles : on est foutus, on consomme trop. On achète de tout, tout le temps, et n'importe comment. On CONsomme, on dépense, on accumule, sans jamais se demander ce que ces objets supplémentaires nous apportent réellement. Pendant une année, l'auteur a tenu un pari avec sa famille : deux adultes et un enfant qui ont tenté de déconsommer. De ne plus se gaver en pilote automatique, de reprendre en fait le contrôle de leur vie. Pour répondre (enfin) à cette vraie question : " Parmi tous les instants de mon bonheur, lesquels dois-je à ces choses que j'achète à longueur de temps ? " Sans soldes. Sans hypermarchés. Sans abonnements. Sans carte bleue. Sans crédit ni découvert. Sans publicité. Sans marques. On imagine les difficultés, notamment à Noël, lors de la fête des Mères, pour le choix des vacances, à la rentrée des classes ! Comment s'en sortir ? Très drôle et pragmatique, Comment j'ai arrêté de CONsommer est le journal de bord d'un résistant à la fièvre acheteuse, sans idéologie ni moralisme.

Biographie de l'auteur :

Frédéric Mars, journaliste et écrivain, a publié plusieurs romans : Son parfum (Ramsay, J'ai Lu), L'amour est une femme (Le Rocher), Le Sang du Christ (Michel Lafon), NonStop (Black Moon). Sous pseudonyme, il est par ailleurs l'auteur de plus d'une cinquantaine d'ouvrages tous genres confondus (essais, documents, romans, etc.).

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Interview :

En recevant ton livre, puis en le lisant, je me suis dit que nous nous étions croisés, parfois, quand tu vivais cette expérience… et je n’ai pourtant rien décelé.

Quand j'ai vécu cette expérience, je ne le criais pas forcément sur tous les toits. Le propos n’était pas ni dans l’expérience, ni dans le bouquin, de tenir une position radicale. Il ne faut pas se leurrer, je suis un pseudo bobo de proche banlieue, plutôt favorisé avec des revenus corrects. Si tu as moins que le SMIC pour vivre chaque mois, si tu as le RSA, évidemment, tu ne t’adonnes pas à ce genre d’expérience,  j’en ai parfaitement conscience. Mon livre a un point de vue de bourgeois, d’ailleurs je vois bien que les gens qui réagissent avec le plus d’enthousiasme à mon livre sont des gens qui n’ont pas de problème d’argent. Du coup, ils se sentent plus en position de se défaire de certaines possessions.

Quand on parle de « déconsommation », souvent les gens entendent des trucs plus radicaux de décroissances revendicatives et militantes où les personnes qui s’adonnent à cet exercice arrêtent tout.

Je le dis dès le départ, je suis un consommateur, je reste un consommateur. L’idée n’est pas de ne plus consommer du tout, mais c’est de consommer de manière moins automatique, moins débile, moins asservissante et moins aliénante. Dans ce cadre limité, j’ai eu envie d’essayer tout ce qu’il était possible de faire.

Les choses se sont mises en place au fur et à mesure, je crois.

J’ai fait une brocante, j’ai donc vidé ma cave… tout à commencé ainsi. Les choses se sont enquillées dans une certaine improvisation. Je n’ai pas fait un grand plan sur un an. Je le raconte comme ça parce que c’est une facilité narrative, mais les différentes étapes se sont enchaînées un peu au jour le jour. Avec ma femme, on a un peu fait de la navigation à vue.

Quand on décide de « déconsommer », quand on s’astreint à des règles, on perd beaucoup de temps et de disponibilité dans la tête…

C’est un paradoxe. À vouloir « déconsommer », on est tributaire de la consommation. L’autre paradoxe, c’est que les gens qui achètent ce livre achètent quelque chose qui évoque le fait de ne pas acheter des choses non essentielles. Dès que tu abordes la question de la consommation et de la « déconsommation », tu te cognes en permanence à des paradoxes et à des incohérences. À un moment, il faut faire fi de ces paradoxes sinon, on ne fait plus rien.

frédéric mars,comment j'ai arrêté de consommer,interview,mandorTu constates qu’il vaut mieux acheter un nouveau téléviseur plasma que de tenter de le faire réparer. Voilà un autre paradoxe.

Rien que pour la laisser au réparateur, par exemple, il faut déjà donner de l’argent. En permanence, quand tu fais cette expérience. Tu es rattrapé par la culotte. Tu te rends compte que tu es attaché à la consommation avec un élastique et plus tu tends l’élastique, plus tu risques violemment d’y être ramené. Notre but à ma femme et moi n’était pas de couper l’élastique parce que c’est impossible, l’élastique sera toujours là.

On te rétorque souvent qu’en « déconsommant », on fait péter le système.

Je ne dis pas qu’il ne faut plus consommer. On ne cherchait pas à être plus malin, on cherchait à être mieux, plus à l’aise et plus heureux avec ce que l’on achète. D’ailleurs, c’est une suprême ruse des gens qui cherchent à nous vendre des choses de nous rendre malins. On en revient à ce que tu me disais sur l’occupation de l’esprit, plus on cherche à être malin, plus on a en tête en permanence les actes de consommation. On ne pense qu’à ça, ça devient obsessionnel. Nous on cherchait à s’en enlever de la tête.

Toute cette somme d’effort et de minis expériences ont-elles porté ses fruits ? Les as-tu frédéric mars,comment j'ai arrêté de consommer,interview,mandortous pérennisés ?

Non. Très honnêtement, j’ai repris une Carte Bleue par exemple. Vivre sans carte de crédit, dans le monde d’aujourd’hui, si on se veut être intégré, c’est impossible. Je rappelle que je ne cherchais pas  à montrer l’expérience de quelqu’un de complètement sorti de la société. Ça me semblait plus pertinent que l’expérience du type qui va vivre sans rien au fin fond de la campagne. Il y a un côté Robinson Crusoë très palpitant, mais pour nous, ça apporte quoi ? Qu’est-ce que ça va prouver ? Qu’est-ce que ça va donner envie de faire au quotidien à la personne qui, elle, est engluée dans son quotidien et qui veut faire un petit effort ? Rien. Elle ne va pas faire la même chose. Alors que moi, je voulais donner, à travers notre expérience, quelques minis outils aux gens qui pourraient se dire qu’ils pourraient essayer aussi sans se désocialiser.

Tu dis souvent « nous » dans cette interview. Tu inclus ta femme.

Ma femme a vraiment du mérite parce qu’elle travaille dans le luxe. Elle est spontanément attirée par ce qui est beau et donc cher. Elle est formatée ainsi, c’est son métier. Mais, elle a joué le jeu le mieux possible. Notre fils aussi. On a eu la chance de tenter cette expérience à une époque où il était encore assez petit. Il avait 5 ans. Trois ans plus tard, on n’aurait pas pu. Honnêtement, c’est moi qui ai le plus souffert de l’aspect désocialisant de cette expérience.

Au début, tes amis se sont tous dit que tu avais des problèmes d’argent.

Tous. Parce que mes amis savent que ma femme et moi sommes des  travailleurs « indépendants ». Ni elle, ni moi ne sommes salariés, donc en l’occurrence, ils pouvaient se dire qu’on traversait une période creuse, qu’il y avait un gros trou dans nos activités et qu’on n’osait pas le dire.

C’est vexant ?

Non, parce que ça peut arriver. Je n’aurais pas eu honte de dire que la période était plutôt calme et qu’il fallait que l’on fasse attention. Nos amis ont projeté sur nous une fierté que nous n’avons pas. Ce qui est plus gênant finalement, c’est de savoir que pour tout notre entourage, si on ne consomme plus autant qu’avant, c’est que nous ne sommes plus dans une forme de normalité qu’eux peuvent enregistrer et percevoir. On devient alors hors norme.

Culturellement parlant, « déconsommer », c’est un gros problème.

Oui, toi tu es un gros consommateur de produits culturels, tu vas comprendre ce que je vais dire. Quand j’ai arrêté d’acheter des produits culturels « mainstream », c'est-à-dire, ceux qui font l’actualité, j’ai été complètement désociabilisé. Tu n’es plus intéressant parce que dans la conversation, tu ne peux plus en parler parce que toi tu ne les consommes plus. Dans notre milieu commun, François, si tu ne maîtrises pas l’actualité culturelle, tu n’es plus rien aux yeux des autres. C’est dur, mais c’est vrai.

frédéric mars,comment j'ai arrêté de consommer,interview,mandorTu m’as fait marrer dans les pages où tu racontes que tu as décidé de n’aller voir que des spectacles gratuits.

Si tu regardes les programmes des manifestations culturelles gratuites à Paris, ce sont essentiellement des concerts de musique classique dans les églises. Et au départ, tu ne peux pas t’empêcher de te dire que si c’est gratuit, ça veut dire que c’est un sous spectacle, que ça sera de moindre qualité, que ce ne seront pas de vrais pros. Après tout, s’ils sont moins payés, c’est qu’ils ne le méritent pas finalement. C’est là que tu constates que dans notre mode de réflexion ordinaire, il y a cette équation : pour qu’une chose ait une valeur humaine, artistique ou culturelle, il faut qu’elle ait un prix. Si on ne paye pas, ça ne sera pas bon. Ce qui est complètement battu en brèche par certains festivals d’été qui sont gratos… évidemment, cet a priori est archi faux.

Quand tu racontes que lorsque tu es invité chez quelqu’un, tu ne viens plus avec une bouteille de vin ou des fleurs, là, je me suis dit que c’était ma limite à moi… Ça m’a fait comprendre que quand on vient chez quelqu’un, il y a la notion d’échange. Tu m’invites, mais je t’offre un truc.

Oui, et quand tu ne fais plus ça, la première fois tout le monde rigole, la deuxième, on rit un peu jaune, la troisième, tu sens qu’il y a un malaise. Un vrai malaise. C’est la valeur marchande de l’objet qui va faire le lien. Je ne peux même pas ramener un objet qui a une valeur sentimentale ou familiale… c’est incongru dans cette situation, sauf si je vais chez quelqu’un de ma famille. Je n’avais pas mesuré quel malaise durable ça pouvait générer et à quel point cette notion d’échange est vraiment structurelle dans les relations amicales. Si on ne le fait pas, l’amitié peut se désintégrer… j’exagère à peine.

As-tu eu l’impression d’avoir pris des risques en écrivant ce livre ?

Non, ce livre n’a rien cassé avec mes amis. Ce sont des gens intelligents, malgré les tensions qu’il y a eu parfois et que je raconte dans le livre. Aujourd’hui tout va bien avec eux. Les risques que j’ai pris ne sont pas graves socialement. Par contre, quand j’ai décidé de fermer des comptes, de ne plus avoir de CB, je suis presque devenu parano tellement je ne me sentais plus dans la normalité. Je me disais qu’on allait me le faire payer.


Comment j'ai arrêté de consommer JT 20 heures... par fredmars2

frédéric mars,comment j'ai arrêté de consommer,interview,mandorMoi, j’ai suivi tes conseils à propos des placards remplis de victuailles jamais mangées, mais toujours rachetés…

C’est la mesure la plus simple à mettre en place et celle qui est la plus frappante parce qu’elle saute aux yeux de tout le monde. Il y a des aliments que tu achètes tout le temps et que tu ne consommes quasiment jamais. Rien que ça, c’est énorme en volume et en valeur. Les fruits et légumes, par exemple, on en jette constamment. C’est le syndrome d’après-guerre… le stockage. Qui n’a pas des packs de lait dans sa cave, des conserves permettant de tenir un siège ? Quand tu consommes ce que tu as avant de consommer de nouveau, je t’assure que ça t’allège déjà pas mal. Le temps d’après c’est de se poser une question : à qui et dans quels canaux tu achètes ces produits-là ? Nous, on achète plus un seul produit de la terre dans un supermarché qui, lui-même, l’a acheté à Rungis qui, lui-même, l’a importé de je ne sais où. On achète 100% de nos fruits et légumes à un producteur local qui habite à une dizaine de kilomètres de chez nous. Et du coup, on ne consomme plus que des produits de saisons. Tout ça, c’est très simple à faire et ça n’a rien de radical. Si tout le monde fonctionnait comme ça, est-ce que déjà on ne progresserait pas beaucoup ?

Au niveau du style, ce livre est un journal de bord.

Je ne l’ai pas écrit au fil de l’eau. J’ai pris des notes et j’ai écrit après. Je voulais le temps de mûrir tout ça.

Il y a beaucoup d’humour, de second degré.

C’est « enrobage » humoristique permet de mieux faire passer le message. J’ai vite compris que, de cette expérience, il y avait plus vertu à écrire une histoire un peu vivante et marrante. Je voulais éviter l’essai un peu pontifiant.

Si tu n’avais pas eu l’objectif d’écrire ce livre, aurais-tu fait cette expérience ?

Très honnêtement, ça aide à la motivation. Je ne suis pas sûr à 100% que je l’aurais fait si je n’avais pas eu la carotte de la publication de ce livre.

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24 juillet 2012

Gaëlle Pingault : interview pour "Ce qui nous lie"

gaëlle pingault,ce qui nous lie,interview,mandor

gaëlle pingault,ce qui nous lie,interview,mandorCela faisait longtemps que j’avais lu les deux recueils de nouvelles de Gaëlle Pingault. Ses histoires sont toujours drôles, dures ou tendres… ou les trois à la fois. J’apprécie cette façon d’écrire qui fait mouche, qui ne laisse pas insensible. En la lisant, on aboutit toujours là où on ne s’attendait pas. J’ai souvent croisé cette auteure dans des salons du livre que j’animais et il me tenait à cœur de lui poser des questions dans un contexte plus calme (où le temps n’est pas notre ennemi).

Le 16 juillet dernier, Gaëlle Pingault est enfin venue sur mon canapé (celui de l’agence, hein, qu’on ne se méprenne pas !) pour évoquer Ce qui nous lie et l’écriture en général.

gaëlle pingault,ce qui nous lie,interview,mandor4e de couverture : Ce livre nous entraîne dans la valse colorée des liens, fragiles ou indéfectibles, salvateurs ou destructeurs, tissés pour un jour ou pour toujours avec parents, amis et tous ceux qui nous lient. Comme dans un kaléidoscope, nous voyons se former et se déformer ces relations ; sentiments forts, confus, complexes, artificiels...

L’auteur : Gaëlle Pingault, née en 1976, est orthophoniste. Elle exerce dans sa Bretagne natale. Ce qui nous lie est son deuxième recueil. Le premier (paru aussi chez Quadrature), On n’est jamais préparé à ça a reçu le prix Nouvelles d’automne 2010.

Interview :

Tu écris depuis une vingtaine d’années et c’est ta sœur qui t’a mise sur les rails…

Oui. Aujourd’hui, elle fait partie de mes relectrices. Je te prie de croire qu’elle ne lâche rien. Elle épingle tout ce qu’il y a à épingler en vol. Elle est très forte pour repérer les failles de logique dans un texte. Il n'y a pas qu’elle qui fait partie de mes relectrices privilégiées. J’ai des yeux précieux autour de moi qui se complètent les uns des autres.

Le goût de l’écriture te vient d’un goût prononcé pour la lecture ?

J’ai pas mal lu quand j’étais ado. Je viens d’une famille où on a toujours beaucoup bouquiné, mais au-delà de ça, je viens également d’une famille dans laquelle on aime perpétuellement jongler avec les mots. J’ai été élevé à Bobby Lapointe, ça doit donner un goût pour les mots et l’envie de s’amuser avec.

Sais-tu si une nouvelle est plus forte qu’une autre ?

Il y en a que j’aime et d’autres moins. Ça arrive de temps en temps que je me rende compte qu’une nouvelle n’est pas ce qu’elle devrait être. À ce moment-là, elle reste à dormir dans un coin de mon ordi. Parfois, il m’arrive juste de constater qu’une est « pas mal », c'est-à-dire qu’elle reflète ce que je voulais dire. Parfois, je pars avec une idée et puis je cale en cours de route parce que je ne trouve pas le bon rythme, pas le bon mot, bref, rien ne se met en place.

Que fais-tu des non aboutis ?

Je les garde en me disant qu’elles pourront mûrir plus tard. Il est déjà arrivé que deux ans plus tard j’en ressorte une parce que j’ai une idée supplémentaire, parce qu’entre les deux, mon écriture a évolué. Je me dis que, peut-être, ça vaut le coup de la retravailler. Parfois ça marche, parfois, ça ne marche pas.

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(Photo Jérôme Cayla)

gaëlle pingault,ce qui nous lie,interview,mandorAs-tu une technique d’écriture pour capter l’attention du lecteur dans tes nouvelles ?

Pas du tout. Je fais partie des gens qui écrivent sans scénario. Je peux partir sur une fin d’histoire pour construire le début. Dans ce recueil, c’est le cas pour « Avant Venise » par exemple. J’ai construit mon personnage et mon histoire à partir de la chute. Mais, généralement, quand je commence à écrire, je commence plutôt par le début et je ne sais pas comment ça se termine.

Selon toi, plus on écrit, plus son style s’aiguise, plus on devient bon ?

Je n’en sais rien. J’ai plutôt l’impression de ne pas faire la même chose et ça, c’est important pour moi. La façon dont je procède, dont je fais ma cuisine, mon petit mitonnage, j’ai l’impression que ça ne se passe pas de la même façon. Maintenant, le lecteur s’en rend-il compte ? Je n’en ai aucune idée.

