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09 avril 2013

Pascal Szulc : interview pour Petit recueil de pensées juives.

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Pascal Szulc est passionné d'art depuis toujours (et en pratique plusieurs avec brio). Nous nous croisons parfois et j’ai toujours été épaté par sa culture et ses connaissances sur à peu près tout. Lorsqu'il est sur sa lancée, rien ne peut l’arrêter. Je l’apprécie beaucoup. Quand j’ai su qu’il sortait avec Maguy Ly un Petit recueil de pensées juives, je lui ai demandé de venir m’en parler à l’agence le 4 mars dernier.

9782812307096-T.jpgPrésentation de l’éditeur :

Pensées issues des rituels comme des bons mots de la vie quotidienne, des écrits et commentaires talmudiques comme de la littérature et la philosophie, paroles de sagesse, de rires, de larmes, du Moyen-Orient à l’Europe centrale, elles offrent à notre réflexion, non pas un dogme, mais une vision du Judaïsme, témoignage de temps et d’espaces variés. Cinq mille ans de culture nous observent, nous élèvent. Si l’étude, fondement du judaïsme nous invite à nous tenir debout, ce recueil appelle le réveil, celui de l’esprit, si simple et complexe, à la foi.

Biographie de Pascal Szulc (par Yael Hirsch) :
Pascal Szulc forme avec Aaron Zolty un écrivain double. Une dualité qui tire sa source dans la gourmandise infinie de l’auteur. À la fois enseignant de génie et élève attentif, comédien à ses heures et spectateur intransigeant quand la nuit est tombée, parisien jusqu’à la moelle, mais habité par toute l’Europe de l’Est, Pascal Zolty accumule les connaissances pour mieux libérer les sensations de la vie nue. Très philosophe, un peu magicien et intimement musicien, c’est avec les mots qu’il livre ses symphonies postmodernes.

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DSC06788.JPGInterview :

Nous nous connaissons depuis quelques années, mais peux-tu te présenter avant de commencer ? Je m’aperçois que je ne connais pas grand-chose de personnel sur toi.

Je suis un laïque et grand défenseur de la laïcité. Mon père est déporté et fils de déporté. Mon grand-père est petit fils de rabbin, mais je n’ai pas été élevé dans une éducation religieuse. La guerre à meurtri tellement les juifs d’Europe centrale que le souci premier était l’intégration. Moi, il a fallu que je tombe amoureux de ma voisine du 3e, qui était tournée vers le judaïsme, pour aller dans une synagogue. Je ne suis pas né avec dieu dans la tête, mais avec un code-barre sur le bras. Ce que j’ai su dès le début, c’est qu’on avait beaucoup souffert. Tu nais avec la souffrance que tu as eue derrière toi et très rapidement, on te le dit. Tu nais avec le judaïsme, le désir d’intégration et le poids de la Shoah.

Tu es professeur des écoles en instituts médicaux éducatifs.

C’est mon activité à temps plein. J’apprends à lire et à écrire à des enfants polytraumatisés qui sont en fauteuil. C’est un métier très dur. Ça demande des éducateurs, des orthoptistes, des orthophonistes, des rééducateurs, des kinés, des toubibs, des neuropsychiatres, des neurologues, des psychologues… j’ai ces enfants en classe en permanence. Je fais un vrai travail en ergonomie sur les outils qu’ils peuvent utiliser pour apprendre à lire et à écrire.

Tu es aussi auteur et scénariste.

Auteur… nous avons une expérience commune. J’ai signé dans la même maison que toi, mais mon livre n’est jamais sorti. (Les éditions Laura Mare ont mis les clefs sur la porte peu de temps avant la sortie de du live de Pascal Sulzc). Et j’ai été nègre deux, trois fois pour de grands cuisiniers. Exercice très intéressant. Sinon, je suis partie prenante d’une société de production, Fidélio Production. Nous travaillons avec une vraie recherche de moyen de production indépendant. Moi, je me nourris d’art en permanence. J’ai eu la chance d’avoir eu une vie de peintre, de musicien avec de grands projets.

Pourquoi en ce moment est-ce le cinéma ?

Parce que dans le cinéma, il y a toutes les compétences que je peux avoir. En tant que compositeur, je fais pas mal de musiques de film (de courts-métrages), en tant qu’écrivain,  j’écris quelques scénarios, c’est un vrai boulot qui n’a rien à voir avec l’écriture d’un roman.

Je crois savoir que Fidelio Production travaille sur un projet qui a un rapport avec le handicap.

On prépare pour le Festival de Cannes un film documentaire d’une heure trente produit par Alexandra Lederman et Alain Miro. C’est un film sur Percujam, le groupe d’autiste rock reggae. Ça fait 6 mois que l’on tourne avec eux dans leur vie quotidienne et lorsqu’il joue de la musique. On évoque la relation avec les artistes autistes avec un public « normal ». Artistes autistes ou autistes artistes, grand débat et question fondamentale du film.


Percujam le film par Cvfidelio

Parlons de ton livre conçu avec Maguy Ly, Petit recueil de pensées juives.487439_10151501633834824_948490949_n.jpg

Ce livre appartient à une collection de citations et de pensées. Ces livres ont une visée œcuménique et même laïque. Ils sont traités sous un plan culturel, religieux, poétique ou philosophique. Dans celui-ci, il y a une égalité totale entre les humoristes, les philosophes, les rabbins, auteurs, des inconnus, des cuisiniersLe but espéré est de surprendre le lecteur et de lui donner à penser à travers cette diversité. Ce qui est intéressant c’est que c’est la multitude et la variété qui va définir ce qu’est une pensée juive.

C’est quoi, à la base, la pensée juive ?

C’est un commentaire du Talmud. Aujourd’hui, tu as un groupe de pensées juives, parmi lesquels Benny Lévy, Alain Finkielkraut, qui était sous l’égide du philosophe Michaël Lévinas, le penseur de l’altérité.

Et le recueil, finalement, c’est un recueil de pensées qui viennent de juifs ?

Pourquoi pas ? Mais est-ce que ce n’est pas un regard d’autres personnes sur le judaïsme ? Peut-être les deux à la fois.

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Le site Toutelaculture.com précise que « la pensée juive est ici vue comme la parole d’un peuple et non d’une religion. Il est alors délicieux de voir côte à côte Jean- Paul Sartre faire face à Max Jacob quand en dessous, Léon Blum regarde Nahman de Braslaw. » Mais qu’est-ce qui va faire la pensée juive ?

À la fois la dose humoristique et la force poétique de cette dérision. Il y a toujours une expression qui a un rapport avec le voyage et pour moi, il n’y a pas forcément l’aspect religieux.

Comment fait-on dans ces 5000 ans de culture, pour sélectionner les 365 pensées qui figurent dans ce recueil ? Non, parce que ça va de Gainsbourg, Romain Gary, et passant par Lévinas et Carole Zalberg.

Avant de commencer, je suis allé voir sur Internet pour voir ce qu’il se disait. Ce n’est pas le premier petit recueil du genre. Il ne fallait pas faire la même chose. Je me suis positionné en tant que personne ne connaissant pas le judaïsme. Ce qui fait le propre du judaïsme, c’est la pensée, la lecture, l’écriture, le commentaire, l’humour, le regard, le recul, la hauteur de vue… Il y a une transmission et j’ai souhaité mettre en avant l’étendue de la beauté de cette richesse incroyable. J’ai voulu aussi démontrer que c’était un dialogue tant avec dieu qu’avec les hommes. Finalement, on constate deux choses en lisant ce recueil : le judaïsme, c’est une multitude et il y a une évolution dans la pensée juive.

JUIF? Une série filmée et montée par ESTI

L’importance de la maison m’a frappé…
La maison, c’est le premier lieu de culte, par des rituels et des traditions.

Il y a une pensée par jour.

J’aime bien l’idée qu’une pensée par jour te fait du bien. J’ai cherché à évoquer la joie, le malheur, les bonnes résolutions, le commandement…

Ce que j’aime dans ce livre, c’est que la joie domine le tout.

La thématique du livre n’était pas de s’apitoyer sur notre sort et de dire « on a été maltraité ». Non, nous avons privilégié l’aspect positif de notre culture.

Tu écris un roman en ce moment, je crois.

Oui, dans l’esprit de Millénium. Je suis fasciné par la mort et je vais écrire une histoire assez étrange.

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08 avril 2013

Tonino Benacquista : interview pour Nos gloires secrètes

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(Photo : Le Dauphiné.com)

Interviewer Tonino Benacquista est un quasi-évènement pour un journaliste culturel tant l’auteur sélectionne ses interlocuteurs et livre ses entretiens au compte-goutte. Depuis la fin des années 80, il m’est d’ailleurs passé sous le nez un nombre considérable de fois. Allez savoir pourquoi, cette fois-ci, il a accepté de me recevoir à l'occasion de la sortie de son recueil de nouvelles, Nos Gloires secrètes. Le rendez-vous s’est tenu dans les locaux de sa maison d’édition, Gallimard, le 20 mars dernier.

C’est un Tonino Benacquista prudent et observateur qui m’accueille. Puis, au fur et à mesure de l’interview, il se détend. (Et moi aussi).

Voici l’essentiel de notre conversation pour Le magazine des espaces culturels Leclerc (daté du mois d’avril 2013). Puis un petit plus pour le blog.

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Tonino-Benacquista1.jpgBonus mandorien :

(Suite de la précédente question)

Ça vous travaille ?

Dès que je lis un livre ou le héros est un bon et bien pensant, estampillé gentil, quand on me propose un type qui a tous les défauts avec un certain type de physique, répugnant,  je referme illico le livre. La vie n’est pas ça. Ce n’est pas ça. Ou alors, que l’on se débrouille pour m’y faire croire. L’important, au fond, c’est de proposer un personnage en laissant sa liberté aux lecteurs.

Avez-vous écrit ces 6 nouvelles dans le but d’en faire un recueil  ou existaient-elles avant ?

J’en avais pas mal qui existaient depuis un moment. J’ai un tiroir dans lequel j’ai des textes non publiés. J’ai retravaillé celles qui pouvaient correspondre à cet ouvrage de manière à ce que cela fasse un tout, qu’elles aillent dans un sens précis avec une thématique commune.

Un recueil de nouvelles, ça ne se vend pas aussi bien qu’un roman.

Le succès d’un recueil de nouvelles se fait sur la longueur,  sur un bouche-à-oreille, il faut que ça s’installe un peu, mais il y a un a priori sur la nouvelle en France.

Vous vous l’expliquez ?

Je pense que la France a été considérée comme le pays des Lettres et de la littérature pendant longtemps. Je pense que le vrai truc, la vraie consistance, c’est le roman. Par contre, les Anglo-saxons, les lecteurs d’Amérique du Sud, les Italiens adorent le format court. Ce qui est bizarre, c’est qu’une gloire française comme Maupassant en a écrit beaucoup. Moi, depuis quelques années, les auteurs qui m’ont marqué sont des auteurs de nouvelles.

Comment travaillez-vous ?

D’abord, il faut que je sois absolument sûr de la proposition que je vais faire et qu’elle soit le plus aboutie possible. Je ne me lance pas par hasard sur un récit, si je ne sais pas quelle va être sa structure, quelle va être sa fin précise et ce qu’elle dit aux lecteurs. Je connais presque la fin avant le début. Avant de me lancer dans un récit, je m’interroge pendant très longtemps sur sa légitimité.

Avant de vous rencontrer, j’avais l’image d’un auteur qui n’aime pas donner d’interview… un peu ours.

Parce que déjà, tout est dans le livre. À quoi bon surligner ? Quand je mets deux ans à écrire un roman et qu’on me demande  de résumer en 3 phrases ce pour quoi je l’ai écrit, j’ai l’impression que quelque chose à foiré. Je sais qu’on est dans un monde de communication et que je suis obligé de m’adonner à cet exercice. Et puis, je vais vous dire la vérité, en ce qui me concerne, écrire c’est pour ne pas parler.

Vous donnez extrêmement rarement des interviews et je crois pouvoir dire que pour beaucoup, vous êtes mystérieux.

Moi, j’aime bien les auteurs dont je ne connais pas la tête par exemple. J’aime bien la part de mystère en plus. Si je vois un auteur sur tous les plateaux de télé, ça dépoétise l’œuvre immédiatement. Kundera, par exemple, c’est la perfection. Pas une photo de lui, pas une interview. De temps en temps, il se montre pour faire une communication dans une université. Voilà, ça, c’est la perfection.

Pourquoi vous considérez-vous comme un écrivain récréatif ?

Parce que j’ai fait de la BD, du cinéma, du polar. Je préfère dire que je raconte des histoires, que je suis un conteur.

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Après l'interview, le 20 mars 2013, chez Gallimard.

28 mars 2013

Mallock : interview pour Le cimetière des hirondelles

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Jean-Denis Bruet-Ferreol, dit Mallock, a sorti il y a quelques semaines (le 10 janvier dernier) un thriller proprement hallucinant, Le cimetière des hirondelles (Fleuve Noir) Pour la troisième fois, Mallock, que je considère comme l’un des meilleurs auteurs français de thriller, est mandorisé (la première ici, pour Le Massacre des innocents et la deuxième , pour Les visages de Dieu). Encore une fois, je ne comprends pas le silence qu’il y a autour de lui, mais bon. Disons, qu’on ne peut pas dire qu’en France, on passe notre temps à chercher les nouveaux talents. Bref, je me comprends.

9782265097469.JPG4e de couverture :

Je l'ai tué parce qu'il m'avait tué... C'est l'unique réponse qu'obtient le commissaire Mallock lorsqu'il interroge Manuel Gemoni, homme honnête et sans histoire, parti un matin à l'autre bout du monde pour assassiner un vieillard qu'il ne connaissait même pas.

Que s'est-il passé dans la tête ou dans la vie de ce jeune papa, professeur d'université, étranger à toute forme de violence ? À quoi bon, pour Amédée Mallock, persister à mener cette enquête alors même que l'on sait avec certitude que Manuel est coupable ? Et comment parvenir à l'impossible : l'innocenter ?

Aux confins du possible, entre l'humidité hostile d'une jungle tropicale et un Paris englouti sous la neige, on retrouve dans Le Cimetière des hirondelles579049_513396472039470_116507667_n.jpg Amédée Mallock, commissaire visionnaire qui, bien que misanthrope, n'a jamais cessé de lutter contre l'iniquité foudroyante du monde...

L’auteur :

Jean-Denis Bruet-Ferreol, qui se cache sous le pseudonyme de MALLOCK (nom de famille du commissaire de sa série de thrillers littéraires) a passé 20 ans dans le milieu de la publicité. Il est peintre, photographe, designer, inventeur, directeur artistique, compositeur et, bien entendu et avant tout, écrivain. Depuis 2000, il ne se consacre plus qu'à sa carrière de peintre numérique au travers d'expos et d'édition de livres d'art, et à celle d'écrivain, notamment de romans policiers.

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Interview :

Tes romans vont être traduits dans de nombreux pays… et en France toujours pas de notoriété conséquente. Je t’ai toujours dit qu’elle viendra par les autres pays. La France suivra après.

En ce moment, il y a plein de gens qui pourraient jouer les découvreurs. Des gens qui ont de l’influence, mais non, ils parlent toujours des mêmes. Ce n’est pas de l’aigreur d’en avoir marre de lire ou de voir chaque année les mêmes auteurs, les 10 premiers, Nothomb et compagnie. Les journalistes font des articles sur les meilleures ventes actuelles. Ont-ils besoin que l’on parle d’eux ? Pour un journaliste littéraire, c’est absurde comme métier s’ils ne cherchent pas à découvrir les nouveaux talents.

Tes précédents ressortent chez Fleuve Noir.

Mon but, c’est de ressortir Le massacre des Innocents en grand format, dans une version que j’ai retravaillée cet été. Tous ceux qui l’ont lu dans sa première version m’en parlent encore. Il s’est vendu à un peu plus de 1000 exemplaires, c’est un peu comme s’il n’était pas sorti. Dans le même temps, Les visages de dieu ressortirait en Pocket. J’attends leur accord là-dessus, mais cela me semble très logique. Si ce n’est pas fait dans ce sens-là, ce sera le bordel.

DSC07267.JPGTu écris sous le nom de ton personnage, Mallock.

Ça amuse les gens. Mais ce n’est pas la première fois. San Antonio,  par exemple, est le cas le plus connu. Je m’appelle Mallock et mon héros s’appelle le commissaire Amédée Mallock. Quelque part, j’essaie de faire une distanciation, mais ça ne marche pas, les gens m’appellent Amédée. Ça donne un rapport affectueux avec les gens que je rencontre, je trouve.

Même moi, je t’appelle ainsi alors qu’on se connait dans la vie. Je ne t’appelle jamais Jean-Denis.

Ah bon ? Je n’ai pas fait attention. Plus ça va, moins je mets de distance réelle entre les qualités et les défauts de mon personnage et moi-même. Il réagit comme moi, si ce n’est que je lui donne des compétences de policiers que je suis loin d’avoir.

Tu bois moins d’alcool et tu fumes moins que lui ?

Oui. Maintenant. Avant, j’étais pire que lui. Aujourd’hui, il m’a rattrapé.

Tu prenais des trucs bizarres, qui rendent heureux, si tu vois ce que je veux dire ?

Non, je n’en ai jamais pris.

Amédée Mallock, c’est ce qui lui permet d’avoir des visions.45808_501837599862024_1608850208_n.jpg

Moi, je n’ai jamais eu besoin de ça. J’ai l’impression d’être tombé dans l’opium quand j’étais petit. Mon imagination est débordante et elle part dans tous les sens. Je n’ai pas besoin de substance pour être complètement chtarbé. L,

Mais, tu as des visions aussi ?

Ce ne sont pas vraiment des visions. C’est une forme de raisonnement qui te permet d’arriver à un résultat qui peut paraître magique aux autres. Mais, c’est juste l’habitude que tu as eue de réfléchir, de synthétiser d’une certaine façon. Et il est certain aussi que quand tu es bloqué, un peu d’alcool te débloque. C’est évident pour l’écriture.

Cette technique d’analyse que tu as, cet esprit de synthèse ne te viendraient-ils pas de la pub, univers dans lequel tu as traîné tes guêtres pendant plus de 20 ans ?

Si, c’est une évidence. Je voulais être indépendant, je me suis donc mis freelance et par la même occasion en danger. Pour réussir, il fallait que je sois meilleur que les équipes internes, du coup, on m’appelait en renfort et on me demandait de trouver un truc que les gens n’avaient pas trouvé. Au début, j’avais des techniques… tableaux sémantiques, des machins, des bidules et après, petit à petit, c’est devenu naturel. Quand on me demandait un logo ou un slogan, le temps qu’on me les demande, je les avais déjà en tête. C’est une mécanique.

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Le cimetière des hirondelles est certainement ton roman le plus surnaturel.

Manuel Gemoni traverse le monde parce qu’il a aperçu à la télévision un visage. Cette personne-là, il a l’envie irrépressible de la massacrer. Il ne sait pas pourquoi. Il essaie de penser à autre chose, mais il ne peut pas. Il va tout faire pour identifier sur une vidéo le lieu où ça se passe. Dès qu’il le sait, il quitte femme et enfant, va à Saint-Domingue et n’aura de cesse de vouloir l’assassiner. Aux policiers qui viennent l’arrêter, il va leur dire : « je l’ai tué parce qu’il m’avait tué ». Le roman va consister à prouver la parfaite véracité de cette phrase énigmatique.

Ce Manuel Gemoni est le frère de Julie, une des principales collaboratrices du commissaire Mallock.

C’est ce qui justifie que Mallock daigne sortir de chez lui. C’est un gros ours qui, habituellement, n’aime pas du tout voyager, qui aime bien son confort, qui aime bien sa caverne et tous les joujoux qu’il a dedans qui lui permet de ne pas trop angoisser. Le fait de partir, ça lui fait toujours très peur.

64363_515771195135331_1453257420_n.jpgPourquoi aimes-tu ajouter du surnaturel ?

Quand j’étais jeune, vers 18 ans, j’allais dans une librairie et j’achetais tous les livres de la collection Présence du Futur. Il y avait Asimov, Bradbury, Lovecraft et K. Dick. Ce n’était pas seulement de la science-fiction, il y a avait de la poésie et de la fantasy. J’ai l’impression que dans le label « thriller », on trouve aujourd’hui cette même largeur d’esprit. Dans ce que j’écris, le thriller me permet de toucher le fantastique. Le fantastique étant l’hésitation entre l’étrange et le merveilleux. A la fin de mes romans, tu le sais, il y a toujours le rationnel qui arrive.

Tu adores balader le lecteur là où il ne s’y attend pas.

C’est même une forme de sadisme. J’y pense parfois en écrivant. J’aime bien faire quelques entourloupes aux lecteurs.

Ce livre est dédié à ton oncle, Jean-François Lafitte.

Oui, il est mort à la guerre à l’âge de 24 ans en 1940. Je me suis inspiré de lui pour le personnage essentiel de ce roman, mais dont je ne peux pas parler là. Mon oncle n’a pas voulu se rendre. Il était blessé à la jambe. Il a dit : « un officier français ne se rend pas ». Il n’a pas eu le temps de finir sa phrase qu’il a reçu une balle dans la tête. Cet homme était un écrivain, un pianiste, un type super joyeux qui faisait rire tout le monde.

Tu as retrouvé des manuscrits de lui ?

Oui, c’est horrible. J’ai retrouvé des lettres et des cartes. Quand on ne sait pas que c’est lui, on reconnait mon écriture et ma façon de parler. Mon fils est tombé dessus un jour, il m’a demandé si c’était moi qui avais écrit.

Tu es peut-être sa réincarnation.

En tout cas, je suis la réincarnation sentimentale de Jean-François. Quand je voyais des gens qui l’avaient connu, ma mère, ma tante, des amis, ils me regardaient et une fois sur 10, ils se mettaient à pleurer.

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Pour finir, c’est quoi pour toi la noblesse de l’écriture ?

Faire voyager, raconter une histoire et passionner son lecteur. Ne pas se contenter d’un scénario déjà écrit, mais de lui faire cadeau d’un conte, un conte merveilleux, un conte que personne n’a encore jamais raconté. Il faut raconter son histoire dans une forme littéraire respectueuse de la langue. C’est très difficile d’équilibrer la forme et le fond. Moi, j’ai un orgueil d’écrivain, je le reconnais volontiers.

Dans ton prochain roman, tu nous fais voyager dans le temps.

Il se déroule sur 6 siècles. Je vais jusqu’au 14esiècle. Il devrait s’appeler Cœur corneille. C’est sur un tueur en série qui coupe et découpe tout ce qui dépasse et ce qui n’est pas important. Mais j’en ai un autre qui s’appellerait Lunatic Tango qui sortirait avant. Pour l’instant, je ne peux rien dire de plus…

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Pour en savoir plus... une interview filmée.

23 mars 2013

Erwan Larher : interview pour L'abandon du mâle en milieu hostile

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(Photo : Sandra Reinflet)

Erwan Larher fait partie des auteurs que je suis avec beaucoup d’attention depuis le départ. J’aime l’homme autant que son œuvre. Ainsi, voici la troisième mandorisation (les deux premières sont là) à l’occasion de la sortie de son livre L’abandon du mâle en milieu hostile. Erwan Larher est venu à l’agence le 27 février 2013 (avec des kouign-amann) et sa coupe légendaire, dont la réputation dépasse désormais les frontières.

erwan larher,l'abandon du mâle en milieu hostile,interview,mandor4e de couverture :

« Je te haïssais. Avec tes cheveux verts, sales, tu représentais tout ce que j’exécrais alors : le désordre, le mauvais goût, l’improductive et vaine révolte juvénile. Tu malmenais ta féminité dans des hardes trouées, des guenilles comme jetées au hasard sur ton corps. Si tu avais été ma sœur, papa t’aurait reniée. J’aurais voulu te voir traînée par les cheveux hors des salles, sous les injures, et rejetée au loin, loin de mon monde ; j’aurais souhaité te voir lavée à grande eau dans la cour et tes nippes brûlées dans un grand autodafé ; j’aurais aimé... Mais rien. Rien que tolérance démocratique et muette réprobation. J’enrageais. »

La suite ? Explosive. Entre la fille fantasque, rebelle, et le jeune garçon trop sage se noue une histoire d’amour dans laquelle celui-ci se jette à corps perdu, émerveillé.
Dans la France en pleine mutation du début des années 80, où le fric, les paillettes et les faux- semblants remplacent peu à peu les idéaux, le narrateur découvrira – tragiquement – un tout autre visage de sa belle compagne...

L’auteur :

Après avoir travaillé dans l’industrie musicale, Erwan Larher décide de se consacrer à sa vocation d’écrivain. Auteur de deux premiers romans remarqués, Autogenèse et Qu’avez-vous fait de moi ?, il est également parolier et dramaturge.

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Interview :

J’ai l’impression que ce nouveau livre est plus limpide que les précédents.

Je crois que c’est l’histoire et le personnage qui commandent le style. C’est effectivement une histoire moins complexe narrativement que Qu’avez-vous fait de moi et Autogenèse où il y avait de nombreuses couches de narration et où on n’avait un peu de mal à savoir qui parlait et qui disait la vérité. Dans L’abandon du mâle en milieu hostile, je raconte l’histoire d’un couple. L’histoire est plus simple, donc forcément, ça te parait plus limpide.

À quoi on sert dans ce monde ? Faut-il lutter, pas lutter ? Ce sont quelques-unes des questions que ce livre pose.

L’importance des idéaux aussi. C’est rigolo parce que chaque journaliste prend ce livre par un angle particulier.

Ce livre est plus riche qu’il en à l’air.

Il questionne sur l’amour, le sentiment amoureux, le couple, les idéaux, la famille, notre place dans le monde, la lutte, comme tu viens de le dire, la société…

erwan larher,l'abandon du mâle en milieu hostile,interview,mandorC’est un livre que tu as commencé il y a longtemps.

J’ai souvent des textes en cours. Je les laisse reposer, je les reprends, je les laisse de nouveau reposer, je les reprends, parfois, je les oublie complètement. Pour celui-là, c’est une histoire dont je me disais que je ne ferais rien. Je l’ai commencé en 1993, c’est te dire s’il n’est pas nouveau. Évidemment, si tu lis ce que j’ai écrit en 1993 et le texte publié aujourd’hui, ça n’a plus rien à voir.

L’action se situe en 1977.

Le cadre social, les moyens de communication n’étaient pas les mêmes. Il y avait moins de moyens de savoir ce qu’il se passait ailleurs, de s’ouvrir l’esprit. Il n’y avait pas de portables, pas Internet et il n’y avait que deux chaines et demie à la télévision. Quand tu étais à Dijon, je ne suis pas sûr que tu savais ce qu’il se passait à Paris de manière très rapide.

Pourquoi Dijon ?

C’est une ville riche avec une petite bourgeoisie locale. C’était la ville idéale pour servir mon histoire. C’est une ville viticole et généralement, là où il y a du vin, il y a de l’argent.

L’histoire commence dans une classe. Une punk aux cheveux verts arrive dans la classe du narrateur. Immédiatement, son réflexe est de la haïr.

Je pense plutôt qu’il veut la haïr. C’est une sorte d’auto défense. Pour lui, c’est imaginable que ce genre de fille pénètre dans son univers, aussi près de lui.

Il va être obligé de travailler avec elle pour un exposé et va tomber raide dingue d’elle.

C’était quelqu’un d’un peu niais et il tombe face à face sur cette jeune fille qui sort de la douche complètement nue. Est-ce que c’est une mise en scène ? Est-ce qu’elle l’a fait exprès ? À partir de ce moment-là, en tout cas, il y a chez lui une ligne de défense qui vole en éclat. Je crois que souvent l’amour est névrotique, alors a-t-il trouvé un pansement à sa névrose ? Je ne peux pas vraiment répondre.

J’ai adoré ses différentes méthodes pour la séduire. L’insistance, ensuite l’indifférence, le mépris…

Ce sont des tactiques qu’on a tous mises en œuvre, avec plus ou moins de succès.

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Pour résumer, ils vont vivre en couple, s’aimer et il va finir par découvrir des choses… disons graves. À partir de ce moment, il va se demander pourquoi, elle, elle l’a aimé.

C’est lui qui écrit, c’est lui qui raconte, donc tout ce qu’on sait de lui, c’est ce qu’il dit de lui. Si ça se trouve, il a des qualités dont il ne parle pas. Lui ne se trouve pas très beau, mais elle, elle lui dit que si. On ne sait pas s’il est vraiment comme il se décrit, mais on comprend qu’il n’a pas une très haute opinion de lui-même depuis qu’il l’a rencontré.

Ils restent ensemble pendant 6 ans, ce n’est pas rien.

Oui, c’est beaucoup. On ne reste pas avec quelqu’un aussi longtemps sans raison. La question, c’est plutôt, était-elle capable d’aimer ? Comment ? Ça ne veut pas dire la même chose pour chacun de nous. Il y a des gens pour lesquels il faut que ce soit passionnel, enflammé… pour eux, si ce n’est pas ça, ce n’est pas de l’amour. Il y a des gens qui sont plus austères, plus protestants dans leur manière d’exprimer et vivre ses sentiments. Est-ce que cet amour-là à moins de valeur que l’autre qui est explosif et tout feu, tout flamme ?

Ce livre raconte l’histoire d’une rencontre entre deux êtres solitaires.

La lucidité rend solitaire, qu’on le veuille ou non. Elle, elle ne se raconte pas d’histoire sur le monde qui l’entoure, au contraire. À un moment, quand tu es à la fois lucide et exigeant, tu te coupes du monde.

Le père du narrateur, quand il arrive ce qui arrive (et que je ne peux pas dévoiler ici), lâche son fils.

Je ne juge pas ce père sévèrement, même si son comportement n’est pas joli joli. Ce sont des gens qui sont nés avant-guerre. Ce sont d’autres valeurs. C’est une autre France. Un père ne montrait pas trop ses sentiments à ses enfants. Il ne faut pas juger avec le regard d’aujourd’hui. En 30 ans, les choses ont tellement évolué et bougé.

Lui, contrairement à elle est très « famille ».

Oui, la famille est très importante, mais d’un coup, il se demande si c’est si important que ça. Il se demande aussi s’il faut la sacraliser et si on peut avoir un regard critique sur ses parents ? J’espère que le livre questionne aussi tout ça.

Jusqu’à la fin du roman, il hésite à couper le cordon.

C’est difficile pour lui. Il a vécu dans un cadre très confortable. Il faisait partie des jeunes libéraux, il votait Giscard, il y a avait papa, maman, il allait devenir avocat. Soudain, tout cela vole en éclat. Ses certitudes envolées, il s’accroche encore plus à elle et à leur histoire.

Nous interrompons l’interview. Je vais lui faire un café, pendant ce temps il déconne sur mon appareil enregistreur. Chante « Be bop a lula » (assez bien, je dois dire). Quand je erwan larher,l'abandon du mâle en milieu hostile,interview,mandorreviens, il me demande si j’ai lu « Les pacificateurs » d’Antoine Bello ?

Non.

Je suis en train de le relire pour la suite d’Autogenèse et son pitch est génial. Il existe une organisation secrète qui falsifie la réalité. Au point de faire des fausses cartes du 15e siècle pour attester que les Vikings ont découvert l’Amérique. Elle écrit des sagas en falsifiant toutes ses sources, ce qui fait qu’on ne sait plus ce qui est advenu ou pas. Le héros va se demander pourquoi ? Moi, je crois fondamentalement que les grandes inflexions de ce monde sont décidées par une dizaine de personnes. Des financiers. C’est absolument certain.

La théorie du complot ? Non, je dis ça parce que dans tes livres, il y a toujours des groupuscules secrets.

Non, mais que fait le G8 par exemple ? Il y a ce que l’on voit du monde et ce qu’il y a en dessous.

erwan larher,l'abandon du mâle en milieu hostile,interview,mandor

Sinon, pour en revenir à ton dernier livre, aimerais-tu qu’il soit adapté au cinéma ?

Non, parce que j’écris des choses pour l’audiovisuel. Je préférerais que ce soit ces choses-là qui sont écrites directement dans ce but-là, qui soient choisies. Mais franchement, je ne sais pas si j’aimerais que ce livre soit adapté au cinéma. Après, ça devient tellement autre chose. Ta création t’échappe complètement. Je n’aurai pas mon mot à dire… et vu les contrats que j’ai signés, je le sais parfaitement.

Pour t’avoir reçu souvent, je sais que tu veux construire une œuvre…

J’ai cette fatuité.

Tu sais qu’on m’a reproché d’avoir dit de tes deux premiers romans qu’ils allaient devenir cultes ?

Ah bon ! Qui ?

Là, n’est pas la question. Je le pensais et je le pense encore, mais j’avais dans la tête qu’ils n’allaient pas trouver leur public rapidement. Un roman culte ne l’est jamais dès sa sortie.

En tout cas, c’est gentil de le dire et d’assumer l’intérêt que tu trouves à mes livres. Je pense qu’Autogénèse et Qu’avez-vous fait de moi ? pourront avoir une seconde vie quand ils sortiront en poche.

erwan larher,l'abandon du mâle en milieu hostile,interview,mandor

Avec Erwan, l'austérité et la retenue sont de rigueur.

14 mars 2013

Aymeric Patricot : Interview pour L'homme qui frappait les femmes

Dans son dernier livre, Aymeric Patricot aborde la violence à l'égard de la femme. L'homme qui frappait les femmes est son troisième roman. Un roman-choc qui bouscule les consciences. Ce livre n’est rien de moins qu’une confession, celle d'un maudit. On ne peut absolument pas sortir indemne de cette lecture.

Je connais Aymeric Patricot depuis 2006. Je l’avais mandorisé pour son premier roman, Azima la rouge. Puis nous nous sommes croisés parfois, chez lui… où ailleurs. Quand j’ai lu le titre de son nouveau livre, je me suis posé beaucoup de questions. Qu’arrive-t-il à Aymeric Patricot ? Qu’est-ce que c’est que ce livre au titre provocateur ? Puis, j’ai lu. Et largement apprécié… et j’ai compris sa démarche. Je lui ai demandé de me rejoindre à l’agence pour en parler… ce qu’il a fait le 18 février dernier.

aymeric patricot,l'homme qui frappait les femmes,interview,mandor4e de couverture :

« Je ne chercherai pas dans ce livre à me justifier ni même à présenter les choses sous un jour avantageux pour moi. Je ne ferai pas non plus l’apologie de ce que j’ai commis. Je comprends qu’on m’en veuille et, dans une certaine mesure, je comprends qu’on fantasme ma mort. (…) Je tiens d’ailleurs à m’excuser pour la véritable indécence que constitue ma vie. Je suis bien obligé de constater que ce défaut dans mon caractère m’a valu des succès… ».

Présentation de l’éditeur :

Ce roman est la confession d’un maudit. Dès l’adolescence, et les premiers émois amoureux, un désir irrépressible de frapper les femmes l’a emporté dans une chute sans fin. Il vivra désormais face à l’horizon indépassable du malheur d’autrui et de l’horreur d’être soi, sans échappatoire, comme prisonnier de lui-même, de la force inconsciente qui le gouverne. Quand l’heure de payer sera venue et que la violence se retournera contre lui, il n’aura d’autre solution que d’accepter cette terrible justice ; de bénir ce qui le débarrassera enfin de lui-même.