Je vais te poser la question autrement. Sens-tu une évolution entre le premier et le deuxième recueil ?

Oui.

Et ton éditeur aussi ?

Oui, clairement. En plus, chez Quadrature, ils sont huit. Un grand nombre de ce comité lecture a gaëlle pingault,ce qui nous lie,interview,mandorconsidéré que ce recueil était meilleur que le premier. Lorsque j’ai su ça, ça a été la cerise sur le gâteau.

Tu es donc très officiellement « novelliste » et tu te revendiques comme telle. Réfutes-tu le terme « écrivain » te concernant ?

Je ne sais pas si c’est le terme « écrivain » que je réfute, c’est juste que je suis orthophoniste à la base et que c’est ça mon métier. Et je ne veux pas me lancer sur des histoires de légitimité, sinon, on n’est pas rendu. Pour résumer, être novelliste, ce n’est pas plus ou moins que mon « vrai » métier, c’est en parallèle.

Est-ce qu’il faut égarer le lecteur dès le départ quand on écrit une nouvelle ?

Je pense que l’on peut écrire des nouvelles de plein de façons différentes, en tout cas, moi j’aime donner des fausses pistes. Pas pour le plaisir de balader les gens et de me satisfaire de les avoir piégé, mais pour les amener par la main avec moi. On ne joue pas l’un contre l’autre dans cette histoire-là.

Sans en dire beaucoup sur tes nouvelles, peut-on dire que ça ne finit pas toujours de manière très… positive ?

On peut le dire, oui. C’est curieux, on me l’a beaucoup fait remarquer sur ce recueil et au début, j’ai été très surprise parce que ce n’était pas ce que j’en avais comme image. Après réflexion, j’ai compris pourquoi. Parce que mon recueil était trop long, une fois mis en page… on a retiré trois nouvelles sans faire attention sur le fait qu’elles étaient à fins positives. Du coup, ça à un peu déséquilibré le machin.

gaëlle pingault,ce qui nous lie,interview,mandorBref, ils ont besoin d’un orthophoniste sera ton troisième recueil (sortie le 15 novembre 2012). Étonnante aventure que celle de ces textes, improvisés au fil de la plume sur les réseaux sociaux fin 2011 pour tenter de faire connaître l’étendue du travail orthophonique, et qui ont déclenché un enthousiasme certain. Ils circulent aujourd’hui dans de multiples sphères, partagés et repartagés. Il était donc tentant de leur offrir un écrin littéraire digne de ce nom.

En effet, il y a aura les textes qui figurent sur le blog et quelques nouvelles inédites. J’ai réécrit des textes intercalaires avec l’histoire d’un personnage récurrent. Les textes « orthophoniques » et l’histoire de ce personnage se renvoient la balle.

Tu fais un métier qui permet aux personnes d’apprendre à mieux parler/prononcer et ta deuxième activité, c’est écrire…

Parler et écrire, j’ai vite remarqué ses deux axes principaux de ma vie. J’ai fait mon auto-analyse sur ce sujet. La seule chose que je peux dire sur ce phénomène, c’est que ce n’est vraiment pas un hasard.

Quand tu travailles, tu retiens des évènements que tu couches sur papier en rentrant chez toi le soir ?

Non, ce n’est pas du tout comme ça que ça se passe. Quand je suis en séance d’orthophonie, je suis en séance d’orthophonie. Ça ne m’est jamais arrivé de me dire : « ça, c’est un truc que je peux réutiliser ». Les textes sur ce sujet que j’ai écrits sont fictionnels, d’après ce que j’ai entendu raconter. Les orthophonistes sont du genre bavard et nous échangeons beaucoup entre nous. Cela étant, on n’est pas orthophoniste sans avoir un minimum d’intérêt pour les gens qui se baladent autour de vous… c’est comme quand on écrit finalement, on a un sens aiguisé de l’observation et de l’écoute.

La devise des gens de ma maison d’édition est : Quadrature est un plaisir et doit le rester.

Ça me va assez bien comme devise. D’où le fait de ne pas écrire des choses qui m’ennuient et d’en faire qu’à ma tête.

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21 juillet 2012

Marie-Christine Buffat : interview pour "Le nombre de fois où je suis morte"

marie-christine buffat,la toupie,le nombre de fois où je suis morte,interview,mandorL'auteure suisse, Marie-Christine Buffat, vient de sortir un livre jubilatoire (si on aime l'humour noir puissance 14!). Le nombre de fois où je suis morte est un recueil de nouvelles commençant par l’expression « Je suis morte… ». L’occasion de décliner la vie pas toujours réjouissante, mais malgré tout universelle, de 14 femmes. Le 11 juillet dernier, j’ai reçu l’auteure de passage à Paris.

marie-christine buffat,la toupie,le nombre de fois où je suis morte,interview,mandor4e de couverture :

Et si, pour une fois, l'on prenait les expressions toutes faites au pied de la lettre? Si les émotions trop vives nous faisaient réellement mourir?
Entre détresse totale et humour noir, les héroïnes de Marie-Christine Buffat sont des femmes extrêmes et entières. Que leur arrivera-t-il si elles laissent leurs émotions se déchaîner sans frein?
Même lorsqu'elle n'aboutit pas à la destruction physique, cette exploration intrépide des passions ordinaires nous rappelle que notre vie est faite d'anéantissements et de résurrections.

Avec Le nombre de fois où je suis morte, elle apporte un ton nouveau dans la littérature suisse: caustique comme les textes d'une Linda Lemay, métaphysique comme les méditations d'un Dürrenmatt.

marie-christine buffat,la toupie,le nombre de fois où je suis morte,interview,mandorBiographie (tirée du site Babélio) :

Marie-Christine Buffat a signé son premier roman en 2006, un policier intitulé  La Piqûre dont la trame principale se déroule entre Lausanne et Rio de Janeiro. Ce thriller à rebondissements a obtenu une mention « Coup de cœur » chez Payot. Son deuxième ouvrage, paru en 2008, est une fiction pour la jeunesse mêlant frissons et rock n'roll, School Underworld et les ondes maléfiques, pour lequel elle a reçu le prix des Jeunes Lecteurs de Nanterre en 2009. Elle a publié en 2011 un témoignage unique sur la vie avec un enfant souffrant d’un TDAH, La Toupie – vivre avec un enfant hyperactif. Son dernier ouvrage, Le nombre de fois où je suis morte, est un recueil de nouvelles mêlant détresse et humour noir. Marie-Christine Buffat signe également des chroniques pour le quotidien Le Nouvelliste et divers magazines.

marie-christine buffat,la toupie,le nombre de fois où je suis morte,interview,mandorInterview :

Quand on lit l’ensemble de ton œuvre, on constate que ce que tu écris est souvent noir. Ce n’est pas ce recueil de nouvelles, Le nombre de fois où je suis morte, qui nous incitera à penser le contraire…

J’aime bien écrire ce qui est sombre… je vois plutôt ça comme une certaine forme de lucidité. D’être plus lucide sur les évènements sombres permet de mieux profiter des choses quand elles sont bien et d’être plus heureux quand on est heureux. C’est une façon de vivre pleinement les moments quand ils se présentent.

Tu passes de la fillette à la dame d’âge mûr de manière très limpide. Tu changes d’écriture, de façon de penser, à chaque histoire.

Je trouvais intéressant d’écrire une nouvelle par expression : «  Je suis morte de ». Ça faisait un petit moment que ça me démangeait. Pourquoi on utilise cette expression alors que finalement la mort n’est jamais au rendez-vous ? Pour chaque femme, il fallait que je trouve un style et un langage en rapport avec leur âge et que je leur fasse vivre une émotion intense. Une émotion par nouvelle, mais exposée à l’extrême.

L’écriture, pour toi, c’est comme un jeu de rôle ?

Dans la nouvelle, il ne faut pas se leurrer, il y a une forme de jeu. Tu cherches à cueillir le lecteur à la fin pour qu’il soit surpris.

Peut-on écrire des nouvelles noires si on n’est pas un peu noir à l’intérieur soi-même ?

Je connais très peu de femmes qui n’a pas d’histoires noires au fond d’elles. Si tu prends le temps de discuter avec n’importe qui, il y a aura à un moment une histoire pas sympathique du tout. Je crois qu’avoir des émotions vives, noires ou dures, et de s’en relever, ça fait grandir les gens. Les histoires sont sombres, certes, mais la vie est sombre.

Cela étant, ton livre n’est pas morbide. C’est au contraire un condensé de vie, de rires, de larmes, d'émotion dans toutes ses acceptions. Mais, parfois, il s’agit aussi d’agressions…

Je connais très peu de femmes qui n’a pas été agressée dans sa vie. Ce sont parfois des agressions superficielles, parfois beaucoup plus poussées, parfois, c’est carrément de la violence. Si par le biais de ce livre, ça permet à certaines femmes de réaliser que leur vie n’est pas normale ou qu’il faut qu’elle fasse attention, ce livre aura sa raison d’être. Tout ce que je raconte est de la fiction, mais tout est probable. Poussés à l’extrémité, les gens peuvent faire des choses insensées.

Dans la première nouvelle, tu t’impliques personnellement. Tu racontes ta première relation sexuelle.

Pour mettre directement dans l’ambiance, il fallait choquer. Je voulais que les lecteurs soient ouverts aux autres émotions qui suivent. Pour moi c’était important de raconter cette première fois-là. Par rapport à cette introduction,  j’ai toutes sortes de réactions. Les filles ne réagissent pas de la même façon que les garçons. Les filles se retrouvent parfaitement dans ce que je raconte, mais les garçons pas vraiment. Ils sont persuadés avoir bien menés la « première fois » de leur petite amie. Ils ne se rendent pas compte que ça fait souvent mal.

En lisant ton livre, on se dit que la vie n’est faite que de frustrations…marie-christine buffat,la toupie,le nombre de fois où je suis morte,interview,mandor

La frustration fait partie de la vie. Elle a du bon. On dit bien aux parents de frustrer parfois ses enfants, sinon, ils ne seront pas capables de gérer le quotidien. Quand tu rencontres un homme, tu ne peux pas l’obliger à être amoureux de toi. Ce n’est pas possible, donc il faut apprendre à ce que l’on te dise non.

Y a-t-il un aspect jubilatoire à écrire des horreurs ? Il y a quelques vengeances très cruelles dans tes nouvelles.

C’est parfois jouissif, je te l’avoue. On a toutes eu des moments ou on a eu envie de se venger de quelqu’un, mais on ne le fait pas parce que nous ne sommes pas malades comme mes héroïnes. Mais l’imagination que j’ai me permet d’assouvir ce genre de phantasme. (Rires). Une de mes nouvelles est inspirée d’un fait similaire, pas poussé au paroxysme que je raconte, mais que j’ai vu de mes yeux. Dans mon village, une femme éconduite par son amant a affiché dans tous les établissements publics la photo d’un monsieur tout nu avec un texte qui racontait que cet homme était un salaud… il y avait aussi des commentaires sur sa sexualité.  Une femme qui est capable de faire un truc pareil est capable de faire beaucoup de choses. Parfois ma fiction est tirée d’une réalité proche.

Toutes tes nouvelles sont plutôt noires, sauf la dernière. Dans « Morte de rire », tu rends hommage à toutes tes copines.

J’ai voulu faire ressentir aux gens de l’émotion. Parfois, il y a de l’humour… un peu noir, certes. « Morte de jalousie » et « Morte de faim » sont plutôt marrantes non ? Enfin amusantes, j’exagère un peu. En tout cas, l’humour peut dédramatiser bien des situations. Quelqu’un qui est capable de pratiquer l’humour noir et d’être un peu cynique en général s’en sort bien dans la vie. Ça permet de voir les choses avec le recul, de dédramatiser des situations plutôt que se replier sur soi même.

As-tu eu peur de ne pas être comprise dans certains textes ?

Chaque personne a un avis différent sur chaque texte, hormis « morte de peur » qui a fait pleurer beaucoup de personnes. Je le comprends, la violence faite à un enfant ne laisse personne indifférent. Mais chacun à sa nouvelle préférée. C’est marrant parce que selon les préférences d’une personne, tu sais dans quel état d’esprit elle est.

Tu te mets à la place de femmes dans ces nouvelles. Quelle place à l’homme ?

Elle est omniprésente. Un ami m’a dit qu’en lisant mon livre, il avait eu l’impression d’avoir lu le journal intime de sa petite amie. Il m’a dit qu’à certains moments il a avait rigolé, à d’autres pleuré et encore à d’autres moments, il a été très mal à l’aise parce que le salaud dans l’histoire, c’était lui.

Tu racontes des histoires d’autres vies, qui ne sont pas les tiennes, mais on suppose qu’il y a un peu de toi quand même dans chacune d’elles.

Parfois et dans certaines en particulier. Dans « Morte de culpabilité » par exemple.

A-t-on l’impression de se déshabiller quand on écrit un livre comme celui-là ?

Oui, comme je le fais dans chaque livre. Mais, je me suis tellement mise à nue dans mon précédent livre, La toupie, que finalement, j’estime n’avoir pris aucun risque avec ce recueil.

marie-christine buffat,la toupie,le nombre de fois où je suis morte,interview,mandorParlons de La Toupie justement. C’est un récit témoignage, à la fois analytique et très littéraire, qui s’interroge sur l’éducation, la maladie, l‘école et les méthodes d’enseignement qui restent muettes face à un enfant hyperactif. C’est aussi le procès d’une société qui préfère stigmatiser le malade plutôt que de comprendre la maladie. Un livre qui a fait beaucoup réagir.

C’est d’abord une grande déclaration d’amour à mon fils. Après la publication de ce livre, des gens ce sont immiscé dans ma vie. Ils m’ont posé plein de questions, m’ont demandé comment ça se passe avec mon fils aujourd’hui, m’ont écrit, m’ont téléphoné, m’ont dit qu’il fallait que je vienne diner avec eux chez eux parce qu’ils vivaient la même chose que moi. D’un côté, je comprends ce qu’ils ressentent, ce qu’ils vivent, mais je ne suis pas médecin. Des réponses, je n’en ai pas. Si, j’en avais, je n’aurais pas écrit ce livre. Les gens pensent que je vais leur apporter des solutions…

Pourquoi avoir écrit un livre sur l’hyperactivité de ton fils ?

Pour que les gens comprennent. J’ai attendu d’avoir du recul, d’être bien avec cette histoire pour pouvoir l’écrire. Je ne voulais pas écrire quelque chose de rancunier ou vengeur ou pathos… je voulais porter un regard lucide sur le trouble et le quotidien. Et puis aussi, à la base, je cherchais des témoignages de parents, je n’en ai pas trouvé, alors j’ai décidé d’écrire moi-même ce livre.

Ça a changé quelque chose la sortie de ce livre dans ta vie ?

Oui, au niveau de la compréhension. J’ai été invité par des groupements d’enseignants spécialisés pour expliquer le trouble, comment le gérer, ce qu’est exactement cette maladie. Au niveau de l’école, pour mon fils, ça s’est nettement ouvert. Des structures ont été mises en place  pour le soutenir. Les proches aussi ont mieux compris. On a bénéficié d’une couverture médiatique importante, par rapport au trouble. Certains parents achètent le livre pour le donner aux proches ou aux enseignants qui ne comprennent pas. J’ai même reçu des lettres de remerciements de directeurs d’école.

marie-christine buffat,la toupie,le nombre de fois où je suis morte,interview,mandorTu as signé tes deux derniers livres chez Xenia, une maison d’édition suisse.

J’aime beaucoup leur leitmotiv : « osez lire ce que nous osons publier ». Ils publient souvent des ouvrages qui sont sujets à controverse, des livres qui ne sont souvent pas attendus. L’éditeur, Slobodan Despots, a des choix littéraires qui vont à l’encontre du politiquement correct. Ça me convient tout à fait.

C’est difficile en tout cas de définir ton « style » ?

Je comprends. Je n’ai pas écrit un seul ouvrage qui va vers la même ligne. Le premier, La piqûre, était un roman policier, le deuxième, School Underworld et les Ondes Maléfiques (que je n'ai jamais chroniqué sur ce blog), un  livre jeunesse, le troisième, La toupie, un récit et le quatrième, celui-ci, un recueil de nouvelles. Je n’écris que ce qui m’intéresse. Ça dépend du moment, de l’impulsion, de ce qui me travaille et que j’ai envie d’exprimer. Je n’ai pas du tout envie de me cantonner dans un style particulier.

Tu te sens écrivain ?

Oui. À partir du moment où tu écris des livres, tu es écrivain. Je chronique deux fois par mois dans un journal et j’ai des sollicitations pour d’autres projets littéraires sur lesquels je travaille régulièrement. On peut discuter des termes pendant des heures, mais j’ai publié 4 bouquins, je suis écrivain, pas maçon.

Comment es-tu quand tu es en période d’écriture ?

Très chiante me dit mon mari. Je suis très pénible. Il ne faut plus me parler, je m’énerve pour un rien. J’aime bien comparer l’écriture à de la musique. De la musique de mots. Il faut que ça sonne juste. Quand quelqu’un te parle, tu risques la fausse note et c’est très pénible.

Tu écris quoi en ce moment ?

J’ai un projet d’écriture à deux mains entre un homme et une femme. Ce sera un roman fictionnel qui parlera du couple et tout ce qui est vrai au sein d’une vie à deux. Chacun posera des questions à l’autre sur le sexe opposé. Pourquoi un homme est comme ça et pourquoi une femme réagit de telle façon ? Les réponses seront le plus sincères possible et toutes les vérités ne seront pas bonnes à dire… mais seront dites.