Dans sa postface, « L’insoutenable », Aymeric Patricot approfondit les questions que soulève ce roman-choc, d’une noirceur fascinante. Quelle part d’humanité demeure quand le mal emporte une vie ? Quelle est cette zone de nous-mêmes d’où sortent les pires pulsions ? Il prouve ainsi, à la fois en confirmant qu’il est un des romanciers les plus puissants de sa génération et en se montrant capable de prolonger son travail sur le plan théorique, que la littérature demeure un des instruments les plus féconds de connaissance de l’humain.

L’auteur :

Aymeric Patricot est professeur de lettres et enseigne à La Courneuve. Il est l’auteur de deux romans : Azima la rouge, chez Flammarion, en 2006, Suicide Girls, chez Léo Scheer, en 2010, et d’un essai : Autoportrait du professeur en territoire difficile, chez Gallimard, en 2011.

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Interview :

Quand on te connait, on se demande pourquoi tu as écrit un livre de cette nature.

Je ne pense pas être d’un tempérament violent et du coup, pour moi, il y a un côté exotique à la violence, c’est un truc un peu mystérieux et inquiétant, complètement détaché de moi. Du coup, il y a un plaisir romanesque à imaginer ce que cela pourrait donner. Dans mon précédent livre, Suicide Girls, je parlais du viol, donc j’avais une compassion pour les personnes qui en ont été victimes. Du coup, comme je parlais de la psychologie des agressées, j’ai basculé dans la logique inverse qui est ce que ressent l’agresseur. Est-ce que la psychologie de l’agresseur est si distincte de la psychologie de l’agressée ?

Dès le titre de ton livre, on est interpellé, voire choqué.

C’est un titre qui allait de soi. Je crois que je l’ai trouvé avant d’avoir écrit le roman. Je ne l’ai jamais changé. Ce titre dit les choses et ça va bien avec le roman qui va à l’essentiel.

Le narrateur explique dès le début du livre qu’il n’a pas vécu de violences dans sa jeunesse, qu’il ne reproduit pas ce qu’il a vu.

Je ne voulais pas un personnage à qui on trouve des excuses. Je ne voulais pas qu’il puisse justifier tout ce qu’il fait. Il n’est même pas misogyne, ce qu’il fait, c’est de l’ordre de la pulsion pure. C’est un psychopathe. S’il s’attaque uniquement aux femmes, c’est qu’en plus, il est un peu lâche. C’est ce mélange de pulsions gratuites et de lâchetés qui fait ce personnage.

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Il se rend compte qu’il aime battre les femmes quand il gifle sa première petite amie, Christelle.

Il remarque qu’il n’y a pas de conséquences et que personne ne le sait. Il y gagne une certaine assurance. C’est quelqu’un de très banal et violenter comme ça lui donne de l’épaisseur. Tout se décide à ce moment-là. Sa vie prend du relief parce qu’il donne quelques coups et qu’il s’en sort pas si mal. Du coup, avec le temps, ça va s’approfondir.

Très vite, il ne va plus se contenter de gifles, mais s’il devient un véritable prédateur, il n’a jamais tué.

Oui, même s’il y a une ou deux scènes où il esquinte des filles qui restent sur le carreau. On ne sait pas trop dans quel état elles sont. A priori, effectivement, il ne franchit pas ce pas-là. Mais il est presque pire qu’un meurtrier parce qu’il fait réellement souffrir. Parmi les autres limites, s’il bat sa femme, il ne bat pas ses propres enfants.

Mais Aymeric, on n’écrit pas ce genre de livre sans raison…

J’ai pu observer ou vivre des situations de violences dans ma vie qui m’ont marqué, du coup, ce livre est peut-être un exutoire, c’est vrai.  Et puis, tu sais, il y a toute une tradition littéraire du personnage indéfendable. L’étranger de Camus, c’est quand même un type qui commet un crime gratuitement. Et je ne parle même pas des héros de Easton Ellis. Finalement, on est habitué en littérature contemporaine à lire des romans épouvantables. On est baigné là dedans : les vidéos ultras violentes, les films ultras violents, la littérature américaine ultra violente, ce que j’appelle la littérature punk. J’ai envie de m’inscrire dans cette tradition-là.

Mais, je sais que tu voulais que ce soit un livre de bonne tenue et bien écrit.aymeric patricot,l'homme qui frappait les femmes,interview,mandor

L’essai à la fin, L’insoutenable, est très littéraire. Et quand le personnage fait son auto portrait, ce sont des pages qui sont écrites avec beaucoup de soin. Ce n’est pas de la littérature gratuite, sujet-verbe-complément. Je voulais aussi un livre stimulant. C’est un peu glauque, mais on le lit vite et on peut avoir du plaisir parce que ce n’est pas complaisant.

Parfois, c’est fou, on s’habitue au personnage alors que c’est une ordure, quand même.

Finalement, c’est un type qui a un quotidien glauque comme pas mal de gens. Il a une femme, des enfants et il s’en veut de leur faire subir ce côté-là de sa personnalité. Il a quelques côtés un peu humains, il s’en sort plutôt pas mal et sa vie sociale n’est pas si différente de la nôtre.

Il fait partie d’une association qui vient en aide aux femmes maltraitées. Il y exerce même une charge importante.

Dans la journée, il aide les femmes battues et le soir il les tape. Je pense que les pervers peuvent offrir un visage très rieur au quotidien et cacher le fait qu’ils commettent des saloperies. Le fait qu’il soit dans cette association, on peut l’interpréter de deux manières. Ça peut être une manière de se racheter un peu, mais je pense que lui, c’est plus pervers que ça. C’est une forme d’amusement. Il prouve ainsi que la vie est un joyeux bordel et qu’on peut faire facilement illusion en menant des vies paradoxales. Il se dit que tout ça, c’est un peu de la comédie. Bon, il y a des scènes où je montre qu’il est pris en tenaille par ses deux vies et qu’il a du mal à gérer tout ça.

On comprend chez le narrateur que la violence est un substitut de la sexualité.

Ça le fait plus triper que l’acte sexuel. Il a une vie sexuelle normale avec sa femme, mais son grand truc, c’est la violence avec les autres femmes.  À un moment, il dit : « Finalement, j’ai aimé les femmes. Toute ma vie aura été gouvernée par mon rapport avec les femmes. Je les aurais frappées, mais est-ce que ce n’est pas une forme d’amour ? Je ne les déteste pas, je prends juste plaisir à les frapper. » Il développe tout un art de la violence.

Est-ce un livre compliqué à écrire ?

Je l’ai écrit très facilement et d’une traite. Quand je me suis intéressé à des thèmes proches, je me suis dit qu’il fallait que j’écrive là-dessus. Après, c’est plus délicat de le vendre aux éditeurs et de le défendre dans la vie quotidienne auprès de ses proches. Les éditeurs « classiques » ont été choqués et n’ont pas eu envie de le publier. Sinon, c’est vrai que je passe beaucoup de temps à expliquer ce n’est pas autobiographique.

Dans la postface intitulée L’insoutenable, tu dis que « lorsqu’on publie un tel roman, il est inévitable qu’on se pose la question de votre équilibre mental. Les gens cherchent des points de correspondances avec la biographie de l’auteur ».

En toute honnêteté, je n’ai jamais eu le fantasme de battre des femmes, mais ça doit correspondre à l’inversion de choses vécues. Même dans mon métier, je suis prof en banlieue. Toute la violence que tu te prends au quotidien psychologiquement ou même physiquement, à un moment, tu l’investis dans une fiction. Je le répète, c’est une sorte d’exutoire. Une sorte de métaphore littéraire. D’ailleurs, je tiens à préciser que c’est moins un roman sur la violence faite aux femmes que sur le surgissement pulsionnel.

aymeric patricot,l'homme qui frappait les femmes,interview,mandorMais dans Suicide Girls, ton précédent roman, il y avait déjà de la violence faite aux femmes.

Je pense qu’il y a un biais éditorial. J’écris des textes plus classiques, mais qui ne sont pas toujours pris. Des textes même tendres et poétiques. Je pense que je n’écrirais plus des livres « rentre dedans » comme ces deux-là. C’est le dernier très fort autour de ce thème. Je vais m’adoucir.

Tu es professeur de lettres. Que tu sortes un livre comme celui-ci n’est pas gênant par rapport à tes élèves et même peut-être par rapport à l’éducation nationale ?

Les adolescents sont beaucoup plus ouverts et moins moralisateurs que les adultes. Ça pose plus un problème vis-à-vis de l’administration, en effet. J’avais donné Suicide Girls à mon précédent proviseur. Il avait été un peu surpris, mais il a bien compris que c’était un roman.

Tu envisages la littérature comment ? J’ai l’impression que tu veux toujours provoquer.

Je ne cherche pas à heurter délibérément. Par contre, j’aborde des thèmes délibérément un peu dérangeants, c’est vrai. Je mets les pieds dans le plat.

Comment est reçu médiatiquement L’homme qui frappait les femmes ?

Je suis surpris parce qu’avec Suicide Girls, j’ai fait un bide. Un vide journalistique total. Personne n’a fait même l’effort de le lire. Je m’étais dit qu’avec celui-là, il allait en être de même. En fait non, ce roman a beaucoup plus d’échos. Je suis invité à la radio régulièrement pour en parler parce que c’est un thème qui recoupe certaines questions sociologiques.

Était-il essentiel d’écrire l’essai L’insoutenable?

Premièrement, je ne voulais pas que l’on dise que j’étais uniquement dans la provocation. Deuxièmement, le roman est court, assez sec, je trouvais que c’était maigre pour un livre. Autant L’homme qui frappait les femmes, je l’ai écrit rapidement, autant L’insoutenable, je l’ai muri pendant des mois. C’est une écriture beaucoup plus lente et beaucoup plus personnelle. Je suis content d’avoir publié les deux parce que ça dissipe tout malentendu et j’ai moins de scrupule à le publier. J’aurais moins assumé ce livre sans l’essai.

L’écriture du roman est vive, rythmée, sans fioritures.

C’est vrai, mais j’insiste sur ce point, je ne voulais pas que ce soit un roman pauvre stylistiquement. C’est un type qui a une vie bourgeoise, donc il écrit bien. La littérature, c’est aussi le plaisir des mots. Je ne ferais jamais du trash vulgaire facile.

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07 mars 2013

Prix Landerneau Découvertes (et Prix Goncourt 2013 du premier roman) : Alexandre Postel pour Un homme effacé

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Hier, je vous présentais Le Prix Landerneau Roman 2013, aujourd’hui, je vous propose de découvrir Le Prix Landerneau 2013 Découvertes. Alexandre Postel pour son livre L’homme effacé. «Le style glacial, imprégné d’un humour distant, évite toute compassion et tout sentimentalisme, restituant très efficacement la solitude effrayante du personnage», fait valoir Gallimard.

Né en 1982, Alexandre Postel enseigne la littérature française à Paris.

Il est venu à l’agence le 18 février dernier pour évoquer ce livre et ce prix. Pas encore habitué aux interviews, je l’ai trouvé un peu timide, mais très sympathique.

Et puis, avant-hier, la nouvelle tombe. Alexandre Postel devient également le lauréat du Prix Goncourt du premier roman 2013 (élu avec sept voix sur dix par l'Académie Goncourt). Nous n’en faisons pas référence dans cette interview publiée dans Le magazine des espaces culturels Leclerc (datée du mois de mars 2013), car nous ne le savions pas encore.

(C’est ballot).

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Alexande Postel à l'agence le 18 février 2013, après l'interview.

Alexandre Postel - Un homme effacé from Librairie Mollat on Vimeo.

06 mars 2013

Prix Landerneau Roman 2013 : Christian Oster pour En ville

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Je travaille pour Le Magazine des Espaces Culturels Leclerc depuis quelques années. Du coup  je rencontre annuellement en févier les deux gagnants des Prix Landerneau « Roman »  (la lauréate 2012 est ici) et « Découvertes » (le lauréat 2012 là).

Commençons aujourd’hui avec le Prix Landerneau 2013 « Roman », en la personne de Christian Oster pour son livre En ville. Après la version publiée dans Le magazine des espaces culturels Leclerc daté du mois de mars 2013, vous lirez un discret bonus…

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Petit bonus mandorien (mais vraiment petit):

Dans En ville, il est aussi question de petites lâchetés quotidiennes.

Je ne veux pas que cela puisse renvoyer à une humanité médiocre. Ces hypocrisies et ces lâchetés, on les pratique tous les jours. On est tous égoïstes et on a tous besoin des autres.

Votre livre est parfois drôle.

Je ne suis jamais à la recherche de situation de drôlerie, je suis à la recherche d’écriture de roman et d’une trajectoire de personnage, après j’écris. Au fil des lignes, de temps en temps surgit une situation un peu rocambolesque.

Vous avez peur de la mort ?

Oui, ça me fait peur. J’essaie de me consoler avec diverses idées traitées çà et là que des gens plus avisés que moi ont déjà étudiées. Une des récentes consolations que je me suis trouvée c’était de me dire qu’en fait, la mort, on en vient. Je suis malheureusement trop matérialiste pour croire en la réincarnation par exemple.

Autre nouveauté dans ce roman, il n’y a pas de paragraphe.

Oui, c’est la première fois. Ma femme, Véronique Bizot, est écrivain. Elle écrit comme ça. Je la lis et je l’apprécie beaucoup… elle est devenue une influence. Cette influence rencontrait enfin mon projet littéraire. En fait, je voulais un roman où je me laissais toute la place pour le soliloque. Je voulais une liberté absolue de partir là où j’avais envie de partir sans perdre le fil général.

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Le 18 février 2013 chez Christian Oster.

Christian Oster présente "En ville".

(Parution le 3 janvier 2013 aux éditions de L'Olivier.)

03 mars 2013

Sébastien Mousse et Michel Vigneron: interview pour la série Luc Mandoline

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luc mandoline,harpicide,interview,sébastien mousse,michel vigneron,mandorAujourd’hui, je vais évoquer un nouveau personnage de la littérature policière. Un personnage récurrent comme on les aime. Luc Mandoline.

Luc Mandoline est un thanatopracteur. Un quoi ? Un embaumeur, si vous préférez. Son job consiste à préparer les défunts. C’est Sébastien Mousse, lui-même thanatopracteur, qui a inventé ce personnage. Chaque opus est écrit par un auteur différent qui va s’approprier pendant deux cent cinquante pages l’univers de Luc Mandoline. Le mélange des auteurs permet les styles les plus variés, du polar classique au roman noir, en passant par la S-F, la fantasy, l’humour décalé… Il y en aura pour tous les goûts.

La bible de Luc Mandoline:
Longtemps, il a voulu être médecin légiste. Durant sa scolarité, il dévore les manuels, romans et biographies sur le sujet, mais son caractère bien trempé et son refus viscéral de l’autorité lui valent l’exclusion de plusieurs établissements scolaires. Il s’engage alors dans la Légion étrangère pendant huit années. Huit années aussi sans voir Élisa, sa confidente, son amour platonique, huit années sans se voir, mais pas une semaine sans s’écrire. C’est en se liant d’amitié avec un autre camarade légionnaire, Sullivan, qu’il découvre la thanatopraxie. Sullivan a prévu de se reconvertir dans le milieu du funéraire à sa sortie de la légion. Luc s’engage dans la même voie que son ami. Seulement, quand la mort lui paraît trop suspecte, la famille trop bizarre, c’est plus fort que lui, il faut qu’il fouine, qu’il enquête à sa façon. Au risque de faire remonter la vérité la plus sordide.

J’ai rencontré Sébastien Mousse à l’agence le 31 janvier dernier. Je lui ai posé quelques questions sur cette aventure éditoriale. Puis ensuite, j’ai interviewé Michel Vigneron, l’auteur du premier volet de la série, Harpicide (préfacé par Franck Thilliez).

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luc mandoline,harpicide,interview,sébastien mousse,michel vigneron,mandorInterview :

Tu es un passionné de polar avant tout.

J’ai beaucoup fréquenté le polar quand j’étais ado, puis j’ai arrêté. Et puis, j’ai fait mon service militaire dans les transmissions. Dans les transmissions, tu es derrière une machine dans un bureau à coder des messages et quand il n’y a rien à faire, tu lis. C’est là que j’ai redécouvert San Antonio et Le poulpe.

Tu dis d’ailleurs que le personnage de Luc Mandoline est un mélange des deux séries. Moi, je le trouve plus violent que les deux autres.

Dans le premier roman, c’est Michel Vigneron qui l’a rendu comme ça. Ses romans sont durs et violents, il n’a pas fait exception à la règle pour la série. Et encore, c’est la première fois que dans un roman de Michel, il y a une happy end. D’habitude, ses héros meurent. Là, comme il débutait la série, je lui ai demandé de ne pas me le tuer (rires).

C’est toi qui as créé la « bible » du héros.

Je me suis amusé à créer un personnage, Luc Mandoline. Autour de lui, il faut aussi faire luc mandoline,harpicide,interview,sébastien mousse,michel vigneron,mandorgraviter d’autres personnages. J’ai fait en sorte que les auteurs pressentis puissent s’amuser.

Il y a de nombreux clins d’œil à Frédéric Dard, dans les noms des personnages, dis donc.

Oui, Élisa Deuilh, Sullivan Mermet, Franck Sauvage, Alexandre Benoit… tous ces noms viennent de la littérature de Frédéric Dard. J’ai emprunté et mélangé un peu… le seul nom qui ne vient pas de cet auteur, c’est le nom du flic Maxime Claeneboo. Claeneboo, c’est le nom d’un personnage d’un pote auteur a qui je dois beaucoup, Maxime Gillio. C’est un des personnages de Le cimetière des morts qui chantent.

Ce sont des livres qui ne dépassent pas les 250 000 signes.

C’est court, mais c’est fait exprès. Je ne voulais aucune fioriture et que ce soit rythmé. En 10 pages, il faut que nous soyons dans l’action. 

Le teaser de la série.

Luc Mandoline n’est pas que thanatopracteur, il a passé 8 ans dans la Légion étrangère. Il a des couilles, on peut dire ça.

Oui, il sait se défendre et ça ne le gêne pas de tuer. On ne sait pas trop pourquoi, mais dans la genèse de Luc Mandoline, il a pratiqué plus ou moins la médecine légale.

Tu as d’autres points communs « raisonnables » avec Luc Mandoline à part le fait que tu sois toi-même thanatopracteur ?

Moi, j’aurais voulu être médecin légiste, mais j’étais un gros fainéant à l’école. Pendant un temps, les thanatopracteurs étaient assistants des médecins légistes…

Tu as créé ta maison d’édition dans le but de faire cette série. Tu es courageux !luc mandoline,harpicide,interview,sébastien mousse,michel vigneron,mandor

C’est une association culturelle en fait. Moi, j’ai un métier pour vivre et ce que je fais dans l’édition est de la pure passion. L’argent qui rentre au fur et à mesure que l’on vend des livres, c’est de l’autofinancement pour payer les auteurs, ce qui est la moindre des choses puisqu’ils ont un contrat d’édition. Les rentrées financières servent aussi à financer les prochains livres.

Es-tu tenté d’écrire un livre ?

J’écris aussi, mais sous pseudo et sous mon propre nom. J’ai écrit au profit de l’association des amis de San Antonio.  J’ai aussi participé au recueil L’exquise Nouvelle sous le pseudo de L’Aligator. Je veux faire mes preuves sans que l’on sache que c’est Sébastien Mousse l’éditeur qui écrit. J’ai un manuscrit à 4 mains qui devraient sortir sous mon propre nom. Je vais commencer à assumer cette partie-là de mes activités.

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Je sais que tu vas lancer de nouvelles collections.

La première collection que je vais produire et éditer, c’est avec Fabien Hérisson, du collectif des auteurs du noir. Nous allons sortir un recueil intitulé Santé, sur les maladies orphelines. (Pour en savoir plus, c’est ici. Mandor a assisté à la signature de cette collaboration). Ensuite, avec une Bérangère Soustre de Condat-Rabourdin, criminologue et anthropologue judiciaire, je sors la collection Post Mortem. 3 numéros par an plus un hors série au moment des fêtes de fin d’année sur un tueur en série en particulier. C’est de la vulgarisation scientifique et pas du tout de la fiction. On va s’amuser à démonter ce que l’on voit dans Les experts ou NCIS, des séries de ce genre qui montrent beaucoup de choses fausses. Enfin, je vais sortir Les nouvelles d’en bas. Ce seront des livres petits formats écrits par des auteurs différents avec des styles différents. Polar, noir, humour, érotique, gore. Ils ont juste un prologue à respecter. Marcel est gardien de cimetière et il a la particularité de pouvoir parler aux défunts.

Entre ton métier de thanatopracteur et ce qui tu fais dans l’édition, c’est un travail de fou. Tu as d’autres activités ?

Je m’occupe de l’association des amis de San Antonio, je gère le blog de l’association. Je suis collectionneur de plantes, j’ai plus de 80 espèces de bambous, des bananiers, des palmiers. Il faut donc que j’entretienne tout ça. Je fais aussi du moulage et de la peinture.

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luc mandoline,harpicide,interview,sébastien mousse,michel vigneron,mandorLe premier épisode des aventures de Luc Mandoline s’intitule Harpicide. Il m’a particulièrement intéressé, car l’action se situe dans un département français d’outre-mer que je connais très bien. La Guyane. J’y ai vécu 6 ans. Il est question du 3e REI…  mon père en a été dans les années 80, le médecin-chef. J’y ai donc trainé mes guêtres très souvent. Bref, la lecture de ce roman particulièrement noir m’a transporté dans une précédente vie personnelle (et intense). J’ai donc posé quelques questions à Michel Vigneron à propos de ce livre et de la Guyane.

L’histoire :

Un légionnaire s’est fait tuer lors d’une mission Harpie. Le chef de corps du 3e REI fait appel à Luc, ancien de ce régiment, afin de s’occuper du défunt, et surtout de faire la lumière sur cette affaire. Et pour cela Luc à carte blanche, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Nous voici plongés dans l’univers de l’orpaillage clandestin, de sa violence, des garimpeiros et de la prostitution. Un roman sans concession, violent et réaliste. Michel Vigneron à mis toute la verve qui le caractérise dans l’écriture de cet opus de l’Embaumeur.

L’auteur : Né en 1970 à Calais, Michel Vigneron habite désormais en Guyane où il dirige uneluc mandoline,harpicide,interview,sébastien mousse,michel vigneron,mandor équipe de 80 policiers. Entré dans la Police nationale en 1995 comme gardien de la paix, il exerce dans le Xe arrondissement de Paris de 1996 à 2000. De cette date à fin 2001, il travaille à la Police aux frontières de Calais, dans la Brigade mobile de Recherche départementale où il faisait la chasse aux réseaux de passeurs et de trafic des êtres humains.
Après avoir réussi le concours de lieutenant et un an et demi de formation, il est affecté au commissariat de Boulogne-sur-Mer comme chef de secteur pendant deux ans. Il décide alors de travailler de nuit et gère toute l’activité judiciaire, ainsi qu’une quarantaine de gardiens.

En 2008 est sorti mon premier roman Marilyne de Boulogne, suivi en 2009 de Boulogne K puis est arrivé Le puits de la perversion en 2010, le tout aux éditions Ravet Anceau, collection Polars en Nord. Les mots qui reviennent le plus souvent en ce qui concerne mes polars sont « réalistes, violents, crus, sombres, durs »…

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Interview :

Commencer le premier volet d’une série, est-ce que cela met un peu de pression ?

La pression ? Non ! J’ai préféré laisser ça à l’éditeur, Sébastien Mousse. Il ne faut pas perdre d’esprit que pour moi, l’écriture reste un plaisir, mon violon d’Ingres : ça me distrait. Ce n’est pas  mon métier, je ne gagne pas ma vie avec mes livres. Je ne me prends pas au sérieux, mais cela ne m’empêche pas d’écrire sérieusement. L’aventure Mandoline était excitante, enthousiasmante. C’était un défi qui m’amusait plus qu’il ne m’angoissait.

Dans Harpicide, Luc Mandoline est implacable, parfois même sans foi ni loi. « Une véritable machine de guerre, un instrument de mort sans pitié qui exécute froidement ceux qui osent se mettre en travers de sa route, ceux qui mettent sa tribu en danger. » Vous ne vous êtes pas demandé si vous n’alliez pas trop loin avec ce personnage qui sera récurrent ?

Quand Sébastien m’a brossé le portrait de son personnage, je l’ai tout de suite imaginé dans la forêt guyanaise ! L’Embaumeur m’a donné l’envie d’écrire une aventure tendue, pleine des excès que l’on pouvait trouver dans certaines séries B des années 80/90. Je ne pensais vraiment pas que le récit serait pris à ce point au sérieux ! Donc non, je n’avais pas l’impression d’aller trop loin. Luc est un personnage de fiction, un jouet entre les mains des auteurs approchés par Sébastien. Même s’il passe par le fer pas mal de types dans « Harpicide », il se calme dans « Ainsi fut-il ». Ce deuxième opus montre bien que « mon » Luc n’a aucune influence sur celui des autres auteurs qui ne se sentent pas obligés de trucider à tour de bras parce que ce cinglé de Vigneron a sorti l’artillerie lourde dès le premier numéro !

luc mandoline,harpicide,interview,sébastien mousse,michel vigneron,mandorSébastien Mousse dit de ce livre : « C'est du Vigneron pur jus, sombre, hyperréaliste, violent. » Vous avez l’impression que c’est votre marque de fabrique ?

Ces mots reviennent souvent quand il s’agit de mes livres. J’ai un rapport à la violence très différent des gens « normaux » de par mon métier. Bien sûr, je ne la pratique pas, mais elle fait partie de mon monde (ou plutôt de mes mondes) depuis près de vingt ans, c’est pourquoi je la décris et la mets en scène si facilement. Pour moi, cela n’a rien d’extraordinaire. Sombre et hyperréaliste… c’est comme ça que j’aime les polars : désespérés et sans fard. J’adore déprimer en regardant « MR73 » !

Vous évoquez l’orpaillage illégal, la Mission Harpie, la Légion… de manière réaliste, sombre, dure et violente, sans aucune concession. Votre métier de policier en Guyane vous a-t-il permis d’être confronté à certaines situations évoquées dans le livre ?

Non, je n’ai jamais participé à une mission Harpie. Si tel avait été le cas, je n’aurais pas écrit sur le thème. Je me défends d’utiliser directement mon vécu professionnel pour écrire un roman. J’utilise des ambiances, des anecdotes, mais rien de plus. La mission Harpie est quelque chose de très délicat, de très sensible en Guyane, ce qui oblige à une grande vigilance. Pour écrire Harpicide, je n’ai utilisé que des dossiers de presse libres de consultation, des articles locaux, des comptes-rendus d’affaires judiciaires déjà jugées.

Plus généralement, je sais la Guyane de plus en plus violente d’année en année. C’est uneluc mandoline,harpicide,interview,sébastien mousse,michel vigneron,mandor source d’inspiration pour votre travail d’écrivain, du coup ?

La Guyane est très stimulante pour un scribouillard comme moi, et j’ai un ou deux scenarii en tête qui pourraient voir le jour. Il faut juste trouver le temps… Mais je tiens tout de même à mettre un bémol à la violence croissante de la région ; je me sens plus en sécurité ici que dans de nombreuses villes de métropole. Ici, je peux encore traverser la place des Palmistes, en uniforme, sans me faire cracher dessus, ni me faire insulter ! Pour le reste, il suffit juste de prendre quelques précautions de base, comme éviter de se promener en ville avec une bijouterie autour du cou ! Il est clair que tout peut très vite déraper ici, que les esprits s’enflamment en une fraction de seconde, parfois pour des peccadilles. Mais il ne faut pas oublier que la Guyane est en Amérique du Sud, nous avons ici des populations issues de pays réputés pour leur violence : le Brésil, le Guyana…

Vous citez le 3e REI, le 9e RIMA, ça ne les dérange pas de se retrouver dans cette histoire ?

Pour ce que j’en sais, ça les fait plutôt marrer ! Ils savent que ce n’est qu’un roman, rien de plus. « Harpicide » n’est pas une enquête de terrain sur le plan Harpie, mais bel et bien une fiction qui utilise cette mission comme prétexte.

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Vous dites que « le cœur de l’orpaillage, ce n’est pas ces pauvres diables qui s’empoisonnent avec le mercure et autres saloperies qu’ils utilisent pour récupérer l’or, mais les pourritures  qui vivent au Surinam ou au Brésil, à l’abri de la justice française ».  Vous avez un sentiment de révolte en vous, par rapport à ce que vous voyez des ces « affaires  guyanaises » ?

Bien plus que le vol de l’or, c’est l’esclavage des garimpeiros, le massacre de la forêt, l’empoisonnement des populations qui me répugnent.

Y a-t-il vraiment, comme il est plus que suggéré dans votre livre, des sites d’orpaillages « conséquents » exploités jusqu’au bout, sans aucune intervention des services de l’état parce que, bénéficiant de protections ?

Il existe de gros sites clandestins qui, dès qu’ils sont repérés, font l’objet d’une intervention des services de l’État. La mission Harpie, c’est tout de même presque 4000 missions en 2012 ! On dira que le bilan est mitigé, mais il ne faut pas oublier que l’ennemi fait partie de la forêt et qu’il est, de ce fait, difficile à chasser. Et le domaine forestier couvre quand même 96% d’un territoire immense, hostile. Ce n’est pas le bois de Vincennes. La paranoïa que je décris n’est là que pour nourrir le climat du roman, ce n’est pas une vérité. Je le répète, j’ai écrit un roman, pas un documentaire.

Vous dirigez une équipe de 80 policiers. Quel regard ont-ils sur votre deuxième vie ? Vous lisent-ils ? Et que pensent-ils d’Harpicide en particulier ?

Cela les amuse. Ils retrouvent dans le livre mes éléments de langage (et oui, je parle comme un charretier !). « Harpicide » ne les choque pas outre mesure.

Vous sentez-vous bien en Guyane et quel est votre point de vue sur ce département français ?

La Guyane, on accroche ou on déteste ! Ma famille et moi appartenons à la première catégorie. Dès l’instant où vous comprenez qu’on n’y vit pas comme en Métro, tout se passe très bien. Tout s’accélère en ce moment : la démographie explose, le brassage culturel devient de plus en plus visible –  avec ses avantages et ses inconvénients –  et la population est de plus en plus jeune. Il va y avoir un sacré boulot d’accompagnement pour cette région riche au sens large du terme. Les Guyanais méritent toute notre l’attention.

28 février 2013

Catherine Locandro : interview pour L'enfant de Calabre

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(Photo : blogrtbf.typepad.com)

Catherine Locandro, à travers son cinquième roman L'enfant de Calabre, nous fait vivre l'horreur de la guerre, les douleurs physiques et morales des jeunes légionnaires, mais surtout, nous mène dans une quête identitaire qui passe par une enquête familiale absolument passionnante. Ce livre, pour des raisons diverses et personnelles, m’a beaucoup intéressé. Il m’a même foutu de petites claques de temps en temps. Mais, je vous jure, j’ai tendu l’autre joue à chaque fois et j’ai en redemandé encore. Catherine Locandro est venue à l’agence le 13 février 2013.

535629_101253046708703_1284499796_n.jpg4e de couverture :

Lorsqu'elle pousse la porte de l'agence de détectives privés Azur Enquêtes, Frédérique a en main une photographie, celle de son père Vittorio, ancien combattant d'Indochine, en compagnie d'une inconnue. À Nice, ville de son enfance, elle espère retrouver la trace de cette femme blonde au teint pâle et au sourire timide. Mais à trente-neuf ans, ce qu'elle souhaite bien plus encore, c'est découvrir enfin qui était ce légionnaire taiseux. Quitte à reconstruire son roman familial. Dans un labyrinthe de souvenirs - de Diên Bien Phu à Cittanova -, de voyages en rencontres, Frédérique convoque ses aïeuls et entrecroise trois générations marquées par la douleur et l'injustice. Entre revenants et fantômes, parviendra-t-elle à démêler sa propre histoire, enchevêtrée telles les rues de Gênes, jusqu'à son issue inattendue ? Un texte incisif et poignant, comme un coup de couteau dans le rideau qui masque les secrets et conjure le sort.

L’auteure :

Née à Nice en 1973, Catherine Locandro vit à Bruxelles. Scénariste, elle publie son premier roman, Clara la nuit, qui remporte le prix René Fallet, en 2005. L'Enfant de Calabre est son cinquième roman.

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Interview :

Quand on sait que vous êtes née à Nice, que vous habitez à Bruxelles, que vous êtes auteure, vous comprenez que l’on fasse le rapprochement entre votre héroïne Frédérique et vous…

Ce livre-là est très personnel et très important pour moi. Il est un peu particulier par rapport aux précédents. J’ai l’impression d’avoir écrit les autres pour arriver à celui-ci et pour écrire celui-ci, j’ai puisé dans mon histoire familiale. Ça faisait longtemps que j’avais envie d’écrire un livre sur mon père et sur ma grand-mère maternelle. Il se trouve que mon père m’a fait ce cadeau immense de me raconter des choses sur son enfance et sur Diên Biên Phu. Il a été légionnaire dans cette bataille. J’avais donc une base autobiographique, mais j’ai voulu transformer ce témoignage en fiction en malaxant et mélangeant tout ça.

Dans le livre, le père de Frédérique est décédé. Elle tombe sur une photo où elle voit son père en compagnie d’une femme qui n’est pas sa mère.

Oui, c’est un détail important. Et sur cette photo, ce qui l’a trouble, c’est que son père a une expression qu’elle ne lui a jamais vue. Elle a l’impression d’être devant un étranger et ça va faire écho à un certain vide qu’elle a souvent senti en elle… l’impression aussi qu’il manquait des pièces au puzzle familial et à son propre puzzle intime. Elle va partir à la recherche de cette femme et elle va reconstituer l’histoire de son père. Elle va comprendre qui il était vraiment. Pour Frédérique, c’est une plongée dans le passé pour mieux comprendre le présent et pour essayer de mieux s’en sortir dans le présent.

AVT_Catherine-Locandro_6385.jpegEt vous, en tant que Catherine Locandro, ça vous a fait du bien d’écrire et de voir sortir cette espèce de bilan de vie ?

Oui. C’est la fin d’un cycle pour moi. C’est même la fin d’une quête personnelle.

J’irais jusqu’à dire une quête identitaire…

Chercher du sens, chercher à comprendre de quelle manière ce qui a pu se passer avant dans les générations précédentes a pu m’influencer aussi, de quelle manière ça a fait la personne que je suis aujourd’hui. Il faut savoir se débarrasser de bagages trop encombrants. L’important, c’est d’arriver à un moment donné à faire le tri.

Vous aviez un gros sac et vous l’avez un peu délesté, c’est ça ?

Oui. Il reste dans le sac les choses importantes, les choses qui me renforcent et que je n’ai pas envie de laisser par terre.

Ce livre a-t-il été pénible à écrire ?

C’était un peu difficile parce que j’avais cette matière qu’était le témoignage de mon père et que c’était un tel cadeau qu’il me faisait que je ne voulais surtout pas le trahir. C’est pour ça que je me suis beaucoup documenté à côté de ce qu’il m’a raconté… sur la guerre d’Indochine par exemple.

J’ai remarqué, effectivement, qu’il y a quelques passages bien éclairants et précis, sur cette guerre.

J’ai lu beaucoup de livres qui m’ont permis de m’y retrouver parce que c’est vrai que c’est un moment de l’histoire assez méconnu finalement. Les gens qui ont lu le livre sont souvent surpris par ce que je raconte sur cette période-là. Ils ne pensaient pas qu’il s’était passé toutes ces choses-là. Qui sait qu’il y a eu 12 000 prisonniers après la bataille de Diên Biên Phu, par exemple, et que parmi ses prisonniers, il n’y a eu que 3000 survivants ? Ces prisonniers ont effectué une longue marche d’à peu près 700 kilomètres dans des conditions complètement inhumaines et que je raconte.