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07 juillet 2012

Myra Eljundir : interview exclusive pour Kaleb

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Il y a quelques jours, je reçois sur mon bureau un livre dont la couverture attire mes yeux. Il est intitulé Kaleb. Je lis la quatrième de couverture, l’histoire m’intéresse, mais n’étant pas un grand fan de la littérature jeunesse, je reporte aux calendes grecques sa lecture.

Mais, en fait, non.

Dans la journée, je reçois un appel d’un(e) ami(e) auteur « à forte notoriété ». Il/elle me demande si j’ai bien reçu le livre d’une dénommée Myra Eljundir. Je réponds que oui, mais que je ne compte pas spécialement me précipiter pour le lire. D’un ton un peu péremptoire, cette célébrité du monde des lettres me conseille de réviser ma position et de le/la rappeler. Il/elle pourrait bien m’organiser un rendez-vous avec cette auteure qui écrit sous pseudo et dont je connais l’œuvre, précise-t-il/elle.

myra eljundir,kaleb,interview,mandorAvant de continuer cette histoire, voici la présentation de l’éditeur :

"À 19 ans, Kaleb Helgusson se découvre empathe : il se connecte à vos émotions pour vous manipuler. Il vous connaît mieux que vous-mêmes. Et cela le rend irrésistible. Terriblement dangereux. Parce qu'on ne peut s'empêcher de l'aimer. À la folie. À la mort.
Sachez que ce qu'il vous fera, il n'en sera pas désolé. Ce don qu'il tient d'une lignée islandaise millénaire le grise. Même traqué comme une bête, il en veut toujours plus. Jusqu'au jour où sa propre puissance le dépasse et ou tout bascule... Mais que peut-on contre le volcan qui vient de se réveiller ?
Le premier tome d'une trilogie qui, à l'instar de la série Dexter, offre aux jeunes adultes l'un de leurs fantasmes : être dans la peau du méchant.

Déconseillé aux âmes sensibles et aux moins de 15 ans."

Et voilà comment l’auteur est présenté :

"Sous le mystérieux pseudonyme de Myra Eljundir se cache un auteur et scénariste francophone de talent, vivant en Islande. À l'instar de Kaleb, sa trop grande empathie l'a conduite à s'isoler. Une façon de se protéger, ainsi que ceux qu'elle aime. Les lecteurs pourront toutefois contacter directement Myra et tchater avec elle sur la page Facebook de la collection R."

Intrigué, je lis en deux jours ce roman. Que je ne trouve pas du tout destiné à la jeunesse. Je le trouve même parfois un peu « limite » pour des ados. Mais il est passionnant et à provoqué en moi différentes réactions, positives pour la plupart et parfois irritées. Mais, bon sang, jusqu’où est allée cette auteure ?

Je rappelle mon ami(e).

Lui explique mon enthousiasme.

Il/elle se vante un peu de m’avoir fait fléchir.

Ainsi, le 2 juillet dernier, je me retrouve en face de Myra Eljundir, dans un restaurant près de la place du Châtelet.

Interview :

Quoi ! C’est vous ?

Oui. Comme vous le constatez.

C’est amusant que l’on se rencontre, j’ai lu l’intégralité de votre œuvre.

J’en suis enchantée, mais il n’empêche que si vous divulguez mon identité, je vous tue.

Euh… je serai une tombe, promis. Pardonnez-moi, mais je suis obligé de vous poser la question… pourquoi ne pas avoir écrit sous votre vrai nom ?

Je me sens plus libre dans l’anonymat. Libre du regard des gens qui me connaissent, libre de pouvoir sortir de ce que j’écris habituellement. Je voulais aussi me mettre au service de l’œuvre et que ce soit l’histoire la star, ou à la limite les personnages, mais pas moi l’auteur. Dans ma propre expérience, quand j’écris sous ma véritable identité, ça me dérange presque de vendre l’auteur plus que son travail. Bref, je m’éclate plus dans l’ombre que dans la lumière.

Mais du coup, en présentant l’auteur de Kaleb de manière aussi mystérieuse, inévitablement, ça créé une curiosité qui fait beaucoup parler. Ça ne parasite pas l‘œuvre, ça aussi ?

L’œuvre non, le refuge de l’anonymat peut-être ! Mais je suis un peu joueuse, vous savez. Et puis, un auteur est malgré tout un personnage complexe. Alors ici, je joue un peu à cache-cache et ça m’amuse, même si ça me met en danger. (En rigolant) Mon ego incommensurable d’auteur se demande si les lecteurs vont reconnaître son style. J’espère que non et en même temps, ça m’amuserait que oui !

Comment allez-vous procéder pour la promo de Kaleb?

Vous êtes le seul que je verrai en face à face… pour les autres, je répondrai par mail.

Pourquoi avoir accepté de me répondre, alors ?

Parce que je vous ai déjà lu moi aussi ! Il y a une vraie curiosité de l’autre et un vrai respect dans vos interviews. Je savais que vous joueriez le jeu du secret avec la discrétion que ça requiert !

En 2012, est-ce que ce petit jeu peut durer longtemps ?

On verra. Franchement je l’espère, car j’ai plein d’autres projets et envies sous ce pseudo là !

Kaleb, votre héros, possède en lui une empathie beaucoup plus développée que la moyenne, c’est le moins que l’on puisse dire. Je me suis laissé dire que vous aviez aussi ce don-là.

Kaleb, c’est un peu le côté obscur de Myra. En vrai, j’ai moi aussi un énorme problème d’empathie : je suis une véritable éponge. Je fonctionne par imprégnation. Les gens, je les sens, je lis en eux comme dans un livre ouvert. Et je provoque aussi la confession. J’ai parfois l’impression d’être une sorte de réceptacle. C’est bien, mais c’est difficile de ne pas prendre à son compte les émotions des autres. J’ai aussi une espèce d’hypersensibilité qui fait que je prends tout ce qui m’entoure puissance 10.

C’est handicapant dans la vie ?

Quand on ne sait pas le gérer, oui. On n’arrive pas toujours à se distancier par rapport à ce qui nous arrive ou à ce qui arrive aux gens qui gravitent dans notre périmètre proche. On est parfois dans des émotions en montagnes russes, ce n’est pas forcément super agréable à vivre. Ceux qui me croisent ou me rencontrent sont souvent loin de s’en douter, car je suis plutôt douce et souriante, mais j’ai une boule de colère et de chagrin profondément ancrée en moi, à fleur de peau, de cri ou de larmes parfois… je les cache par des sourires et les crie dans mes livres… mais ils restent là.

Je suis allé voir sur Internet ce qu’il se disait sur votre livre… il y a vraiment les « pour » et les « contre ». J’ai rarement vu autant de différences de ressentis.

Il y a ceux qui adorent et ceux qui détestent. Ça me plait beaucoup. Kaleb, que ce soit le livre ou le personnage, ne pouvait pas laisser indifférent. C’est quelqu’un qui est tellement à fleur de peau, qu’il ne pouvait que susciter des réactions épidermiques. Je ne m’attendais pas à ce qu’il puisse choquer autant, parce que moi, personnellement, je l’adore. Cela étant, je peux m’expliquer ce phénomène facilement. Ce roman a été présenté comme un livre « jeunesse et jeunes adultes ». Je pense qu’il est plus « jeune adulte et adultes » que « jeunesse ». Mon livre n’est pas bien pensant, ni moralisateur, comme le sont généralement les livres de littérature jeunesse, il y a de quoi être un peu dérouté.

Kaleb est un héros qui plait plus aux garçons qu’aux filles, non ?

Effectivement, et ça me fait très plaisir parce qu’on a tendance à dire que ce genre de littérature est plus destinée aux filles qu’aux garçons. Comme si les garçons ne lisaient pas et ne pouvaient pas s’intéresser à ces choses-là ! Alors s’il contribue aussi à les réconcilier avec la lecture, j’en serai super fière ! Parmi les plus belles réactions que j’ai eues, beaucoup étaient celles de garçons. En règle générale, ceux qui aiment ce livre sont ceux qui sont contents de ne pas trouver un ton adolescent dans la narration et dans le propos. Un ton qui ne leur explique pas tout, qui ne leur met pas les sous-titres, qui ne cherche pas à les caresser dans le sens du poil. Un ton qui les respecte en leur racontant la vraie vie.

Vous avez modifié votre façon d’écrire pour ce livre.

C’est à vous de me le dire puisque vous connaissez mes livres. Je ne sais pas. Je suis peut-être moins dans la poésie du texte, plus dans l’efficacité. Et l’histoire se prêtait à un style assez dépouillé, sans fioritures, brut de décoffrage comme Kaleb. Je suis une grande fan de littérature fantastique… C’est même mon genre préféré et du coup, Kaleb est très important pour moi. Je voulais raconter une histoire qui me plaisait et qui me tenait à cœur, sans chercher à faire d’effets de manche. Juste être sincère dans ce que je racontais, tant sur le fond que sur la forme…

Kaleb est un EDV, un enfant du volcan. Pour le moment, l’explication de leur existence est assez trouble...

On en saura plus dans le deuxième tome, qui lèvera le voile sur toute une mythologie inspirée d’autres déjà existantes, ainsi que sur l’origine de ces enfants très particuliers. On saura d’où ça vient et où ça mène. Je ne pouvais pas tout expliquer dans le premier tome.

Un des héros de ce livre est un pays. L’Islande. Vous y vivez, je crois.

J’y suis très souvent en effet. J’aime ce pays parce que c’est une terre adolescente, bouillonnante. Parce que tout y est en mouvement. Vous avez l’impression d’éléments qui se déchaînent. Le feu côtoie la glace et ça crée des réactions épatantes. C’est une terre qui est encore en formation : elle bouge, au sens littéral du terme. On se sent super vivant là-bas et c’est incroyable comme on vibre. En même temps, cette vie côtoie des paysages de mort, comme les volcans, les champs de lave à perte de vue, des espèces de mares bouillonnantes d’acide sulfurique et des émanations de soufre. J’aime quand la nature est poussée à ses extrêmes.

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Comme les Islandais, croyez-vous aux choses surnaturelles ?

Qui Myra ou moi ?

Vous.

Moi oui. Myra aussi. Pas vous ?

Si, mais mes lecteurs s’en moquent un peu. Avez-vous été témoin d’événements, disons… « étranges ».

Oui. J’en ai été l’actrice aussi… d’une certaine façon. Mais, je n’en dirai pas plus.

Avez-vous l’impression d’avoir été islandaise dans une autre vie ?

Qui sait ? La première fois que je me suis rendue dans ce pays, ça a été une vraie évidence et j’ai eu un immense sentiment de liberté. J’ai ressenti ce que je ressens habituellement quand il y a un orage. Quand un orage arrive, je le sens physiquement. Je ressens la pression dans mon crâne et ça me rend d’extrême mauvaise humeur. Quand l’orage éclate, c’est comme une intense libération doublée d’un sentiment de puissance. En Islande, je ressens cela non stop.

Pourquoi revenez-vous à Paris régulièrement ?

Je viens pour mes obligations professionnelles. Mais je n’aime pas trop ce qui est « rendez-vous » et grégarismes obligatoires. J’aime bien avoir mon espace et ma liberté. J’apprécie cependant l’effervescence qu’il y a à Paris, ce bouillonnement culturel, ainsi que la France en général. Il y a des régions magnifiques, notamment des régions volcaniques extraordinaires qui font penser à l’Islande, sous certains aspects. Mais si j’aime venir, j’adore aussi repartir !

Votre premier tome finit de manière très frustrante. Il n’y a pas de fin, puisque la suite sera racontée dans les deux prochains.

En tant qu’auteur, je suis très contente que vous soyez frustré, même si ce tome s’achève sur une révélation fracassante ! Vous savez, quand j’écris une histoire, avant de la raconter à quelqu’un, je me la raconte à moi-même. Je suis excitée, je veux en savoir plus, je peux être énervée contre mon personnage, parfois je suis terriblement attristée pour ceux que je malmène. Vous savez, je me joue un tour à moi-même en écrivant ce genre de fin. Je me frustre aussi.

Vos héroïnes sont un peu « femmes objets » dans votre livre ?

Ce ne sont pourtant pas les seules victimes de l’histoire ! Qui voudrait être à la place des adversaires de Kaleb, ou d’un certain jeune militaire ?  C’est curieux de ne compter que les filles dans l’hécatombe ! D’autant que vous allez vite vous rendre compte qu’elles sont moins « objets » que vous ne l’imaginez. En revanche, il n’y a aucune misogynie de ma part, que les choses soient claires ! Lucille, la jeune fille de 17 ans, qui est certainement la plus malmenée, je ne lui fais pas du mal pour le plaisir de lui faire du mal. Rien de ce qu’elle subit n’est gratuit. Hélas, elle se trouve sur le chemin de Kaleb quand il découvre son pouvoir. Il est grisé, il ne maîtrise pas, elle va malheureusement en faire les frais. Mais je ne vais certainement pas l’épargner sous prétexte que c’est une femme ! Là, ce serait terriblement sexiste et misogyne. Ce n’est pas parce que c’est une femme qu’elle ne peut pas être victime et faire de sales rencontres. Je n’écris pas une intrigue qui se passerait au pays des Bisounours. Maintenant, je ne trouve pas que mes héroïnes soient plus malmenées qu’une Bella dans Twilight.

C'est-à-dire ?

Si Twilight est remarquable à d’autres niveaux, Bella me fait l’effet d’une vraie femme objet. Pour commencer, elle attend comme une malheureuse que l’homme de ses rêves consente à avoir une relation avec elle. Évidemment, à ce moment-là, elle est  vierge, sinon, ça ne le fait pas. Ensuite, à partir du moment où elle consomme, paf ! elle tombe enceinte. Et pour finir, une fois enceinte, elle devient juste un personnage de seconde zone, une espèce de moule qui doit accepter l’enfant qui va la tuer. Elle porte l’enfant au détriment de sa propre vie, qui ne compte plus ! Dans le cas présent, c’est quoi l’image de la femme ? C’est : « soit vierge jusqu’au mariage, et même si tu dois en mourir, il faut surtout que tu mènes ta grossesse à terme parce que l’avortement c’est mal et que tu es faite pour enfanter ? ». Attendez de découvrir un peu mieux Abigail… pour en revenir vraiment de l’image de la femme objet !

Ce livre n’est complaisant ni vis-à-vis des personnages, ni vis-à-vis des lecteurs.

Je ne veux pas édulcorer ce que j’écris à partir du moment où j’estime que c’est cohérent avec l’histoire. Et je préfère susciter des réactions vives, dans un sens ou dans l’autre, que d’écrire un roman tiède qui caresse les gens dans le sens du poil pour faire des ventes !

Vous avez écrit les deux autres tomes ?

C’est en cours, mais pas tout à fait bouclé ! Car mes personnages ont leur vie propre et si je sais où je veux les conduire, je sais aussi qu’eux me conduiront vers des endroits que je n’aurais pas imaginé avant de les écrire.

Vos personnages décident parfois ?

Souvent ! Et j’adore ça. Ca veut dire qu’ils ont pris chair, qu’ils sont incarnés. S’ils n’étaient pas incarnés, j’en ferais ce que je veux. Et ils seraient juste des prétextes à raconter mes histoires alors qu’ils ont une vraie substance : parfois c’est moi qui deviens leur objet. Je me plie à ce qu’ils ont envie de devenir.

Un écrivain est un Dieu. Il est maître de son propre monde…

C’est fascinant parce qu’on a l’impression d’être un médium, c'est-à-dire d’être en communication avec des êtres d’une autre dimension. J’ai l’impression qu’ils se servent de moi pour que je raconte leur histoire. Maître et esclave à fois, donc…

Du coup, vivre la vraie vie, sortir de votre imaginaire, c’est difficile pour vous ?

En pure phase d’écriture, oui. Pour autant, je ne me coupe pas de la vie « normale ». Je ne veux pas me couper du réel et des vrais gens. Parce qu’à vivre seul avec soi-même, on finit par vivre avec un con. C’est bien, je trouve, de se confronter aux aléas du quotidien, cela permet de réagir, d’évoluer, de ressentir des émotions différentes que si je restais toute seule cloitrée dans ma maison sans rien voir, ni rien faire.

Kaleb est un garçon très ancré dans le réel, dans notre société.

Son histoire permet d’aborder des thèmes comme les relations ados-parents, la solitude, la quête initiatique, et de répondre à quelques interrogations. « Qu’est-ce que je fais des bouffées, des pulsions qui me viennent à l’adolescence ? », « Si je me sens en prison dans la société, comment je gère ma colère ? »… ce type de questions que se posent beaucoup d’adolescents.

Quand sortent les deux prochains volets des aventures de Kaleb ?

Les deux sortent en 2013.

Myra Eljundir me fait penser à une anagramme, il n’en est rien m’avez-vous dit avant que l’on démarre l’interview… Ce nom a-t-il une signification ?

Oui ! Dans la mythologie nordique, la déesse des enfers s’appelle Hel. C’est de là que vient le mot « Hell » en anglais, enfer, donc en Français. Les quartiers de la déesse Hel aux enfers s’appellent l’Eljundir. Mon pseudo à donc une signification très précise.

C’est facile de cacher son identité ?

Quand on ne veut pas être vu, on ne l’est pas. D’ailleurs, il est temps pour moi de partir…

Mais, vous savez que pour mon blog, photos il y a…

Allons, sur le pont d’à côté…

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14 juin 2012

Sophie Adriansen et Mathieu Simonet pour "Trois années avec la SLA" et "La maternité"

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Sophie Adriansen a sorti un livre évoquant les derniers jours de son oncle, Mathieu Simonet ceux de sa mère. Deux livres forts et pas vraiment conventionnels. Ils seront tous les deux, ce soir au Comptoir des mots, 239 rue des Pyrénées, 75020 Paris. Avant cette rencontre, je me suis proposé de les recevoir à « l’agence » afin de converser et de « confronter » leur œuvre commune. Ainsi fut fait le 8 juin dernier.

Présentation des deux ouvrages :

458509_364539506920645_1087641657_o.jpgSophie Adriansen pour son livre, Trois années avec la SLA (de la force de l’esprit même quand le corps abandonne) (Les éditions de l’officine).

Présentation de l’éditeur : En juillet 2008, Jean-Paul Rouet, jeune retraité de 60 ans, apprend du médecin qu’il est venu consulter pour ses récentes difficultés à marcher qu’il est atteint de Sclérose Latérale Amyotrophique (SLA), une maladie orpheline qui touche une personne sur 25 000.

On lui annonce que tous ses muscles, un à un, perdront leurs capacités. Face à ce pronostic sombre auquel rien ne l’avait préparé, Jean-Paul décide de tout tenter. Entouré d’amis médecins, il essaie différentes thérapies, jusqu’à une greffe de ses propres cellules souches. Il cherche tous les moyens pour continuer à vivre et, plus encore, pour comprendre sa maladie et mieux la vivre, jusqu’à en acquérir une très grande connaissance.

Dans Trois années avec la SLA, il narre son parcours, cherche à remonter aux origines de sa maladie, avec l’appui de contributions de ses proches, dépeint l’enfermement progressif dans son corps devenu prison et, avec beaucoup de pudeur, exprime la souffrance psychologique liée à la dépendance. Il pointe également du doigt l’inertie de la recherche en France quant à la SLA. Il démontre enfin la capacité de l’esprit à ne pas se laisser submerger par le corps, même malade, délivrant ainsi un formidable message d’espoir.

L’auteur : Sophie Adriansen, écrivain a recueilli le témoignage de son oncle. Elle a publié Je vous emmène au bout de la ligne (Ed. Max Milo 2012), Santé ! (Six façons de la dire, Ed. du Moteur 2011) ainsi que des nouvelles (revues Dissonances, Pr’Ose et Bordel). Elle tient depuis 2009 le blog littéraire Sophielit. Sophie Adriansen a déjà été mandorisée et aussi .

Mathieu Simonet pour La maternité (Seuil).

380297_10150768373077669_1288444361_n.jpg4e de couverture : "Que je meure dans quinze jours ou dans six mois, ça vous fera autant de peine. À moins de tous vous trucider, je ne vois pas comment vous empêcher d'être tristes." L'auteur raconte l’agonie de sa mère, à un stade très avancé d’un cancer généralisé. Il dialogue régulièrement avec elle. Elle analyse l’approche de sa mort en toute conscience. D’autre part, comme pour construire un bouclier autour de lui, autour de sa propre souffrance de fils voyant la dégradation de sa mère, qui doit être hospitalisée dans un établissement de soins palliatifs, l’auteur questionne différentes personnes - infirmière, prêtre, spécialiste de la morgue, médecin, personnel accompagnant, autres malades en stade terminal - sur la mort. Qu’en ressort-il ? Non pas un simple témoignage, mais une sorte de combat avec les mots dits et les mots écrits autour d’une mort annoncée.

L’auteur :

Mathieu Simonet est avocat à Paris. Né en 1972, il publie là son deuxième livre, après Les Carnets Blancs.

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DSC04186.JPGL’interview triangulaire :

Comment aborde-t-on un livre au sujet si délicat et à priori pas vraiment « grand public » ?

Mathieu : Pour moi, c’est un sujet facile. En tout cas, je ne l’ai pas pris comme un sujet difficile. J’ai même trouvé ça ludique. J’ai l’impression d’être un faussaire quand on me dit que ça a dû être très dur et très douloureux. Le deuil est douloureux, mais écrire un livre, ce n’est pas douloureux. Pour moi, l’écriture est un acte qui est parallèle à la vraie vie et qui n’a rien à voir avec la vraie vie, presque.

Quand tu dis que ta façon d’écrire est ludique, ça m’a effectivement sauté aux yeux.

M : Ma façon d’écrire est assez éclatée. C’est un hasard que dans le livre de Sophie, on retrouve aussi cette écriture qui est non linéaire, ces matériaux divers, le fait de faire intervenir plusieurs personnes.

Sophie : Je ne sais pas s’il y avait une volonté aussi marquée dans mon livre que dans le tien de faire ce « collage ». J’ai moins décidé que toi. Je considère que je n’ai pas eu le choix. J’ai proposé à mon oncle mes services pour l’aider à écrire s’il en avait besoin. Quand il me l’a demandé, il n’était pas question de dire non.  Je ne me suis pas demandé si ça allait être difficile. En l’occurrence, ça l’a été.

Il n’en reste pas moins qu’il y a des similitudes dans la manière de mener vos livres 458509_364539506920645_1087641657_o.jpgrespectifs.

S : C’était une volonté de mon oncle. Il voulait donner presque une dimension « enquête ». Il voulait retrouver dans son passé des signes qui, à postériori, pouvaient être considérés comme des signes avant-coureurs. Pour cela, il accordait presque plus d’importance au regard de gens un peu plus lointains, comme des anciens collègues d’il y a 25 ans que des très proches. Il m’a donc demandé d’enquêter de cette façon-là, sachant qu’il ne voulait pas voir les réponses au fil de l’eau. Il les a découverts une fois que je les ai intégrés dans le texte.

On comprend que ce livre a été pour toi éprouvant à écrire.

S : Oui, parce qu’il y avait en plus une notion d’urgence. Quand il a décidé du titre, en juillet de l’année dernière, le fait d’annoncer les 3 années, c’était aussi annoncer la fin de sa vie. Il y avait un côté « c’est mon dernier projet ». Le facteur temps met une sacrée pression supplémentaire. Ça a été compliqué pour moi, mais l’écriture a été bénéfique pour lui. Dans ton livre, Mathieu, j’ai relevé tout ce qui concernait la bibliothérapie parce que je suis convaincue que l’état de mon oncle ne s’est pas dégradé pendant le temps où nous étions vraiment dans l’écriture.

Peut-on aller jusqu’à dire qu’il s’est imposé de rester en vie jusqu’à la fin de la conception de cet ouvrage ?

S : Oui, parce qu’intellectuellement c’était une source d’excitation incroyable. Ça l’occupait en pensée 24h sur 24.

Parfois Sophie, il y a de grands moments littéraires et parfois, ce sont  des descriptions très cliniques. Notamment, quand tu évoques la maladie en terme médical et scientifique.

S: Oui, je vais même plus loin. C’est parfois imbuvable pour qui n’est pas concerné. De la part de mon oncle, je pense que c’est de la déformation professionnelle, le fait d’être au plus près de la vérité. C’était aussi un moyen de se légitimer par rapport au corps médical qu’il critique. Un moyen de dire « j’en sais au moins autant que vous », en théorie avec, en plus, mes ressentis.

Puisque tu es une littéraire, tu n’as pas eu envie de lui demander de faire plus « littéraire », justement ?

S : Je ne lui ai pas parlé du terme « littéraire », mais de plus « grand public ». Dans l’idéal, j’aurais aimé que tous les malades souffrants de maladies dégénérescentes puissent se retrouver dans ce livre. Lui, à l’inverse, il craignait qu’en allant vers le grand public, on aille vers du pathos et il ne voulait surtout pas que l’on tombe dans cet écueil-là.

425610_10150581312117669_1739719728_n.jpgMathieu, qu’as-tu pensé du livre de Sophie ?

M : Je trouve que le personnage de l’oncle est très intéressant. On a le sentiment que c’est un homme qui veut tout maîtriser. Je trouve ça très émouvant. Ceux qui sont gênés par les passages « techniques » peuvent sans problème les sauter sans remettre en question la compréhension globale du livre. Je trouve que c’est même un acte littéraire d’avoir ce personnage qui va imposer  presque sa science parce qu’il aime tout maîtriser… parce que c’est  finalement lui qui maîtrise mieux que nous, les lecteurs, il a le dernier mot. Il a la maîtrise absolue. Il a aussi un côté presque enfantin et donc très émouvant dans cette recherche absolue de comprendre la maladie mieux que les autres pour pouvoir être sauvé. On a envie d’y croire avec lui et malheureusement… Un des passages qui m’a le plus touché, que j’ai retrouvé dans la maladie de ma mère, c’est le fait qu’à un moment donné, il y a un problème de compréhension avec l’équipe médicale. Il y a des situations kafkaïennes dans ce livre. Par définition, dans la maladie, il y a toujours des grippages qui sont dérisoires et qui ont des conséquences énormes.

Sophie, toi, qu’as-tu pensé du livre de Mathieu ?

(Elle se tourne vers lui).

S : J’ai trouvé que ta mère, d’emblée, est un personnage. Je trouve même fascinant comment ta maman tient à être un personnage. Elle est une très grande héroïne romanesque avec cette volonté de conserver sa dignité jusqu’au bout. Tu exprimes bien le fait que tu l’as respecté jusqu’au bout. C’est rare. Je pense à tout un tas de situations intimes où tu as décidé que ce n’était pas à toi de l’aider. Je trouve ça très courageux d’être allé dans le sens de cette dignité-là.Sinon, je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait autant de réflexions sur la littérature.

Effectivement dans Les carnets blancs comme dans La maternité, Mathieu, tu évoques l’acte d’écrire.

M : Parce que justement, quand j’écris, je n’ai pas l’impression d’être dans la vraie vie. Je suis dans ce monde parallèle qu’est l’écriture. Il se trouve qu’à chaque fois, je fais un collage. J’ai toujours l’histoire principale. En l’occurrence dans La maternité,  j’ai écrit les 15 derniers jours de ma mère, en parallèle, j’ai fait plein d’interviews et encore en parallèle, j’ai un autre carnet dans lequel j’écris des petites phrases sur ce que je pense par rapport à l’écriture. Après, je mets tous ces matériaux côte à côte, je fais des découpages, ensuite, je passe un temps fou à assembler les paragraphes pour que cela sonne bien, pour qu’il y ait un bon rythme, une énergie et que ce soit un peu drôle. 95% de mon travail est un travail de collage.

Est-ce que la vie n’a d’intérêt pour toi que si tu peux la raconter après Mathieu ?

M : Oui. C’est pour ça que je ne suis jamais triste quand il se passe quelque chose de douloureux parce que je me dis toujours, je vais pouvoir en faire un livre. Si je ne pouvais pas écrire ce qu’il se passe, que ce soit triste ou amusant, je pense que je n’aurais pas beaucoup de goût à la vie. Pas au point de me suicider, mais vraiment, la seule chose qui m’intéresse dans la vie, c’est l’écriture.

S: Tu connais cette phrase de Philip Roth qui dit que si tu écris sur la famille, ta famille est foutue. Y crois-tu ?

Mathieu : Non, je crois juste que ça bouscule la famille. C’est un peu comme un enterrement, ça bouscule la famille, mais il se passe des choses. Les gens vont se mettre à se parler, à s’engueuler, mais ça va faire bouger les choses. Au final, ça va ressouder une famille. Recréer des liens. Moi, avec La maternité, je me fais engueuler par certains, féliciter par d’autres.

Moi, je trouve que tu n’épargnes pas ton frère, par exemple. Il n’est pas vexé de ce que tu écris sur lui ?

M : J’ai été très gêné par rapport à mon frère et j’ai hésité à lui faire lire avant publication. Finalement, je lui ai fait lire. Il m’a demandé de changer deux choses, ce que j’ai fait. Sur le premier livre, Les carnets blancs, il n’a pas voulu le lire avant publication de peur de devenir un censeur. Pour La maternité, il a vu qu’il n’a pas été mis en valeur, mais parce qu’il a beaucoup aimé le livre, il a accepté. Mais, toi, Sophie, tu penses que ta famille a peur de ce que tu écris ?

S : Je n’ai pas réfléchi à la question. Moi, je me pose la question de la limite de l’écriture par rapport à la famille. L’histoire de l’écriture de ce livre est devenue très importante pour moi. Toute ma famille n’a pas été favorable au projet du livre. Certains membres voient des choses dans tous mes écrits qui n’ont rien à voir avec eux, alors si j’aborde une vraie autofiction, je me demande comment ils vont réagir.

Mathieu, aimes-tu le terme autofiction ?

M : Non, car je le trouve compliqué. Il y a plein de gens qui ne savent pas ce qu’est une autofiction. Me concernant, je parle d’autofiction collective,  j’ai l’impression que c’est techniquement moins exact, mais que c’est plus parlant. Je recherche toujours dans mon écriture la plus grande simplicité. J’essaie de faire en sorte que tout le monde comprenne tout, si bien que mon compagnon me dit que j’écris comme un élève de quatrième. Je suis toujours dans la recherche de l’extrême simplicité. Quand j’ai la casquette « avocat »,  c’est mon intellect qui fonctionne, j’essaie d’être intelligent et de ne pas être dans le sensible et quand j’écris, j’essaie de ne pas être intelligent et être uniquement dans le sensible.

Sophie, toi qui es critique littéraire, trouves-tu que Mathieu écrit comme un élève de quatrième ?

S : Je ne suis pas sûr qu’un collégien de quatrième, même s’il est capable de faire des phrases aussi courtes, soit capable d’y mettre autant de sens que d’images. Son livre est un objet littéraire. À partir du moment où il y a une recherche de forme, même si tout le matériau est personnel, est-ce qu’on n’est pas dans de la littérature ?

Mathieu, ça te va si je dis que tu es un écrivain conceptuel ?

M : Oui et même, je le revendique parce que, ce qui m’intéresse dans l’écriture, c’est d’abord le concept. C’est partir d’un dispositif ludique, d’une expérience, ensuite, cette expérience peut ne rien donner et de temps en temps, elle peut aboutir à un livre. Mon point de départ est toujours un dispositif, mon point d’arrivée est toujours un collage. Entre les deux, il y a toujours de l’écriture et des rencontres.

Sophie, selon toi, est-ce que la littérature doit obligatoirement « bousculer » ?580008_10150859894543097_1133553371_n.jpg

S : Les livres, pour qu’ils restent en mémoire, il faut qu’ils bousculent d’une certaine façon, qu’ils agrandissent la vision du monde, qu’ils changent quelque chose.

Tu es d’accord avec Sophie ?

M : Moi, je trouve que ce qui compte, ce n’est pas tant de bousculer, mais c’est de donner envie de faire quelque chose. Ce qui me touche le plus, quand j’écris, c’est quand des gens me disent que ça leur a donné envie d’écrire, ou de parler à leur mère… bon, c’est vrai, quelque part, ça revient à bousculer. Par exemple, ce qui m’a touché dans le livre de Sophie, c’est qu’à un moment donné, elle aussi à mis en place un dispositif, sauf qu’il n’a pas été intellectuel au début. L’histoire, s’est imposée comme ça, mais au final, sa relation avec son oncle a fait qu’un dispositif s’est mis en place et c’est un dispositif vital, un dispositif essentiel qui nécessairement à impliqué toute la famille. Le livre de Sophie est aussi un livre concept, dans lequel, à l’intérieur, il y a beaucoup de choses qui m’ont plu.

Toi, Sophie, tu ne l’as pas envisagé comme un livre concept, j’imagine…

S : Pas du tout. J’ai même eu l’impression d’être en mode défensif. J’étais embarquée dans un truc terrible et j’ai fait en sorte d’organiser ça le mieux possible. Je n’ai même pas l’impression d’avoir décidé de grand-chose. J’ai juste essayé de modeler quelque chose avec tout ce qui m’arrivait de plein de côtés.

M : C’est assez sidérant qu’au moment où le livre est terminé, ton oncle décède. Après, sans doute que quand les gens sont en fin de vie, ils tiennent et lâchent quand ils ont fini quelque chose. Finalement, ton oncle a dominé ce livre jusqu’au bout.

S : Oui et je suis rentré dans son jeu en veillant à faire en sorte que ce soit le livre tel qu’il l’a décidé.

M : En même temps, il n’aurait pas pu faire ce livre sans toi.

Sophie, je t’ai déjà interviewé deux fois, là, pour ce livre, je te sens plus « mal à l’aise »… comme si tu parlais d’un livre qui ne t’appartenait pas, comme si tu ne te sentais pas légitime, est-ce que je me trompe.

(Long silence.)

S : Les choses sont encore fraîches, elles ne sont pas encore digérées globalement… et aussi, je me sens un peu seule à porter tout ça. En même temps, il faut que je défende ce livre, sinon, personne ne le défendra.

Mathieu, tu écris sur quoi en ce moment ?

Mon prochain livre sort en septembre et raconte l’histoire d’un garçon qui a disparu en Amazonie. Là, je vais commencer un nouveau livre sur les problèmes psychiatriques de mon père.

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Toi, ce qui t’intéresse par-dessus tout, c’est que les histoires circulent.