Il y a des passages assez durs.

Je voulais être au plus près de ce qu’ont vécu et de ce qu’ont pu ressentir les hommes dont je parle. Au maximum. Je ne sais pas ce que c’est la guerre. Physiquement, pour moi, c’est une autre dimension, il fallait donc que je me mette dans la peau de ces légionnaires. J’ai essayé d’être juste dans ce que je décrivais et être juste dans ce que je décrivais c’était de décrire un carnage. Il n’y a pas d’autres mots. C’était un véritable carnage.

Est-ce que la difficulté pour vous a été aussi de vaincre une éventuelle autocensure ?2214_1019523692037_2454_n.jpg

Il fallait que j’aille au bout de ce live. Il fallait que j’écrive certaines choses. Je savais que mon père lirait ce livre, donc je ne voulais pas qu’il ait l’impression que je fais n’importe quoi avec ce qu’il m’a raconté… et en même temps, il fallait que je garde ma liberté. Il fallait que j’écrive ce que j’avais à écrire. Il fallait que j’écrive ce que ce livre exigeait de moi. J’ai dû lutter parfois contre une espèce d’auto censure, donc ça a pris du temps.

Y a-t-il eu des compromis ?

Non, justement. L’idée était de ne pas en faire du tout.

Ce livre va casser les non-dits dans votre famille, il me semble…

Je n’ai pas encore eu le retour de mon père. Je ne sais pas encore trop ce qu’il en a pensé, mais pour moi, ce livre est aussi le passage à l’âge adulte. J’ai écrit ce que j’avais besoin d’écrire, je suis heureuse que ce livre existe. Je suis heureuse d’être arrivée au bout de ce que représentait cette aventure-là.

Votre père vous a raconté son histoire parce que vous lui avez demandé ?

Je pense qu’il en avait besoin. Je lui ai offert un dictaphone en me disant que, peut-être, il allait s’en servir. Je n’en étais pas certaine. Il s’en est servi et m’a donné ses cassettes.

eho_locandro3p.jpgVous parlez aussi d’amour. D’amour entre femmes.

Frédérique était trop proche de moi pour être autre chose qu’homosexuelle. À aucun moment, je ne me suis bloquée là-dessus.

Frédérique est pleine d’incertitude sur l’amour. Elle ne veut pas se laisser aller complètement.

Elle est dans un moment de sa vie où elle ne va pas bien du tout, donc c’est difficile pour elle de s’engager. Il faut d’abord qu’elle éclaircisse certaines choses pour arriver à avancer un peu. Elle fait un peu du surplace. J’ai essayé d’emmener Frédérique à accepter le fait qu’au bout du compte son identité n’est pas quelque chose de monolithique. Son identité n’est pas forcément ce qu’elle croit, c’est beaucoup plus complexe que ça, il faut qu’elle fasse avec. J’essaie de l’amener vers une certaine forme d’acceptation.

Catherine Locandro présente "L'enfant de Calabre" pour la librairie Mollat.

Quand on écrit un livre comme L’enfant de Calabre , qui est peut-être le livre de votre vie, est-ce que l’on se demande ce qu’on va bien pouvoir écrire après ?

Très bonne question (rires). Je me la pose beaucoup en ce moment. Je sais que ce que j’écrirai par la suite sera différent. Ce fil conducteur de la quête d’identité que l’on retrouve dans tous mes livres est arrivé au bout. Il était temps de le rompre et de passer à autre chose.

Est-ce que l’on peut dire qu’avec ce livre vous avez enfin résolu vos problèmes ?

J’en ai réglé certains et j’en ai mis à plat certains autres. Dans L’enfant de Calabre, je fais dire à Frédérique que pour écrire, il faut avoir un fantôme à côté de soi. Le fantôme de Frédérique, c’est sa grand-mère maternelle. Pour moi aussi ça a été cette femme-là, que je n’ai pas connue, mais qui m’a beaucoup influencée. Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je me suis dit que c’était aussi pour la sortir de la fausse commune dans laquelle on l’avait enterré. J’ai le sentiment d’avoir accompli la mission que je m’étais donnée.

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22 février 2013

Jean Teulé : interview pour Fleur de tonnerre

jean teulé, fleur de tonnerre, interview  le magzine des loisirs culturels auchan, mandor

J’avais rencontré la première fois Jean Teulé dans les années 90 lorsque j’officiais à RFO Guyane. Lui était venu faire un reportage pour je ne sais quelle émission, sur un endroit qui s’appelle Pompidou-Papaïchton et sur le dernier bagnard encore vivant à l’époque, à Saint-Laurent du Maroni. Nous nous sommes côtoyés, le temps de son séjour guyanais. C’est avec plaisir que je suis allé lui rendre visite, près de 20 ans (et quelques best-sellers) plus tard, dans le bureau où il écrit tous ses livres. Le 4 février dernier, Jean Teulé me reçoit (comme si le temps n’était pas passé) pour parler de son nouveau livre, Fleur de tonnerre.

Voici donc le fruit de notre entretien, en version courte pour Le magazine des loisirs culturels Auchan daté du mois de février/mars 2013. La suite de l’entretien suivra…

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jean teulé,fleur de tonnerre,interview  le magzine des loisirs culturels auchan,mandorInterview, version mandorienne...

Hélène Jégado n’avait pas de cœur ?

Si, mais le personnage qu’elle croyait être, lui, non. Elle pouvait donc tuer, même des gens qu’elle aimait beaucoup. Et ça lui faisait de la peine.

Elle est schizophrène, mais vous ne l’indiquez pas clairement.

Je le fais comprendre. Dans la vie, on essaie tous de sauver sa peau comme on peut. La seule solution qu’elle a trouvée pour dominer son angoisse liée à son enfance, c’est de devenir l’angoisse.

Vous, c’est en écrivant des livres comme celui-ci.

Exactement. Et moi à chaque livre je me dis que j’arrête d’écrire des choses monstrueuses. Et je n’y parviens pas. Vous vous rendez-compte que mon livre le plus optimiste, c’est « Le magasin des suicides », ça vous donne une idée du niveau (rires).

Les villageois ont réagi plus vite que les médecins pour soupçonner Hélène…

Au début de sa carrière de tueuse, on faisait très peu d’autopsies. C’était une période où il y avait des fulgurances de choléra. Hélène s’occupait de ses victimes jusqu’au bout, elle ne volait pas, donc c’était difficile de la soupçonner. La plupart du temps, dans la famille où elle se trouvait, elle avait buté tout le monde, donc, il n’y avait personne pour la payer. Bon, en plus, les médecins au 19e siècle en Basse Bretagne, ce n’était pas des cadors. Souvent, les serials killers ont de la chance, sinon, ils ne seraient pas des serials killers.

On connait chez vous le souci que vous avez de la réalité historique. Avez-vous fait des recherches sérieuses sur les légendes bretonnes ?jean teulé,fleur de tonnerre,interview  le magzine des loisirs culturels auchan,mandor

Évidemment, je ne veux pas être « piégeable » par les Bretons. C’est un pays fou la Bretagne. C’est pour ça que j’ai mis en exergue une phrase d’un breton, Jacques Cambry, fondateur de l’Académie celtique en 1805 : « Chaque pays a sa folie. La Bretagne les a toutes ». Comme ça, avant même que le livre commence, l’affaire est réglée.

Vous mettez toujours un peu d’humour dans vos livres. On voit dans celui-ci des perruquiers normands constamment présents et vivants des aventures rocambolesques.

Ça m’amusait de mettre en parallèle les perruquiers qui à chaque fois qu’il leur arrive une mésaventure bretonne pestent contre cette région, mais qui au fur et à mesure que l’histoire avance deviennent plus bretons que les bretons. Ils se sont fait eux-mêmes avaler par la Bretagne.

Ça déplombe l’ambiance du coup.

Je voulais aussi éviter d’être trop répétitif. Quand on raconte la vie d’un tueur en série comme Hélène Jégado, c’est compliqué. C’est quand même l’histoire d’une nana qui arrive chez des gens, elle fait à manger et les gens meurent. Elle change de maison, elle fait à manger, les gens meurent. 37 fois… À chaque fois, il a fallu que je trouve un angle différent et un contre point  pour raconter les scènes.

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Hélène Jégado.

Si on ne sait pas que c’est une histoire vraie, on peut se dire que ce n’est pas très crédible comme histoire.

C’est un lieu commun de dire que la réalité dépasse la fiction, mais c’est vrai. Qui peut inventer un personnage comme ça ? Non, franchement, la réalité est plus balaise que la fiction.

Votre carrière devient absolument incroyable. Tous les livres que vous sortez sont adaptés immédiatement au cinéma.

Au cinéma, au théâtre ou en bande dessinée. Le Montespan qui est sorti en bande dessinée, le premier tome de  Je, François Villon, Le magasin des suicides va bientôt sortir en BD et aussi Charly 9 qui est en train d’être dessiné. Au prochain Festival d’Avignon, j’ai trois romans qui vont être joués en pièce de théâtre. Je crois que ça n’est jamais arrivé à un auteur français.

jean teulé,fleur de tonnerre,interview  le magzine des loisirs culturels auchan,mandorJe sais que vous n’aimez pas analyser ce qui vous arrive, mais c’est quand même un cas rare.

Moi, je me dis que peut-être tout va s’arrêter avec Fleur de Tonnerre. Les gens vont peut-être détester ce livre ou s’en foutre. Mon éditeur, ça le fait marrer quand je dis ça. Pas moi. Rien n’est jamais acquis.

Vous êtes toujours dans le doute ?

Fleur de Tonnerre m’a rendu malade. À force de raconter des gens qui se tiennent le ventre et qui crèvent, au fur et à mesure que j’écrivais le livre, je commençais à avoir de plus en plus mal au ventre. Je me disais que la nana qui bute tout le monde, elle est en train de buter aussi le mec qui raconte l’histoire. Je suis allé voir un proctologue qui m’a fait une coloscopie et il m’a dit que je n’avais strictement rien. Il m’a dit  que 80% des maux de ventre sont des mots de tête. Je lui ai raconté le livre que j’écrivais et sur l’ordonnance il m’a juste écrit « l’empoisonneuse doit disparaître ».

C’est dingue ce que vous me racontez !

Quand j’écrivais Mangez le si vous voulez, l’histoire d’un type qui se fait massacrer tout le temps. J’avais mal partout, aux os. Je suis allé chez le chiropracteur. Quand j’ai écrit Darling, je l’ai terminé sous anti anxiolytique. Ce qui fait que je me dis que, maintenant, il va falloir que je fasse bien gaffe au sujet de mon prochain livre. Selon ce que j’écris, je change de médecin.

Pourquoi n’essayez-vous pas d’écrire un roman positif et amusant ?

C’est ce que me demande Miou (la comédienne Miou Miou qui partage sa vie). Elle me dit :« T’as pas entendu parler du Père Noël ? Tu raconterais l’histoire d’un monsieur, il aurait un traineau et il donnerait des cadeaux aux enfants… » À chaque fois je me dis que le prochain livre sera un livre comme ça. Je m’installe devant mon clavier et, très vite, ça se barre dans un truc un peu sanglant. Quand je dis que c’est la faute de ma mère, elle n’aime pas, mais je suis sûr que c’est vrai. Elle m’a traumatisé.

Tous vos héros dans votre œuvre ne lâchent jamais rien.

Le point commun c’est que tous mes héros sont seuls contre tous et ils ne lâchent pas, en effet.

Un écrivain écrit-il nécessairement des livres qui lui ressemblent ?jean teulé,fleur de tonnerre,interview  le magzine des loisirs culturels auchan,mandor

Je me dis : un pommier fait des pommes. Il ne se demande pas s’il va faire des poires ou du raisin. Moi, j’ai l’impression d’être un pommier. Voilà, c’est le type de pomme que je fais… un peu empoisonnée.

Vous êtes déjà sur le prochain livre ?

Non et je ne sais pas de quoi il va parler. Chaque livre, je l’écris comme si c’était le dernier en me disant « là, je balance tout ! » De plus, je n’ai jamais trouvé une idée de livres. À chaque fois, c’est un hasard. Ça me fout les mains moites ça. Je me dis que le hasard a été là tout le temps… et s’il ne vient plus le hasard ?

Est-ce que vous profitez de ce succès ?

Je ne m’en rends pas beaucoup compte parce que je sors très peu. Je ne vais dans les soirées littéraires, je n’ai aucun copain écrivain, je ne les connais pratiquement pas. De 10h à 19h, tous les jours je suis dans ce bureau où nous sommes là. Samedi, dimanche, pas de vacances tant que le livre n’est pas terminé. Si, en fait, je dis des bêtises. Je m’en rends compte quand je reçois mes droits d’auteurs. Là, je comprends qu’il y a eu du monde. 

Vous vous rendez-compte que vous comptez dans le milieu des Lettres françaises ?

Oui, ça commence à rentrer dans ma tête, mais c’est parce que c’est mon éditeur qui me le dit. Encore une fois, je m’attends toujours à ce que tout ça s’arrête brutalement. Je ne suis peut-être qu’une source. Une source, à un moment, ça se tarit. À chaque livre, je me demande si la dernière goutte est sortie.

Vous êtes fatigué à la fin de l’écriture d’un roman ?

Je suis claqué. Quand j’ai fini un livre, je suis exsangue. Après, pendant 5, 6 mois, je n’écris plus une ligne.

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Bonus: Le cas d'Hélène Jegado, "En votre âme et conscience". La reconstitution du procès d'Hélène Jegado à la cour d'assises d'Ille et Vilaine, à Rennes, le 6 Décembre 1851. (Archives de l'Ina 24/01/1967)

14 février 2013

Jérôme Attal : interview pour Le voyage près de chez moi

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En ce jour de Saint-Valentin, Jérôme Attal sort Le voyage près de chez moi. J’ai décidé de parler de ce livre moi aussi aujourd’hui, pour inciter mes lecteurs à offrir ce petit bijou littéraire aux femmes aimées. Parce que c’est une comédie romantique, parce que l’auteur sait parler aux/des femmes comme personne (il sait parfaitement les sublimer) et parce qu'il fait sourire à chaque page.

Jérôme Attal est un habitué de ses chroniques. Vous allez donc lire sa 9e mandorisation. (Les précédentes mandorisations : pour une présentation générale du monsieur, pour L’amoureux en lambeaux, pour Les Beatles, en rouge et en bleu, pour Le garçon qui dessinait des soleils noirs, pour Journal Fictif d’Andy Warhol , pour Pagaille Monstre, pour Folie furieuse et enfin pour L’Histoire de France racontée aux extraterrestres.

jérôme attal,le voyage près de chez moi,stéphane million éditeur,interview,mandor4e de couverture :

Après dix-sept ans passés dans le même petit appartement, le héros, vivant de sa plume, décide de déménager dans la rue d'à côté. Ne souhaitant pas ennuyer ses amis, en plein mois de décembre, il décide de transbahuter une vie de livres et de CD dans un petit cabas jaune à roulettes. C'est lors de ce voyage près de chez lui qu'il se lance un dernier défi : accoster la jolie voisine qu'il n'a jamais eu le courage d'accoster durant toutes ces années.

Un livre drôle, tendre et trépidant.

Embarquez avec lui pour un voyage haut en couleur ! Irrésistiblement romantique.

Ce qu’en dit l’auteur lui-même sur un statut Facebook publié ce matin :

Le voyage près de chez moi, est un roman d'aventures sentimentales, un voyage intime, tendre, féroce et trépidant. Entre les Trois mousquetaires d'Alexandre Dumas et Coup de foudre à Nothing Hill de Roger Michell...On y trouve aussi beaucoup du film "Drive" ou de "Bullitt" mais les voitures ont été remplacées par un caddie jaune, pour des raisons évidentes de budget et surtout parce que les autos rutilantes et qui vont vite c'est vraiment la civilisation du godemichet (comme le dit le philosophe Jean Baudrillard).
Dans Le voyage près de chez moi, il est question de chansons, de cinéma, de littérature, de rencontres, de coups de foudres qui ne dépassent pas le stade de l'orage, et d'autres qui atteignent leur cible. En résumé, c'est un roman pretty irresistible !

La bande annonce...

L’auteur :

Jérôme Attal est l’un des paroliers les plus en vue de la scène musicale française : Johnny Hallyday (« Un tableau de Hopper »), Michel Delpech, Eddy Mitchelln Florent Pagny, Jennifer (« L’envers du paradis »). Il est l’auteur de 6 livres parus chez Stéphane Million Éditeur.

Pagaille Monstre sort ce mois-ci chez Pocket.

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(Photo : Arnaud Le Guilcher)

Interview :

Alors, si on fait le pitch de ton nouveau livre, c’est l’histoire d’un type qui déménage d’une rue pour la rue d’en face.  Initialement, un tel sujet devrait faire fuir un éditeur, or, là, c’est ton éditeur Stéphane Million qui t’a incité à écrire cette histoire.

Je lui racontais que j’étais en train de déménager d’une rue à l’autre, je pense qu’il a trouvé cela très ridicule. Mais la superbe du ridicule, c’est de devenir romanesque. Il a donc considéré que cela faisait un super sujet de roman. Il a eu raison. Ce livre est un terrain d’écriture cohérent, par exemple avec mon journal en ligne que je tiens depuis 15 ans.

J’ai lu tous tes livres, tu le sais. J’estime que c’est celui dans lequel tu te dévoiles le plus. Je trouve presque que c’est une biographie de ta vie, déguisée, agréable à lire, pas chiante, voire même souvent amusante, en tout cas, très divertissante de la première à la dernière page.