M : Oui, et que cela crée des liens entre les gens sans hiérarchie. Pour mes 40 ans, des amis, dont Sophie, m’ont offert un livre collectif, un livre secret, qui m’a beaucoup touché. Dedans, une des personnes qui a participé a écrit que ce qui était important pour moi, ce n’était pas d’écrire bien, mais d’écrire ensemble. C’est tellement vrai.

Et toi, Sophie, tu écris pourquoi ?

S : Moi, je pense que c’est un peu plus égoïste. Je n’ai pas encore trouvé les contours de la réponse à cette question, mais je pense que c’est pour moi d’abord, pour savoir qui je suis. Je sais que je m’exprime mieux en écrivant que dans la vie en général. C’est donc un  moyen de dire qui je suis, d’une autre façon. Pour revenir à Mathieu, je l’ai entendu dire dans une émission d’Arthur Dreyfus, « Chantons sous la nuit » sur France Inter, qu’il écrit, non pas pour se livrer lui, mais pour que le lecteur se regarde lui. C’est exactement ça. Mathieu fait des choses inspirantes et je trouve que ça va dans un sens très différent de la production littéraire du moment.

M : J’ai une dernière question a poser à Sophie. Tu as fini ce livre, mais je t’ai entendu dire en off tout à l’heure que de tout ça, tu allais en faire un livre.

S : oui, Trois années avec la SLA est la partie hors de l’eau de l’iceberg. Le deuxième livre est déjà très largement avancé. C’est une sorte de journal avec la volonté de faire revivre mon oncle. Dans SLA, c’est très figé, très maîtrisé, très lisse, alors qu’il y a eu de la colère et des coups de sang par exemple.

M : C’est le making of du livre ?

S: Oui, il y a un peu de ça, mais qui se mêle aussi avec les concours de circonstances qui font résonner plein de choses. Un livre, un film, une pièce de théâtre peuvent venir nourrir tout ça. Au début, l’idée, était d’aller jusqu’à la naissance du livre, aujourd’hui, je me rends compte qu’il faut que j’aille encore plus loin. Le début de sa vie et la promo.

M : Là, on est typiquement dans un dispositif et je trouve ça très intéressant.

La boucle est bouclée…

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05 juin 2012

Caryl Ferey : Interview pour "Mapuche" (prix Landerneau Polar 2012)

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Comme je m’occupe en grande partie des pages littéraires du magazine des espaces culturels Leclerc, j’ai rencontré les deux autres Prix Landerneau 2012. Celui du roman, Maylis de Kerangal (mandorisation ici) et celui de la découverte, Antoine Lorain (mandorisation là). Il ne me restait plus que le dernier Prix Landerneau en date, celui du polar. Il a été décerné à l’excellent Caryl Ferey pour Mapuche.

Je l’ai rencontré au bar du Train Bleu (Gare de Lyon). 30 minutes d’entretien, montre en main. Voici le fruit de cette conversation pour le magazine (et un peu plus encore pour ce blog).

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Le petit plus de Mandor :

Pourquoi y a-t-il toujours une ethnie mise en avant dans chacun de vos polars ? Dans celui-ci, c'est le peuple Mapuche.

J’ai fait le tout du monde à 20 ans. En Nouvelle-Zélande, j’ai été fasciné par les Mahorais, en Afrique du Sud, à travers Mandela, les zulu m’ont intéressé. Ces peuples dits « premiers » m’intéressent. Nous, on a un regard ethnocentrique sur le monde. Eux, ils pensent juste de manière différente, ça ne veut pas dire qu’ils sont mieux ou moins bien que nous. Si on les comprend, on devient moins bête nous même. On élargit notre champ de réflexion.

Quelle image aviez-vous de l’Argentine avant d’y aller ?

Pendant 20 ans, j’ai eu une image déplorable de l’Argentine à cause de la coupe du monde 78. Un copain m’avait parlé de ce qu’il se passait là-bas… la répression, la dictature, l’horreur que subissait le peuple argentin. Ça m’a horrifié. Quand il y a eu la crise de 2001-2002, j’ai regardé comment ils ont réagi et je me suis dit qu’il se passait beaucoup de bonnes choses là-bas. En allant sur place, je me suis rendu compte que c’était un pays génial.

Vous y êtes allé la première fois en 2008.

Oui, j’y suis allé en repérage, sans aucun contact et en essayant de suivre le tourisme. J’y suis retourné en 2010, deux mois en immersion totale à travers le pays, c’était fantastique.

Ce livre est attendu par les gens que vous avez rencontrés là-bas. Notamment par les mères de la place de mai (devenues grand-mères).

Une m’a dit : « Que tu en vendes 10 ou que tu en vendes 10 millions, on s’en moque. Ce qu’il faut c’est que tu parles de ça, que tu fasses un travail de mémoire. »

DSC04033.JPGVous acceptez que l’on dise de vous que vous êtes un écrivain engagé ?

Je suis de gauche, mais je fuis l’idéologie. Le terme « engagé » renvoie à l’idéologie des années 60 ou 70. Je suis de la génération de la crise, j’étais ado dans les années 80, je n’ai pas fait mai 68, le « Grand Soir », je n’y crois pas. Par contre, je suis engagé dans la vie, à fond. Je ne suis pas mou. Mon tempérament est plutôt énergique. Quand je fais une chose, j’essaie de le faire à fond.

Vous êtes fous de musique. Vous écrivez en musique ?

Oui. Je n’écoute que du rock… du rock où tout le monde meurt à la fin.

Vous avez une sacrée bonne réputation dans le monde du polar. On dit de vous que vous êtes le James Ellroy français.

Il y a quelque chose qui m’agace un peu. Plein de fois j’ai entendu avec Zulu. « C’est vraiment bien pour un polar français… parce que le polar français, c’est nul ! ». Je demande à ces gens, souvent, s’ils en lisent. Ils répondent : « ben, non, c’est nul ! ».  Je leur parle donc de certains de mes confrères, comme Antoine Chainas. Ça vaut très largement les Américains. Il y a une toute nouvelle génération des 35-45 ans qui sont très très talentueux, je vous assure.

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Caryl Ferey et Mandor, au Train Bleu de la Gare de Lyon, le 15 mai 2012.

03 juin 2012

François Bégaudeau invité de "La virgule du printemps" à Ozoir la Ferrière

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DSC04145.JPGPour l'annonce officielle de cette manifestation, c'est là ou .

Quel con je suis ! Je sais que je vais débattre avec un écrivain de talent. Je sais que nous allons parler littérature et écriture pendant deux heures. Qu’il en sortira forcément quelque chose d’instructif. En l’occurrence, de la part de François Bégaudeau, beaucoup de brillantes considérations sur le sujet. Percutantes. Sans langue de bois.

Et je n’enregistre même pas l’entretien pour le publier ici.

Quel con, je suis !

Pour tout vous dire, il est extrêmement rare d’être face à un auteur qui exprime uniquement ce qu’il pense, au risque de bousculer l’assistance, voire le journaliste qui l’interroge.

Jubilatoire, le fait de tenter d’être à la hauteur d’un tel personnage. De ne pas y parvenir, certes, mais qui permet de sortir des chemins balisés de l’interview.

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J’ai mes automatismes. Quand par exemple je le présente avant de rentrer dans le vif du sujet. J’explique qu’il a eu la mention très bien au bac. Qu’il est écrivain, journaliste littéraire et cinématographique, chroniqueur sportif. Fan de foot. Ancien professeur (de français). Chanteur dans un groupe punk, Zabriskie Point. Qu’actuellement, il est rédacteur en chef adjoint des pages cinéma du magazine Transfuge auquel il fournit une chronique littéraire depuis 2005. Qu’il est réputé être asocial, cynique, habile écrivain maniant parfaitement l’ironie.

Cet homme de son temps, médiateur et médiatique me répond avec diplomatie qu’il ne comprend pas que, lorsqu’on l’interroge, on privilégie l’homme plutôt que l’œuvre. OK ! J’attaque l’œuvre. L’homme a sorti 7 romans et 4 essais. J’ai choisi de m’attarder sur les 3 derniers.

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Le maire d'Ozoir-la-Ferrière, Jean-François Oneto, est passé quelques minutes nous saluer... sous le regard de celui qui est à l'origine de ce café littéraire, Luc-Michel Fouassier.

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9782749530543.jpgTu seras écrivain mon fils (éditions Bréal) : pertinent, insolent, décapant, Bégaudeau livre ici avec humour une vision décalée du métier d’écrivain. Une réflexion autour des rapports parent-enfant quant à l’avenir de sa progéniture.

« Tu as vingt ans, peut-être trente, peut-être au-delà. Tu veux écrire un livre. L’apprenant, certains déploreront une nouvelle fois qu’à notre époque chacun se croie un artiste. Sans doute préféreraient-ils que, plutôt qu’à former des phrases, tu passes tes après-midi au Centre commercial Rosny 2, cédant à ce consumérisme qu’ils aiment fustiger. En tant que démagogue professionnel, je ne vois pour ma part aucun inconvénient à ton projet… ».

Il donne des conseils souvent ironiques à un jeune qui voudrait commencer dans la littérature. Non pardon, qui voudrait se faire passer pour un écrivain.

« Tu seras écrivain si tu parles comme un écrivain; si tu parles de la façon dont on estime que doit parler un écrivain ; si, répondant à une interview, tu puises dans le corpus de croyances, mythes, superstitions, qui depuis deux ou trois siècles ont érigé, sur fond de voûte céleste, une Déesse littérature. »

Il m’a expliqué ce que constitue un écrivain et il a vite conclu que pour le définir,  « on rentre dans une zone d’approximation ». Il fait la différence entre l’expression écrite et la littérature à proprement parlé (cœur du débat), lutte contre l’élitisme du monde de l’art et est gêné par le « pouvoir » d’un écrivain ou d’un chroniqueur, sorte d’homme dressé sur une tribune.

Pourquoi n’ai-je pas enregistré cet entretien.

Quel con je suis !

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Nous avons aussi évoqué, La blessure, la vraie (Verticales) et son nouveau livre, Au Début (Alma). Le public, quant à lui, s’est attardé longuement sur Entre les murs (avant d’être une palme d’or à Cannes en 2008, Entre les murs a d’abord été un roman publié en 2006, le troisième livre de François Bégaudeau. Vif, drôle et juste.)

Merci à François Bégaudeau pour sa franchise et sa gentillesse. C’était un des débats littéraires les plus intéressants que j’ai eu à animer jusqu’à aujourd’hui. Je retire toujours quelque chose d’un entretien… mais parfois un peu plus que d’habitude.

Merci à Luc-Michel Fouassier, d’abord ami et ensuite, délégué à la gestion de l'événementiel littéraire d’Ozoir-la-Ferrière, organisateur du salon du livre de cette ville et initiateur de ce café littéraire. Il me fait confiance depuis des années et ça me touche sacrément.

Merci au public présent d’avoir été attentif et « participatif » à la fois !

(Mais une vingtaine de personnes seulement pour un auteur de cette qualité, cela m’attriste toujours. J’ai animé beaucoup de rencontres avec des auteurs (sommités ou non), dans des salons du livre ou des enseignes culturels. La règle est claire et nette : si tu es une star du cinéma, de la chanson ou de la télé et que tu as commis un livre, du monde tu refuseras. Si tu es un vrai écrivain, considéré un peu comme « intello » (notez les guillemets), monde il va falloir chercher au forceps. Hier, à Ozoir, il y avait la fête du sport…)

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Quelques dédicaces et discussions avec le public.

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Après la rencontre... cool au bar.

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14 mai 2012

Eloïse Lièvre : interview pour "La biche ne se montre pas au chasseur"

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Éloise Lièvre et moi nous sommes croisés dans quelques salons littéraires. On ne se connaissait pas vraiment, mais elle et son livre, La biche ne se montre pas au chasseur, ont fini par m’intriguer. J’en avais entendu parler (d’elle et de son livre) en plus que positif par des amis communs, écrivains, eux aussi.

Je l’ai donc lu et j’ai été convaincu.

Pas par le thème, mais plutôt par le style.

Ainsi, l’auteure est venue à « l’agence » le 3 mai dernier pour une mandorisation en règle.

book_86.jpg4e de couverture :

Une jeune femme veut un enfant. L’enfant ne vient pas. Le désir la déchiquette à belles dents. Elle veut comprendre, il doit bien y avoir une explication, une bouée rationnelle, physique, à laquelle se raccrocher. Dans sa quête, elle rencontre successivement une ogresse lilliputienne, une gentille patricienne paresseuse, un ours plaisantin, un fana des jeux vidéo in utero, des cyber-­sirènes, et les affres de la normalité. Tout va malheureusement bien.
Alors elle décide de prendre sa tête au sérieux et de chercher dedans.
Dedans, il y a un souvenir de grand-mère, des chiens, des chats, des chevaux, et un événement, quand elle avait quinze ans.

C’est une épopée gynécologique miniature, une exploration de l’intimité féminine du désir d’enfantement, suivie d’un bestiaire introspectif où l’on voit que la sexualité des jeunes filles s’apprend chez les animaux.

Ce roman a été sélectionné par l’Opération Manuscrits 2009 de la revue Technikart. Il faisait partie des 4 finalistes présentés au Salon du livre de Paris en mars 2009.

portrait_eloiselievre-vignette-rose-vieillefrance.jpgL’auteur :

Eloïse Lièvre n’est pas un pseudonyme.
Elle est née le 10 janvier 1974 à Agen.
Elle déteste les courants d’air et l’injustice.
Elle a deux enfants.
Eloïse Lièvre est normalienne agrégée.
Elle n’écoute presque jamais de musique.
Éloise Lièvre mesure un mètre cinquante huit et doit perdre trois kilos.
Elle a une collection de gadgets japonais.
Elle aime La Vie de Marianne, Le Ravissement de Lol V. Stein et Martine fait du théâtre.
Eloïse Lièvre habite près d’un grand cimetière.
Elle tient mal son stylo.
Elle porte Coco Mademoiselle.
Éloise Lièvre souvent rêvasse.

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L'auteure ne se montre pas à Mandor...

DSC03712.JPGInterview :

De quoi parle La biche ne se montre pas au chasseur précisément ?

Mon texte décrit une expérience intime dont certaines personnes, ayant des conceptions très arrêtées de ce que doit éprouver aujourd'hui une femme, ne veulent pas entendre parler, ou du moins pas ainsi, étouffant une des façons de vivre ces événements. Cependant, ce vécu et ces sentiments existent. Ce sont eux que j'ai voulu simplement raconter. Il est possible qu'un jour je raconte l'autre façon, une des autres façons de vivre ces mêmes faits. Ce n'est pas incompatible. Les émotions sont des réalités mêlées. Tout n'est pas noir ou blanc. Le droit est une chose, l'intimité, le désir, ou son absence, plus compliqués.

Tu as eu un peu de mal à trouver un éditeur pour ce livre… mais finalement, tu y es parvenue…

Il y a des éditeurs qui étaient sensibles à l’écriture, mais qui étaient un peu retissant par rapport au sujet. Certains le trouvaient trop féminin et d’autres pas assez féministes. Alors, que moi, je le revendique comme un texte féministe.

Est-ce important que ce texte soit féministe ?

Au départ, non. Quand j’étais universitaire, on évoquait la question de savoir s’il y avait une écriture féminine, je ne me sentais pas en phase avec cette question-là. Comme je muris et que je m’installe de plus en plus dans ce qui est « être adulte », je me dis que ce ne sont pas des questions anodines. N'étant pas de nature militante, j'ai pourtant l'impression dans ma vie de tous les jours de défendre tous les droits des femmes. Je me sens féministe, à ma façon, j’ai donc envie de revendiquer cette part de moi.

C’est amusant, parce que, personnellement, je trouve que le ton de ton livre est masculin.

D’autres éditeurs m’ont dit qu’ils le trouvaient trop cru. Moi, je trouve juste que mon écriture est intimiste, organique et physiologique.

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Tu racontes comment tes parents t’ont conçu, tu expliques certains examens gynécologiques… on ne peut pas dire que la pudeur t’étouffe.

Tu dis « tu », mais ce n’est pas forcément ma vie que je raconte, c’est celle de la narratrice.

Ah bon ! Je suis très surpris. J’ai lu ton livre en pensant que c’était autobiographique.

J’ai beaucoup de facilité à affirmer que la narratrice, ce n’est pas moi. Dans la mesure où ce n’est pas complètement moi, ce n’est pas autobiographique. Je serais incapable d’écrire un roman purement fictionnel, certes, mais je ne me reconnais pas dans l’héroïne de mon livre. Je ne sais même plus si ce que j’ai écrit est éloigné de la réalité.

Bon, à la base, tu as eu toi-même des difficultés à avoir un enfant. C’est proche de ce que vit ton héroïne, on est bien d’accord ?

Effectivement, j’étais dans une urgence d’avoir un enfant, et cette urgence-là, elle est dans le livre. J’ai pensé que je mettais très longtemps à parvenir à mes fins. Je le voulais presque en claquant des doigts. On n’a mis qu’un an, ce qui est à peu près normal de nos jours. Ce n’est pas une attente catastrophique. Et je n’ai pas fait tous les examens que la narratrice fait

Oui, ce n’est pas dramatique, mais on comprend bien que la narratrice a vécu cela comme un échec face à la dictature de la performance. Elle avait l’habitude d’avoir tout et tout de suite.

C’est un peu ça. Cette facilité à avoir les choses immédiatement reposait sur la volonté. Ça en revanche, c’est ma réalité aussi. On m’a toujours appris à me donner les moyens pour parvenir à mes souhaits, à être une battante. Ce qui m’intéressait, c’était justement ce point de la vie qui à la fois dépend du désir et échappe complètement à la volonté et à la maitrise. On est complètement démiurge, mais on ne maîtrise rien.

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Avoir un enfant est la plus belle chose qui peut arriver à une femme, il me semble.

Je ferai d’autres livres sur le sujet, c’est sûr. En tout cas, le fait de faire des enfants sera intégré. C’est là où se concentre notre toute-puissance ou notre impuissance.

La narratrice dit : « je suis responsable de mon corps, je suis donc responsable de mon infertilité ».

C’est un des discours féministes que j’ai pu enregistrer dans mon enfance et mon adolescence. Avec la pilule, l’avortement, on est maître de son corps. Ça marche dans un sens finalement, mais dans l’autre sens, c’est plus incertain.

Est-ce que tu te sens comprise dans le message que tu as voulu faire passer dans ce livre ?

Tu as lu le livre, donc tu connais son sujet caché. Par rapport à ce sujet, des lectrices sont venues me voir pour me dire qu’elles avaient vécu la même chose. Le problème, c’est que je n’ai pas vécu ce que je raconte. C’est tellement énorme que je ne veux pas usurper cette situation.

On lit des scènes « bestiaires »…

Pour moi, les animaux sont très liés à l’histoire sexuelle. J’ai en tête des images pornographiques avec des chevaux, des chiens… Ça me parait assez banal. Ça m’a aidé à appréhender la sexualité.

La grand-mère de la narratrice a une vision du sexe de l’homme un peu particulière ?

Ce personnage de grand-mère est très travaillé et on ne sait pas autre chose d’elle que le discours qu’elle a sur les hommes.

Quel genre de lectrices as-tu rencontré lors des salons que tu as faits ?

Il y a plusieurs types de lectrices. Il y a celles qui sont en train de songer à faire des enfants, celles qui essaient depuis un moment et qui n’y parviennent pas encore et celles, plus âgées qui n’ont pas eu d’enfants pour x raisons.

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Que veux-tu que l’on retienne de ton livre ?

Pas de leçon, pas de morale, mais j’avoue que j’ai une petite tendance à écrire des romans à thèse. En fait, ils sont plus dans l’interrogation que dans l’affirmation. Je me contente de semer des questions.

Moi, j’ai été scotché par le style et ta façon de raconter une histoire qui, à priori, ne m’intéressait pas au départ.

Je suis moi-même assez surprise, parce que finalement, je me découvre avec une écriture rude, une violence un peu larvée. Pour moi, c’est le plus beau des compliments que l’on dise que l’écriture prend le pas sur le sujet… Pour être sincère, j’ai peur de perdre cette écriture-là pour le prochain roman.

Tu as déjà bien entamé l’écriture de ton deuxième livre, je crois…

Il y aura les mêmes thèmes, mais traités différemment. Particulièrement le sujet de l’enfant et le passage de l’état d’adolescent à l’état adulte, qui sont les deux gros pôles de La biche ne se montre pas au chasseur. Ils rejoignent la question de la famille, de la descendance et de la filiation. Il y a aura aussi plus de sexe. Mon écriture est très liée au sexe, je ne sais pas pourquoi.

Te réclames-tu d’une école littéraire ?

J’ai été très longtemps fasciné par Marguerite Duras, ensuite, j’ai eu une phase de répulsion. Je pense qu’elle a compté beaucoup dans ma formation littéraire. Sinon, je suis très éclectique. J’aime l’œuvre des auteurs qui ne correspondent pas à ce que je fais moi, comme Proust, Céline, Houellebecq.

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13 mai 2012

Isabelle Autissier : interview pour "L'amant de Patagonie"

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Isabelle Autissier, ingénieur agronome, née en 1956 à Saint-Maur, ancienne navigatrice en solitaire jusqu’en 1999, présidente actuelle du World Wild Fund (France), est également connue comme une auteure de talent. Elle a écrit, chez Grasset, une biographie de Kerguelen (2004), Salut au Grand Sud (coécrit avec Erik Orsenna, 2006), Versant Océan, avec l’alpiniste Lionel Daudet (2008), et un roman remarqué, Seule la mer s’en souviendra (2009). Je l’ai interviewé à l’occasion de la sortie de L’amant de Patagonie. En voici la substantifique moelle pour Le magazine des loisirs culturel Auchan (daté du mois de mai 2012).

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Bonus mandorien :

C’est votre 7e livre, mais votre 2e roman.

Je vais jusqu’à dire que L’amant de Patagonie est mon premier roman 100%. Seule la mer s’en souviendra était inspiré d’un fait réel, même s’il était romancé. Là, c’est vraiment de la fiction.

Écrire des livres fictionnels vous taraudait depuis longtemps ?

Je suis une grande lectrice, alors évidemment, écrire un roman est de l’ordre du fascinant. Raconter des aventures vécues n’a rien à voir avec le fait d’inventer des histoires. Avec le roman, on est face à une page blanche et un monde à inventer de A à Z. Je voulais me lancer dans cette aventure, car je me  demandais si j’en étais capable et surtout, j’aime aller voir ailleurs, sortir de ma vie et mes expériences habituelles.

Vous sentez-vous l’âme d’un écrivain ?

C’est en tout cas ma façon de m’exprimer. J’aime les mots, j’aime leur musique, j’aime ce qu’ils portent comme imaginaire. On peut abattre toutes les frontières avec eux.

La mer est présente dans votre livre, moins que dans les précédents, mais quand même… arriverez-vous à vous détacher de la navigation dans vos livres.

Ma vie tourne autour de l’océan depuis longtemps et j’ai toujours eu le sentiment depuis petite fille que ma vie allait se passer là. Ce qu’il y a de bien avec la mer, c’est que l’on peut tout faire. J’ai eu une carrière scientifique, j’ai travaillé avec les marins pêcheurs,  j’ai eu une carrière sportive, maintenant, je suis plus dans le culturel. Je crois que je n’ai pas épuisé toutes les ressources que l’océan peut m’offrir d’un point de vue intellectuel en tout cas.

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En termes d’océans et de navigation, difficile de trouver plus légitime que vous, mais en termes d’écriture, cherchez-vous une légitimité ?

Je serais contente si je gagne cette légitimité. A partir du moment où on écrit, c’est que l’on se vit un minimum comme écrivain et qu’on a envie d’être lu. Bien sûr que la reconnaissance des lecteurs et de ses pairs est importante. Par contre, je n’ai pas forcément envie d’être dans une boite avec marquée dessus « écrivain ».

Le livre fini, quand il arrive dans vos mains, ça vous fait quoi ?

Ça concrétise des mois de travail, d’élan intérieur. L’envie de trouver les bons mots, l’envie d’être comprise. Un livre, c’est un peu un bébé qui va vivre sa vie… dont j’espère qu’elle sera belle.

Vous faites des salons du livre, vous rencontrez quelques écrivains… vous aimez bien ce milieu ?

J’aime bien parler de ce que j’aime, j’aime bien partager, j’aime bien emmener les gens dans ce qui m’a fait rêver moi, dans ce qui continue à me faire rêver. Toutes ces merveilles que j’ai la chance de voir et de vivre, il n’y aucune raison que je les garde pour moi. Être dans le partage et le compte rendu, depuis que j’ai arrêté la course au large, c’est ma façon de vivre et de travailler aujourd’hui.

Faire rêver les gens convient bien à la vie que vous avez menée finalement…

C’est important, il ne faut pas que rêver. Il faut aussi après se prendre par la main et se mettre au boulot, mais tout commence par des rêves.

05 mai 2012

Sigolène Vinson : interview pour "J'ai déserté le pays de l'enfance"

sigolene vinson,j'ai deserté le pays de l'enfance,interview,mandor

Il m’arrive d’avoir du retard à l’allumage.

De passer à côté d’un livre.

Et puis, un jour, les hasards, les coïncidences, tout ce à quoi je ne crois pas, (mais appelez cela comme vous voulez), nous mettent sur le chemin d’un auteur, puis d’un livre.

J’ai donc lu le livre de Sigolène Vinson, J’ai déserté le pays de l’enfance (sorti le 18 août 2011).  Moi qui n’y suis pas parvenu (déserter le pays de l’enfance), je ne me suis pourtant pas senti éloigné du ressenti de l’auteure sur la vie et son sens.

Après lecture, le 25 avril dernier, je suis allé chez elle pour en parler. Au programme (que je ne raconte pas forcément dans cette chronique) : café, pains au chocolat, livres, musique, conversation mandorienne, une voisine bruyante... et le temps qui casse, mais que je ne vois pas passer.

sigolene vinson,j'ai deserté le pays de l'enfance,interview,mandor4e de couverture :

Je rêve d’autre chose…
La vie d’adulte, en nous mettant un métier et un salaire entre les mains, brade nos souvenirs, remise nos idéaux, raille nos folies de jeunesse. Un jour pourtant, l’enfance se rappelle à nous, cette époque où l’on était quelqu’un, où l’on était sûr de le devenir.
Avocate à Paris, S. V. supporte de plus en plus mal les compromis, les trajets en métro, les ciels gris et sa robe noire.
Loin, à la Corne de l’Afrique, il y a Djibouti, qu’elle a déserté à la fin de l’enfance. Le pays des braves, des pêcheurs, des bergers, de la mer et du vent. Une terre d’aventuriers où séjournèrent Arthur Rimbaud, Henry de Monfreid, où l’on raconte qu’accosta Corto Maltese. Un ailleurs où elle doit revenir pour ne pas mourir bête, pour ne pas mourir singe, le pays du premier homme, des origines et des possibles.

Biographie :

Sigolène Vinson est comédienne, avocate et écrivain. Elle a été formée au Cours Florent et au Cours Viriot. Elle a joué dans des clips vidéo ou des courts métrages comme Anagramme de Vincent Mottez. Au cinéma, elle joue entre autres dans Fauteuils d'orchestre de Danièle Thomson. Au théâtre, elle a joué dans La mandragore de Machiavel, Le précepteur de Brecht et Noces de Sang de Lorca.

Elle était avocate pendant sept ans, inscrite au barreau de Paris.

Sigolène Vinson a déjà écrit deux romans au Masque avec Philippe Kleinmann : Bistouri Blues, Prix du Roman d'Aventures (2007), et Double Hélice.

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Interview :

Le chemin fut épique pour parvenir à sortir cette auto fiction…

Ce qui est étrange, c’est que j’avais soumis d’autres textes aux maisons d’édition et notamment un auquel je croyais très fort, l’histoire d’une tentative d’implantation russe à la corne de l’Afrique et 1889, Le fort de Sagallo. Chez Grasset, Emmanuel Carcassonne l’avait beaucoup aimé. Il l’avait retravaillé avec moi, finalement, il n’est pas passé au comité de lecture. J’ai eu 2 voix "pour" moi et 3 "contre".

Ensuite, tu as envoyé ce même texte aux éditions Gallimard.

Philippe Demanet, secrétaire littéraire du service des manuscrits, m’appelle pour me dire qu’il le trouve beau. Après plusieurs coups de fil, il m’annonce lui aussi que ça ne passe pas parce qu’il est trop « poétique ». Cela étant, effectivement, moi-même, je ne suis pas sûre d’être capable de lire 400 pages de poésie.

Tu fais quoi, du coup, après ces deux « oui, mais non finalement » ?

Je laisse tomber ce texte en pensant que c’est ce que j’ai pourtant écrit de plus beau. Ensuite, je me mets à en écrire un autre complètement romanesque, Le pingouin. 70 pages format A4 sur une épave dans la vasière à Djibouti. Je l’envoie à Denis Bouchain à qui j’avais déjà fait parvenir un premier texte, 4 ans auparavant… celui qui deviendra,  J’ai déserté le pays de l’enfance. Il me dit qu’il y a quelque chose à faire avec Le pingouin, mais que, pour le moment, il n’est pas assez dense. Puisqu’il veut de la densité, je lui envoie Le fort de Sagallo. Il souhaite me rencontrer et me demande si je n’ai pas un autre texte à lui soumettre. J’ai retravaillé nuit et jour J’ai déserté le pays de l’enfance, qui ne s’appelait pas ainsi à l’époque, et il finit par me dire que mon premier roman sera celui-là.

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Revenons donc à ce livre qui met en scène une avocate qui est déçue par le chemin que prend sa vie professionnelle, à contre-courant de ses propres valeurs. Un jour, elle va plaider contre un homme qui n’a aucune arme pour se défendre et dont elle sait qu’elle va l’écraser. Au lieu de cela, elle s’évanouit, puis va passer 4 jours en Hôpital Psychiatrique. Tout s’est passé réellement comme tu le décris ?

Non, j’ai travesti un peu la réalité. Je ne suis pas restée 4 jours, mais 6 jours en HP. Mais le reste s’est déroulé pratiquement comme je le raconte.

Avec le recul, aller en HP, ça t’a aidé ?

Je pense que je ne serais plus là pour te répondre si je n’y étais pas allée. Ce que je ne raconte pas, c’est que, bien avant cela, je me suis retrouvée plusieurs fois aux urgences, mais jamais aucun médecin n’a pensé que cela nécessitait un séjour en psychiatrie. Visiblement, cette fois-ci, la personne que j’ai vue à posé le bon diagnostic. Au moment où j’arrive à l’hôpital Ambroise Paré, à côté de moi, il y a une jeune femme qui a fait une tentative de suicide concrète, pourtant, elle, on l’a renvoyé chez elle. En me voyant, le médecin avait compris qu’il y avait danger. Je lui tire mon chapeau.

Tu évoques dans ce livre ton enfance passée à Djibouti, ta déception d’être rentrée à Paris et la difficulté de t’extirper de ton enfance.  Même si tout cela est lié, ton métier tel que tu l’as pratiqué ne t’a aidé en rien à régler ce que tu avais dans la tête…

Ce métier d’avocat, qui est normalement un métier de passion et d’idéaux, je me suis vite rendu-compte que je ne l’exerçais pas de la façon dont je l’avais rêvé. Mais ce livre est complètement une construction intellectuelle. J’ai essayé de comprendre, sans faire d’analyse, pourquoi j’en étais arrivée là et j’en ai fait un objet littéraire.

sigolene vinson,j'ai deserté le pays de l'enfance,interview,mandorTu reviens en France au milieu des années 80, dans une période particulière.

C’est effectivement une période assez forte de solidarité, de manifestations étudiantes, etc. Je trouvais que les gens étaient nourris d’idéaux, de générosité et de partage. Je m’étais dit que j’allais remplacer les paysages de Djibouti par ces combats-là.

Tu as été élevée dans le militantisme.

Disons, qu’il n’y avait pas une discussion à table qui n’était pas politique. Ca marque terriblement  Je me suis aperçue que ma vie d’adulte ne correspondait pas du tout à mes idéaux. Et même, au jour le jour, je trahissais tout ça.

Ton enfance particulière dans un pays étranger est le fruit de ce livre, la base de tout.

Djibouti n’est pas un pays anodin, c’est le pays d’Arthur Rimbaud où le poète a cessé d’être poète. Pourquoi a-t-il cessé d’être un poète ? Qu’est-ce qu’il a trouvé là-bas qu’il ne trouvait pas ailleurs dans la poésie ? Pour moi, Djibouti, c’est le triangle des Afars, là où on a trouvé le premier homme, donc j’ai associé mon enfance à la naissance des hommes et à leur fin aussi. J’essaie de faire ce parallèle entre l’Existence (la naissance des Hommes), leur fin et ma naissance et ma fin à moi. J’ai en fait un livre, mais je le ressens vraiment dans mon corps.

Dans ton livre, quand tu parles de ta vie à Paris, c’est frontal, dès que tu abordes Djibouti, ta langue devient poétique…

C’était pour faire la différenciation entre Djibouti et le gris de la vie parisienne. La partie en HP est assez contemporaine, une écriture assez proche de l’oralité, que je n’ai pas moi même. Tu sais, au fond, l’écriture frontale, je ne l’aime pas. Moi, en vrai, je suis beaucoup plus tendre que la narratrice. Je trouve même que dans certains passages, la narratrice est très méprisante et crue.

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La jeune femme partage sa vie entre la littérature et la musique...

Ce livre te sert-il à tourner la page ?

C’est la publication en elle-même qui a été importante. Ça faisait tellement longtemps que j’écrivais que j’avais besoin de trouver quelqu’un comme Denis Bouchain. Une personne qui me fasse confiance et qui m'encourage.

Aujourd’hui, rien n’est réglé pour toi ?

Je vois bien que je ne vis pas comme les autres femmes de mon âge. Parfois, mes amis me paraissent beaucoup plus heureux que moi et parfois, beaucoup plus malheureux. Je ne sais pas où est la bonne manière de vivre, ce qui est sûr, c’est que je suis un peu en dehors. Aujourd’hui, je n’ai plus de métier. Je suis réceptionniste dans un hôtel 24 heures par semaine les week-ends, je vis dans le studio que j’avais quand j’étais étudiante, je n’ai pas de compagnon, pas d’enfant, pas de voiture.

Tout ça est remplacé par l’écriture.

C’est le choix que j’ai fait et j’en suis très contente. Il est difficile à prendre et à comprendre, mais aujourd’hui, je l’assume.

Est-ce que l’on peut parler d’une forme de liberté ?

Je me sens libre, en tout cas. Quand je marche seule dans les rues de Paris ou dans les déserts  djiboutiens, je me sens libre comme personne. Bon, je n’ai pas d’écran plat, ni d’iPhone, mais je suis super libre.