Mais, souvent, j’extrapole vers le roman. Remarque, je l’ai peut-être un peu cherché si les lecteurs imaginent que c’est ma vie… le héros s’appelle Jérôme et a une vie qui ressemble à la mienne. Il y a quand même une intrigue de comédie romantique dans ce roman. Le type a vécu 17 ans au même endroit et il n’a jamais réussi à parler à la fille dont il est éperdument amoureux et qui habite de l’autre côté de la cour. Toutes ses stratégies ont échoué. Par exemple, essayer de descendre ses sacs-poubelle en même temps, faire le tour du pâté de maisons pour la croiser, et quand il l’a croise il pense s’être fait démasquer… bref, que des pauvres stratégies, grotesques et grossières. Il ne lui reste plus que 15 jours de déménagement, il a 15 jours pour enfin lui dire quelque chose.

Le Jérôme de ton livre, dans ses tentatives désespérées de contacter cette jeune femme, il frise un peu le pathétique quand même…

Il est vaillant. Il s’acharne parce qu’il a eu un précédent avec une autre voisine qui habitait au-dessus de chez lui à qui il a essayé de dire dans les escaliers un « bonjour, ça va ? ». Il était un peu stressé, il a lancé un « ça va » qui aurait pu l’air d’un « ça va pas la tête ! ». Donc la fille a pris peur et elle s’est barrée.

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Je reviens à la charge. C’est le premier livre dans lequel tu t’assumes un peu. Le héros, c’est toi.

Dans L’Histoire de France racontée aux extraterrestres, il y avait déjà des passages de ce style. Dans Pagaille monstre aussi, il y avait de sacrés bouts de moi. J’y raconte les aventures d’un jeune type qui arrive à Paris, il est étudiant en cinéma… c’est ce que j’ai fait en arrivant à Paris. Comme pour l’écriture de chansons, je travaille toujours dans une sphère assez autobiographique.

Pourquoi toujours romancer ? Ne penses-tu pas que ta propre vie suffirait à faire un roman ?

Gilles Deleuze que j’adore dit : « on a envie d’écrire et de créer quand il y a un décalage entre ce qu’on est, ce que l’on ressent et ce que la vie nous donne ». Ce qui est chouette avec l’écriture, c’est que sur un même moment ou une même rencontre, tu peux explorer des tas de directions.

Je jubile quand je te lis, car dans ce roman à l’intrigue fort simple, tu nous as encore offert des tas d’aphorismes dont tu as le secret.

On peut dire que les intrigues de Fitzgerald sont assez simples, mais c’est ce qui différencie l’écriture d’une autre forme d’expression : on n’est pas obligé de faire quelque chose de complexe. Mon livre peut paraître simple, mais à mon avis, il ne l’est pas dans ses réflexions et dans ses chemins.

Je vais citer un aphorisme qui correspond au jour où je vais publier cette chronique, le jour de la Saint Valentin : « On ne peut pas demander la lune à une personne qui, quand on la regarde, n’a pas les étoiles dans les yeux. »

Oui, elle est pas mal. Mais, pour la Saint Valentin, c’est bof.

Tu as raison. Bref, j’ai aussi remarqué que tu es de plus en plus drôle de livre en livre.

J’aime ce genre littéraire dans lequel le héros est plongé dans des situations un peu cocasses. C’est l’éternel jeune homme. C’est mon côté littérature Américaine, Salinger et Fitzgerald. Je ne me refais pas. Dans mon registre, les situations et le monde sont un peu trop sur une diagonale différente que le cœur du héros et sa « pureté ». Ça donne des situations souvent drôles.

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Dans ce livre, tu évoques ton métier de parolier. Parfois, il y a des trucs qui t’exaspèrent par rapport à la perception qu’en ont les gens.

Quand on me reproche d’avoir écrit une chanson pour Jenifer et qu’elle est jugée comme une chanson de variété quelconque, j’ai envie de conseiller à ces gens d’écouter les paroles de « L’envers du paradis ». Quand ce sont en plus des professionnels qui ne me permettent pas de participer à tel projet à cause de ça, oui, ça me donne envie de hurler. Dans Le voyage près de chez moi, on voit toutes mes activités. Le côté parolier, ma vie d’écrivain, le type qui essaie de faire des courts-métrages pour le cinéma. J’ai montré tous mes champs d’action de l’écriture.

C’est en cela que je dis qu’on en apprend plus sur toi. On connait plus Jérôme Attal à travers ce livre.

Je reconnais en toi la naïveté feinte de l’intervieweur chevronné.

Tu parles de ma naïveté feinte, parfois le Jérôme du roman, il est sacrément naïf.

Mais, c’est une posture poétique, François, voyons !

Tu racontes qu’on te considère aujourd’hui comme un écrivain, mais pas que comme parolier, tu dois encore te battre dans ce milieu de la musique. Tu écris : « Le problème avec les chansons, c’est que vous repartiez toujours de zéro, ce n’est pas parce que vous aviez écrit un beau texte qu’on vous considérait différemment. »

Je dis même qu’on n’arrête pas d’essayer d’émerger dans un monde qui sombre. Ce n’est pas parce qu’on a écrit des textes de qualités et retentissants qu’on est mieux considéré. En même temps, je suis l’un des rares auteurs de chansons qui travaillent le plus. Il y a beaucoup d’interprètes, mais en France, on a perdu la volonté de faire des chansons qui rentrent dans la vie des gens et que tu as envie d’écouter en boucle. Je crois que le milieu de la musique doit impérativement refaire confiance aux auteurs et aux compositeurs. On n’en manque pas ici. Je montre dans ce livre qu’écrire des chansons, c’est très difficile et que c’est souvent un parcours du combattant pour les imposer.

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Ce qu'en dit l'hebdomadaire Elle de cette semaine...

Tu écris aussi que tu ne crois pas à l’adage qui veut que les gens qui ont du talent finissent tous un jour ou l’autre par être reconnus. Je ne sais pas si tu parles pour toi, mais on peut dire que ton talent est aujourd’hui reconnu.

Mais pas suffisamment pour être libre de faire ce que je veux. Et encore, j’ai un éditeur qui, lui, me laisse libre et le temps de bâtir une vraie œuvre littéraire. Mais, pour la musique, il y a quand même 75% de mon travail qui ne voit pas le jour. Il y a des chansons qui existent et qui sont en attente. Si j’étais plus reconnu, les choses seraient plus faciles. Mon travail ne se perdrait pas autant.

Depuis que je te connais, 6 ans à peu près, ta notoriété a sacrément évolué Jérôme. Doucement, mais sûrement.

Je viens de nulle part, mes parents n’étaient pas dans ce milieu. J’ai travaillé. J’ai beaucoup travaillé. C’est la persévérance et de l’opiniâtreté. 

Et elle paye.

Mais pas suffisamment par rapport à ma force de travail, à ma volonté et à mon enthousiasme. Je trouve que je suis sous employé par le milieu de la musique. Tout le monde croit qu’il sait écrire. Eh bien non. On est loin de la phrase de Cioran qui dit qu’il rêverait d’un monde où on mourrait pour une virgule…

Ce livre-là est peut-être ton livre le plus « grand public ».

Oui, j’avais envie d’écrire un livre très simple et populaire. Je me suis amusé à l’écrire et je suis sorti de ce qui est calibré. J’ai essayé de faire en sorte qu’il y ait une jolie phrase le plus souvent possible.

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Même Tony Montana va acheter Le Voyage près de chez moi pour sa femme!

Tu écris aussi dans Le voyage près de chez moi qu’à peine un roman en librairie, tu songes déjà au prochain ?

Ce que je dis, c’est que c’est difficile d’être content de soi sur une forme fixe de 200 ou 300 pages. J’ai toujours envie d’écrire un livre encore plus parfait la fois prochaine.

Si je t’écoute bien, celui-ci est mieux que L’Histoire de France expliquée aux extraterrestres.

(Long silence).

Alors… non, parce qu’il est quand même très différent. Ton retournement de question, là, est un bon retour à la Connors. J’aimerais bien te rendre un bon passing à la Lendl, tu vois. Bon, je vais essayer de t’expliquer clairement. Quand je relis un de mes anciens livres, je vois toutes les directions que je n’ai pas prises et que j’aurais pu prendre, donc ça me donne envie et l’appétit d’écrire un nouveau roman. C’est pareil quand je lis des livres qui me plaisent et qui ne sont pas de moi. Ils peuvent me donner envie d’écrire. Ce sont des impulsions pour essayer toujours de s’améliorer. C’est la différence entre la vie et l’art. La vie, c’est quand même une lente dégradation physique de ce qu’on est. Au contraire, on devrait arriver à une forme le plus parfaite possible de ce que l’on créer. C’est peut-être illusoire, je ne sais pas.

Pagaille monstre sort chez Pocket. C’est la première fois qu’un de tes livres sort en poche. Alors, heureux ?

C’est très émouvant. Il a un numéro de Pocket comme JD Salinger a un numéro de Pocket. Il y a un truc symbolique que j’aime bien.

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05 février 2013

David Foenkinos : interview pour "Je vais bien"

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David Foenkinos, je le croise pas mal ces derniers temps (voir là et par exemple). Tant mieux, je l’aime bien. Lui, ses livres, sa sensibilité, son amabilité et sa fragilité (plus ou moins cachée). Pour le Magazine des Espaces Culturels Leclerc (daté du mois de février 2013), Je suis allé chez lui. Quand il m’a accueilli, je l’ai senti tracassé. Il a fini par m’avouer que la veille, il avait enregistré On n’est pas couché jusqu'à tard le soir et qu’il n’avait pas été épargné par les deux chroniqueurs de l’émission. Je vous propose l’interview publié suivi d’un bonus dans lequel il se livre sans langue de bois. Il est rare que David Foenkinos se lâche devant un journaliste. Il m’a paru intéressant de ne pas trop censurer ses propos et de vous le présenter tel qu’il est réellement. Un type bien qui se dépatouille comme il peut avec le succès.

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FOENKINOS-ED-DU-MOTEUR-PREST-FL-0316-BG-Retouche-LOGO1.jpgBonus mandorien:

Pour ton héros, un couple finit en « anesthésie collective »…

En tout cas, il y a quelque chose qui a à voir avec la bienveillance et à la tendresse. On survole les plaies de l’autre avec délicatesse. Cette tendresse aurait pu durer toute leur vie, mais j’ai écrit un livre sur une remise en question, sur une crise. L’homme et la femme se rendent compte que ce n’est pas ça le bonheur et que l’on peut avoir envie d’être plus épanoui.

Ton roman est une fable absurde qui, mine de rien, aborde des questions contemporaines comme la place de l'individu dans le monde de l'entreprise, la solitude face à la maladie, les relations familiales, la crise du milieu de vie...

Ce que j’aime bien dans mon personnage, c’est que le mal de dos va le pousser à réagir. Quand on a une douleur, on est au bord de la folie. Il souffre tellement qu’il dérape un peu. Il prend des décisions nouvelles. Souvent, quand on a mal, on fait beaucoup de conneries. Au moins, dans son cas, ça va lui permettre de dénouer les problèmes, donc son dos.

Ton héros a la quarantaine et fait le bilan de sa vie.

Il a sa crise de milieu de vie. Il l’a matérialise par le corps. On passe tous par une période de remise en question. Lui n’en aurait pas été capable, alors son corps se réveille. Il lui dit : regarde bien ta vie, tu es en train de finir écrasé, tu passes à côté de grandes décisions, tu passes à côté de choses que tu devrais dire aux gens, et quelque part, tu passes à côté de ta propre vie et de ton propre épanouissement. D’une manière ou d’une autre, on est poussé à réagir. On ne peut pas indéfiniment supporter le poids des autres, le poids des suspicions et le poids du monde. Je trouvais une manière comique d’aborder cette crise-là à travers un type qui est plié en deux.

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J’ai relevé quelques phrases de Je vais mieux, j’aimerais que tu les commentes… je veux vérifier que l’auteur est d’accord avec son personnage : « Quand on souffre, il faut organiser quelque chose d’encore plus désagréable, car seul le mal peut divertir le mal ».

Je trouve que c’est une phrase juste, mais je ne ferai jamais un truc comme ça. Quand je parle avec humour des salles d’attente dans lesquelles ça peut soulager de voir quelqu’un qui va moins bien que vous. Voir des gens qui sont dans une situation encore plus périlleuse et plus lourde que la sienne, ça peut permettre de relativiser.

« Au début, dans la vie de couple les choses drôles ne le sont plus au bout d’un moment ».

C’est vrai, c’est triste. Au début, on rit beaucoup des approximations, puis l’intérêt diminue. C’est la tristesse absolue et commune que chacun peut vivre. Je trouve ça hyper agréable aussi la vie de couple avec moins de séduction. Le bonheur du confort, mais pas au sens péjoratif. Dans le sens, on est ensemble, on se comprend, ça doit être bien à vivre…

« Être en vie ne suffit pas à faire de nous un être vivant ».

J’ai vécu la proximité de la mort et de la maladie et je me suis rendu compte qu’être en vie et être vivant étaient deux choses différentes. Souvent on est passager de notre vie…

David-Foenkinos-120834_L.jpg« En cherchant la clarté, je tombais souvent nez à nez avec la confusion ».

Si on va chez le psy, on croit qu’on va éclaircir les choses et puis, plus on avance, plus on est perdu, plus c’est le bordel. La confusion elle est souvent quand on recherche la clarté.

« Je n’étais pas assez politique, pas assez comédien, je n’avais pas le don d’être un autre. Je me sentais en permanence retenu dans une sorte de premier degré, condamné à être moi. »

Honnêtement, je pense que je suis très naturel. Je ne suis pas condamné à être moi parce que j’ai deux personnalités. J’ai une personnalité qu’on connait moins, qui peut être très renfermée, très timide, très introvertie qu’on ne voit pas forcément quand je suis dans une situation sociale. L’agressivité ou la violence, ça modifie beaucoup son caractère. On se protège plus, on peut être plus effrayé. J’étais très cool et bienveillant, maintenant je vais demander qui est la personne qui veut me rencontrer. On se fragilise en fait. Je me suis rendu compte avec le succès qu’on est dans un monde qui n’est pas forcément bienveillant. Du coup, j’ai plus de retenue. Je fais plus attention. J’ai besoin d’être avec des gens avec lesquels je sais qu’il n’y aura pas d’agressivité…

« On n’écrit pas parce que la vie vous laisse du temps libre. Il faut organiser sa vie autour des mots, et non le contraire ».

J’ai mis toute ma vie au service de l’écriture. Tu sais, je fais souvent des signatures, des gens viennent me voir et me disent « moi aussi j’écris, mais je n’ai pas le temps… ». Je pense que quand on est obsédé par l’écriture, on trouve le temps et ce n’est pas parce qu’une personne a subitement du temps dans sa vie qu’elle va se dire qu’elle va se mettre à écrire. Quand on la nécessité d’écrire, on dégage du temps, quitte à faire des sacrifices.

Tu as beaucoup de succès… ça a changé quoi pour toi ?

Le succès, les lecteurs, ça ne change rien à ta vie quotidienne. Tout le monde ne se rend pas compte qu’être exposé, ça peut être déstabilisant. Les gens pensent que parce qu’on est connu, parce que ça marche pour toi, c’est toujours cool. Non, parfois, on peut être abimé, fragilisé et même parfois dépressif. Je ne suis pas quelqu’un qui partage trop mes états d’âme d’habitude. La période de promotion, je n’en raffole pas. Ce qu’on fait là, ce n’est pas pareil, on discute, je te connais, j’ai confiance…

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(Photo tirée du blog de Sophielit)

C’est l’émission de Ruquier que tu as enregistré hier soir qui t’a mis dans cet état un peu... fragilisé ?

Tu sais, tu passes devant deux millions de personnes et tu es jugé par deux personnes qui sont payées pour dire du mal.

Tu regrettes d’avoir fait l’émission ?

Non, je ne regrette pas. Je l’avais refusé déjà trois fois. Je connais la télévision, je savais à l’avance ce qu’ils allaient dire et ce qui allait se passer. Je n’ai donc aucun regret parce que je l’ai fait en conscience. Et puis, je dois dire que Laurent Ruquier était cool et était plutôt de mon côté.  

Tu as une côte de sympathie énorme de la part de tes lecteurs. Tu le sens ?111213.33-foenkinos3copie.jpg

Les gens qui viennent me voir, oui, je le sens. Ça me fait plaisir, parce que je me nourris de ça aussi. Quand tu fais quelque chose d’artistique, quand tu crées quelque chose, c’est un échange.

Tu as besoin d’amour ?

Je ne comble pas quelque chose, en fait, si c’est ça ta question. Je n’étais pas malheureux quand je marchais moins. J’aime avoir l’affection du public, mais il m’arrive de vouloir de nouveau la carte. Que le milieu dans lequel tu évolues te respecte plus. J’étais tellement aimé de la presse avant de fonctionner, j’étais favori du Goncourt, j’étais sur toute les listes… cette mutation est étonnante et je la vis moyennement bien.

Tu as été tant égratigné que ça ?

Oui, je l’ai beaucoup été. C’est normal, j’étais numéro un des ventes, je faisais un premier film avec Tautou, les gens ont pété un plomb avec moi. Mais de haine… tu ne peux pas savoir.

On peut parler du film sur lequel tu travailles ? C’est un peu top secret pour le moment ?

Oui un peu.

C’est tiré d’un de tes romans ?

Non. Ce que je peux te dire c’est que c’est l’adaptation d’un livre inédit de Françoise Sagan. D’un livre inachevé, même.

Inachevé ?

Oui, j’ai écrit la fin. Je peux déjà te donner les titres de certains journaux : « Foenkinos achève Sagan ».

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Le 11 janvier 2013, chez David Foenkinos après l'interview...