Tu écris un nouveau roman en ce moment ?

Je suis sur un projet romanesque qui s’appelle Le collier de perles. Si à la base, c’est une stratégie géopolitique chinoise, je raconte l’histoire d’un Français qui travaille pour la chine et qui se déplace en cargo marchand. Il négocie pour la chine des contrats avec les pays qui jalonnent la voie maritime des matières premières dont la chine à besoin. C’est un objet littéraire très étrange. Un thriller économico-politique, mais avec de la poésie dedans.

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Bonus :

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Un film de Raphaël Pellegrino relate les débuts dans la littérature de Sigolène Vinson (et de Margaux Guyon).

Sigolène Vinson.
Margaux Guyon.
Deux premiers romans.
Deux autofictions.
Pour l'une, une enfance à Djibouti, mythifiée; pour l'autre, une adolescence à Cavaillon, honnie.
Un même éditeur, Plon.
Le 18 août, ils étaient 700, comme elles, à intégrer les rayons des libraires.
C'était la rentrée littéraire.
Ceci est le film de leur aventure.


Sigolène et Margaux - Une rentrée littéraire, un... par SIGOLENEETMARGAUX

02 mai 2012

Erwan Larher : interview pour Autogenèse

erwan larher,autogenèse,interview,mandorLa première fois que j’ai mandorisé Erwan Larher, c’était il y a deux ans, pour son premier roman, Qu’avez-vous fait de moi.  Il suffit de relire cette chronique pour comprendre à quel point j’avais été impressionné par son écriture et son propos. Des termes dithyrambiques en veux-tu en voilà… bref, Larher était pour moi un choc littéraire.

Quand on a un coup de cœur comme celui-ci, évidemment, on a peur d’être déçu par le second roman. Et si le souffle, la rage de dire, de convaincre, de donner des coups de pieds dans les nombreuses fourmilières sociétales n’y étaient plus ? Si cet auteur avait décidé de se reposer sur ses lauriers en ne faisant que poursuivre le chemin balisé du premier ? S’il ne nous surprenait plus ?

Avec Autogenèse, le type, en fait, il récidive. Époustoufle. Dérange. Déclenche l'hilarité autant que l'angoise.

L’Humanité à découvert, l’Humanité redécouverte.

Sans humanité.

Une écriture enlevée, magnifique et percutante. Et qui questionne. En permanence. On ressort de cette lecture jubilatoire parfaitement crevé… mais heureux.

(Voire un peu plus intelligent).

(Voire un peu plus humain).

erwan larher,autogenèse,interview,mandor4e de couverture :

Il se réveille, nu, dans une maison isolée.
Il ne se souvient plus de rien. Il se lance dans le monde, à la recherche de son passé et de son identité. C'est un destin qu'il trouvera, agrémenté d'une mystérieuse ange gardien à la gâchette facile, d'un journaliste schizophrène, d'un bienfaiteur sans scrupule. Dans son turbulent sillage, les trajectoires se déjettent, pas toujours en douceur. D'exclu amnésique, jouet du hasard, nom de code Icare, il devient maître du jeu.
Mais certains n'ont pas l'intention de le laisser faire... Roman picaresque et politique, Autogenèse interroge sur la folie et la grandeur des hommes, entrelaçant parcours singuliers et Histoire en marche. Peut-on (se) construire en misant sur le bon sens contre les passions, les émotions ? Peut-on (se) bâtir sans mémoire ? Et qui est ce diable d'Icare ?

L’auteur :
Auteur de pièces de théâtre, chansons et scénarios, Erwan Larher a publié son premier roman, Qu’avez-vous fait de moi ? en 2010.

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erwan larher,autogenèse,interview,mandorInterview (réalisée le 24 avril  dernier dans les locaux de "l'agence".):

C’est un livre qui a mis du temps à aboutir.

C’est une idée que j’ai eue il y a quelques années. J’ai commencé à l’écrire en 2005 et puis j’ai été absorbé par d’autres projets. J’ai laissé de côté et me disant que j’y reviendrais.

L’entreprise était gigantesque dans ce projet. Il fallait donc que tu sois bien concentré.

Oui, mais au départ, je ne m’en rendais pas autant compte que cela. Ma base de départ était : que se passerait-il si Candide était jeté dans notre monde d’aujourd’hui? Un type qui n’a pas d’a priori, pas de présupposé et ensuite, du coup, pas de passé. Il se demande pourquoi constamment. Pourquoi on fait telle chose, ou telle autre. Jusqu’au moment où on ne peut plus se demander pourquoi. La matriochka théorie, quoi !

Ton roman est foisonnant, il part dans de nombreuses directions, mais d’une manière telle que l’on retombe toujours sur ses pieds…

Quand j’ai repris le bébé, après Qu’avez-vous fait de moi, je me suis quand même dit que j’étais bien prétentieux, en tout cas bien ambitieux, de m’attaquer à un projet de cette nature, même si je n’aime pas l’expression, à un roman « monde ». Quand on crée un monde, il faut créer les super structures, mais aussi, les infrastructures. Le macro et le micro. Comment vivent les gens au quotidien et comment tout ça est régi ? Il faut que ça reste cohérent, il ne faut pas que ça prenne trop de place parce que sinon on a des descriptions super chiantissimes sur la manière dont le pouvoir politique se transmet, dont les institutions fonctionnent. Parfois, j’ai un peu baissé les bras devant l’ampleur de la tâche et je me suis souvent dit que j’allais mettre 20 ans à finir ce livre.

Ce monde que tu as créé ressemble au nôtre. C’est même la France, mais avec quelques variations. C’est le Canada Dry de notre monde. L’équilibre entre « c’est différent » et « c’est pareil » doit être compliqué à trouver, non ?

Oui, et ça n’a pas été de tout repos. Il y a plein d’autres éléments de ce monde que j’ai imaginé, puis que j’ai viré. Je voulais éviter la branlette d’écrivain. J’avais écrit beaucoup de détails, comme savoir si les voitures roulent ou si les voitures volent… ça n’a aucun intérêt dans mon roman. Mon gros travail a été de virer l’anecdotique pour ne garder uniquement ce qui était essentiel à la compréhension de l’évolution de l’humanité telle que je la voyais.

Dans ton roman, le contexte économique n’est pas tout à fait le même qu’aujourd’hui. Il a fallu que tu inventes aussi une situation géopolitique chamboulée. Tu as fait fusionner l’Espagne et le Portugal par exemple, la Suisse et la Belgique aussi d’ailleurs.

Encore une fois, tout ça, c’est le cadre. Pour moi, le plus important c’était de dire : si on n’y fait pas attention, voilà où ça peut nous mener. Pour s’en sortir, on s’unit. Je pose finalement deux questions : quid de l’humanité et dans quel sens va-t-on collectivement ? Il n’y a pas de collectif sans individuel et vice versa, donc nous sommes tous responsables de ce qu’il se passe aujourd’hui et de l’évolution que prend le monde.

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Tu évoques le système de la sécurité sociale qui évolue de manière fort peu conventionnelle, voire tragique. Par exemple, tu expliques qu’on obtient les indemnités de sécu contre des travaux d’intérêt général.

Si on regarde bien, c’est la pente sur laquelle on est. Il y a de plus en plus de déremboursement. On nous dit de nous couvrir de plus en plus, donc de prendre des mutuelles. Nous allons donc avoir un système privé de l’assurance maladie, comme ce qu’il se fait aux États-Unis et dans tous les pays libéraux. Un jour on va te dire : « ok ! Je te rembourse tes médocs, mais tu vas tailler les haies dans les jardins publics… ». Je te rappelle que pour le RSA, on est en train de dire : « on vous donne un peu d’argent pour que vous ne creviez pas la gueule ouverte, mais en échange il va falloir balayer le bord des routes »… ce qui, soit dit en passant, est du travail dissimulé. C’est moyen légal. Dans mon livre, comme on plonge dans un futur proche, ça peut paraître un peu brutal.

Ikéa (qui s’appelle aussi parfois  Icare, Harvey ou Arsène) est ton héros principal. Il ne comprend rien à ce qui lui arrive, mais il n’est jamais étonné pour autant.

Il est placide. En fait, je ne vais pas raconter pourquoi il est comme ça, ce serait raconter la fin du livre. Juste, il n’est pas dans l’émotion, du tout, du tout. Il est dans la contemplation et le bon sens. Comme il ne se rappelle de rien, il n’a aucun à priori et il est vierge de tout. Son disque dur se grave au fur et à mesure, donc il absorbe et il essaie de comprendre. Au bout d’un moment, il comprend en tout cas qu’il faudrait peut-être qu’il interagisse avec ce monde. C’est ce qu’il va faire, même un peu malgré lui.

Tu n’as pas eu peur que le lecteur s’égare avec le nombre impressionnant qu’il y a de personnages ?

Ça, je m’en fous. Si on commence à écrire les choses pour les lecteurs, on ne s’en sort plus. S’il faut prendre le plus petit commun dénominateur… les gens n’aiment pas quand c’est trop long, quand il y a trop de personnages, quand il y a des mots trop compliqués, il ne faut pas qu’il y ait trop de morts, trop de sexe, mais un peu quand même… Quand tu mets tout ça dans un pot pour avoir plaire potentiellement aux plus de lecteurs possible, tu ne fais finalement plus rien… ou alors, tu fais un téléfilm de Josée Dayan. Tu t’ennuies.

Mon portable sonne. Il me dit : Vas-y répond, j’ai vu que c’était Mylène Farmer ! Je réponds que non, ça peut attendre, c’est Jean-Jacques Goldman.

As-tu l’impression que ton roman à été compris par tout le monde ?

Oui, je trouve. C’est super ce qu’il se passe avec ce livre. J’ai des retours magnifiques. C’est très émouvant. Je sens un truc particulier entre les personnes qui ont lu Autogenèse. C’est comme s’ils partageaient un truc, un secret ou une bonne adresse, je ne sais pas comment dire. Il y a une connivence. C’est prétentieux de dire ça, je le sais bien, mais c’est comme ça que je le ressens.

Tu sais que ton livre ne trouvera pas un public large.

L’important, c’est que je suis très fier de ce livre.

Moi, je suis sûr que ton succès sera sur la durée.

Je suis content de te l’entendre dire. C’est pour cela que j’écris.

Autogenèse est aussi un roman d’aventures. Il n’y a aucun temps mort…

J’aime lire des livres et j’aime que l’auteur parvienne à me transporter, à me donner envie de tourner la page. Donc j’écris des livres que j’aimerais bien lire. Sans rentrer dans des considérations philosophiques, je crois que l’on est ce que l’on fait dans la vie. Ce sont nos actes et nos engagements qui nous définissent. Le discours, c’est juste de l’enrobage. L’action, c’est important dans la vie, c’est important aussi dans un livre.

Une de tes façons d’agir, c’est d’écrire et dénoncer ?

Oui, c’est mon engagement citoyen.

Tu as voté et milité pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour... on peut en parler ?

Oui, mais ça, c’est un engagement personnel. Ça n’a rien à voir avec mes écrits. Un livre, ce doit être intemporel. J’estime qu’on doit pouvoir lire Autogenèse dans 50 ans et toujours comprendre l’histoire et les mécanismes sans que cela soit daté. Je sépare bien mes engagements citoyens et ce que j’écris. C’est important à comprendre : ce que j’écris n’est pas militant.

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Lors de l'interview...

J’ai le sentiment du contraire, Erwan.

L’auteur ne prend pas position dans mon livre.

Oui, mais à partir du moment où tu dénonces les excès de la société, sa barbarie, sa mesquinerie… c’est déjà militer, non ?

Oui, peut-être que l’acte de l’écrire est militant, si on part du principe qu’être écrivain, c’est déjà un engagement.

Pourquoi être écrivain est-il un engagement ?

Parce que l’on travaille 6 à 10 heures par jour pendant des mois. C’est un engagement dans la société pour changer la société, changer les choses et donner à réfléchir, à voir le monde autrement... et ce, presque bénévolement.  Dans Autogenèse, il y a mes convictions et toutes mes tripes.

Tu m’as dit en off tout à l’heure que tu n’avais plus le temps de prendre ton temps. Tu es donc déjà sur un prochain roman.

Oui, il devrait sortir à la rentrée littéraire prochaine. Il s’appelle Cherchez le garçon… ça va te plaire.

Référence à Taxi Girl ?

Évidemment. Ce roman se situe fin des années 70, début des années 80. Quant à la suite d’Autogenèse, je compte le sortir en septembre 2013.

Depuis la dernière fois que je t’ai mandorisé, tu es devenu un homme de télévision… tu présentes à TV Tours, une fois par mois, des livres que tu aimes bien et que tu as envie de défendre.

Oui, mais attention, je ne suis pas critique littéraire, juste, je me permets de dire ce que je pense sur certaines de mes lectures, à un niveau émotionnel… et pas intellectuel. J’ai trop de respect pour les vrais critiques littéraires, des gens capables de croiser des textes à plusieurs époques, d’inscrire tel ou tel écrit dans une histoire littéraire spécifique, pour prétendre au titre de « critique ».

Mais tu peux prétendre sans problème au titre d’écrivain futurement culte. Je ne cesse de le répéter et le temps me donnera raison.

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J'ai toujours rêvé que ma fille rencontre un auteur culte. C'est fait.

23 avril 2012

Gilles Paris : interview pour "Au pays des kangourous"

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En tant que journaliste souvent littéraire (depuis des lustres), il était inimaginable de ne pas tomber sur Gilles Paris. J’ai dû passer par lui ou par son bureau de nombreuses fois pour obtenir livres, visuels, argumentaires ou même rendez-vous avec un auteur. Il a toujours été efficace, je dois dire. Mais s’il sait « vendre » les auteurs pour lesquels il travaille, il sait aussi les protéger. Je me souviens d’un "savon" reçu lorsque j’ai raconté sur ce blog une tranche de vie d’un de ses auteurs qu’il ne fallait pas préciser… et il avait raison.

Je connaissais sa double vie d’auteur, mais uniquement de réputation. Je n’avais rien lu de lui. Je savais par contre qu’à chaque fois, le public était au rendez-vous. Alors, j’ai voulu « juger » par moi-même ce qu’était exactement un Gilles Paris écrivain. Un style narratif original, émouvant, drôle et (im)pertinent. Faire parler un enfant de neuf ans n’est pas anodin. On peut se protéger et dire beaucoup derrière ses propos… mine de rien.

Gilles Paris est venu à « l’agence », mercredi dernier (le 18 avril 2012). Curieusement, après des années de conversations téléphoniques, c’était la première fois que nous nous voyions « en vrai ».

gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandorPrésentation de l'éditeur :

« Ce matin, j’ai trouvé papa dans le lave-vaisselle. En entrant dans la cuisine, j’ai vu le panier en plastique sur le sol, avec le reste de la vaisselle d’hier soir. J’ai ouvert le lave-vaisselle, papa était dedans. Il m’a regardé comme le chien de la voisine du dessous quand il fait pipi dans les escaliers. Il était tout replié sur lui-même. Et je ne sais pas comment il a pu rentrer dedans : il est grand mon papa. » Simon, neuf ans, vit avec son père Paul et sa mère Carole dans un vaste appartement parisien. En fait, le couple n’en est plus un depuis longtemps, la faute au métier de Carole, qui l’accapare. Paul est écrivain, il écrit pour les autres. Carole est une femme d’affaires, elle passe sa vie en Australie, loin d’un mari qu’elle n’admire plus et d’un enfant qu’elle ne sait pas aimer. Le jour où Paul est interné pour dépression, Simon voit son quotidien bouleversé. L’enfant sans mère est recueilli par Lola, grand-mère fantasque et jamais mariée, adepte des séances de spiritisme avec ses amies « les sorcières », et prête à tout pour le protéger. Mais il rencontre aussi l’évanescente Lily, enfant autiste aux yeux violets, que les couloirs trop blancs de l’hôpital font paraître irréelle et qui semble pourtant résolue à lui offrir son aide. Porté par l’amour de Lily, perdu dans un univers dont le sens lui résiste, Simon va tâcher, au travers des songes qu’il s’invente en fermant les yeux, de mettre des mots sur la maladie de son père, jusqu’à toucher du doigt une vérité que l’on croyait indicible.

L’auteur :

Gilles Paris est auteur de deux romans, Papa et maman sont morts (Le Seuil, 1991) et Autobiographie d’une courgette (Plon, 2002). Il travaille dans le monde de l’édition.

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gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandorInterview :

Les gens du « milieu » te connaissent comme un attaché de presse indépendant et incontournable. Un des plus prisés de « la place ».

J’ai une nature indépendante. Ça m’a toujours joué des tours dans les maisons d’édition dans lesquelles j’ai travaillé. Je suis resté 10 ans chez Plon, 7 ans chez Lattès et je suis passé dans d’autres maisons. J’aime bien faire mon propre chemin. J’aime bien choisir mes axes et mes angles pour lancer un livre. Je n’aime pas trop que l’on me dise ce que je dois faire. Depuis toujours, quand je lis un livre, j’ai une lecture un peu déformée à cause de mon métier et je pense tout de suite à ce que je vais en faire. Quel angle vais-je prendre pour lancer le livre ? Quels journalistes vais-je contacter ? Vers quelles émissions vais-je aller ? Donc, tout ça fait que ça m’a incité à monter ma propre boite.

C’est marrant que tu me dises ça, parce que tu m’as proposé la semaine dernière deux livres : l’autobiographie de Dominique Cantien et la bio de Michel berger par Yves Bigot. C’est bien vu !

Tu sais, il y a un truc que je déteste faire dans mon métier, c’est ce qu’on appelle « la liste de topage ». C’est la liste des journalistes à qui je vais envoyer tel où tel livre. Moi, ça me prend entre deux et trois heures pour en faire une. C’est très complexe parce qu’aucune liste ne va se ressembler, puisqu’aucun livre, à priori, ne ressemble à l’autre. Il faut choisir dans l’idéal le journaliste susceptible d’être intéressé. Parfois, il y en a plusieurs sur un support, parfois, il n’y en a qu’un seul. Il faut bien connaître les journalistes, leurs goûts, leur approche du livre et malgré cela, on peut se tromper. Rien n’est jamais acquis. Quand on fait un bon service de presse, une partie du lancement est fait.

Faut-il être fin psychologue pour être un bon attaché de presse ?

Il faut surtout être très patient. Il faut savoir entendre le « non », quitte à revenir après d’une autre manière. Quand j’ai un refus dans un support, j’essaie d’avoir une seconde chance pour l’auteur et d’avoir un autre journaliste susceptible d’aimer le livre et de le défendre au sein de la rédaction. Tu le sais, un journaliste qui aime un livre est beaucoup plus légitime au sein de sa rédaction s’il le défend avec passion que le meilleur des attachés de presse. Je fais vraiment beaucoup attention aux pigistes et à tout « le périphérique » de ses médias… j’ai souvent remarqué que ça fonctionnait bien ainsi.

Quand j’ai reçu ton livre, tu te souviens que je t’ai demandé, naïvement certes, si tu étais ton propre attaché de presse.

Évidemment que je ne le suis pas. Il y a une règle que j’essaie d’appliquer  au sujet de mon livre et qui n’est pas toujours facile : si on ne m’en parle pas, je n’en parle pas. Je trouve que c’est la moindre des choses. Après, j’avoue, quand on est dans la peau d’un auteur, c’est difficile de parler 15 fois à un journaliste qui ne répond pas à votre propre attachée de presse de votre propre livre.

Toi qui connais par cœur les arcanes de ce métier, est ce que ça te permet d’imaginer la destinée de ton livre?

On ne peut jamais imaginer quoi que ce soit. Il y a un facteur de travail, de fond, de stratégie, mot que je n’aime pas beaucoup, et de réflexion dans le lancement d’un livre. Après le goût des uns et des autres, c’est quelque chose qu’on ne maîtrise pas. La chance que j’ai eue, c’est que mon éditrice, Stéphanie Chevrier, a eu le livre deux mois avant sa parution. Nous avons donc eu l’opportunité de faire un gros service de presse pour les libraires. J’ai eu pas mal de retours positifs, bien avant que la promotion en elle-même commence. Ça m’a aidé à approcher cette période de manière sereine. Je suis quelqu’un de tourmenté, d’angoissé. J’essaie de ne pas trop le montrer, mais je suis comme n’importe quel auteur au moment d’un lancement. J’appréhende le regard que les lecteurs porteront sur mon univers.

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Mais, à ce que j’en sais, tu as eu un accueil magnifique.

Je suis extrêmement content de ce qui s’est passé. Ça a été formidable du côté des libraires, de la presse et des médias en général. J’ai découvert aussi quelque chose qui m’a absolument bluffé, c’est le rôle d’internet et des blogs littéraires aujourd’hui. J’ai lu une enquête il n’y a pas très longtemps qui a été mise en ligne sur Livres Hebdo. Ils ont demandé à un panel de gens ce qui les incitait le plus à acheter un livre. 49% d’entre ont répondu : les blogs littéraires. La presse littéraire, par exemple, ne représentait que 4%. C’est quand même assez édifiant. Au moment d’Autobiographie  d’une courgette, les blogs littéraires n’étaient pas aussi florissants. Ce que j’aime, c’est leur franchise, leur droiture, leur honnêteté. Ils aiment, ils le disent, ils n’aiment pas, ils le disent aussi. C’est un regard neuf.

Bon, parlons du livre justement. Tu dis souvent que tu ne sais pas écrire comme un adulte. Là, c’est un enfant de 9 ans qui raconte la dépression de son père…

Je te promets que je ne sais pas écrire autrement que par le prisme du regard d’un enfant de 9 ans. Revenons à la chronologie des choses. J’ai écrit des nouvelles entre l’âge de 12 et 16 ans et déjà, à 12 ans, j’écrivais comme un enfant de 9 ans. C’est venu comme ça et c’est toujours resté comme ça. Je ne peux pas t’expliquer pourquoi. Je n’ai jamais écrit comme un adulte. Bien sûr, je sais faire des lettres ou des dossiers de presse, mais en littérature, écrire comme un enfant de 9 ans, ça me colle à la peau.

Un psychanalyste se régalerait, non ?

J’ai au moins un point commun avec les trois narrateurs qui engendrent mes trois romans. Peut-être que, comme eux, j’aime bien porter un regard sur la société qui m’entoure sans vraiment la juger. Je suis une sorte d’observateur, de spectateur, mais qui ne porte pas vraiment de jugement, ni sur une situation, ni sur les gens. Je me suis toujours senti légèrement en dehors du monde dans lequel je vis.

Cela permet d’avoir plus de distance sur les sujets que tu abordes, souvent grave.

À 53 ans, bien sûr que l’on se rend compte que raconter un roman avec le point de vue d’un enfant de 9 ans, c’est évidemment la distance, c’est dédramatiser le sujet puisque le langage de l’enfant est à la fois très imagé et fait montre d’une curiosité insatisfaite.

Le petit Simon du Pays des Kangourous  n’a rien à voir avec le Jean Jean de Papa et gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandormaman sont morts.

20 ans se sont écoulés entre les deux livres et les générations changent, c’est quelque chose qu’il faut beaucoup travailler. J’ai donc beaucoup observé les enfants de mes meilleurs amis. Et pour les mots, je fais attention en permanence que ce soit bien le langage d’un enfant de 9 ans d’aujourd’hui et qu’ils soient bien prononçables par lui.

Paradoxalement, dans ton roman, il y a une jeune autiste, Lily, qui a le même âge que Simon, mais qui dit toujours la vérité et qui parle comme une adulte.

Dans mes romans, j’aime bien perturber le petit narrateur par une enfant de son âge. Je voulais que ce soit quelqu’un de malade qui lui parle de la maladie. Je suis allé dans une librairie, j’ai fait le tour des rayons pour voir quelle maladie pouvait m’intéresser et je suis tombé sur le rayon de l’autisme. Il y a beaucoup de témoignages et de documents sur le sujet. J’ai lu un livre de Judy et  Sean Barron Moi, l’enfant autiste, paru chez Plon, et il m’a bouleversé. Bouleversé en tant que lecteur et bouleversé en tant que romancier. Je me suis rendu compte qu’il y a une certaine partie de l’autisme qui  est absolument fascinante. Certains enfants autistes ont une intelligence presque adulte, en même temps, ils évitent les flaques d’eau pour ne pas s’y enfoncer, ils touchent la nourriture avant de la manger, ils passent leur temps à allumer et éteindre la lumière pour voir si rien ne change… quand j’ai refermé ce livre, j’avais compris que la petite fille du livre serait autiste.

On ne voit pas le mot autisme dans le roman…

C’est volontaire parce que cette petite Lily, pour moi, elle n’existe pas réellement dans le roman, mais elle n’est pas le fruit non plus de l’imagination de Simon. C’est un ange gardien, quelqu’un qui fait attention à lui, qui le protège parce que son père est malade et sa mère est absente. En même temps, c’est quelqu’un qui ne s’intéresse qu’aux malades pour les soigner… et parfois même contre l’avis des médecins. Ce qui m’intéressait, c’est qu’on ne sache rien d’elle. D’où vient-elle ? Pourquoi est-elle là ? Je ne réponds pas à ces questions. Juste, elle fait du bien à Simon et à son père.

gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandorDu coup, on retrouve un peu l’atmosphère des films de M. Night Shyamalan, comme Sixième sens par exemple.

J’ai pensé aux films de ce réalisateur quand j’ai créé Lily. Je voulais insérer dans mon roman « réel » un personnage « fantastique », ça donne une dimension onirique. Il fallait que ce soit le plus subtil possible pour que l’on ait un doute. Que l’on y croit alors qu’elle n’existe pas.

Il y a une forte place laissée à l’imagination dans ton livre. Par exemple, Simon, quand il ferme les yeux, il réinvente son monde.

J’ai deux sœurs. Dont une d’un second mariage, de mon père. Donc, moi, je n’étais pas un enfant unique. Par contre, à l’école, j’avais autour de moi des copains qui l’étaient. J’étais fasciné par eux parce qu’ils avaient une facilité déconcertante à inventer des jeux pour jouer avec eux-mêmes. J’estimais que Simon devait avoir un truc à lui vraiment perso. Il a cet art, ce don, de s’inventer des rêves vivants, c'est-à-dire de les convoquer. Ce sont des rêves parfois oniriques, parfois psychanalytiques, parfois prémonitoires. Pour moi, les rêves de Simon, c’est sa part adulte. C’est ce qui va l’aider à grandir.

Tu as connu toi-même la dépression. Trois dépressions graves, toutes suivies d’hospitalisations.

J’ai même été à Sainte-Anne assez longtemps.

Ce livre était-il aussi une forme de suite de thérapie ?

Non, la thérapie, je l’ai faite avec des médecins et des médicaments. Aujourd’hui, je me suis complètement sorti de cette maladie.

En France, c’est un sujet tabou dans la société d’aujourd’hui...

Alors que la France est le pays champion en Europe de la consommation d’antidépresseurs… mais c’est aussi un sujet anxiogène. Ça met les gens très mal à l’aise de manière générale. Je voulais essayer, à travers Lily et à travers le père de Simon, de faire en sorte que les gens en aient moins peur, qu’ils aient une vision moindre du mal, de cette douleur morale surtout, que représente cette maladie. Si ce livre peut aider les gens à comprendre ce dont a souffert leur fils, leur fille ou quelqu’un de proche autour d’eux, alors j’aurais gagné une partie de ce que je souhaitais faire avec ce roman.

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Vitrine aux Deux Magots.

Ce que j’aime dans ce livre, c’est qu’il est très émouvant, mais il n’y a pas de pathos… la frontière est difficile à ne pas franchir.

À des moments difficiles de ma vie, quand je me confiais à des gens que j’aimais, je ne pouvais pas m’empêcher, de conclure ma conversation en faisait une pirouette finale qui dédramatisait tout ce que je venais de raconter. Je n’aime pas rester sur quelque chose de profond. Quand je dis une chose sincère, je rajoute toujours une connerie après.

Au pays des kangourous vient d'obtenir le prix Cœur de France 2012. Ce prix récompense un auteur accessible au plus grand nombre. Ça rassure de recevoir un prix ?

Évidemment, oui. Je vais te dire très franchement, j’avais des amis dans le jury, notamment Janine Boissard. Mais, ce qui m’a fait plaisir, c’est que je me suis retrouvé en ballotage avec un autre auteur et la personne qui a donné sa double voix et qui m’a permis d’avoir le prix, c’est Madeleine Chapsal. Une auteure que je n’avais jamais rencontrée dans ma vie et qui ne me connaissait pas du tout avant d’avoir lu mon livre.

(Le Prix Cœur de France est attribué tous les ans pendant la fête du livre "Lire à Limoges".  Les membres du jury sont :  Madeleine Chapsal (présidente), Marie-Paule Barruche (adjointe au maire de Limoges), Janine BoissardRégine Deforges, Eve Ruggieri, Sonya Rykiel, Eric Portais et Gonzague Saint Bris. Le jury 2012 a désigné Gilles Paris pour "Au royaume des kangourous".)

Tu connais tous les travers des auteurs, puisque tu les fréquentes au quotidien…

C’est aussi les miens, François. (Rires)

C’est ce que j’allais te demander, as-tu les mêmes soucis que les gens que tu défends ?

Je pense que je n’harcèle pas mon attachée de presse. Je ne suis pas parfait. J’ai des défauts comme tout le monde et je suis certain d’avoir commis des impairs, mais j’essaye d’être discret et de me réfréner. Mes livres ont beaucoup d’importance pour moi et bien sûr que si, un jour, je ne peux faire que ça, je le ferai. Je fais un métier que j’aime et vis-à-vis des auteurs que je défends, je ne peux pas me comporter comme n’importe qui.  Je m’évertue à ne pas froisser un auteur pour lequel je travaille en même temps que mon livre sort. Ce sont des auteurs que j’aime et certains sont fragiles.

Ton premier livre date de 1991. Tu écris un livre tous les dix ans. C’est peu.

Quand j’étais chez Plon, une année, les Américains étaient à l’honneur du Salon du livre de Paris. Il y avait une auteure de nouvelles, Jayne Anne Phillips, qui écrit elle aussi un livre tous les dix ans. Les journalistes lui demandaient tous pourquoi. Elle a répondu : « Parce que c’est le temps qu’il me faut, non seulement pour vivre avec mon histoire, pour vivre avec mes personnages, les oublier, les reprendre et au final, écrire un livre dans des temps assez rapides ». Il y a longtemps, quand j’étais journaliste, j’ai rencontré un écrivain vénitien qui m’avait dit : « Pour le commun des mortels, une page blanche, c’est juste une largeur et une longueur, pour un écrivain, c’est surtout une profondeur. C’est dans la profondeur de la page qu’il va chercher son histoire et ses personnages ».

gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandorMais, toi, quelle est ta vraie raison ?

Pour Autobiographie d’une courgette, il m’a fallu pas loin de 3 ans pour bien ingérer le milieu des maisons d’accueil et pour mener à bien une enquête sérieuse. Pour Au Pays des kangourous, j’ai pris tout ce temps parce qu’il fallait que je sois complètement sorti de la dépression, que j’en sois complètement guéri pour pouvoir en parler de manière légère. Ma dernière dépression remonte à 8 ans, tu sais…

Tu vas garder ce rythme ?

Non, je vais essayer d’en écrire un tous les deux ans. J’en ai un qui est prévu pour janvier 2014… si tout va bien.

Tu vas tenter d’écrire comme un adulte.

C’est déjà fait. Ce roman s’appelle Les amis de Paul. Pour être franc avec toi, il n’a pas accroché les éditeurs à qui je l’ai fait lire. Ça m’a conforté dans l’idée que ce n’était pas mon univers.

Tu ne retenteras pas, du coup ?

Je ne sais pas. Je ne dis jamais jamais.

Es-tu fasciné par ce métier d’écrivain ?

Non. En tout cas, je n’ai pas de fascination pour les écrivains. Je les aime, j’aime lire certains de leur livre. Ce qui m’intéresse par-dessus tout, c’est leur écrit. Mon métier est de protéger mes auteurs et de les vendre dans les médias le mieux possible, mais j’ai une distance très forte avec eux.

Tu choisis que des gens que tu aimes bien ? Bon, tu ne peux pas me dire le contraire…

Mais je vais te répondre très honnêtement. 80% du temps, j’accepte d’être l’attaché de presse de gens que j’apprécie parce que j’ai la chance de pouvoir choisir. De temps en temps, il m’arrive d’accepter des budgets parce que j’ai une boite à faire tourner. J’ai des salaires, des charges… cela étant presque toutes les semaines, je refuse un budget. Si j’en refuse un, c’est que j’en ai forcément un plus intéressant qui va arriver. Mon agence marche bien, on essaye donc d’avoir une tenue et une rigueur dans le choix des auteurs et des livres.

Comment tu expliques que ça marche bien ?

Le métier de la communication n’est pas encore un métier en crise. Tous les auteurs ont besoin d’un attaché de presse pour les représenter.

Tu t’occupes aussi de leur image ?gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandor

Oui, mais je suis très discret là-dessus. Ça peut être interprété comme du marketing pilonné. Je fais très attention à certains auteurs, à ne pas leur faire faire des émissions qui peuvent les desservir, comme je fais attention à faire faire des émissions à des auteurs qu’ils n’ont pas fait jusqu’à présent et qui peuvent leur donner une meilleure image.

Envoyer un auteur chez Ruquier, c’est un peu casse-gueule, non ?

On en discute beaucoup avec mes auteurs. Pour ce qui est non fiction, c’est important de passer chez Ruquier. Pour les essais, les livres polémiques par exemple. Mais, j’ai des auteurs qui se sont faits super dézingués et c’est dur à vivre.

Selon toi, quelle est l’émission qui fait vendre le plus de livres ?

Je dirais, d’une manière générale, la chronique de Gérard Collard dans Le magazine de la santé. On ne se connait pas très bien, mais il a ce que beaucoup de gens n’ont plus. Ce n’est même plus de l’enthousiasme, ça frôle la folie. Quand il aime un livre, il ne comprend pas que le livre ne marche pas, donc il va faire tout ce qu’il peut, lui, pour que ce livre marche. Pour Christine Orban, pendant 5 semaines de suite, il en a fait son coup de cœur sur LCI. J’aime cette espèce de détermination implacable qu’il a à aider les auteurs. Très souvent, il créer des ruptures de stock. Sinon, il y a aussi l’émission de François Busnel, La grande librairie

Merci à toi pour ta franchise. Je te rends à tes auteurs.

Merci à toi.

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