02 février 2013

Valérie Tong Cuong : interview pour L'atelier des miracles

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L’atelier des miracles est le roman français dont tout le monde parle en ce moment. Il bénéficie d’un formidable bouche à oreille de la part des lecteurs, mais aussi de la part des libraires. « Enfin ! » suis-je tenté d’écrire. Je suis la carrière littéraire de Valérie Tong Cuong avec fidélité depuis son premier roman, Big, en 1997. 8 livres plus tard, elle est en train de toucher un plus large public. C’était l’occasion pour moi de la mandoriser de nouveau (la première fois, pour L'ardoise magique, lire là). Valérie Tong Cuong est venue à l’agence le 15 janvier dernier pour une conversation amicale et sincère.

valérie tong cuong,l'atelier des miracles,interview,mandor4e de couverture :
C'était un atelier d'horlogerie, a-t-il souri. Remettre les pendules à l'heure, réparer la mécanique humaine : c'est un peu notre spécialité, non ?

Professeur d'histoire-géo, Mariette est au bout du rouleau. Rongée par son passé, la jeune Millie est prête à tout pour l'effacer. Quant au flamboyant Monsieur Mike, ex-militaire installé sous un porche, le voilà mis à terre par la violence de la rue.

Au moment où Mariette, Mike et Millie heurtent le mur de leur existence, un homme providentiel surgit et leur tend la main - Jean, qui accueille dans son atelier les âmes cassées.
Jean dont on dit qu'il fait des miracles.

Auteur du très remarqué Providence (Stock, 2008), Valérie Tong Cuong nous plonge avec L'Atelier des miracles au cœur de nos vies intimes. C'est aussi un hymne aux rencontres qui donnent la force de se relever.

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valérie tong cuong,l'atelier des miracles,interview,mandorInterview:

Dis donc, j’entends parler de ton livre sans cesse… et en des termes élogieux.

C’est très émouvant pour moi de recevoir ces réactions qui arrivent plusieurs fois par jour. C’est la première fois que j’en reçois si massivement et aussi rapidement. Elles proviennent de lecteurs bien sûr, mais aussi de libraires. Je suis comme un enfant à Noël qui ouvre un cadeau. Je me sens pleine de gratitude et en même temps, je prends tout comme ça vient parce que je sais que demain, tout peut s’arrêter. Mon expérience et mon recul me montrent quelque chose qui est anormal… dans le sens où d’habitude, ça ne se passe pas comme ça. J’ai juste senti que j’avais touché quelque chose chez les gens.

Tu as déjà un lectorat de base déjà assez fidèle.

Oui et il m’aide beaucoup pour le bouche à oreille. Comme il y a quelques personnes qui me suivent depuis longtemps, quand celui-ci est arrivé, il y a eu une réaction immédiate. Elles sont allées immédiatement en librairie. Apparemment, elles aiment et elles en parlent. Par contre, je ne sais pas du tout si c’est un phénomène qui va prendre de l’ampleur… je n’ai pas l’expérience du gros succès donc, je ne peux pas en dire beaucoup plus. 

Tu as changé de maison pour ce livre. Tu passes de Stock à JC Lattès.

Chez Stock, ils n'ont pas été entièrement convaincus et n’ont donc pas souhaité signer le texte. Chez Lattès,  ils ont eu immédiatement un gros coup de cœur.

« L’atelier des miracles » de Jean, le sauveur d’âmes, est un ancien atelier d’horlogerie. Ce qui n’est pas le fruit du hasard, je présume.

C’était une évidence. Le travail de l’horloger est une mécanique de précision. C’est un travail minutieux et ça touche à une valeur universelle, celle du temps. C’était très symbolique par rapport au travail que Jean effectue sur l’accompagnement des vies et ses procédés… parce qu’il a des méthodes particulières, très minutieuses.

Mariette, Millie et Mike se demandent ce qui se cache derrière la bonté de Jean.valérie tong cuong,l'atelier des miracles,interview,mandor

Ils sont plus désabusés que méfiants. Jean se présente comme quelqu’un plein de bonnes intentions, comme quelqu’un qui souhaite leur venir en aide. Mariette, par exemple, se sent dans une telle impasse qu’elle ne voit pas comment il pourrait l’aider et finalement, elle va le suivre, car elle n’a nulle part ailleurs où aller. Pour elle, c’est la seule façon d’avancer un peu. Mike y croit à moitié parce qu’il se dit que c’est trop beau. Il ne comprend pas pourquoi, soudain, il aurait de la chance… mais il y va aussi, parce que c’est mieux que rien. Ils n’attendent pas de miracle, mais ils se disent « pourquoi pas ? ». Ils décident d’étudier cette possibilité, mais avec méfiance.

Jean va les mettre en confiance.

Oui, il sait parler aux autres, rassurer, réconforter. Il sait ce qui est bancal chez eux. Il leur parle de ce qui les touche vraiment. Il est très habile.

Toi-même, tu aimes étudier l’âme humaine.

J’aime explorer l’âme, les parcours, les trajectoires, la manière dont les gens évoluent, avancent, ou pas, dans leur vie. Je suis passionnée par ça, c’est même mon sujet de préoccupation principale. Du coup, je suis très à l’écoute des autres et très attentive aux gens qui m’entourent.

Mais concernant l’écriture, tu t'adonnes de plus en plus au roman choral.

Ce roman choral me permet d’explorer trois trajectoires, trois univers, trois environnements différents. Ça démultiplie le champ d’observation. C’est mon troisième roman choral, je me rends compte à l’usage que c’est un type de construction qui me convient très bien et dans lequel je m’épanouis. Il n’est pas impossible que mon prochain livre soit encore un roman choral.

Qu’est-ce qui t’intéresse exactement dans ce style littéraire?

La différence de point de vue, de vision de la vie, de posture, d’attitude, de réaction m’intéresse profondément. Sur le plan de l’écriture, c’est très jubilatoire. On est dans la peau d’un personnage, du coup, on a un mode d’expression particulier. Pour le coup, j’ai trois personnes qui s’expriment de manière très différente parce qu’elles ont des backgrounds et des personnalités différents. Il a fallu que j’écrive d’une certaine manière pour chacune d’elle. 

valérie tong cuong,l'atelier des miracles,interview,mandorQuel rapport as-tu à l’écriture ?

Pour moi, l’écriture est instinctive. J’ai le sentiment que c’est quelque chose qui m’est donné et que je suis là pour la transmettre aux lecteurs. Ce qui est sûr, c’est que je fais tellement corps avec mes personnages que, quand ils sont dans une période d’euphorie, je suis complètement euphorique, quand ils sont dans des périodes d’abattements, je suis complètement abattue aussi. Je peux vite être sur les nerfs si mes personnages le sont. J’ai du mal à m’écarter de leur état. J’ai du mal à en sortir, ça veut dire que dans la vie quotidienne, quand je suis vraiment dans une période d’écriture, j’entre dans une bulle tout à fait involontairement. Mes enfants sont obligés de me tirer par la manche pour que je réagisse.

Je te lis depuis le début de ta carrière littéraire. J’ai l’impression que tu t’es un peu adoucie.

Ce que tu ressens, c’est ma vision de la vie qui a beaucoup évolué. Je pense qu’au départ, j’étais dans des pulsions libératoires très fortes. Il y avait des choses que je voulais dire, mais ces choses-là étaient souvent très sombres. C'est-à-dire qu’à l’époque, je me sentais moi-même au pied d’un mur que je voyais infranchissable et permanent. Je considérais la vie comme un combat, mais un combat âpre dans lequel l’être humain était toujours perdant. J’avais en moi des sentiments très violents. Et puis, j’ai grandi, j’ai travaillé et j’ai découvert une autre vision de la vie dans laquelle je me sens aujourd’hui complètement à ma place. Aujourd’hui, je tends vers la conclusion que non seulement, rien n’est jamais fichu, mais en plus, la vie est une merveille. On peut soi-même la transformer avec du travail et des rencontres. Il faut rencontrer les bonnes personnes qui t’aident à enlever les filtres, à te décadrer et à voir les choses différemment. Quand on commence à voir la vie sous un bon œil, on génère autour de soi autre chose. Mes premiers romans étaient pessimistes, ils ne fermaient pas complètement la porte, mais quand même… aujourd’hui, ils sont plus optimistes.

Dans L’atelier des miracles, rien n’est noir ou blanc.

Il faut accepter la complexité de la vie et des sentiments pour avancer. Même pour soi. Il faut accepter ses imperfections, ses faiblesses. Il faut accepter qui on est, sans jugement. Dans la vie, on n’y arrive pas très facilement.

Est-ce que ce livre est la synthèse de ce que tu penses de la vie ?valérie tong cuong,l'atelier des miracles,interview,mandor

Oui, c’est très représentatif. Je pense que c’est le fruit de toute cette réflexion dont je viens de te parler.

C’est amusant, personnellement, je ne me reconnais pas dans un personnage, mais dans plusieurs…

C’est parce que ce sont avant tout des êtres humains. Mes personnages sont habités par des questions transversales. Ce sont des questions qui nous habitent tous.

L’atelier des miracles est aussi un livre sur la solidarité. Tu t’interroges sur ce sujet.

Le livre pose des questions : jusqu’où peut-on aller pour faire le bonheur des autres ? A-t-on le droit de décider du bonheur des autres ? Quand on fait le bien, est-ce pour soi ou pour l’autre ? Ce sont quand même des questions d’actualité parce qu’elles nous concernent tous dans nos vies privées et singulières. Si on veut aller plus loin, c’est même une question de géopolitique. Il y a une notion d’ingérence. Moi, je veux juste aider les gens à réfléchir et peut-être à revoir certaines de leurs positions. En tout cas, je ne veux pas apporter de réponses fermes et définitives.

valérie tong cuong,l'atelier des miracles,interview,mandor

Quel est le message du livre ?

Ensemble, on avance. Seul, c’est beaucoup plus difficile. C’est un sujet qui me tenait particulièrement à cœur, car je crois que la solidarité aujourd’hui est ce qui peut sauver le monde. J’ai le sentiment que la solidarité se développe. Pas toujours de manière visible parce que beaucoup de gens le font avec humilité, mais c’est ça qui est bien. Bien sûr, il y en a qui sont au service des autres plus pour être au service de leur image. Mais à côté de ces gens-là, il y a une foule d’anonymes qui, sans rien dire à personne, tendent la main, construisent, avancent, trouvent des solutions, donnent de leur temps et de leur personne. J’ai le sentiment que ces comportements sont en train de se propager. Il y a une prise de conscience qui progresse. A un moment, la société s’est trouvée écrasée sous un système qui nous poussait vers l’individualisme forcené en agitant des craintes, des peurs, des angoisses. Comme ce système est en train de montrer de manière cruelle ses limites, les gens prennent le temps de réfléchir et se disent qu’il y a d’autres façons de se penser et de penser la société, la vie et le quotidien.

Je suis sûr que ce livre sera ton miracle à toi.

Ce serait formidable. J’écris pour les lecteurs, mais aussi pour être lu. Certains auteurs prétendent qu’ils écrivent parce qu’ils ont besoin d’écrire, moi, je ne suis pas dans ce discours. J’ai le besoin de m’adresser aux lecteurs, d’échanger et de transmettre des réflexions. Si ce livre trouve écho largement, il me permettra de poursuivre mon chemin littéraire certainement de manière plus stable.

Tu me sembles d’un naturel très tranquille aujourd’hui.

Mais avec une capacité d’émerveillement. Je prends les choses comme un cadeau. Il arrivera à ce livre ce qui doit arriver. En tout cas, je trouve gratifiant d’avoir du succès par le bouche à oreille. C’est mon plus beau cadeau.

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24 janvier 2013

Carole Zalberg : interview pour Je suis un arbre

arton1628.jpgDeuxième mandorisation pour Carole Zalberg. La première fois, c’était l’année dernière pour la sortie de son précédent roman sorti aux éditions Actes Sud, A défaut d’Amérique.

Son nouveau livre, Je suis un arbre, est destiné aux adolescents à partir de 13 ans. Il m’a profondément touché parce que l’histoire que raconte l’auteure est proche de la réalité que j’ai vécue dans ma jeunesse (ceux qui ont lu mon livre ou ceux qui me connaissent comprendront). Je ne pouvais donc pas passer à côté de ce petit livre (de la collection D’une seule voix). Carole Zalberg est venue à l’agence le 4 janvier dernier.

COUV-je-suis-un-arbre-ok-1DECOUV.jpgL’histoire :

Fleur est solide. Fleur s’occupe avec patience et parfois résignation d’une mère aimante, fantasque, mais qui sombre un peu plus chaque jour dans l’alcoolisme. Louna elle aussi est livrée à elle-même. Fatiguée de s’occuper d’un père dépassé et négligent, Louna claque la porte et se réfugie chez Fleur et sa mère. La maladresse touchante et la fraîcheur de son amie envers sa mère vont permettre à Fleur d’accepter parfois de lâcher prise et un équilibre s’installe entre ces personnages, fragile, mais lumineux.

L’auteur :

Née en 1965, Carole Zalberg vit à Paris. Romancière, elle est notamment l'auteur de Mort et vie de Lili Riviera (2005) et Chez eux (2004) aux éditions Phébus, de La Mère horizontale (2008) et Et qu'on m'emporte (2009) chez Albin Michel. Elle a obtenu le Grand Prix SGDL du Livre Jeunesse pour Le Jour où Lania est partie (Nathan Poche, 2008). Animatrice d'ateliers d'écriture en milieu scolaire et de rencontres littéraires, Carole Zalberg travaille également à des projets en lien avec le cinéma ou le théâtre : À défaut d'Amérique (Actes Sud, 2012) est en cours d'adaptation pour le cinéma.

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DSC06438.JPGInterview :

Si je simplifie un peu, Je suis un arbre est la version pour ado de ton roman La Mère horizontale. Tu racontes l’histoire d’une fille qui s’occupe seule d’une mère alcoolique, mais aimante. Dans une certaine mesure, j’ai vécu ce qu’à vécu Fleur. Et toi ?

Pas du tout. J’ai pu confronter ce que je pouvais percevoir de ces situations-là à des situations réelles. Dans la vie, j’ai croisé des enfants de parents alcooliques qui m’ont dit que j’étais proche de la réalité. À tel point que certains étaient même très gênés parce qu’ils pensaient que c’était mon histoire. Ma mère était d’ailleurs très malheureuse et je passais mon temps à rétablir la vérité. Paradoxalement, j’ai l’impression que c’est une partie de moi tellement je porte les personnages de cette trilogie depuis « La Mère horizontale ».

Mais, pourquoi ce thème ? Je ne comprends pas qu’on ait l’idée d’écrire un si beau et grave texte si on n’a pas vécu la chose.

Ce qui me bouleverse avant tout, c’est la force des enfants. Après, les sujets, tu les rencontres comme les gens. J’ai dû croiser d'anciens enfants qui ont été confrontés à ça et que je trouvais particulièrement solides. Je dis chapeau. On peut tenir debout en ayant vécu des choses pareilles.

La maternité, c’est un sujet déjà, à la base, qui te fascine.

Je trouve que la maternité est un très beau matériau romanesque. C’est un moment ou les positions sont complètement bouleversées. Pendant un certain temps, tu es autant ancien enfant de tes parents que nouvelle maman, voire tout le temps. Peut-être que c’est quelque chose qui reste et qui fait partie intégrante de cette relation-là. Ces situations de mères « empêchées » avec des enfants qui se retrouvent contraints d’assurer, je trouve qu’il y a quelque chose à la fois de très poignant là-dedans et de très intéressant. Tout est exacerbé. Parmi tout ce que je raconte, y a-t-il des peurs que j’ai en moi, ou que j’ai eues en devenant mère ? Je ne sais pas.

J’aime bien l’inversion des rôles. La fille qui s’occupe de la mère…

Ce qui est douloureux dans cette situation, c’est qu’effectivement, elle devient mère de sa mère, mais elle n’est encore qu’une adolescente. Il y a forcément une souffrance et un conflit par rapport à ça. On le voit un peu dans sa vie sentimentale et amoureuse qui n’est finalement pas très avancée. Ça fige certaines choses. Toute la maturité est mise dans ce rapport avec la mère, dans les responsabilités qu’elle a. Il n’y aucune place à la légèreté et pourtant, il en faut pour avancer dans la vie d’ado.

Fleur à une copine, Louna, qui elle-même a de gros problèmes de communication avec son père. A la suite du départ de sa femme, il a abandonné son poste de « papa ». Voilà un deuxième problème  que vivent parfois les jeunes.

Ces situations me paraissent assez fréquentes. Là, c’est le père qui se retrouve dans une situation de faiblesse et quasiment d’incapacité, je trouve ça intéressant à côté de l’image qu’on a des pères qui assurent, qui sont costauds. Il y a aussi des pères qui sont fragiles, qui s’occupent peu de leurs enfants, même quand ils les élèvent seuls, ce qui est rare. Ce n’est pas par désamour ou indifférence, mais parce qu’ils sont abimés. Le père de Louna est complètement handicapé, il s’est laissé happer par son chagrin. Peut-être que sa fille lui rappelle sa femme ?

Ce livre n’est jamais larmoyant ni pathétique.

Je crois que dans ma façon d’écrire et dans ma façon d’aborder les romans de manière générale, c’est une constante. J’ai tendance à aborder des sujets graves, donc je considère qu’il ne faut surtout pas en rajouter. J’essaie d’être le plus sobre et le plus tenu possible dans la façon d’en parler. De plus, je ne vois pas forcément le pathos dans ces situations-là. Ce qui m’attire dans ce genre d’histoire, c’est la force qui s’en dégage et les moments de tendresse. Je crois qu’au bout du compte, c’est un texte dans lequel il y a énormément de douceur et de tendresse.

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Ce qui m’a frappé dans ton livre, c’est qu’il n’y a pas d’interventions d’adultes pour aider les deux jeunes filles…

C’est parce que la mère de Fleur s’est retrouvée elle-même dans une situation où elle est très isolée par rapport à sa famille.

Mais, même l’école n’intervient pas.

Parce que Fleur se débrouille pour que personne ne remarque rien. Et sa mère n’est pas totalement hors circuit, elle se montre parfois, du coup, ça passe. Il n’y pas de stigmates chez Fleur, on ne se rend compte donc de rien.

Écrire un tel livre, est-ce aussi le moyen d’aider les jeunes qui vivent ce genre d’expérience ?

Je ne le fais pas pour ça en tout cas. Mais s’ils peuvent se reconnaître dans cette histoire et se dire qu’ils ne sont pas tout seuls à vivre ça et qu’on peut s’en sortir, je serai très heureuse. Comme je ne parle pas en connaissance de cause, je n’ai aucune légitimité à donner des conseils. Je n’ai pas non plus la prétention de développer des théories. Je suis juste allée au bout de mon intuition et de mon invention.

Tu n’as pas peur que certaines personnes qui vivent ce que tu racontes te demandent de quel droit tu racontes ce genre d’histoire ?

Je pense que les romanciers ont vraiment tous les droits, à leurs risques et périls. Tu peux t’emparer d’un sujet qui est très loin de toi et finalement tomber complètement à côté. Une chose à laquelle je fais très attention, c’est de ne pas être obscène, ni sordide.

En séance de dédicaces, plein de gens vont te raconter leurs histoires personnelles.

J’ai l’habitude de remettre les choses dans la littérature. J’ai parfaitement conscience que ce livre n’est pas un guide de vie, mais je sais qu’avec ce genre de sujet et on est tout de même confronté à cette conséquence.

Fleur est aussi une des héroïnes de ton précédent roman, A défaut d’Amérique.

Quand tu as créé des personnages, toute une lignée, autant aller partout et visiter tous les recoins avec eux. Ce doit être mon goût du cinéma qui fait ça. C’est comme si je déplaçais les caméras pour voir ce que ça donne d’un autre angle.

Je sais que tu as envie de faire des lectures de ce livre à voix haute…

Oui, c’est quelque chose que j’aime bien faire. J’aime l’idée de faire entendre un texte comme tu l’as toi dans l’oreille. C’est presque comme de la musique.

Tu te relis à voix haute après la phase d’écriture ?

Tout le temps. C’est essentiel et aussi important que le sens des mots. Je suis vraiment capable de changer un mot, même s’il dit parfaitement ce que je voulais exprimer, parce que je trouve qu’il ne sonne pas bien dans la phrase ou qu’il casse le rythme. Je pense que ça contribue au sens général du texte.

la-mere-horizontale.jpgJe reviens à ton livre La Mère horizontale, on peut dire que c’est la version adulte de Je suis un arbre ?

C’est beaucoup plus développé. La Mère horizontale, c’est donc Fleur qui est adulte et qui attend un bébé. Du coup, elle a la force de se pencher sur son passé et de se dire que les choses ne vont pas se répéter avec elle. La particularité de cette lignée de femmes, c’est de se transmettre cette incapacité, ou du moins, cette grande difficulté à être une mère et plus précisément, à être une mère debout et compétente. Fleur à la conviction au moment où elle entame le récit qu’elle va s’en sortir et qu’elle saura être mère.

Tu as une personnalité lumineuse, tu souris tout le temps, mais ton œuvre est grave…

Justement, je dépose dans tous mes livres ce qui est sombre en moi.

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13 janvier 2013

Eric Genetet : interview pour Et n'attendre personne

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(Photo : Sandrine Roudeix)

Éric Genetet et moi, nous nous connaissons depuis des lustres. Nous sommes amis de jeunesse. Je l’ai déjà expliqué ici (avec en bonus quelques archives concernant notre vie d’animateurs radio). Il est toujours délicat d’interviewer un pote pour parler de son actu. Exercice de style que je n’aime pas, parce que l’amitié ne doit pas parasiter son objectivité. C’est compliqué et je ne suis pas sûr d’y parvenir. J’ai aimé le troisième roman d’Éric, Et n’attendre personne, parce que le sujet m’intéresse, qu’il est bien écrit, mais aussi parce que je le reconnais dans certains aspects du héros qu’il fait vivre dans cette histoire. Bref, Eric est venu me voir à l'agence le 2  janvier dernier. Vous allez lire une interview/conversation comme deux vieux potes se parlent.

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eric genetet,et n'attendre personne,interview,mandorL’histoire :

Strasbourg. Alberto et Isabella forment un couple harmonieux. Le soir de son vingtième anniversaire, leur fils unique leur annonce qu'il part s'installer à New York. Même s'il n'en laisse rien paraître, cette nouvelle met Alberto KO. À l'inverse, Isabella profite de cet envol pour saisir une opportunité professionnelle à Bruxelles et savourer le plaisir d'être à nouveau égoïste... Resté seul en Alsace, Alberto mène une existence terne. Lassé par son métier de photographe de presse, irrité par la médiocrité de son supérieur hiérarchique, il finit par se faire licencier. Toujours amoureux de sa femme, Alberto est déterminé à la reconquérir, mais ses tentatives de séduction ne sont pas concluantes. Sa situation ne s'arrange guère lorsque sa mère lui révèle un terrible secret de famille...
Avec une écriture sobre et élégante, Éric Genetet dépeint finement la crise du couple et de la quarantaine. Il entraîne peu à peu le lecteur vers un dénouement insoupçonné.

L'auteur :

Né à Rueil-Malmaison en 1967, Éric Genetet vit depuis trente ans à Strasbourg où il exerce la profession de journaliste (radio, télévision, presse écrite). Il a publié en 2008 chez Eho, Le Fiancé de la lune. Et n'attendre personne est son troisième roman.

eric genetet,et n'attendre personne,interview,mandorInterview :

Qu’est-ce que ce nouveau roman représente pour toi ?

Il représente quatre ans de ma vie. Je l’ai commencé pendant une période très compliquée comprenant rupture et nouvelle histoire, tant sentimentalement que professionnellement. J’étais en période de mutation totale et ce livre a traversé ces quatre années en étant l’objectif principal de ma vie. Comme je ne suis pas écrivain à plein temps et que j’avais beaucoup d’autres choses à faire, j’avais du mal à être dessus en permanence. Ma vie et quelques évènements annexes ont décidé que ce livre mettrait longtemps à sortir.

Pourquoi ce livre est-il si important ?

Il participe à l’acte décrire et l’acte de devenir écrivain.

Lors de ta précédente et première mandorisation qui date de 2008, tu me disais que tu ne te sentirais écrivain qu’à la fin de ta vie.

(Sourire) C’est mon troisième livre, peut-être vais-je monter en grade. Je sais aujourd’hui que je vais consacrer ma vie à l’écriture. Il y a un désir profond en moi et il n’y a que ce désir-là qui compte. Après, ça marchera, ça ne marchera pas… je m’en fous. Mais, si ça marche, c’est l’assurance d’en faire d’autres.

Non, tu ne t’en fous pas, en fait.

Je t’assure que je ne recherche pas de reconnaissance particulière. L’idéal pour moi serait qu’on me donne juste les moyens de pouvoir écrire le livre suivant. Et puis, dans ma maison d’édition, je connais des gens qui sont passés de l’anonymat au succès.

eric genetet,et n'attendre personne,interview,mandorTatiana de Rosnay, par exemple.

Oui. Et quand je la vois évoluer, je me dis que j’aimerais bien avoir sa vie.

C’est marrant, j’ai reconnu ton style en lisant ce troisième livre. Tu commences à avoir une patte Genetet.

Mais, tu n’as pas remarqué de changements dans celui-là ?

Si. Il n’y a plus de scènes inutiles. C’est encore plus épuré que dans Le fiancé de la lune… et ton écriture est plus exigeante

Au départ, j’ai écrit 300 000 signes, je crois qu’il n’en reste que 180 000. Et puis surtout, j’ai écrit 17 versions différentes. Quand j’ai signé mon contrat pour ce livre, ce n’était pas tout à fait cette histoire-là. Le début était le même. L’enfant qui s’en va, les parents un peu paumés parce qu’ils ne sont pas préparés au moment où l’enfant quitte le foyer. Le père qui se retrouve seul vivait des choses qui n’avaient rien à voir avec ce que je lui fais vivre dans la version définitive. Héloïse d’Ormesson aimait bien la façon dont j’avais traité l’histoire d’amour dans la difficulté. J’ai donc insisté dans cet angle-là. Que devient un couple quand l’enfant s’en va ? Quelles remises en question en découlent ?

C’est un thème qui correspond bien à l’Éric Genenet que je connais…

Avec ce livre, j’ai l’impression toutefois que j’ai fini un cycle. Pour le quatrième, déjà en cours d’écriture, je passe complètement à autre chose.

Dans Et n’attendre personne, tu évoques aussi la crise de la quarantaine.

J’insiste, la crise de la quarantaine dans le couple.

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Il est sage Alberto, ton héros…

Tu veux dire, par rapport à moi ? Et bien, j’ai fait exprès qu’il soit à l’opposé de moi. Mais arrête de considérer que mes héros de roman sont des Éric Genetet.

Je n’y peux rien, je te connais trop. En plus, tu en fais un journaliste qui habite à Strasbourg, qui ne se laisse pas faire avec sa hiérarchie, qui a le même âge que toi… avoue que ça peut porter à confusion !

Oui, mais je suis auteur de romans. Il y a un peu de celui que je suis devenu, comme il y avait un peu celui que j’étais dans Le fiancé de la lune quand je l’ai écrit. Mais ce n’est pas un copié collé de moi-même, je t’assure. Mes héros ont leur propre personnalité et leur propre vie.

eric genetet,et n'attendre personne,interview,mandorJe suis un peu lourd, je sais, mais ce livre, est-il un peu un bilan un peu déguisé de ta vie?

Ce n’est pas un bilan, c’est une projection. J’ai un enfant qui a 8 ans et demi, je me suis imaginé l’instant où il va s’en aller pour mener sa propre vie. Je suis allé plus loin, je me suis imaginé dans une vie de couple depuis 20 ans. C’est une vraie projection, un vrai fantasme, même. C’est un truc que j’aurais bien aimé réussir et que je n’ai pas encore réussi. Je me suis dit, dans ce livre, que quand on réussit ça, ce n’est peut-être pas aussi limpide que le tableau le laisse supposer. On a vécu 20 ans avec quelqu’un, on est sûr de l’aimer, il n’y a pas de doute et puis si, il y a quand même des doutes et puis si, il y a quand même des remises en question à faire. Après le virage de l’enfant qui part, est-ce qu’on peut vivre de la même manière qu’avant le virage ? Pour moi, sans dévoiler l’intrigue du livre, ça me parait compliqué. Après une remise en question, tu ne peux pas continuer comme tu as vécu.

Alberto se demande si, je te cite, « l’amour n’est pas simplement un rayon inconsistant qui meurt derrière un gratte-ciel ». Ce n’est pas une vision très optimiste de l’amour… Tiens, je vais encore faire  référence à notre dernière interview qui date d’il y a plus de 4 ans. Tu me disais que, pour toi, l’amour était une vaste fumisterie. Je suis chiant avec mes questions ?

(Rire) Oui, mais ce n’est pas grave. Il n’y a que toi qui peux oser me poser ce genre de question ! J’avais vraiment dit ça ?

Traite-moi de menteur !

J’avais dit « une vaste fumisterie ». Et bien, ça allait fort à l’époque dans ma vie personnelle, je suppose. Bon, en fait, 4 ans plus tard, j’ai très envie de croire que ce n’est pas une fumisterie et que c’est quelque chose de possible dans le long terme, jusqu’à la fin de sa vie, pourquoi pas, si on a trouvé quelqu’un avec qui partager ça. L’amour, ça doit être le socle de sa vie, mais peut-être ne faut-il pas qu’il le soit trop ? On pense souvent à vivre l’amour avant de se construire soi-même. Je crois qu’on peut être seulement en amour quand on s’aime soit même et quand on est complètement construit. Aujourd’hui, je suis peut-être plus en capacité d’aimer qu’il y a 4 ans.

Ton personnage, Alberto, déprime de manière assez sévère. « Il se trouve inadapté au monde, suspendu dans le vide face à l’absurdité de l’existence ».

Entrer en dépression est même constructeur. Là, en l’occurrence, je me suis inspiré d’un moment de ma vie difficile et qui date d’il y a deux ans et demi. Il y a une scène où dans la douche, il a le pommeau dans les mains et il pleure pendant des heures. J’ai vécu cela pour la première fois de ma vie. C’est bien quand ça arrive, parce que c’est bien de toucher le fond. C’est à ce moment-là qu’il faut se poser les bonnes questions pour remonter sans prendre des raccourcis. C’est long. Quand on sort d’une dépression, on sort grandi, plus fort et plus proche de ce qu’on doit être. Je n’ai jamais voulu être dans l’alexithymie (note de Mandor, dixit Wikipédia : désigne les difficultés dans l’expression verbale des émotions communément observées parmi les patients présentant des symptômes psychosomatiques), je pense que, du coup, ça m’a construit. Je suis plus en paix avec moi-même aujourd’hui.

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Ce livre, pendant cette période de dépression, était devenu comme un pote.

Oui, c’est exactement cela. Il était là, il me soutenait, je le soutenais, bref, on se soutenait mutuellement.

Maintenant, ton pote va passer entre d’autres mains.

Je lui en veux un peu de me faire des infidélités. Le salaud ! Sérieusement, je n’écris pas pour que mes histoires restent dans mes placards. J’écris pour en faire d’autres, je l’ai déjà dit, et c’est le passage obligé. Moi, je suis plutôt content qu’il aille voir d’autres gens. J’espère juste que ce livre leur apporte quelque chose, qu’il les touche. Le livre est un objet de partage.

Ça t’a fait du bien de l’écrire?

En fait, ça me fait du bien de faire ce travail-là. Être devant mon ordinateur à n’importe quel moment du jour et de la nuit, dans n’importe quel endroit, et raconter des histoires.

Je trouve que ton héros est cool. Sa femme s’en va vivre sa vie d’animatrice seule en Belgique… il ne dit rien.

Sa femme se sent émancipée. Elle part, mais on ne sait pas si elle a un amant.

Lui s’autopersuade qu’elle en a un.

Il comprend la situation parce qu’il considère qu’au bout de 20 ans c’est normal. Il n’est pas cool, il est tolérant et respectueux de la vie de l’autre, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Alberto se comporte bien par rapport à la situation et au choix de sa femme. Il y a trop de types qui se comportent mal avec leur femme quand ils soupçonnent qu’il pourrait se passer quelque chose avec un autre homme. Je ne dis pas qu’il faut tromper les gens, mais quand on sent quelque chose, on est déjà un peu responsable soi-même de ce que va faire l’autre. Dans chaque couple, s’il y a rupture, il n’y a jamais qu’un seul coupable. C’est toujours du 50-50.

Cette  affirmation est sujette à caution à mon avis… Autre point important de ton livre, Alberto a été abandonné par son père. Du coup, il lui manque des repères et il semble perdu dans tout ce qui touche à l’affect et à l’amour.

Personne n’ignore que l’on est influencé par que l’on a vu de ses parents. Si on a vu de l’amour, on aura plus de facilité à vivre l’amour et à en donner. Si on n’a rien vu, on aura beaucoup de difficulté à construire une histoire avec quelqu’un. Alberto n’a pas vu grand-chose. Il a vu un père absent, un peu froid, un peu solitaire, qui ne donnait pas grand-chose. Donc, quand il rencontre la femme dont il tombe amoureux, deux cas de figure s’imposent à lui. Soit il reproduit le même schéma de ce qu’il s’est passé dans sa jeunesse, soit il s’y oppose et il s’engouffre dans quelque chose qui le rassure. Lui, quand il rencontre Isabella, femme sûre d’elle et protectrice, il s’engouffre dans cette brèche-là pendant 20 ans. Forcément, quand cette histoire d’amour est remise en question, c’est tout son être qui est remis en question.

Personnellement, toi tu as toujours été dans le doute.

Oui, mais ne l’écris pas sur ton blog, hein.

Promis, tu me connais… Bon, on peut dire que ce livre est assez personnel.

Oui, par rapport aux deux autres qui étaient pas mal autobiographiques, celui-là ne l’est pas. Tu as raison, il est juste personnel. Ma propre vie se mélange avec celle de mon héros, parfois.

Isabella, c’est la femme idéale pour toi ou la femme fantasmée ?

Je sais très bien que la femme idéale n’existe pas. Isabella, limite, elle est trop parfaite. En tout cas, elle laisse libre Alberto et du coup, elle prend elle aussi de la liberté qu’elle n’avait jusque-là pas vraiment utilisée. D’un seul coup, elle décide de tout mettre sur la table, c’est comme au poker. En face, il a un beau jeu, mais il n’ose pas contre-attaquer tout de suite.

La vie n’est finalement qu’une partie de poker.

(Rire) Qui a dit ça ? Patrick Bruel ?

eric genetet,et n'attendre personne,interview,mandorSinon,  j’ai beaucoup aimé ton marque-page à l’effigie de ton livre (en rigolant).

(Sérieusement)  Parlons de ce marque-page. Tu sais quand j’étais môme j’adorais le football et surtout l’équipe de France. Pour moi, le marque-page, c’est le survêtement, c’est le maillot, c’est l’équipement. Le marque-page, c’est mon maillot de l’équipe de France.

Tu écris actuellement un 4e roman sur un sujet qui te touche beaucoup et très important pour toi. Ton ancienne dyslexie.

Mon ancienne dyslexie qui a marqué toute ma vie, à un point que je n’imaginais même pas.

C’est bien que tu écrives un livre sur elle. Tu m’en parles depuis si longtemps.

J’ai déjà écrit 70 000 signes et j’ai trouvé le titre.

Qui est ?

Je ne te le dis qu’à toi. C’est…

(Non, je ne le répète pas ici… quand même…)

eric genetet,et n'attendre personne,interview,mandor

Et pour les habitants de Strasbourg et de ses environs... c'est samedi prochain.

eric genetet,et n'attendre personne,interview,mandor